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mardi 20 novembre 2018

En Algérie, des révoltées de 1848 aux porteuses de valises

Cette tribune de Michèle Riot-Sarcey a été publiée par Libération (08/11/2018)


Lors d’un voyage universitaire en Algérie, l’historienne a rencontré par hasard l’une des porteuses de valises du FLN, évadée de la Roquette en 1961. L’occasion de réfléchir aux difficultés des colonisés ou des femmes à laisser une trace dans l’histoire.


Tribune. Les traces de la colonisation sont infinies et parfois à l’origine de surprenantes rencontres. Au cours d’un voyage universitaire où je présentais mes travaux sur la liberté - périple organisé par l’Institut français d’Alger - revenant d’Annaba (Hippone, Bône), me dirigeant sur Batna, ville dont le pénitencier militaire de Lambèse fut construit et occupé par les transportés de 1848, j’y ai rencontré, par un pur hasard, l’une des évadées de la prison de la Roquette en février 1961. Ses souvenirs étaient intacts. Elle me raconta, en me présentant sa fausse carte d’identité, comment le réseau de Denis Berger, (mon compagnon décédé en 2013, chargé par la résistance algérienne des évasions), lui avait fourni ses papiers et sa «planque» à Paris où elle trouva refuge avant sa mise en sécurité en Allemagne. Elles étaient six, dont trois Algériennes qui, dès la guerre terminée, furent contraintes de rentrer dans l’anonymat. Ces insurgées, ainsi que bon nombre de leurs congénères, résistant·e·s de l’intérieur, furent oublié·e·s, comme l’ont été les «héros» de la révolution de 1848, «transporté·e·s» après la répression de juin 1848 en Algérie et après le coup d'État de Napoléon III, en 1851 - tel fut le sort de la féministe socialiste Pauline Roland, «femme de 1848», qui protesta à nouveau contre ce nouvel ordre antirépublicain. Étonnante résonance entre Batna et 1848. Étonnante résurgence d’un passé oublié dont le site de Timgad, tout près de là, conserve les traces. Sur une colonne romaine, couchée, on peut lire, soigneusement gravé en lettres lisibles «Les transportés de 1848».
Cette rencontre inouïe dont l’effet émotionnel fut parfaitement saisi par les auditeurs, raviva les mémoires des insurgées de 1848 en même temps que celles des résistances algériennes. Ce moment participe de l’actualité discontinue du passé qui fait l’histoire. Les participants découvraient avec moi, dans leur ville, l’existence d’une héroïne de la lutte de libération nationale. Moment salutaire en ces temps d’oubli du passé généralisé, au cœur d’une actualité politique algérienne indéchiffrable, en proie aux manœuvres de toutes sortes dans l’ombre des pouvoirs en place dans une Algérie où la population est profondément politisée mais, en l’état, sans avenir apparent. L’ensemble se révéla au cours d’un débat sur la liberté. Les interventions des participants croisaient allègrement les promesses de la Révolution française avec les effets indélébiles d’une colonisation toujours à vif. La quête de liberté, chère aux insurgés de 1848, faisait écho aux expériences de résistances sans cesse renouvelées sur le long temps de la présence coloniale. Comment ne pas imaginer un récit commun de cette histoire oubliée !
En France, dans l’actualité des réformes des programmes constamment remis sur le métier, il serait grand temps de rompre avec la distillation parcimonieuse des matières à options en envisageant d’aborder, sans regimber, l’histoire réelle de la colonisation. Il ne suffit pas de mentionner le fait colonial, mais de rompre définitivement ce long silence ponctué de tentatives désastreuses d’enseigner «les effets positifs de la colonisation» (raison pour laquelle nous fondions, en 2005, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, le CVUH). Rompre le silence, n’est pas l’équivalent d’un prêche pour une réconciliation des mémoires (les mémoires ne se commandent pas !), mais implique de mettre au jour les multiples faits de résistances qui n’ont cessé de ponctuer le temps colonial. Car il ne suffit pas de réhabiliter «les victimes», encore faut-il rendre compte d’une conflictualité dans le temps long des insurrections et des résistances. En effet, quel que soit son âge, l’élève a besoin de référence positive à laquelle il peut s’identifier. Les femmes en savent quelque chose, elles qui cherchèrent si longtemps en France les traces de leurs ancêtres au féminin dans les manuels d’histoire (1). Or, ici, les années de silence ne peuvent être compensées par la reconnaissance tardive et sélective des morts sous la torture. En particulier, les héritiers des victimes du 17 octobre 1961 - événement à propos duquel on a tant tardé à dévoiler la part maudite de la police française et donc de l’État - réclament la reconnaissance d’un combat juste. Comment ont-ils pu réagir aux déclarations récentes d’Emmanuel Macron sur la vérité de la mort de Maurice Audin ? Combien sont-ils encore à attendre ce dévoilement si parcimonieux ? Des milliers selon les historiens. Avant eux, Jean-Luc Einaudi, peu apprécié par l’Académie, avait révélé la pratique «illégale» de l’armée française. La mémoire du passé, on le sait, est moteur d’histoire ; rendre accessible et visible les stigmates de celui-ci est de la responsabilité de tous pour éviter de nourrir les ressentiments. Or, si nous voulons accorder justice à tous ceux et celles qui attendent en vain une prise en compte de leur histoire, c’est-à-dire la nôtre, il serait bon de réviser l’esprit des programmes scolaires qui relègue à la marge cette part éminemment nationale du passé.
Longtemps oubliées les femmes ont retrouvé, en partie, le chemin de l’histoire sans avoir obtenu la reconnaissance qui leur est due. Mais il est vrai que mêler héroïnes algériennes et françaises, telles qu’elles résistèrent ensemble, tisserait un trait d’égalité historique qui remettrait en cause une domination qui sévit partout dans le monde. Mais ne serait-ce pas le dernier pas à franchir afin de briser définitivement cet héritage «de deux siècles d’illusions et de mensonges» pour reprendre un constat justement formulé par Jacques Derrida dans Spectres de Marx ?

