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vendredi 20 janvier 2017

Les Archives nationales et « le grand récit national » par Sonia Combe

A propos de La grande collecte 2016. De part et d’autre de la Méditerranée Afrique France XIXe et XXe siècle, organisée par les Archives nationales en novembre 2016.



Certains d’entre nous se sont étonnés de la présentation par les Archives nationales de leur projet d’une « grande collecte de documents qui peuvent traiter des relations entre la France et l’Afrique au 19e et 20e siècle sous tous ses aspects (échanges commerciaux ou scientifiques, collaboration économique, partenariats culturels, immigration, événements politiques et militaires etc.), afin d’alimenter « le grand récit national » et « favoriser une mémoire partagée et apaisée ».
Ces termes pudiques qui camouflent le passé colonial posent en effet problème. Ils s’expliquent par l’objectif de l’entreprise : contribuer à la fabrication du « grand récit national ». On pourrait, bien sûr, se moquer de l’affichage de semblable méconnaissance des débats scientifiques, mais ce serait ignorer que si les historiens pour la plupart refusent qu’on leur assigne une telle mission, c’est en revanche la vocation (implicite) des archivistes-paléographes. En un sens, on peut même dire qu’ils sont formés à cela.

Le constat d’une euphémisation, voire d’une occultation, d’épisodes peu glorieux du passé national peut être fait, d’autant plus quand il s’agit du passé proche, à l’encontre de nombre d’expositions organisées par les AN. Quand ces expositions s’accompagnent d’un colloque, les intervenants peuvent redresser le tir, comme dans le cas présent (autour de « la grande collecte »), mais cela ne change rien au message que transmet la scénographie, et leurs catalogues, s’ils existent, continuent à en fournir la preuve. Je citerai trois exemples sur lesquels je m’étais penchée car on m’avait demandé d’en faire un compte-rendu :
-                    En 2003, les archives d’Outre-Mer publiaient un beau livre (« beau » car composé aux trois-quarts d’illustrations) intitulé Archives d’Algérie (1830-1960), dans lequel la rubrique « Guerre d’Algérie » correspondait à 7 pages sur 255 et s’ouvrait sur l’émouvante photo d’un « militaire tenant dans ses bras un enfant ». Le reste était à l’avenant. « Plus édifiant encore, écrivais-je alors dans La Quinzaine littéraire (n°863, 2003), cette scène où des Algériens en babouches et burnous dressent une banderole portant l’inscription « Dieu protège la France » en l’honneur du gouverneur général Chataigneau à Sétif le 14 avril 1946. Evidemment on se doute que les archives d’Outre-Mer à Aix en Provence ne regorgent pas de photos de la répression des manifestants de Sétif, un an plus tôt, le 8 mai 1945, nul Elie Kagan s’y étant trouvé. Mais comment justifier ce choix d’images ? D’autant que malheureusement, le texte ne prend aucune distance vis à vis des illustrations, ne cherche guère à combler les vides laissés par leur absence dans les collections officielles. »
