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lundi 8 février 2021

S’appuyer sur le rapport de Benjamin Stora

 Cet article a d’abord été publié sur le blog de Gilles Manceron, le 1er février 2021 : https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/010221/s-appuyer-sur-le-rapport-de-benjamin-stora

 

La remise du rapport Stora sur les mémoires de la colonisation et la guerre d’Algérie a suscité des réactions diverses, souvent hâtives, qui confirment surtout la présence lourde du passé franco-algérien dans le présent des deux pays. Davantage que de s’attarder sur les reproches ou soupçons exprimés ça et là, il s’agit de se demander quel avenir il pourrait ouvrir si des citoyens s’en emparent.

 

Constatons d’abord que la remise de ce rapport a eu lieu dans des conditions quelque peu cocasses. Elle était annoncée sur l’agenda de l’Elysée pour le jeudi 20 janvier à 17h, mais quand l’auteur du rapport s’est présenté à l’heure dite pour le remettre au président, les journalistes auxquels il aurait pu, ainsi qu’Emmanuel Macron, adresser quelques mots sur le sujet brillaient par leur absence. C'est que, dans la matinée, ceux-ci avaient été convoqués par le « conseiller mémoire » de la Présidence, Bruno Roger-Petit, qui leur avait livré des « éléments de langage », lesquels ont été largement diffusés dès la mi-journée par l’Agence France Presse, les quotidiens en ligne et les chaines d’information continue. C’est ainsi que les journaux français et étrangers se sont fait l’écho de ce verdict péremptoire : « Colonisation et guerre d'Algérie : Il n’y aura “pas d’excuses”, prévient l’Élysée ».

 

 L’invention du terme de « repentance »

Comment ne pas s’inquiéter de cette sentence catégorique. Immédiatement reprise par la presse française et algérienne par des personnes qui n’avaient pas eu le temps de lire ce rapport de près de 200 pages (dans la version qui va paraître chez Albin Michel) qui commençait à peine à circuler par des voies autres que le site de l’Elysée. Quelques lecteurs, pourtant, dans les deux pays, ont émis des réactions intéressées. Quant au haut fonctionnaire chargé en Algérie de ce dossier « sous l’autorité » du président Tebboune — son conseiller Abdelmadjid Chikhi, ex-conseiller de Bouteflika et bien connu pour être le gardien sourcilleux des archives nationales algériennes —, il a eu le toupet de dire, quand la presse algérienne l’interrogeait sur son silence, qu’il ne l’avait pas lu, car il ne l’avait pas reçu officiellement. On en est presque revenu à l’époque où les dirigeants soviétiques des débuts de la déstalinisation niaient l’authenticité du rapport présenté par Khrouchtchev au XXe congrès dont le texte circulait dans le monde entier, parlant de lui comme du rapport « attribué au camarade Khrouchtchev ».

C’est donc la formule « ni excuses, ni repentance », avant même sa remise et même si on ne la trouve pas dans le rapport, qui s’est trouvée accolée au rapport Stora.

Le choix du mot « repentance » n’est pas innocent. Il a été utilisé par Nicolas Sarkozy lors de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2007. Avec un but précis : attirer des voix d’extrême droite pour éviter une présence de celle-ci au second tour et refuser toute reconnaissance lucide du fait que la colonisation de l’Algérie contredisait toutes les idées des droits de l’homme. Celles des Encyclopédistes et de la Révolution française en faveur de la liberté des peuples à ne pas être objet de conquête, et même, le cas échéant, d’y résister. Il s'agissait d'empêcher de reconnaître que la colonisation contredisait le principe de l’égalité de tous les êtres humains proclamé sous la Ire République lors de la Révolution française (1). Et que la « République coloniale » avait été une effroyable négation des principes humanistes et universels dans l’histoire des IIIe, IVe et VeRépublique.

Destiné à faire obstacle à cette reconnaissance, la « repentance » est un concept écran, inventé, non par des Algériens, mais par des Français nostalgiques de la colonisation pour discréditer les demandes de qualifier pour ce qu’elles sont les injustices et les violences coloniales qui furent souvent des crimes contre l'humanité (comme l'avait d'ailleurs reconnu Emmanuel Macron en février 2017). Un concept repris comme un épouvantail par quelques auteurs comme Pascal Bruckner ou Daniel Lefeuvre (2). Ou encore l’historien Guy Pervillé (3) aux travaux importants mais qui est proche des milieux « nostalgériques », et qui, par exemple, lors du procès de Bordeaux qui a condamné Maurice Papon pour complicité de crime contre l’humanité en Gironde en 1942, s’était adressé à l’AFP en 1997 pour réfuter le témoignage de Jean-Luc Einaudi sur la répression sanglante en octobre 1961 orchestrée par ce même Papon devenu préfet de police du département de la Seine.

 

L’impossible « grand écart » de Jacques Chirac

Contrairement à ce que dit Pervillé (4), le gouvernement algérien n’a jamais utilisé ce mot de « repentance ». La Fondation du 8 mai 45, qui s’attache à commémorer la répression sanglante des manifestations de mai et juin1945 dans le Constantinois, créée en mai 1990 à Kherrata par Bachir Boumaza et présidée ensuite par Mohamed El Korso et Abdelhamid Selakdji, aux initiatives auxquelles j’ai plusieurs fois participé comme historien à Sétif et Guelma, a pour revendication principale la reconnaissance par la France de ses crimes coloniaux en Algérie. Si elle s’est élevée légitimement contre la création en 2010 par Nicolas Sarkozy et son secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens combattants Hubert Falco d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie sur la base de la loi du 23 février 2005 enjoignant les enseignant à montrer les « aspects positifs de la colonisation » (5), elle s’est placée, quelles que soient ses demandes, sur le terrain de l’histoire et du droit, refusant « la tentation d’agir dans un esprit vindicatif ou revanchard » (6). Il est inexact de dire que « la revendication de repentance à Alger a fait échouer le traité d’amitié » qu’espérait Jacques Chirac (7). En réalité, c’est le « grand écart » tenté par lui entre ce projet de traité et la loi sur les « aspects positifs de la colonisation » — qui résultait d’une promesse faite en 2002 au lobby « nostalgériste » pour le dissuader de voter Le Pen au second tour de la présidentielle —, qui a conduit à son échec, puisque l’inscription dans son préambule demandée par l’Algérie des « regrets » de la France pour « les torts portés à l’Algérie durant la période coloniale » ne pouvait se concilier avec son appui à la vision « civilisatrice » de la colonisationSon refus de la reconnaissance a rendu vains les quelques gestes de compassion qu’il avait faits durant son quinquennat et a préparé l’orientation encore plus négative de Nicolas Sarkozy qui a brandi la formule du « refus de la repentance ».

 

Le nécessité absolue de la reconnaissance

Depuis ces atermoiements de la présidence de Jacques Chirac, les choses se sont nettement aggravées dans la société française. Une régression s’est produite sur la question coloniale, le débat sur cette page du passé de la France s’est éloigné davantage au XXIe siècle de la référence aux droits universels de l’homme.

Les quatre dernières décennies du XXe siècle ont été marquées par l’extrême pusillanimité sur ce sujet des présidents successifs de la Ve République. Le général de Gaulle, après avoir fait le choix d’accepter l’indépendance de l’Algérie, qui l’a confronté à la défection au sein de ses soutiens de 1958 des jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, a accepté, en juin 1968, que l'amnistie s'applique à tous les actes des putschistes de 1961 et des criminels de l’OAS. Il a cherché à détourner les Français de cette page de notre histoire en ravivant la mémoire de la Résistance incarnée par Jean Moulin et les martyrs du Mont Valérien. Georges Pompidou a voulu faire oublier les temps où « les Français ne s’aimaient pas ». Valéry Giscard d’Estaing a réintégré dans sa majorité une partie de la droite antigaulliste qui n’avait pas accepté l’indépendance de l’Algérie. François Mitterrand, devenu président, s’est tenu à l’écart de la mémoire de cette très meurtrière décolonisation, ayant été un adversaire farouche du mouvement national algérien comme ministre de l’intérieur en 1954 comme des premières indépendances africaines, et, avant de soutenir l’abolition de la peine de mort en 1981, il l’avait préconisée abondamment comme ministre de la Justice du gouvernement Guy Mollet. Quant à François Hollande, il n’a fait sur ce sujet – malgré les conseils de Benjamin Stora – que de petits gestes trop timides. Dans ces conditions, aucune déconstruction des mythes qui justifiaient l’empire colonial n’est intervenue et l’extrême droite qui les cultive comme une rente a eu beau jeu d’étendre son influence.