(1) À titre d’exemple : la revue l’Histoire me fit écrire trois fois le même article dans des temps différents. La candidature de Jeanne Deroin aux élections partielles de 1849 fit ainsi l’objet du presque même texte à trois reprises. La rédactrice en chef argumentant qu’on ne cessait de l’oublier. Sans doute en vue de rompre avec cette tradition d’oubli, en 2014, le ministère de la Recherche prit l’initiative de m’inscrire sur le tableau de promu·e·s à la Légion d’honneur ; je m’empressai de décliner cet honneur qui au cours des années démontra combien cette distinction, mise au service du monde politique, fut distribuée sans retenue, en fonction des enjeux du moment, de Kadhafi au chanteur en vogue. Voir, à ce propos, la Légion d’honneur attribuée immédiatement après la reconnaissance de la mort sous la torture de Maurice Audin à un collectif de Harkis. Reconnaissance si tardive qu’elle en devient humiliante pour les intéressés.

Michèle Riot-Sarcey

dimanche 21 octobre 2018

17 octobre 1961: le déni d’une histoire


Cette article a été publié par le journal Libération (17/10/2018)


Derrière cette date se cache l'existence affirmée et escamotée d'un peuple et d'une foule, visibles et invisibles sur le sol français, que l'État a tenté d'effacer et censurer.

 Des manifestants algériens arrêtés à Puteaux, dans la nuit du 17 octobre 1961. Photo AFP

Tribune. 17 octobre 1961 : une manifestation massive et pacifique d’Algériens sans armes a lieu dans Paris, à l’appel du FLN. Sa répression systématique et violente a entraîné sans doute plus d’une centaine de morts. Pourquoi le rappeler, alors que la page de la guerre d’Algérie pourrait sembler se tourner ? Le chef de l’État a reconnu la responsabilité de la France dans la disparition et l’assassinat de Maurice Audin, après avoir qualifié la colonisation de «crime contre l’humanité», lors d’une visite en Algérie en tant que candidat. Il est question d’ouvrir plus largement les archives, restées très surveillées (1). Des mesures de dédommagement des harkis sont annoncées. Il serait question d’une «mémoire apaisée». Convié au banquet commun de la mémoire, chacun s’y retrouverait.

