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samedi 23 janvier 2016

Les professeurs du Lycée Jean Moulin de Béziers s'adressent à R. Ménard

Le CVUH, alerté par les professeurs du lycée Jean Moulin de Béziers, relaie l'adresse publique  suivie d'une pétition qu'ils ont  faite à Robert Ménard, maire de la ville, pour protester contre les instrumentalisations réitérées de la mémoire de cette figure de la résistance. Voici leur appel. Le lien vers la pétition se trouve en bas de l'article.


Les vœux des citoyens-professeurs d’histoire et d’enseignement moral & civique, enseignant ou ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers
à
Monsieur Robert MÉNARD,
Maire de Béziers
Monsieur le Maire,


En ce début de 2016, permettez-nous, tout d’abord, de vous adresser nos vœux de bonne année. Par votre intermédiaire, nous les souhaitons aussi à tous les Biterrois.
Professeurs d’histoire-géographie et d’éducation civique, nous constatons depuis bientôt deux ans au travers des publications
du bulletin municipal ou des interventions médiatiques du premier édile de notre cité, un « certain » intérêt pour l’Histoire et le patrimoine.
En tant que professeurs et pédagogues, nous devrions nous en féliciter.
Hélas, l’instrumentalisation et le retricotage de l’Histoire à des fins strictement polémiques confinent désormais à une orientation idéologique telle qu’il nous a paru relever de notre devoir de citoyens d’exprimer publiquement notre désaccord. Précisément parce que nous sommes des professeurs profondément attachés à la rigueur de la démarche historique.
Alors, en ce début d’année 2016, permettez-nous, Monsieur le Maire, au nom de l’ensemble [1] des professeurs d’histoire-géographie du lycée Jean Moulin, de vous adresser les trois vœux qui suivent en forme de requêtes.
Le premier vœu sera celui de l’apaisement et de la sérénité.
Parce qu’« ici, c’est Béziers » et que la situation nationale est déjà suffisamment tragique, les Biterrois ont, plus que jamais, un besoin impérieux de concorde et de confiance en l’avenir. Aussi, débaptiser un nom de rue pour rouvrir des plaies et raviver de vieilles rancœurs en faisant de Béziers la vitrine de la réhabilitation de l’OAS ou créer un raccourci historique inapproprié en référence implicite à la crise des migrants « Quand les Barbares envahissaient l’empire romain [2] » ne nous paraît pas concourir à l’établissement d’un climat serein au cœur de notre cité.
De la même manière, ressusciter d’entre les morts les poilus biterrois dans un mauvais tour de spiritisme lors de la traditionnelle commémoration du 11 novembre et leur prêter une interrogation sur ce qu’ils diraient « en voyant certaines rues de nos communes où le Français doit baisser la tête ? » [3] nous paraît relever d’une utilisation pour le moins abusive et peut-être indécente de l’Histoire.
Parce qu’« Ici, c’est Béziers », ville méditerranéenne de tradition républicaine pétrie de tolérance, le deuxième vœu sera celui du rassemblement et de l’unité : rassembler plutôt que diviser.
Ainsi, tenons-nous à rappeler, Monsieur le Maire, que l’organisation de manifestations religieuses dans un espace semi-public ne s’inscrit pas dans la tradition laïque garante de cohésion sociale et protectrice des libertés. Nous savons que Mairie et École sont deux piliers fondateurs de notre République laïque ; en ce qui nous concerne, nous sommes scrupuleusement attachés au respect des obligations de réserve et de neutralité qui nous incombent sur notre lieu de travail et dans notre enseignement.
De même, se réclamer de Charles Martel - « Je veux retrouver notre France […], celle de Charles Martel » - [4], ne peut, selon nous, contribuer à renforcer l’unité des Biterrois.
Au sujet de cette dernière et bien malheureuse référence historique , il convient de rappeler qu’en son temps, ledit Charles Martel fut le plus grand spoliateur de l’Église et surtout le bourreau de notre cité qu’il mit à sac, pilla et incendia en 737 . [5]
Enfin, le troisième et dernier vœu sera pour nous le plus cher :
celui du respect de la mémoire.
Parce qu’« ici, c’est Béziers », nous devons paix, respect et déférence à la mémoire de Jean Moulin, enfant de Béziers
et unificateur de la Résistance française.
« Trop souvent, ceux qui nous attaquent se dissimulent derrière la figure de Jean MOULIN. Ces gens-là sont des faussaires » twittait le premier magistrat le 9 décembre dernier, mettant en garde ceux qui voudraient récupérer l’héritage du plus célèbre des Biterrois.
Mais quelques heures plus tard, le même jour, le premier édile poursuivait dans un autre tweet : « Dimanche, au nom de Jean MOULIN, au nom de la République, nous ferons barrage à la gauche ». [6]
Nous rappellerons, Monsieur le Maire, qu’en son temps, Jean Moulin - dont le père était professeur d’histoire à Béziers -
avait fait le choix lucide et courageux de ne pas se soumettre à une idéologie reposant sur l’exclusion, la division et la fascination malsaine pour un passé idéalisé. Homme de tolérance et de conviction, il avait su rassembler autour de lui et du général de Gaulle, les résistants de toutes obédiences et de toutes origines, refusant de transiger avec le régime collaborateur de Vichy, dictature antisémite, xénophobe, régime d’ordre et d’exclusion aux antipodes de la République et de ses valeurs.
Nous n’avons pas la prétention d’être les dépositaires de la mémoire de Jean MOULIN. Mais nous savons que si son cénotaphe se trouve au Panthéon, c’est parce qu’il était le visage de la France républicaine.
Alors, Monsieur le Maire, de grâce, précisément parce qu’ « ici, c’est Béziers », les citoyens que nous sommes, professeurs
d’histoire-géographie du lycée de votre ville qui porte cet illustre nom, font le vœu, à l’orée de cette année 2016, que vous cessiez de « torturer » la mémoire de Jean MOULIN et que vous laissiez ses mânes reposer définitivement en paix.
Recevez, Monsieur le Maire, nos meilleures salutations.






[1] Citoyens-professeurs du LPO auxquels se sont joints d’anciens citoyens-professeurs d’histoire-géographie ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers.
[2] Tweet de R. MENARD du 23/11/2015 recommandant l’article du Figaro-Histoire.
[3] Extrait du discours de M. le Maire lors de la commémoration du 11 novembre 2015 : « Ceux qui sont morts
pour sauver la France de la victoire allemande, que diraient-ils en voyant certaines rues de nos communes
où le Français doit baisser la tête ? »
[4] Extrait du discours de R. MENARD lors du meeting de Marion MARECHAL-LE PEN, à Toulon, le 1er décembre 2015. Nous faisons le vœu, Monsieur le Maire, qu’au regard du triste sort de Béziers en 737, vous cherchiez encore longtemps « la France de Charles Martel ».
[5] Henri JULIA, Histoire de Béziers, Paris, MAILLET, 1845, page 22, reprint Éditions de la Tour Gile, Péronnas, 1997
et dom Claude DEVIC et dom Joseph VAISSETTE, Histoire Générale du Languedoc, Tome 1, édition accompagnée de dissertations & notes nouvelles, Toulouse, Édouard PRIVAT, 1872, page 807.
[6] Tweet du 9/12/2015 lors du second tour des élections régionales.

mercredi 4 avril 2012

Et la France dans tout ça ? Par Suzanne Citron


Baptême de Clovis par St Rémi, parvis
de la cathédrale de Reims.

