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jeudi 24 décembre 2020

Vidéo : la table ronde du CVUH aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois 2020

 


 

GOUVERNER L’HISTOIRE : 

 LA Ve RÉPUBLIQUE FACE À SON PASSÉ RÉPUBLICAIN 

Dimanche 11 octobre 

Amphi 2, Site Chocolaterie de l'IUT, 11h30-13h


Carte blanche au CVUH

Table ronde

Le récit historique est une modalité de la gouvernementalité de la Ve République : depuis les saillies gaulliennes jusqu’aux références portées Emmanuel Macron, en passant par les ambiguïtés mitterrandiennes, les présidents ont usé de l’histoire pour gouverner.

MODÉRATION

Fanny MADELINE, maîtresse de conférences à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

INTERVENANTS

Aurore CHERY, chercheuse associée au LARHRA ;

Anne JOLLET, maîtresse de conférences à l’Université de Poitiers ;

Olivier LE TROCQUER, enseignant en histoire-géographie dans le secondaire et dans le supérieur

vendredi 23 octobre 2020

De la liberté

Nous avons tous et chacune été sidérés par la décapitation de notre collègue d’histoire-géographie Samuel Paty. Les nombreux hommages ne peuvent effacer l’acte barbare dont il a été victime. Si le moment est opportun pour les autorités de rappeler les grands principes républicains dont la liberté d’expression, le CVUH se doit de restituer l’histoire de la longue dégradation de ces mêmes principes à l’école. Des échanges ont eu lieu entre nous et nos adhérents. Ce texte a été écrit à la demande d’un de nos collègues du secondaire. D’autres réflexions vont suivre, notamment sur la laïcité.

 

« On peut citer des peuples savants et opprimés, mais personne n’a jamais vu un peuple ignorant au sein duquel les droits de l’homme soient respectés : ils n’y sont pas connus. » (Condorcet)

 

Aborder la question de la liberté nécessiterait un très long développement historique et politique. Pour l’heure nous nous contenterons d’en esquisser les enjeux à l’école. La réflexion est d’autant plus complexe que nous vivons, en principe, et depuis plus de deux siècles, sous le régime de la liberté, individuelle et collective. Or, pendant tout ce temps la liberté fut sous contrôle et soumise à des dérogations. Longtemps exclusive, réservée à des privilégiés, elle aurait acquis, en France, aux dires du président de la République, ses lettres de noblesse sous la Troisième République. N’en déplaise aux autorités, la réalité historique est tout autre. La hiérarchie, entre les citoyens et ceux qui ne l’étaient pas, a créé une disparité notable entre les hommes réellement libres et les autres : étrangers, femmes, colonisés, lesquels longtemps sont restés à l’écart du droit commun. La séparation entre l’Église et l’État, la loi de 1905, est, de ce point de vue, bien loin d’avoir résolu les contradictions. En effet, la loi commune, malgré les références incessantes aux valeurs républicaines, a beaucoup tardé à s’appliquer. À l’inverse, la tradition, l’habitude et les multiples dérogations du droit, l’abîme qui souvent sépare le principe et le fait, se sont largement imposées.

Devant la loi, l’égalité est proclamée : liberté d’expression, liberté de conscience, liberté de presse et bien d’autres libertés se sont déployées dans l’espace public. Mais, accaparée par les publicitaires en tous genres, dévoyée par les dominants néolibéraux, la liberté a abouti à son contraire. Violence libérée, insultes déversées, calomnies partagées, mais aussi liberté d’exploiter l’autre, liberté de harceler, liberté d’aliéner par tous les moyens offerts par une société qui a voulu confondre émancipation et liberté de se soumettre jusqu’à la sacralisation du gain et du profit.

Dans cet espace marchand quelle est aujourd’hui la place de l’école ? Comment la liberté d’expression, l’apprentissage de la connaissance, le doute, le questionnement peuvent-ils encore avoir droit de cité dans ces lieux de plus en plus privatisés, ouverts au marchandage, où les élèves ne sont plus des écoliers en apprentissage mais des usagers, sous l’œil sceptique de parents, parfois suspicieux, de plus en plus intrusifs ?

