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jeudi 14 janvier 2016

Les archives de Vichy : la fin d’un vieux débat ? par Sonia Combe

P. Pétain et P. Laval en 1942,  © INP / AFP

Le 24 décembre dernier nous avons appris qu’un arrêté relatif à l’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale avait été signé in extremis avant la fin de l’année par le Premier ministre, Manuel Valls.

C’est plutôt une bonne nouvelle, mais bien des collègues et le grand public pourraient s’étonner : ne leur avait-on pas assuré à maintes reprises que toutes les archives de Vichy étaient accessibles, que leur fermeture n’était qu’un « mythe » (« on nous cache tout on nous dit rien », ironisaient mêmes certains) depuis que les lois sur les archives, celles de 1979 puis celle de 2008, avaient stipulé leur accessibilité ?

Vieux débat en effet ! La vigoureuse dénégation par un Etat qui n’aurait rien eu à cacher, ainsi que l’affirmait le directeur des Archives de France dans les colonnes de Libération le 21 mars 1993 à la suite de la découverte du fichier des Juifs de 1940, puis les promesses d’ouverture par Lionel Jospin, alors Premier ministre, en 1999 et jusqu’à l’accueil fait à la dernière loi sur les archives promulguée en 2008 et proclamée toujours plus libérale, se seraient donc résumés à des effets d’annonce ?

Dans la pratique il semble en effet qu’il en était autre chose. Même les chercheurs institutionnels, qui bénéficient en principe du privilège de la « dérogation » ou autorisation exceptionnelle de consultation, faisaient l’expérience de reculs par rapport à la loi antérieure. C’était d’ailleurs ce qu’avait pointé notre collègue Gilles Morin dans la revue Histoire@politique (2008/2) – au contraire, notamment, de L’Histoire (novembre 2008) et de l’association des archivistes de France. Une nouvelle génération d’historiens se montre désormais moins encline que ses aînés à accepter ou négocier des refus de communication qui leur semblent en contradiction avec le droit au savoir et le statut de l’archive publique, ce bien commun de la nation. L’arrêté du 24 décembre 2015 fait ainsi suite à une longue sensibilisation à la question de l’accès aux archives publiques et à une récente mobilisation d’historiens relayée par la Ligue des droits de l’homme. Nous fûmes en effet 121 à signer avant l’été une lettre au Président de la République demandant l’ouverture de toutes les archives de la Seconde Guerre mondiale (et même de certains dossiers paraît-il encore reclus de la Première Guerre mondiale...).  

On peut bien sûr s’interroger : va-t-on découvrir du nouveau dans ces documents jusque-là fermés au grand public ? Pour avoir bénéficié d’un accès à certains d’entre eux, des historiens répondent par la négative : tout cela est très bien, mais nous saurions déjà tout… En un sens, ce n’est pas faux. Ces documents enfin déclassifiés ne vont sans doute pas changer fondamentalement l’appréciation du régime de Vichy. Les faits ont été établis depuis longtemps (en premier d’ailleurs par des historiens étrangers). Ils sont là, massifs. Pour autant, proclamer qu’on saurait déjà tout témoigne d’une conception étriquée de l’écriture de l’histoire, « positiviste » comme on disait autrefois. La lecture des archives ne produit pas que de l’histoire événementielle. Les approches sont multiples, des nouveaux questionnements surgissent qui entraînent des déplacements de regard, des comparaisons, des changements d’échelle. On ne lit déjà plus aujourd’hui les archives de la Stasi ou du KGB comme on a pu le faire à leur ouverture. Il en sera de même pour les archives de l’Occupation.

Prenons l’exemple, qui fit grand bruit à l’époque, de la découverte mentionnée plus haut du fichier des Juifs de la région parisienne établi en 1940 par la préfecture de police de Paris. Ce fut l’événement fondateur du débat autour de l’accès aux archives. Ce fichier, retrouvé par hasard dans les archives des Anciens combattants en novembre 1991, n’apportait en lui-même rien de nouveau. Le nombre de Juifs fichés puis arrêtés et déportés était connu. Cette pièce à conviction, dont on n’avait pas vraiment besoin au plan de la connaissance historique, est d’ailleurs devenue une pièce de musée car il faut la voir pour la croire, l’exhiber au sens propre du terme, comme cela est fait au Mémorial de la Shoah à Paris, pour prendre toute la mesure du soin minutieux mis à l’établissement de ce fichier de la traque par la police de Vichy. L’aura de l’archive fait partie des sources dont a besoin l’historien. Ce qui explique sans doute l’ardeur déployée lorsque le fichier fut découvert à nier l’avoir dissimulé puis, faute de mieux pour désamorcer le scandale et « blanchir » les services d’archives, à le transformer en « affaire », c’est à dire à en contester la nature (cf. le rapport de la commission Rémond, 1996). Désormais, plus aucun doute ne subsiste sur son identification. Les derniers travaux des historiens (Laurent Joly, L’antisémitisme de bureau, 2011) ont rejoint les affirmations de Serge Klarsfeld qui retrouva le fichier, comme les conclusions de l’enquête menée à l’époque par l’auteure de ces lignes (Archives interdites, 1994) – ou encore l’analyse du conservateur d’archives, Philippe Grand (Revue d’histoire de la Shoah, 167/1999).


