Affichage des articles dont le libellé est racisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est racisme. Afficher tous les articles

lundi 12 novembre 2018

Le regard égrillard de l’homme blanc a été un élément constituant de la colonisation


Cette tribune de Catherine Coquery-Vidrovitch a été publiée par Le Monde (30/10/2018).

L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch revient sur la polémique suscitée par les images du livre « Sexe, race et colonies ». Un procès qui, selon elle, détourne du vrai sujet.


La réception du gros ouvrage (4 kg) Sexe, race et colonies, qui vient de sortir aux éditions La Découverte, provoque des réactions contrastées voire virulentes. En qualité d’historienne engagée – qualificatif qui n’est pas synonyme de militante –, je pense que l’un des principaux devoirs de l’historien est de privilégier le savoir, et tout le savoir. D’où la nécessité d’aborder quelque question que ce soit de façon sinon frontale du moins dégagée autant que possible de tout affect. Cela implique de lutter contre les non-dits, les réticences d’ordre extra-scientifique, les préjugés de toute sorte, bref d’une façon générale les tabous de l’histoire ou réputés tels.

Le sexe aux colonies a fait partie de ces « tabous ». Tabou n’implique pas ignorance. On a étudié les signares, les ménagères, les concubines, les esclaves. Néanmoins c'est l'historienne américaine Ann Stoler qui a, la première, mis en lumière une évidence : le regard égrillard de l’homme blanc, la sexualité, voire la pornographie n’ont pas été un corollaire marginal de la colonisation : c’en est un élément constituant.

L’ouvrage s’en veut la démonstration visuelle. On l’a écrit, on l’a peu montré, et jamais de façon systématique. D’aucuns, choqués par la crudité des images, ont réagi.

Ne pas s’en tenir au premier degré

Quelques journalistes pourtant sérieux s’en sont offusqués avant d’avoir vu le livre, d’autres l’ont fait sans l’avoir lu. Ce n’est pas admissible. Certes, il faut tenir compte des réactions, mais peut-être seulement si elles émanent de femmes noires – les sujets apparemment objectivés de l’ouvrage. Je suis réservée sur les réactions gênées, voire scandalisées de critiques blancs.

Car c’est au public blanc que s’adresse le livre, qui exige de ne pas s’en tenir au premier degré. Le propos n’est pas de se régaler de la vue du corps de femmes noires, il est de démontrer le caractère massif, pendant des siècles, de l’utilisation de ces corps par le regard et les actes des hommes (voire des femmes) blancs.

Ce processus a commencé dès les premiers contacts, au tout début de l’esclavage de couleur, de la traite des unes par les autres. Le documentaire Les Routes de l’esclavage, diffusé le 1er mai 2018 sur Arte et auquel j’ai participé, a entrepris de le visualiser sans complexe.

Les images apparaissent avec la traite arabo-berbère, elles se démultiplient avec la traite atlantique. Quoi de plus convaincant que de le montrer ? Comme l’explique l’historien Jean‑Claude Schmitt, « l’image a été un élément clé de l’expansion européenne ».


C’est le sujet de cet ouvrage. Les auteurs ont visualisé 70 000 images pendant quatre ans. Ils en ont sélectionné 1 200. Certaines étaient connues, ne serait-ce qu’au travers des cartes postales qui circulaient dès les années 1900 et de publications antérieures. La plupart sont inédites, oubliées, ou dissimulées. La masse confirme la thèse du livre : l’usage sexuel et la manipulation coloniale des femmes ont été aussi abondants que permanents. Le fait même que certaines aient été « fabriquées » est une preuve de la sexualisation coloniale.

Savoir visuel

La virulence des critiques répond à la violence sexuelle coloniale. On a opposé ce corpus à Shoah, ce monument de Claude Lanzmann (1985), qui évoque tout en ne montrant rien. La comparaison est doublement inacceptable. Shoah repose sur un savoir visuel préalable qui permet à l’imaginaire de se représenter l’inacceptable. Qui plus est, ce « savoir visuel » a été fabriqué, car il n’existe guère d’images des camps d’extermination en action, les cendres étant englouties dans les fours crématoires.