-                    Plus récemment, une exposition intitulée « Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années soixante (1960 ndlr) » aux AN, dans l’hôtel de Soubise à Paris, nous alléchait par ce qui pouvait être pris pour de l’audace. Depuis quand expose-t-on les pratiques policières ? Il est vrai qu’on ne s’y ennuyait pas et qu’on apprenait beaucoup de choses sur les processus d’identification depuis ladite « révolution Bertillon » qui devait empêcher, jusqu’à la découverte de l’ADN, de confondre une personne avec une autre. Cependant, partagé entre gêne et curiosité, on collait son nez sur des vitrines derrière lesquelles étaient exhibées les photographies de l’instruction judiciaire d’hommes et de femmes destinés à passer ainsi à la postérité et c’était avec un sentiment de voyeurisme qu’on déambulait au milieu de ces « individus », selon le langage policier qui semblait avoir contaminé les commissaires de l’exposition. Souvent insuffisantes, les explications se contentaient de commenter ce qui avait été fait. Nulle évocation, par exemple, des limites et des dérives de la méthode Bertillon présentée ici dans un esprit acritique. (Un an auparavant le livre de Carlo Ginzburg Le fil et les traces avait pourtant été publié.) Enfin, comme il se doit, plus on se rapprochait du présent, moins on entrait dans le détail. Hâtivement « bouclée » par les pratiques de fichage pendant la guerre d’Algérie, l’exposition laissait entendre que le fichage appartenait désormais à un passé révolu. Elle n’éclairait guère sur la finalité du fichage ni sur l’engouement policier pour ce dernier, laissant le visiteur qui ne voulait pas se contenter d’être un voyeur sur sa faim.
-                    C’est un jugement identique (à quoi sert l’érudition sans réflexion critique ?) qu’on pouvait porter sur le catalogue de l’exposition au titre prometteur Le secret de l’Etat. Surveiller-Protéger-Informer XVII-XXe siècle (Archives nationales, 2015) dont voici l’avant-propos : Surveiller, protéger, informer : ce triptyque illustre à la perfection les missions qui incombent à ces organisations discrètes et secrètes à qui l’État confie des activités spécifiques et, en grande partie, clandestines. Comme chacun sait, cette part d’ombre que recèle l’État alimente aujourd’hui de nombreux fantasmes.
Ecrit en langage convenu, ce préambule n’en était pas pour autant dépourvu de sens. Le secret de l’État – entendez ses services secrets - se justifiait pour notre bien. Aucune agence du renseignement, sous n’importe quelle latitude ou n’importe quel régime, ne dit autre chose. On pouvait cependant se consoler avec la lecture de la façon dont la pratique du secret avait été constitutive de la création de l’État moderne. Un processus d’autant mieux analysé qu’il traitait, là encore, du passé. Au fur et à mesure que l’on se rapprochait du présent, les auteurs effleuraient ou contournaient les questions dans un style dont, parfois, on ne savait s’il reflétait l’embarras ou tout simplement la confusion de la pensée. Des formes contemporaines du secret rien – ou fort peu – était dit. Quid des raisons de ce temps de latence qui prive l’historien du contemporain de ces sources estampillées « secret défense » ? De ces documents stipulés à tout jamais incommunicables par l’article L 213-2 de la loi sur les archives de 2008 et dont on attend l’abrogation promise au début du quinquennat de François Hollande ? Certes, la France n’est pas le seul État à protéger ses données « sensibles » et c’est pourquoi on aurait souhaité une comparaison avec des législations étrangères, ignorées par les auteurs.
Même la fameuse « crise des archives » était évoquée en passant. Comme si elle n’avait pas été déclenchée dans les années 1990 par la mise à nu de pratiques de rétention de certaines archives du régime de Vichy et de documents attestant la répression policière des militants algériens du FLN ! Ainsi, cette approche fort érudite du « secret de l’État » nous promenait-elle finalement à travers l’histoire sans trop se poser de questions. Celles qui dérangent, naturellement.