La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si on va découvrir quelque chose de nouveau dans ces archives dont on nous annonce l’ouverture et dont on veut bien croire qu’il ne s’agit plus cette fois d’un effet d’annonce. La question qui demeure est la suivante : pour quelles raisons a-t-il fallu attendre plus de 70 ans après la fin de la guerre pour qu’enfin, un arrêté stipule, le 24 décembre dernier, le libre accès des archives du gouvernement de Vichy et de la Seconde Guerre mondiale ? Y réfléchir nous aidera peut-être à hâter l’ouverture d’autres documents toujours en souffrance concernant d’autres pans de l’histoire nationale.

jeudi 17 décembre 2015

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de suivre les trajectoires de deux historiennes Suzanne Citron, auteure du Mythe national (1) et de L'histoire de France revisitée (2) et Marianne Debouzy auteure du Monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005 (4)  et du Capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860,1900 (4). 


Dans ce premier moment, elles évoquent successivement leurs familles comme lieu où se forgèrent certaines de leurs convictions, leur rapport  à la France et à la République.

Elles rappellent la montée des périls incarnée par la mise en oeuvre des politiques antisémites en Allemagne puis en France, annonce d'une rupture dans leur parcours tout comme le sera ultérieurement le contact, sous des formes diverses,  avec le monde colonial.

Cette vidéo ne retrace qu'une partie de leurs itinéraires, elle comportera donc une suite.




Notes : 

(1) Suzanne Citron, Le mythe national, l'Atelier,2008, 
(2) Suzanne Citron, L'histoire de France autrement, l'Atelier, 1970
(3) Marianne Debouzy, Le monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005, Paris l'Harmattan 2009 
(4) Marianne Debouzy, Le capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860-1900, Points Seuil , 1991


lundi 27 octobre 2014

Thiaroye 1er décembre 1944 : pour que cesse le silence.

Le CVUH relaie et soutient cette initiative citoyenne et la pétition qui l'accompagne pour la reconnaissance du massacre de Thiaroye par la France. L'adresse mail qui permet de rejoindre la liste des signataires se trouve au bas du texte produit ci-dessous.


Fresque murale à Dakar.


LA FRANCE DOIT RECONNAITRE OFFICIELLEMENT LE MASSACRE DES TIRAILLEURS SENEGALAIS DE THIAROYE SURVENU LE 1ER DECEMBRE 1944 APRES QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ. 

LA GARDE DES SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE DOIT SAISIR LA COUR DE CASSATION DANS LE BUT DE REHABILITER CES SOLDATS DE L’ARMEE FRANCAISE, INJUSTEMENT CONDAMNES.

A l'occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye, et en marge du sommet de la Francophonie, le Président de la République François Hollande, suivant sa promesse faite dans son discours du 12 octobre 2012 à Dakar, va faire remettre aux autorités Sénégalaises, la totalité des archives que possède la France. 

A notre connaissance, seules les archives numérisées du Service historique de la Défense sont concernées par ce transfert. La restitution des Archives nationales de l'Outre-mer (ANOM) et celle du dépôt central d'archives militaires de la justice n'est pas programmée, alors même que ce sont ces documents qui permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé à Thiaroye. 

Nous saluons le geste du Président Hollande qui honore la France, et qui, sans aucun doute, constitue un pas vers la sortie de l’obscurité que la censure, la confusion et le silence avaient organisée autour de ce massacre. 

Nous encourageons le Président Hollande à aller plus loin dans sa démarche en étendant la numérisation et le transfert vers le Sénégal de la totalité des archives nationales de l’Outre mer et des archives militaires de la justice. 

Nous demandons au Président Hollande de mettre un terme à la fuite en avant de l’Etat français et de la classe politique, et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour en finir avec le mensonge sur le massacre par l’armée française de ses propres soldats à Thiaroye, ainsi qu'avec les manœuvres de la hiérarchie militaire locale pour couvrir leur forfaiture. 

Le ministère de la Guerre a couvert au-delà de toutes raisons la spoliation de ses soldats dont les reliquats de soldes à percevoir à leur arrivée à Dakar n'ont jamais été payés. Dans la mesure où ces sommes n’ont pas été versées à leurs bénéficiaires, on peut légitimement se demander pourquoi le Ministère de la guerre a couvert cette spoliation. 

Des preuves ont été fabriquées pour camoufler le forfait de la hiérarchie militaire locale, et des histoires montées de toute pièce pour salir la mémoire de ces tirailleurs, de ces soldats, afin de justifier et légitimer a posteriori la force déployée pour les anéantir ! 

L'histoire de Thiaroye a aujourd'hui beaucoup progressé grâce aux travaux d'historiens notamment Africains, nord-Américains et Français. En France, principalement grâce au patient travail mené par Armelle Mabon dans les archives. 

Nous savons donc maintenant que les rapports officiels se sont avérés mensongers, que certaines informations ont été falsifiées pour faire condamner des innocents sur la base d'informations tronquées et fallacieuses. Il n'y a pas eu de rébellion armée et la première 1 désobéissance est le fait de ceux qui n'ont pas appliqué la réglementation en vigueur concernant le paiement des soldes de captivité. 

Ces recherches historiques ont permis de faire naître un doute sérieux sur la culpabilité des soldats africains du camp de Thiaroye. Bien qu'amnistiés par les lois de 1946 et 1947, les condamnés demeurent coupables, devant l'histoire, d'un crime qu'ils n'ont pas commis. 

Les faits aujourd'hui incontestables. 

