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lundi 11 septembre 2017

Publication : La Fabrique scolaire de l'histoire 2

La collection Passé/Présent du CVUH annonce la publication de La Fabrique scolaire de l'histoire 2ème édition, sous la direction de Laurence De Cock, préface de Suzanne Citron

Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école.

Présentation :
Pourquoi et comment apprendre l’histoire ? Et surtout, quelle histoire ? La virulence des débats récurrents sur ce que les élèves apprennent à l’école est aujourd’hui autant le signe de la vigueur des courants réactionnaires que d’un profond désarroi autour de ces questions décisives. Refuser fermement le terrain du discours scolaire nostalgique et patriotique n’interdit pas de regarder en face l’ampleur des tensions qui traversent aujourd’hui un enseignement chargé de sens civique.
Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école. Elle plaide pour une histoire scolaire faisant place à toutes les composantes d’une société plurielle sachant les rassembler autour d’un rapport critique et confiant au savoir.

Géraldine Bozec, Vincent Capdepuy, Vincent Casanova, Suzanne Citron, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, Charles Heimberg, Samuel Kuhn, Françoise Lantheaume, Patricia Legris, Servane Marzin, Véronique Servat : chercheurs et enseignants, les auteurs de cet ouvrage nourrissent les réflexions du collectif Aggiornamento histoire-géographie (http://aggiornamento.hypotheses.org/) qui milite pour un enseignement libéré du carcan de l’habitude et des pesanteurs bureaucratiques.
Une rencontre avec Laurence De Cock accompagne cette publication 

Mardi 12 septembre
à 19h30
Au Lieu-Dit
6, rue Sorbier 75020 Paris

http://lelieudit.com/     


mardi 27 octobre 2015

La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi

Il y a quelques mois disparaissait Jean Luc Einaudi. Fabrice Riceputi dans son livre La bataille d’Einaudi¹ revient sur la trajectoire atypique de cet homme de combats dont le travail acharné fut si déterminant pour rappeler à une République frappée d’amnésie et de mutisme, le massacre de plusieurs centaines d’algériens de France perpétré le 17 octobre 1961. Au cœur de son ouvrage, il y un citoyen-chercheur – titre qui convient bien mieux à Jean-Luc Einaudi que celui d’historien – pris dans la marche de l’Histoire dont il participe à l’écriture. Une écriture complexe, souvent entravée dans sa nécessaire exploration des archives, lourde d’enjeux politiques, sociaux, mémoriels, soumise aux regards publics, susceptible d’être instrumentalisée ou disqualifiée surtout lorsqu’elle questionne un sujet aussi à vif que la guerre d’indépendance algérienne. En retraçant la trajectoire de ce citoyen-historien, Fabrice Riceputi élargit progressivement son propos et démontre avec force comment l’histoire empêchée pérennise et avive les tensions dans le corps social, fabuleux instrument à fabriquer des invisibles, pour ne pas dire des exclu.e.s. 


Devenir historien pour faire l’histoire d’un événement qui n’en a pas

La 1ère partie du livre revient sur la trajectoire de Jean-Luc Einaudi. Inattendue et chaotique, elle est faite de persévérance et d’acharnement. Educateur de métier, Einaudi a plus d’une quinzaine de publications historiennes à son actif, bien qu’il reste avant tout l’homme de La Bataille de Paris publié en 1991, ouvrage qui tente une histoire du 17 octobre 1961. Massacre d’état le plus meurtrier de la Vème République, l’événement longtemps occulté est ici disséqué avec ce dont Jean-Luc Einaudi dispose : des témoignages, essentiellement. En s’abreuvant aux voix jusqu’alors brisées ou inaudibles des victimes, il se fait le conteur et le défenseur d’une histoire par le bas. 

Dans le silence pesant mais relatif de l’histoire d’avant ce livre, c’est surtout la voix des puissants qui est audible. Au mitan des années 80, celle de M. Papon résonne à nouveau sur le pavé parisien. Sa méthode répressive est réactivée en 1986 contre Malik Oussekine qui meurt des suites des coups portés par les pelotons de voltigeurs motocyclistes réhabilités par Charles Pasqua. Toutefois, l’ancien préfet de police de la Seine est à l’abri, protégé des versions contradictoires sur le massacre du 17 octobre 1961, et le pouvoir de droite alors en exercice ne s’atermoie pas plus sur le sort de l’étudiant que sur celui des Algériens de France torturés, frappés ou noyés cette nuit là. Officiellement la police a réprimé une manifestation de partisans du FLN armés et mobilisés pour semer la terreur dans la capitale, des policiers ont été agressés ; du côté des Algériens de France on déplore 3 morts. 

Fabrice Riceputi revient avec minutie sur la lente rupture du silence qui précède la publication de La bataille de Paris. A l’époque, la connaissance de l’événement circule de façon « périphérique » et souterraine. Elle passe par la fiction – Meutres pour mémoire, fiction policière de Didier Daeninckx est publié en 1983 – et la laborieuse identification des témoins ou de leurs descendants. Ce n’est qu’en 1990, que cette circulation mémorielle se structure en une association susceptible de porter une demande collective plus forte avec la naissance d’Au nom de la mémoire. Mais globalement, comme le déplore l’historienne Madeleine Reberioux, l’événement reste sans histoire. Publié au moment des 30 ans du massacre, La bataille de Paris, lui donne une inédite visibilité d’autant plus que la sortie du livre est plutôt bien relayée par la presse. 

Aux risques du métier

Les digues se sont fissurées sous la pression convergente des paroles citoyennes dites depuis une structure associative, ou des écrits littéraire et historien. Mais c’est à la faveur d’un épisode inattendu qu’elles se rompent brutalement. A l’automne 1997, le 8 octobre précisément, s’ouvre à Bordeaux le procès de Maurice Papon. L’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde doit répondre de la déportation de 1690 juifs de Bordeaux dont quelques 200 enfants entre 1942 et 1943. Le procès bénéficie d’une énorme couverture médiatique. Maître Gérard Boulanger, l’un des avocats des parties civiles décide de déployer le curriculum vitae répressif de l’accusé aux différents postes de responsabilité occupés au cours de sa longue carrière au service de l’Etat. A cette fin, Jean-Luc Enaudi est appelé à témoigner et énoncer les conclusions de ses recherches sur le 17 octobre 61 devant la cour. La démonstration revêt le caractère d’une déflagration. Après la condamnation de Papon début avril 1998, celle-ci prend la forme d’une arme à double détente puisque Jean-Luc Einaudi redonne une leçon d’histoire dans les prétoires à l’ancien préfet de police de la Seine qui l’attaque en diffamation. C’est l’occasion pour Fabrice Riceputi de livrer des pages haletantes sur les différentes confrontations qui s’enchainent et de dévoiler le difficile exercice du métier d’historien quand il s’exerce dans l’arène publique et judiciaire. 

Les digues ne se brisent pas que dans les prétoires et les risques du métier ne sont pas toujours là où on les attend. L’auteur en présente, en effet, des aspects méconnus qui attestent de la puissance des travaux d’Einaudi autant que de l’impasse où s’enferre le pouvoir politique au nom de la raison d’état. F. Riceputi revient en particulier sur les atermoiements du pouvoir politique qui décide, par la voix de sa ministre de la culture C. Trauttman, d’ouvrir brusquement l’accès aux archives pour revenir tout aussi brusquement sur sa décision. Il évoque les mesures de rétorsions dont sont victimes celles et ceux qui se refusent à entraver l’accès aux documents conservés sur le 17 octobre. Le déroulé des brimades et humiliations que subissent les deux archivistes Brigitte Lainé et Philippe Grand est une partie très douloureuse du livre. Elle montre à quel point la machine institutionnelle, à différents niveaux de décision s’emploie à broyer les individus avec une mesquinerie honteuse maquillée en service de l’Etat. 

Cela dit la boîte de Pandore est désormais ouverte. Les recherches s’enchaînent, se multiplient, investiguant des aspects complémentaires du chantier ouvert par Einaudi. Le bilan du 17 octobre 1961 s’affine, la connaissance de l’événement se diffuse. On reparle de Sétif, de Guelma et de Kherrata, du 14 juillet 1953. La bataille d’Einaudi de ce point de vue n’a pas été vaine. 

Les présents du passé 

Elle n’est pas pour autant terminée et l’auteur réussit à poursuivre son propos dans un présent d’une actualité brulante emportant avec lui son objet d’étude à savoir le travail de Jean-Luc Einaudi. Par un jeu de mise en perspectives successives, Fabrice Riceputi construit une puissante démonstration dans la dernière partie de son livre qui énonce et déploie simultanément les effets dévastateurs des occultations relatives à l’ensemble de l’histoire franco-algérienne coloniale et postcoloniale. 