Les amas de cadavres squelettiques photographiés par les Britanniques et les Américains ne sont pas les restes des juifs et des Tziganes gazés à Auschwitz, mais les victimes du typhus dans les camps de déportation (et non d’extermination) abandonnés par les nazis, notamment Bergen-Belsen. Néanmoins, sans ce travail visuel préalable, Shoah serait incompréhensible pour le public non concerné ou non spécialiste.

Le savoir visuel réalisé ici est authentique. Il affirme que tous les colonisateurs – administrateurs, commerçants, voyageurs, explorateurs, voire missionnaires – pouvaient (même s’ils ne l’ont pas tous fait) se livrer sur les femmes africaines à ce qui leur était interdit en métropole. Après avoir vu, on ne peut plus faire comme si on ne savait pas. Ces images sont dérangeantes par ce qu’elles font voir qu’il devient impossible de ne pas voir. Je me méfie des réactions effarouchées de lecteurs qui préfèrent se voiler la face plutôt que d’affronter une réalité déstabilisante.

J’aurai une réserve ; celle d’une historienne blanche. Car la réaction affective, viscérale, de femmes noires est réelle. L’« insensibilité affective » devient difficile sinon impossible. La chercheuse sait que c’est vrai. La femme a du mal à faire la distinction entre la maltraitance des colonisées et sa propre personne. Elle voit son image : que faire ?

Entendre l’avis des Africaines d’Afrique

Expliquer. Inlassablement expliquer que le fait de se voir « noire » sur l’image est le fruit du racisme de couleur instauré depuis des siècles à la faveur de l’esclavage atlantique. Des siècles de dépréciation lui ont fait intégrer la réalité du racisme de couleur. C’est, il me semble, une réaction plus française qu’africaine. En France, les femmes noires font globalement partie d’une minorité menacée, donc fragile.

En Afrique, des collègues africains consultés ne sont pas aussi choqués que leurs partenaires français. Alain Mabanckou l’a également exprimé à Blois lors d’une table ronde. Ce que montre le livre est vrai, et ils l’ont toujours su. Alors ? Alors, avant de parler à leur place ou en leur nom, il faut d’abord entendre l’avis et les réactions des Africaines d’Afrique.

C’est ici que l’intelligence des textes qui accompagnent les images apparaît fondamentale. Comme le souligne Jean‑François Dortier dans un numéro de la revue Les Grands Dossiers des sciences humaines édité à l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois, « le pouvoir des images n’existe pas sans un texte et un contexte qui l’accompagnent ».

Le nombre de critiques qui n’ont pas lu, ou si peu, les textes paraît considérable. Les vingt textes de fond ont été pensés, discutés et écrits par les cinq éditeurs du volume. Ils traitent de ces questions fondamentales en faisant le partage entre le savoir historique et l’usage que l’on peut en faire. Qui a pris le temps de les lire avec attention ?

Du paradis terrestre au paradis sexuel

Les auteurs ont procédé au travail chronologique de l’historien, distinguant les phases de la représentation : la première, à partir des XVe et XVIe siècles, révèle, de la part des graveurs et peintres concernés, un mélange détonnant de fascination – pour ces corps étrangers au monde occidental de l’époque – et de domination (présente quelle que soit la période) ; fascination non dépourvue d’obscénité, surtout à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, pour ces sociétés qui s’autorisaient des « femmes nues » alors que le puritanisme occidental allait s’accentuer une fois passés les « excès » de la Renaissance.


La rupture remonte au début du XIXe siècle : c’est la fin du « paradis terrestre », qui va se transmuter en paradis sexuel pour les hommes blancs, dont les épouses, en Europe, sont dorénavant « corsetées au propre comme au figuré », tandis que se généralise l’idée de la sexualité irrépressible de l’homme. Les espaces sexuels sont rejetés vers les colonies. C’est l’épanouissement de la pornographie coloniale, la seule tolérée et même magnifiée en Occident.

La centaine de notices complémentaires rédigées par 97 spécialistes internationaux apporte des mises au point n’éludant aucun problème, pédérastie incluse (volontairement sans illustration). On peut ne pas être d’accord. Encore faut-il le démontrer plutôt que de se livrer de façon plutôt répétitive à des attaques ad hominem visant une équipe de chercheurs de qualité.