Le 1er décembre 1944, dans la caserne de Thiaroye au Sénégal, l'armée tire avec des automitrailleuses sur des Tirailleurs Sénégalais, ex-prisonniers de guerre sans défense, revenus de France après quatre longues années de captivité dans des frontstalags. Le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés. Mais, à ce jour, le bilan véritable est impossible à déterminer. Le 5 mars 1945, 34 ex-prisonniers de guerre, considérés comme les meneurs de la « mutinerie », sont condamnés à des peines allant de 1 à 10 ans de prison, avec pour certains, une dégradation militaire et une interdiction de séjour. Les chefs d'inculpation de l'acte d'accusation vont de la provocation de militaires à la désobéissance, en passant par la rébellion commise par des militaires armés. 

Des droits spoliés. 

Ces hommes qui s'étaient battus pour la France, ont réclamé le paiement de leurs soldes de captivité que les autorités militaires de Dakar avaient refusé de leur verser, enfreignant ainsi la réglementation en vigueur. 
Cette spoliation fut couverte par le ministère de la Guerre qui a fait croire, par une circulaire datée du 4 décembre 1944 -donc postérieure au massacre-, que les rapatriés avaient perçu la totalité de leur solde avant leur embarquement en métropole. 

Un massacre prémédité puis camouflé.

Dans le but de faire taire les légitimes revendications de ces hommes, une opération des forces armées destinée à écraser/réduire les rebelles a été montée. Pour camoufler le massacre, certains officiers ont produit des rapports à charge, et ont fabriqué de toute pièce l'histoire officielle d'une mutinerie. Dans ces rapports, les ex-prisonniers de guerre sont décrits comme étant à la solde des Allemands et lourdement armés. Afin de justifier la lourde riposte, ils sont accusés d'avoir tiré les premiers. 

Des histoires inventées pour salir la mémoire de ces soldats et légitimer «l’exécution de vulgaires brebis galeuses» qui avaient dépouillé les soldats ennemis morts… 

En aucun cas le change des marks allemands ne fut l’objet du conflit pas plus, d’ailleurs que le change entre les francs français et les billets de l'AOF. 

Le travail des historiens a permis de rétablir ces soldats dans leur honneur. 

Ces soldats étaient d'anciens prisonniers de guerre, tous détenus en France. Dans certains camps de travail, des officiers des troupes coloniales ou des fonctionnaires civils ont remplacé des sentinelles allemandes à la demande de l'occupant acceptée par le gouvernement de Vichy. 

Certains captifs ont réussi à s'échapper des camps et ont combattu dans la résistance.

Malgré toute cette connaissance péniblement accumulée, quelques historiens continuent 2 de salir l'honneur de ces Tirailleurs en renforçant l'histoire officielle… 

Il est à craindre que le colloque qui se tiendra à Dakar les 19 et 20 novembre 2014 à quelques kilomètres seulement de Thiaroye, sous l'égide des autorités françaises et sénégalaises, et en partenariat avec l'armée sénégalaise, s'inscrive dans cette histoire falsifiée. Soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, ce colloque entend passer l'événement sous silence. Le programme annoncé semble vouloir mettre l'histoire au service du discours officiel. 

Afin que la mémoire des victimes de Thiaroye soit respectée, nous demandons au Président de la République de reconnaître au préalable la spoliation et le massacre.

Nous demandons que la garde des Sceaux ministre de la Justice saisisse la Commission de révision de la cour de Cassation pour que la dignité et l'honneur des condamnés soient restaurés. 


Pour signer cette pétition nous remercions d’envoyer un mail de signature :    

A l’adresse mail suivante : rehabilitation.tirailleurs@gmail.com  

Avec votre prénom, nom, ville et pays de résidence et la fonction sociale que vous souhaitez mettre en avant.   

A cette même adresse, vous pouvez également envoyer vos textes de contribution à la présente campagne.  



*********

En complément et pour information : 

De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

 Soutenance de thèse de Martin Mourre 

Cotutelle, directeurs de thèse : Elikia M’Bokolo et Bob White Le 18 novembre 2014, à 10h30, site Raspail 

lundi 11 août 2014

70ème anniversaire du massacre de Thiaroye : Réponse d'Armelle Mabon.

Le massacre de Thiaroye est un drame militaire et colonial de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s'est passé à Dakar (Sénégal), en décembre 1944. Il fut oublié, il est désormais fort bien connu après avoir été pendant longtemps relégué aux oubliettes comme un événement peu glorieux pour l'armée française coloniale. 

Il s'agissait d'un groupe de tirailleurs dits "sénégalais", c'est à dire originaires de l'ensemble de l'ex-AOF, rapatriés rapidement de France où ils avaient été emprisonnés depuis la drôle de guerre (les Nazis refusant de compter des Noirs dans les camps d'Allemagne). Avec la promesse que leur solde leur serait payée à leur arrivée à Dakar, ils y furent parqués à nouveau dans un camp près du village de Thiaroye à quelques kilomètres de Dakar. Las d'attendre un paiement qui n'arrivait toujours pas et qui leur était maintenant promis seulement à leur retour au village, ils se rebellèrent. La riposte fut une fusillade brutale qui laissa une cinquantaine de morts (les estimations variant de 35 et 70 morts jusqu'à ce que Armelle Mabon s'empare de la question). 

