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dimanche 3 novembre 2019

KANATA ou du dialogue de sourds comme un des beaux arts


Nota : cette chronique de Nelcya Delanoë est placée sur le site du CVUH avec l'accord de la revue Recherches amérindiennes au Québec, sur le site de laquelle elle a d'abord été publiée, et que nous vous invitons à découvrir :  https://recherches-amerindiennes.qc.ca/site/kanata-ou-du-dialogue-de-sourds


Les Canadiens n’ont pas vu KANATA, ni à Montréal ni au Québec ni au Canada, alors que la pièce était programmée pour l’automne 2018. Les Français ont pu la voir, eux, à Paris, au Théâtre du Soleil, en manière de clôture magistrale de l’année 2018 et d’ouverture vers un 2019 de tous les débats. Certains habitants de la Belle Province se sentaient même si concernés qu’ils ont fait le voyage pour assister à ce spectacle, monté dans le cadre du Festival d’automne, de ses subventions et de sa notoriété.

Entre-temps, Kanata était devenu « Kanata, Épisode 1, La controverse », entre autres à la suite d’une pétition rédigée par des représentants d’artistes autochtones du Québec et par leurs « alliés cosignataires » (Texte collectif 2018). Ces pétitionnaires déploraient que cette pièce, en répétition et consacrée aux peuples autochtones du Canada depuis la Conquête européenne, soit montée sans qu’y participe aucun acteur autochtone ni aucun créateur des Premières Nations. « Lettre ouverte aux artistes qui, eux, créeront Kanata… Notre invisibilité dans l'espace public, sur la scène ne nous aide pas. Et cette invisibilité, Mme Mnouchkine et M. Lepage ne semblent pas en tenir compte, car aucun membre de nos nations ne ferait partie de la pièce. »
Il s'agissait là en somme d'une critique en défense du droit à l'existence dans la sphère publique et artistique de ceux et celles qui, depuis l'arrivée des Français au début du XVIIe siècle, ont été tenus en lisière de la société dominante - et en misère.
Robert Lepage, directeur de la compagnie Ex Machina, devait être le metteur en scène de cette pièce, dont le texte évoluait avec les répétitions, tandis que la pièce devait être jouée par les comédiens et les comédiennes de la compagnie du Théâtre du Soleil, dont Ariane Mnouchkine est la directrice.
À la suite de cette pétition, Robert Lepage et Ariane Mnouchkine s'étaient entretenus avec une trentaine de représentants autochtones, et les échanges avaient montré que les uns et les autres pouvaient s'écouter attentivement et se comprendre. Mais rien de concret n'étant finalement sorti de cette rencontre, la pièce avait été annulée, Ariane Mnouchkine et Robert Lepage dénonçant une « censure » intolérable. Des dizaines d’articles ont alors repris cette information – pétition, annulation, liberté du créateur versus droits des minorités – tant dans la presse québécoise que dans la presse française et américaine. Au cas où le lecteur aurait du mal à suivre, ces articles étaient souvent accompagnés d’entretiens avec Ariane Mnouchkine et Robert Lepage, illustrés de photos-portraits en majesté. Avec eux et eux seulement d’ailleurs.
En fait, pour éviter toute surinterprétation, il convient de préciser la chronologie du déroulement des évènements. À la suite de la polémique déclenchée par la pétition, les coproducteurs américains dudit spectacle (impossible de trouver leur nom, malgré bien des recherches) s’étaient retirés, craignant sans doute de gros risques financiers dans le sillage de cette controverse. C’est que déjà, quelques semaines auparavant (juillet 2018), un spectacle musical monté par Lepage avait créé un scandale et avait été annulé par les organisateurs du Festival international de jazz de Montréal après avoir été présenté seulement trois fois (et 8000 billets vendus). Ce spectacle musical, intitulé SLAV, racontait l’esclavage noir américain, principalement mais pas seulement, l’esclavage – expliqua Lepage – impliquant aussi des Slaves, d’où le mot slave en anglais et d’où le titre-jeu de mots. Scandale donc aussitôt : le fait d’avoir réduit à la portion congrue le nombre et la présence des comédiens noirs (deux sur sept, et dirigés par un metteur en scène blanc, la star étant blanche) fut perçu par beaucoup comme une « réappropriation de la culture noire et une démarche raciste » (Bilefsky 2018). À quoi Lepage avait répliqué en fustigeant ce qu’il appelait « un affligeant discours d’intolérance », un spectacle « muselé »… et un « coup porté à la liberté artistique » (PC 2018). En décembre de la même année 2018, il faisait un mea culpa conventionnel, invoquant « maladresse et manque de jugement ».