Un ciment de l’entreprise coloniale

L’image et le texte sont inséparables, c’est une exigence historienne. Or beaucoup de lecteurs ne savent pas interpréter les images. Une table ronde à Blois [lors de l’édition 2018 des Rendez-vous de l’histoire dont le thème était « La puissance des images »] était consacrée au retard en France du décryptage de l’image comme source des non-dits contemporains. Ces images assumées par les colonisateurs y compris dans leur esthétisme sont aujourd’hui condamnables. Mais les textes font éviter l’anachronisme.

On dira que c’est un vœu pieux, car il existe encore, hélas, nombre de racistes qui pourraient ainsi se « rincer l’œil ». Mais au moins le livre peut-il montrer à tous les autres, qui ne le savaient guère (à l’exception de quelques spécialistes), à quel point les abus sexuels ne furent pas des accidents épisodiques ou marginaux, mais qu’ils constituèrent un des ciments constitutionnels de l’entreprise coloniale.

Le sujet traité n’est pas la femme noire ou orientale, mais l’idée que s’en faisaient et que s’en font encore certains Blancs. Les auteurs n’auraient-ils pas suffisamment souligné leur propos dans le titre ?

Encore faut-il tenir compte des exigences de l’édition : faire vendre. On pense ainsi au titre accrocheur de la sérieuse revue L’Histoire en octobre 2018 : « Le Moyen Age a tout osé : l’obscène et le sacré », le thème et ses images n’occupant que 10 % du numéro.

Le thème du livre n’est pas la sexualité de la femme « exotique » mais l’obscénité du colonisateur blanc.


Catherine Coquery-Vidrovitch est membre du CVUH et professeure émérite d’histoire africaine à l’université Paris-Diderot (USPC). Elle a publié en mai 2018 Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle chez Albin Michel/Arte Editions.








mercredi 10 octobre 2018

Pages blanches de l’histoire de France


« Je ne suis pas raciste. Je fais une analyse individuelle. Pour moi la France est blanche. Ce n’est pas raciste, juste historique ». Ce sont les propos tenus cet été par un militant d’extrême droite interrogé par un juge du parquet de Paris. Il fait partie des treize personnes appartenant au groupuscule « Action des Forces opérationnelles » (AFO) qui ont été interpellées et conduites devant la justice car soupçonnées de préparer des attentats contre des musulmans en France. L’affirmation d’une identité « blanche » de la France est légitimée par un « juste historique ». Où l’on voit ici les deux termes s’assembler pour faire d’une opinion une vérité irréfutable : c’est une évidence de dire cela car c’est « historique », donc de l’ordre du vrai. Le passé est utilisé pour construire un régime de vérité sur la représentation d’un nous (les « Blancs ») absolutisé et d’un Autre (musulman) fixé à perpétuité en dehors de la communauté nationale. La phrase relève d’un reliquat narratif qui naturalise ce discours d’une France historiquement « blanche ». De l’historien Charles Seignobos dans son Histoire sincère de la nation française (1933) aux déclarations de l’eurodéputé Nadine Morano en 2015, le propos traverse les mémoires et les générations. Ce reliquat narratif a ses déclinaisons : le discours sur les origines gauloises ou celui sur les racines chrétiennes portés depuis plusieurs années par la droite conservatrice et extrême relayée par un certain nombre d’éditorialistes et d’essayistes.

Est-ce bien juste historiquement ? L’assertion manifeste un immense déni de l’histoire de France dans ses réalités coloniales et migratoires. Si en effet l’on retraduit l’histoire nationale en termes de couleur de peau, alors la France coloniale était composée de « non-Blancs » au 16e siècle avec des peuples en Amérique qualifiés d’  « Indiens ». A partir du début de la traite atlantique au 17e siècle, des populations « noires » sont présentes sur le territoire national. Évoquons Jean-Baptiste Belley, esclave « noir » affranchi, qui est élu député de la province du Nord de Saint-Domingue à la Convention en septembre 1793 et participe activement au décret d’abolition de l’esclavage du 4 février 1794 par lequel les esclaves « noirs » deviennent des citoyens français.

Par son empire colonial, la France est même peuplée en majorité de « non-Blancs » pendant une partie des 19e et 20e siècles jusqu’aux indépendances avec la présence de diverses populations qualifiées dans une perspective racialiste de « noires », « jaunes » ou de « rouges ». Comment à la fois exprimer la nostalgie de la France impériale coloniale et invoquer la France historiquement « blanche » (ce sont souvent les mêmes) qui occulte ainsi l’existence de populations vivant sur le territoire français depuis près de quatre siècles ? Par ailleurs, la nation française s’est construite depuis le 19e siècle en partie par ses migrations, et les immigrations coloniales et postcoloniales - puisque c’est de cela qu’il s’agit dans le propos cité - font partie intégrante de l’histoire française depuis un siècle.