Jadis institution discrète, entièrement dévouée à l’histoire de la Nation, repliée sur elle-même et sur son sentiment d’excellence, les AN sont sorties de l’ombre à la faveur de cette crise qui leur a donné de la visibilité. En vingt ans, elles ont appris à communiquer. Ou plus exactement à faire de la communication. D’où cette présentation dans la langue de la com de « la grande collecte » … sans même penser à mal vraisemblablement. Ont-elles pour autant abandonné ces caractéristiques qui faisaient d’elles le « conservatoire d’un monde du 19e siècle » ? Rien n’est moins sûr. L’Ecole des Chartes, qui forme principalement les archivistes, vient à peine, à la rentrée 2016, de proposer un master d’histoire transnationale dans son cursus ! Elle continue à privilégier l’histoire médiévale et moderne, au détriment de l’histoire contemporaine alors même que les archivistes devront traiter dans leur quotidien des archives récentes. Il suffit de jeter un œil sur les thèses soutenues chaque année à l’Ecole des Chartes pour s’en convaincre : à titre d’exemple, en 2015, sur les 27 thèses soutenues, seules trois d’entre elles portaient sur l’histoire contemporaine. (http://theses.enc.sorbonne.fr/2015).
L’enseignement de l’Ecole continue aussi à privilégier l’étude du latin et du néo-latin, à faire de la version latine sans dictionnaire son titre de gloire. Loin de nous l’idée de mépriser cet enseignement que l’université dispense elle-aussi fort bien, mais il convient de noter l’inadéquation entre l’enseignement reçu et les tâches à venir. Enfin, l’Ecole des Chartes ne semble pas avoir connu le même processus de démocratisation que l’université. En l’absence d’une étude prosopographique du milieu, on se contentera d’observer qu’il existe encore peu de noms à résonnance étrangère parmi la liste des impétrants de 2015 et que Dieu, le roi, la France, cloitres et abbayes restent des sujets prisés par les futurs chartistes.
Des masters d’archivistique ouverts dans différentes universités (et souvent tournés vers les archives contemporaines) pourraient à la longue apporter un bol d’air si ces archivistes formés à l’université ne se destinaient pas le plus souvent à la gestion d’archives privées. La porte des archives publiques de la Nation est bien gardée par les chartistes. En bref, on peut dire sans grand risque de se tromper qu’issus d’un corps socialement, culturellement et ethniquement homogène, les archivistes restent les meilleurs auxiliaires des producteurs du « grand récit national ».









dimanche 21 juin 2015

Catherine Coquery-Vidrovitch sur l'histoire de l'Afrique.

L'histoire de l'Afrique est aussi notre histoire. Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l'Afrique, auteure du volume consacré aux Enjeux politiques de l'histoire coloniale dans notre collection Passé-Présent, rappelle comment les historiens du supérieur ont peu à peu dirigé leurs regards et leurs recherches vers la partie sub-saharienne de ce continent. 

Elle revient également sur l'introduction dans les programmes de 2008 d'un thème consacrée à l'étude de l'Afrique médiévale en 5ème. L'occasion, par le biais de l'histoire enseignée, de rappeler les liens entre l'histoire de ce continent et celle de la France. 



lundi 27 octobre 2014

Thiaroye 1er décembre 1944 : pour que cesse le silence.

Le CVUH relaie et soutient cette initiative citoyenne et la pétition qui l'accompagne pour la reconnaissance du massacre de Thiaroye par la France. L'adresse mail qui permet de rejoindre la liste des signataires se trouve au bas du texte produit ci-dessous.


Fresque murale à Dakar.


LA FRANCE DOIT RECONNAITRE OFFICIELLEMENT LE MASSACRE DES TIRAILLEURS SENEGALAIS DE THIAROYE SURVENU LE 1ER DECEMBRE 1944 APRES QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ. 

LA GARDE DES SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE DOIT SAISIR LA COUR DE CASSATION DANS LE BUT DE REHABILITER CES SOLDATS DE L’ARMEE FRANCAISE, INJUSTEMENT CONDAMNES.

A l'occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye, et en marge du sommet de la Francophonie, le Président de la République François Hollande, suivant sa promesse faite dans son discours du 12 octobre 2012 à Dakar, va faire remettre aux autorités Sénégalaises, la totalité des archives que possède la France. 

A notre connaissance, seules les archives numérisées du Service historique de la Défense sont concernées par ce transfert. La restitution des Archives nationales de l'Outre-mer (ANOM) et celle du dépôt central d'archives militaires de la justice n'est pas programmée, alors même que ce sont ces documents qui permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé à Thiaroye. 

Nous saluons le geste du Président Hollande qui honore la France, et qui, sans aucun doute, constitue un pas vers la sortie de l’obscurité que la censure, la confusion et le silence avaient organisée autour de ce massacre. 