Revenons à Kanata. On le comprend, la pièce a en fait été annulée d’abord pour cause de défaillance de la production américaine. Dans ce cas, parler de censure et uniquement de censure revenait à déplacer le problème et à ériger en victimes deux formidables puissances du monde du théâtre international. Dans un texte intitulé « Le Ressaisissement » et rendu public le 5 septembre 2018 (Héliot 2018), Ariane Mnouchkine vante les droits et les devoirs des artistes dans la République française, honorée avec cette pièce, bientôt jouée contre mauvais vents et fortes marées venus d’ailleurs et grâce au Festival d’automne, toujours producteur. D’autant que la composition multi-ethnique de la troupe du Soleil mettait Mnouchkine et Lepage au-dessus de tout soupçon de racisme et « d’appropriation culturelle ». La liberté de créer étant ainsi défendue et adossée à l’universalisme, le spectacle aurait bel et bien lieu, à Paris, dans le théâtre d’Ariane Mnouchkine situé à la célèbre Cartoucherie de Vincennes.
Robert Lepage et Ariane Mnouchkine s’étaient au demeurant gardés à droite et gardés à gauche en remplissant, consciencieusement et dès l’origine du projet, leurs tâches d’apprentis : ils avaient été s’entretenir non seulement avec les pétitionnaires de la controverse, mais aussi avec des Grands Chefs dans le Montana, avec de pauvres gens des rues déglinguées de Vancouver, avec les responsables d’un centre culturel en Alberta; ils avaient aussi organisé des ateliers, recueilli des témoignages, étaient allés « dans la nature, parce que la terre, pour les Premières Nations, ce n’est pas seulement celle qu’on leur a volée, c’est une continuité de leur être » (Salino 2018). Mission accomplie, en somme. Lepage et Mnouchkine s’indignaient donc d’autant plus légitimement de ce qu’ils réduisaient à une triste affaire, finalement balayée par l’absolue liberté de création d’artistes prestigieux, au passé politiquement plus que correct et effectivement respectueux des droits de l’homme et du citoyen.
Voilà, résumé et donc simplifié, le fond de cette querelle, elle-même simplificatrice à outrance.
Créé à la mi-décembre à la Cartoucherie de Vincennes « Kanata, Épisode 1, La controverse » se présente, comme aime le faire Lepage, en une série de saynètes historico-télédrames. En ouverture, les conquérants abattent à la scie électrique forêts et totems grandioses du Nord-Ouest haïda. Femmes et enfants sont terrorisés, une fillette disparaît (elle sera adoptée par une famille de Blancs). Ici on parle en mohawk, là on assiste à une performance de Taï Chi menée par une quinzaine de Chinois. Ailleurs un jeune couple français débarque à Vancouver. Habiles comme le sont les habitués du téléphone intelligent, ils louent à une Chinoise qui a pignon sur rue un loft idéal pour peindre (elle) et répéter des scènes de théâtre (lui). On passe ainsi de la petite histoire à la grande et vice versa, au fil de changements de décors vivement menés et de belle facture tandis que se noue un récit à plusieurs étages, celui d’un monde où finalement toutes et tous sont des victimes : les Autochtones sont les victimes des Européens; les (prostituées) autochtones sont celles d’un Blanc pervers; les travailleurs sociaux, des policiers; et même les artistes, enfin, qui sont ici incarnés par Miranda la Française (son compagnon, acteur raté, quant à lui disparaît assez vite). De fil en aiguille, l’œuvre de Miranda risque d’être interdite d’exposition par l’intransigeance d’une Autochtone, dont la fille a été violée et assassinée par le pervers en question et dont la Française a fait le portrait, ainsi que celui des quarante-neuf autres victimes du même pervers, sans demander aux familles ce qu’elles en pensaient. Et encore moins leur autorisation.