Enfin, la catégorisation d’une population historiquement « blanche » ne résiste pas une seule seconde à l’analyse historique qui rend compte de la complexité des appartenances sociales des individus. L’Ardéchois du 18e siècle se vivait-il dans l’expérience d’une identité « blanche » ? Arrêtons avec ces projections identitaires qui n’ont historiquement aucun sens. Cette lecture de l’histoire nationale fait de l’assertion « une France blanche c’est juste historique » non seulement un reliquat narratif, mais aussi une relique narrative : une trace imaginée du passé prétendue vraie qui est sanctuarisée et vénérée en dehors des réalités historiques.

Cette évolution doit être mise en perspective à une plus large échelle, car les manifestations de défense des « Blancs » contre les invasions « musulmane », « africaine » ou « étrangère » gagnent du terrain dans de plus en plus de pays et s’expriment politiquement par des partis en progression (Allemagne, Suède, Pays-Bas, Belgique) ou au pouvoir (États-Unis, Hongrie, Pologne, Italie, Autriche). L’histoire est alors régulièrement convoquée et instrumentalisée pour légitimer des discours et politiques xénophobes au nom de l’insécurité identitaire « blanche ».

L’affirmation « La France est blanche c’est juste historique » traduit enfin une représentation raciale de la société française projetée sur son passé qui caractérise une dérive actuelle. Présenter l’histoire de la France dans un tel paradigme racial « Blancs/non-Blancs » livre le passé à des régressions et des impasses ravageuses. Avec le risque de réifier l’histoire au lieu d’y puiser des ressources vivantes d’émancipations et de solidarités collectives pour notre présent et notre avenir.

Sébastien Ledoux, pour le CVUH

lundi 16 mai 2016

Black Verdun

Rédactrice/teur :  Laurence de Cock[1], Karim Hammou[2]


BlackM (crédit @lesInrocks)

Tout commence par un concert gratuit, organisé à l’occasion des commémorations de la bataille de Verdun. Le spectacle devait être donné par une vedette du moment – Black M, rappeur aux 600 000 exemplaires vendus pour un album grand public, « Les yeux plus gros que le monde », dont la pochette fait un clin d’œil à Michael Jackson.

Populaire en France, les chansons de Black M le sont bel et bien auprès de Français·e·s. Pourtant, entre intimidations racistes et lâchetés politiques, un procès en extériorité à la communauté nationale aboutit à l’annulation pure et simple de l’événement.

Un scénario bien rodé


Le coup d’envoi de l’affaire, lancé par les réseaux d’extrême droite, reproduit fidèlement la trame des opérations de lobbying imaginées contre le groupe Sniper, tout aussi populaire il y a quinze ans.

Première étape, une sélection unilatérale de paroles décontextualisées, une dramatisation jouant d’une rhétorique de l’honneur (national) et de l’injure faite aux (« vrais ») Français·e·s, et une intense campagne médiatique, utilisant à la fois les réseaux sociaux, les relais dans la presse traditionnelle, et les pressions par courriers, courriels et appels téléphoniques pour provoquer l’emballement du débat public[3].

Deuxième étape, et c’est ce qui était nouveau lors de l’affaire Sniper, ces groupes d’extrême droite trouvent un relais au sein de la droite parlementaire et de la presse réactionnaire, voire au-delà. On observe la multiplication de ces alliances depuis l’ascension politique de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur[4]. Cette stigmatisation de propos dénoncés comme relevant d’une « anti-France » marque une nouvelle ère d’exaltation du « sentiment national » dont nous ne sommes toujours pas sortis[5].

Car derrière ces multiples croisades identitaires et morales, on trouve un même objectif : désigner une partie de la population française comme des parias, voire des traîtres·ses, et ainsi les exclure du corps politique légitime. Depuis de longues années, le rap et ses artistes sont devenus l’emblème de ces Français·e·s de seconde zone. Ironie de la situation : au cœur des paroles de rap incriminées, on retrouve systématiquement la dénonciation de cette citoyenneté à deux vitesses[6]. Or, désormais en France, cette revendication d’égalité politique est insupportable aux yeux des gardien·ne·s de l’identité nationale.

