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lundi 5 juillet 2021

Hommage à Marianne Debouzy

Le décès de Marianne Debouzy dimanche 20 juin 2021 a beaucoup ému nombre d’entre nous - amies et amis, anciens étudiants et étudiantes et collègues devenus amis et amies…

Nelcya Delanoë et Laurent Colantonio, pour le CVUH, ont eu à cœur de vous adresser cet hommage composé à partir de trois textes et d’une vidéo :

● L’article du Maitron - auquel il faudrait ajouter que Marianne était "née LEHMAN, dite LALANDE".

● L’article de Catherine Collomp, co-signé par Donna Kesselman, Eveline Thevenard et Sylvia Ullmo : « Marianne Debouzy n’est plus » (texte ci-dessous).

● Le court texte de Nelcya Delanoë lu à l’enterrement de Marianne, mercredi 23 juin, au cimetière du Montparnasse (texte ci-dessous).

● Et ce lien vers l’entretien de Marianne avec sa grande amie, l’historienne Suzanne Citron, pour le CVUH.

 Sans en être membre, Marianne suivait de près les activités du CVUH depuis de nombreuses années et assistait régulièrement à ses journées d’étude. L’enregistrement de son dialogue avec Suzanne Citron a été réalisé par Aurore Chery.

 


Marianne Debouzy n’est plus

Nous avons du mal à y croire tant son énergie était grande. Je ne sais pas ce qu’auraient pu être nos carrières sans sa présence chaleureuse et stimulante.

Pionnière à bien des égards, elle avait fait partie d’une des premières cohortes de boursiers Fulbright dans les années 1950. Deux ans à Yale, elle noua nombre de contacts intellectuels et politiques. Au retour, elle soutenait une thèse, puis publiait un ouvrage, au titre révélateur de sa recherche, La Genèse de l’esprit de révolte dans le roman américain, 1875-1915 (1968). Quelques années plus tard, s’écartant de la littérature comme source, elle publiait un livre qui fit date sur Le capitalisme sauvage aux États-Unis, 1860-1900 (Le Seuil, 1972).

Ce virage méthodologique lui valut un poste au Département d’histoire de l’Université de Vincennes, puis Saint-Denis (Paris VIII), où elle exerça jusqu’en 1998. Au cours de ces années, ouvrant largement la voie des études de civilisation américaine vers l’histoire, elle a par ses travaux et sa personnalité, influencé une génération de chercheurs. Dans ces belles années de l’histoire sociale, elle nous entraînait ainsi dans le sillage des historiens américains et européens qui renouvelaient les perspectives : Herbert Gutman, David Brody, David Montgomery, Rudolf Vecoli, Nick Salvatore aux États-Unis, Madeleine Rebérioux, Rolande Trempé en France, Dirk Hoerder en Allemagne, Nando Fasce, en Italie.

Loin des stéréotypes politiques, l’accent était mis sur la formation de la classe ouvrière, sur l’ampleur et la violence ou la dureté des conflits sociaux dans le monde du travail américain du XIXe au XXIe siècles. Ses ouvrages, Travail et travailleurs aux États-Unis, La Découverte, 1984 ; Le monde du travail aux États-Unis, Les temps difficiles, 1980-2005, L’Harmattan, 2009, ont largement fait connaître ce point de vue.

Marianne savait aussi diversifier ses recherches. Il y a peu, elle faisait paraître un ouvrage sur La Désobéissance civile aux États-Unis et en France, P.U. Rennes, 2016. Plus récemment, elle s’inquiétait de « L’endettement des étudiants aux États-Unis » (Le Mouvement social, oct-dec. 2018). Sans compter ses étonnements sur la popularité de la poupée Barbie (au style hyper-kitsch) auprès de générations de petites filles, alors que leurs mères s’engageaient dans le mouvement féministe !

Faut-il le dire, ce travail intellectuel était adossé à un engagement politique jamais démenti : contre la torture en Algérie, contre la guerre du Vietnam, pour le progrès social en France, en Europe. Marianne était de tous les combats.

Nous gardons aussi le souvenir d’une amie très chère et à l’écoute des autres, malgré les grandes tristesses qui ont marqué la fin de sa vie familiale, et adressons nos pensées les plus affectueuses à Louis son petit-fils.

Catherine Collomp, Donna Kesselman, Eveline Thévenard, Sylvia Ullmo.

 

***

 

À toi, Marianne, cet hommage, un millième des hommages qui affluent vers toi

C’était en juin 1981.

C’était à la Sorbonne, dans un bel amphithéâtre.

