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lundi 11 septembre 2017

Publication : La Fabrique scolaire de l'histoire 2

La collection Passé/Présent du CVUH annonce la publication de La Fabrique scolaire de l'histoire 2ème édition, sous la direction de Laurence De Cock, préface de Suzanne Citron

Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école.

Présentation :
Pourquoi et comment apprendre l’histoire ? Et surtout, quelle histoire ? La virulence des débats récurrents sur ce que les élèves apprennent à l’école est aujourd’hui autant le signe de la vigueur des courants réactionnaires que d’un profond désarroi autour de ces questions décisives. Refuser fermement le terrain du discours scolaire nostalgique et patriotique n’interdit pas de regarder en face l’ampleur des tensions qui traversent aujourd’hui un enseignement chargé de sens civique.
Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école. Elle plaide pour une histoire scolaire faisant place à toutes les composantes d’une société plurielle sachant les rassembler autour d’un rapport critique et confiant au savoir.

Géraldine Bozec, Vincent Capdepuy, Vincent Casanova, Suzanne Citron, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, Charles Heimberg, Samuel Kuhn, Françoise Lantheaume, Patricia Legris, Servane Marzin, Véronique Servat : chercheurs et enseignants, les auteurs de cet ouvrage nourrissent les réflexions du collectif Aggiornamento histoire-géographie (http://aggiornamento.hypotheses.org/) qui milite pour un enseignement libéré du carcan de l’habitude et des pesanteurs bureaucratiques.
Une rencontre avec Laurence De Cock accompagne cette publication 

Mardi 12 septembre
à 19h30
Au Lieu-Dit
6, rue Sorbier 75020 Paris

http://lelieudit.com/     


dimanche 6 avril 2014

Les vidéos du CVUH : Les usages scolaires de l'histoire par Laurence De Cock

Pourquoi le CVUH s'est-il intéressé à l'histoire enseignée? Quels usages ou mésusages de l'histoire apparaissent dans les programmes scolaire ? Comment se fabriquent les programmes scolaires ? Quels débats suscitent les programmes scolaires ? Pourquoi sont-ils plus vifs depuis les années 80? Quelles finalités attribue-t-on à l'enseignement de l'histoire et en quoi cela influe-t-il sur les usages de l'histoire scolaire dans l'espace public ? …

Autant de questions auxquelles Laurence De Cock, ancienne présidente du CVUH, membre active de l'association, co-auteure de La fabrique scolaire de l'histoire répond dans cette vidéo qui inaugure la nouvelle rubrique de notre site intitulée les vidéos du CVUH.


To be continued…

dimanche 22 janvier 2012

La mémoire historique en Russie, 20 ans après la fin de l'URSS.

V.S. Izmozik, S.N. Rudnik, Istorija Rossii (Histoire de la Russie),
manuel de 11e année, Moscou, Ventana-Graf, 2009


par Korine Amacher, Historienne, Université de Genève.





(Une première version de cet article a été publiée dans le journal La Cité, Suisse romande, le 23 décembre 2011)







Dans l’espace postcommuniste, où ont eu lieu il y a vingt ans des bouleversements politiques ayant engendré la formation de nouveaux Etats, la réécriture de l’histoire est un phénomène majeur. Jusqu’à aujourd’hui, on observe une ressaisie du passé, une réinterprétation d’épisodes historiques. Le passé est convoqué tant par les élites politiques, qui, en faisant usage du passé, justifient une posture idéologique et légitiment un projet politique, que par l’espace public (intellectuels, médias, opinions publiques, historiographie), qui puise dans l’histoire ce dont il a besoin. Il est donc malaisé de discerner la part qui revient à chaque acteur dans ce processus complexe de réécriture de l’histoire. Enfin, alors qu’ailleurs, la tendance historiographique est à l’histoire « globale », « transnationale », « connectée » ou « croisée » (les termes utilisés varient en fonction des démarches, mais il s’agit à chaque fois d’une mise à distance des « grands récits » de la nation), dans les Etats qui ont émergé des ruines du communisme, les histoires nationales restent prioritaires. L’Autre (souvent l’Empire russe et l’URSS) y est décrit comme un agresseur contre lequel il a toujours fallu se défendre pour conserver son « identité nationale ».