Ecrans de fumées


Dans les œuvres artistiques ou les déclarations qui circulent dans les espaces publics médiatiques, les propos contestables ou contestés ne manquent pas. Le problème est de savoir quels propos (paroles ?) entraînent quelles conséquences pour quels locuteurs ou quelles locutrices[7]. Dans le cas de Black M, comme de Sniper avant lui, les désignations infamantes sont entérinées avec une légèreté déconcertante : « homophobe » ! « antisémite » ! « raciste[8] » !

Homophobie ? L’accusation est justifiée par des paroles prononcées en fait  par d’autres membres du groupe Sexion d’Assaut (Lefa, Maître Gim’s). On voit ainsi l’extrême droite relayer de façon sélective l’indignation légitime de militant·e·s LGBT dont la colère a pu tout aussi bien cibler des personnalités telles que Brigitte Bardot, Johnny Hallyday ou encore Jean-Louis Murat, et les obliger à revenir sur leurs propos ou à en assumer les conséquences[9].

Les accusations d’antisémitisme sont plus fantaisistes encore. On relève la présence du terme « youpin » dans une chanson récemment interprétée par le chanteur. En l’occurrence, l’auteur du terme est Doc Gyneco, vingt ans plus tôt[10], et non Black M. C’est un peu comme si l’on reprochait à Joeystarr, reprenant « Le Métèque » de Moustaki, d’oser prononcer les mots de « juif errant ».

Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme sont d’autant plus absurdes qu’elles viennent de fractions du champ politique qui n’ont pas manqué de s’illustrer dans ce registre. Que reste-t-il alors de ces accusations ? Le nœud du problème : la critique de la France comme institution étatique et la dénonciation des injustices vécues par la jeunesse des classes populaires et les groupes racisés.

Le fantasme d’un Eux diabolisé, la croisade pour un Nous homogène


Les accusations d’antisémitisme, homophobie et sexisme venaient déjà soutenir la dénonciation de Sniper ou le discrédit visant La Rumeur dans les années 2000, conduite en premier lieu pour contrecarrer leur critique de l’Etat français et de ses institutions, notamment policières.

Un levier nouveau contribue à affûter l’hostilité contre Black M : l’islam. Ce sont les paroles suivantes qui sont invoquées de façon récurrente pour susciter l’indignation :

« J'me sens coupable / Quand j'vois tout ce que vous a fait c’pays d’kouffars ».

L’usage du terme arabe désignant les non-musulman·ne·s comme des infidèles (« kouffar ») offre prise à de multiples extrapolations islamophobes, à l’image de cet article du Figaro, qui réduit le mot à « un terme péjoratif […] utilisé notamment par les djihadistes pour désigner les Occidentaux[11] ». Ailleurs, tout en mesure, on évoque Daech[12]. Difficile d’être plus efficace en matière de diabolisation, dans le contexte de la France post-13 novembre. Mais cette obsession pour le terme religieux occulte opportunément les mots qui le précèdent – « ce que vous a fait ce pays » – des mots qui pointent la question des injustices perçues dans la vie des parents du narrateur.

Autrement dit, toute expression de dissensus, toute critique de l’Etat ou de la France comme symbole, toute remise en cause du racisme subi et des discriminations vécues est ravalée au rang d’affront. Qu’attend-on de ces citoyens sous conditions ? Une reconnaissance éternelle et une tête basse – le succès sportif, artistique ou politique ravivant, à minima, un « goût amer[13] » pour ceux et celles qui prétendent posséder un monopole sur la République. On retrouve l’idée que certain·e·s, présumé·e·s par essence étranger·e·s à la communauté politique, devraient vivre avec une épée de Damoclès spécifique[14]. Cette logique introduit (ou reconduit) précisément une coupure au sein de la communauté politique nationale, et perpétue une citoyenneté à deux vitesses.