D’une façon très claire et argumentée, il prend acte, tout d’abord, des actions institutionnelles visant à reconnaître publiquement le massacre du 17 octobre par les gestes accomplis – la plaque apposée sur le pont Saint Michel (face aux locaux de la préfecture de police de Paris, cela ne s’invente pas) – ou les mots prononcés (la timide déclaration du président François Hollande le 17 octobre 2012 qui reconnaît l’existence des victimes mais évite soigneusement de mentionner les bourreaux). 

Mais surtout, il replace avec perspicacité le débat sur le plan politique et citoyen, pointant du doigt cette omerta insupportable légitimée par une lecture de l’histoire en vogue, celle qui se dit débarrassée de toute « repentance » selon l’incantation maintes fois réitérée dans l’espace public. Fabrice Riceputi, exemples à l’appui – polémiques multiples sur les programmes scolaires, adhésion à de farfelues théories du complot – démontre avec brio le caractère totalement contreproductif de la stratégie de l’étouffement. A empêcher l’accès aux archives, à entraver l’écriture de l’histoire, l’état français et les animaux médiatiques qui se mettent à aboyer dès qu’on parle des crimes coloniaux de la France, entretiennent le mal qu’ils sont les premiers à dénoncer ou à stigmatiser. L’étendard des valeurs de la République brandit par celles et ceux qui sont au pouvoir ne mobilise pas au delà des communicants de cabinet en charge de la diffusion des injonctions. La fabrique des invisibles par l’occultation volontaire de pans entiers de notre histoire ne crée que du ressentiment et de l’exclusion. 

La démonstration est étayée, rigoureuse et implacable. On se doit de la lire. La bataille d'Einaudi n'est pas encore terminée.

(1) La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi, Le passager Clandestin, 2015
In memoriam : ce beau portrait de J-L Einaudi par A. Frappier

dimanche 21 juin 2015

Catherine Coquery-Vidrovitch sur l'histoire de l'Afrique.

L'histoire de l'Afrique est aussi notre histoire. Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l'Afrique, auteure du volume consacré aux Enjeux politiques de l'histoire coloniale dans notre collection Passé-Présent, rappelle comment les historiens du supérieur ont peu à peu dirigé leurs regards et leurs recherches vers la partie sub-saharienne de ce continent. 

Elle revient également sur l'introduction dans les programmes de 2008 d'un thème consacrée à l'étude de l'Afrique médiévale en 5ème. L'occasion, par le biais de l'histoire enseignée, de rappeler les liens entre l'histoire de ce continent et celle de la France. 



samedi 11 avril 2015

Rendez vous du CVUH : soirée débat au Lieu-Dit sur le "modèle républicain" jeudi 4 juin 2015.





Le CVUH vous convie à une nouvelle rencontre-débat qui aura lieu

 le jeudi 4 juin

au Lieu Dit, 6 rue Sorbier, 75020 Paris, 

à partir de 19H

sur la question du modèle républicain usages et enjeux d'un concept.

Le "modèle républicain", concept historien d'origine universitaire né dans les années 1980, a progressivement été utilisé dans l'espace public, au point de devenir une référence récurrente et un enjeu politique, mais sans être jamais véritablement réfléchi.

Le CVUH  propose d'en expliciter l'origine et les enjeux, enjeux publics et politiques, enjeux d'enseignement, et d'ouvrir une discussion critique sur cette question.


Intervenants:

- Olivier Le Trocquer,  enseignant d'histoire dans le secondaire et historien, président du CVUH : origine, diffusion et usages d'un concept universitaire.


- Sylvie Aprile : historienne, professeure d'histoire contemporaine à l'université de Lille 3:les enjeux d'une autre histoire de la République.

lundi 2 février 2015

Les impensés de la République.(*)

Un constat s’impose, après ces morts tragiques des 7, 8 et 9 janvier : la violence insoutenable dans bien des pays est entrée dans Paris. Malgré l’immense réaction populaire en faveur de la liberté d’expression, la faille ouverte, invisible jusqu’alors, est à présent béante et ne semble pas prête de se refermer. Mais le CAC 40 se maintient et le marché vit.

Il ne s’agit plus désormais de panser les plaies, ni d’imaginer que la répression puisse calmer les esprits. Ce qui nous importe avant tout, c’est de comprendre pourquoi, l’invocation des valeurs abstraites, universelles, laisse de glace une partie de la population qui ne se sent pas concernée par l’appel au nom de « l’unité nationale ». Tandis que certains craignent pour leur vie, d’autres disent vouloir quitter la France.

Les difficultés de l’école semblent révéler la profondeur du mal être d’élèves qui refusent d’obéir aux consignes de rendre hommage aux victimes assassinées. Les mots ne font plus sens et le discours officiel se heurte au mur des malentendus.

De nombreuses questions surgissent au sein de cette République qui, en principe, devrait nous rassembler. Plus personne ne connaît l’histoire conflictuelle dont est issue la « chose publique » censée nous appartenir.

La Liberté, si souvent invoquée, ne saurait se réduire à la liberté d’expression. On est libre quand on est en pouvoir d’exister matériellement, intellectuellement et politiquement. Mais libre, qui l’est ?  Dans un monde où la reconnaissance sociale passe par la quantité d’argent accumulée à n’importe quel prix, où l’ambition personnelle prime sur la nécessité du vivre ensemble.

Quant à la démocratie, jamais réellement appliquée, on a oublié qu’elle signifiait, à l’origine de sa mise en œuvre, la souveraineté populaire, c’est-à-dire la souveraineté de tous et de chacun, sans distinction de race, de sexe et de religion comme l’affirmait il y a bien longtemps Condorcet. Réduite à une forme de démocratie parlementaire sélective, tout juste représentative, elle se résume le plus souvent à une délégation de pouvoir.


La crise que nous vivons aujourd’hui, et qui ne cesse de s’étendre, nous plonge brusquement dans une réalité contournée par la plupart des partis politiques qui sont obsédés par les échéances électorales. Rien ou presque n’a été fait depuis l’alerte des émeutes de banlieues de 2005. L’ascension du Front National symbolise l’échec des autorités à résoudre les problèmes que cette violence, sans mots, avait dévoilés.

Et pourtant, qu’on le souhaite ou non, il nous faut affronter, aujourd’hui, une double fracture : celle du repli conservateur, intolérant, tétanisé par la peur de l’Autre et celle du retrait dans une communauté fictive où la religion est censée représenter le refuge identitaire.

Parmi les multiples oublis et autres impensés, qu’il serait nécessaire de faire émerger dans le débat démocratique, tentons de saisir, dans l’immensité des questions restées en suspens, quelques-unes qui, faute d’avoir été débattues, dans l’espace public et au sein du milieu scolaire[1], sont remplacées par des rumeurs reprises d’informations inventées, tronquées ou déformées.

En tout premier lieu, la longue histoire de la République devrait être repensée avec la reconnaissance des multiples affrontements à l’issue desquels des catégories entières furent mises à l’écart.  

On a oublié que son apprentissage et sa mise en œuvre laissa de côté les femmes, les étrangers, et une grande partie des ouvriers à l’origine des révolutions du XIXe siècle de 1830 à la Commune de Paris ; tous luttaient alors pour une république vraie, démocratique et sociale. C’est-à-dire pour la concrétisation des principes, liberté, égalité, fraternité.

On a oublié que dans le même temps, et au nom de la République, l’Empire colonial se constituait sur le mode de penser des occidentaux dont la supériorité était affirmée.

On a oublié que l’immigration passée et présente était, qu’on le veuille ou non, porteuse de ce passé et de sa mémoire. Or, malgré ses efforts, la nation républicaine, reste attachée à son passé à travers ses symboles dont le Panthéon représente la quintessence. Nous devrions écouter davantage le rappeur Youssoupha et son slogan « aux Immigrés la patrie non reconnaissante »

On a oublié que des représentants de la République, en donnant les pleins pouvoirs à Pétain, ont permis à la nation française de basculer dans l’antisémitisme officiel, héritier d’une longue lignée de penseurs qui se répandirent impunément en invectives à l’égard de l’autre, le juif. Qu’on se souvienne des insultes infligées à Léon Blum. Notre République, ne l’oublions pas, a donné l’exemple d’un rejet inadmissible et donc inavouable.

On a oublié les multiples propos du précédent chef de l’Etat stigmatisant la population immigrée à travers cette injonction : « la France tu l’aimes ou tu la quittes » ; il feignait d’ignorer comment la France, elle-même, avait enfoui sa haine de l’autre dans les caves de l’histoire. Entre autres exemples : l’enseignement de la guerre d’Algérie se réduisit longtemps à la restitution des « événements » sans mention de guerre encore moins de tortures et nous apprîmes, par ce même chef d’Etat, que l’Afrique, n’avait pas d’histoire !