On ne sait toujours pas où ils furent enterrés, sans doute dans une fosse commune non loin ou dans le petit cimetière militaire oublié de Thiaroye. Jean Suret-Canale fut l'un des tout premiers à évoquer cet épisode dans le tome II de son Histoire générale de l'Afrique occidentale (1963). J'en entendis pour ma part parler vers la fin des années 1970 par des amis sénégalais qui en avaient une vague notion. Je partis à la recherche du cimetière que je finis par retrouver avec une certaine difficulté car plus personne ne savait où il se trouvait, dissimulé derrière un petit mur pas très loin de la route partant vers la petite côte (il est aujourd'hui restauré et bien entretenu). 

Depuis lors, la question a été sérieusement étudiée. Le cinéaste sénégalais Sembene Ousmane en a fait un film plausible ; l'ex Président du Sénégal Abdoulaye Wade a remis à l'ordre du jour la question des "tirailleurs" revivifiée à l'occasion de la redécouverte tardive des très faibles pensions perçues par les anciens militaires d'origine coloniale, puisque le taux en avait été gelé depuis la date de l'indépendance. 
Est donc ressorti, sur la place de l'ancienne gare de Dakar, le monument aux morts de la Première Guerre mondiale dédié en 1923 à 'Demba et Dupont", le tirailleur et le poilu, le Sénégalais et le Français regardant fièrement dans la même direction, qui avait été mis au rancart au moment de l'indépendance. "Dupont et Demba", monument aux morts de la Grande Guerre.  

Depuis, la grande spécialiste de l'affaire de Thiaroye est l'historienne Armelle Mabon, Maîtresse de conférences à l'université de Lorient, et l'on attend également la thèse prochainement soutenue d'un doctorant, Martin Mourre, qui a manié à son tour une quantité massive d'archives inédites sur la questions dans de nombreux fonds disséminés en de multiples endroits (précisés ci-dessous par Armelle Mabon) dont la liste est donc désormis parfaitement inventoriée. 
Bien que certains éléments de cette évidente "bavure" en demeurent énigmatiques du fait de la disparition non résolue de quelques pièces du dossier, ces recherches extrêmement approfondies de sources très soigneusement recoupées et référencées ne laissent aucun doute sur les péripéties de l'épisode, qui n'a donc plus besoin d'être "étudié" … par une troisième thèse redondante, sinon pour peaufiner éventuellement quelques détails. 

C. Coquery-Vidrovitch 
Fresque murale à Dakar évoquant
 Thiaroye (source@wikipedia) 


Le 4 juillet 2014 était mise en ligne sur le site "Etudes coloniales" une lettre ouverte signée de J. Fargettas au Président de la République l'invitant à mobiliser conjointement historiens africains et français pour faire toute la lumière sur un évènement dont l'histoire scientifique peine à s'emparer, sujet à "polémiques et discussions". 

Cet évènement est le massacre de Thiaroye dont l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch a retracé l'histoire aujourd'hui clairement documentée en introduction de ce billet. 

 Le CVUH offre à la spécialiste de la question Armelle Mabon, MCF à l'université de Lorient, la possibilité de répondre à la lettre ouverte de J. Fargettas.

A lire ci-dessous : 

Commentaires sur la lettre ouverte de Julien Fargettas au président de la République du 4 juillet 2014 ayant pour objet le 70ème anniversaire de la tragédie de Thiaroye (Sénégal, 1er décembre 1944).     

Le 28 juillet 2014.

     Le 6 juillet 2014, Julien Fargettas, chercheur associé à l'unité de recherche « Croyance, Histoire, Espace, Régulation politique et administrative » (CHERPA) de l'Institut d’études politiques d'Aix-en-Provence, m'a transmis un retour sur « la synthèse sur le massacre de Thiaroye» du 27 mai 2014. Il m’a prévenue qu'il avait également écrit au président de la République, sans me transmettre toutefois une copie de ce courrier. C'est par hasard que je l'ai découvert ce jour sur le site internet « Études coloniales ». 

 Dans ma synthèse, j'ai fait état de mes travaux sans attaquer quiconque. Julien Fargettas, dans sa lettre publique, s'autorise à violemment dénigrer mon travail d'historienne. Je souhaite, par la présente, apporter quelques commentaires pour défendre tout à la fois mon travail et mon métier. 

 Julien Fargettas fait-il allusion à ses propres travaux quand il affirme que « L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet » (sic) ? Pour ma part, j'ai bénéficié d'un congé pour recherche de six mois, consacré presque exclusivement à des investigations sur Thiaroye. J'avais déjà mené des recherches préalables, reprises par mes soins après la publication de mon livre Les prisonniers de guerre "indigènes" : visages oubliés de la France occupée (Paris, La Découverte, 2010). J'ai, ensuite, publié un article sur Thiaroye, « Le massacre des ex-prisonniers de guerre coloniaux le 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal) », dans l’ouvrage collectif Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques, dirigé par Amaury Lorin et Christelle Taraud (Paris, presses universitaires de France, 2013). J'ai, depuis, inlassablement poursuivi les fouilles d’archives, collecté et recoupé le plus d'informations possibles dans des divers fonds, en France et à l’étranger. 