Si l’artiste finit par triompher, ce n'est pas sans lutte avec elle-même et avec les autres. Au fil de ce combat, c’est l’universel de l’art qui l’emporte sur le communautarisme. À bon entendeur, salut. Pourquoi pas ? Mais entre les uns, les unes, et les autres, c’est l’amertume qui domine tandis que le débat demeure tronqué et pauvre, comme la pièce, véritable docu-drame.
En revanche, ce qui n’apparaît jamais, ni au cours du spectacle ni dans aucun entretien ni aucun article, c’est qu’il s’agit d’abord d’une pièce qui a trait à une longue, très longue séquence de l’Histoire autochtone, européenne, québécoise, canadienne, bref, une histoire mondiale ou quasi. Ensuite, qu’il s’agisse de jadis ou d’aujourd’hui, les Autochtones de cette Histoire ne furent pas et ne sont toujours pas de sempiternelles victimes ou de simples ratés. Dans la pièce, un jeune homosexuel indien – peut-être un berdache de jadis – se défonce au calumet dans un canoë accroché dans les arbres la quille en l’air en compagnie de Miranda, pour la faire renoncer à fumer de l’herbe; des prostituées sont détruites par la drogue et par un pervers, en somme par un Blanc non représentatif puisque pathologique – cliché habituel. Seule l’artiste finit par transcender les toxicités sociales ou individuelles et par s’en remettre.
En vérité, les Autochtones ne sont pas des déchets de l’Histoire. Ils ont été et sont aussi des combattants, des défenseurs de leurs territoires, des créateurs de sociétés productives de biens, de richesses, de vie et de vies, de spiritualité, d’art. Pas que des laissés-pour-compte.
Cette longue Histoire de luttes n’en pose pas moins, on le sait, la question du génocide1 des peuples autochtones au « Kanata » et dans les Amériques. Qu’un homme de théâtre de la trempe de Lepage désire monter une pièce qui en parle, de cette histoire, et qui mieux est avec la troupe du Soleil, rien de plus passionnant. Mais c’est mettre la barre très haut.
Citoyen canadien et québécois, le metteur en scène ne peut qu’être au courant de cette autre « solitude » du Canada, celle de peuples dont l’histoire, extrêmement douloureuse depuis quatre siècles, fait toujours l’objet de bien des dénégations, malgré les réparations officielles. Aussi Robert Lepage a-t-il bien fait de prendre son bâton de pèlerin pour aller, de l’est à l’ouest de l’Amérique du Nord, écouter la parole des Premières Nations. Historiens, anthropologues et savants, allochtones et autochtones, y ont d’ailleurs consacré des centaines d’heures, de pages, d’images depuis quelques siècles et encore plus depuis les dernières décennies. Survoler en deux mois une polyphonie sélective n’aura peut-être pas suffi à M. Lepage et à Mme Mnouchkine pour comprendre et prendre la mesure de la douleur. Ne sont mentionnés que le malentendu et l’échec, réciproques.
La douleur, par pudeur et tradition, chez les Autochtones on ne la dit pas souvent à haute voix. L’hécatombe perpétrée en pays indien est depuis Lemkin connue sous le nom de « génocide », terme le plus souvent ignoré en langue euro-anglo-québécoise. Restent des désignations approximatives, simplistes, psychologiques ou politiques, qui vident la douleur de sa substance. Alors oui, bien sûr, on peut opposer sans fin, a fortiori au pays des droits de l’homme, liberté créatrice et vigilance éthique, voire, plus prosaïquement, le besoin de travailler de ceux qu’on n’embauche guère et l’accomplissement artistique des mieux nantis. Mais quand on veut faire œuvre documentaire, ignorer le contexte du texte revient à prolonger le processus de dépossession initiale – la terre, la culture, la vie. L’Histoire.
Malaise dans la civilisation. Malaise dans la culture. Depuis Freud, sans fin.
La polémique autour de Kanata aurait pu avoir le mérite de soulever enfin, et face au public qui n’y connaît pas grand-chose en général, ces questions. Après tout, en Europe et en France, la question du génocide – arménien, juif, rwandais, pour ne citer que ceux-là – est présente dans toutes les mémoires et fait l’objet de débats réactivés avec les temps qui changent.
En revanche, le débat suscité par Kanata s’est éloigné de cette question cruciale, se contentant finalement de tourner en rond et dans l’aigreur.
Peut-être une autre fois ?
Nelcya Delanoë