On a oublié que la transmission de la laïcité et des principes universaux supposait la restitution des conflits et des enjeux dans lesquels les vainqueurs, héritiers des conquérants d’antan et des esclavagistes d’hier, n’étaient pas toujours les représentants des valeurs dont ils se réclamaient. Ce retour vers le passé est d’autant plus nécessaire qu’il nous faut, au présent, revendiquer la liberté de penser et de critiquer les dogmes qui réduisent les individus à des instruments aux mains d’idéologues.


En l’absence d’enseignement d’une véritable posture intellectuelle critique, la seule à même de permettre la reconnaissance et l’intelligibilité d’un passé conflictuel, comment s’étonner des difficultés que rencontrent les enseignants en abordant des sujets considérés désormais sensibles comme la shoah ou la domination des hommes et l’assujettissement des femmes dans les pratiques familiales et religieuses ? Sujets d’actualité pourtant si nous voulons lutter contre ce nouveau fléau qui, au nom de l’Islam, sème la mort dans différents pays, aujourd’hui même.

Comment s’étonner de cette résistance souvent sans paroles, quand dire « je » est devenu impossible et que seul le nous, même fictif, permet de croire qu’on existe ? Comment limiter les échecs scolaires quand, dans certaines écoles des « quartiers », le « nous » communautaire domine et, de ce fait, laisse croire à l’abandon de la République.

Malgré cela il nous importe, de dire et de nommer les choses : distinguer les dogmes des croyances et soumettre à la critique des Lumières les doctrines et les pratiques aliénantes. En un mot, faire que chacun, d’où qu’il vienne, puisse se réapproprier la liberté au sens où l’entendait Sartre. « Que puis-je faire de ce que les autres ont fait de moi ? ».


Michèle Riot-Sarcey, historienne ; Kamel Chabane, professeur d’histoire géographie.



*Ce texte est paru une 1ère fois dans le quotidien l'Humanité le 26 janvier 2015.
[1] Parmi d’autres exceptions notons le travail remarquable effectué par les enseignants du collectif Aggiornamento animé par Laurence de Cock.

lundi 27 août 2012

Vague brune sur l'histoire de France : réponse au Figaro Magazine.


Ceux qui souhaitent réintroduire les valeurs nationalistes et chrétiennes à l’école continuent de mentir sur la manière dont l’histoire est enseignée aux enfants.
A la rentrée 2010 déjà, puis en 2011 jour pour jour, Dimitri Casali attaquait les nouveaux programmes d’histoire-géographie en prétendant que ceux-ci ne faisaient plus « aimer la France ». Relayée par certains médias complaisants au nom de la défense de l’« identité nationale », cette campagne avait d’abord pris la forme d’une pétition largement signée où se côtoyaient Max Gallo, Stéphane Bern, Frédérik Gersal et Eric Zemmour, avant de donner naissance à une page Facebook sous l’exergue : « Louis XIV, Napoléon, c'est notre Histoire, pas Songhaï ou Monomotapa » (1)
On y trouvait tous les clichés les plus simplistes et scandaleux : nos enfants étudieraient davantage l’histoire de la Chine ou de l’Afrique que celle de leur propre pays, la chronologie de la nation serait volontairement dissoute dans l’histoire du monde, les écoliers ne connaîtraient plus les rois et héros qui auraient bâti la nation. Ces affabulations avaient aussitôt soulevé un tollé général. Elles ont été démenties par de nombreux historiens, ainsi que par les principales associations de professeurs d’histoire-géographie. Contrairement à ce que prétendent les signataires, ni Napoléon ni Louis XIV n’ont disparu des programmes scolaires. Quant à la partie « Regards sur l’Afrique », elle n’occupe que 10% du temps consacré à l’histoire de la classe de 5e.
Flattant quelques racistes et xénophobes, cette polémique a provoqué de virulentes menaces et attaques antisémites contre Laurent Wirth, alors doyen de l’Inspection Générale, accusé d’être à la tête d’un vaste complot visant à brader l’histoire de France. (2)
Malgré cela, la polémique apparemment fait vendre puisqu’elle revient en cette rentrée 2012, avec une rare violence, dans un article du Figaro Magazine du 24 août intitulé « Qui veut casser l’histoire de France ? », soutenant la sortie simultanée de trois pamphlets dirigés contre les programmes actuels. L’école est accusée d’avoir sacrifié la chronologie au profit de l’apprentissage de la critique des sources, que Jean Sevillia, auteur de l’article – grand redresseur de torts de l’histoire de France – juge prématurée et artificielle au collège. Fustigeant le multiculturalisme des programmes, il soutient que l’enseignement de l’histoire doit participer au retour du « roman national » qui unifierait la nation en démontrant « les continuités qui caractérisent la France, communauté réunie autour d’un Etat, monarchique puis républicain, du Moyen Âge à nos jours ». Vision nostalgique d’un enseignement de l’histoire présumé servir à fabriquer des petits Français « de souche » ; vision passéiste aussi, d’une école dont la mission ne serait pas de former de jeunes citoyens à exercer leur esprit critique et à se méfier des instrumentalisations de l’histoire, mais à ânonner des dates et des notices biographiques ; vision scientifiquement dépassée, totalement ignorante des problématiques post nationales adoptées par les chercheurs du monde entier ; vision archaïque enfin jusque dans le vocabulaire utilisé par l’auteur pour décrire le système éducatif : Jean Sévillia ne sait pas que le statut d’ « assistant de faculté » qu’il évoque n’existe plus depuis la loi Savary 1984, mais que l’on parle, au XXIe siècle, de « maître de conférences »…
L’article du Figaro va bien au delà des poncifs les plus réactionnaires. Les propos transpirent le racisme et l’islamophobie. Ainsi l’enseignement de la traite en est réduit à une « initiation au monde extérieur », celui de l’Afrique sub-saharienne ou de la Chine rabaissé à un vague circuit touristique « volontiers exotique », sans doute comme ces empereurs aztèques « aux noms imprononçables » (p 23-24). Parmi les auteurs « de la rentrée » plébiscités, Laurent Wetzel, ancien Inspecteur d’académie, dont on aurait pu attendre une connaissance minimale des programmes, prétend que l’islamisme n’est pas enseigné en classe de 1ère. Faux puisqu’on y étudie le 11 septembre 2001. Vincent Badré nous révèle les coulisses du vaste complot étatique contre l’histoire scolaire, assène quatre contre-vérités qui révèlent la méconnaissance totale de ce que sont les manuels scolaires que ces pourfendeurs continuent de confondre avec les programmes et les pratiques de classe. Dimitri Casali nous promet sa charge annuelle contre « tout qui fout le camp ma bonne dame » et, guest star, Lorant Deutsch permet au Figaro de rappeler la croisade de l’acteur contre l’extrême-gauche (3).
Jean Sevillia, toujours prompt à débusquer le « politiquement correct », s’essaye, lui, à une histoire de l’enseignement de l’histoire où l’on apprend que les années 1970-1980 ont connu la fin de la chronologie et des thématiques nationalo-centrées . Veut-il parler des programmes de Chevènement de 1985 ? Sait-il que les débats sur le chronologique vs le thématique existent depuis les années 1930 dans l’enseignement ? Mais l’implicite est clair : une fois encore, il s’agit de condamner les héritiers des soixante-huitards qui ont saboté l’école.
Nous avons été de ceux qui ont dénoncé les programmes de 1ère au nom d’arguments professionnels et historiographiques. En reprendre quelques uns et les amalgamer à de telles obsessions droitières relève véritablement de l’imposture.
Cette offensive éditoriale ne vient évidemment pas de nulle part. Outre Jean Sévillia lui- même, proche des milieux royalistes et catholiques conservateurs, les auteurs des livres dont il fait la promotion sont tellement connus pour leurs prises de position idéologiques que leur crédibilité est engagée : « sacrifier la maison de l’histoire de France et relancer la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), c’est ce qu’on appelle un choix » écrit Jean Sévillia. Certes, et tout est dit.
Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau, historiens et enseignants. Pour le collectif Aggiornamento histoire-géographie et le CVUH
1 La page Facebook : http://www.facebook.com/groups/129520047090191/ Et les réponses en 2010 et 2011 du CVUH : http://cvuh.blogspot.fr/2011/09/pourquoi-il-faut-enseigner-lhistoire.html et http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/ 170910/les-reacs-au-piquet

2 Voir le communiqué de l’APHG : http://aggiornamento.hypotheses.org/798
3 Pour un rappel de l’affaire Lorant deutsch, voir http://cvuh.blogspot.fr/2012/06/metronome- un-succes-historique.html


