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mercredi 7 décembre 2016

Quand le conseil départemental du Tarn se fait l'hagiographe de F. Mitterrand

Affiche de l'exposition des AD du Tarn.
Le saviez-vous ? François Mitterrand est venu dans le Tarn au moins à quatre reprises : à l’occasion des élections cantonales de 1979, en 1980, au début de sa campagne présidentielle, en 1982 et de nouveau en 1992. Il n’en fallait pas plus pour justifier l’édition d’une brochure de 36 pages sur papier glacé intitulée « Mitterrand dans les pas de Jaurès ». Ces 36 pages sont éditées par le journal La Dépêche du Midi, et reprennent le contenu d’une exposition réalisée par les archives départementales et l’institut François Mitterrand.
Jean Jaurès vous le connaissez, c’est l’homme assassiné pour ses idées en 1914, ce qui est tout de même « relativement stupide et bête », pour reprendre les propos de Thierry Carcenac, président socialiste du Conseil départemental du Tarn à propos de la mort de Rémi Fraisse en octobre 2014. Quant à François Mitterrand, c’est celui qui est mort dans son lit après avoir trahi les siennes et les siens.
Convoquer les mânes des grands ancêtres reste un moyen éprouvé de s’en revendiquer. Même si l’opération semble hasardeuse, en cherchant à tout prix à dégager une filiation entre Jaurès et Mitterrand, le conseil départemental, commanditaire de l’exposition, essaie de se réclamer de la pensée politique du premier : le socialisme. Par les temps qui courent, c’est d’autant plus utile que de nombreux électeurs se demandent, et la question ouvre des abysses insondables, si le parti socialiste est toujours de gauche.
L’occasion de rassembler dans une même commémoration les deux hommes est toute trouvée : 2016 est l’année du centenaire de la naissance de François Mitterrand. Qu’importe si relier la vie de Mitterrand au Tarn et à Jean Jaurès n’est pas chose aisée : les 12 premières pages évoquent la vie de François Mitterrand, sans aucune référence à Jaurès ou au Tarn ; par la suite, heureusement que le grand homme a franchi au moins quatre fois les limites du Tarn, ces intrusions  permettent d’agrémenter de photos les pages suivantes (la journée du 19 novembre 1992 fournit à elle seule 3 illustrations : la rencontre avec Felipe Gonzalez, l’inauguration de l’école des mines et la visite du musée Toulouse-Lautrec). Heureusement également qu’une bande de révolutionnaires à court d’idées n’a rien trouvé de mieux que de dynamiter la statue de Jaurès à Carmaux en 1981 : c’est l’occasion d’insérer une page sur l’enfant du pays, c’est d’ailleurs la seule de la brochure (comme le dit Thierry Carcenac, en citant Mitterrand dans sa préface : « il ne faut pas considérer Jaurès comme un ancêtre statufié »). Curieusement il n’y a qu’une petite référence sur l’hommage de Mitterrand au Panthéon en 1981.
La brochure édité épar La dépêche du Midi et le Conseil
Départemental du Tarn.

Malgré tout, même si le parcours de l’un semble très éloigné politiquement et géographiquement du parcours de l’autre, l’exposition est inaugurée. Mais comme tout le monde ne va pas se déplacer pour aller la voir, Thierry Carcenac décide aussi d’en faire une brochure éditée par La Dépêche du Midi.
Et c’est ainsi que dans les pages de cet auguste journal, un article annonce la sortie de la brochure et précise même que « Thierry Carcenac (y) signe une belle préface. » L’article pourrait s’appeler « Retour d’ascenseur chez les suce-pompes ».
Sans doute afin d’éviter que les cartons d’invendus ne s’entassent dans les sous-sols du Conseil départemental, convenait-il d’en assurer la distribution gratuite : c’est ainsi que le président du conseil départemental du Tarn a envoyé des milliers d’exemplaires dans les collèges, accompagnés d’un courrier demandant d’assurer la distribution gratuite de ces brochures auprès de tous les élèves de troisième… Il y a 42 collèges dans le Tarn (31 collèges publics et 11 privés), cela représente 4 163 élèves en troisième, soit un peu moins de 20 400 euros de brochures.

Ce genre de procédé rappelle l’obligation faite par Sarkozy d’étudier la lettre de Guy Môquet parce que ce texte l’avait ému. Il faut donc rappeler à Thierry Carcenac qu’il n’appartient pas au conseil départemental de définir les modalités et le contenu du programme d’histoire. Il faut espérer que les profs d’histoire vont refuser de se plier à cette injonction infondée ([1]) à moins d’utiliser ce fascicule pour illustrer le chapitre sur la propagande. Parce que c’est tout de même un exercice de style assez abouti qui est donné à lire.