J’y avais rendez-vous avec mon jury de thèse.

Comme pour toute soutenance de thèse, un dispositif écrasant avait été prévu.

J’étais dos à la salle et à mes amis venus nombreux partager cette aventure avec moi.

Devant moi, une petite table sans micro et placée au pied d’une haute estrade surélevée d’environ 1 mètre. Là-haut, une longue table piquée de 6 micros.

Viennent s’y installer cinq messieurs, membres du jury. En attendant l’arrivée, imminente, de la personne qui doit présider, ils échangent des propos, ils bavardent.

Pour les voir, pour les écouter, pour leur répondre, à eux là-haut, je vais devoir me démancher le cou et les regarder comme le Roi Soleil. Ils dominent, ils disposent du son, de l’espace, de la lumière, je suis à leur pied, dans la fosse et l’inaudible.

Dans mon dos, la rumeur de mes invisibles amis.

Soudain, silence absolu, les pas d’une femme qui porte des talons, je me démanche le cou et je la vois : petite, menue, calme et souriante, chemisier bleu et jupe droite, sobre et claire.

Elle se penche vers moi, se retourne vers ses collègues et, d’un sourire suave, leur propose que « la candidate vienne à notre table, non ? ». Comment refuser d’accéder à une demande de Marianne Debouzy, de surcroît présidente du jury ?

J’ai grimpé quatre à quatre l’escalier qui m’ont permis d’avoir une place à la table de la science, de ses micros, de sa lumière, de son ouverture vers le monde. 

Inoubliable première rencontre et transmission inoubliable.

Marianne c’était l’égalité, la force et le respect.

C’était le partage.

De quoi trouver du courage pour toujours

 

Merci Marianne darling.

 Nelcya Delanoë

 

samedi 3 octobre 2020

Petite chronique sur la genèse du CVUH, ou hommage à Catherine Grupper, récemment décédée, à qui, d’un certain point de vue, revient l’initiative de la fondation du CVUH

 Avec Catherine, Denis Berger et Patrick, compagnon de Catherine, nous avions coutume, chaque mois, de dîner ensemble le vendredi dans un restaurant du quartier Mouffetard, où Catherine demeurait. Le patron était membre du MRAP dont Catherine était la trésorière. Sous forme d’ironie – Denis Berger, mon compagnon, décédé en 2013, en avait le secret –, nous appelions ces rencontres « les vendredis prolétariens ». Le restaurant était bon et les prix étaient alors accessibles.

Catherine, militante de toutes les causes en faveur des exclus et des dominés de toutes couleurs et de tous genres, s’était fixée comme objectif de nous faire rencontrer des personnes de sa connaissance dignes de confiance et dont l’esprit critique était suffisamment exercé pour que nous puissions débattre du monde tel qu’il va mal. Catherine donc, avait choisi, ce soir-là, de nous présenter Nicolas Offenstadt, dont la mère était une amie d’enfance !

L’article 4 d’un projet de loi, relatif aux aspects positifs de la colonisation, était alors en débat. Immédiatement ou presque nous étions sur une longueur d’onde identique. Ainsi le jour même nous décidions le principe d’un comité sur les mauvais usages de l’histoire. Nicolas m’invita à faire appel à Gérard Noiriel avec qui il travaillait dans la revue Genèses. Je connaissais bien Gérard ayant eu la même directrice de thèse, Madeleine Rebérioux. Rendez-vous fut pris dans un café près du Luxembourg où nous décidâmes la constitution d’un collectif contre l’instrumentalisation politique de l’histoire. Chacun d’entre nous sollicita les collègues et amis susceptibles de poser le même regard critique sur un usage délétère de l’histoire et après maints échanges entre nous, une première rencontre eu lieu à l’EHESS en mai 2005. Le manifeste et l’association furent débattus et le texte mis au point, le sigle choisi, nous fîmes connaître l’association. Très vite le groupe se renforça et une première rencontre publique se déroula à La Sorbonne en juin, le débat fut filmé par un ami, Marcel Rodriguez. Nous y retrouvâmes Catherine en spectatrice attentive et… critique.

Michèle Riot-Sarcey

lundi 22 janvier 2018

Hommage à Suzanne Citron

Suzanne Citron est née le 15 juillet 1922. Sa vie faite de combats, d’engagements, de réflexions fécondes et de travaux décapants s’est achevée paisiblement ce lundi 22 janvier 2018 à son domicile parisien. 