Vincent Badré nous demande la publication d’un droit de réponse, que nous indiquons sous la forme d’un lien vers son blog: http://www.histoirefabriquee.com/reponses/

jeudi 9 avril 2009

A l’école de l’ « Ave Respublica » par Laurence De Cock


Dans sa lettre de mission diffusée le 7 avril dernier, M. Besson, nouveau ministre de l’identité nationale, de l’intégration, de l’immigration et du co-développement solidaire se voit chargé par le gouvernement « d’engager les actions permettant de valoriser les principes de la République et les valeurs fondamentales de notre communauté nationale, en luttant contre toutes les tentations de repli identitaire ou communautariste, en renforçant la place des emblèmes et symboles de la République, des langues, de son drapeau, de son hymne, des valeurs contenues dans la devise "Liberté, égalité, fraternité" et de la Marianne qui les incarne, partout où cela s’avère nécessaire, dans les écoles et les lieux publics » (1).
Que nous vaut donc cette surenchère qui s’apprête encore une fois à toucher nos écoles ?
Rappel : les programmes de l’école primaire 2008 révélaient déjà la crispation sur l’apprentissage de la liturgie républicaine dans leur retour à l’ « instruction civique et morale » venus se substituer à la pédagogie du « vivre ensemble ». Il s’agissait sans doute d’en finir avec l’idéologie bien-pensante post 68 comme l’a seriné Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, lequel aimait d’ailleurs invoquer la figure tutélaire de Jules Ferry pour justifier les fondements de sa politique éducative à venir. Outre l’instrumentalisation politique déjà décryptée par le CVUH (2) à propos de la mobilisation tous azimut de ce personnage historique (3), on soulignera pour commencer que l’école républicaine depuis Jules Ferry n’a pas échappé miraculeusement au moteur de l’histoire, et que la sociologie des publics scolaires, ainsi que les fondements de ce que l’on nomme communément l’ « identité nationale » n’ont pas non plus vocation à rester figés dans une sorte de glaciation qui en empêcherait toute redéfinition. Suffit-il d’apprendre à un enfant de 7 ans à se lever sur la Marseillaise, à saluer le drapeau, à se courber devant le buste de Marianne et à ressasser mécaniquement l’ « Ave respublica » pour lui fournir les outils de sa socialisation politique ? Dans notre société façonnée par de nombreux héritages culturels, dans nos écoles peuplées d’enfants aux multiples visages, il faut être bien naïfs pour prétendre encore fabriquer de l’adhésion aveugle à une vulgate dont les principes assénés sont quotidiennement bafoués par les instigateurs même de cette réforme. Peu d’écoles en France ont en effet échappé à la logique de rendement du ministère de l’identité nationale qui (re)conduit des enfants vers un « chez eux » dont ils n’ont, pour beaucoup, jamais vu la moindre parcelle de paysage. On expliquera sans doute à leurs copains qu’ils n’honoraient pas suffisamment la République ces enfants : « fraternité » devaient-il pourtant apprendre à épeler…Faut-il donc qu’un régime se sente sous tension pour s’arquebouter à ce point sur des principes désormais vides de contenu au regard de leur traduction politique. Ce prêt à penser en kit risque fort de jeter le discrédit sur le potentiel émancipateur de ces valeurs républicaines. Car de quelle République parle-t-on au juste à travers cet usage nationalo-patriotique ? Celle de la première expérience révolutionnaire, La « sociale » de 1848, ou la IIIème République issue du compromis de Thiers, donc du détournement par les républicains modérés du mot pour l’élaboration du "national" ? l’opération de substitution a bien fonctionné, aidée en cela par une historiographie valorisant un « modèle républicain » quasi-transcendantal, consensuel, privé de toute conflictualité originelle, et purgé de ses dimensions sociales (4). Un pallier supplémentaire est franchi avec notre gouvernement et l’alliance à venir entre le ministère de l’identité nationale et celui de l’éducation ; la chimère république versus identité nationale n’est rien d’autre que le recouvrement par le mot de république d’un héritage de Maurice Barrès passé par la traduction politique du Front national et rendu politiquement correctpar le jeu électoral.
Si l’une des missions de l’école consiste à tisser de l’appartenance, il serait donc temps d’en finir avec cette vision prométhéenne d’un enseignement fondé sur l’illusion d’un conditionnement opérant de l’allégeance policée à des symboles. Il serait plus urgent et judicieux de travailler à l’acquisition d’une conscience critique préalable à toute citoyenneté véritablement libérée d’un code de bonne conduite identitaire imposé par une politique d’intégration discriminatoire qui ne dit pas son nom. Si tant est que le « communautarisme » existe autrement que comme une simple réaction momentanée à la stigmatisation que subissent régulièrement les « minorités visibles » de notre société ; si tant est que ce « communautarisme » ne soit pas qu’un épouvantail agité par simple volonté de légitimer une politique de crispation nationalo-identitaire, alors son désamorçage devra procéder d’une pédagogie de l’altérité qui viserait à rendre naturelle la co-présence des héritiers de multiples histoires, et non à vouloir naturaliser l’allogène. Osons donc enfin politiser réellement la question de l’école, interroger l’Universel républicain à l’aune du principe de réalité d’aujourd’hui, et faire de cette micro-société le laboratoire d’invention de la citoyenneté de demain.
Des mots, toujours des mots diront certains que les symboles rassurent. Mais l’école n’a-t-elle donc pas toujours été un outil d’intégration républicaine qu’il faut « sanctuariser » comme le rappelait récemment Nicolas Sarkozy ? Traduction : nécessité d’opposer à la demande sociale une fin de non recevoir afin d’assurer la prorogation d’un Universel qui fonctionnerait presque comme une donnée naturelle, a-historique, et figée dans une configuration élaborée lors de l’acte de naissance de l’école sous la IIIè République. Dans cette logique, l’école poursuivrait sa fonction quasi irénique de construction d’un espace commun au sein duquel les sujets seraient nécessairement privés de toute détermination empirique. Dans cet espace, l’Universel fonctionnerait comme une promesse d’émancipation de l’individu sous couvert d’une acceptation de normes garantes d’un consensus, et d’une forme d’homogénéité. Que les noirs deviennent blancs, que les femmes deviennent des hommes, et que les indigestes prennent la porte.
Postulons maintenant l’inverse, à savoir une nécessaire perméabilité de l’école aux débats de la société. Avec sa propre temporalité qui n’est pas celle de l’urgence médiatique, l’école se poserait alors comme le lieu d’intelligibilité des débats, voire des conflits, par une praxis de la mise à distance réflexive. Dans ce cas, l’Universel républicain perdrait sa capacité d’énonciation de normes immuables pour agir comme un champ ouvert d’antagonismes, ou, pour le dire autrement, un espace de conflictualités politiques suffisamment ouvert pour permettre à chaque subjectivité de s’affirmer sans trouver porte close. Dans cette logique, la révérence au buste, à l’hymne ou au drapeau ferait bien pâle figure à l’aune d’une véritable éducation à la diversité.
Laurence De Cock



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Notes :


(1) Voir l’intégralité de la lettre de mission au lien suivant :http://www.immigration.gouv.fr/article.php?id_article=753
(2) Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, http://cvuh.blogspot.com/
(3) Olivier Le Trocquer, « Jules Ferry » in Laurence De Cock et alii (dir), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008
(4) Celui qui est précisément enseigné dans les programmes d’histoire du Secondaire

mercredi 15 octobre 2008

Réforme du lycée : l’histoire et la mémoire en option ? Par le CVUH

Le Journal du dimanche du 5 octobre 2008 a annoncé une inquiétante nouvelle : dans la réforme prévue du lycée, et coordonnée par le Recteur Gaudemar, l’histoire-géographie disparaîtrait du tronc commun des programmes de Première et en Terminale. En sommes-nous aujourd’hui au stade de la simple rumeur ou de l’effet d’annonce quasi officiel ? Quelle que soit la réponse, cette idée est à prendre au sérieux, notamment dans le contexte général d’une particulière sensibilité de l’opinion publique aux questions d’enseignement, et face à cette multiplication d’usages publics de l’histoire qui saturent les débats sociaux et politiques. Que l’on songe seulement à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy et à ses références quasi compulsives à l’histoire de France ; au futur musée d’histoire de France qui se profile aux Invalides ; aux différentes pratiques gouvernementales qui instrumentalisent le passé comme lecture de la lettre de Guy Môquet dans les lycées.