Je considère, dans ces conditions, que je ne me suis pas emparée de ce sujet « sommairement » (sic). C'est la raison pour laquelle je me suis sentie autorisée à alerter le président de la République et les ministres concernés sur les nombreuses et fâcheuses erreurs entourant Thiaroye. Il est faux de déclarer que j'ai saisi le président de la République en octobre 2012 : je l'ai fait en mai 2014 après un patient travail de longue haleine. Mise à part une circulaire retrouvée par les archivistes du Service historique de la Défense (SHD), aucune pièce n'a été mise à ma disposition. J'ai dû demander au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) les dossiers individuels qui m'avaient été signalés par le ministre de la Défense lui-même. 

Julien Fargettas mentionne l'omission d'autres archives, sans préciser lesquelles. Outre les archives du SHD, j'ai consulté, en France, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ; le dépôt central des archives de la Justice militaire (DCAJ) ; les archives de l'Assemblée nationale ; les Archives nationales ; plusieurs fonds d'archives départementales ; et les archives de l'Académie des sciences d'outre-mer. J'ai également interrogé le Centre d’histoire et d’étude des troupes d’outre-mer (CHETOM). Ces recherches archivistiques en France ont été complétées, à l’étranger, par des recherches auprès des Archives nationales sénégalaises et des Archives nationales britanniques. J'ai, en outre, consulté de très nombreuses archives privées. Je poursuis actuellement les investigations auprès des Archives nationales américaines et du Centre des archives économiques et financières (CAEF). 
En revanche, si je me réfère aux notes du chapitre consacré à Thiaroye dans l'ouvrage Les tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités (1939-1945) de Julien Fargettas (Paris, Tallandier, 2012), seules les archives du SHD et des ANOM sont référencées à partir de la note 104, avec un doute sur la côte 5D302 et les « Ibid. » qui suivent. Il est particulièrement étonnant de constater qu'un historien prétendant travailler sur Thiaroye n’ait pas consulté par exemple le carton DAM 3 aux ANOM, contenant la cruciale enquête Mérat et d'autres informations indispensables pour comprendre Thiaroye. Il existe également des données importantes dans les centaines de télégrammes échangés, dès lors que l’on veut bien prendre le temps de les dépouiller. 

Quant à mes prétendus « conclusions hâtives » (sic) et autres « raccourcis incohérents » (sic), ainsi que ma supposée « partialité » (sic), il conviendrait, avant de se permettre de formuler des jugements aussi graves, de prouver que je n'ai pas confronté les sources, base méthodologique du métier d’historien. J'ai mené ce travail minutieusement, en sollicitant des personnes ressources si nécessaire, qui peuvent d’ailleurs en témoigner le cas échéant.

En octobre-novembre 2006, dans un article publié dans la revue Vingtième siècle, revue d'Histoire, Julien Fargettas jugeait : « Le travail d'Armelle Mabon semble aujourd'hui le plus complet. [...] Certaines interrogations s'apparentent toutefois à des prises de position et contribuent à nuire à l'indéniable qualité de ce travail ». En effet, je m'interrogeais alors déjà sur l'absence, dans les archives, d'un télégramme du 18 novembre 1944 sur les soldes de captivité. Avec la découverte de la circulaire du 4 décembre 1944, faisant croire a posteriori que les rapatriés avaient perçu avant l'embarquement l'intégralité de leurs soldes, on comprend mieux, dès lors, pourquoi ces documents officiels ont disparu des cartons d'archives dédiés à Thiaroye au SHD, la spoliation des rappels de solde pouvant apporter une explication au massacre. 

À aucun moment, dans ses travaux publiés sur Thiaroye, Julien Fargettas n'a émis le moindre doute sur la véracité des informations contenues dans les rapports, courriers et télégrammes déposés aux archives. Être historien, c'est pourtant questionner la source et son statut, ainsi que les circonstances et les conditions de sa production. 

Quant à la demande opportuniste de créer un comité pour « faire le point sur les sources, les traiter, les analyser » (sic), je regrette de signaler qu'une grande partie de ce travail a déjà été accompli par plusieurs historiens. Que faut-il comprendre, enfin, par « la volonté de s'affranchir des controverses qui, jusque-là, n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir » (sic), si ce n'est, précisément, le refus de Julien Fargettas de voir la réalité de la spoliation, des falsifications, des mensonges, du massacre et du procès mené à charge ?

Arrivée au terme de cette longue recherche et après avoir étudié en détail l'instruction du procès, ce que n'a pas fait Julien Fargettas alors que ces archives sont accessibles, j'ai pu clairement établir le doute sur la culpabilité des condamnés. C'est pourquoi il me paraît judicieux que la commission de révision de la cour de Cassation soit saisie à l’occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye en décembre prochain. C'est par ce chemin honorable que la France parviendra à faire œuvre de justice pour ces ex-prisonniers de guerre venus d’Afrique défendre la France.


lundi 14 janvier 2013

L'Italie et ses crimes, un mausolée pour Graziani.

Cet article d'Olivier Favier a d'abord été publié sur son blog et migre aujourd'hui sur celui du CVUH. Nous remercions son auteur pour nous en avoir proposé la publication.


Inauguration du mémorial de Graziani à Affile le 11 août 2012.