Sur le plan de la recherche historique, depuis le livre pionnier de Jean-Luc Einaudi (2), c’est le moment de la mise à distance, du travail d’histoire venant compléter le travail de mémoire. Une discussion historiographique s’est pourtant développée sur les responsabilités du caractère sanglant de l’événement : non seulement Maurice Papon et la préfecture de police, mais son ministre, Roger Frey, et le Premier ministre Michel Debré, en sont très nettement les auteurs. Côté algérien, une certaine responsabilité de la Fédération de France du FLN, dans les tensions précédant le 17 octobre. Ces avancées de la recherche, issues de divers horizons, y compris non universitaires, sont décisives tant elles mettent en évidence la responsabilité directe de la tête de l’État (3).

Mais quelque chose résiste aux mémoires officielles, et ne s’inscrit pas encore dans l’histoire collective, malgré la célébration de l’événement en Algérie. Malgré la reconnaissance partielle de l’événement par François Hollande en 2012. Malgré la présence d’une plaque à peine visible, pont Saint-Michel, depuis 2001, apposée par Bertrand Delanoë sur la margelle du quai, côté île de la Cité. On a beau lire, suivre les traces du parcours des manifestants, de Nanterre et Courbevoie à Paris, retrouver les lieux où l’on matraquait, où l’on tirait, boulevard Bonne-Nouvelle, devant le Rex, boulevard Saint-Michel, au pont de Neuilly, où l’on jetait des Algériens dans la Seine, où l’on en parquait d’autres après les avoir fait monter de force dans des bus de la RATP, quelque chose relève encore d’un déni.

Cela s’est passé dans l’espace public, mais n’a pu être vu, ou à peine : cette action des forces de l’ordre au service d’un État, dans une république à peine née, contre la présence d’un peuple. Contre ce geste collectif que l’État a tenté d’effacer, avant même qu’il n’ait eu lieu, si cela avait été possible, en arrêtant plus de 12 000 manifestants. Au point d’en faire transporter plusieurs centaines sur le sol algérien pour les placer dans des centres de rétention et pour certains les y envoyer à la mort. Un crime colonial, en pleine décolonisation (4).

Derrière cette date se cache l’existence à la fois affirmée et tout aussitôt violemment escamotée d’un peuple et d’une foule, visibles et invisibles sur le sol français, en pleine guerre d’Algérie. Peuple à qui on refusait encore l’indépendance, pourtant implicitement acceptée par le pouvoir gaulliste qui s’apprêtait à négocier avec le FLN. Foule dont la présence attestait déjà le phénomène de l’immigration algérienne, dans les bidonvilles, à La Goutte d’or ou Belleville, en banlieue et ailleurs ; présence aujourd’hui fantasmée en «grand remplacement», en «islamisation rampante de la France».

Une fois l’analyse faite des circonstances de l’événement, des raisons objectivables et non objectivables du déclenchement de la violence des forces de l’ordre ce jour-là, de l’échelle des responsabilités, du chef de l’État aux simples policiers, il reste ce surgissement intempestif, et violemment escamoté, à l’histoire longtemps censurée (5). Il ne fallait pas que les Algériens, colonisés et immigrés, soient acteurs et sujets de l’histoire, ou le deviennent. Le 17 octobre est le double moment d’un acte collectif constituant et de son refoulement physique et symbolique.

(1) Fabrice Riceputi, La bataille d’Einaudi. Comment la mémoire du 17 octobre 1961 revient à la République, Le passager clandestin, 2015.
(2) Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris. 17 octobre 1961, 1991 (réédition Points Seuil, 2007).
(3) Jean-Paul Brunet, Police contre FLN, le drame d’octobre 1961, 1999 ; Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Taillandier, 2008 (traduction); Marie-Odile Terrenoire, Voyage intime au milieu de mémoires à vif. Le 17 octobre 1961, Recherches, 2017.
(4) Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens (1944-1962), Paris, Nouveau Monde, 2011.
(5) Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, préface de Gilles Manceron, suivi de La triple occultation d’un massacre, par Gilles Manceron, La Découverte, 2011.

Olivier Le Trocquer, pour le CVUH