Il faut dire que la gauche française est extrêmement gênée par la page coloniale de notre histoire, et cela a pour elle des racines profondes. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), le mouvement socialiste naissant a majoritairement regardé avec faveur l’expansion coloniale. C’est la IIe République (1848-1852) qui a fait des territoires de l’Algérie des départements français soumis à des lois particulières. Et une personnalité comme Jaurès qui a évolué de 1908 à 1914 vers un anticolonialisme résolu (8), n’a pas été suivi sur ce sujet par la majorité de ses camarades. A la fin du XIXe siècle, la gauche républicaine s’est ralliée à l’idée d’empire, et, au XXe siècle, pour que la branche du mouvement socialiste devenue le PCF adopte, à certains moments de son histoire, une orientation fermement anticolonialiste, il a fallu de fortes pressions de l’Internationale communiste.

La déclaration d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme « crime contre l’humanité », avant son élection, sa déclaration importante de septembre 2018 en rendant visite à la veuve de Maurice Audin, reconnaissant que son mari a été assassiné par les militaires français qui le détenaient, dans le cadre d’une pratique généralisée de la torture et des détentions arbitraires, dépassaient largement en audace ce qu’ont dit les responsables de la gauche depuis la fin de la guerre d’Algérie. D'où l'étonnement que suscite la prudence de sa lettre de mission à Benjamin Stora, qui apparaît clairement comme un recul politique face aux effets politiques régressifs consécutifs au « moment 2000 ».

 

La régression récente de la société française

L’entrée dans le XXIe siècle a été marquée, en effet, par une soudaine mais éphémère prise de conscience. Il y a eu un « moment 2000 », où après les articles de Florence Beaugé en juin dans Le Monde, suivis de « l’Appel des douze » publié dans l’Humanité en octobre, la question de la torture pratiquée par l’armée française dans la guerre d’Algérie, paroxysme et emblème de la violence coloniale, est revenue quelque temps sur le devant de la scène. Cela a coïncidé avec un essor des travaux de recherches sur ces sujets à l’université, dont la thèse de Raphaëlle Branche, soutenue en décembre, sur la torture pratiquée par l’armée française dans la guerre d’Algérie (9). Il a perduré plusieurs années et été marqué par des événements importants : l’inauguration par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, en 2001 d’une plaque au Pont Saint-Michel commémorant le massacre du 17 octobre 1961, puis d’une Place Maurice Audin en 2004, et enfin le 11 octobre 2011 d’une stèle à la mémoire des victimes françaises et algériennes de l’OAS, qui ont coïncidé avec la reconnaissance par la presse des travaux de Jean-Luc Einaudi, après le fiasco de la plainte en diffamation de Maurice Papon contre lui en mars 1999 pour ce qu’il avait écrit dans Le Monde sur le massacre des Algériens quand il était préfet de police.

Mais ces années ont été aussi celles de la consolidation du Front national, de la présence de Jean-Marie Le Pen en mai 2002 au second tour de l’élection présidentielle et des gages donnés par Jacques Chirac aux milieux nostalgiques de la colonisation (avec la promesse d’un monument aux morts de la guerre d’Algérie au Quai Branly, inauguré en décembre 2002, et d’une loi sur les « aspects positifs de la colonisation » votée en février en 2005) pour les dissuader de voter Le Pen au second tour. La suite de son quinquennat a été marquée par des gestes contradictoires et des tergiversations ont fini par ouvrir la voie à l’élection de Nicolas Sarkozy, avec son « refus de la repentance » et son discours de Dakar sur les Africains qui « ne sont pas entrés dans l’histoire ».

Mais cela a été combattu dans la première décennie du XXIe siècle. La loi de 2005 a été largement dénoncée, par exemple par Le Monde, ce qui a conduit à un épisode unique dans l’histoire de la République : le retrait d’un article d’une loi signée par le président et publiée au Journal officiel. Et au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy, un texte a été publié dans ce quotidien à l’initiative de l’historien Gilbert Meynier et du militant de la Ligue des droits de l’Homme de Toulon, François Nadiras, intitulé « France Algérie : dépasser le contentieux historique », signé largement des deux côtés de la  Méditerranée, notamment par Benjamin Stora, Simone de Bollardière, Edgar Morin, Christiane Taubira, Jack Ralite, Yvette Roudy, Raphaëlle Branche, Malika Rahal et Sylvie Thénault, et, en Algérie, Hocine Aït-Ahmed, Mohammed Harbi, Ali Haroun et Abdelhamid Mehri. Diffusé par la LDH et porté par le site ldh-toulon, sa conclusion est claire et toujours actuelle : « Dépasser le contentieux franco-algérien implique une décision politique, qui ne peut relever du terme religieux de “repentance”. Et des “excuses officielles” seraient dérisoires. Nous demandons donc aux plus hautes autorités de la République française de reconnaître publiquement l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie. Une reconnaissance nécessaire pour faire advenir une ère d’échanges et de dialogue entre les deux rives, et, au-delà, entre la France et les nations indépendantes issues de son ancien empire colonial ». Il date de novembre 2007 et a été salué, par exemple, comme une « intelligente pétition » par le quotidien Libération. Ce qui permet de mesurer, au vu de la réaction de l’Elysée à la remise du rapport Stora, combien, depuis cette date, les termes du débat ont régressé en France dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

Benjamin Stora semble avoir décidé de renoncer, compte tenu des régressions qui se sont produites dans la société française, à réitérer avec force cette demande de reconnaissance « première et essentielle ». Compte tenu également du positionnement timide d’Emmanuel Macron qui n’a pas réitéré en tant que président ses propos tenus en Algérie avant son élection, et du fait qu’il répondait à une commande du pouvoir visant à « rassembler les mémoires françaises ». Mais cette demande de reconnaissance, si elle n’est pas assénée plus fortement au cœur de son rapport, est implicite dans son contenu. Le rapport admet qu’il faudra que les plus hautes autorités de la France en viennent à formuler des excuses pour ce qui a été commis au nom de la France. Certains commentateurs inattendus, comme le journaliste Jean-Michel Apathie, l'ont d'ailleurs affirmé avec force. L’important aujourd’hui est de faire avancer dans l’opinion l’idée qu’il faut un travail de vérité sur les réalités coloniales et le rapport Stora peut y aider.

Plutôt que d’exprimer certaines idées auxquelles il est personnellement attaché mais qui n’auraient aucune chance d’être retenues dans le contexte politique actuel de la France, Benjamin Stora a recherché ce qui pourrait être efficace. Sa démarche pragmatique ne mérite pas d’être discréditée. Elle mérite d’être soutenue en ajoutant d’autres préconisations.

 

Se tourner vers l’avenir

C’est dans cette optique que l’Association Josette et Maurice Audin qui continue le combat du Comité Audin, animé de 1957 à 1963 par les universitaires Laurent Schwartz et Pierre Vidal-Naquet, y a réagi par une contribution tournée résolument vers l’avenir des deux pays. Elle qui a pour objectif d’établir la vérité sur les circonstances de l’assassinat de Maurice Audin en 1957, a inauguré en 2019 un cénotaphe au cimetière du Père-Lachaise, seul monument en France pour un combattant de l’indépendance algérienne, et, depuis, le 11 juin, date de la « disparition » de Maurice Audin, elle y organise un rassemblement. En 2021, un représentant de la République française au plus haut niveau y serait bienvenu.

Sur la question des personnes « disparues » comme Maurice Audin entre les mains des forces de l’ordre françaises dans la guerre d’Algérie, elle a soutenu la mise en place du site 1000autres.org qui fait appel à des témoignages sur le sort de plus d’un millier de personnes qui en ont été victimes. Cela lui a permis d’identifier à ce jour, grâce aux archives et aux familles, 320 disparus dont les corps restent introuvables.