Affile est une commune de 1 500 habitants à 70 km au sud-est de Rome. Dans ce village, le 11 août dernier, le maire a inauguré un mausolée au maréchal Rodolfo Graziani. Son corps repose au cimetière communal, depuis sa mort en 1955. Le monument a coûté à la région du Latium la somme de 230 000 euros(1), officiellement destinés à l’entretien du parc de Radimonte et à l’érection d’un monument “au soldat”. Nulle part, dans la demande présentée par le maire, le nom du dit “soldat” n’a été précisé, et le terme a été entendu par les autorités compétentes dans un sens générique. À ceux qui ont cru à une mauvaise plaisanterie, le maire a répondu clairement: «À Affile, quand on dit “le soldat”, on ne veut rien dire d’autre que Graziani»(2). Les dites autorités, il est vrai, n’ont pas été très vigilantes. En mai, le même maire avait inauguré un buste en bronze de Giorgio Almirante, sur la place du même nom. Il remplaçait un buste en marbre, précédemment détérioré.
Deux « petits Républicains ».
Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante ont plusieurs points communs. Le premier a été le président d’honneur du MSI, que le second a cofondé en 1946 et dirigé de 1947 à 1949 puis de 1969 à 1987. Le MSI, Mouvement Social Italien, a un nom qui sonne un peu comme RSI, République Sociale Italienne, et ce n’est pas le fruit du hasard. La RSI, mieux connue sous le nom de République de Salò, est le petit régime(3) fasciste et fantoche, parce qu’à la solde du puissant allié nazi, qui a fait régner la terreur en Italie du nord, de 1943 à 1945. Le MSI, dit-on dans les milieux autorisés, peut aussi se lire comme Mussolini Sempre Immortale. Mussolini Toujours Immortel.

Avant que d’être les flambeaux du néofascisme(4), Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante ont combattu dans la dite RSI, le premier comme Ministre de la défense puis des Forces armées, le second comme officier puis chef de cabinet du MiniCulPop, le Ministre de la culture populaire.
Du 25 avril 1945, jour de la mort de Benito Mussolini, à l’automne 1946, Giorgio Almirante choisit la clandestinité. Il reçoit l’aide d’un ami juif de sa famille, qu’il a sauvé de la déportation. La République de Salò a joué dans la Shoah un rôle actif, essentiel, comme dans la chasse aux partisans. En 1971, L’Unità publie la reproduction d’une affiche de mai 1944, signée de Giorgio Almirante, justement. Cette affiche donne localement la consigne de fusiller dans le dos les sbandati -les réfractaires à la conscription- qui ne se seraient pas promptement rendus ou seraient trouvés les armes à la main. Un mois plus tard, dans le même secteur, 83 mineurs ont été passés par les armes.
Sa vie durant, Giorgio Almirante cultive les contradictions. En 1984, il va se recueillir, rue des “Boutiques obscures”, sur le cercueil « d’un homme extrêmement honnête », le secrétaire général du Parti communiste italien, Enrico Berlinguer. Celui qui pleure ce jour-là est le même qui a salué en 1973 le coup d’état d’Augusto Pinochet, et avec lui la mort de Salvador Allende. Le même encore qui, en 1972, aide un terroriste d’extrême-droite à échapper à la justice, alors qu’il est impliqué dans la mort de trois carabiniers.
Giorgio Almirante meurt en 1988. Douze ans plus tard, on crée un prix à son nom: il récompense la meilleure œuvre de dramaturgie italienne.
En 1945, Rodolfo Graziani est lui bien trop célèbre pour se fondre dans le paysage. Il se rend aux alliés le 29 avril à Milan, est incarcéré un mois à Rome avant d’être envoyé en Algérie. Il est de retour dans une prison italienne, à Procida, en février 1946. Durant cette période, il écrit trois livres. Il est tenu à l’écart de la généreuse amnistie de juin 1946, ordonnée par Palmiro Togliatti, Ministre de la Justice et Secrétaire général du Parti communiste, ancien bras droit de Staline à Moscou. Rodolfo Graziani est jugé en deux fois par la justice italienne, d’octobre 1948 à février 1949, puis de février à mai 1950. Il est finalement condamné à 19 années de prison, pour le seul fait de collaboration avec l’ennemi. Remise de peine oblige, il est libéré en août.
 Deux « savants racistes italiens ».
Avant la guerre, Rodolfo Graziani et Giorgio Almirante sont parmi les 320 signataires -intellectuels et politiques- qui soutiennent le Manifeste des savants racistes italiens, connu sous le nom de Manifeste de la race. Rédigé principalement par Mussolini, il est d’abord signé par dix universitaires du régime, publié dans Il giornale d’Italia le 15 juillet 1938, puis, nouvelles signatures à l’appui, dans La difesa de la razza, une revue du régime créée pour l’occasion. En septembre, Giorgio Almirante en devient le secrétaire de rédaction(5). Ce manifeste est le coup d’envoi de la politique raciale du régime, mise en place à l’automne 1938(6). Mais la pratique est déjà bien présente, avec la « pacification » libyenne et la guerre d’Éthiopie.
En cette année de grand tournant des persécutions -les Lois raciales italiennes précédent de peu la Nuit de cristal- Giorgio Almirante n’est qu’un journaliste et militant fasciste de 24 ans, très prometteur bien sûr. Rodolfo Graziani, lui, est maréchal depuis deux ans. Quelques mois plus tôt, il a atteint le sommet de sa carrière coloniale par un titre éphémère de Vice-Roi d’Éthiopie, dédaigneusement cédé par Pietro Badoglio(7). Ce dernier, qu’il n’aime pas, devient son supérieur hiérarchique direct en 1939. Graziani est alors chef d’état major de l’armée d’un Badoglio chef d’état major général. L’un veut la guerre, l’autre la sait perdue d’avance. À l’été 1943, Badoglio fait arrêter Mussolini et Graziani échappe de peu à la prison. Le 8 septembre, l’armistice est signé. En octobre, Badoglio et le gouvernement officiel sont rangés du côté des alliés.