Le texte de cet opuscule est assez étonnant pour ne pas dire révisionniste. On apprend page 20, les raisons du changement de politique économique du gouvernement socialiste en 1983 : « Confronté aux difficultés et pour sauver les acquis sociaux des deux premières années (de son septennat), (Mitterrand) engage une politique économique tenant compte de la conjoncture internationale et de l’engagement européen ». Chapeau bas. C’est donc pour sauvegarder notre système social que Mitterrand s’engage sur la voie d’une politique libérale qui nous conduit aujourd’hui à ne plus distinguer ce qui sépare le projet social du parti socialiste de celui des républicains. Il fallait oser user de l’art de l’antiphrase pour nous convaincre du bien-fondé de cette volte-face politique.
Mais le plus drôle ce sont les premières années de la vie de Mitterrand. S’il s’égare « brièvement » chez les volontaires nationaux (l’organisation de jeunesse des Croix de feu), il rejette quand même les accords de Munich. Le « brièvement » recouvre tout de même plusieurs années d’engagement à l’extrême-droite, ainsi en 1935 il manifeste contre l’invasion métèque, par la suite, Mitterrand fréquente de nombreux militants de la cagoule, sans que son appartenance à cette organisation secrète d’extrême-droite soit établie. D’ailleurs ce sont deux cagoulards qui interfèrent pour que la francisque lui soit remise en 1943 et, comme les amitiés sont parfois tenaces, Mitterrand intervient en faveur d’un autre cagoulard à la Libération.
Le parcours de Mitterrand au cours de la seconde guerre mondiale est de la même veine : « dès cette époque (1942), François Mitterrand participe à des actions de désobéissance et se rapproche de certains milieux résistants. Son travail l’amène d’ailleurs à rencontrer le maréchal Pétain. Il sera même quelques temps plus tard, décoré de la Francisque, une décoration attribuée par le régime de Vichy. » Ce « d’ailleurs » indiquerait donc qu’il y a un lien entre le régime de Vichy et la résistance. Jolie syntaxe. Visiblement, le but est d’atténuer le passé dérangeant de Mitterrand, tout en en parlant quand même.
Parmi les emplois occupés à Vichy, la brochure cite son poste dans le commissariat au reclassement des prisonniers plutôt que celui occupé à la Légion française des combattants fondée par l’antisémite Xavier Vallat. Est-ce parce que c’est mieux de s’occuper des prisonniers que d’une milice pétainiste que le rédacteur a privilégié l’un et non pas l’autre ou bien est-ce une question de manque de place ?
C’est sans doute une question de manque de place qui a conduit à ne pas parler non plus de la longue relation entre Mitterrand et René Bousquet le secrétaire général de la police sous Vichy. Cette page s’appelle curieusement « Prisonnier de guerre ». Elle aurait pu s’appeler « De la collaboration à la résistance ».


Les pages sur la période de guerre 


La guerre d’Algérie fournit encore quelques curieux paragraphes. Mitterrand se serait contenté selon cette brochure de voter les pouvoirs spéciaux à l’armée, ce qui serait une erreur de jugement : l’euphémisme tourne au cynisme pour atténuer les errements du grand homme. Car sa responsabilité est un peu plus engagée puisque, c’est lui qui a été chargé de défendre ce projet de loi. Pire, en tant que ministre de la justice, à l’exception de 7 dossiers, il a systématiquement donné un avis défavorable au recours en grâce des condamnés à mort du FLN. Précédemment, dès 1954, il a lancé la politique de répression en Algérie en tant que ministre de l’intérieur : « je n'admets pas de négociations avec les ennemis de la Patrie, la seule négociation, c'est la guerre. »
On ne peut pas tout dire en 36 pages, il vaut mieux dire qu’il a été 11 fois ministre plutôt qu’il a créé les conditions légales de la torture en Algérie (comme le dit Jacques Attali).

Bref, la lecture critique de cette brochure ne permet pas de dégager ce qui relie les deux personnages historiques. Si on ne peut présager de ce qu’aurait fait Jaurès en 1940 ou en 1954, on peut cependant affirmer que son pacifisme de 1914 semble éloigné des positions politiques de Mitterrand : Mitterrand n’est pas Jaurès. Il ne s’agit cependant pas de tirer sur un cadavre, il est déjà froid, mais de refuser cette vision de l’histoire qui consiste à créer des mythes, des récits hagiographiques, à atténuer une réalité déplaisante. Mitterrand n’est plus blâmable, il est mort. Ce qui est blâmable c’est cette entreprise qui consiste à transformer l’histoire en propagande pour en faire un usage politique.
Le tout évidemment avec des deniers publics. Il ne manque plus qu’à glisser une carte d’adhésion au parti socialiste ou un bulletin de vote pré-imprimé dans les pages de ce fascicule.

Olivier Caron
Enseignant d’histoire géographie du Tarn




[1] Le Syndicat SUD Éducation du Tarn a lancé un appel dans ce sens.

jeudi 10 novembre 2016

Alexandre le Grand au rythme des présents successifs par P. Briant

En considérant le titre du livre ici introduit par son auteur (Alexandre. Exégèse des lieux communs, Folio-Histoire, n°259, Gallimard, 2016), on pourra évidemment se demander : pourquoi donc parler d’Alexandre le Grand aujourd’hui, et pourquoi surtout introduire un tel livre auprès des membres du CVUH et plus largement s’adresser à toutes celles et à tous ceux qui entendent manifester leur vigilance face aux usages et aux instrumentalisations de l’histoire dans le monde contemporain ? La raison en est simple : seul de son espèce par le rayonnement mondial du mythe – de l’Islande à l’Insulinde, sous les épiphanies jumelles d’Alexandre et d’Iskender– Alexandre a été actuel tout au long de l’histoire, et il le reste aujourd’hui. Le livre ici présenté n’est pas consacré à proprement parler à l’histoire d’Alexandre (un tel livre ne concernerait pas le public du CVUH), mais à l’insertion et à l’instrumentalisation de ses images dans les présents successifs, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, ou, si l’on préfère, depuis l’époque d’Alexandre elle-même jusqu’aux combats et débats qui scandent l’histoire de l’Afghanistan et des Balkans contemporains, en passant par Rome, le duché de Bourgogne, la cour de Louis XIV et celle de Philippe V d’Espagne, ou l’époque napoléonienne[1], mais en passant aussi par les images d’Alexandre et d’Iskender en Iran, à Byzance et chez les Ottomans, dans l’Inde coloniale, et jusqu’à Sumatra et la Malaisie, sans oublier un surprenant Alexandre/Iskender du Mali[2].