Nous encourageons le Président Hollande à aller plus loin dans sa démarche en étendant la numérisation et le transfert vers le Sénégal de la totalité des archives nationales de l’Outre mer et des archives militaires de la justice. 

Nous demandons au Président Hollande de mettre un terme à la fuite en avant de l’Etat français et de la classe politique, et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour en finir avec le mensonge sur le massacre par l’armée française de ses propres soldats à Thiaroye, ainsi qu'avec les manœuvres de la hiérarchie militaire locale pour couvrir leur forfaiture. 

Le ministère de la Guerre a couvert au-delà de toutes raisons la spoliation de ses soldats dont les reliquats de soldes à percevoir à leur arrivée à Dakar n'ont jamais été payés. Dans la mesure où ces sommes n’ont pas été versées à leurs bénéficiaires, on peut légitimement se demander pourquoi le Ministère de la guerre a couvert cette spoliation. 

Des preuves ont été fabriquées pour camoufler le forfait de la hiérarchie militaire locale, et des histoires montées de toute pièce pour salir la mémoire de ces tirailleurs, de ces soldats, afin de justifier et légitimer a posteriori la force déployée pour les anéantir ! 

L'histoire de Thiaroye a aujourd'hui beaucoup progressé grâce aux travaux d'historiens notamment Africains, nord-Américains et Français. En France, principalement grâce au patient travail mené par Armelle Mabon dans les archives. 

Nous savons donc maintenant que les rapports officiels se sont avérés mensongers, que certaines informations ont été falsifiées pour faire condamner des innocents sur la base d'informations tronquées et fallacieuses. Il n'y a pas eu de rébellion armée et la première 1 désobéissance est le fait de ceux qui n'ont pas appliqué la réglementation en vigueur concernant le paiement des soldes de captivité. 

Ces recherches historiques ont permis de faire naître un doute sérieux sur la culpabilité des soldats africains du camp de Thiaroye. Bien qu'amnistiés par les lois de 1946 et 1947, les condamnés demeurent coupables, devant l'histoire, d'un crime qu'ils n'ont pas commis. 

Les faits aujourd'hui incontestables. 

Le 1er décembre 1944, dans la caserne de Thiaroye au Sénégal, l'armée tire avec des automitrailleuses sur des Tirailleurs Sénégalais, ex-prisonniers de guerre sans défense, revenus de France après quatre longues années de captivité dans des frontstalags. Le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés. Mais, à ce jour, le bilan véritable est impossible à déterminer. Le 5 mars 1945, 34 ex-prisonniers de guerre, considérés comme les meneurs de la « mutinerie », sont condamnés à des peines allant de 1 à 10 ans de prison, avec pour certains, une dégradation militaire et une interdiction de séjour. Les chefs d'inculpation de l'acte d'accusation vont de la provocation de militaires à la désobéissance, en passant par la rébellion commise par des militaires armés. 

Des droits spoliés. 

Ces hommes qui s'étaient battus pour la France, ont réclamé le paiement de leurs soldes de captivité que les autorités militaires de Dakar avaient refusé de leur verser, enfreignant ainsi la réglementation en vigueur. 
Cette spoliation fut couverte par le ministère de la Guerre qui a fait croire, par une circulaire datée du 4 décembre 1944 -donc postérieure au massacre-, que les rapatriés avaient perçu la totalité de leur solde avant leur embarquement en métropole. 

Un massacre prémédité puis camouflé.

Dans le but de faire taire les légitimes revendications de ces hommes, une opération des forces armées destinée à écraser/réduire les rebelles a été montée. Pour camoufler le massacre, certains officiers ont produit des rapports à charge, et ont fabriqué de toute pièce l'histoire officielle d'une mutinerie. Dans ces rapports, les ex-prisonniers de guerre sont décrits comme étant à la solde des Allemands et lourdement armés. Afin de justifier la lourde riposte, ils sont accusés d'avoir tiré les premiers. 