Boucher double.
À l’instar de nombre de militaires de l’époque -et cela vaut bien entendu pour la France-, c’est une carrière africaine qui a mené Rodolfo Graziani aux avant-postes de la politique nationale. Une carrière commencée en 1908 en Érythrée, poursuivie avec la guerre italo-turque de 1911-1912, qui voit l’Italie s’emparer de la Libye et se livrer, au passage, au premier bombardement aérien de l’Histoire. Pendant la Grande Guerre, Rodolfo Graziani combat en Europe, devient, en 1918, à l’âge de 36 ans, le plus jeune colonel d’Italie. Secrètement condamné à mort durant le Biennio Rosso, ces deux années d’agitation révolutionnaire, il reprend du service en 1921, un an avant l’arrivée du fascisme. On l’envoie affermir les positions italiennes en Tripolitaine puis en Cyrénaïque. Ses méthodes sont brutales: il use de colonnes mobiles depuis longtemps éprouvées par l’armée coloniale française, crée des camps de concentration. En 1931, il finit par faire pendre, devant une foule médusée, un grand chef de guerre de 69 ans, Omar Al Mokhtar. Pour venir à bout des rebelles, il les contraint à vivre dans le désert, derrière un mur de barbelés. On estime à 100 000 morts, sur une population de 800 000, les pertes occasionnées par l’occupation italienne en Libye sur cette période, dont 40 000 dans les camps: ces proportions sont proches de celles d’un génocide. Quant à Graziani lui-même, son rôle dans le Fezzan lui vaut une première fois le surnom de «boucher»(8).
Durant la guerre d’Éthiopie, il commande l’offensive sud, depuis la Somalie. Il est le premier à ordonner des bombardements aux gaz -dont l’usage ne sera reconnu par le ministre de la défense italien qu’en 1996. Devenu vice-roi, il est victime d’un attentat le 19 février 1937 dont il ressort grièvement blessé. Dans Addis-Abeba, ce sont trois jours de représailles sauvages qui font autour de 4 000 morts. En mars, Rodolfo Graziani s’en prend aux « chanteurs ambulants, aux clairvoyants et aux sorciers », perçus comme des « perturbateurs de l’ordre public ». Nombre d’entre eux sont arrêtés ou exécutés(9). Le 19 mai, il ordonne l’éradication de l’élite du clergé éthiopien à Debré Libanos. Le massacre s’étend de nouveau sur trois jours et fait quelques 500 morts. À la suite de ses méfaits, le maréchal Graziani est surnommé le « boucher d’Éthiopie ». En 1959, un obélisque est dressé dans le centre d’Addis-Abeba en souvenir de ses massacres. Hors des frontières, aucune des plaintes soumises par l’Éthiopie à l’ONU après-guerre ne donne lieu à des enquêtes. L’Italie et le Royaume-Uni bloquent toute procédure(10).
Signe des temps sans doute, mais l’indignation soulevée en août 2012 par l’érection du mausolée -en Espagne sur El Pais, en Grande-Bretagne à la BBC et sur le Daily Telegraph, aux États-Unis sur le New York Times- n’a pas seulement porté sur le rôle joué par Rodolfo Graziani durant la république de Salò. Dans un monde où l’on se met parfois à penser que la mort d’un homme noir vaut bien celle d’un homme blanc, ces deux années européennes apparaissent naturellement comme la dernière étape d’un parcours obstinément mortifère.
Ce n’est sans doute pas un hasard si l’Italie a réagi si tardivement. Elle n’a jamais fait ses comptes avec le fascisme et encore moins avec son passé colonial, qui dans le parcours Rodolfo Graziani disent à peu près tout de leur nature profonde. La véritable mobilisation, menée par l’ANPI -association nationale des partisans d’Italie- ainsi que par le collectif littéraire Wu Ming(11), n’a été accompagnée d’articles sur les grands quotidiens qu’avec un mois et demi de retard, fin septembre.
Entre temps, des graffitis ont été laissés par des révoltés anonymes, puis en novembre des silhouettes en papier découpé ont été apposés sur ces murs, où sont énumérés les crimes du Rodolfo Graziani. Ces gestes salutaires ont été parfois décrits dans la presse comme des actes de vandalisme ou de terrorisme. On a fait état d’enquêtes policières, fructueuses semble-t-il. Une fois de plus, on a confondu justice et légalité.
Ce n’est peut-être pas un hasard non plus si la France a pratiquement fait silence sur cette histoire(12). Le parcours colonial de Rodolfo Graziani possède ici certains équivalents de taille, eux aussi honorés. Cette indifférence toutefois appelle une conclusion, qu’on espère provisoire: dans cet énième accrochage mémoriel, les enfants de Salò ont gagné.