(texte lu à La Fabrique de l’histoire, France Culture, le 30/03/2012)

Tout ça c’est La Marseillaise sifflée au stade de France. C’est le mois de novembre 2005 quand des enfants, des adolescents, français pour la plupart mais le plus souvent d’ascendance immigrée, ont incendié des bâtiments construits pour les éduquer à la citoyenneté républicaine.
S’est-on vraiment interrogé sur ce symptôme, ce symbole d’un fantastique échec ? Comme si la mémoire collective avait refoulé l’interrogation.
Et la France, c’est quoi dans les programmes d’histoire de l’école et du collège, et dans la tête des élèves ? A-t-on mesuré l’écart qui pouvait exister entre le prescrit des hauteurs de la rue de Grenelle et le reçu dans les quartiers de relégation et aussi dans les autres ? A-t-on interrogé les psychiatres qui, dans les CMP, centres médico-psychologiques, entendent des adolescents en mal d’être leur dire : l’histoire j’y comprends rien.
Quel mode d’emploi du passé, pour reprendre le titre du beau livre d’Enzo Traverso ?
A l’école élémentaire. On croit que le roman national c’est fini parce que la tonalité héroïque et sentimentale n’est plus de mise. Mais les programmes reproduisent indéfiniment la configuration historiographique initiée au début de l’école républicaine pour nationaliser une France paysanne et multilingue. Aujourd’hui, au 21e siècle, après deux guerres mondiales, Vichy, la Shoah, la guerre d’Algérie, on veut toujours modeler l’imaginaire enfantin avec un récit de la nation conditionné par les codes épistémologiques, idéologiques, culturels du 19e siècle. L’histoire reste en filigrane celle d’une France hexagonale, pré-incarnée dans la Gaule, socle ontologique de l’avancée du temps. Un temps ponctué des origines à nos jours par une litanie de personnages incontournables et de séquences rituelles.
Le collège perpétue un temps conceptualisé dans la première moitié du 19e siècle quand l’histoire est devenue discipline académique. Cette périodisation eurocentrée – Antiquité, Moyen Age, Temps modernes – est le support du continuum prescrit par les instructions. C’est la base canonique de l’enchaînement des programmes de la 6e à la 3e. C’est l’enveloppe de la Raison d’Etat, qui a construit les histoires nationales sur l’exclusion des dominés, des vaincus, des autres.
Un grand débat serait-il sacrilège, mais sacrilège de quoi ? Comment gérer les mémoires en tension et en revendication dans la crise anthropologique d’un monde post industriel, post colonial, globalisé ?
Quels nouveaux outils, quelles démarches pour décoder un passé qui ait du sens, non pour les seules élites, mais pour les enfants d’une France diverse, métissée, complexe, chaotique, inégalitaire ? Comment forger un vouloir vivre ensemble, une identité collective orientée vers un projet d’avenir et de transformation ?
Un débat épistémologique et critique sur le vieux récit fétiche, sur le temps académique réifié, est-il possible sans susciter l’accusation d’assassiner l’histoire de France ?
Philippe Joutard, le maître d’œuvre du seul programme un peu novateur de l’école, celui de 2002, mis au rancart par Xavier Darcos, a lui-même reconnu la pesanteur des traditions. Comme si l’identité nationale reposait encore et toujours sur la défense d’Alésia, sur le mythique sacre de Clovis, sur l’usurpation d’Hugues Capet.
Couturer une histoire polyphonique de l’entité France dans un espace non plus gallo-centré mais mondialisé au départ, ajuster des temporalités multiples, trier des éclats du passé signifiants pour ceux qui les reçoivent, est-ce une inadmissible transgression ou l’injonction inéluctable du présent ?


dimanche 22 janvier 2012

La mémoire historique en Russie, 20 ans après la fin de l'URSS.

V.S. Izmozik, S.N. Rudnik, Istorija Rossii (Histoire de la Russie),
manuel de 11e année, Moscou, Ventana-Graf, 2009


par Korine Amacher, Historienne, Université de Genève.





(Une première version de cet article a été publiée dans le journal La Cité, Suisse romande, le 23 décembre 2011)







Dans l’espace postcommuniste, où ont eu lieu il y a vingt ans des bouleversements politiques ayant engendré la formation de nouveaux Etats, la réécriture de l’histoire est un phénomène majeur. Jusqu’à aujourd’hui, on observe une ressaisie du passé, une réinterprétation d’épisodes historiques. Le passé est convoqué tant par les élites politiques, qui, en faisant usage du passé, justifient une posture idéologique et légitiment un projet politique, que par l’espace public (intellectuels, médias, opinions publiques, historiographie), qui puise dans l’histoire ce dont il a besoin. Il est donc malaisé de discerner la part qui revient à chaque acteur dans ce processus complexe de réécriture de l’histoire. Enfin, alors qu’ailleurs, la tendance historiographique est à l’histoire « globale », « transnationale », « connectée » ou « croisée » (les termes utilisés varient en fonction des démarches, mais il s’agit à chaque fois d’une mise à distance des « grands récits » de la nation), dans les Etats qui ont émergé des ruines du communisme, les histoires nationales restent prioritaires. L’Autre (souvent l’Empire russe et l’URSS) y est décrit comme un agresseur contre lequel il a toujours fallu se défendre pour conserver son « identité nationale ».


Vingt ans après la chute des régimes communistes, l’activité reste fébrile. La réinvention, la réinterprétation de l’histoire n’est pas achevée : des figures considérées hier comme des traîtres et des ennemis du peuple occupent une place d’honneur dans les nouveaux panthéons nationaux. Des anciens monuments sont encore déplacés, d’autres sont élevés, des rues changent de nom alors que des places gardent ostensiblement leurs références de l’époque communiste.

En Russie, pays qui nous intéressera ici, ce sont les bolcheviks, perçus à l’époque soviétique comme des héros, qui ont été déboulonnés les premiers, transformés en individus fanatiques cruels et destructeurs. Cette vision négative de la « grande révolution socialiste d’Octobre » et de ses auteurs s’est répercutée sur une partie des nouveaux manuels d’histoire, publiés dès 1993. Comme l’ont montré les études de chercheurs tant russes qu’occidentaux, la Russie a redécouvert son passé tsariste et certains de ses dirigeants : Pierre le Grand, qui est perçu jusqu’à maintenant comme un tsar qui a transformé d’une main de fer la Russie en un Empire puissant et moderne, et dont on pardonne toutes les violences commises au nom de cette « modernisation », terme sur toutes les lèvres des hommes politiques de ces dernières années. Citons aussi le dernier tsar de Russie, Nicolas II, béatifié en 2000 dans une relative indifférence d’ailleurs, ce qui montre que la revalorisation du passé prérévolutionnaire réalisée durant les années 1990 était si déliée de la réalité que la société russe n’y a pas vraiment cru. En effet, difficile d’adhérer aux récits idéalisés d’une Russie tsariste qui marchait au début du 20e siècle vers le progrès de type occidental, comme était censée le faire la Russie de Eltsine, alors que la population se débattait dans une crise économique et sociale profonde et qu’une minorité s’accaparait les richesses du pays.