En septembre 2019, cette association a co-organisé à l’Assemblée nationale une journée d’étude rassemblant des historiens, des archivistes et des juristes, consacrée à cette question et diffusé en ligne l’intégralité des débats. L’idée y a été émise d’un recours devant le Conseil d’Etat pour obtenir la levée des entraves à l’accès à certaines archives concernant notamment ces disparitions. En effet, bien qu’une communication « de plein droit » découle de la loi en vigueur pour accéder aux archives de plus de 50 ans, une instruction interministérielle rend obligatoire une procédure de déclassification préalable pour tous les documents munis de tampon « secret », abondamment apposés par l’armée française en Algérie. L’effet de ce texte absurde est d’interrompre brutalement des centaines de travaux de recherche. Ce sont des décennies de notre histoire qui sont désormais soumises au bon vouloir et aux faibles moyens humains des administrations, alors que la loi les rend librement communicables s’ils sont antérieurs à 1970. Cela contredit la promesse du président de la République lors de sa visite à Josette Audin le 13 septembre 2018 d’une ouverture des archives de la guerre d’Algérie. Cette situation soulève une vives protestations d’historiens français et étrangers, d’archivistes et de citoyens. Un recours au Conseil d’Etat a été déposé. Le rapport de Benjamin Stora mentionne cette démarche.

D’autres propositions peuvent s’inscrire dans sa lignée. La venue en France de chercheurs algériens pour consulter les archives françaises doit être facilitée. Le travail du site 1000autres.org doit être reconnu et aidé par les autorités publiques et une collaboration entamée avec les équipes des Archives nationales qui ont commencé à travailler à un Guide des disparus. Le prix de mathématiques Maurice Audin, reprenant l’initiative du mathématicien Laurent Schwartz, qui est attribué à des mathématiciens algériens et français, dont le jury est composé de mathématiciens de renom, algériens et français, certains titulaires de la médaille Fields (Cédric Villani, Ngô Bảo Châu), soutenu en Algérie par la direction et le ministère de la recherche scientifique et en France par l’Institut Henri Poincaré et les sociétés de mathématiques, mérite d’être mieux connu et valorisé. Des moyens financiers durables doivent permettre de le pérenniser. Les chaires de mathématiques Maurice Audin qui sont en cours de création dans les deux pays doivent également être mieux encouragées.

La population algérienne réclame avec son hirak de se réapproprier son histoire. Un rapprochement des peuples algériens et français ne passe pas par des commissions opaques rassemblant dans le secret des hauts fonctionnaires français et des représentants des militaires au pouvoir en Algérie. Il passe par des échanges, réguliers et soutenus, dans de nombreux domaines, culturel, scientifique, sportif, entre les citoyens. De multiples pistes peuvent être avancées en s’appuyant sur le rapport de Benjamin Stora, sans pour autant se faire la moindre illusion sur la réalité des multiples contraintes d'Etat qui ont limité son expression.

Gilles Manceron

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(1) Gilles Manceron, Marianne et les colonies, La Découverte/Ligue des droits de l’homme, 2003.

(2) Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence : Essai sur le masochisme Occidental, Grasset, 2006 ; Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, 2008.

(3) Guy Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d'Algérie et de sa mémoire, Vendémiaire, 2018.

(4) Entretien avec Frédéric Bobin publié dans Le Monde le 22 janvier 2020.

(5) Algeria-Watch, 29 septembre 2009, « Fondation sur la guerre d’Algérie : La fondation 8 Mai 45 réagit ». Voir Ligue des droits de l’homme.

(6) Voir par exemple, La Dépêche de Kabylie, 7 mars 2005 : « Loin de la Fondation du 8-Mai 1945, la tentation d’agir dans un esprit vindicatif ou revanchard. Cependant, il importe beaucoup pour le peuple algérien que la France officielle se décide enfin à reconnaître son implication dans les actes monstrueux et inhumains commis en son nom de 1830 à 1962 ».

(7) Entretien cité.

(8) Jean Jaurès. Vers l’anticolonialisme, Textes réunis et présentés par Gilles Manceron, Les petits matins, 2015. Voir Ligue des droits de l'homme.

(9) Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Gallimard, 2001.

vendredi 16 novembre 2012

Les forfaitures intellectuelles de B. Lugan par Michel Deniau.