Peut-être serait-ce dans le contexte plus précis d’une modification en profondeur de la formation des enseignants que l’on pourrait chercher des clés d’analyse de cette annonce. Que l’on se souvienne...
Dans un premier temps, les IUFM sont déclarés supprimés. Dans un second temps s’ouvre une curieuse période où l’on voit des universités chargées à la hâte d’inventer des formations pour des concours qui ne sont pas encore définis. Dans un troisième temps, on « découvre » que la soi-disant disparition des IUFM (en fait intégrés dans les Universités) a masqué la disparition de stages de formation comme le rappelait Antoine Prost dans le « Libération des historiens ».
Instruits de cette expérience, nous savons donc que cette annonce est le prélude à des réformes de grande envergure. Pour l’instant nous dit-on, rien n’est encore décidé, mais la vigilance est de mise : les enseignant(e)s ne peuvent rester coi(te)s devant les pauvres ruses éventées de la communication. Que l’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’une réaction corporatiste de défense de la discipline comme si le statu quo ne posait aucun problème. Nous insérons d’abord notre protestation dans une critique d’ensemble des méthodes du Ministre : décisions à la hussarde, absence de réflexion sur les objectifs de l’éducation publique dans la réalité complexe de la société d’aujourd’hui, incohérence d’une « réforme » du lycée après celle de l’école en laissant de côté le maillon le plus sensible et le plus essentiel, le collège.
Certes, l’histoire n’est pas une explication naïve du présent. Mais l’acquisition d’une conscience historique participe de la mission essentielle de l’école, celle de la préparation à la responsabilité à assumer dans la société de demain. Installer les adolescents dans l’ignorance du passé et de ses enjeux, c’est enfreindre l’acquisition de capacités critiques et les condamner à terme à une sérieuse atrophie de leur conscience politique. En effet, si l’enseignement de l’histoire devient optionnel, on interdit à certains élèves tout accès à la connaissance d’une histoire toujours à découvrir et dont l’interprétation ne cesse d’être revisitée. L’appréhension du passé permet à tout individu d’être en capacité de se situer dans le présent, de devenir un acteur de l’avenir. Si on laisse s’installer les confusions, les brouillages entre passé et présent, alors les discours politiques pourront, sans contrôle, user et mésuser de l’histoire. Le passé sera mis au service des discours de vérité, et le débat démocratique qui repose sur la mobilisation d’outils critiques se verra réduit à de simples joutes d’opinions, en apparence contradictoires, en réalité stériles et purement consensuelles. L’histoire n’est pas simplement une discipline, elle aide à saisir les impasses dans lesquelles nous sommes plongées. Que l’on songe à la crise financière actuelle, comment la comprendre désormais sans remonter à la genèse du capitalisme ? Autre exemple, comment rendre intelligible une formule aussi chargée de sens telle que “la démocratie participative” sans l’inscrire dans le temps ? Devrons-nous nous contenter des déclarations de quelques candidat(e)s , en quête de notoriété ?

Quel que soit le stade de la réforme annoncée, et sans défendre forcément les filières traditionnelles, nous demandons donc que la question de la mémoire collective, celle du poids du passé et notamment des héritages du 20ème siècle sur les problèmes d’aujourd’hui figurent explicitement dans le cahier des charges de l’éducation de tous les adolescents français du 21è siècle.



Que voulons-nous pour nos enfants ? La question est large, et l’enjeu est très lourd car l’enseignement de l’histoire concerne autant les enseignants et les chercheurs, que l’ensemble des citoyens. Ne prêtons pas le flanc à la lancinante critique de n’être que des « lobbies disciplinaires », mais exprimons la volonté de faire exister et perdurer dans ce pays une intelligence collective.


Par le CVUH

mardi 17 juin 2008

Faut-il former les professeurs d’histoire-géographie ? Quelques réflexions sur la chronique d’une mort annoncée des IUFM par Laurence De Cock


Le diagnostic est donc tombé il y a quelques jours, les IUFM auraient démontré toute leur inefficacité depuis des années. Qu’il existe des aspects à repenser dans la formation des enseignants est une donnée indubitable, et que l’on s’interroge donc sur les parcours proposés par les IUFM également. Pour autant, ce que l’effet d’annonce médiatique de la suppression des IUFM cherche à provoquer n’est pas tant la réflexion sur l’apprentissage du métier d’enseignant que la certitude de l’inutilité de ce qui constitue le substrat de leur pratique professionnelle, à savoir la pédagogie. Le débat régulièrement amplifié par les médias entre ceux que l’on nomme les « Républicains » et les « pédagogues » n’est pas nouveau (1). Schématiquement, il oppose les tenants de la primauté du savoir scientifique à ceux qui le galvauderaient au nom d’une angélique appréhension de la diversité des élèves héritée d’une pensée soixante huitarde. Les tenants d’une transmission verticale des savoirs s’en donnent alors à cœur joie contre ces « ilôts de formation » phagocytés par les sciences de l’éducation qui, pour mieux masquer leur inutilité, travailleraient à une inflation lexicale de notions toutes plus ridicules les unes que les autres dont se gaussent à satiété les hérauts de l’antipédagogisme (2). On ne retiendra pour exemple ici que le fameux poncif du « référentiel bondissant » pour qualifier le ballon en cours d’EPS, et dont on cherche encore une trace dans les formations en IUFM. Ce débat fantasmatique et toujours plus éloigné de la réalité des situations de classe trouve son audience en ceci qu’il livre clé en main la solution des difficultés auxquelles se trouvent confrontés certains enseignants en particulier, et le système éducatif en général. L’école a aussi ses boucs émissaires que les situations de crise viennent réveiller : en premier lieu on prétend cibler la posture démagogique de l’enseignant qui brade les contenus ou, pire, préfère « laisser l’élève au centre du système » quitte à « acheter la paix sociale » au détriment de son autorité. Cette grille de lecture des pratiques enseignantes , qui ne recoupe en rien la réalité du terrain, pose en fait la question fondamentale, celle de la place de l’école dans la République.
L’école se voit mise en tension entre sa traditionnelle fonction civique et intellectuelle – construction d’un espace commun où, par les connaissances acquises et la découverte des valeurs, l’on apprend à se penser comme sujets autonomes au sein du collectif – et son amarrage à la logique de rentabilité économique qu’on ne prend même plus soin de camoufler derrière la désuète formule d’ « ascenseur social ». Aujourd’hui des revendications dites identitaires et la nécessaire prise en compte des spécificités culturelles et du désir de reconnaissance en réponse à la trop longue insensibilité aux différences dans l’école républicaine sont un facteur supplémentaire de tension. On est en droit de se demander si ce détour « ethnique » ne vient pas s’inscrire dans la place laissée vacante par l’inconsistance de la réflexion sur les disparités sociales des publics scolaires et leur traduction spatiale dans les quartiers qualifiés de « difficiles ou sensibles » par l’éducation nationale.
Quoi qu’il en soit, nous dirons que ce qui se joue ici est la refondation d’une articulation problématique entre l’Universel républicain et la diversité des publics scolaires. En tant qu’adaptation réciproque entre des contenus de formation et des individus à former, la pédagogie ne peut être qu’au cœur des débats. La question posée par sa mise au ban dans la disparition pure et simple des IUFM est donc fondamentalement politique et peut, derrière les prétextes invoqués, se lire à l’aune du tiraillement actuel entre une redéfinition des contours de l’identité nationale entamée par le gouvernement et l’inéluctable entrée dans la logique post-nationale portée par la mondialisation.
Pour autant, la pédagogie n’est pas un outil en soi qui doit se penser déconnecté des savoirs à enseigner. Chaque discipline scolaire appelle en effet des pratiques d’enseignement spécifiques et il va de soi que l’ensemble des enseignants travaille régulièrement à ce tissage entre les contenus et les modalités d’apprentissage qui leur sont inhérentes. L’histoire-géographie-éducation civique, de ce point de vue, appelle des pratiques de classe intrinsèquement liées à la fonction originelle de cet enseignement : celle de l’élaboration de la citoyenneté à venir de l’élève. Ce que l’on nomme communément la « mission civique » de l’enseignement de l’histoire-géographie a déjà été largement interrogé du point de vue des contenus (prescriptions scolaires) (3), mais l’est plus rarement de celui des pratiques de classe (4). Or, si l’on admet la lecture d’une situation de cours comme un moment d’interactions sociales, l’enseignement de l’histoire-géographie peut devenir un prisme d’analyse intéressant du rapport qu’entretient l’école à la citoyenneté aujourd’hui. Ce qui se joue ici est bel et bien la nature de la citoyenneté projetée : s’agit-il de travailler à la responsabilisation de l’élève pensé comme futur acteur dans une « société critique » (5) ou de privilégier un rapport au politique envisagé sous la simple modalité d’une adhésion à des valeurs véhiculées par l’institution sur injonction de l’Etat ? Le professeur d’histoire-géographie est quotidiennement en prise avec cette vaste question dont la résolution ne peut qu’être pédagogique. Car, à y regarder de près, le débat entre « Pédagogues » et « Républicains » recoupe exactement les mêmes problématiques. D’un côté, on arguera d’une transmission verticale des savoirs sans s’encombrer de la lourde réflexion sur les conditions de réception des informations par les élèves. Dit autrement, il s’agit d’une obéissance naturelle d’un public/spectateur facilitée par l’ « autorité » du maître, donc d’une quête d’adhésion au discours transmis. De l’autre, on travaillera au contraire à rendre intelligibles par tous des contenus, quitte à sacrifier sur l’autel du narcissisme la posture magistrale du professeur, et à accepter les modalités et temporalités différentes d’apprentissage des élèves. Cet accompagnement plus individualisé nécessite la prise en compte des identités multiples qui composent une classe, et l’acceptation d’une réflexion poussée sur la distribution équitable des savoirs. La pédagogie comme forme de justice sociale, on est bien loin de l’air du temps. Et pourtant, l’enjeu est de taille, car ces différents parti-pris reflètent à leur manière deux visions contradictoires de la fonction de l’école dans la République.
La première repose sur une version « sanctuarisée » de l’école, imperméable aux débats sociaux, et ancrée sur un Universel républicain qui fonctionnerait comme une donnée naturelle, figée dans sa configuration élaborée lors de l’acte de naissance de l’école sous la troisième république. Cet Universel agirait comme une promesse d’émancipation de l’individu sous couvert d’une acceptation de normes garantes d’un consensus et d’une forme d’homogénéité. Dans ce contexte, les contenus traditionnels d’enseignement relayés par les pratiques se porteront garantes de ces normes : c’est le sens du fameux « roman national » supposé apporter une matrice identitaire suffisamment opératoire pour subsumer toutes velléités de différenciation. La pratique magistrale du cours ne fera qu’incarner dans la forme ce discours porteur de vérité.
Une seconde vision de l’école postulera au contraire une porosité entre l’espace public et l’espace scolaire. Avec sa propre temporalité qui n’est pas celle de l’urgence médiatique, l’école se poserait alors comme le lieu d’intelligibilité des débats ou conflits, par une praxis de la mise à distance réflexive. Il faudrait alors admettre que l’Universel n’est pas un lieu d’énonciation de normes immuables mais un champ ouvert d’antagonismes, un espace de débats suffisamment ouvert pour permettre à chaque particularité de s’affirmer sans trouver porte close. Comme l’écrit le sociologue Bruno Latour, « Le travail de la République laïque, c’est de détricoter et retricoter des identités multiples » (6). C’est cette vision de l’école qui rend possible l’apprentissage d’une citoyenneté critique car la question de la diversité devient alors une condition nécessaire au fonctionnement de l’école et non plus un frein. L’enseignant se vit lui-même comme citoyen et non plus comme fonctionnaire au sens napoléonien.
L’histoire-géographie est une matière première pour penser la société du présent et fournir des éléments explicatifs aux débats qui l’agitent. Les sciences humaines en général sont porteuses de controverses. Or la capacité critique relève de l’élaboration d’arguments qui permettent au mieux de nourrir cette controverse, au minimum de la comprendre en tant que telle. L’apprentissage des compétences argumentatives semble bien relever d’une citoyenneté davantage en adéquation avec le monde contemporain. Nicole Tutiaux-Guillon, Professeure à l’IUFM de Lille en appelle d’ailleurs à la mise en place d’un « nouveau paradigme pédagogique » de nature « constructiviste critique » qui vise à l’apprentissage de la capacité à assumer son point de vue, à l’argumenter et à participer au débat public. « Ce nouveau paradigme associe pluralité des identités, citoyenneté critique, l’universalité/ savoirs ouverts, construits, pluriels/différenciation, interaction, recherche, débat » (7). Revoilà donc la pédagogie, et on discernera peut-être mieux ici l’enjeu politique que constitue sa disparition.