En Russie, le processus de réécriture de l’histoire n’a pas été linéaire. Il est complexe, inapaisé. Et surtout inachevé. S’y livre ce que certains appellent une « concurrence des mémoires ». Les grandes figures politiques (surtout autoritaires) du tsarisme sont réhabilitées, mais de nombreuses rues portent encore les noms des chefs des grandes révoltes cosaques qui ont fait trembler l’édifice impérial, ainsi que ceux des révolutionnaires qui ont lutté contre le tsarisme. En février 2011, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition du servage en Russie, Dimitri Medvedev s’est affiché comme le continuateur d’Alexandre II, le tsar réformateur dont l’interprétation a toujours été ambivalente en Russie et sur lequel il a prononcé un discours dithyrambique : « aujourd’hui, nous tentons de développer nos institutions démocratiques, qui sont loin d’être parfaites. Nous tentons de transformer notre économie, nous changeons notre système politique. Au fond, nous continuons de suivre la voie qui a été tracée il y a un siècle et demi. J’aimerais attirer votre attention sur le fait que ce ne sont ni les fantaisies au sujet d’une voie particulière pour notre pays, ni l’expérimentation soviétique qui se sont avérées viables, mais le projet de développement normal et humain conçu par Alexandre II. En fin de compte, à l’échelle historique, c’est lui qui a eu raison, non pas Nicolas Ier ni Staline non plus »[1]. Pourtant, en prononçant son discours, Medvedev oubliait que dans certaines villes de Russie, des rues centrales portent encore les noms des terroristes qui ont assassiné le tsar en 1881. Ainsi, à Tver, une des grandes rues du centre de la ville s’appelle Jeliabov, nom du révolutionnaire responsable de l’attentat.

Les figures historiques qui résistent le mieux en Russie sont celles de l’époque impériale ou soviétique (l’idéologie n’a plus guère d’importance) qui évoquent la puissance, la gloire et la force : militaire, politique ou technique. Le meilleur exemple d’un héros universel est celui de Iouri Gagarine, le premier homme à avoir réalisé un vol dans l’espace en 1961. De l’époque soviétique à l’époque actuelle, pas un manuel d’histoire sans Gagarine, pas une ville sans rue, monument ou place Gagarine. Il incarne les forces et les réussites de l’URSS, et il est un héros tant officiel que populaire (sa mort tragique à 34 ans en 1968 n’est pas étrangère à ce phénomène). Surtout, Gagarine ne suscite aucune polémique. Il n’est pas lié à la Seconde guerre mondiale, dont la mémoire divise et ramène à Staline. Il est un héros pur, politiquement neutre, incarnation de qualités admirables, acceptables pour tous. En mai 2011, la Douma de Moscou a même évoqué la possibilité que la monumentale statue de Gagarine, qui orne depuis 1980 la place du même nom, soit déplacée à la place Loubianka au centre de Moscou, là où siège le bâtiment du KGB. Là où, jusqu’en 1991, s’élevait le monument de Félix Dzerjinski, fondateur de la police politique de l’Etat bolchevique dont le portrait orne encore de nombreux bureaux du FSB. Finalement, il a été décidé de laisser le cosmonaute là où il est. Un des arguments invoqués était le fait que déplacer Gagarine devant le siège du KGB allait, nolens volens, l’impliquer dans les débats qui divisent douloureusement la société. Il aurait en quelque sorte perdu sa pureté, ce que personne ne voulait. La mémoire « sombre » du KGB allait « jeter une ombre » sur celle du premier cosmonaute : « que viendrait faire Gagarine sur la place Loubianka ? Est-il coupable de quelque chose ?! s’est même exclamée en riant une passante moscovite interrogée. Un autre passant a expliqué que Gagarine « n’était pas un homme du KGB, il n’a donc rien à faire à la Loubianka »[2].

Le centre de la place Loubianka est donc resté vide, même si une partie des Moscovites interrogés ont souligné qu’ils verraient positivement le retour du « Félix de Fer » sur cette place qui portait autrefois son nom. Ce qui provoque à chaque discussion à ce sujet des réactions scandalisées dans les milieux proches de l’association Memorial, qui lutte pour la mémoire des victimes des répressions du régime soviétique : « nous sommes fermement opposés au retour du ‘Félix de Fer’ », s’est exprimé Arseni Roginski, président de l’association. « Les personnes qui ont collaboré à l’organisation de la terreur n’ont pas à être célébrées dans l’espace public »[3]. Les sympathisants de Memorial, eux, se réunissent chaque année autour de la pierre de Solovki érigée en face de l’écrasant édifice du KGB. Mais ce premier monument aux victimes des répressions à avoir été érigé dans la capitale (en 1990) ne peut faire concurrence au KGB : trop modeste, elle est reléguée dans un petit square qui jouxte la place Loubianka, à l’abri des regards. En cela, elle symbolise fort bien la place octroyée en Russie à la mémoire des répressions.

Quant à Staline, il reste pour un grand nombre de citoyens russes le plus grand héros national, même si aucune réhabilitation officielle n’a lieu, malgré les signaux relevés par les observateurs (publication de manuels d’histoire qui justifient la politique de Staline, rétablissement de la phrase à son honneur dans une station de métro de Moscou, apparition de « stalinobus » lors des commémorations de la Victoire, etc.). Dimitri Medvedev a souligné dans plusieurs discours qu’il n’y avait pas, en Russie, de retour au stalinisme ou à certaines de ses valeurs, et que les répressions staliniennes constituaient une des plus grandes tragédies de l’histoire de la Russie. Surtout, dans un entretien en mai 2010, le président a souligné qu’il s’agissait d’un point de vue officiel. Telle est « l’idéologie de l’État, et mon avis en tant que Président de la Fédération de Russie ». Les individus ont certes le droit d’aimer ou de haïr Staline, a-t-il évoqué. Toutefois, ces « appréciations personnelles ne doivent pas influencer le point de vue de l’État »[4].