Le livre n’est pas un OHNI (Objet Historiographique Non Identifié). Il vient en continuité de réflexions que j’ai menées sur la longue durée. Les thèses et propositions ont été présentées successivement dans la première version (1974) d’un petit livre sur Alexandre (Que-sais-je ? 622 ; 8e édition 2016), où je plaidais pour la décolonisation de l’histoire de la conquête macédonienne ;  dans un article consacré en 1979 à « Alexandre modèle colonial[3] » ;  puis dans un dossier (« Impérialismes d’hier et d’aujourd’hui ») préparé à partir d’une collection de manuels d’enseignement datés entre 1850 et 1950 : ce dossier, a été présenté en 1982 dans le cadre de la formation continuée des professeurs de collèges de l’Académie de Toulouse ; des études sur « Alexandre au présent et au passé[4] » ; enfin, une recherche focalisée (entre 2004 et 2012) sur l’époque des Lumières, qui a résulté en un livre sur « Alexandre des Lumières »[5], où j’ai traité de l’évolution des images d’Alexandre au cours du long XVIIIe siècle en Europe et de leur insertion dans les débats sur l’expansion européenne, en particulier vers l’Inde.

L’intérêt spécifique que je n’ai cessé de manifester pour les utilisations politiques de la conquête macédonienne de l’Orient se marque plus particulièrement dans le chapitre 3 d’Exégèse des lieux communs intitulé « Le héros colonial » (p. 206-285). J’y montre que, introduite et définie pour la première fois par Plutarque (p. 217-226),  « la mission civilisatrice » d’Alexandre a été régulièrement située « dans le cadre d’un dialogue entre le passé et le présent, au sein duquel les conquêtes du passé apparaîtraient comme ayant ouvert la voie aux conquêtes du présent, mais au sein duquel, également, si mal documentée, l’histoire de la conquête d’Alexandre allait être nourrie de rapprochements et d’assimilations postulés avec les entreprises coloniales du présent ». On y retrouve donc des images bien connues : « le libérateur des peuples » (p. 230-243) ; la « mise en valeur » et le développement de pays laissés jusqu’alors dans un état de « sous-développement asiatique » (p. 244-255), en particulier l’introduction de l’économie monétaire et marchande dans des pays voués jusqu’alors à « l’économie naturelle » (p. 279-285) ; le génial découvreur des terres venu d’Europe souvent comparé à C. Colomb, qui ouvre de nouvelles voies maritimes entre l’Inde et la Méditerranée (p. 255-268) ; le conquérant homme de science qui, tel Bonaparte en Égypte, est environné de savants (p. 268-279). L’image positive est née dans le courant du XVIIIe siècle dans le sillage de Montesquieu et de Voltaire, suivis par une pléiade d’historiens-philosophes écossais et anglais (W. Robertson, J. Gillies, W. Vincent), qui ont aimé voir dans la conquête macédonienne « le précédent, même lointain », de la conquête britannique de l’Inde. Avec L. Heeren, dans le premier tiers du XIXe siècle, l’Allemagne n’est pas restée à l’écart de l’édification de l’image d’un Alexandre qui, au-delà de « l’accident » de la conquête, a été l’introducteur de progrès décisifs apportés en Orient par l’Europe qui dispense ses lumières. C’est cette image qui en quelque sorte triomphe avec l’Alexandre le Grand de l’historien prussien Droysen (1833), qui va être considéré pendant longtemps comme le fondateur de l’historiographie de la période ouverte par la conquête macédonienne[6].

Alexandre a ainsi été érigé en précédent glorieux de l’expansion européenne, que l’on brandit en toutes circonstances. En 1767, l’historien allemand C. Gatterer, bientôt suivi par certains de ses collègues au début du XIXe siècle, a eu ce mot extraordinairement révélateur sur la place accordée à Alexandre dans les discours historiques et politiques sur les rapports entre Occident et Orient : « Grâce à Alexandre, la domination mondiale passa pour la première fois des Asiatiques entre les mains des Européens ». En cela, l’histoire d’Alexandre fut partie prenante d’une histoire de la Question d’Orient (p. 156-163), en ce sens que, depuis Byzance et le Moyen-Âge (les Croisades : p. 143-156), les représentations européennes assimilent l’un à l’autre l’empire ottoman et l’empire perse de l’Antiquité : dès lors, l’exemple d’Alexandre annonce l’écroulement de l’empire des sultans et, par conséquent, la mainmise européenne sur les territoires impériaux. D’où le recours à Alexandre que fait Rigas, le révolutionnaire grec qui, en 1797, tente d’insuffler à ses compatriotes la volonté de lutter contre la domination turque (p. 163-171).

D’où aussi l’introduction d’Alexandre dans des débats sur l’expansion coloniale à l’époque de Jules Ferry ou à l’époque du Protectorat sur le Maroc (p. 208-217). D’où aussi les interrogations sur le bien-fondé de la politique d’Alexandre en lien avec les débats sur la politique coloniale : « En  raison de l’étroite homologie fonctionnelle entre les discours portant, les uns, sur l’expansion européenne de l’époque moderne et contemporaine, les autres, sur la conquête d’Alexandre, le statut de prestige d’Alexandre allait en effet être fragilisé, au fur et à mesure que les liens se distendaient entre métropoles et colonies, que les peuples colonisés s’arrachaient au joug des puissances coloniales européennes, et qu’ainsi s’évanouissaient les justifications morales et politiques de la conquête coloniale. Lié étroitement à la grandeur affirmée de la civilisation européenne, le personnage allait souffrir de la perte d’influence de l’Europe dans le monde » (p. 448). Dans certains pays colonisés (Inde britannique : p. 171-195), le récit national, construit par les historiens indiens, la littérature populaire, les films (Sikandar, 1941), tendit à rendre aux héros nationaux de l’Antiquité (Poros, Chandragupta) la première place que l’historiographie britannique avait confisquée au bénéfice de celui que, non sans fierté impériale, un historien britannique dénomme « l’Européen »[7]. Rendant compte du film Sikandar du réalisateur indien Sohrab Modi, le Times of India du 29 septembre 1941 se situe clairement au présent, en évoquant « un drame impressionnant de la résistance indienne réunie sous le leadership du sage et intrépide roi Poros, dont la philosophie se résumait en un principe : ‘Il est préférable de mourir en homme libre que de vivre comme un esclave’ » (p. 183).