Histoire partagée ou mémoire imposée


L’autre sous-texte de cette affaire tient bien-sûr au caractère symbolique de Verdun. Lieu d’une bataille emblématique de la Première Guerre Mondiale, Verdun incarne dans la mémoire collective majoritaire l’idée du consensus autour du sacrifice patriotique. Sa commémoration, dans le cadre du centenaire s’insère donc dans une scénographie de la communion nationale et patriotique. Le choix du maire de Verdun apparaît donc à certain·e·s comme quasiment blasphématoire : comment confier cette célébration à un artiste qui affiche librement ses critiques de la France ? Surtout, comment oser confier cela à une peau noire sans masque blanc ? Qu’importe que Black M soit français, qu’importe qu’il soit petit-fils de tirailleurs sénégalais, comme il l’a d’ailleurs rappelé lors de sa mise en cause[15].

Black M invitait, par son concert, à un temps de rencontre et d’amusement populaires[16]. Mais on ne rit pas à Verdun, on ne danse pas à Verdun[17]. Qu’y fait-on alors ? D’après ces gardien·ne·s de la réaction et du conservatisme patriotique et moral, on y honore des morts dont ils et elles confisquent la parole. Ces dernier·e·s ont tôt fait d’oublier plusieurs choses : la première est celle de l’amour de la musique populaire des jeunes morts au front, et c’eût été un bien bel hommage que d’honorer l’impertinence d’une jeunesse fauchée trop tôt ; la seconde est l’hétérogénéité des trajectoires qui ont conduit certains à mourir à Verdun, hétérogénéité sociale, linguistique, mais aussi diversité de leurs espoirs, de leur peur de mourir, diversité de leur rapport au national enfin, car tous ces jeunes soldats n’étaient pas des fervents patriotes, beaucoup étaient là par contraintes, rêvant d’une jeunesse autrement plus enchanteresse que la boue des tranchées[18]. Enfin, ces garant·e·s d’une France éternelle et blanche oublient volontairement les régiments coloniaux, dont « beaucoup étaient volontaires comme d’autres étaient enrôlés de force[19] », ils et elles oublient les femmes des soldats inconnus[20], ils oublient les mutins fusillés, celles et ceux qui de 1914 à nos jours défendent une vision de la première guerre mondiale comme boucherie sur l’autel du capitalisme et de l’impérialisme européen. « Anti-colonial #Jean Jaurès[21] ».

La municipalité de Verdun aurait pu réfléchir à une scénographie moins focalisée sur la communication et le spectacle ; mais au-delà de cette critique, l’affaire révèle une logique politique et mémorielle beaucoup plus lourde et inquiétante. Outre qu’elle rejoint la sinistre cohorte des concessions faites à l’extrême droite, cette photo de famille monochrome et jaunie par le temps témoigne d’une mémoire tronquée et confisquée par une identité nationale rance. Au mépris de l’histoire, au mépris du présent, tout cela révèle une nouvelle fois le rejet radical ou le déni, de certain·e·s vis à vis des mémoires plurielles, aussi douloureuses qu’héroïques, qui travaillent les sociétés d’aujourd’hui.