[31 août 2019]

 

Note

1. En 2015, après six ans d’enquête, la Commission de vérité et réconciliation a qualifié de « génocide culturel » l’éducation des enfants autochtones, envoyés de force dans des internats très éloignés de leur communauté et de leurs parents.

Ouvrages cités

BILEFSKY, Dan, 2018 : « Protests shutter a show that cast White singers as Black slaves ». New York Times, 4 juillet. <https://www.nytimes.com/2018/07/04/arts/music/protests-shutter-a-show-that-cast-white-singers-as-black-slaves.html> (consulté le 16 septembre 2019).
HÉLIOT, Armelle, 2018 : « Grâce à Ariane Mnouchkine, le spectacle controversé Kanata aura bien lieu ». Le Figaro, 5 septembre. <http://www.lefigaro.fr/theatre/2018/09/05/03003-20180905ARTFIG00203-ariane-mnouchkine-et-robert-lepage-le-spectacle-controverse-kanata-aura-bien-lieu.php> (consulté le 16 septembre 2019).
PC (La Presse canadienne), 2018 : « SLĀV, Robert Lepage dénonce “l'affligeant discours d'intolérance” ». La Presse, 6 juillet. <https://www.lapresse.ca/arts/spectacles-et-theatre/theatre/201807/06/01-5188486-slv-robert-lepage-denonce-laffligeant-discours-dintolerance.php> (consulté le 16 septembre 2019).
SALINO, Brigitte, 2018 : « Robert Lepage : Artistes, qu’avons-nous le droit de faire ? » Le Monde, 18 décembre. <https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/12/17/robert-lepage-artistes-qu-avons-nous-le-droit-de-faire_5398671_3246.html> (consulté le 16 septembre 2019).
[TEXTE COLLECTIF], 2018 : « Encore une fois, l’aventure se passera sans nous, les Autochtones ? » Le Devoir, 14 juillet. <https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/532406/encore-une-fois-l-aventure-se-passera-sans-nous-les-autochtones> (consulté le 16 septembre 2019).

Pour en savoir davantage

DARSIGNY-TRÉPANIER, M., C. NEPTON HOTTE, L. JÉRÔME et J.-P. UZEL, 2019 : L’appropriation culturelle et les peuples autochtones : entre protection du patrimoine et liberté de création. Groupe de recherche interdisciplinaire sur les affirmations autochtones contemporaines (GRIAAC), UQAM, Montréal. (http://virtuolien.uqam.ca/tout/ARCHIPEL12187> (consulté le 16 septembre 2019).
LALONDE, Catherine, 2018 : « Le problème avec Kanata… ». Le Devoir, 24 décembre. <https://www.ledevoir.com/culture/544265/le-probleme-avec-kanata> (consulté le 16 septembre 2019).
—, 2019 : « “Lepage au Soleil” : “Kanata” sans la polémique ». Le Devoir, 20 avril. <https://www.ledevoir.com/culture/cinema/552616/lepage-au-soleil-kanata-sans-la-polemique> (consulté le 16 septembre 2019).
NEPTON HOTTE, Caroline, 2019 : « Kanata… appropriation ou effacement ? » esse arts + opinions 97 : 74-79. <https://id.erudit.org/iderudit/91460ac> (consulté le 16 septembre 2019).



mardi 12 septembre 2017

"Les statues meurent aussi" par Nelcya Delanoë

LES STATUES MEURENT AUSSI
Une histoire américaine déconnectée

 Nelcya DELANOË


Les déboulonner ou pas, that is the question. On ne parle plus que de ça.

En avril 2017 à Charlottesville, Virginie, le conseil municipal vote le déboulonnage de la statue équestre du général Robert E. Lee (à la tête des forces armées confédérées pendant la Guerre de Sécession), et un nouveau nom au parc où elle avait été érigée en 1924 –de « Lee Park » à « Emancipation Park ». En mai, un juge de Virginie impose un moratoire de six mois à cette décision. Depuis juin 2016, la statue avait été l’objet de diverses vindictes colorées et graphées. En juillet 2017, elle avait été recouverte de peinture rouge. Et les manifestations de se succéder.