Pour l’apprentissage d’une citoyenneté critique ou d’une citoyenneté d’adhésion ? Telle est la réalité du choix entre le maintien d’une formation toujours améliorable des professeurs d’histoire-géographie ou sa disparition avec celle des IUFM .


Laurence De Cock, formatrice à l’IUFM de Versailles



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Notes :


(1) Terminologie très peu appropriée mais tombée dans le langage courant.
(2) Dont la figure tutélaire est Jean-Paul Brighelli, auteur de la Fabrique du crétin, Jean-Claude Gawsewitch, 2005, et membre actif de l’association « sauver les lettres » devenue l’un des think tank du gouvernement actuel sur la question de l’école.
(3) Sur ce point, voir notamment les contributions sur le site du cvuh (http://cvuh.free.fr) qui interrogent l’écriture scolaire de l’histoire.
(4) Deux équipes de l’INRP dirigées par Benoît Falaize et Françoise Lantheaume ont impulsé une enquête, aujourd’hui en cours, sur les pratiques de classe en histoire-géographie, spécifiquement sur les questions controversées.
(5) Au sens défini par Luc Boltanski, une société « où les acteurs disposent de toutes les capacité critiques, ont tous accès, quoique sans doute à des degrés inégaux, à des ressources critiques, et les mettent en œuvre de façon quasi permanente dans le cours ordinaire de la vie sociale » in « Sociologie critique et sociologie de la critique », Politix, 1990, n°10-11.
(6) Interview dans Le Monde, 18 janvier 2004
(7) Nicole Tutiaux-Guillon, « L’enseignement des QSV (questions socialement vives) en histoire-géographie, éducation civique » in Alain Legardez & Laurence. Simonneaux, L’école à l’épreuve de l’actualité, enseigner les questions vives, Issy-les-Moulineaux, Esf éditeur, 2006, p. 133.

lundi 18 février 2008

Les bataillons scolaires de la mémoire (suite)


Le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) (1) a déjà largement souligné que, depuis quelques mois, le passé et l’histoire ne sont plus seulement l’objet d’une politique commémorative et d’organisation du souvenir, mais deviennent les instruments privilégiés de contrôle du débat public et de régulation de la vie politique. Nous sommes ainsi face à un pouvoir qui fait de la provocation mémorielle un système de gouvernement.
La dernière proposition présidentielle qui confie à chaque enfant de CM2 la mémoire d’un des 11000 enfants français victimes de la Shoah a suscité de nombreuses réactions critiques que nous partageons. Elles soulignent les risques d’accentuation de la communautarisation et des concurrences mémorielles, d’importation démesurée des affects dans la relation au passé, d’empiètement du pouvoir politique sur les prérogatives pédagogiques des enseignants, et enfin des conséquences psychologiques d’une telle mesure sur les enfants. Il a été remarqué à juste titre que la décision semble exclure de cette politique mémorielle les enfants juifs non nationaux. Ajoutons que l’instrumentalisation politique d’un drame aussi singulier que le génocide des Juifs, qui camoufle au passage les responsabilités de l’ensemble des acteurs de la collaboration, ne permet pas une véritable quête d’intelligibilité de cet épouvantable moment historique. Il y a bel et bien là un processus de déshistoricisation par le choc de la violence qui réduit la raison au silence.
La surenchère du lendemain à Périgueux qui impose l’apprentissage dans les écoles de l’hymne national « à l’écoute duquel ils [les enfants] devront se lever » vient confirmer une mécanique désormais bien rodée : Nicolas Sarkozy poursuit son œuvre de prestidigitateur en amalgamant la loi, la décision personnelle, la morale, l’histoire et l’émotion ou en transformant des figures historiques individuelles ou collectives en emblèmes nationaux. Cette confusion calculée repose sur l’articulation systématique du patriotisme, du sacrifice et de l’identification. La lecture de la lettre de Guy Môquet dans les Lycées a bien créé un précédent (2).
Le CVUH ne considère pourtant pas l’école comme un sanctuaire à l’abri de toute réflexion mémorielle, et ne dénie aucune légitimité au rôle de l’émotion dans l’enseignement de l’histoire. La transmission d’un passé tragique relève d’une combinaison délicate entre le sensible et l’analyse plus froide de la complexité de l’événement. Dans cette progressive mise à distance repose la possible compréhension. A cet égard, l’école primaire dispose déjà de nombreux outils pédagogiques pour enseigner le génocide des Juifs. Par son approche pluridisciplinaire, elle permet la rencontre entre la parole singulière portée par l’art ou la littérature et la discipline historique, et interdit toute attitude empathique passive. La mémoire de ces enfants morts mérite mieux que l’identification sous contrainte ordonnée par la mesure présidentielle.
Les incessants bricolages mémoriels du gouvernement nécessitent aujourd’hui une véritable réflexion collective sur le fonctionnement de ces nouvelles technologies de pouvoir qui conduisent à des perspectives très inquiétantes quant aux représentations que nos sociétés produisent d’elles-mêmes et de leur histoire.
Comité de Vigilance face aux usages publics de l’Histoire