Dès l’époque de la décolonisation le combat a été féroce pour savoir si le colonisateur était responsable de déprédations ou autres exactions sur les populations colonisées ou si son action était le résultat d’une « oeuvre bienfaitrice » qui aurait émancipé les populations locales de la « barbarie » qui les auraien soi-disant caractérisées précédemment. Nous sommes désormais loin de discours aussi caricaturaux, même si on retrouve dans une certaine mesure un peu de l’accusation de « barbarie » pré-coloniale avec les dires de Nicolas Sarkozy lors de sa visite à Dakar en 2007. Néanmoins, il demeure que des reliques mémorielles sont encore en circulation actuellement et que ces débats ont pris des tours souvent identitaires voir politiques. Néanmoins, il serait faux de croire que ces confrontations idéologiques ne sont l’oeuvre que de personnes de la « société civile » (associations, politiques, etc.) et que les historiens seraient loin de tout cela ou n’agiraient, souvent à bon droit, que comme des « redresseurs de torts ».
Le but de ce billet est de s’attaquer à un débat au sein duquel certains historiens brillent par un oubli manifeste de la méthode historique, mais aussi par une vision idéologique des choses. Le sujet abordé est relativement ancien, mais il a connu de récents rebondissements en octobre dernier du fait d’évènements, de déclarations officielles et des réactions qu’il a suscité. Il s’agit de la véracité, de l’ampleur et de la nature de la répression de la manifestation illégale du FLN à Paris le 17 octobre 1961.
Historiographiquement le débat sur la manifestation du 17 octobre 1961 est relativement récent puisque mis à part un ouvrage écrit à chaud par Paulette Péju (Ratonnades à Paris) paru en 1961 et un roman de Didier Daeninckx (Meurtre pour mémoire) publié en 1984 (présentation de l’ouvrage par l’auteur ici), il faut attendre les années 1990 pour pouvoir lire une production historique sur le sujet. Le premier livre (La bataille de Paris – 17 octobre 1961, Paris, 1991) est issu de la plume de Jean-Luc Einaudi, un historien non professionnel et membre du Parti Communiste Marxiste Léniniste de France. Dans celui-ci l’auteur affirme que la police aurait fait environ 300 morts. Le second ouvrage (Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Paris, 1999) est l’oeuvre de l’historien Jean-Paul Brunet où, grâce notamment à l’ouverture de certaines archives rendue possible par l’ouverture du très médiatique procès Papon en 1997, il abaisse considérablement le chiffre d’Einaudi pour avancer un total d’environ 30 à 50 morts et encore en comptant « très large », comme il l’explique dans cet article de 2011. Peu avant, en 1998, l’ouverture des archives a été accompagnée par la nomination d’une commission par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, sous la direction du haut-fonctionnaire Dieudonné Mandelkern. Avec pour titre « Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961 », elle avait donc pour but d’apporter des éléments au dossier. L’étude conclut en restant relativement évasive et prudente :
« Parmi ces chiffres, celui des morts serait le plus significatif s’il pouvait être donné avec assurance. Tel n’est pas le cas. Mais à supposer même que l’on ajoute au bilan officiel de sept morts la totalité des vingt-cinq cas figurant à l’annexe III, et que l’on considère que les facteurs d’incertitude, et notamment ceux qui tiennent aux limites géographiques de l’étude, justifient une certaine majoration, on reste au niveau des dizaines, ce qui est considérable, mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question. »
Il demeure que l’ordre de grandeur est celui auquel aboutira Jean-Paul Brunet en 1999. Enfin, très récemment, le 17 octobre 2012, le président de la République François Hollande a publié le communiqué, relativement laconique, suivant :
« Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »
Le même jour l’historien africaniste, ancien maître de conférences en histoire africaine à l’université Lyon III, Bernard Lugan s’est fendu sur son blog d’un article intitulé « Après l’esclavage, le 17 octobre 1961… La coupe de la repentance déborde ! ». Il réitère l’affirmation de sa pensée dans une vidéo (« Quand la coupe de la repentance déborde») publiée le 30 octobre 2012. La première partie de cette vidéo étudie également la traite négrière. S’appuyant sur des considérations géographiques et, à l’instar de Jean-Paul Brunet, sur l’analyse des entrées à l’Institut Médico-Légal de Paris pour les jours avant et après le 17 octobre 1961, Bernard Lugan affirme que le nombre de morts serait au maximum de 2.
Une fois ces prolégomènes établis, venons-en aux forfaitures intellectuelles qu’il est possible de relever chez Bernard Lugan. La première, et peut-être la plus importante, est celle de sa soit-disant objectivité historienne. Dans la vidéo citée précédemment (entre 0’30 et 1’00) il se drape fièrement dans sa dignité historienne en affirmant que :
« Je suis historien et non pas homme politique ce qui fait que mon approche va être uniquement historique dans la mesure où pour l’historien cette double reconnaissance, cette double repentance est particulièrement inacceptable. »
Or, à l’étude de sa prose sur le sujet on s’aperçoit relativement rapidement que l’attaque a une portée politique puisqu’il n’hésite pas à écrire que « François Hollande s’est comporté en militant sectaire, non en président de tous les Français ». Or, François Hollande n’a fait que prendre une décision en s’appuyant sur un consensus scientifique – il y a eu des morts dues aux actions des forces de l’ordre françaises – tout en se gardant bien d’en préciser l’ampleur, ce débat étant encore relativement ouvert.
Désormais attardons-nous sur le terme de « repentance ». En suivant la définition d’un dictionnaire usuel tel que le Larousse, on aboutit à la définition suivante :
« Regret douloureux de ses péchés ».
Par ailleurs, le terme de « repentance » est historiographiquement connoté et constitue l’élément idéologique central de nombreux discours ou livres polémiques, notamment celui de Daniel Lefeuvre Comment en finir avec la repentance coloniale.
Mais cela est-ce si étonnant après tout ? En effet, si on s’intéresse d’un peu plus près au parcours de Bernard Lugan on peut découvrir qu’une pétition avait été lancée par 55 africanistes contre lui. De même on le retrouve aux pages 71-73 d’un rapport dirigé par Henry Rousso en 2004 (« Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III ») dans des propos relativement peu élogieux :
« Avec celui de Bruno Gollnisch, le recrutement de Bernard Lugan est l’un de ceux qui ne paraît donc pas directement lié à des considérations politiques, même si, là encore, il est plus que vraisemblable que Lyon III se soit montrée ouvertement « tolérante » (Jacques Marlaud) à l’égard de ces profils « atypiques », autant pour des raisons pragmatiques (recruter des enseignants) que pour des raisons idéologiques, une politique parfaitement connue du ministère. Bernard Lugan est en effet lui aussi proche des milieux de l’extrême droite, mais il est de tendance monarchiste et ne fait pas partie de la mouvance du GRECE comme la plupart des autres enseignants cités ici. C’est un ancien membre de l’Action française : il a eu en charge « les commissaires d’AF », le service d’ordre, qui mène des opérations de commando contre les groupes d’extrême gauche, en 1968 et après, alors que cette mouvance est en plein déclin. Dans les années 1980, il commence à se faire connaître et même reconnaître par un large public, pour ses ouvrages sur l’Afrique, notamment sur l’Afrique du Sud, pour lesquels il obtient plusieurs prix, dont celui de l’Académie française. Il participe également, de manière régulière, à des journaux comme Minute-La France, National-Hebdo, Présent, apparaissant de plus en plus comme le spécialiste de l’Afrique dans ces milieux, et développant des thèses violemment hostiles au tiers-mondisme et à l’anticolonialisme. »
En recoupant d’autres informations glanées çà et là sur internet, le blog personnel de Bernard Lugan ne possédant pas de section biographie, il est possible d’apprendre que la thèse d’Etat, Entre les servitudes de la houe et les sortilèges de la vache : le monde rural dans l’ancien Rwanda, a reçu un jugement sévère de la part de son propre directeur, Jean-Louis Miège, alors que l’auteur argue d’une mention « TB » peu vérifiable. On y apprend que monsieur Miège ne cache pas « ses réticences, ouvrant une discussion approfondie sur les sources, la bibliographie et déniant au travail le caractère d’histoire fiable ». La subjectivité de Bernard Lugan filtre à travers quelques titres de sa bibliographie, notamment Afrique : de la colonisation philanthropique à la recolonisation humanitaire (1995) ou Pour en finir avec la colonisation. L’Europe et l’Afrique du XVème siècle à nos jours (2006). Enfin, les liens unissant une certaine frange de l’extrême-droite et Bernard Lugan ne se démentent pas en 2012 puisque le site d’information fondé par Alain Soral fait de la publicité pour la prochaine conférence de l’historien africaniste à Lyon.
Désormais venons-en au fond même de « l’affaire » du 17 octobre 1961. Comme expliqué précédemment Bernard Lugan tend à vouloir baisser le chiffre de morts dues aux actions de la police française suite à la manifestation. C’est là la deuxième forfaiture intellectuelle de l’auteur. Pour diminuer le chiffre l’auteur retient une aire extrêmement restreinte pour le périmètre de la manifestation, le tout sans aucune indication géographique telle que « de la place X à la rue Y », ce qui fait que des cadavres qui se situeraient en dehors seraient nécessairement des victimes du FLN. Sur la question du périmètre la commission Mandelkern rappelle que cela est une grande source d’incertitudes.
Par ailleurs, l’autre argument massue de Bernard Lugan est d’affirmer que les noyades de « Nord-Africains », selon la terminologie de l’époque, sont forcément l’oeuvre du FLN. Certes, il est vrai que la noyade est une méthode d’assassinat largement privilégiée des Frontistes et que le FLN a profité de la manifestation pour éliminer certains opposants du MNA de Messali Hadj, mais si nous possédons un peu de mauvais esprit, et tout bon historien doit en posséder pour pouvoir mettre en doute le témoignage des protagonistes, il n’est pas impossible d’envisager l’hypothèse, au moins comme élément de réflexion et de travail, que les forces de l’ordre françaises aient jeté à l’eau des cadavres pour en rejeter la responsabilité sur le FLN. Même s’il est fortement probable que cela ne reflète pas la réalité, il demeure qu’il s’agit d’une nécessaire précaution méthodologique étant donné que de larges zones d’ombre entourent la manifestation du 17 octobre 1961. Toutefois, Bernard Lugan ne prend pas la peine d’envisager cette éventualité, ne serait-ce que pour la réfuter dans la foulée, puisque le but de son argumentaire n’est pas de s’approcher de la réalitée passée, mais de dédouaner la police française de toutes les accusations pesant sur elle afin d’éviter que la « coupe de la repentance » ne déborde. Pour cela il n’hésite pas d’ailleurs à tordre les dires de la commission Mandelkern puisqu’il explique que
« [...] le rapport remis par cette commission fit litière des accusations portées contre la police française. Or, ce rapport consultable sur le net n’a visiblement pas été lu par François Hollande. »
Or, dans la conclusion du rapport de la commission, cité précédemment, monsieur Mandelkern et ses collègues expliquent que si l’ampleur du nombre de morts peut être discutable, ce qui est légitime, l’existence des meurtres par la police ne peut en aucun cas être remise en cause. Certes, Bernard Lugan reconnait du bout des lèvres le meurtre par la police de deux personnes, mais dans un cas le policier responsable invoque la légitime défense ce qui, pour Bernard Lugan, semble le dédouaner sans nécessité d’une quelconque autre forme de scepticisme. Le dernier exemple fait l’objet d’un laconique « Le 20 octobre, Amar Malek tué par balles par un gendarme. » ce qui pourrait faire penser à une possible forme de bavure donc possiblement excusable.
In fine tout cela permet de mettre en évidence que Bernard Lugan fait œuvre non d’historien, mais de militant idéologique. Si son opinion sur la part de responsabilité de la police française dans les morts du 17 octobre 1961 est une éventualité à considérer, l’opacité du dossier oblige à ce que l’historien conclut de manière prudente en attendant de nouvelles sources.