Staline est même parfois ostensiblement et étrangement absent. Ainsi, dans les écoles de Moscou, le premier cours de l’année 2009-2010 devait être consacré au thème de la Victoire, de même que le premier cours de 2010-2011, mais cette fois entendu comme les « grandes victoires du peuple russe ». Pour les aider, les enseignants avaient des recommandations méthodiques du département de l’Instruction de Moscou : la leçon, y lit-on, « doit amener les écoliers à la conclusion que la Russie a une histoire glorieuse, que les Russes peuvent en être fiers et se représenter comme un peuple-vainqueur »[5]. Or dans les 192 pages de recommandations de l’année 2009-2010, le nom de Staline n’apparaît que trois fois : une fois aux côtés de Churchill et Roosevelt, une autre fois lorsqu’est cité le discours prononcé par Staline à la radio le 3 juillet 1941, et une troisième fois lorsque il est question du grand concours organisé en décembre 2008 pour choisir le héros national de la Russie et qui avait vu Staline obtenir la troisième place. Certes, l’absence de Staline dans ce document souligne avant tout un malaise, et il a pu sembler plus simple aux auteurs d’éluder le problème plutôt que de l’affronter. Les enseignants auront donc pu donner un cours sur la Victoire aux écoliers sans aborder le rôle de Staline durant la guerre.

C’est au demeurant la mémoire de la « grande guerre patriotique » qui est au centre des désaccords entre la Russie et ses voisins. Des pays qui avaient auparavant une vision commune (imposée par Moscou) de la Victoire se divisent désormais violemment. Parfois, c’est à l’intérieur d’un même pays que les différentes mémoires de la guerre s’entrechoquent, que les interprétations divergent. Ainsi, en Galicie, une région d’Ukraine qui a longtemps été sous influence polonaise et qui a été annexée à l’Ukraine soviétique en 1939, les statues de Lénine ont été remplacées par celles des dirigeants de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). La résistance « nationale » à l’occupation tant soviétique que nazie y est mise en avant, alors que d’autres faits, moins glorieux, notamment les crimes de guerre commis à l’encontre des populations polonaise et juive, sont « oubliés ». C’est pourquoi tant en Pologne que dans les régions d’Ukraine dont l’histoire s’est faite dans le giron de la Russie puis de l’URSS (et où les statues de Lénine n’ont en revanche pas disparu), les dirigeants nationalistes ukrainiens, élevés au rang de véritables héros en Galicie, sont perçus de façon négative[6].

C’est devenu un lieu commun que d’affirmer l’importance de la construction d’une mémoire historique partagée, afin que le passé devienne réellement le passé. Des historiens, en Russie, tentent de le faire, parfois sous l’égide d’Instituts académiques ouverts à ces démarches historiographiques, parfois de façon indépendante. Des commissions d’historiens, russes, polonais, ukrainiens, oeuvrent à l’écriture d’ouvrages historiques et de manuels d’histoire communs. En cela, ils vont à l’encontre des narrations nationales, qui, par définition, sont des récits « fermés ». Et si, en Russie, l’instrumentalisation de l’histoire par les pouvoirs politiques est réelle, les historiographies savantes ont plutôt tendance à converger. On le voit en ce qui concerne l’histoire du stalinisme, ou celle de l’Empire de Russie et de ses politiques nationales, deux thématiques qui ont engendré de nombreuses et excellentes études. Reste, bien sûr, le problème de leur impact, minime, sur la société. La relation entre l’histoire académique et la recherche d’une part, l’enseignement et l’usage public du passé d’autre part, est un enjeu majeur, et il le restera durablement. Toutefois, la Russie a beau être un cas exemplaire, elle n’en est pas pour autant une exception dans un espace européen traversé un peu partout par des enjeux et des tensions entre historiographie savante et usage public de l’histoire.


Korine Amacher
Historienne
Université de Genève


[1] http://www.kremlin.ru/news/10506
[2] http://www.interfax.ru/print.asp?sec=1496&id=189289
[3] http://www.interfax.ru/print.asp?sec=1496&id=189289
[4] http://kremlin.ru/transcripts/7659.
[5] http://omczo.org/
[6] Au sujet de la mémoire historique en Ukraine, cf. en particulier Andreï Portnov, Exercices avec l’histoire de l’Ukraine à la façon ukrainienne, Moscou, 2010 (ouvrage en russe).

vendredi 24 septembre 2010

Virer l’Afrique de l’histoire de France, il paraît que C dans l’air du temps par Laurence De Cock, Suzanne Citron et Jean-Pierre Chrétien



Les nouveaux programmes d’histoire de 5ème introduisent l’histoire des royaumes médiévaux africains. Certains s’indignent que l’on puisse substituer aux grandes figures héroïques françaises la vulgaire étude de mondes lointains…
L’affaire commence par une déclaration d’intention qui fleure bon les plumiers et les pages jaunies de l’école de la troisième république : « Pour promouvoir et défendre l’Histoire de France et son enseignement dans l’Instruction Publique », laquelle instruction publique n’existe plus depuis 1932. Ringard ? point du tout, c’est sur Facebook, c’est du vrai débat de réseau social, c’est du sérieux (1). Car il y est question de défendre la vraie France, celle de nos ancêtres, celle de nos héros, la France qu’on aimerait que nos enfants (ré)apprennent à aimer. La France des livres d’histoire de papi et mamie, belle, éternelle, fécondée par Clovis qui lui a donné son nom, magnifiée sous Louis XIV, et sublimée par Napoléon. Et cette histoire là est aujourd’hui malmenée, violentée par les programmes scolaires de collège qui préfèrent les empires médiévaux africains (Songhaï et Monomotapa) à nos grandes figures totémiques, lesquelles ont été, du coup, capturées par le front national. Si vous êtes convaincus par la pertinence de l’argumentation, il y a une pétition à signer.
Bien-sûr, on connaît la rengaine de ces missionnaires de l’identité nationale, on l’a suffisamment désossée ces derniers temps. Et le discours est tellement grotesque qu’en cette rentrée scolaire déjà suffisamment compliquée, on n’avait guère plus de quelques secondes à perdre à pester contre ces pitreries. Mais c’était sans compter sur l’acuité de la presse qui perd rarement une occasion de s’engouffrer dans la brèche d’une possible et énième polémique sur « l’enseignement en France qui fout le camp, c’est comme tout ma bonne dame ». A commencer par Le Figaro qui part donc interroger le docteur de l’âme blessée de la France, Max Gallo (2), lequel trouve que « l’enfer est pavé de bonnes intentions » et craint le « zapping ». Mazette. Ce n’est donc pas Bénin (pardon pour le jeu de mot, c’est cette mode africaine, que voulez-vous).

Il est vrai que le véritable instigateur de la campagne pour l’hexagonalisation des programmes de collège est pugnace. Dimitri Casali est présenté successivement comme historien, spécialiste de la révolution, puis de Napoléon, puis de l’immigration, puis un peu enseignant tout de même, « en ZEP » bien entendu. Autant dire qu’il s’y connaît en drapeau bleu blanc rouge bafoué. Dans sa pétition pour le rétablissement de Louis XIV et Napoléon 1er (lesquels n’ont jamais disparu des programmes) , il fait montre de tous ses talents de polémiste historien polyvalent. A commencer par la référence obligée à Marc Bloch et à sa célèbre citation désormais tronquée à tout va qui, en version « casaliste » donne ceci : « Ceux qui ne frissonnent pas à l’évocation du baptême de Clovis et de la fête de la Fédération de 1790 ne comprendront jamais l’histoire de la France » tandis que la citation originale est la suivante : "Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France , ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération." Nom de Dieu, mais où est donc passé Clovis ? 
Certes, sortie de son contexte, à la manière de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, l’affirmation peut venir valider les prétentions nationalistes les plus primaires. Mais comme le rappelle Gérard Noiriel (3), loin de la perspective du consensus national, Marc Bloch, dans L’étrange défaite, se fait le défenseur d’un libre et nécessaire combat des « philosophies sociales contraires ». Il déplore ainsi que les élites n’aient pas su forger des fêtes populaires susceptibles de mobiliser le peuple autour d’idéaux démocratiques. On est loin de l’apostolat national. Dans le même ouvrage, Marc Bloch écrivait d’ailleurs : "Je ne crois nullement plus difficile d’intéresser un enfant aux vicissitudes d’une technique, voire aux apparentes étrangetés d’une civilisation ancienne ou lointaine, qu’à un changement de ministère".