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Notes :

(1) Le CVUH est une association qui regroupe enseignants-chercheurs et professeurs du Secondaire. Son Président actuel est Gérard Noiriel. http://cvuh.blogspot.com/
(2) A paraître : Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich (dir) ,Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, collection Passé/Présent, Agone, avril-mai 2008.

dimanche 10 février 2008

Colloque L’enseignement des questions socialement vives vendredi 14 et samedi 15 mars à P


Colloque sur l’enseignement des questions socialement vives en Histoire et en Géographie

14 et 15 Mars 2008, à Paris

Organisé par le SNES et par le CVUH
L’enseignement de l’histoire n’est décidément pas celui de temps définitivement révolus : l’actualité s’invite régulièrement dans les cours, et parfois à l’initiative des hommes politiques. Enseignement du fait religieux, destruction des juifs en Europe, esclavage, colonisation et décolonisation, immigration, mémoires de la Résistance, autant de sujets vifs qui suscitent des controverses dans l’espace public, mais que les programmes scolaires tiennent parfois à distance.
L’enseignant, lui, doit bien s’en débrouiller : comment faire face à la double difficulté de traiter des questions qui font l’objet d’intérêt et de réactions particulières des élèves, et également d’instrumentalisation par le pouvoir ou des mouvements d’opinion ?
Dans ce contexte d’injonctions politiques fortes vis-à-vis d’une discipline censée participer de la construction d’une « identité nationale et européenne », une réflexion sur l’enseignement de ces questions vives nous parait essentielle.
Ce colloque est organisé en partenariat par le Syndicat National des Enseignements du Second degré (http://www.snes.edu) et par le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (http://cvuh.free.fr). Le CVUH est une association d’historiens qui s’est élevée en particulier contre la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » de la colonisation.

Colloque ouvert à tous, dans la limite des places disponibles.

-Inscription auprès du SNES : contenus.secretariat@snes.edu.
-Participation aux frais de 15 euros (à l’ordre du SNES) à envoyer au Secrétariat du secteur contenus, SNES, 46 Avenue d’Ivry, 75013 Paris (gratuit pour les adhérents du CVUH).
-Pour les enseignants, vous recevrez, avec votre confirmation d’inscription, une autorisation spéciale d’absence à adresser à votre chef d’établissement au moins une semaine avant le début du colloque.
-Pour les syndiqués au SNES (à jour de leur adhésion), un remboursement de leurs frais de déplacements et d’hébergement sera effectué sur une base forfaitaire.

Les lieux du colloque

-Vendredi 14 mars : Eurosite République – 8 bis, rue de la Fontaine-au-Roi, 75011 Paris (M°République).
-Samedi 15 mars :
Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm, 75005 Paris (M° Monge, M° Censier ou RER B Luxembourg)
- LE MATIN : 29, rue d’Ulm.
- L’APRES-MIDI : entre le 29 et le 46 rue d’Ulm.
- Voir plan d’accès à l’ENS sur http://www.ens.fr/ecole/plan.html

Vendredi 14 mars 2008

––––––––––––––––– LES PROBLEMES POSES PAR LENSEIGNEMENT DES QUESTIONS VIVES
Eurosite, 8 bis, rue de la Fontaine-au-Roi, 75011 Paris (M°République)

Matinée (9h30-13h)

  • Accueil et introduction du colloque.
  • Présentation des enjeux didactiques par Nicole Tutiaux Guillon (chercheuse à l’INRP, IUFM Nord Pas-de-Calais) : le modèle positiviste de l’enseignement de l’histoire-géographie est-il compatible avec l’enseignement des questions sensibles ?
Publications : « Le difficile enseignement des « questions vives » en histoire-géographie », dans A. Legardez et L. Simonneaux (dir.), L’école à l’épreuve de l’actualité, Issy-les-Moulineaux, ESF, 2006,
p. 119-136 ; avec D. Nourrisson (éd.), Identités, mémoires, conscience historique, Lyon, IUFM, 2003.
• « L’enseignement de l’histoire, sa grammaire et ses questions vives » par Charles Heimberg(historien, formateur en didactique de l’histoire à l’Institut de formation des maîtres, privat-docent à l’Université de Genève, coordinateur de la rédaction du Cartable de Clio).
Quelle histoire apprend-on à l’école ? S’agit-il d’un récit linéaire se voulant exhaustif ? D’un récit identitaire ? Ou s’agit-il d’exercer une démarche de compréhension en mobilisant les modes de pensée, le regard sur le monde et les questionnements qui sont propres à la discipline historienne ? En outre, dans quelle mesure les controverses, les enjeux de mémoire et autres questions vives sont-ils pris en compte à l’école ? L’histoire que l’on y donne à voir est-elle une histoire de tous ? La présentation évoquera ces différentes questions en s’appuyant sur des exemples suisses, italiens et français. Elle évoquera en particulier l’enseignement de la Shoah et la distinction entre l’histoire et la mémoire.
Publications : « Entendre des témoins et apprendre l’histoire de la Shoah », dans E. Pruschi (dir.),Survivre et témoigner : rescapés de la Shoah en Suisse [DVD], Genève, IES-HETS, 2007 ; L’histoire à l’école. Modes de pensée et regard sur le monde, Issy-les-Moulineaux, ESF Éditeur, 2002.
• « Enseigner l’histoire de l’immigration » par Benoît Falaize (professeur d’histoire, chargé d’études et de recherches à l’INRP).
A l’occasion de l’ouverture de la Cité de l’histoire de l’immigration, la mission de préfiguration a confié à l’INRP la charge de dresser un état des lieux de l’enseignement de l’histoire de l’immigration, de l’école primaire au baccalauréat. Programmes, débats publics, manuels et pratiques scolaires ont été analysées. Il en ressort un bilan contrasté, où la question de l’immigration n’est pas absente, mais où l’histoire fait figure de parent pauvre. Au grand dam d’une lecture renouvelée de la construction de la nation française.
Publications récentes : collectif, La France et l’Algérie : leçons d’histoire. De l’école en situation coloniale à l’enseignement du fait colonial, Lyon, INRP, 2007 ; avec C. Bonafoux et L. De Cock-Pierrepont, Mémoires et histoire à l’école de la république, Armand Colin, 2007.
• « Quel rôle pour les témoins ? » par Laurent Douzou (professeur à l’IEP de Lyon, Université Lumière-Lyon 2).
Les questions vives comme la résistance, le génocide des Juifs, la guerre d’Algérie, sont souvent des questions contemporaines, sur lesquelles peuvent s’exprimer des acteurs, à un titre ou à un autre. La prise en compte de leurs témoignages est indispensable pour l’historien, dans quelle mesure, à quelles conditions l’est-elle pour le professeur d’histoire dans son travail didactique ?
Publication récente : La Résistance française : une histoire périlleuse, Paris, Seuil, 2005 (Points).

Après-midi (14h30-17h30)

• « L’espace israélo-palestinien : quelle place dans la culture scolaire en géographie ? » par Pascal Clerc (maître de conférences en géographie à l’IUFM de Lyon-Université Lyon 1, membre de l’équipe Épistémologie et histoire de la géographie, UMR 8504 Géographie-cités).
Cette communication repose sur un paradoxe : l’espace israélo-palestinien est très présent dans les médias, et à juste titre tant il met en jeu de débats, de conflits, de positions et de concepts (géographiques pour ce qui m’intéresse ici) du niveau local au niveau mondial. Dans la culture scolaire en géographie par contre, les références à cet espace sont peu nombreuses et n’abordent que marginalement les enjeux importants. Ce paradoxe est amplifié par les finalités de compréhension du monde contemporain affichées dans les textes officiels. L’objectif de la communication sera donc de présenter cette situation et de formuler quelques hypothèses, contextuelles et plus générales, relatives au fonctionnement de la culture scolaire en géographie pour ce qui concerne le traitement des questions vives.
Publications : « Peut-on parler du conflit israélo-palestinien dans les manuels scolaires ? », dans A. Legardez et L. Simonneaux (dir.), L’école à l’épreuve de l’actualité, Issy-les-Moulineaux, ESF, 2006,
p. 137-146 ; La culture scolaire en géographie. Le monde dans la classe, Rennes, PUR, 2002.
Puis des ateliers permettront d’aborder concrètement des exemples de pratiques enseignantes autour de certaines questions vives ; au choix :
Atelier 1 : « Comment enseigner la Shoah ? », animé par Yannick Mével (professeur d’histoire-géographie en lycée, formateur à l’IUFM à Dunkerque, militant du CRAP-Cahiers pédagogiques).
Si cet atelier présentera des exemples d’approche de cette difficile question en collège et au lycée, ce sera surtout comme point de départ à une réflexion collective, d’abord sur nos pratiques, nos choix documentaires, puis au-delà sur l’enjeu de la distinction entre histoire et mémoire dans les cours d’histoire.