Pour aller plus loin:
•               En plus des liens indiqués en note, voir sur ce site les rubriques L’Italie derrière la mémoire et À l’Ouest d’Aden.
•               En italien, on lira avec profit le livre d’Angelo Del Boca, Italiani, brava gente ?, Neri Pozza, Vicenza, 2005. Excellent et très complet compte-rendu en français de Gilbert Meynier, repris sur le site de la LDH Toulon.
•               En italien, un entretien de l’africaniste italien Alessandro Triulzi sur La Repubblica, daté du 5 octobre 2012. Il est aussi l’un des fondateurs et le président de l’Archivio Memorie Migranti.
•               En italien, un article du grand journaliste Gian Antonio Stella, sur Il Corriere della sera, du 30 septembre 2012, sur les crimes coloniaux de Graziani.
•               Toujours en italien, par l’historien Alessandro Portelli, excellent analyste du révisionnisme à l’italienne, le compte-rendu de la journée de manifestation du 13 novembre, à Affile. Pour comprendre quelques unes des spécificités de ce révisionnisme, litre l’introduction de son livre, L’ordre a déjà été exécuté. Rome, Les Fosses ardéatines, la Mémoire, Donzelli, Rome, 1999 (nouvelle édition en 2001), ici traduite en français. Pour une mise au point plus récente, voir mon article sur ce site: « La mauvaise herbe ne meurt jamais: des fosses ardéatines à l’Internationale noire ».
•               L’article ci-dessus a été repris intégralement sur Bellaciao, Sortir du colonialisme, signalé sur Rue 89, et cité dans un dossier synthétique et très bien fait de la LDH Toulon.
•               Et pour finir, parlons français.

1.             De l’aveu même du maire de la ville, et non 127 000 comme on le lit ici et là. Voir “Metro”, interview de Sergio Rizza, 04/09/2012. [tous les liens ont été consultés le 21/12/2012] [↩]
2.            Ibid. [↩]
3.            On surnomme ses partisans les Repubblichini -et non les Repubblicani- autrement dit les “petits” Républicains. [↩]
4.            Rappelons que l’actuel président de la Chambre des députés à Rome, Gianfranco Fini, a été le dernier secrétaire général du MSI “historique” de 1987 à 1995. [↩]
5.            Voir Patria Indipendente du 21/01/2007. [↩]
6.            Sur cette question longtemps sous-estimée (elle est tout simplement passée sous silence dans la discutable Histoire de l’Italie du Risorgimento à nos jours du journaliste et diplomate Sergio Romano), voir Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007 et notre entretien avec l’auteure et l’écrivain Aldo Zargani “Mémoire littéraire, mémoire historique, entretien croisé sur l’Italie des lois raciales (1938-1945)”. [↩]
7.            Lui aussi signataire du Manifeste de la race en 1938, Pietro Badoglio a les honneurs d’un musée dans une petite commune du Piémont, rebaptisée à son nom. Pendant la guerre d’Éthiopie, il est l’ordonnateur de quelques 65 bombardements à l’Ypérite sur le front nord. Après la guerre, il est inclus dans la liste des criminels de guerre déposée par Addis à l’Onu. [↩]
8.            Voir sur ce site “Libye et Italie, une curieuse idylle postcoloniale”. [↩]
9.            Voir Anne Bolay, « Les poètes-musiciens éthiopiens (azmari) et leurs constructions identitaires »Cahiers d’études africaines, 176 | 2004, et Renato Sarti, Mai morti (Debré Libanos), traduit par Ève Duca. [↩]
10.        Voir sur ce site “La guerre d’Éthiopie, un inconscient italien.” [↩]
11.         Voir en particulier le dialogue très instructif entre Wu Ming 2 et Giuliano Santoro traduit pour Article 11 par Serge Quadruppani le 10 décembre 2012. L’ANPI a porté plainte contre le maire d’Affile le 20/09/12 pour apologie du fascisme. [↩]
Saluons le communiqué de RFI, le 17 août.  Voir aussi court reportage d’Arte en date du 31/10/201


mardi 25 septembre 2012

« La Résistance » ou le balancier de l’histoire par Sonia Combe.

Ce texte a été publié dans la revue Témoigner entre histoire et mémoire, revue de la Fondation Auschwitz de Belgique, n°108, septembre 2010, dossier « Témoins et historiens à l’épreuve de l’écriture filmique ». Il est reproduit ici avec l’autorisation de la revue.



« La Résistance », docu-fiction diffusé en prime time à l’automne 2008, semble avoir définitivement légitimé le genre. En atteste sa réception auprès de la presse, dont les critiques n’ont pratiquement pas porté sur la forme, et auprès du public puisque ce docu-fiction qui appartient au genre du documentaire historique généralement relégué aux cases horaires plus tardives, aurait, selon les estimations de l’audimat, avec ses 4,5 millions de téléspectateurs, devancé « Jurassic Park » de Steven Spielberg (4,4 millions) et l’émission de Mireille Dumas « Vie privée, vie publique » (3,5 millions) au programme de la même soirée.
Cette performance tient au fait que le réalisateur à l’origine du projet, Christoph Nick, a su s’adjoindre les compétences nécessaires et bénéficier d’un budget plus que conséquent (6 millions d’euros). C’est là le fruit de la collaboration de deux chaînes du service public, France 2 et France 5. Composé de documentaires-fictions (2 fois 90 minutes) produits par France 2 et de documentaires (4 fois 52 minute) produits par France 5, « La Résistance » a mobilisé en tout 3 réalisateurs, 110 comédiens, 1500 figurants, 2 documentalistes et 10 historiens. Sans compter quelques « aimables participations » dont les bénéfices secondaires peuvent être gratifiants en termes d’image et, last but not least, le patronage de Simone Veil. On avait donc à faire à un travail doublement accrédité, à la fois par un témoin doté d’un fort capital symbolique et par les savants.