Mais ce n’est pas l’avis des invités du lundi 6 septembre de l’émission C dans l’air sur France 5, avec au casting : 


- Le représentant de l’institution : Laurent Wirth, Doyen des Inspecteur généraux d’histoire et géographie



- L’historien chercheur habitué du plateau de la chaîne : Fabrice d’Almeida



- L’historien amateur auteur d’une « Histoire de France pour les nuls » : Jean-Joseph Julaud



- L’historien polyvalent polémiste en croisade : Dimitri Casali



- Le présentateur novice, autoproclamé porte parole des Français d’en bas qui ne connaissent rien à l’enseignement de l’histoire et à qui il faut parler simplement et pas comme des spécialistes s’il vous plaît : Thierry Guerrier.


Le dispositif a donné lieu à une bien belle expérience de surdité partagée. Autour de joutes profondes et animées que l’on pourrait résumer ainsi :
- Louis XIV n’est pas au programme / Si il y est / Napoléon III a disparu des programmes ?/ Non c’est Napoléon 1er/ Qui n’a pas disparu, regardez les programmes / Regardez moi dans les yeux et dites moi que Clovis n’a pas disparu des programmes / moment de frisson / alors alors ? /Et Charles Martel, hein, il est dans les programmes ? / Non, il n’y est pas /Ben voilà. Sourire de satisfaction béate/ et tout ça parce que Christiane Taubira, en 2001, avec les « Indigènes de la République » (ils se sont créés 4 ans plus tard !) a fait une loi qui ne concerne que la traite africaine…

Précisant bien qu’on ne peut pas l’accuser de conservatisme car il a écrit un livre sur « ces immigrés qui ont fait la France », Dimitri Casali y lance un cri d’alarme : si les jeunes croient aujourd’hui que le drapeau bleu blanc rouge est celui du Front national, c’est parce qu’ils ne peuvent plus s’identifier au panthéon républicain et nourrir le désir de se mettre au service de la grandeur nationale. Dans ce cas, l’urgence n’est certainement pas d’aller promener ses neurones dans la brousse africaine. Thierry Guerrier relance parfois le débat pour comprendre – car il VEUT comprendre- et bigre, par deux fois, lance la question brûlante : Serait-ce parce qu’il y a des enfants issus de l’immigration dans les classes ? Question évincée, contournée, où on comprendra que le petit Mohamed ou le petit Mamadou ont quand même le droit de rêver : le petit Corse Buonaparte ne fut-il pas un modèle « d’intégration réussie » !? Ils peuvent aussi rêver de se faire baptiser à Reims, comme Clovis, avant de repousser Charles Martel à Poitiers…




On peut certes discuter des modalités de l’intégration de l’histoire africaine dans le récit scolaire et dans ces nouveaux programmes. Est-ce un hasard, par exemple, si dans cette polémique ridicule, on a évité soigneusement de citer l’empire du Mali (qui figure aussi dans le nouveau programme et qui risquait d’être mieux connu des auditeurs) et si on s’est empêtré à plaisir dans le Monomotapa célébré par La Fontaine sans jamais citer les fortifications de Zimbabwe ? Mieux vaut peut-être, pour l’Afrique, parler de ce que l’on ignore, du plus « exotique », et « oublier », dans les deux cas (pays du Sahel et pays du Zambèze) que l’or qui en provenait fut durant des siècles un des supports essentiels du commerce international, de la Méditerranée à l’océan Indien. Pour le dire plus clairement, « oublier » que, sans l’or africain, on ne peut comprendre l’économie de l’Occident médiéval. Maurice Lombard l’avait déjà expliqué dans les Annales il y a un demi-siècle… Mais il parait, a-t-on entendu dans la bouche de M. Casali, que l’histoire des Annales est une affaire d’intellos révolue et que le bon peuple de France doit enfin bénéficier d’un retour enchanté aux images d’Epinal de nos grands-parents. C’ dans l’air le revival lavissien. Et vraiment, il est navrant de tendre un porte-voix à ceux qui, de concert avec notre président, pensent encore que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » (4).… de France ?



Laurence De Cock, professeure d’histoire-géographie au lycée Joliot Curie de Nanterre
Suzanne Citron, historienne
Jean-Pierre Chrétien, historien africaniste.


Tous trois sont membres du CVUH : comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.


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Notes :

(3) « Marc Bloch » notice de Gérard Noiriel dans Laurence De Cock et alii, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.
(4) Nicolas Sarkozy, discours de Dakar, 26 juillet 2007. Voir Jean-Pierre Chrétien et al., L’ Afrique de Sarkozy. Un déni d’histoire, Karthala, 2008