Après la manifestation tangible, une nouvelle fois, de la barbarie fascisante, il nous faudrait revenir aux origines de l’école publique. Quand l’idée de liberté s’adressait à tous et à chacune. Soit un espace d’apprentissage de la connaissance mais aussi un lieu d’expression d’une émancipation en formation. Les élèves ont pour première tâche de se libérer des tutelles qui les enferment : tutelles religieuses, tutelles parentales, tutelles des traditions, à condition d’être guidés vers la liberté de comprendre et d’apprendre. Mais comment y parvenir quand la liberté d’enseigner est de plus en plus entravée par des programmes changeants au gré des enjeux politiques du moment ? Comment enseigner quand la liberté est empêchée par des conditions matérielles éprouvantes (35 élèves par classe par exemple). L’émancipation par le savoir passe par la possibilité de dispenser un enseignement dont le but premier est de faire émerger le désir de comprendre, sans la moindre ingérence tutélaire.

Alors oui, nous le savons, il nous faut faire face à cette tension inévitable entre la liberté de conscience des adultes et l’apprentissage des savoirs critiques. Mais si nous acceptons de délier rationnellement foi et savoir, si nous écartons tout intégrisme de la connaissance, alors l’histoire religieuse devient de la compétence de l’école. Rien d’impossible si le sacré ne franchit pas le seuil de l’école, si les éléments de compréhension, historiques, textuels retraçant la genèse d’une idée, décortiquant la construction des doctrines, permettent à l’élève de se situer dans ce dédale de textes laissés dans l’obscurité et plongés dans l’obscurantisme du sectarisme religieux de plus en plus influent. Faire en sorte que l’adolescent parvienne à distinguer la théologie, de la réalité, l’idéologie, des conflits politiques, les injonctions, du questionnement et du doute ; telle devrait être l’orientation essentielle de l’école. En bref, aider chaque élève à accéder à un passé méconnu afin de dépasser, au présent, les effets délétères de l’ignorance. Faire en sorte que l’enfant puisse ne plus confondre les dogmes religieux avec le savoir profane afin que la croyance puisse enfin se différencier des savoirs toujours à conquérir et donc en devenir.

Cela suppose un rétablissement de la liberté d’enseigner dans une école débarrassée de ses injonctions et autres règlements éducatifs de plus en plus éloignés de la mission d’instruire qui est la vocation de l’école publique. À condition que chaque professeur puisse bénéficier du salaire décent et des conditions matérielles qui lui manquent depuis des décennies, dans le respect de l’autre et de la fonction d’enseignant.

 Michèle Riot-Sarcey

jeudi 7 février 2019

Des plébéiens aux « gilets jaunes »


 Dans cette tribune au Monde (18 janvier 2019), Claudia Moatti, professeure d’histoire antique, compare le comportement des sénateurs romains du dernier siècle de la République avec les politiciens d’aujourd’hui, qui, tout en reconnaissant l’utilité des révoltes passées, condamnent celles de leur époque.