[1] Professeure d'histoire-géographie, chercheuse en sciences de l'éducation, membre du collectif aggiornamento hist-geo et du CVUH.
[2] Chargé de recherche au CNRS, animateur du carnet de recherche Sur un son rap et auteur d’Une histoire du rap en France, La Découverte, 2014.
[3] http://www.zinfos974.com/Black-M-a-Verdun-L-extreme-droite-revoltee_a101001.html
[4] Karim Hammou, « La pénalisation politique du rap en France », http://lmsi.net/La-penalisation-politique-du-rap
[5] http://lmsi.net/Cinq-belles-reponses-a-une-vilaine
[6] Voir les procès intentés à Sniper, La Rumeur, Youssoupha, Mr R., ZEP, etc. : http://lmsi.net/Solidarite-avec-La-Rumeur ; http://lmsi.net/Un-billet-pour-les-faire-taire ; http://lmsi.net/Rap-de-fils-d-immigres ; http://lmsi.net/Du-droit-de-niquer-la-France
[7] Pensons par exemple aux propos récents  tenus par Laurence Rossignol, ministre des Familles ; de l’Enfance et des Droits des femmes : http://lmsi.net/Laurence-Rossignol-la-negresse
[8] http://www.lexpress.fr/culture/musique/centenaire-de-verdun-le-concert-de-black-m-ne-plait-pas-a-l-extreme-droite_1790923.html
[9] La mise en cause du groupe, à l’époque, avait conduit à une situation inédite pour un groupe de rap : une médiation du CRAN et du comité IDAHO, sans convaincre l’ensemble des associations militants pour la défense des droits LGBT, avait permis un travail pédagogique contre l’homophobie inédit dans une telle situation. Voir http://www.idahofrance.org/presse-idaho-france_lire_o_161_200_17.html?PHPSESSID=49b5f049c723d2764f977e44b51bb007 ; http://federation-lgbt.org/ActualiteModule,103,fr/l-accord-sexion-d-assaut---idaho-et-cra cn-ne-regle-rien,236,fr.html?id=189
[10] Doc Gyneco, « Dans ma rue », 1996.
[11] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/05/13/01016-20160513ARTFIG00116-centenaire-de-verdun-le-concert-du-rappeur-black-m-annule.php
[12] http://www.marianne.net/invitation-du-rappeur-black-m-defaite-morale-verdun-100242780.html
[13] https://blogs.mediapart.fr/guillaume-weill-raynal/blog/090516/finkielkraut-nouvelle-sortie-de-route
[14] Qu’elle se nomme déchéance de nationalité pour les bi-nationaux ou contrôles d’identités spécifiques pour les musulmans.
[15] https://www.facebook.com/Blackmesrimesofficiel/posts/10156931447670319:0
[16] http://www.estrepublicain.fr/edition-de-verdun/2016/05/09/black-m-se-confie-avant-son-concert-a-verdun-le-29-mai
[17] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/11/31001-20160511ARTFIG00111-concert-de-rap-aux-ceremonies-de-verdun-la-france-humiliee.php
[18] Voir les travaux des historiens André Loez, Nicolas Offenstadt, Frédéric rousseau, ou Rémy Cazals.
[19] Lino, « La Marseillaise », 2012.
[20] http://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/fiche-media/ArtFem00101/depot-d-une-gerbe-a-la-femme-du-soldat-inconnu.html
[21] Médine, « Speaker Corner », 2015.

dimanche 14 septembre 2008

Contre l’antisémitisme : solidarité avec Benjamin Stora par Gilles Manceron (pour le CVUH)


A propos du livre Les Trois exils juifs d’Algérie de l’historien Benjamin Stora, l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol a publié, en juin 2008, une page aux connotations manifestement antisémites.
Cet hebdomadaire étant coutumier des provocations de ce genre – il avait publié, en janvier 2005, les propos de Jean-Marie Le Pen disant que « l’occupation allemande n’a pas été particulièrement inhumaine » pendant la seconde guerre mondiale, qui ont provoqué sa condamnation… –, on pouvait se demander si le mieux ne consistait pas à ignorer purement et simplement cette publication dont, en l’occurrence, les termes et les allusions sont formulés de telle façon qu’elle ne semble pas devoir tomber sous le coup de la loi.
Mais le fait que cet article rappelle les pires allusions obsessionnelles de la presse antisémite des années 1930 et du début des années 1940 nous amène à réagir. En effet, les caricatures accompagnant l’article cultivent ouvertement les stéréotypes que cette presse appliquait aux Juifs. Et, comme elle le faisait aussi, l’article s’en prend aux changements de patronymes opérés par tel ou tel personnage public juif, parlant notamment de Enrico Macias « alias Ghrenassia », de « son collègue Patrick Benguigui alias Bruel », du « journaliste Jean Bensaïd-Daniel » ou du « comédien Roger Lévy-Hanin ». Comment ne pas songer au thème familier de la presse antisémite d’hier, selon lequel « le Juif » chercherait à « se cacher parmi les Français », et selon lequel il s’agirait de « leur apprendre à le reconnaître » ?
Dans ces conditions, le CVUH se doit d’attirer publiquement l’attention sur le caractère nauséabond de ces propos. Ceux-ci montrent que, contrairement aux analyses de certains auteurs pour qui l’antisémitisme aujourd’hui se réduirait à une « nouvelle judéophobie » issue de l’islamisme et de « l’extrême gauche pro-palestienne », en réalité le « vieil » antisémitisme nationaliste et conservateur est loin d’avoir disparu.

Nous tenons à exprimer à notre collègue Benjamin Stora, professeur d’histoire contemporaine à L’Institut des langues et civilisations orientales (Inalco), auteur de nombreux ouvrages, notamment sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ainsi que de l’immigration algérienne en France, notre entière solidarité, et plus généralement notre vigilance face à cette recrudescence.


Gilles Manceron