Ce texte a été à l'origine mis en ligne sur le blog de l'auteur : https://unetudianthistorien.wordpress.com

vendredi 9 mars 2007

Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006. par Catherine Coquery-Vidrovitch (professeur émérite à l’Université de Paris 7)


En qualité d’historienne, je récuse absolument ce terme de repentance, qui n’a été utilisé par aucun historien sinon pour en attaquer d’autres et qui est injurieux à l’égard de collègues dont la conscience professionnelle est indéniable mais dont, pour des raisons diverses, à mon avis essentiellement politiques (mais qu’il est de bon ton d’appeler « idéologiques ») on ne partage pas certaines des interprétations (1).
De la part d’un polémiste, on peut tout attendre, et les colères peuvent avoir leurs raisons et leurs effets, voire leurs enseignements. Mais de la part d’un historien, l’ouvrage de Daniel Lefeuvre est surprenant.
D’abord les règles élémentaires d’un historien ne sont pas respectées. À qui s’adressent les critiques de l’auteur, et qu’est-ce qu’un « Repentant » ? Apparemment, celui qui n’est pas d’accord avec lui sur son interprétation de l’histoire coloniale. L’ouvrage de Lefeuvre ne viserait donc pas les historiens, car l’histoire est affaire de savoir et non de morale : je parle d’historiens de métier et de conscience, qui appliquent avec le plus de rigueur possible les méthodes des sciences sociales. Celles-ci, par définition, ne peuvent pas non plus éviter une certaine subjectivité, celle du point de vue auquel on se place ou plutôt où l’on est placé par les hasards du temps et de l’espace. Comme tous les historiens, l’historien de la colonisation examine les faits, les restitue dans leur réalité la plus probable, et surtout les interprète, cherche à en comprendre les raisons, le fonctionnement toujours complexe et les effets. Il peut exister de bons ou de mauvais historiens ; j’aurais tendance à penser qu’un mauvais historien n’est pas un historien du tout, s’il se laisse guider par sa subjectivité au lieu de la connaître et donc de la contrôler. En tous les cas, la repentance n’a pas place dans cet effort. Or, à regarder de plus près à qui s’adressent les attaques de l’auteur, c’est à quelques collègues. L’adversaire d’abord privilégié n’est d’ailleurs pas historien mais politiste, Olivier Le Cour Grandmaison (2) ; les adversaires secondaires sont des historiens non universitaires (ce qui n’est pas de ma part un reproche mais un constat) ; l’un, Gilles Manceron, est auteur de plusieurs livres originaux et utiles et par ailleurs vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme ; l’autre, Pascal Blanchard, est un historien entrepreneur, plein d’idées neuves mais parfois, effectivement, un peu rapide ou provocateur. Sont écornés par ailleurs, de façon plus légère, plusieurs autres collègues, parmi lesquels Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire ou (incidemment) Claude Liauzu ou moi-même. Alors, historiens ou pas historiens ? Car on y retrouve aussi, bizarrement ... Tarik Ramadan (p. 163). Ce sont les seuls nommément désignés à la vindicte de l’auteur. La confusion demeure donc totale, le reste concernant de façon indistincte probablement les médias (?), ou bien tout bonnement « on » (« on disait alors », « on refait l’histoire », on ne les compte plus, ces « on » constamment appelés à la rescousse !) ; il y a même des expressions aussi précises que « contrairement à une légende tenace » (p. 146). Le tout est constitué en un adversaire imaginaire collectif désormais intitulé : « les Repentants » voire, pire encore, « la propagande repentante » (p. 157) - sans plus de précision ni référence, sinon que « la mythologie de la repentance » (p. 199) entend vouloir « à tout prix prouver que seuls les coloniaux sont stigmatisés » (p. 210). Cela est gênant, particulièrement de la part d’un historien dont la règle devrait être de citer chaque fois précisément ses sources, quelque peu obscures lorsqu’il vise « le prêche des sectateurs de la repentance coloniale [qui] repose sur une suite d’ignorances, d’occultations et d’erreurs, voire de contre vérités » (p. 12) : ou l’invective à défaut de raisonnement...
À propos d’ignorances, d’occultations et d’erreurs, Daniel Lefeuvre aurait pu éviter quelques bourdes, en affirmant par exemple que l’ « islamophobie ... n’est en rien la survivance d’une culture coloniale plutôt islamophile... à la manière d’un Augustin Berque qui faisait preuve de curiosité humaniste. Sa construction, au contraire, est récente » (p. 228). Augustin Berque comme porte parole de l’opinion publique française en matière d’islam ? Je renvoie, entre autres, à la thèse d’État de Jean-Louis Triaud, au titre pourtant évocateur, démonstration majeure de la construction de l’islamophobie coloniale française pendant plus d’un siècle (3). D’ailleurs c’est contre l’islamophobie qu’avait déjà voulu réagir Napoléon III et son « royaume arabe ». Et je rappelle aussi les multiples développements coloniaux du XIXe et du XXe siècle, étudiés entre autres par Charles-Robert Ageron, opposant le « mythe » des Berbères ou Kabyles civilisables aux Arabes (« plus musulmans ») qui ne le seraient guère (4). Bien sûr, nous assistons aujourd’hui à de nouvelles constructions de l’islamophobie (qui le nie ?) mais il ne s’agit pas de génération spontanée... Autre erreur choquante : « un pays, le Nigeria, applique la charia » (p. 228). Eh non, « le Nigeria » n’applique pas la charia (5). Le Nigeria, composé de 36 États, est un État fédéral laïc, ce qui, entre autres, lui interdit la lapidation des femmes adultères : certes, deux ou trois provinces du Nord très majoritairement musulmanes font mine de l’appliquer et prononce même des sentences, ce qui est très grave ; mais c’est une manoeuvre éminemment politique qui vise à embarrasser le gouvernement central et, jusqu’à plus ample informé, fort heureusement, aucune condamnation n’a pu être exécutée. Lefeuvre n’hésite pas non plus à se contredire à deux pages d’intervalle : p. 158, il récuse l’argument de Pascal Blanchard selon lequel, « si l’État favorise cette venue de Nord-Africains en métropole [il veut dire Algériens], ce serait sous la pression du patronat ». Or p. 159 il précise lui-même « ainsi, la direction des Charbonnages de France envoie-t-elle des recruteurs sillonner l’Anti-Atlas où elle embauche 30 000 mineurs [marocains] entre 1945 et 1979 » : alors ? Il faudrait savoir ? ou bien les Marocains ne seraient-ils pas « nord-africains » ?
Enfin l’ouvrage déforme outrageusement la pensée de ses « adversaires » lorsque, par exemple, il accuse Le Livre noir du colonialisme de présenter le nazisme comme un héritage colonial : Marc Ferro a simplement rappelé, dans son introduction, qu’Hannah Arendt répertoriait non pas deux totalitarismes (nazisme et communisme), mais trois au XXe siècle. Or c’est au nom de cette invention de filiation, cette fois-ci sans citation et pour cause, que Lefeuvre dénigre l’ouvrage sans autre forme de procès : « C’est tout le but [sic !] du Livre noir du colonialisme, publié en 2003, de nous convaincre de cette filiation » [avec Hitler] (p.10). Par ailleurs, il pense faire de l’esprit (par une allusion à une utile édition de sources récemment publiée par Manceron (6)) en faisant mine de croire que celui-ci (dont la citation donnée est malicieusemment interprétée) présente Hitler comme le « fils spirituel de Gambetta ou de Ferry » (p. 10 encore) ; mais Hitler utilisateur des constructions racistes « scientifiques » de la fin du XIXe siècle, au demeurant opportunes pour les « expansionnistes coloniaux » de l’époque, cela, il se garde de le rappeler : ou de l’usage du sarcasme pour déformer la pensée d’autrui...
Un premier étonnement de la part d’un historien économiste distingué : faut-il consacrer le tiers de son ouvrage (pp.95-140) à expliquer, à partir de la seule Algérie, que la colonisation française fut globalement une mauvaise affaire pour la métropole, ce qui est connu et explicité depuis près d’un demi siècle par tous les historiens de la colonisation, dont le premier fut Henri Brunschwig en 1960, avec sonMythes et réalités de l’impérialisme français, qui demeure un chef d’oeuvre en la matière ?
Faut-il rappeler à notre historien économiste 1. que l’on peut faire dire aux statistiques ce que l’on veut, en particulier lorsqu’il s’agit de moyennes générales, en fonction de la façon dont on les utilise ? Et 2. qu’il vaut mieux éviter, en historien, de valser entre les périodes sans crier gare ? C’est du moins ce que nous sommes chargés d’enseigner à nos étudiants. Absurde donc de se réfugier derrière la pureté des chiffres (« voyons donc, pour la conquête d’Alger, ce que nous disent les chiffres », p. 24) : les chiffres sont certes utiles, mais à l’historien de les faire parler, et eux nous diraient plutôt ce que nous voulons entendre. Ainsi, affirmer tout de go, et sans autre précision, que « de 1900 à 1962 le solde commercial des colonies avec la métropole n’a été excédentaire qu’une année sur trois » (p. 123) ne signifie pas grand chose sur la rentabilité très diffférenciée de territoires variés et étendus dont, selon les lieux et les époques, les uns furent des gouffres et les autres des pactoles (au moins pour quelques investisseurs privés chanceux ). Notre auteur assène des vérités implacables sans aucune référence : « les deux tiers du temps [quel temps ?], les colonies [lesquelles ?] vivent à découvert parce qu’un tuteur généreux, l’État français, assure leurs fins de mois » (p. 123) : a-t-il seulement lu l’article de l’historien économiste F. Bobrie, qui a démontré que l’Indochine entre 1890 et 1914 a été si rentable (à l’opposé de l’AEF) qu’elle a, entre autres profits, remboursé à l’État français la totalité des dépenses de conquête qui en ce cas ne furent pas minces, et dont il en trouvera le détail quantifié ? (7). Certes, ce qu’il expose vaut (en partie) pour l’après seconde guerre mondiale, mais seulement pour l’Afrique noire puisque l’Indochine est perdue et l’Algérie en guerre : c’est précisément la raison pour laquelle les indépendances africaines ont été si faciles à obtenir puisque, à partir du moment où le Code du travail français était promulgué en AOF (1952), l’Afrique s’était mise à coûter trop cher notamment en charges sociales. En répétant ces données bien connues pendant un demi chapitre (pp. 130-134), Lefeuvre ne nous apprend vraiment rien de neuf : qui le nie, chez les historiens s’entend ? En revanche, pourquoi a-t-il omis de rappeler que, de 1900 à 1946, la loi d’autonomie financière des colonies avait stipulé que les colonies ne devaient dépenser qu’en fonction de leurs recettes propres (impôts et droits de douane), ce qui a considérablement et fort longtemps freiné la « générosité » de l’État français ? Le durable non investissement français outre-mer (à la différence de la Grande Bretagne en Afrique du sud, par exemple) ou, quand ils ont eu lieu, les graves errements de ces investissements pourtant largement étudiés (dans le cas de l’office du Niger), de cet héritage l’auteur n’en dit pas un mot.
Enfin, l’exploitation des colonies s’est révélée être un « tonneau des Danaïdes » (titre du chapitre 7, p. 117). Ce fut donc un drame pour l’État colonial comme pour les colonisés. Personne n’y a trouvé avantage. Lefeuvre fournit ainsi des arguments de poids à ceux qu’il veut exécuter : si l’on suit son raisonnement, en effet, les gouvernants et les homme d’affaires français n’étant pas tous des imbéciles, on peut quand même se poser quelques questions sur le bien-fondé d’une aventure coloniale si continuement et si profondément catastrophique, et se demander innocemment dans ces conditions s’il n’y aurait pas quelque repentance à avoir d’avoir si gravement fauté pendant si longtemps ? À quoi bon défendre une entreprise à ce point condamnée ? Je me moque, évidemment, mais c’est pour mieux montrer la faiblesse du raisonnement strictement quantitatif présenté comme infaillible...
Omission plus grave : à trois reprises, il qualifie improprement les Algériens de « Français » (p. 150, 152 et 197). Or sous la colonisation ils étaient indifféremment « Arabes » ou « Musulmans » (la dénomination d’Algériens étant alors réservée aux Français d’Algérie). Certes, il utilise à deux reprises des expressions plus conformes à la réalité en les qualifiant de « partie intégrante de la main d’oeuvre nationale » (p. 150) et en précisant que sur « le marché français du travail » ils jouissaient de l’ « égalité des droits » : du travail, s’entend, et ce exclusivement en France. L’honnêteté historique exigeait qu’il rappelât en revanche que les « Musulmans », certes, vivaient dans trois départements français, mais qu’ils n’y étaient pas français : c’est précisément en Algérie que fut d’abord adopté en 1894 (avant d’être généralisé ailleurs) le régime dit de l’ « Indigénat ». Les droits du citoyen français ne furent même pas accordés à une poignée d’évolués, malgré les efforts du député Viollette, pourtant cité, dont la proposition de loi en ce sens (dite loi Blum-Viollette) contribua à faire tomber le gouvernement du Front populaire. Enfin, la constitution de 1946 ne parlait que de citoyenneté impériale, et la citoyenneté française stipulée par la loi Lamine Gueye (1946) ne fut pas appliquée en droit politique. D’où l’inexactitude (le mot est faible) d’affirmer sans nuance et sans date que les Algériens étaient français ? Tout au plus furent-ils étiquetés sur le tard « Français Musulmans » -, au lieu de reconnaître une lapalissade : il n’y aurait pas eu d’ « Indigènes de la République »... s’il n’y avait pas eu l’Indigénat ; que celui-ci fût en principe supprimé après la seconde guerre mondiale ne l’a pas rayé des mémoires.