Le paradoxe est éclatant : nous transformons en patrimoine la Révolution française mais nous tremblons devant les rébellions actuelles. Nous nous comportons ainsi comme les sénateurs romains du dernier siècle de la République qui, tout en reconnaissant l’utilité des révoltes passées (les fameuses sécessions de la plèbe du Ve siècle avant notre ère), condamnaient celles de leur époque.
            Les historiens qui écrivirent sous l’Empire voyaient pourtant plus qu’une analogie entre les deux. Au moment où la situation politique nous met en demeure, à notre tour, de réfléchir et de comprendre l’état de notre société, leur récit a quelque chose à nous apprendre.
            Nous sommes en 494 avant notre ère, au début de ce que nous appelons la République romaine, quelques années après l’expulsion du dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe ; les plébéiens, cette part de la population romaine qui n’avait aucun accès aux charges politiques et religieuses de la cité mais qui n’en était pas moins constamment appelée à défendre la patrie par les armes, réclama l’abolition des dettes. Ce que saisissaient les historiens c’était à la fois l’état de pauvreté et de nécessité où la plèbe se trouvait, la cruauté des créanciers, et la surdité des sénateurs : une surdité de gens arrogants, hautains, et sans pitié.
            Ce qu’ils tâchaient de faire entendre aussi c’est qu’un problème qui n’est pas résolu immédiatement est destiné à empirer ; et de fait les plébéiens, excédés, finirent pas réclamer non seulement l’abolition des dettes mais aussi des droits politiques, par exemple la création de magistrats pour les défendre. Voici donc que de sociale la requête se fit politique. Que firent les sénateurs ? Au lieu d’écouter, ils se raidirent encore, tout en exigeant des plébéiens de nouveaux sacrifices. Ces derniers firent sécession : ils se retirèrent sur une colline, menaçant les sénateurs de quitter définitivement Rome pour aller fonder ailleurs un autre peuple, un peuple d’égaux, ou pour chercher une cité qui les accueillerait et leur offrirait plus de justice…
            Alors seulement, les sénateurs entrèrent en pourparlers. Miracle : le dialogue, l’échange de serments dénouèrent le problème. Les plébéiens revinrent à Rome et obtinrent la création de magistrats spécifiques, les tribuns de la plèbe. D’autres sécessions par la suite, pour les mêmes raisons à la fois sociales et politiques, d’autres dialogues leur permirent d’obtenir de nouvelles satisfactions jusqu’à l’égalité juridique au IVe siècle.
            Lisons ces récits comme une expérience fondatrice, ou, au moins, comme une fable politique qui nous permet de comprendre trois choses :
1. D’abord cette arrogance dont on accuse aujourd’hui les dirigeants de notre pays révèle non seulement leur incapacité à faire de la politique, mais un réflexe de classe sociale : pour certains en effet, les pauvres n’ont pas le sens de l’intérêt général, ne veulent pas travailler et sont dangereux. Mais n’est-ce pas plutôt ceux qui prennent la res publica comme leur bien qui sont dangereux ? Ils mettent en effet en cause la notion même de peuple, lequel se définit non pas comme un ensemble de mêmes – c’est au contraire la pluralité qui le caractérise –, mais comme un rassemblement d’égaux.
            2. Le dialogue opère une magie : il dilue le conflit, le dissout. Les Grecs comme les Romains opposaient la parole (le logos) à la violence (bia). Pour eux, la politique, c'est-à-dire la vie en cité, qui était la finalité de l’humanité, la civilisation même, ne pouvait être fondée que sur l’échange (c'est-à-dire sur le débat) : c’est aussi ce que disait le mot res publica, la chose publique, la « cause du peuple ».
            3. Enfin, le blocage politique est dû à la surdité d’une classe sociale, à son refus de réformes. Tel est bien le problème aujourd’hui. Comme les sénateurs romains, Édouard Philippe, le lendemain de la première révolte des gilets jaunes, déclara que non seulement il gardait le cap mais qu’il augmenterait la taxe le mois suivant et chaque année encore ! Comment une certaine classe politique en arrive-t-elle à refuser le changement et les réformes avec une telle radicalité ? Celle-là même dont fit preuve la classe dirigeante romaine conservatrice longtemps après les sécessions, à partir du IIe siècle avant notre ère, et qui mena finalement la cité à sa perte ?
            Reprenons le récit des historiens antiques. En 133 avant notre ère, l’un des tribuns de la plèbe, Tiberius Gracchus, proposa une loi agraire : elle devait permettre de distribuer des terres publiques à ceux qui n’en avaient pas à la fois pour résoudre la crise entraînée par la surpopulation dans la cité et recréer une classe de petits propriétaires fonciers ruinés par les guerres. Mais ces terres publiques, les citoyens pouvaient-ils en disposer ? Les distribuer n’était-ce pas ruiner la res publica – et les riches qui jusqu’alors en jouissaient ? Et d’ailleurs qui mieux que ces derniers pouvait définir l’intérêt général ? La plupart des sénateurs s’opposèrent donc à la loi et envoyèrent un autre tribun, acquis à leur cause, pour faire obstruction. Deux fois ce tribun opposa son veto, deux fois, Tiberius Gracchus le menaça de le faire destituer par le peuple s’il s’obstinait : un tribun élu par le peuple ne devait-il pas défendre les intérêts de ce dernier ? À la troisième fois, le peuple vota sa destitution : Tiberius fit passer sa loi et élire une commission agraire pour mettre en place les distributions de terres.
            Pourquoi la représentation nationale, au cœur de la question démocratique aujourd’hui, est-elle incapable de se mobiliser en tant que représentation, et de jouer son rôle : défendre les intérêts de ceux par qui les députés ont été élus ; les écouter, mener le dialogue ? Et c’est bien là la double crise que nous vivons : crise de la représentation ; et crise de la gouvernance.

Claudia Moatti
Professeure d’histoire antique à l’Université de Paris 8 et à l’University of Southern California
Dernière publication: Res publica. Histoire romaine de la chose publique, Fayard, 2018