Le coup fatal devait être porté dans les années 1950-1980 par un courant historiographique qui, même sans se revendiquer de l’étiquette « postcolonial », remit violemment en cause l’Alexandre colonial et proposa plutôt de faire « une histoire des victimes » et de transformer Alexandre en un conquérant massacreur, responsable d’un « génocide », rapproché de Cortès dans une formule qui fut exprimée sous les mots suivants par l’historien B. Bosworth en 2000 : « Pour de vastes régions de l’Asie, l’arrivée d’Alexandre signifia carnage et famine, et les conséquences en furent tout aussi dévastatrices que celles des Espagnols au Mexique. Les conquérants créèrent un  désert et l’appelèrent empire » (p. 398-414 ; 485-503). D’où des débats interminables, depuis l’Antiquité et l’histoire maîtresse de vie jusqu’à aujourd’hui, pour déterminer si Alexandre mérite ou nom d’être appelé « le Grand »[8] !

Malgré l’influence très notable de ces condamnations dans la corporation historienne, la vision de la conquête macédonienne en « mission civilisatrice » est loin d’avoir disparu. Elle est toujours en honneur dans une partie de la littérature spécialisée, et plus encore dans des medias grand public[9], qu’il s’agisse de certaines compositions de groupes de Heavy metal (p. 292-297), de livres de vulgarisation non scientifique (p. 297-312), de films hollywoodiens (p. 312-324), mais aussi, plus curieusement (du moins à première vue), de catalogues d’expositions qui, entre 1979 et 2013, ont été organisées autour de l’image héroïque d’Alexandre l’Européen. La raison en est qu’au départ, ces expositions ont été voulues et favorisées par le gouvernement grec : « Sans la stratégie grecque visant à exploiter politiquement les découvertes [archéologiques] en les liant à Alexandre et à sa mission civilisatrice, beaucoup de ces expositions n’auraient pu se tenir » (p. 324-349). Cette offensive diplomatique grecque a rencontré le désir des musées de changer de modèle de développement, et de mettre sur pied ce qu’il est convenu d’appeler des blockbusters. Main dans la main, autorités grecques et grands musées d’Europe, des États-Unis, du Canada, d’Australie, du Japon et de Russie  ont promu l’image de celui qui, « non seulement pour la défense de l’Europe, mais aussi en vue de la dissémination dans l’Orient de la culture grecque en sa qualité de civilisation œcuménique de valeurs humaines, a étendu les frontières de la civilisation et de la connaissance, et a changé le cours de l’Histoire » (citation du Président de la Fondation Onassis en 2004: p. 344).

Dans notre actualité, bien des déclarations et des initiatives rendent compte de la popularité de l’image d’Alexandre et de son caractère opératoire (p. 286-292)[10] : « L’utilisation politique de l’image du ‘grand homme’ n’a pas disparu dans les pays occidentaux. Dans ses deux  caractéristiques basiques de grand chef militaire et de marqueur-diffuseur de la civilisation grecque, la présence d’Alexandre peut être aisément identifiée dans l’actualité internationale. Il est introduit naïvement ou malignement dans notre histoire immédiate au titre d’acteur, au risque grave de défigurer le travail historien et de le transmuter en un story-telling imaginé dans les cabinets ministériels et dans les états-majors militaires, parfois avec la collaboration, active ou passive, d’historiens et d’archéologues de profession » (p. 506). Dans son discours de candidat tenu à Toulon le 7 février 2007, N. Sarkozy ne faisait-il pas appel, parmi d’autres figures historiques antiques (Socrate, Auguste), à « Alexandre  éternellement jeune et à son rêve grandiose d'un empire universel unissant l'Orient et l'Occident », tout en affirmant que « le rêve méditerranéen ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation » ?

De cette présence d’Alexandre (ou plutôt « Alexandre ») dans la réflexion politique d’aujourd’hui au sein de notre histoire immédiate[11], témoignent abondamment, aux États-Unis, analyses et récits qui, par-delà les siècles, rassemblent et assimilent la guerre menée par Alexandre en Bactriane et la guerre menée par les Etats-Unis et la ‘Coalition’ en Afghanistan (p. 506-519). En 2010, le général Wesley Clarke n’affirmait-il pas qu’à West Point,  « tous les principes de guerre qui y étaient étudiés de son temps remontaient à Alexandre, [et que] son héritage a ainsi formé la base de la pensée militaire occidentale depuis 2000 ans, [et qu’il] offrira information et inspiration aux générations futures » ? La même année, un historien américain n’hésitait pas à faire  d’Alexandre le promoteur de « la notion occidentale de nation building ». Chacun tente désespérément de tirer du passé des leçons pour le présent et de projeter le présent sur le passé, témoin cet autre historien américain soucieux d’établir un lien pédagogique et civique entre le passé et le présent : «  À la lumière de l’engagement de l’Amérique post-11-Septembre au Moyen-Orient, les enseignants d’histoire ancienne peuvent donner une pertinence nouvelle à l’époque d’Alexandre, […] et du même coup mieux préparer de jeunes citoyens aux choix qu’ils devront affronter » (p. 511).