Des histoires inventées pour salir la mémoire de ces soldats et légitimer «l’exécution de vulgaires brebis galeuses» qui avaient dépouillé les soldats ennemis morts… 

En aucun cas le change des marks allemands ne fut l’objet du conflit pas plus, d’ailleurs que le change entre les francs français et les billets de l'AOF. 

Le travail des historiens a permis de rétablir ces soldats dans leur honneur. 

Ces soldats étaient d'anciens prisonniers de guerre, tous détenus en France. Dans certains camps de travail, des officiers des troupes coloniales ou des fonctionnaires civils ont remplacé des sentinelles allemandes à la demande de l'occupant acceptée par le gouvernement de Vichy. 

Certains captifs ont réussi à s'échapper des camps et ont combattu dans la résistance.

Malgré toute cette connaissance péniblement accumulée, quelques historiens continuent 2 de salir l'honneur de ces Tirailleurs en renforçant l'histoire officielle… 

Il est à craindre que le colloque qui se tiendra à Dakar les 19 et 20 novembre 2014 à quelques kilomètres seulement de Thiaroye, sous l'égide des autorités françaises et sénégalaises, et en partenariat avec l'armée sénégalaise, s'inscrive dans cette histoire falsifiée. Soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, ce colloque entend passer l'événement sous silence. Le programme annoncé semble vouloir mettre l'histoire au service du discours officiel. 

Afin que la mémoire des victimes de Thiaroye soit respectée, nous demandons au Président de la République de reconnaître au préalable la spoliation et le massacre.

Nous demandons que la garde des Sceaux ministre de la Justice saisisse la Commission de révision de la cour de Cassation pour que la dignité et l'honneur des condamnés soient restaurés. 


Pour signer cette pétition nous remercions d’envoyer un mail de signature :    

A l’adresse mail suivante : rehabilitation.tirailleurs@gmail.com  

Avec votre prénom, nom, ville et pays de résidence et la fonction sociale que vous souhaitez mettre en avant.   

A cette même adresse, vous pouvez également envoyer vos textes de contribution à la présente campagne.  



*********

En complément et pour information : 

De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

 Soutenance de thèse de Martin Mourre 

Cotutelle, directeurs de thèse : Elikia M’Bokolo et Bob White Le 18 novembre 2014, à 10h30, site Raspail 

samedi 30 août 2014

Questions de mémoires au Rwanda par Jean-Pierre Chrétien.

Il y a un peu plus de 20 ans avait lieu le génocide des Tutsis au Rwanda. Eminent spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs, Jean-Pierre Chrétien a récemment participé au numéro de la revue XX siècle portant précisément sur ce thème. En 2013, il avait publié avec M. Kabanda Rwanda, racisme et génocide. L'idéologie hamitique.


On sait la question vive. Alors que les historiens recueillent et analysent les témoignages des acteurs, les témoins extérieurs appellent à éclaircir le rôle de chacun dans ce massacre court mais massif, les commémorations étant toujours l'occasion de réveiller des mémoires douloureuses. 

Prenons le temps d'écouter Jean-Pierre Chrétien dans cet entretien qui revient sur la question des mémoires du génocide au Rwanda




lundi 11 août 2014

70ème anniversaire du massacre de Thiaroye : Réponse d'Armelle Mabon.

Le massacre de Thiaroye est un drame militaire et colonial de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s'est passé à Dakar (Sénégal), en décembre 1944. Il fut oublié, il est désormais fort bien connu après avoir été pendant longtemps relégué aux oubliettes comme un événement peu glorieux pour l'armée française coloniale. 

Il s'agissait d'un groupe de tirailleurs dits "sénégalais", c'est à dire originaires de l'ensemble de l'ex-AOF, rapatriés rapidement de France où ils avaient été emprisonnés depuis la drôle de guerre (les Nazis refusant de compter des Noirs dans les camps d'Allemagne). Avec la promesse que leur solde leur serait payée à leur arrivée à Dakar, ils y furent parqués à nouveau dans un camp près du village de Thiaroye à quelques kilomètres de Dakar. Las d'attendre un paiement qui n'arrivait toujours pas et qui leur était maintenant promis seulement à leur retour au village, ils se rebellèrent. La riposte fut une fusillade brutale qui laissa une cinquantaine de morts (les estimations variant de 35 et 70 morts jusqu'à ce que Armelle Mabon s'empare de la question). 