vendredi 23 janvier 2009

Les historiens de la Russie face au passé stalinien par Korine Amacher


[Article paru dans Le Temps du 22 décembre 2008]
En Russie, deux nouveaux manuels scolaires d’histoire russe consacrés aux années 1900-1940 et 1945-2007 et destinés aux enseignants suscitent une forte inquiétude et une importante polémique dans le milieu des historiens. Vraisemblablement, rien n’aurait pris tant d’ampleur si ces manuels ne représentaient que quelques manuels de plus parmi tout ceux actuellement disponibles dans les librairies russes, et s’ils ne faisaient pas partie d’un important projet d’élaboration de nouveaux standards d’éducation au niveau fédéral.
Dans un article récent, Alexandre Danilov, l’auteur du premier manuel, et Alexandre Filippov, à qui l’on doit le second, affirment que la « mission de l’histoire » est d’inculquer au futur citoyen russe une « charge positive » à l’égard de son pays. Les historiens ne doivent pas dépeindre le passé comme une longue liste de crimes, auquel cas l’histoire mènera la jeune génération à la « névrose ». Les cours d’histoire doivent apprendre à l’écolier à « aimer sa Patrie ». Cette mission n’en contredit pas une autre, affirment-ils : dire la vérité. C’est pourquoi il faut évoquer les répressions staliniennes, car ces événements ont été conservés dans la mémoire populaire. Toutefois, ajoutent-ils, si dans la mémoire populaire est également resté que Staline a réalisé « plus de bien que de mal », l’historien doit aussi le dire.
Comment alors évoquer les aspects positifs et négatifs du stalinisme ? Par une analyse « rationnelle » des événements, expliquent les deux historiens, laquelle ne se contente pas de « communiquer des faits », mais dévoile leur « logique ».
L’époque stalinienne est donc décrite dans ces manuels comme une période de « modernisation ». L’URSS, véritable « forteresse assiégée », aurait été constamment soumise au danger d’une agression extérieure. La modernisation a donc dû se réaliser dans un délai extrêmement court et dans un contexte international hostile, selon un « système politique mobilisateur », lorsque « les tâches qui se posent à la société » sont formulées par « l’élite politique », laquelle, en raison des contradictions « entre les objectifs fixés et les capacités de la population à les atteindre », doit pour les résoudre utiliser la « violence et la contrainte ».
Pour Danilov, après l’ « échec » de la politique économique des années 1920, la collectivisation des terres initiée dès la fin des années 1920 était la seule alternative pour fournir les ressources nécessaires au développement économique. Quant à la famine des années 1932-1933, elle ne fut, écrit-il, ni organisée, ni dirigée contre un groupe social déterminé, mais résulterait des conditions climatiques et de l’inachèvement du processus de collectivisation. De même, l’industrialisation forcée a transformé le pays en un puissant complexe militaro-industriel, grâce à quoi le pays put garantir sa souveraineté lors de la Seconde Guerre mondiale. Une des raisons principales de la Terreur de 1937-1938, explique-t-il, aurait été l’opposition à cette « modernisation forcée » et la crainte de Staline d’une déstabilisation politique au sein du parti. Après 1938, un autre type de terreur s’installe, mais toujours au service du développement industriel. La terreur « devient un instrument pragmatique de résolution des problèmes de l’économie nationale », les camps de travail une importante aide à l’industrialisation du pays. Certes, écrit Danilov, le prix humain pour l’accomplissement des « tâches grandioses » fut élevé, mais, afin d’éviter les « spéculations » sur le thème des répressions, il suggère de ne prendre en compte dans le calcul des victimes que les personnes condamnées à mort et fusillées. Ce qui revient à laisser de côté toutes les personnes condamnées à des années de goulag, mortes d’épuisement, de faim, de mauvais traitement…

En tout les cas, insiste Danilov, il est important d’expliquer aux écoliers que Staline a agi « dans une situation historique concrète », de façon « rationnelle », comme un dirigeant dont le but est la transformation de son pays menacé par une guerre en un Etat industriel centralisé. Et, conclut l’historien, en « combinant la contrainte et la stimulation morale, en utilisant la menace et l’enthousiasme », le pouvoir a globalement résolu les problèmes qui se posaient au pays à la fin des années 1920.


C’est le même principe explicatif qui guide Filippov. Le pays est victorieux, puissant, il a « libéré » les territoires de l’Europe de l’Est, a vaincu le « Mal absolu ». Le « développement forcé des années 1930-1940 a transformé l’URSS en un puissant Etat industriel, capable de vaincre l’Allemagne, géant industriel de l’Europe ». Toutefois, dans le contexte de la Guerre froide, alors que l’économie du pays était détruite, il a été impossible de « relâcher » le rythme. A nouveau, grâce aux sacrifices de la population et au système de mobilisation des masses, affirme l’auteur, l’URSS retrouve sa puissance économique d’avant la guerre. Et la mort de Staline marque selon lui la fin de la « progression vers les hauteurs économiques et sociales » et de la période de « mobilisation totale des forces nationales ». « C’est précisément durant la période stalinienne que le territoire du pays a été le plus large, atteignant même les frontières de l’ancien empire russe (et à certains endroits, les surpassant) ». Et Filippov relie la politique de Staline à celle de deux de ses prédécesseurs sur l’ « Olympe du pouvoir russe » : Ivan le Terrible et Pierre le Grand, lesquels ont aussi, écrit-il, renforcé la formation étatique russe, à l’aide d’un système autoritaire fortement centralisé. Avec, là aussi, ajoute-t-il néanmoins, les « inévitables » « déformations » qui accompagnent toute centralisation et modernisation forcées.

C’est dans cette atmosphère de « reconstitution » du passé stalinien, où la raison d’Etat est placée au-dessus de toute autre considération, qu’a eu lieu à Moscou en décembre une Conférence internationale sur l’histoire du stalinisme, co-organisée par plusieurs organismes, dont les Archives de la Fédération de Russie, la maison d’Editions ROSSPEN et l’association Memorial, et qui a réuni une centaine de participants.


De l’avis général, la seule chose que les historiens peuvent faire pour contrer cette vision « modernisatrice » du stalinisme, c’est de continuer à publier des études scientifiques dans lesquelles le stalinisme est dépeint tel qu’il fut vraiment. Et les chiffres, rappelés par Oleg Khlevniouk, un des spécialistes les plus réputés de l’époque stalinienne, continuent de faire froid dans le dos : environ 50 millions de personnes ont été soumises à des répressions entre 1930 et 1953. Khlevniouk a en outre insisté sur le caractère organisé des répressions, fortement contrôlées par le pouvoir, qui déterminait des quotas d’arrestations et d’exécutions.
La famine de 1932-1933, ont rappelé les historiens, a été le fruit de la politique de répression de Staline et de son entourage, et visait à « briser » l’opposition de la paysannerie à la collectivisation. Enfin, les chercheurs mettent sérieusement en doute l’affirmation de l’efficacité et de la réussite du système stalinien, et réfutent ainsi la justification historique des méthodes staliniennes comme solution à la « modernisation » du pays.
Toutefois, nombreux ont été les participants à regretter le peu d’influence des conclusions des scientifiques au sein de la société russe. Et comme l’explique l’historien Arseni Roginski, président de l’Association Memorial, si mémoire des répressions staliniennes il y a, il s’agit de celle des victimes, et non des bourreaux. Jusqu’à aujourd’hui, aucun acte juridique en Russie ne qualifie de criminelle la terreur stalinienne. Deux lignes dans la Constitution de 1991 sur la réhabilitation des victimes ne suffisent pas.