Sur un autre « front », celui des Balkans, la lutte engagée, en particulier depuis 1991, entre la Grèce et son voisin du nord autour de la légitimité de celui-ci de se dénommer « République de Macédoine » est menée autour des images d’Alexandre le Grand, qui «  continua de plus belle à être à la fois l’otage et l’enjeu d’une guerre acharnée de propagandes nationalistes de part et d’autre de la frontière » (p. 545). En Macédoine, l’érection en 2011 sur la grande place de Skopje d’une statue gigantesque d’Alexandre (photo de couverture) marqua une sorte d’exacerbation de l’instrumentalisation du conquérant. Récupéré en janvier 2015 par Antonis Samaras au cours de la campagne électorale qui l’opposa à Syriza, et ce malgré la lassitude de l’opinion publique, le mythe d’Alexandre continue d’être l’un des protagonistes de débats de notre temps.

Les analyses présentées dans les chapitres 1-7 ont évidemment des implications importantes au regard de la méthode et du travail de l’historien-ne[12]. De mon point de vue, passer d’une histoire des vainqueurs à une « histoire des victimes », et d’une « légende rose » à une « légende noire », ne résout rien. L’historien n’a pas à choisir entre les vainqueurs et les vaincus : il analyse une phase historique sans s’identifier ni aux uns ni aux autres. L’erreur serait (est) d’oublier que ni Darius (le Grand roi perse), ni les populations soumises par la conquête, ne sont des victimes réduites à un rôle passif. Au même titre qu’Alexandre et les siens, le roi et les élites locales sont des acteurs de ce qui est aussi leur histoire. Je proposerais donc volontiers, en l’affaire, de répudier le genre biographique, qui fait d’Alexandre « le deux ex machina d’une évolution historique dont il contrôlerait seul les tenants et les aboutissants » (p. 567). Il s’agit  bien plutôt d’inscrire la conquête dans une histoire globale, où, dans sa diversité, l’adversaire d’Alexandre, à savoir l’empire achéménide, retrouve  un rôle de plein droit qu’il n’aurait jamais dû perdre. C’est aussi là manière de mener jusqu’à son terme le processus de décolonisation de l’histoire d’Alexandre.



[1] Chapitre 1 : « Les image du Prince » (p. 21-96)
[2] Chapitre 2 : « D’Orient et d’Occident » (p.97-205)
[3] « Impérialismes antiques et idéologie coloniale dans la France contemporaine : Alexandre le Grand modèle colonial » : http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1979_num_5_1_1395.
[4] Par exemple « “Alexandre et l’hellénisation de l’Asie” : l’histoire au passé et au présent », Studi Ellenistici XVI (2005) : 9-69.
[5] Alexandre des Lumières. Fragments d’histoire européenne, NRF-Essais, Gallimard, 2012. Parmi les nombreux comptes rendus, voir par exemple S. Sebastiani, « La mondialisation selon Alexandre le Grand », La Vie des Idées, 11 mars 2013 : http://www.laviedesidees.fr/La-mondialisation-selon-Alexandre.html.
[6] Sur Montesquieu, Droysen et quelques-uns de leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, voir chapitre 5 : « Galerie d’experts » (p. 350-414).
[7] C’est sous ce titre (The first European. A History of Alexander in the Age of Empire) que mon livre de 2012 est traduit à Harvard UP.
[8] Voir chapitre 6 : « Juger Alexandre ? » (p. 415-503).
[9] Voir chapitre 4 : »Médias et médiatisation » (p. 286-349).
[11] Voir chapitre 7 : « Au péril de l’histoire immédiate » (p. 504-555).
[12] Voir chapitre 8 : « Que faire ? » (p. 556-569).

jeudi 14 juillet 2016

La question du génocide des populations autochtones des États-Unis Nelcya DELANOË

ES. Curtis, Canyon de Chelly, Navajo Country, 1904

"Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant d'une honte ineffaçable, n'ont pas pu parvenir à exterminer la race indienne, ni même à l'empêcher de partager leurs droits ; les Américains des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre le sang, sans violer un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humanité."
Tocqueville, De la Démocratie en Amérique



Aux États-Unis, l'emploi du terme "génocide" appliqué aux peuples autochtones se répand à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Il renvoie à une problématique particulière et paradoxale. Particularité : le génocide dont il est ainsi question s'inscrit dans la longue durée, soit quatre siècles – Britanniques, Français, Hollandais et autres Européens étant alors considérés comme les précurseurs et initiateurs de la future politique indienne des États-Unis. Paradoxe : le génocide ainsi dénoncé s'inscrit dans l'histoire d'un pays démocratique, en fait le premier du genre et, depuis Tocqueville, "LA référence". Loin de faire de cet usage une aporie, cette particularité et ce paradoxe invitent plutôt à tenter de penser une "théorie du génocide" en système démocratique, incluant le fait que les terres prises aux Indiens furent longtemps travaillées par la main-d'œuvre gratuite, les esclaves, surtout dans le sud. Je me contenterai ici de faire l'historique récent de cet usage, de ses enjeux et de ses conséquences.