Vingt ans après la chute des régimes communistes, l’activité reste fébrile. La réinvention, la réinterprétation de l’histoire n’est pas achevée : des figures considérées hier comme des traîtres et des ennemis du peuple occupent une place d’honneur dans les nouveaux panthéons nationaux. Des anciens monuments sont encore déplacés, d’autres sont élevés, des rues changent de nom alors que des places gardent ostensiblement leurs références de l’époque communiste.

En Russie, pays qui nous intéressera ici, ce sont les bolcheviks, perçus à l’époque soviétique comme des héros, qui ont été déboulonnés les premiers, transformés en individus fanatiques cruels et destructeurs. Cette vision négative de la « grande révolution socialiste d’Octobre » et de ses auteurs s’est répercutée sur une partie des nouveaux manuels d’histoire, publiés dès 1993. Comme l’ont montré les études de chercheurs tant russes qu’occidentaux, la Russie a redécouvert son passé tsariste et certains de ses dirigeants : Pierre le Grand, qui est perçu jusqu’à maintenant comme un tsar qui a transformé d’une main de fer la Russie en un Empire puissant et moderne, et dont on pardonne toutes les violences commises au nom de cette « modernisation », terme sur toutes les lèvres des hommes politiques de ces dernières années. Citons aussi le dernier tsar de Russie, Nicolas II, béatifié en 2000 dans une relative indifférence d’ailleurs, ce qui montre que la revalorisation du passé prérévolutionnaire réalisée durant les années 1990 était si déliée de la réalité que la société russe n’y a pas vraiment cru. En effet, difficile d’adhérer aux récits idéalisés d’une Russie tsariste qui marchait au début du 20e siècle vers le progrès de type occidental, comme était censée le faire la Russie de Eltsine, alors que la population se débattait dans une crise économique et sociale profonde et qu’une minorité s’accaparait les richesses du pays.

En Russie, le processus de réécriture de l’histoire n’a pas été linéaire. Il est complexe, inapaisé. Et surtout inachevé. S’y livre ce que certains appellent une « concurrence des mémoires ». Les grandes figures politiques (surtout autoritaires) du tsarisme sont réhabilitées, mais de nombreuses rues portent encore les noms des chefs des grandes révoltes cosaques qui ont fait trembler l’édifice impérial, ainsi que ceux des révolutionnaires qui ont lutté contre le tsarisme. En février 2011, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition du servage en Russie, Dimitri Medvedev s’est affiché comme le continuateur d’Alexandre II, le tsar réformateur dont l’interprétation a toujours été ambivalente en Russie et sur lequel il a prononcé un discours dithyrambique : « aujourd’hui, nous tentons de développer nos institutions démocratiques, qui sont loin d’être parfaites. Nous tentons de transformer notre économie, nous changeons notre système politique. Au fond, nous continuons de suivre la voie qui a été tracée il y a un siècle et demi. J’aimerais attirer votre attention sur le fait que ce ne sont ni les fantaisies au sujet d’une voie particulière pour notre pays, ni l’expérimentation soviétique qui se sont avérées viables, mais le projet de développement normal et humain conçu par Alexandre II. En fin de compte, à l’échelle historique, c’est lui qui a eu raison, non pas Nicolas Ier ni Staline non plus »[1]. Pourtant, en prononçant son discours, Medvedev oubliait que dans certaines villes de Russie, des rues centrales portent encore les noms des terroristes qui ont assassiné le tsar en 1881. Ainsi, à Tver, une des grandes rues du centre de la ville s’appelle Jeliabov, nom du révolutionnaire responsable de l’attentat.