Mais les choses sont complexes. La particularité des répressions staliniennes brouille la limite entre le « bien » et le « mal », le bourreau devenant souvent lui-même une victime quelques mois plus tard. À la différence du nazisme, explique Roginski, « nous avons principalement tué ‘les nôtres’, et la conscience refuse d’accepter ce fait ». Cette « impossibilité de se séparer du mal » constitue une des raisons du refoulement de la mémoire de la terreur stalinienne. Or, dans ce mécanisme, le rôle de l’élite politique a été fondamental, ajoute-t-il, il a commencé au milieu des années 1990, lorsque le pouvoir a voulu combler son déficit de légitimité en allant la chercher dans le passé. Elle a tout d’abord « oublié » l’époque soviétique, la société russe des années de la perestroïka étant trop « anti-stalinienne ». La Russie post-soviétique devint ainsi l’héritière de la Grande Russie. Or, comme l’explique encore Roginski, la mémoire de l’époque stalinienne s’est peu à peu confondue avec l’image de la « Grande Russie », tant il était impossible de faire abstraction d’une époque de plus de 70 ans. Le gouvernement du président Poutine a utilisé cette « disponibilité » de reconstruction du passé dans une société russe en quête d’identité. Roginski souligne qu’il ne s’agissait pas d’une réhabilitation de Staline, mais d’une vision d’un grand pays, qui avait toujours su rester puissant et vaincre toutes les adversités. Cette image était nécessaire pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat. Toutefois, d’une façon larvée, sur ce fond de « grande puissance » entourée « d’ennemis » est venu se greffer « le profil moustachu du grand guide », explique-t-il. Deux images de l’époque de Staline se concurrençaient désormais. D’un côté la terreur et les crimes, de l’autre la Victoire sur le « Mal », les réussites, la raison de l’Etat et la puissance nucléaire. Or, comment concilier des mémoires antagonistes, s’interroge Roginski ? C’est ainsi, continue-t-il, que la mémoire de la terreur a lentement cédé la place à la mémoire de la Victoire, « sans la mémoire du prix de la victoire », la terreur a été reléguée « à la périphérie de la conscience de masse ». 



Tous les sondages réalisés montrent que pour plus de 50% de la population, Staline est désormais considéré comme un personnage positif. Un grand concours a eu lieu en Russie, relayé par la télévision et Internet. Il s’agissait de choisir le « héros » national de l’année 2008. Staline a obtenu la troisième place, derrière le prince Alexandre Nevski, victorieux des Suédois en 1240 et des chevaliers teutoniques en 1242, et Piotr Stolypine, qui fut le Premier ministre énergique et autoritaire du dernier tsar Nicolas II. Oleg Khlevniouk a rappelé dans une interview que nombre de ceux qui votent aujourd’hui pour Staline n’ont pas en tête sa politique réelle, mais l’image d’un Staline mythique. Si on leur demandait s’ils seraient d’accord de vivre dans une société où règne un état de terreur incessante, soumis au risque constant d’une arrestation et d’une condamnation à mort, le résultat des sondages serait, dit-il, fort différent.



Korine Amacher (Fonds National Suisse pour la recherche scientifique)


Docteur en lettres, ses domaines de recherche portent sur l’histoire russe au 19e et au début du 20e siècles, plus particulièrement les mouvements révolutionnaires, l’historiographie, ainsi que sur les usages du passé dans la Russie actuelle.

mercredi 15 octobre 2008

Réforme du lycée : l’histoire et la mémoire en option ? Par le CVUH

Le Journal du dimanche du 5 octobre 2008 a annoncé une inquiétante nouvelle : dans la réforme prévue du lycée, et coordonnée par le Recteur Gaudemar, l’histoire-géographie disparaîtrait du tronc commun des programmes de Première et en Terminale. En sommes-nous aujourd’hui au stade de la simple rumeur ou de l’effet d’annonce quasi officiel ? Quelle que soit la réponse, cette idée est à prendre au sérieux, notamment dans le contexte général d’une particulière sensibilité de l’opinion publique aux questions d’enseignement, et face à cette multiplication d’usages publics de l’histoire qui saturent les débats sociaux et politiques. Que l’on songe seulement à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy et à ses références quasi compulsives à l’histoire de France ; au futur musée d’histoire de France qui se profile aux Invalides ; aux différentes pratiques gouvernementales qui instrumentalisent le passé comme lecture de la lettre de Guy Môquet dans les lycées.

Peut-être serait-ce dans le contexte plus précis d’une modification en profondeur de la formation des enseignants que l’on pourrait chercher des clés d’analyse de cette annonce. Que l’on se souvienne...
Dans un premier temps, les IUFM sont déclarés supprimés. Dans un second temps s’ouvre une curieuse période où l’on voit des universités chargées à la hâte d’inventer des formations pour des concours qui ne sont pas encore définis. Dans un troisième temps, on « découvre » que la soi-disant disparition des IUFM (en fait intégrés dans les Universités) a masqué la disparition de stages de formation comme le rappelait Antoine Prost dans le « Libération des historiens ».
Instruits de cette expérience, nous savons donc que cette annonce est le prélude à des réformes de grande envergure. Pour l’instant nous dit-on, rien n’est encore décidé, mais la vigilance est de mise : les enseignant(e)s ne peuvent rester coi(te)s devant les pauvres ruses éventées de la communication. Que l’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’une réaction corporatiste de défense de la discipline comme si le statu quo ne posait aucun problème. Nous insérons d’abord notre protestation dans une critique d’ensemble des méthodes du Ministre : décisions à la hussarde, absence de réflexion sur les objectifs de l’éducation publique dans la réalité complexe de la société d’aujourd’hui, incohérence d’une « réforme » du lycée après celle de l’école en laissant de côté le maillon le plus sensible et le plus essentiel, le collège.
Certes, l’histoire n’est pas une explication naïve du présent. Mais l’acquisition d’une conscience historique participe de la mission essentielle de l’école, celle de la préparation à la responsabilité à assumer dans la société de demain. Installer les adolescents dans l’ignorance du passé et de ses enjeux, c’est enfreindre l’acquisition de capacités critiques et les condamner à terme à une sérieuse atrophie de leur conscience politique. En effet, si l’enseignement de l’histoire devient optionnel, on interdit à certains élèves tout accès à la connaissance d’une histoire toujours à découvrir et dont l’interprétation ne cesse d’être revisitée. L’appréhension du passé permet à tout individu d’être en capacité de se situer dans le présent, de devenir un acteur de l’avenir. Si on laisse s’installer les confusions, les brouillages entre passé et présent, alors les discours politiques pourront, sans contrôle, user et mésuser de l’histoire. Le passé sera mis au service des discours de vérité, et le débat démocratique qui repose sur la mobilisation d’outils critiques se verra réduit à de simples joutes d’opinions, en apparence contradictoires, en réalité stériles et purement consensuelles. L’histoire n’est pas simplement une discipline, elle aide à saisir les impasses dans lesquelles nous sommes plongées. Que l’on songe à la crise financière actuelle, comment la comprendre désormais sans remonter à la genèse du capitalisme ? Autre exemple, comment rendre intelligible une formule aussi chargée de sens telle que “la démocratie participative” sans l’inscrire dans le temps ? Devrons-nous nous contenter des déclarations de quelques candidat(e)s , en quête de notoriété ?

Quel que soit le stade de la réforme annoncée, et sans défendre forcément les filières traditionnelles, nous demandons donc que la question de la mémoire collective, celle du poids du passé et notamment des héritages du 20ème siècle sur les problèmes d’aujourd’hui figurent explicitement dans le cahier des charges de l’éducation de tous les adolescents français du 21è siècle.



Que voulons-nous pour nos enfants ? La question est large, et l’enjeu est très lourd car l’enseignement de l’histoire concerne autant les enseignants et les chercheurs, que l’ensemble des citoyens. Ne prêtons pas le flanc à la lancinante critique de n’être que des « lobbies disciplinaires », mais exprimons la volonté de faire exister et perdurer dans ce pays une intelligence collective.