Ainsi, le 13 mai 2017, Richard B. Spencer, l’un des ténors de la droite suprémaciste américaine, ou Alt Right, avait organisé un rallye à la lueur de torches façon retraite aux flambeaux nazie. Il s’agissait d’affirmer son opposition au déboulonnage de la statue au son de « Jews will not replace us » et de « Russia is our friend. » Le 8 juillet, c’était au tour du Ku Klux Klan, mais les 50 hommes mobilisés se heurtaient cette fois à plusieurs centaines de contre-manifestants, la police faisait usage de gaz lacrymogènes et arrêtait vingt-trois personnes. Le 12 août, la tension montait de plusieurs crans, et sérieusement cette fois : Le mouvement « Unite the Right », qui regroupe diverses organisations d’extrême droite suprémacistes et des groupuscules néo-nazis, organise un rallye sur le campus de l’Université de Virginie, -fondée par Jefferson en 1818, elle conserve de cette origine sacralisée un parfum d’élite.

Flambeau à la main, ils défilent au son de « Jews will not replace us », de « Blood and Soil » -traduction de « Blunt unt Boden »-, de « Whose streets ? Our streets ! », « White lives matter ». En face, ceux qui ont choisi de militer en dehors du parti Démocrate, pour certains armés de bombes lacrymogènes, gourdins et boucliers, les « Anti-fa » et autres groupes de gauche -anarchistes, Black bloc-, chantent « No KKK, no Fascist USA, Black Lives matter.» Des centaines de part et d’autre et des échauffourées, l’état d’urgence est proclamé. Travaillant pour Vice News, la jeune journaliste Elle Reeve filme et enregistre les défenseurs de la statue –drapeaux confédérés, drapeaux frappés de la croix gammée, matraques, armement létal dissimulé ou pas -en Virginie, il est légal de porter des armes non dissimulées. « Nous sommes plus racistes que Trump, qui donne sa fille à un Juif », les homos sont des  pédés, des parasites, les Arabes et les musulmans des terroristes. Ils préparent un « Ethno-État blanc », les Blancs étant menacés de génocide, entre autres par les Juifs et les communistes, « il y aura de notre part de plus en plus de violence, on n’en est qu’aux préliminaires.» Puis c’est l’attaque à la voiture bélier -« c’est le conducteur qui a été attaqué par les manifestants », une femme est tuée, Heather Heyer, 32 ans[1].

Le président des États-Unis a alors renvoyé dos à dos d’une part Alt-Right et « Alt Left » - « Des gens bien des deux côtés » ; d’autre part le général Lee -« Sa statue, c’est notre histoire »- et les présidents Jefferson et Washington, propriétaires d’esclaves comme ce dernier -« Alors, on va détruire aussi leur statue » ? Ces propos ont transformé le pays en un vaste forum où se déchaînent, sur la toile et sur papier, les mises en cause, en perspective, en forme, en statistiques, en graphiques de l’Histoire américaine, de la Guerre de Sécession et de l’esclavage en particulier. À ceux qui veulent déboulonner la statue de Lee, et aussi celle de Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, Trump  déclare, indigné: « Vous êtes en train de changer notre histoire; vous êtes en train de changer notre culture ».

Tout est donc parti d’une statue dédiée à un militaire sudiste, sécessionniste, raciste et esclavagiste, érigée dans l’état de Virginie au début du XXe siècle. La statue de  Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, autre mémorial datant de la même époque et dans la même ville, avait pour sa part été érigée sur un terrain confisqué sept ans plus tôt à ses propriétaires noirs.

Or doncques, comment et pourquoi Charlottesville en 2017 ? Où l’on verra que ce débat sur le déboulonnage (ou pas) des statues masque et le sens du passé et une histoire amputée.

Dans les années 1960, Vinegar Hill est le quartier des affaires et de la vie culturelle des Noirs de Charlottesville, prospères et actifs. Par référendum (auquel ces derniers n’ont pas le droit de participer), la municipalité décide un plan de rénovation urbaine, c’est-à-dire de raser Vinegar Hill. Des centaines de résidents sont déplacés, des dizaines d’entreprises et de magasins disparaissent – et ne ré-ouvriront jamais. Des générations de familles noires sont prises dans le système du logement social ou quittent la ville. En avril dernier, avec le déplacement de la statue de Lee, le conseil municipal avait d’ailleurs adopté une loi de finance destinée à rattraper les disparités locales infligées aux résidences noires depuis des années.