Les figures historiques qui résistent le mieux en Russie sont celles de l’époque impériale ou soviétique (l’idéologie n’a plus guère d’importance) qui évoquent la puissance, la gloire et la force : militaire, politique ou technique. Le meilleur exemple d’un héros universel est celui de Iouri Gagarine, le premier homme à avoir réalisé un vol dans l’espace en 1961. De l’époque soviétique à l’époque actuelle, pas un manuel d’histoire sans Gagarine, pas une ville sans rue, monument ou place Gagarine. Il incarne les forces et les réussites de l’URSS, et il est un héros tant officiel que populaire (sa mort tragique à 34 ans en 1968 n’est pas étrangère à ce phénomène). Surtout, Gagarine ne suscite aucune polémique. Il n’est pas lié à la Seconde guerre mondiale, dont la mémoire divise et ramène à Staline. Il est un héros pur, politiquement neutre, incarnation de qualités admirables, acceptables pour tous. En mai 2011, la Douma de Moscou a même évoqué la possibilité que la monumentale statue de Gagarine, qui orne depuis 1980 la place du même nom, soit déplacée à la place Loubianka au centre de Moscou, là où siège le bâtiment du KGB. Là où, jusqu’en 1991, s’élevait le monument de Félix Dzerjinski, fondateur de la police politique de l’Etat bolchevique dont le portrait orne encore de nombreux bureaux du FSB. Finalement, il a été décidé de laisser le cosmonaute là où il est. Un des arguments invoqués était le fait que déplacer Gagarine devant le siège du KGB allait, nolens volens, l’impliquer dans les débats qui divisent douloureusement la société. Il aurait en quelque sorte perdu sa pureté, ce que personne ne voulait. La mémoire « sombre » du KGB allait « jeter une ombre » sur celle du premier cosmonaute : « que viendrait faire Gagarine sur la place Loubianka ? Est-il coupable de quelque chose ?! s’est même exclamée en riant une passante moscovite interrogée. Un autre passant a expliqué que Gagarine « n’était pas un homme du KGB, il n’a donc rien à faire à la Loubianka »[2].

Le centre de la place Loubianka est donc resté vide, même si une partie des Moscovites interrogés ont souligné qu’ils verraient positivement le retour du « Félix de Fer » sur cette place qui portait autrefois son nom. Ce qui provoque à chaque discussion à ce sujet des réactions scandalisées dans les milieux proches de l’association Memorial, qui lutte pour la mémoire des victimes des répressions du régime soviétique : « nous sommes fermement opposés au retour du ‘Félix de Fer’ », s’est exprimé Arseni Roginski, président de l’association. « Les personnes qui ont collaboré à l’organisation de la terreur n’ont pas à être célébrées dans l’espace public »[3]. Les sympathisants de Memorial, eux, se réunissent chaque année autour de la pierre de Solovki érigée en face de l’écrasant édifice du KGB. Mais ce premier monument aux victimes des répressions à avoir été érigé dans la capitale (en 1990) ne peut faire concurrence au KGB : trop modeste, elle est reléguée dans un petit square qui jouxte la place Loubianka, à l’abri des regards. En cela, elle symbolise fort bien la place octroyée en Russie à la mémoire des répressions.

Quant à Staline, il reste pour un grand nombre de citoyens russes le plus grand héros national, même si aucune réhabilitation officielle n’a lieu, malgré les signaux relevés par les observateurs (publication de manuels d’histoire qui justifient la politique de Staline, rétablissement de la phrase à son honneur dans une station de métro de Moscou, apparition de « stalinobus » lors des commémorations de la Victoire, etc.). Dimitri Medvedev a souligné dans plusieurs discours qu’il n’y avait pas, en Russie, de retour au stalinisme ou à certaines de ses valeurs, et que les répressions staliniennes constituaient une des plus grandes tragédies de l’histoire de la Russie. Surtout, dans un entretien en mai 2010, le président a souligné qu’il s’agissait d’un point de vue officiel. Telle est « l’idéologie de l’État, et mon avis en tant que Président de la Fédération de Russie ». Les individus ont certes le droit d’aimer ou de haïr Staline, a-t-il évoqué. Toutefois, ces « appréciations personnelles ne doivent pas influencer le point de vue de l’État »[4].