Daniel Lefeuvre a beau jeu de reprocher à ses « adversaires » de tronquer les citations, je le cite : « deux citations isolées de leur contexte et tout est dit » (p. 221). Or il fait exactement pareil, ce qui est, je lui accorde volontiers, de la malhonnêteté intellectuelle. Ainsi m’épingle-t-il parce que j’ai écrit :
« C’est entre les deux guerres que le Maghreb allait à son tour remplir les caisses de l’État, et surtout des colons et des industriels intéressés, grâce aux vins et au blé d’Algérie, et aux phosphates du Maroc ». Il a pris soin de taire la phrase suivante : « Mais, comme l’a montré Jacques Marseille, ce soutien fut de bout en bout un leurre. Car, comme on l’a suggéré plus haut, l’économie coloniale, toujours prônée par les gouvernements successifs, eut pour effet majeur de protéger l’économie française de façon malthusienne. »
Si l’effet majeur fut d’entraver l’économie française, c’est bien que ce n’était pas « rentable ». Lefeuvre fait mine de prendre l’expression au pied de la lettre, et me fait donc passer pour une idiote, comme si toutes les recettes françaises venaient d’Afrique du nord ; j’espère pour sa culture historienne qu’il sait que c’est avec Jacques Marseille et sous ma houlette (prenant la suite de Jean Bouvier) que nous avons mené, de 1973 à 1979, une enquête quantitative aussi exhaustive que possible sur la rentabilité détaillée des différents territoires de l’empire, colonie par colonie (8). Cette enquête a servi à Jacques Marseille de premier support pour élaborer son grand livre ; je répète donc ici ce que j’ai toujours expliqué (y compris dans le paragraphe précédant la citation épinglée) : les seules affaires rentables le furent au profit d’entreprises coloniales qui représentaient une part minime du capital français, en Indochine avant la guerre de 1914, au Maghreb entre les deux guerres et en Afrique noire au début des trente glorieuses... Lefeuvre a dû se donner du mal pour trouver à exploiter quelque part une expression trop rapide qui contredirait la totalité des résultats de ma thèse d’État ! (9). Cela n’est guère digne d’un collègue sérieux.
Si j’ai décrit en détail cette anecdote, c’est que le livre de Daniel Lefeuvre procède exactement comme il le reproche aux autres : l’un de ses tics récurrents est de procéder à coup d’exemples pris pour le tout ; le procédé est particulièrement frappant p. 160-162, où il fait bon marché des « très nombreuses déclarations d’Algériens assurant s’être rendus en France après avoir été contactés... par des agents patronaux », mais les réfutent (sans les avoir analysés) par l’énumération de ... six cas censés prouver le contraire : une note du préfet de la Nièvre en octobre 1923, du directeur de la Co des Mines de houille de Marles en 1937, un entrefilet de la Dépêche de Constantine en 1949, un compte-rendu d’un inspecteur des Renseignements généraux à Bougie en 1949, un article du Bulletin du CNPFen 1952, et à nouveau une étude patronale de 1953 : belle démonstration, vraiment ! N’enseigne-t-on pas aux étudiants qu’exemples ne font pas preuve ? (je ne discute pas ici le fond, mais la méthode).
Le deuxième procédé, systématique, est d’extraire les citations de leur contexte pour mieux les ridiculiser. N’accuse-t-il pas Claude Liauzu d’appuyer son assertions de profits parfois immenses de sociétés coloniales « tout en n’en donnant que deux exemples... et à une seule date, 1913 » (p. 128). ? Et l’enquête dont je viens de parler, il ne la connaît pas ? Algérie, Tunisie et Maroc ont eu leurs données dépouillées annuellement de la fin du XIXe siècle (et si je me souviens bien, pour l’Algérie, depuis 1830) ; les plusieurs centaines de sociétés commerciales d’outre mer cotées en bourse étudiées sur un demi siècle par Jacques Marseille, alors qu’il les cite à la page suivante, tout à coup il les a oubliées ? C’est du mensonge par omission ou je ne m’y connais pas...
Ce qui est surtout désarmant dans ce livre, c’est son positivisme simplificateur. Manifestement, la complexité des facteurs historiques est une dimension qui lui échappe. Il s’escrime à discuter à l’unité près le nombre de morts provoqués par la conquête de l’Algérie stricto sensu : c’est à peu près aussi intéressant que de calculer le nombre de tués par balle lors des expéditions des conquistadores en Amérique latine ! Tout le monde sait que ce ne sont pas les guerres de conquête qui ont fait disparaître les 9/10e de la population amérindienne, mais les épidémies, les crises de subsistance, et la désorganisation profonde des structures politiques et sociales préexistanrtes (même si les expropriations de terres, compte tenu du petit nombre relatif de colons espagnols et portugais concernés, ont été proportionnellement (du moins au XVIe siècle, le seul concerné ici) bien inférieures à celles provoquées par les vagues successives de colons en Algérie (expropriations dont Lefeuvre ne dit mot). Au lieu de cela, nous avons droit à un raisonnement désarmant : ou bien, ou bien ; si le nombre de tués par la guerre a été faible, la colonisation n’y est pour rien : le seul responsable de la baisse effroyable de la population algérienne dans la seconde moitié du XIXe siècle est intégralement due à la crise climatique (chapitre 3. « Les années de misère »). Et la conjonction des facteurs, cela n’existe pas ? Je renvoie pour cette analyse notre auteur à la formidable étude historico-géographique, d’une grande érudition, publiée au début des années 60 par Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant sur l’Algérie, passé et présent (10). Au-delà du seul cas algérien, on remarque que nombre d’entreprises coloniales dans l’histoire se sont accompagnées d’une chute très nette des populations colonisées : en Amérique latine déjà citée, en Algérie et en Afrique du Sud exactement à la même époque et pour les mêmes raisons, et un demi-siècle plus tard (1885-1920) en Afrique noire où les historiens les plus sérieux s’accordent pour estimer entre un tiers et la moitié, selon les régions, la chute de la population. Cette coïncidence renouvelée ne peut qu’interpeller l’historien. Certes, s’il n’y avait eu, chaque fois, des crises parallèles de pluviométrie et de subsistance accentuées par les retombées des crises économiques des métropoles, on peut espérer que les pertes démographiques auraient été inférieures. Mais ce n’est en aucun cas « ou bien », « ou bien » : lorsqu’il y a une telle redondance des effets démographiques, on ne peut que s’interroger sur les modalités entrecroisées des facteurs explicatifs dont la combinaison a pu s’avérer dramatique, même s’il n’y avait pas préméditation !
Même étroitesse d’esprit à propos de l’historique, pourtant précisément rappelé, des migrations du travail en : France (chap. 10) : en 1951, il y a 160 000 Maghrébins (et non pas « coloniaux »), en France, soit « moins de 1% de la population active ». (p. 155). C’est très faible, mais cela ne signifie pas grand chose, tout dépend des catégories socio-professionnelles concernées. Lefeuvre ne le nie pas, mais comme il est facile de biaiser un commentaire ! Il remarque p. 225 que, en 1996, « 42% des Français estiment que tous les êtres humains font partie de la même race » et il en paraît content. Mais plus de la moitié des Français croient donc encore que le concept de race est acceptable, et au total près de 20% affirment que ces races sont inégales entre elles, et il trouve cela plutôt rassurant ? Moi je trouve cela inquiétant, 3/4 de siècle après que la génétique ait démontré le contraire, et trente ans après que Jacquard ait commencé à se donner tant de mal pour en populariser les résultats (11) : ce qui prouve à tout le moins que nos subjectivités sont différentes... De même, chez Renault, les 4/5 des ouvriers non qualifiés, écrit-il, ne sont pas maghrébins et, par conséquent, le rôle des travailleurs colonisés dans la reconstruction française est « marginal » et largement surfait ; l’interprétation ne serait-elle pas modifiée s’il disait exactement la même chose en sens inverse : 20 % de travailleurs maghrébins, tous dans les emplois non qualifiés chez Renault, ce n’est pas rien. Une fois de plus, les chiffres disent surtout ... ce que l’on veut leur faire dire. Alors cela justifie-t-il cet excès attribué à tous les « Repentants » : « Affirmer que [la main d’oeuvre algérienne] a joué un rôle décisif [dans la reconstruction] n’est pas seulement excessif. À ce niveau d’exagération, c’est de fable ? ou de mensonge ? qu’il faut parler » (p. 157). Or, pour justifier sa colère, mystérieusement, les « Repentants » cités se réduisent en fin de compte... à une déclaration de Tarik Ramadan sur France 3 selon laquelle les travailleurs d’Afrique du Nord « ont reconstruit la France » (p. 163).
Bien entendu, Lefeuvre a raison de rappeler qu’il ne faut pas non plus s’obnubiler sur un pan de l’histoire au détriment des autres, et que le « racisme » anti-maghrébin n’a rien à envier à ce qu’il est advenu avant eux aux immmigrés pauvres arrivant en masse : Polonais des houillères, Italiens du bâtiment, etc. Les guerres coloniales ont été atroces, mais il a raison de rappeler que beaucoup d’autres guerres aussi ; son long développement sur les massacres vendéens ou sur les camisards (on aurait pu y ajouter les Cathares) renforce bien cette idée-force : les guerres les plus meurtrières et les plus aveugles sont les guerres civiles, car ce sont celles qui, quasi par définition, confondent les civils et les militaires (de même qu’il n’y a jamais eu de guerre sans viols souvent massifs des femmes). D’où la justesse du rapprochement. Le petit Lavisse d’autrefois ne faisait pas autrement, qui enseignait aussi bien les dragonnades de Louis XIV que les enfumades de Bugeaud (est-ce la peine de vouloir minimiser celles-ci (pp. 50-53) ? Bien sûr, comme Lefeuvre l’argumente, si les insurgés s’étaient rendus au lieu de se réfugier dans des grottes, ils n’auraient pas été enfumés : c’est donc « leur faute » ?) Une enfumade est une enfumade et ce ne fut pas la seule, j’en connais au moins une autre assez terrible en Centrafrique - Oubangui-Chari d’alors - en 1931. Il n’empêche : les hommes d’aujourd’hui ne sont pas tous des historiens, beaucoup ont aussi oublié ou tout simplement ignorent que, depuis toujours, les guerres de religions, quelles qu’elles soient, ont compté parmi les pires. Ce qui demeure dans la mémoire des gens, ce qui a formé à la guerre de guerrilla, et ce qui a justifié la torture (voir Aussaresses), ce sont les guerres françaises les plus récentes, et celles-ci ont été les guerres coloniales... On ne peut nier l’influence de cet héritage dans l’« idée de guerre » en France aujourd’hui. Ce qui apparaît aussi, c’est que les moins intégrés à la France jacobine sont les immigrés les plus récents, et que parmi ces immigrés récents, un nombre très élevé est issu des anciennes colonies (pas tous, il y a aussi les gens d’Europe de l’Est, et les Roumains ne sont guère aimés non plus que le « plombier polonais »). Ceci dit, en moyenne, les immigrés les moins intégrés ne sont plus les Maghrébins : ce sont les gens qui se déversent d’Afrique noire, et comme Lefeuvre ne nous parle que de l’Algérie, cela entâche son raisonnement devenu de ce fait en partie obsolète.
Enfin, ce que prouve ce pamphlet, c’est l’inculture de son auteur concernant la postcolonialité. Il feint de croire qu’il s’agit de démontrer la continuité chronologique entre périodes coloniale et postcoloniale (entre autres exemples : « la mythologie de la repentance... sert à justifier le continuum entre la période coloniale et aujourd’hui », p. 199). Pour comprendre la pensée postcoloniale, renvoyons à quelques lectures de culture, par exemple le numéro spécial récent de la revue Esprit paru sous ce titre (12). Le postcolonial, ce n’est pas une période : c’est un mode de penser pluriel qui consiste à relire le passé et à le réutiliser, ou à en réutiliser l’imaginaire dans un présent imprégné d’héritages multiples, parmi lesquels l’épisode colonial joue son rôle et a laissé des traces, et qui plus est des traces qui ne sont pas les mêmes pour tous, a fortiori du côté des ex-colonisés et du côté des ex-colonisateurs, bien que les deux soient à la fois contradictoires et inséparables, comme l’a déjà montré Albert Memmi à la fin des années 1940 (13). Il est intéressant de noter que Lefeuvre ignore ces termes de « colonisés » et de « colonisateurs » ; les concepts correspondants ne l’intéressent visiblement pas ; il n’utilise, probablement à dessein, que le terme « coloniaux » qui, selon les pages, désigne indifféremment les uns ou les autres. C’est un lissage peu convaincant.