Paradoxe initial : les États-Unis constituent le premier pays colonisé et sous-développé à avoir arraché militairement et politiquement son indépendance à une grande puissance coloniale européenne, la plus grande en fait. Cette rupture, qui fonde son origine, établit un postulat, celui de l'anticolonialisme du nouvel État. En découlent certains principes, incarnés en un État décentralisé, fondé sur la séparation et l'équilibre des pouvoirs, le vote du budget par la représentation nationale, le tout constituant et régissant une fédération. Le respect des États-membres et des citoyens électeurs (blancs, masculins et de plus de 30 ans) implique que leur liberté est la condition sine qua non de ce projet.
La posture anti-colonialiste du nouvel État-nation révolutionnaire a un corollaire : filiation et légitimité doivent être fondées de façon irrécusable, sous peine que le postulat de la liberté ne diffuse des forces centrifuges au sein de l'Union. Pour continuer d'exister en ses États-membres, la fédération va donc s'étendre (en priorité au nom de la liberté, celle des colons), expansion tour à tour menée, contenue et encouragée de main fédéraliste. Il s'agit pour le nouvel État de contrôler le risque, frôlé à répétition, soit de contrevenir au principe de liberté soit de disparaître – La Guerre de Sécession règlera une fois pour toutes ce "double bind", au prix que l'on sait.
Autre paradoxe, logé au cœur du précédent : ces nouveaux États-membres, désormais unis, sont nés d'une étreinte fraternelle et mortelle entre les mondes indiens et européens. Or l'État américain, tout protestant qu'il est et récusant le dogme de Marie vierge, se veut né de lui-même. Pourtant, filiation et légitimité ne sauraient découler de cette étreinte initiale et perpétuelle mais bientôt insupportable en ceci qu'elle dément postulats, corollaires et principes, voire mythes fondateurs. Pour ces révolutionnaires qui récusent l'héritage de la vieille Europe et se veulent tout approprier, y compris l'origine de l'Histoire, filiation et légitimité ne peuvent donc découler de l'Histoire. Celle-ci commence avec la légalité nouvelle et les documents où elle est couchée. Avant eux, pas d'Histoire sur ce continent, ou quasi.
Or il existe un véritable obstacle à la fabrication de cette entreprise de filiation et de légitimation. Ce sont les sociétés indiennes, détentrices de ces terres que les nouveaux arrivés s'approprient au fur et à mesure de leur avancée sur le continent. Ces Indiens/ces Autres étant néanmoins considérés par le nouvel État-nation comme les propriétaires légaux de ces terres, ce dernier signe avec eux des traités de transfert de titre de propriété, tout en déclarant par ailleurs ces terres vides et vacantes – le fameux vacuum domicilium –, ou encore mal occupées, mal exploitées, mal rentabilisées. Et donc destinées à ceux qui, agriculteurs, fermiers ou ingénieurs, détiennent le savoir nécessaire à la mise en valeur de ces territoires. Sur le terrain, ces Autres sont donc d’abord repoussés dans l’Ailleurs (au-delà du Mississipi et ses terres sauvages, la soi-disant wilderness), puis mis en camp, déportés, relégués sur des réserves sous contrôle.
Le discours et les documents mettent en scène et cette appropriation et l'exclusion des propriétaires légaux par ce transfert de droit qui n'abolit pas la propriété théorique. D'où la nécessité de disqualifier et de marginaliser les sociétés amérindiennes et leurs représentants politiques, acteurs et partenaires de cette histoire, mais aussi résistants et combattants tenaces jusqu'en 1890, date de la reddition ultime après un ultime massacre, celui de Wounded Knee. En somme, dès l'origine de cette rencontre, les Indiens menacent la linéarité impériale du projet et du discours fondateurs, vectorisés sur l'axe du progrès.
Au nom du Progrès en effet, puis du progressisme, aussi appelés "civilisation", les "pionniers" et les immigrants deviennent ces avaleurs des terres qu'on leur a promises et qui sont cédées, ou pas, par les Indiens. Au fur et à mesure de l'occupation, légale ou pas, celles-ci sont nationalisées, avec modification ou effacement des noms propres, des toponymes, de la carte, du calendrier, du paysage, des voies de circulation, des réseaux d'échanges, des modes de production, de l'habitat. Avec la géographie, ses cartes et ses nouveaux toponymes contribuent à effacer l'Histoire.

Ceci rappelé, qui sont ces Autres ? Depuis la Conquête, leur origine est source de méditations, querelles, fantasmes et débats scientifiques pleins de rebondissements.
En ce début de XXIe siècle, les chercheurs sont en général d'accord pour dire que les actuels autochtones du continent nord et sud américain y sont arrivés au cours du pléistocène tardif, entre 50 000 et 40 000 ans avant notre ère (la datation de la présence amérindienne sur le continent américain constituant une source de querelles inépuisables). Via deux isthmes-ponts, cette migration de peuples sibériens et mongoloïdes marginaux s'est faite par vagues successives, en compagnie ou à la suite de troupeaux fabuleux, venus du nord de l'Asie et de l’est de l'Inde.
Notons toutefois ici un désaccord majeur avec ces conclusions : dans la foulée du Mouvement des droits civiques, certains courants amérindiens ont rejeté comme une affabulation aux visées idéologiques l'idée selon laquelle leur présence résulterait d'une migration préhistorique. Selon eux, les Autochtones ont de tout temps vécu sur le continent américain, ce qui ferait d'eux les premiers Américains et des Américains absolus. Leurs arguments ne sont d'ailleurs pas inintéressants.