Par le CVUH

lundi 19 mai 2008

La mémoire courte de Nicolas Sarkozy : A propos de l’enseignement de l’histoire de l’esclavage par Sébastien Ledoux


Du Journal du Dimanche à Libération, en passant par Le MondeLe Figaro ou le Nouvel Observateur, la plupart des médias ont repris dans leur titre « l’annonce » du président Sarkozy faite le 10 mai, à l’occasion de la Journée de commémoration de l’esclavage : « Sarkozy : l’esclavage enseigné à l’école » (JDD), « L’histoire de l’esclavage sera enseignée au primaire » (Le monde), « Abolition de l’esclavage : Sarkozy : "cette histoire doit être enseignée à l’école" » (TF1), « L’esclavage enseigné en primaire dès la rentrée » (Nouvel Observateur), « La traite des Noirs enseignée en primaire, annonce Sarkozy » (Libération), « L’histoire de l’esclavage enseignée en primaire » (Le Figaro).
Et pourtant, derrière ces annonces en fanfare faites au nom de la mémoire… l’oubli.

Oubliés les dizaines de milliers d’enseignants qui enseignent l’esclavage depuis plusieurs années ; niés les programmes de 2002 du primaire, qui eux ont officiellement introduit cette page de notre histoire comme jamais auparavant ; nié l’effort entrepris par les éditeurs des manuels tant du primaire que du secondaire pour transmettre cet épisode à nos élèves ; méprisé le travail de deux années de la commission des programmes du collège qui vient de proposer pour la première fois les traites et l’esclavage comme un thème d’histoire à part entière en classe de 4e.


Comme le rappelait Chris Marker il y a quelques temps déjà, notre époque vit sans cesse de cette « immémoire collective » que l’actualité construit chaque jour. Le président Sarkozy participe activement à cette entreprise en se forgeant l’image du héros national ouvrant une nouvelle page de l’histoire de France…et les médias suivent en cœur cette mascarade, au mépris d’un patient et rigoureux travail mené depuis maintenant plusieurs années. Avec la loi Taubira de 2001, puis les polémiques de 2005 autour du rôle positif de la colonisation, une véritable réflexion a été amorcée sur la transmission pédagogique de l’esclavage à l’école. Cette réflexion s’est concrétisée et nourrie au travers de l’écriture des programmes de l’enseignement primaire et secondaire, et des manuels scolaires. De plus en plus de projets abordant cette histoire ont été réalisés dans de nombreuses académies de France, notamment à Nantes, Bordeaux, Rouen. Le monde scolaire dans son ensemble, en particulier justement dans le primaire, a donc commencé à s’emparer de l’histoire des traites, de l’esclavage et de leurs abolitions.
L’enquête d’une équipe de recherche de l’INRP lancée depuis bientôt deux ans permet de présenter avec précision en quels termes elle s’en est emparée. En attendant les conclusions du rapport, notamment sur les pratiques pédagogiques des enseignants, cette enquête a d’ores et déjà analysé le contenu des programmes officiels et des manuels scolaires du primaire comme du secondaire. Ainsi, les programmes de 2002 semblent bien à rebours le point de départ de cette introduction de l’esclavage à l’école. Encore est-il nécessaire de nuancer son caractère novateur. Certains manuels d’histoire-géographie du collège par exemple ont pu présenter de façon exhaustive cet épisode dans les années 1970. La dénonciation d’une histoire totalement occultée à l’école, en partie à l’origine des revendications mémorielles des années 1990, ne résiste pas à l’analyse. La question de l’enseignement de l’esclavage de fait a été réactivée par des préoccupations tant politiques que sociales. Suivant un processus décrit par le sociologue M. Halbwachs, la disqualification sociale vécue par la population d’Outre-mer dans l’Hexagone a joué un rôle important dans la construction d’une mémoire collective de l‘esclavage. Ce passé est alors investi à travers la remémoration des crimes et des humiliations subies, constituant des souvenirs partagés en commun. Objet mémoriel ainsi élaboré et reconnu par la représentation nationale lors du vote de la loi Taubira en 2001, l’esclavage s’est transformé lors des années suivantes en un savoir circulant à l’intérieur d’un réseau dont les connecteurs et les acteurs n’ont cessé de se diversifier. A côté des représentants politiques, des sites associatifs, d’historiens, de journalistes, l’école a pris résolument place pour mettre elle aussi en circulation, selon ses logiques propres, ce savoir composite.
Dans ce processus, la présentation du thème par les manuels du primaire et du collège laisse percevoir une certaine difficulté de l’école républicaine à faire entrer sereinement l’histoire des minorités dans son récit national. La vision victimaire s’associe souvent à une vision ethno-centrée pour relater ces faits historiques. Les résistances et les mouvements de révoltes des esclaves apparaissent par exemple encore très peu. À la différence de la première abolition de 1794 provoquée par le soulèvement des esclaves de Saint Domingue, celle de 1848, décrétée par une République généreuse, reste systématiquement évoquée. Dans le même esprit, la figure de Victor Schœlcher est beaucoup plus mentionnée que celle de Toussaint Louverture. Par ailleurs, le contexte historique des différentes traites et de sociétés encore largement esclavagistes n’est pas souvent rappelé, laissant entendre une adéquation noir = esclave naturelle. Notons toutefois que les programmes du collège de 2008, prennent davantage en compte cet effort de contextualisation en abordant les différentes traites. Plus largement, des publications récentes de livres ou la mise place de projets pour la formation des enseignants comme le projet européen dont le CNRS est partie prenante, vont dans le sens d’une historicisation de la question de l’esclavage.
L’intervention du président Sarkozy ressemble donc à un superbe « pschitt »… Il faut bien avouer que ce non-événement présidentiel a été facilité par les revendications d’associations militantes qui n’ont pas vu ou voulu voir ce travail effectué par l’école pour sortir l’histoire de l’esclavage des marges de l’enseignement. C’est ainsi que SOS Racisme vient de lancer une pétition intitulée « Appel pour l’enseignement de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage », tendant à faire croire que l’occultation se poursuit. Or, il n’en est rien, et cette méconnaissance de la part de militants engagés pour une juste cause accrédite le geste du « prince ».

La journée du 10 mai 2008 restera une nouvelle illustration de la fabrique de l’opinion sans mémoire. Les informations du monde inondent notre vie pour s’oublier aussitôt. Les décisions ou déclarations politiques s’appuient de plus en plus sur cet oubli pour mieux s’imposer à nous, à un rythme qui s’accélère. Au terme d’un an de pouvoir, la communication présidentielle s’évertue encore à créer artificiellement des événements fondateurs. Hier avec la mémoire des enfants exterminés pendant la Shoah que devaient endosser les élèves de CM2, aujourd’hui avec l’esclavage au primaire, elle compte sur notre amnésie collective pour brouiller le réel et faire croire que tout commence avec son prestidigitateur.


Sébastien Ledoux, chercheur associé à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, auteur de « Créer l’espace enseignant-élèves pour produire un savoir » chez Chronique Sociale, à paraitre fin mai 2008.