Le dualisme simpliste de Daniel Lefeuvre lui fait penser que « les Repentants » expliquent tout à partir de la colonisation. Bien sûr que non, même si personne n’est parfait, et que des contresens peuvent apparaître parfois. L’histoire - et donc la culture nationale - est cumulative, les différents strates de notre passé se sont entremêlés, produisant chaque fois de nouveaux syncrétismes faits de l’accumulation de toute notre histoire. S’y ajoute, ce qu’il rappelle fort bien (p. 153 à 190), que depuis la seconde guerre mondiale le nombre des immigrés originaires des anciennes colonies s’est démultiplié, pour des raisons diverses. Or, malgré ce contexte culturel métissé, l’héritage colonial a été ignoré, nié ou oublié, alors qu’il est si prégnant que cette attitude de déni et d’oubli nous revient aujourd’hui en boomerang de façon violente et parfois irraisonnable : raison de plus pour ne pas l’escamoter à nouveau au nom de la morale de l’autruche ! Je renvoie pour une analyse autrement plus lucide et fine du processus au chapitre consacré par Jean-Pierre Rioux, dans un ouvrage récent, à la mémoire algérienne contrastée (14). Certes, il s’agit aussi d’un pamphlet, mais qui a le mérite (outre de n’être pas injurieux à longueur de page) d’être un vrai ouvrage de réflexion qui souligne la complexité de ce présent « postcolonial » qu’il a parfaitement le droit de déplorer, même si je ne partage guère les mêmes conclusions. Notre historien économiste devrait se mettre un peu à l’écoute de l’histoire culturelle, autrement plus compliquée que des tableaux chiffrés. L’ « histoire sociale est reine », avait coutume d’enseigner Henri Moniot, c’est-à-dire toute l’histoire, dans toutes ses dimensions, économique, sociale, politique, intellectuelle... y compris en histoire coloniale !