Staline est même parfois ostensiblement et étrangement absent. Ainsi, dans les écoles de Moscou, le premier cours de l’année 2009-2010 devait être consacré au thème de la Victoire, de même que le premier cours de 2010-2011, mais cette fois entendu comme les « grandes victoires du peuple russe ». Pour les aider, les enseignants avaient des recommandations méthodiques du département de l’Instruction de Moscou : la leçon, y lit-on, « doit amener les écoliers à la conclusion que la Russie a une histoire glorieuse, que les Russes peuvent en être fiers et se représenter comme un peuple-vainqueur »[5]. Or dans les 192 pages de recommandations de l’année 2009-2010, le nom de Staline n’apparaît que trois fois : une fois aux côtés de Churchill et Roosevelt, une autre fois lorsqu’est cité le discours prononcé par Staline à la radio le 3 juillet 1941, et une troisième fois lorsque il est question du grand concours organisé en décembre 2008 pour choisir le héros national de la Russie et qui avait vu Staline obtenir la troisième place. Certes, l’absence de Staline dans ce document souligne avant tout un malaise, et il a pu sembler plus simple aux auteurs d’éluder le problème plutôt que de l’affronter. Les enseignants auront donc pu donner un cours sur la Victoire aux écoliers sans aborder le rôle de Staline durant la guerre.

C’est au demeurant la mémoire de la « grande guerre patriotique » qui est au centre des désaccords entre la Russie et ses voisins. Des pays qui avaient auparavant une vision commune (imposée par Moscou) de la Victoire se divisent désormais violemment. Parfois, c’est à l’intérieur d’un même pays que les différentes mémoires de la guerre s’entrechoquent, que les interprétations divergent. Ainsi, en Galicie, une région d’Ukraine qui a longtemps été sous influence polonaise et qui a été annexée à l’Ukraine soviétique en 1939, les statues de Lénine ont été remplacées par celles des dirigeants de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). La résistance « nationale » à l’occupation tant soviétique que nazie y est mise en avant, alors que d’autres faits, moins glorieux, notamment les crimes de guerre commis à l’encontre des populations polonaise et juive, sont « oubliés ». C’est pourquoi tant en Pologne que dans les régions d’Ukraine dont l’histoire s’est faite dans le giron de la Russie puis de l’URSS (et où les statues de Lénine n’ont en revanche pas disparu), les dirigeants nationalistes ukrainiens, élevés au rang de véritables héros en Galicie, sont perçus de façon négative[6].

C’est devenu un lieu commun que d’affirmer l’importance de la construction d’une mémoire historique partagée, afin que le passé devienne réellement le passé. Des historiens, en Russie, tentent de le faire, parfois sous l’égide d’Instituts académiques ouverts à ces démarches historiographiques, parfois de façon indépendante. Des commissions d’historiens, russes, polonais, ukrainiens, oeuvrent à l’écriture d’ouvrages historiques et de manuels d’histoire communs. En cela, ils vont à l’encontre des narrations nationales, qui, par définition, sont des récits « fermés ». Et si, en Russie, l’instrumentalisation de l’histoire par les pouvoirs politiques est réelle, les historiographies savantes ont plutôt tendance à converger. On le voit en ce qui concerne l’histoire du stalinisme, ou celle de l’Empire de Russie et de ses politiques nationales, deux thématiques qui ont engendré de nombreuses et excellentes études. Reste, bien sûr, le problème de leur impact, minime, sur la société. La relation entre l’histoire académique et la recherche d’une part, l’enseignement et l’usage public du passé d’autre part, est un enjeu majeur, et il le restera durablement. Toutefois, la Russie a beau être un cas exemplaire, elle n’en est pas pour autant une exception dans un espace européen traversé un peu partout par des enjeux et des tensions entre historiographie savante et usage public de l’histoire.