On ne sait toujours pas où ils furent enterrés, sans doute dans une fosse commune non loin ou dans le petit cimetière militaire oublié de Thiaroye. Jean Suret-Canale fut l'un des tout premiers à évoquer cet épisode dans le tome II de son Histoire générale de l'Afrique occidentale (1963). J'en entendis pour ma part parler vers la fin des années 1970 par des amis sénégalais qui en avaient une vague notion. Je partis à la recherche du cimetière que je finis par retrouver avec une certaine difficulté car plus personne ne savait où il se trouvait, dissimulé derrière un petit mur pas très loin de la route partant vers la petite côte (il est aujourd'hui restauré et bien entretenu). 

Depuis lors, la question a été sérieusement étudiée. Le cinéaste sénégalais Sembene Ousmane en a fait un film plausible ; l'ex Président du Sénégal Abdoulaye Wade a remis à l'ordre du jour la question des "tirailleurs" revivifiée à l'occasion de la redécouverte tardive des très faibles pensions perçues par les anciens militaires d'origine coloniale, puisque le taux en avait été gelé depuis la date de l'indépendance. 
Est donc ressorti, sur la place de l'ancienne gare de Dakar, le monument aux morts de la Première Guerre mondiale dédié en 1923 à 'Demba et Dupont", le tirailleur et le poilu, le Sénégalais et le Français regardant fièrement dans la même direction, qui avait été mis au rancart au moment de l'indépendance. "Dupont et Demba", monument aux morts de la Grande Guerre.  

Depuis, la grande spécialiste de l'affaire de Thiaroye est l'historienne Armelle Mabon, Maîtresse de conférences à l'université de Lorient, et l'on attend également la thèse prochainement soutenue d'un doctorant, Martin Mourre, qui a manié à son tour une quantité massive d'archives inédites sur la questions dans de nombreux fonds disséminés en de multiples endroits (précisés ci-dessous par Armelle Mabon) dont la liste est donc désormis parfaitement inventoriée. 
Bien que certains éléments de cette évidente "bavure" en demeurent énigmatiques du fait de la disparition non résolue de quelques pièces du dossier, ces recherches extrêmement approfondies de sources très soigneusement recoupées et référencées ne laissent aucun doute sur les péripéties de l'épisode, qui n'a donc plus besoin d'être "étudié" … par une troisième thèse redondante, sinon pour peaufiner éventuellement quelques détails. 

C. Coquery-Vidrovitch 
Fresque murale à Dakar évoquant
 Thiaroye (source@wikipedia) 


Le 4 juillet 2014 était mise en ligne sur le site "Etudes coloniales" une lettre ouverte signée de J. Fargettas au Président de la République l'invitant à mobiliser conjointement historiens africains et français pour faire toute la lumière sur un évènement dont l'histoire scientifique peine à s'emparer, sujet à "polémiques et discussions". 

Cet évènement est le massacre de Thiaroye dont l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch a retracé l'histoire aujourd'hui clairement documentée en introduction de ce billet. 

 Le CVUH offre à la spécialiste de la question Armelle Mabon, MCF à l'université de Lorient, la possibilité de répondre à la lettre ouverte de J. Fargettas.

A lire ci-dessous : 

Commentaires sur la lettre ouverte de Julien Fargettas au président de la République du 4 juillet 2014 ayant pour objet le 70ème anniversaire de la tragédie de Thiaroye (Sénégal, 1er décembre 1944).     

Le 28 juillet 2014.