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Notes :

(1) En revanche le thème de la « repentance » est utilisé par les hommes politiques (par exemple par le président Bouteflika). Mais les politiques ont souvent des raisonnements qui ne tiennent pas la route, en tous les cas qui n’ont rien de scientifique, et par conséquent ne relèvent pas de l’histoire. Donc il faut savoir à qui s’adresse ce livre : aux politiciens, ou aux historiens ? La confusion est totale.
(2) Le fait que Olivier Le Cour Grandmaison ne soit pas historien est important : c’est un spécialiste du présent, qui découvre (et fait donc découvrir) avec un effroi non dénué de naïveté les horreurs d’un passé colonial qu’il ignorait ou négligeait. Il réagit en moraliste et, ma foi, s’il propose quelques bêtises, il rappelle aussi beaucoup de faits fort justes... Les historiens, eux, savent d’une part que le fait colonial a existé depuis les débuts de l’histoire et, côté horreurs de la guerre, ils en ont hélas vues d’autres. Mais ceci n’est pas une raison pour minimiser ce qu’on connaît le mieux au nom de la « concurrence des victimes ».
(3) Jean-Louis Triaud, La Légende noire de la Sanûsiyya : une confrérie musulmane saharienne sous le regard français, 1840-1930, Paris : Maison des sciences de l’homme, 1995, 2 vol.
(4) Voir, entre autres, Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France 1871-1919, Paris, PUF, 1968, t.1, pp. 267-277, et Politiques coloniales au Maghreb, Paris, PUF, 1972, pp. 110-120. Patricia M.E. Lorcin, Imperial Identities : Stereotyping, Prejudice and Race in Colonial Algeria, Londres, I.B. Tauris, 1995.
(5) La constitution du Nigeria (1999) stipule « The Government of the Federation or of a State shall not adopt any religion as State religion » (chapitre 1, section 2, article 10).
(6) Gilles Manceron, (introduit par), 1885 : le tournant colonial de la république. Jules Ferry contre Georges Clémenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale, Paris, La Découverte, 2006.
(7) François Bobrie, « Finances publiques et conquête coloniale : le coût budgétaire de l’expansion coloniale entre 1850 et 1913 », Annales ESC, no 6, 1976, pp. 1225-1244.
(8) Les bordereaux informatiques de l’enquête n’ont pas été intégralement publiés, mais ils ont abondamment servi à plusieurs thésards, dont Jacques Marseille (qui avait dépouillé tout ce qui concerne l’Indochine), Hélène d’Almeida-Topor (qui a inventorié tout ce qui concerne l’AOF) et plusieurs autres. Une exploitation comparative globale mais limitée dans le temps (1924-1938) a donné lieu à une publication qui fait toujours autorité : « L’Afrique et la crise de 1930 », Revue Française d’Histoire d’Outre-Mer, n° 232-233 (parution 1978), Actes du colloque de l’Université Paris-7, 380 p. L’enquête a aussi donné lieu à plusieurs mises au point dont, entre autres, de ma part : « A propos des investissements français outre-Mer : firmes d’Afrique occidentale », in Actes du 2ème Congrès des Historiens économistes français (M. Lévy-Leboyer éd.), La Position internationale de la France, Paris, EHESS éd., 1977, pp. 413-426 ; « Le financement de la "mise en valeur" coloniale. Méthode et premiers résultats », Etudes africaines offertes à Henri Brunschwig, EHESS, 1983, pp. 237-252 ; « Enquête statistique sur le commerce extérieur des territoires francophones d’Afrique de la fin du XIXème siècle à l’Indépendance », in G. Liesëgang, H. Pasch et A. Jones (eds), Figuring African Trade : Proceedings of the Symposium on the Quantification and Structure of the Import and Export and Long Distance Trade in Africa c.1800-1913, Berlin, D. Reimer, 1986, pp.34-45.
(9) Mon « amour immodéré de l’Afrique », en sus « troublé par des considérations idéologiques » [lesquelles ?] comme il l’écrit p. 122, m’a en effet incitée à démontrer en quelque 600 pages que l’Afrique équatoriale française fut pour la France un fardeau dont les résultats économiques furent, jusqu’à la seconde guerre mondiale, quasi nuls, si l’on excepte quelques rares compagnies forestières de triste mémoire (dont l’une évoquée par Louis Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit sous le nom évocateur de « Compagnie Pordurière » par laquelle il fut employé au Cameroun) : Le « Congo français » au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris, Mouton, 1972 (rééd. Éditions de l’EHESS, 2001, 2 vol.).
(10) Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant, L’Algérie : passé et présent. Le cadre et les étapes de la constitution de l’Algérie actuelle, Paris, Éditions sociales, 1960.
(11) Albert Jacquard, Éloge de la différence, la génétique et les hommes, Paris, Seuil, 1978.
(12) « Pour comprendre la pensée postcoloniale », Esprit, n° 330, décembre 2006, pp. 76-158.
(13Portrait du colonisé, suivi de Portrait du colonisateur, d’abord publié dans la revue Esprit
(14) Jean-Pierre Rioux, La France perd la mémoire. Comment un pays démissionne de son histoire, pp. 126-148. Paris, Perrin, 2006.