Korine Amacher
Historienne
Université de Genève


[1] http://www.kremlin.ru/news/10506
[2] http://www.interfax.ru/print.asp?sec=1496&id=189289
[3] http://www.interfax.ru/print.asp?sec=1496&id=189289
[4] http://kremlin.ru/transcripts/7659.
[5] http://omczo.org/
[6] Au sujet de la mémoire historique en Ukraine, cf. en particulier Andreï Portnov, Exercices avec l’histoire de l’Ukraine à la façon ukrainienne, Moscou, 2010 (ouvrage en russe).

mercredi 16 septembre 2009

La Fabrique scolaire de l’histoire Sous la direction de Laurence De Cock & Emmanuelle Picard


Préface de Suzanne Citron
Depuis la Révolution française, l’enseignement de l’histoire est associé à la construction d’une « identité nationale ». En prenant la forme d’un récit ethnocentré, l’histoire scolaire devait permettre l’intégration de tous les futurs citoyens de la République, quelles que soient leurs identités originelles, dans un ensemble politique unique.
Aujourd’hui, alors que la période est favorable à la reconnaissance des « identités plurielles », les exclus du roman national réclament l’ajustement des programmes scolaires et critiquent la fabrique scolaire de l’histoire vue comme un instrument de domination.
Le moment est propice pour interroger la manière dont l’histoire scolaire est fabriquée. De fait, l’enseignement de histoire à l’école est le produit d’une chaîne de responsabilités dont il nous faut interroger chacun des maillons : pourquoi et comment apprendre l’histoire, et quelle histoire ? Car c’est une politique du passé qui s’exprime à travers ce montage. Une politique où la question d’une histoire commune et donc de l’universalité est en jeu.
Laurence De Cock est historienne et professeure d’histoire au lycée de Nanterre. Vice-présidente du Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), elle a notamment co-publié Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France (Agone, 2008) et Mémoires et histoire à l’école de la République (Armand Colin, 2007).
Emmanuelle Picard est historienne au Service histoire de l’éducation (INRP-ENS) et membre du CVUH.
Table des matières
Un parcours singulier dans la fabrique scolaire, Préface de Suzanne Citron
Avant-propos, par Laurence De Cock

I. Programmes et prescriptions : le cadre réglementaire de la fabrique scolaire de l’histoire
I-1. Les programmes scolaires d’histoire dans l’enseignement secondaire, par Patricia Legris
I-2. Le temps dans l’enseignement de l’histoire, par Évelyne Héry

II. Quelle place pour les acteurs historiques dans l’histoire scolaire ? Des prescriptions officielles aux manuels
II-1. Entre clichés et histoire des représentations : manuels scolaires et enseignement du fait colonial, par Marie-Albane de Suremain
II-2. La fabrique scolaire de la « culture de guerre », par André Loez

III. Entre devoir de mémoire et politique de la reconnaissance, le problème des questions sensibles dans l’école républicaine
III-1. Enseignement du fait colonial et politique de la reconnaissance, par Françoise Lantheaume
III-2. Esquisse d’une histoire de l’enseignement des génocides à l’école, par Benoît Falaize


IV. Pour dépasser le roman national
IV-1. Comment on enseigne la Révolution française. Quelques questions à l’écriture scolaire de l’histoire, par Marc Deleplace
IV-1. Constructions identitaires et apprentissage d’une pensée historique. L’histoire scolaire en Suisse romande et ailleurs, par Charles Heimberg


samedi 3 mars 2007

Guerres de mémoire ou histoire : pour une vulgarisation de qualité par Claude Liauzu (Professeur à l’université Denis-Diderot Paris-VII)