Venons-en aux données chiffrées, qui posent une autre question épineuse :
Combien étaient-ils avant la Conquête, fixée plus ou moins arbitrairement à partir de 1492 ? Au-delà de la validité scientifique de ce repère, si on met en regard les chiffres (contestables et contestés) de la population autochtone de ce lointain passé avec les données des recensements de la population amérindienne aux États-Unis au cours des cent dernières années, on ne peut que se demander si les populations autochtones des Amériques, et en particulier des États-Unis, ont été décimées par la roue "inéluctable et impitoyable" de l'Histoire ou ont été victimes de génocide.
Plusieurs écoles s’affrontent. Selon l'analyse, maximaliste, de Dobyns (1976), la population aborigène du Mexique avant la conquête espagnole se situait entre 30 et 37 millions d'habitants. Pour l'ensemble du continent nord-américain – jusqu'au Nicaragua non compris selon les normes nord-américaines –, ils auraient été 60 millions. Selon Driver (1975), ils auraient été 30 millions, dont trois ou quatre aux actuels États-Unis. Chaunu (1977) quant à lui évalue la population de l'ensemble du continent de 80 à 100 millions pour la première moitié du XVIe siècle, loin des chiffres de Kroeber (1925) – 8,5 millions d'Autochtones pour les deux hémisphères, dont la moitié aux États-Unis. En 1990, Thornton[1] conclut à au moins 77 millions d'Amérindiens pour l'Amérique du Nord, dont au moins sept millions pour les actuels États-Unis. Les variations locales et régionales, très importantes, compliquent ces estimations, régulièrement révisées du fait de nouvelles découvertes archéologiques et génétiques entre autres. Quant aux Indiens des États-Unis, à ce jour nombre d'entre eux pensent qu'ils sont bien originaires du continent (et non des migrants/immigrés venus d'Asie) et qu'avant la Conquête, ils étaient bien plus nombreux que toutes les estimations qui ont eu ou ont cours actuellement
Le premier recensement du US Bureau of American Ethnology date 1899 et dénombre 254 000 Indiens, soit le nadir de leur histoire démographique. À peine trente ans plus tôt, le général Sheridan avait déclaré que "The only good Indian I ever saw is dead" (« Le seul bon Indien que j’ai vu est mort »), corrigé en 1892 par le Captain Richard H. Pratt, qui lui préférait une phrase non moins lapidaire : "Kill the Indian in him and save the man." ("Tuer l'Indien et sauver l'homme.")
En 1963, le US Bureau of Indian Affairs en recense 552 000. À partir de 1990, ce recensement est désormais du ressort du US Census Bureau qui aboutit au chiffre de 2 millions d'Indiens et, en 2010, à 5,2 millions, soit 1,5% de la population américaine. Plus des 2/3 d'entre eux vivent à ce jour dans les villes, les autres dans les réserves. Ajoutons que les critères d'appartenance (et de dénomination) ont beaucoup évolué depuis les années 1960, tout comme ceux des communautés reconnues par les instances fédérales, soit aujourd'hui 566 nations et une centaine de langues. Cette prodigieuse remontée des chiffres de la population amérindienne s’explique par une reconstitution socio-économique des communautés et des familles amérindiennes depuis les années 1960. Elle résulte aussi du fait que le recensement autorise, depuis l’an 2000, l’auto-désignation des origines des recensés, dont l’origine métisse. Ainsi, lors du recensement de 2010, 5,2 millions d’individus se sont déclarés Indiens ou Inuits, dont 2,9 millions exclusivement autochtones.