Atelier 2 : « Esclavage, colonisation, racisme : trois réalités historiques qui posent de brûlantes questions pédagogiques. Autour de quel "héritage" idéologique et politique ces réalités se sont-elles structurées ? », animé par Pascal Diard et Marie Hélène Millet

(professeurs d’histoire-géographie et militants au GFEN).
Comment pouvons-nous susciter et organiser le débat d’idées, la libre expression mais aussi une place à l’imaginaire chez nos élèves, pour qui ces questions ne se conjuguent pas seulement au passé ? Positions théoriques et expériences pratiques seront mis en partage et débat au cours de cet atelier."
Atelier 3 : « Enseigner l’histoire de l’esclavage », animé par Eric Mesnard (formateur à l’IUFM de Créteil-Paris 12, membre du CVUH).
Cet atelier se propose de dresser l’état des lieux des enjeux pédagogiques et civiques liés à l’enseignement de l’esclavage et des traites négrières. Après une réflexion générale sur certains points de cette question « controversée », il s’agira d’étudier les pistes pédagogiques envisageables en fonction des éventuels nouveaux programmes...
Atelier 4 : « Enseigner le conflit israélo-palestinien », animé par Dominique Comelli
(formatrice à l’IUFM de Papeete, ancienne responsable du groupe histoire-géographie au SNES).
Samedi 15 mars 200––––––––––––––––––LES ARTICULATIONS ENTRE LES USAGES PUBLICS DE LHISTOIRE,
LA RECHERCHE UNIVERSITAIRE ET LHISTOIRE SCOLAIRE
Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm, 75005 Paris (M° Monge, M° Censier ou RER B Luxembourg)
- LE MATIN : 29, rue d’Ulm.
- Voir plan d’accès à l’ENS sur http://www.ens.fr/ecole/plan.html

Matinée (9h-12h30)

• « Les résonances scolaires des usages publics du fait colonial » par Françoise Lantheaume(maître de conférences à l’Université Lumière-Lyon 2) et Laurence De Cock-Pierrepont (professeur d’histoire-géographie et formatrice à l’IUFM de Versailles).
Les débats sur le fait colonial qui ont saturé l’espace public ces dernières années ont remis sur le devant de la scène la question de son enseignement. Suspectées d’occultations ou de parti-pris, les prescriptions ont été montrées du doigt comme défaillantes. Les pratiques enseignantes elles-mêmes ont été soupçonnées d’incapacité à poser la question coloniale. La question plus générale de l’enseignement de questions controversées est ainsi posée, particulièrement quand entrent en résonance l’identité nationale, des mémoires conflictuelles, des savoirs discutés, un enseignement à la fonction civique avérée visant à « faire société ».
Publications récentes : collectif, La France et l’Algérie : leçons d’histoire. De l’école en situation coloniale à l’enseignement du fait colonial, Lyon, INRP, 2007 ; C. Bonafoux, L. De Cock-Pierrepont et B. Falaize, Mémoires et histoire à l’école de la république, Armand Colin, 2007.
• « L’Afrique, quelle histoire ? » par Catherine Coquery-Vidrovitch (professeur émérite à l’Université Diderot-Paris 7) et Rémy Bazenguissa (maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille).
Le récent discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, en reprenant les poncifs colonialistes, pointe encore une fois une Afrique fantasmée, pleine de mystères, qui ne serait entrée dans l’histoire qu’au contact colonial. D’une certaine manière, les programmes scolaires, en éludant la question de l’histoire longue de l’Afrique, perpétuent cette vision de l’histoire africaine. Les recherches, même anciennes, anthropologiques ou historiques montrent pourtant que le « moment colonial » s’inscrit dans une temporalité propre à l’Afrique qu’il s’agit aujourd’hui de resituer pour contrer les discours encore pétris, consciemment ou non, d’esprit civilisateur. De ce point de vue alors, quelle histoire pour l’Afrique ?
Publication récente : C. Coquery-VidrovitchD. Hémery et J. Piel (éd.), Pour une histoire du développement : états, sociétés, développement, Paris, L’Harmattan, 2007.
• « A propos de "l’identité nationale" » par Gérard Noiriel (directeur d’études à l’EHESS, cofondateur et membre du comité de rédaction de la revue Genèses. Sciences sociales et histoire).
L’intervention commencera par présenter la genèse de l’expression « identité nationale », et ses équivalents (« âme nationale », « caractère national », etc.), pour montrer qu’il n’existe aucune définition scientifique satisfaisante. On verra ensuite que la question de l’identité nationale n’a jamais fait non plus l’objet d’un consensus dans le champ politique, puisqu’elle a été au centre des luttes opposant la droite nationale-sécuritaire et la gauche social-humanitaire. La dernière partie de l’intervention abordera le rôle de l’enseignement et de la recherche historique dans le processus de valorisation/dénonciation de l’identité nationale.
Publications récentes : À quoi sert « l’identité nationale », Paris, Agone (CVUH), 2007 ; (dir.)L’identification : genèse d’un travail d’État, Paris, Belin, 2007.
• « Idéaux républicains, un contre-modèle » par Olivier Le Trocquer (professeur d’histoiregéographie en lycée) et Sylvie Aprile (maître de conférences à l’Université de Tours).
En partant des limites des programmes existants, nous montrerons ce que la République comme gouvernement écarte, oublie, élude, repousse. Autrement dit, nous questionnerons l’enseignement de la République comme une forme de progrès, et tenterons de faire comprendre ce sur quoi se fait cette œuvre : refoulement, oubli, amnistie, silences, etc. Cela permettra de comprendre et d’interpréter autrement les « crise de la République » : comment redonner un sens plus complexe à l’anti-parlementarisme, ou à ce qui reste désigné comme tel, et que, dans le peu de temps imparti, on est tenté de lire comme un simple conflit entre les ennemis de la République et les Républicains, en oblitérant tout ce qui reste conflictuel (le problème de l’amnistie, l’absence des lois sociales, la question de la démocratie directe, le mouvement coopératif, la question coloniale, le développement de l’immigration, etc.) ?
Publications : S. Aprile et al. (dir.), Comment meurt une République. Autour du 2 décembre 1851, Paris, Créaphis, 2004 ; O. Le Trocquer, « Le 4 septembre 1870 », dans C. Delporte et A. Duprat (dir.),L’événement. Images, représentation, mémoire, Paris, Créaphis, 2004.

Après-midi (14h-18h)- L’APRES-MIDI : entre le 29 et le 46 rue d’Ulm.

• « Les "questions vives" en histoire et en géographie, leurs représentations et la fabrication des programmes » par Armand Frémont (géographe, ancien recteur des académies de Grenoble et Versailles, ancien président du groupe d’experts sur les programmes de première et terminale).
Le problème des "questions vives" a été l’un de ceux auxquels le groupe d’experts a été confronté tout au long de sa démarche d’élaboration des programmes. Il s’est avéré que les personnes et institutions consultées (fort nombreuses) ne convergeaient pas, bien au contraire.
Publication : Aimez-vous la géographie ?, Paris, Flammarion, 2005.
Puis des ateliers permettront de réfléchir sur les évolutions souhaitables des programmes pour mieux prendre en compte ces questions vives ; au choix :
Atelier 1 : « Enseigner l’histoire de l’Afrique », animé par Jean-Luc Martineau (maître de conférences à l’INALCO, ancien enseignant dans le secondaire).
L’atelier propose de réfléchir collectivement à des pistes de programmes « africanisés ».
Atelier 2 : « Comment enseigner l’histoire de la République ? », animé par Laurent Colantonio(docteur en histoire, professeur d’histoire-géographie au collège Rosa Luxemburg à Aubervilliers).
En reprenant les principaux aspects abordés dans la conférence du matin, l’atelier propose de réfléchir aux modalités possibles d’insertions de l’histoire de la République dans les prescriptions actuelles.

Atelier 3 : « Le fait religieux, une approche transdisciplinaire ? », animé par Philippe Gaudin

(responsable Formation-Recherche à l’IESR, Institut européen en science des religions).
• Conclusions du colloque par Alain Legardez (professeur en Sciences de l’Education, IUFM d’Aix-Marseille-Université de Provence et UMR ADEF, co-responsable du GRID-QSV, groupe de recherches interdisciplinaires en didactiques des questions socialement vives).
Publication récente : avec L. Simonneaux (dir.), L’école à l’épreuve de l’actualité. Enseigner les questions vives, Issy-les-Moulineaux, ESF, 2006.