le 17 février 2007
La parution d’un manuel d’histoire pour les écoles primaires de la Nouvelle-Calédonie risque de passer inaperçue dans la capitale des arts et des lettres. Pourtant, ce n’est pas un mince événement d’avoir élaboré une histoire partagée entre les diverses populations. C’est une contribution au devenir commun qu’elles ont à construire à partir d’un lourd passé.
Cela sans complaisance envers les nostalgiques du bon vieux temps de la colonisation, ni envers les pénitents battant leur repentance sur la poitrine de leurs ancêtres, ni envers ceux qui se réclament du statut éternel de victime absolue. Cela aussi sans choisir le plus petit commun dénominateur entre Kanak, caldoches, descendants de déportés et bagnards, de petits colons, de Polynésiens et asiatiques. En acceptant leur pluralité, les auteurs (dont un seul Kanak, en raison du retard scolaire légué par le passé, regrettent-ils) ne se sont pas réfugiés derrière une impossible neutralité, n’ont esquivé aucun des grands problèmes auxquels sont confrontés les enseignants du « Caillou  ».
1° Comment interpréter les siècles et millénaires antérieurs à la colonisation en refusant à la fois le mythe du « bon sauvage », ou la légende des siècles d’or, aussi bien que la justification de la colonisation par la hiérarchie des civilisations ?
2° Comment étudier une colonisation ambiguë : la domination, la violence, les massacres, la dépossession, le statut de l’indigénat, la destruction des identités, sans réduire la colonisation, qui a été une des dimensions du nationalisme et du capitalisme européens, au pillage et au meurtre ? Sans négliger les transformations - résistance, emprunts, ré-interprétations - des colonisés ?
3° Comment étudier aussi bien les Kanak que les colons et leurs relations en évitant le manichéisme des « zoos humains », ou son doublet inversé, la « reconnaissance de la nation » envers l’oeuvre des Français d’outre-mer ? Quelle a été l’histoire des colons : ni hussards de la civilisation, ni pionniers héroïques, ni bourreaux, ni boucs émissaires, mais porteurs des contradictions de la société métropolitaine et de la situation coloniale ?
Cet ouvrage est-il à classer dans la rubrique curiosa des histoires exotiques ? Oui, si l’on ignore la loi du 23 février 2005, par laquelle des élus ont prétendu imposer un enseignement du « rôle positif » de la colonisation et créé une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie (mémoire, non pas histoire, et au singulier !), sous l’autorité d’un ministre qui traite les historiens de « spécialistes auto proclamés » ou « pseudo historiens » quand ils ne partagent pas son point de vue. Oui, si l’on néglige la multiplication des initiatives municipales en faveur de mémoriaux exaltant l’Algérie française, à Montpellier - où Georges Frèche traite les historiens de «  trous du cul » -, à Perpignan, au mépris de la pluralité de la population. Oui, si l’on n’a pas encore compris que nos sociétés postcoloniales sont traversées par ces problèmes.
Ce livre est un exemple dont il faut s’inspirer pour dépasser les guerres de mémoires et l’enlisement du débat métropolitain. Les historiens de la « Nouvelle » contribuent ainsi à la diffusion des connaissances, qui est une des fonctions de notre métier. Ce n’est pas un hasard si plusieurs des auteurs ont contribué aussi au
Dictionnaire de la colonisation française (Larousse, 2007) qui a le même objectif.

Préambule des accords de Nouméa 5 mai 1998


1 - Lorsque la France prend possession de la Grande Terre, que James Cook avait dénommée "Nouvelle-Calédonie", le 24 septembre 1853, elle s’approprie un territoire selon les conditions du droit international alors reconnu par les nations d’Europe et d’Amérique, elle n’établit pas des relations de droit avec la population autochtone. Les traités passés, au cours de l’année 1854 et les années suivantes, avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux.
Or, ce Territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les Iles étaient habités par des hommes et des femmes qui ont été dénommés Kanak. Ils avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique. Leur culture et leur imaginaire s’exprimaient dans diverses formes de création.
L’identité kanak était fondée sur un lien particulier à la terre. Chaque individu, chaque clan se définissait par un rapport spécifique avec une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière, et gardait la mémoire de l’accueil d’autres familles. Les noms que la tradition donnait à chaque élément du paysage, les tabous marquant certains d’entre eux, les chemins coutumiers structuraient l’espace et les échanges.
2 - La colonisation de la Nouvelle-Calédonie s’est inscrite dans un vaste mouvement historique où les pays d’Europe ont imposé leur domination au reste du monde.