La « gentrification » de cette ville universitaire a par ailleurs induit la baisse de la population noire, de 22% en 2000 à 19% en 2017. Or en 1860, avec 3000 habitants, Charlottesville était la ville la plus importante du comté d’Albermale où vivaient 606 Noirs libres, 13 916 esclaves et 12 103 Blancs… devenus aujourd’hui majoritaires.

Les Afro-Américains y sont désormais de plus en plus mal logés, dans des quartiers délabrés où ne vivent pas de Blancs. Les terrains de Vinegar Hill ont été abandonnés pendant plusieurs années avant qu’on y construise des parkings, un hôtel, un tribunal, un centre culturel qui font frontière entre des poches de pauvreté noire et le centre ville, chic. Là, ne subsistent que quelques immeubles de qualité subventionnés par la mairie, soit 150 appartements attribués aux Noirs et que la prochaine vague de ‘gentrification’ semble menacer. Défiler en 2017 dans les rues de Charlottesville et sur son campus en lançant des slogans suprémacistes blancs au fil d’une parade quasi militaire, c’est affirmer la nullité des 13e, 14e et 15e amendements de la constitution américaine et proclamer qu’on est toujours au pays des Codes noirs post Guerre de Sécession.

En dépit des acquis arrachés grâce à la lutte du Mouvement pour les droits civiques, depuis les années Reagan, la séparation entre les communautés noires et les autres s’est renforcée dans toutes les villes américaines, et avec elle l’inégalité –particulièrement depuis le recensement de l’an 2000 et du redécoupage des circonscriptions électorales. Alors, parler de statues, déboulonnées, drapées de deuil, taguées, enduites de rouge, remisées au musée, laissées en place avec mise en contexte historique, pourquoi pas ? Mais ce qui a jailli de cette insolente équivalence affirmée par Donald Trump entre des généraux sécessionnistes et des présidents fédéralistes, tous propriétaires d’esclaves certes, c’est un débat tronqué et truqué.

Depuis la fin de cette guerre civile (1865), historiens, chercheurs, penseurs écrivains, journalistes, politiques ont certes bataillé pour en écrire l’histoire – bataillé avec eux-mêmes, avec les États-membres, l’État fédéral, les parlementaires, les juges, les universités, les lecteurs, les étudiants… Et c’est sur ce sujet que le 16 août 2017, le Washington Post tançait le président: « No, Mr President, Washington and Jefferson are not the same as Confederate soldiers », puis donnait la parole à des historiens réputés. Selon Jim Grossman, directeur exécutif de l’American Historical Association, pour avoir eux aussi possédé des esclaves, les Pères Fondateurs n’en ont pas moins « accompli une chose importante… ils ont été au cœur de la création d’une nation… Alors que honorer Lee et Stonewall, c’est honorer ceux qui ont créé et défendu la Confédération, dont la seule raison d’être était la protection du droit de certaines personnes à en posséder d’autres ». Denver Brunsman, historien et professeur à George Washington University estime que « Washington a construit une structure qui, bien qu’imparfaite, est dédiée à la liberté universelle… Il a anticipé une Amérique multiraciale.» Et si Jefferson vieillissant a aggravé son cas d’esclavagiste, « le discours sur la liberté universelle qu’il nous a offert avec la Déclaration d’Indépendance demeure toujours bien vivant ».

Quelques jours plus tard, le New York Times des 22 et 23 août 2017 publiait une dizaine d’articles sur le sujet – historiens (Eric Foner, Timothy Snyder), journalistes, responsables politiques, universitaires, éditoriaux… Dans l’ensemble, le président est condamné pour avoir établi une équivalence historique fallacieuse et pour avoir, comme le résume Snyder, normalisé  l’idéologie de ces nazis américains, excusé leurs actes, les avoir rassurés sur la suite: la prochaine fois que le terrorisme frappera aux États-Unis, le président s’en prendra à son opposition.

Quant à la notion de « notre histoire » américaine dont Trump se veut le défenseur, les esclaves en ont-ils fait partie, de ce « notre »? Et les Noirs ? Et, au fait, les Amérindiens dont nul ne parle dans ce débat? À ce jour, qui fait partie de l’histoire américaine ?