Le travail de Suzanne sur l’histoire de France et son enseignement l’a faite marraine naturelle du collectif Aggiornamento histoire géographie qui naquit dans son salon où il fut baptisé du nom de cet article qu’elle publia dans les Annales en 1968 comme un appel impérieux à dépoussiérer l’existant[1].

Sa route a croisé quelque temps auparavant celle du C.V.U.H. Le parcours personnel de Suzanne Citron, née Grumbach, s’est heurté à la France de Pétain et à l’enfermement au camp de Drancy dont elle réchappa de peu. La guerre d’Algérie a, par la suite, affuté ses engagements politiques et citoyens, tout comme son parcours intellectuel, de bonne élève d'Henri Marrou puis d’enseignante en lycée. Suzanne était agrégée et considérait ce concours à l’époque où elle le passa comme une source de « stérilité intellectuelle et d’appauvrissement humain »[2], encore une ligne de démarcation. Que ce soit avec son autobiographie éponyme ou son Histoire des hommes, ainsi que son manuel d’histoire alternatif L’histoire autrement,  elle n’a cessé d’explorer, de déconstruire et de renouveler la vision de cette discipline, aiguillonnée par un insatiable appétit de liberté et une indépendance d’esprit qui la firent s’affranchir du poids des conventions, des normes et des allant de soit.

Avec son maître ouvrage, Le mythe national, la pensée de Suzanne et ses combats rejoignent ceux du C.V.U.H. puisque c’est notamment aux instrumentalisations politiques et publiques - donc scolaires et médiatiques, par exemple - qu’elle s’attaque dans ce livre qui met à mal le fameux roman national. En déconstruisant le mythe d’une France toujours déjà là, en dénonçant les effets sclérosants et déformants d’un récit historique linéaire par trop figé, terreau fertile aux discours nationalistes et patriotiques incompatibles avec une France devenue plurielle, par ailleurs sommée de se mettre à l’heure du monde, elle rejoint les indignations et les propositions du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire.

Celle qui gardait un souvenir au parfum d’enfance de sa visite de l’exposition coloniale de 1931, et d’autres, plus révoltants, des sociétés et guerres coloniales françaises ne pouvait rester indifférente aux amendements de la loi du 23 février 2005 prescrivant un enseignement des aspects positifs de la colonisation. Se taire face aux manipulations grossières de l’histoire par N. Sarkozy et de ses plumitifs - H. Guaino ou M. Gallo - sur la résistance ou l’entrée de l’Afrique dans l’histoire ne lui était pas davantage possible. La création du ministère de l’identité nationale, autre volet de cette politique, fut l’occasion pour elle de s’opposer avec le C.V.U.H., aux consensus convenus, assis sur des positions académiques et éditoriales dominantes, qui permettaient de faire des travaux d’un Pierre Nora l’alpha et l’oméga d’une histoire réduite à des finalités identitaires.

Libre, indomptable, indignée mais savante et insatiable d’en savoir toujours plus, Suzanne Citron ne s’est jamais contentée de l’existant, et d’une histoire condamnée à contempler son pâle reflet dans le miroir du passé. La pertinence de ses travaux a donné au Mythe national une nouvelle actualité au moment de la campagne présidentielle de 2017, droite et gauche recyclant à l’envie les uns le roman, les autres le récit national,  se complaisant dans un discours qu’elle jugeait anachronique et paresseux - ce qui ne cessait de l’inquiéter. Elle lisait ces temps derniers Les illusions perdues de Balzac, après avoir passé l’été avec Mme de Staël et la rentrée scolaire avec le dernier volume de Jean-Pierre Demoule.

De sa voix si singulière, une peu éraillée et grave qui prenait soin de détacher chaque mot tandis que ses mains battaient l’air pour appuyer son argumentaire, elle exprimait encore et toujours sa colère face à la politique de G. Collomb et ses interrogations pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain.

« J’ai toujours vécu avec le sentiment, d’abord fugitif et vague, que la vie quotidienne s’inscrivait dans quelque chose de plus vaste, et que le présent était indissociable du passé ». Ainsi débute son autobiographie, Mes lignes de démarcation. Elle nous a appris à en franchir tant et tant. Que cela reste son héritage à perpétuer dans le futur.

Véronique Servat

Quelques ouvrages de Suzanne Citron à consulter en ligne :


 
Son introduction à La Fabrique scolaire de l'histoire 



[1] Citron Suzanne, « Dans l'enseignement secondaire : pour l’aggiornamento de l'histoire-géographie », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 23ᵉ année, n° 1, 1968, p. 136-143.
[2] Citron Suzanne, Mes lignes de démarcation, Paris, Syllepse, 2013, 373 p., p. 206.