     Le 6 juillet 2014, Julien Fargettas, chercheur associé à l'unité de recherche « Croyance, Histoire, Espace, Régulation politique et administrative » (CHERPA) de l'Institut d’études politiques d'Aix-en-Provence, m'a transmis un retour sur « la synthèse sur le massacre de Thiaroye» du 27 mai 2014. Il m’a prévenue qu'il avait également écrit au président de la République, sans me transmettre toutefois une copie de ce courrier. C'est par hasard que je l'ai découvert ce jour sur le site internet « Études coloniales ». 

 Dans ma synthèse, j'ai fait état de mes travaux sans attaquer quiconque. Julien Fargettas, dans sa lettre publique, s'autorise à violemment dénigrer mon travail d'historienne. Je souhaite, par la présente, apporter quelques commentaires pour défendre tout à la fois mon travail et mon métier. 

 Julien Fargettas fait-il allusion à ses propres travaux quand il affirme que « L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet » (sic) ? Pour ma part, j'ai bénéficié d'un congé pour recherche de six mois, consacré presque exclusivement à des investigations sur Thiaroye. J'avais déjà mené des recherches préalables, reprises par mes soins après la publication de mon livre Les prisonniers de guerre "indigènes" : visages oubliés de la France occupée (Paris, La Découverte, 2010). J'ai, ensuite, publié un article sur Thiaroye, « Le massacre des ex-prisonniers de guerre coloniaux le 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal) », dans l’ouvrage collectif Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques, dirigé par Amaury Lorin et Christelle Taraud (Paris, presses universitaires de France, 2013). J'ai, depuis, inlassablement poursuivi les fouilles d’archives, collecté et recoupé le plus d'informations possibles dans des divers fonds, en France et à l’étranger. 

Je considère, dans ces conditions, que je ne me suis pas emparée de ce sujet « sommairement » (sic). C'est la raison pour laquelle je me suis sentie autorisée à alerter le président de la République et les ministres concernés sur les nombreuses et fâcheuses erreurs entourant Thiaroye. Il est faux de déclarer que j'ai saisi le président de la République en octobre 2012 : je l'ai fait en mai 2014 après un patient travail de longue haleine. Mise à part une circulaire retrouvée par les archivistes du Service historique de la Défense (SHD), aucune pièce n'a été mise à ma disposition. J'ai dû demander au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) les dossiers individuels qui m'avaient été signalés par le ministre de la Défense lui-même. 

Julien Fargettas mentionne l'omission d'autres archives, sans préciser lesquelles. Outre les archives du SHD, j'ai consulté, en France, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ; le dépôt central des archives de la Justice militaire (DCAJ) ; les archives de l'Assemblée nationale ; les Archives nationales ; plusieurs fonds d'archives départementales ; et les archives de l'Académie des sciences d'outre-mer. J'ai également interrogé le Centre d’histoire et d’étude des troupes d’outre-mer (CHETOM). Ces recherches archivistiques en France ont été complétées, à l’étranger, par des recherches auprès des Archives nationales sénégalaises et des Archives nationales britanniques. J'ai, en outre, consulté de très nombreuses archives privées. Je poursuis actuellement les investigations auprès des Archives nationales américaines et du Centre des archives économiques et financières (CAEF). 
En revanche, si je me réfère aux notes du chapitre consacré à Thiaroye dans l'ouvrage Les tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités (1939-1945) de Julien Fargettas (Paris, Tallandier, 2012), seules les archives du SHD et des ANOM sont référencées à partir de la note 104, avec un doute sur la côte 5D302 et les « Ibid. » qui suivent. Il est particulièrement étonnant de constater qu'un historien prétendant travailler sur Thiaroye n’ait pas consulté par exemple le carton DAM 3 aux ANOM, contenant la cruciale enquête Mérat et d'autres informations indispensables pour comprendre Thiaroye. Il existe également des données importantes dans les centaines de télégrammes échangés, dès lors que l’on veut bien prendre le temps de les dépouiller. 