Depuis la fondation des États-Unis d’Amérique, le pays s’est demandé et se demande toujours comment on peut être ou devenir Américain. Au nom de valeurs communes ? De la race ? De l’origine ethnique ? Nationale ? La première loi (1790) avait décidé que seuls les immigrants blancs pourraient devenir américains. Mais quid alors des non-blancs nés dans le pays, demande Foner, en pensant aux descendants d’Africains, jamais aux Autochtones. Avant la Guerre de Sécession, la réponse variait selon les États-membres – aux Afro-Américains, certains accordaient la citoyenneté américaine. Mais en 1857, le fameux attendu de la Cour Suprême, connu sous le nom de Dred Scott Decision, stipule qu’un esclave ayant résidé dans un État-membre libre ne devient pas libre, que les Afro-Américains ne sont pas et ne seront jamais des citoyens américains mais sont et seront toujours des étrangers aux États-Unis. Enfin, il proclame l’inconstitutionnalité du Compromis du Missouri de 1820 qui prévoyait de faire des Territoires situés à l’ouest du Mississipi de futurs États-membres libres - pas d’esclaves. Nous reviendrons sur ce dernier point.

Les anti-esclavagistes et abolitionnistes, actifs dans le débat dès la fondation des États-Unis, rejetaient toute définition raciste et proposaient une citoyenneté liée à la naissance dans le pays – les Amérindiens non compris. La période de l’après guerre civile – La Reconstruction - valut ainsi leur émancipation aux Noirs, anciens esclaves ou pas, et vit éclore mille fleurs – écoles, mairies, tribunaux, les anciens esclaves votaient et étaient élus, bientôt écrasées dans le sang et la torture par la réaction d’un Sud vaincu, humilié par le Nord et plongeant dans la haine criminelle une fois remis.

C’est la renaissance du KKK, de ses assassinats et du lynchage des Noirs, les « strange fruit » pendus aux arbres que chante Billie Holiday. Grâce à la marge de manoeuvre qu’offre le système fédéral, les États du Sud adoptent bientôt des lois « Jim Crow », ou codes noirs, offertes par la célèbre décision de la Cour suprême qui fait des Afro-Américains des citoyens « Separate but equal » (Plessy v. Ferguson, 8 mai 1896). Ainsi est institutionnalisée la ségrégation -dans les écoles, les hôpitaux, les transports, les zones d’habitation, et bien sûr les actes de la citoyenneté - plus question que les Noirs votent, s’ils sont américains, ils sont des citoyens amputés.

À partir des années 1920, ce monde de la persécution lisse et crypte la réécriture de l’histoire américaine depuis la guerre civile, comme on l’appelle aux États-Unis – la sécession devient « la Cause Perdue » et perdue dans l’honneur. Il s’agit désormais de rendre hommage à ses acteurs, de les commémorer, un Mémorial ici un autre là et encore là, dans tous les États ex-sécessionnistes, coulé dans le bronze et le marbre contre un pendu ici un assassiné là un noyé ailleurs, un fracassé, et partout une paupérisation galopante. La paranoïa anti rouge, la fameuse Red Scare (1917-1920, voir Emma Goldman, Sacco et Vanzetti) suivie des quota contre l’immigration (1921, 1924) se double d’une hystérie anti-noire sublimée en célébration d’un monde perdu, en vérité la proclamation d’un territoire de nouveau occupé. Ces statues en deviennent les gardiennes, et en attestent, encadrant l’histoire des États-Unis avec esclavage d’un éloquent mais silencieux trompe-l’œil qui ne trompe personne, d’un leurre que tout le monde sait décoder.

La ségrégation et la discrimination, institutionnalisée ou feutrée, font ainsi une doublure au consensus qui soutient la Guerre froide et la démocratie américaine comme flambeaux du Monde libre. Dans les années 1960, le Mouvement des droits civiques parvient à déjouer et déconstruire ces pièges à êtres humains, au prix du sang et des souffrances que l’on sait. Des lois sont votées, d’autres lois sont votées, des décisions de justice sont rendues et d’autres encore, la nation bat sa coulpe et s’engage autour des questions que posent l’histoire de l’esclavage puis de la Guerre de Sécession. Aujourd’hui elle en est à se déchirer à travers les réseaux sociaux, le Web, la presse,  la radio, la télévision, intox et contre-intox, Démocrates et démocrates s’affrontent, droites et extrêmes droites aussi, sans que la lumière soit. Pour intéressants et troublants que soient ces affrontements, leur étroitesse n’en étonne pas moins: l’Histoire des États-Unis commencerait-elle au milieu du XIXe siècle ? Ne concernerait-elle que Noirs et Blancs ?