Des hommes et des femmes sont venus en grand nombre, aux XIXème et XXème siècles, convaincus d’apporter le progrès, animés par leur foi religieuse, venus contre leur gré ou cherchant une seconde chance en Nouvelle-Calédonie. Ils se sont installés et y ont fait souche. Ils ont apporté avec eux leurs idéaux, leurs connaissances, leurs espoirs, leurs ambitions, leurs illusions et leurs contradictions.
Parmi eux certains, notamment des hommes de culture, des prêtres ou des pasteurs, des médecins et des ingénieurs, des administrateurs, des militaires, des responsables politiques ont porté sur le peuple d’origine un regard différent, marqués par une plus grande compréhension ou une réelle compassion.
Les nouvelles populations sur le Territoire ont participé, dans des conditions souvent difficiles, en apportant des connaissances scientifiques et techniques, à la mise en valeur minière ou agricole et, avec l’aide de l’Etat, à l’aménagement de la Nouvelle-Calédonie. Leur détermination et leur inventivité ont permis une mise en valeur et jeté les bases du développement. La relation de la Nouvelle-Calédonie avec la métropole lointaine est demeurée longtemps marquée par la dépendance coloniale, un lien univoque, un refus de reconnaître les spécificités, dont les populations nouvelles ont aussi souffert dans leurs aspirations.
3 - Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière. Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine. Des clans ont été privés de leur nom en même temps que de leur terre. Une importante colonisation foncière a entraîné des déplacements considérables de population, dans lesquels des clans kanak ont vu leurs moyens de subsistance réduits et leurs lieux de mémoire perdus. Cette dépossession a conduit à une perte des repères identitaires.
L’organisation sociale kanak, même si elle a été reconnue dans ses principes, s’en est trouvée bouleversée. Les mouvements de population l’ont déstructurée, la méconnaissance ou des stratégies de pouvoir ont conduit trop souvent à nier les autorités légitimes et à mettre en place des autorités dépourvues de légitimité selon la coutume, ce qui a accentué le traumatisme identitaire. Simultanément, le patrimoine artistique kanak était nié ou pillé. A cette négation des éléments fondamentaux de l’identité kanak, se sont ajoutées des limitations aux libertés publiques et une absence de droits politiques, alors même que les kanak avaient payé un lourd tribut à la défense de la France, notamment lors de la première guerre mondiale.
Les kanak ont été repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait, chez un peuple fier et non dépourvu de traditions guerrières, que provoquer des révoltes, lesquelles ont suscité des répressions violentes, aggravant les ressentiments et les incompréhensions.
La colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak qu’elle a privé de son identité. Des hommes et des femmes ont perdu dans cette confrontation leur vie ou leurs raisons de vivre. De grandes souffrances en sont résultées. Il convient de faire mémoire de ces moments difficiles, de reconnaître les fautes, de restituer au peuple kanak son identité confisquée, ce qui équivaut pour lui à
une reconnaissance de sa souveraineté, préalable à la fondation d’une nouvelle souveraineté, partagée dans un destin commun.
4 - La décolonisation est le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, en permettant au peuple kanak d’établir avec la France des relations nouvelles correspondant aux réalités de notre temps.

Les communautés qui vivent sur le Territoire ont acquis par leur participation à l’édification de la Nouvelle-Calédonie une légitimité à y vivre et à continuer de contribuer à son développement. Elles sont indispensables à son équilibre social et au fonctionnement de son économie et de ses institutions sociales. Si l’accession des kanak aux responsabilités demeure insuffisante et doit être accrue par des mesures volontaristes, il n’en reste pas moins que la participation des autres communautés à la vie du Territoire lui est essentielle.
Il est aujourd’hui nécessaire de poser les bases d’une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, permettant au peuple d’origine de constituer avec les hommes et les femmes qui y vivent une communauté humaine affirmant son destin commun...