Quant à mes prétendus « conclusions hâtives » (sic) et autres « raccourcis incohérents » (sic), ainsi que ma supposée « partialité » (sic), il conviendrait, avant de se permettre de formuler des jugements aussi graves, de prouver que je n'ai pas confronté les sources, base méthodologique du métier d’historien. J'ai mené ce travail minutieusement, en sollicitant des personnes ressources si nécessaire, qui peuvent d’ailleurs en témoigner le cas échéant.

En octobre-novembre 2006, dans un article publié dans la revue Vingtième siècle, revue d'Histoire, Julien Fargettas jugeait : « Le travail d'Armelle Mabon semble aujourd'hui le plus complet. [...] Certaines interrogations s'apparentent toutefois à des prises de position et contribuent à nuire à l'indéniable qualité de ce travail ». En effet, je m'interrogeais alors déjà sur l'absence, dans les archives, d'un télégramme du 18 novembre 1944 sur les soldes de captivité. Avec la découverte de la circulaire du 4 décembre 1944, faisant croire a posteriori que les rapatriés avaient perçu avant l'embarquement l'intégralité de leurs soldes, on comprend mieux, dès lors, pourquoi ces documents officiels ont disparu des cartons d'archives dédiés à Thiaroye au SHD, la spoliation des rappels de solde pouvant apporter une explication au massacre. 

À aucun moment, dans ses travaux publiés sur Thiaroye, Julien Fargettas n'a émis le moindre doute sur la véracité des informations contenues dans les rapports, courriers et télégrammes déposés aux archives. Être historien, c'est pourtant questionner la source et son statut, ainsi que les circonstances et les conditions de sa production. 

Quant à la demande opportuniste de créer un comité pour « faire le point sur les sources, les traiter, les analyser » (sic), je regrette de signaler qu'une grande partie de ce travail a déjà été accompli par plusieurs historiens. Que faut-il comprendre, enfin, par « la volonté de s'affranchir des controverses qui, jusque-là, n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir » (sic), si ce n'est, précisément, le refus de Julien Fargettas de voir la réalité de la spoliation, des falsifications, des mensonges, du massacre et du procès mené à charge ?

Arrivée au terme de cette longue recherche et après avoir étudié en détail l'instruction du procès, ce que n'a pas fait Julien Fargettas alors que ces archives sont accessibles, j'ai pu clairement établir le doute sur la culpabilité des condamnés. C'est pourquoi il me paraît judicieux que la commission de révision de la cour de Cassation soit saisie à l’occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye en décembre prochain. C'est par ce chemin honorable que la France parviendra à faire œuvre de justice pour ces ex-prisonniers de guerre venus d’Afrique défendre la France.


mardi 25 juin 2013

Journée d'étude : Vulgariser les savoirs historiques, quels enjeux ? (1)

Le 8 juin 2013, le centre Malher accueillait le CVUH pour une journée d'étude consacrée aux enjeux de la vulgarisation des savoirs historiques.

Nous mettons en ligne des traces photographiques et audio des différentes interventions dans leur ordre chronologique. 

Les interventions de la matinée s'enchaînent sous la présidence bienveillante de Laurence de Cock et se regroupent sous la problématique suivante : 

Des savoirs académiques aux savoirs vulgarisés: enjeux glissements, risques. 


1ère contribution : Aux sources de la vulgarisation de l'Histoire en France ? L'école capétienne par William Blanc, doctorant en histoire médiévale.


 Pour écouter cette intervention cliquez ici, puis téléchargez le fichier.



2ème contribution : Nécessité et aléas de la vulgarisation en histoire africaine par Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d'histoire africaine à l'université Paris-Diderot. 


Pour écouter cette intervention cliquez ici, puis téléchargez le fichier.



3ème contribution : En quoi la vulgarisation interroge-t-elle les savoirs constitués ? Réflexion à partir du livre : Conversation sur la naissance des inégalités par Christophe Darmangeat, économiste, Université Paris Diderot. 


Pour écouter cette intervention cliquez ici, puis téléchargez le fichier.


À suivre ....