Entre autres, ce sur quoi cette controverse fait ainsi l’impasse, c’est sur une strate qui est au fondement de l’histoire des États-Unis. Non moins douloureuse et controversée, c’est celle de l’histoire des Autochtones, de leurs terres et de leur place dans cette histoire américaine.

En septembre 1767, Washington écrit à son ami William Crawford : « ... Si vous veniez à trouver ce type de terres, vous me rendriez un singulier service en dénichant la méthode qui vous permettrait de les mettre immédiatement de côté pour moi… Celui qui aujourd’hui laisse passer l’occasion de se chercher de bonnes terres… ne retrouvera pas cette chance de si tôt… Il ne me déplairait pas d’avoir droit à des terres au bord de l’Ohio… mais je me contenterais volontiers de quelques bons arpents moins retirés. »

En février 1803, Jefferson, alors troisième président des États-Unis, théorise la conquête américaine du continent et sa faim de terres en ces termes : « … Nos colonies de peuplement approcheront les Indiens en les encerclant… Il ne leur restera plus, à la longue, qu’à s’incorporer à nous en devenant citoyens des États-Unis, ou alors d’aller s’installer de l’autre côté du Mississipi. La première solution constitue sans doute la fin la plus heureuse de leur histoire… Notre force et leur faiblesse sont devenues si patentes qu’ils ne peuvent manquer de savoir que nous pouvons les broyer d’une seule main… Qu’une seule tribu soit assez folle pour saisir la hache de guerre… Nous nous emparerions de leur territoire tout entier et la repousserions au-delà du Mississipi… » Cette annonce de la déportation massive des Amérindiens sera suivie d’effet en 1830, avec délégitimation de leurs droits tribaux, garantis pourtant par traité, cet instrument du droit international, toujours valide. Quant à la résistance armée amérindienne à la conquête anglaise puis américaine, elle a duré jusqu’à la fin du XIXe siècle, soit trois siècles au moins.

Ces terres indiennes, qu’il était à l’évidence nécessaire de s’approprier pour exister en tant qu’État, furent cultivées pour partie par des esclaves. Capital foncier et cheptel humain à bas prix abaissèrent ainsi le coût du travail et de la colonisation. Avant l’abolition de l’esclavage, l’expansion vers l’ouest - l’ouest des Appalaches, l’ouest du Mississipi, puis de la Californie et au-delà - s’est toujours faite par appropriation des terres indiennes (négociations, guerres, vols, traités etc…). Cette expansion devint simultanément l’une des causes de la Guerre de Sécession: les États-membres créés au fur et à mesure de l‘avancée de la conquête seraient-ils proclamés esclavagistes ou pas ? Lincoln était très clair sur la question, il était pour l’Union. Si l’esclavage préservait l’Union, il y serait favorable, s’il menaçait l’Union, il s’y opposerait. Le tout étant néanmoins de mener l’avance fédérale de main de maître et de Yankee -industriel et protectionniste.

Les Pères fondateurs ne se sont jamais voilés la face quant à la nature initiale de la construction des États-Unis: appropriation et développement des terres des autres à l’aide du labeur des serfs européens et des esclaves africains (massivement). Et ils l’ont ainsi organisée, par la loi et par les armes, jusqu’à ce jour. Ces données étaient alors et sont toujours de notoriété publique, mais elles sont désormais absentes du débat. Ce passé-là demeure un impensé historique. L’histoire américaine comme histoire déconnectée.

Bill de Blasio, le maire de New York qui veut faire enlever la plaque apposée en l’honneur de Pétain, a aussi proposé de déboulonner la statue de Christophe Colon… De là à ce que l’histoire des États-Unis soit abordée enfin dans son épaisseur historique…


[1] Charlottesville: Race and Terror – VICE News Tonight...https://www.youtube.com/watch?v=P54sP0Nlngg


Nelcya DELANOË