Venons-en aux récents usages du terme "génocide."
C'est dans la foulée du Mouvement pour les droits civiques qu'apparaissent massivement les Indiens, – appelés Amérindiens, Américains-Indiens, Autochtones, Indigènes, Premiers Américains. Militants venus des villes et des réserves, ils appartiennent à diverses obédiences sui generis – traditionalistes, fondamentalistes, membres du Red Power, de l'American Indian Movement/AIM, chrétiens divers, progressistes ; tous anti-colonialistes, anti-impérialistes. Mais ils se démarquent des Afro-Américains du Movement en ceci qu'ils ne réclament justement pas leur intégration, eux qu'on a forcés à "s'intégrer". Ils exigent au contraire, en tant que nation, le retour à leur droit à l'autodétermination garanti par les traités signés avec le gouvernement fédéral pendant 150 ans, jamais dénoncés par ce dernier et toujours valides au regard du droit international. Bafoués, ces documents ont en fait servi d'outils à la Conquête et à sa traînée génocidaire qui s'est répandue d'est en ouest à coup de massacres répétés, tous largement documentés bien qu'occultés ou ignorés.
Cette destruction physique est allée de pair, ajoutent-ils, avec la destruction des substrats sociaux-politiques. Les langues et rituels ont été interdits, la scolarisation obligatoire d'enfants dans des internats situés à des centaines voire des milliers de kilomètres, l'incitation à la conversion religieuse souvent imposée, les structures politiques ont été détruites. En 1830, la déportation des Cinq Tribus Civilisées, dont celle des Cherokee en particulier, en constitue une illustration retentissante. Culture matérielle, sociale et spirituelle ont été laminées. Coutumes, relations sociales et familiales ont été fracassées, avec déstructuration des rapports – homme/femme, époux/épouse, parent/enfants. La sédentarisation forcée a signifié un quasi enfermement sur des réserves pauvrissimes, sans possibilité de chasser, de pêcher ou d’accomplir les migrations saisonnières. Il s’en est suivi une paupérisation absolue, avec misère psychique et dénuement physique, maladies et alcoolisme chroniques. On parle alors d'ethnocide, de génocide culturel, de génocide. Qui en parle et comment ? 
Ces dénonciations émanent d’Indiens et d’Indiennes jeunes – acteurs sociaux, chômeurs, détenteurs de "petits boulots", militants à plein temps. Ils recourent aux affiches, inventives et saisissantes, aux articles, au teach in et au sit in, aux manifestations, marches, occupations violentes et non-violentes mais toujours spectaculaires, comme celle de l'île d'Alcatraz (1969), pénitencier célèbre situé dans la Baie de San Francisco et qui est une terre indienne. Ces manifestations s'accompagnent de systématiques retours sur le passé, lointain ou proche, histoire orale mais aussi statistiques, chiffres et données à l'appui. Sidérés, les citoyens et les media américains découvrent de jeunes savants poing levé, en jeans et coiffes de plumes, avec micros, porte-voix et parfois armes à feu.
On entend ces accusations de génocide dans d'autres milieux autochtones, plus policés ceux-là – intellectuels, juristes, artistes, journalistes, écrivains – d'où une floraison de romans, d'essais, d'enquêtes, de films, de poèmes, d'installations et d'expositions, tous inspirés par le constat de la renaissance malgré le génocide – une résilience dont activistes et Indiens de tout bord sont fiers. Ils constatent et déplorent que l'appropriation des terres s’est prolongée (et continue de le faire) avec celle des richesses qu’elles recèlent, renouvelables ou pas, minières en particulier (cuivre, uranium, pétrole et gaz de schiste). Mais aussi avec le vol des enfants, l’éparpillement des liens sociaux, la montée des pathologies, des violences sociales, des taux de suicides, du sentiment d'impuissance face aux ravages de la pauvreté chronique et discriminatoire.
Ces accusations, utilisées entre autres à des fins pédagogiques, sont bientôt reprises par des non Amérindiens, en général des universitaires et des chercheurs – historiens, ethnologues, juristes, ethnopsychiatres. Ils modifient leur cursus, créent par exemple des American Indian Studies dans certaines universités (Berkeley entre autres), où enfin des Amérindiens enseignent et étudient, qui prennent parfois en main une partie de ces centres d'études où ils créent radios et journaux. Avec l'anti-western Little Big Man (1970), le réalisateur Arthur Penn fait implicitement converger la dénonciation du massacre des Indiens avec celle du massacre du peuple vietnamien – les crimes de masse perpétrés par l'armée américaine étant à l’époque présents dans tous les esprits. Ce parallèle est partagé par des centaines de milliers d'opposants à la guerre du Viêt Nam – anti-impérialistes, pacifistes, gauchistes, chrétiens, mouvement des femmes. Toujours en 1970 paraît le livre de Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee, qui décrit les effets génocidaires et ethnocidaires de la Conquête de l'Ouest. La particularité de ce travail tient à ce qu'il s'appuie sur de multiples sources amérindiennes, orales et écrites. Le succès fut foudroyant. À Paris à la même époque (1970), avec son livre La Paix blanche, Robert Jaulin dénonce l'ethnocide et change le cours des études d'anthropologie en France. Aux États-Unis, l'ethno-histoire est devenue depuis des années une discipline à part entière.
On le voit, cet usage polymorphe de la catégorie du génocide traduit petit à petit une lente modification de la problématique et de la méthodologie, savante ou pas, en matière d'histoire des Indiens et d'histoire américaine. Il s'agit désormais de prendre en compte le point de vue des Autochtones comme acteurs de leur histoire et de celle des États-Unis, et non comme simples "vaincus". Et de croiser les sources euro-américaines avec les sources autochtones, orales, écrites et matérielles.


Cette révision de l'histoire américaine monte encore en puissance avec les commémorations, en 1992, du Cinquième centenaire de la "découverte" du continent américain. Cet anniversaire, baptisé Columbus Day et fixé au 12 octobre par Franklin Delano Roosevelt, les Amérindiens des États-Unis le qualifient plus volontiers de "catastrophe" et de "jour de deuil". D'autres dénoncent l'histoire telle qu'elle est toujours enseignée dans les écoles et à l'université, y voyant une entreprise de falsification destinée à parachever le génocide par un génocide culturel. Et ils ne sont pas les seuls, loin de là.
Ainsi l'historien Howard Zinn (décédé 2010) écrivait-il, par exemple :
« Souligner l'héroïsme de Colomb et autres navigateurs ou voyageurs et le faire au détriment du génocide qu'ils ont perpétré ne correspond pas à une nécessité technique. C'est un choix idéologique. »

Lors de ce 500e anniversaire mondialement célébré, la résolution du Conseil exécutif de l'UNESCO choisit de parler prudemment, quant à elle, d’une "première prise de contact de deux mondes, de processus historique…" Depuis 1982, un "Groupe de Travail des Nations Unies sur les populations autochtones" se réunissait deux fois par an à Genève. Ce Groupe de Travail avait été mis en place à la suite de l'occupation (1977) des locaux des Nations Unies par des militants amérindiens venus des États-Unis – avocats, hommes de religion, étudiants, enseignants, responsables divers. Dans cette arène internationale, qui a fini par les accueillir au sein de la Sous-Commission des Droits de l'Homme, ils se sont mis au travail, c’est-à-dire à la rédaction d'un document qui établirait les droits des peuples autochtones (et non plus des populations) et les devoirs des États dont ces peuples sont citoyens – ou pas.
Ainsi est née la Charte des Droits des Peuples autochtones, formulée en termes à la fois clairs et diplomatiques et adoptée quinze ans plus tard, en 2007.
Il faut souligner ici l'intelligence politique de ceux qui ont porté sur la scène internationale une donnée de l'histoire nord-américaine que les USA et le Canada considéraient comme une affaire passée et révolue. Non seulement elle se révèle n'être ni passée ni révolue, mais elle acquiert une présence de plus en plus audible et une visibilité de plus en plus éclatante.
Au cours de quinze années de négociations laborieuses et acharnées, le Groupe de Travail s'est élargi à des centaines de représentants d'autres peuples autochtones – venus désormais du Japon, de l'Inde, d'Afrique du Nord et sub-sahélienne, de Nouvelle-Zélande, d'Australie et dont tous, à bas bruit, parlent du génocide dont ils ont été victimes. En 1995, dans le but de consolider et d'accélérer l'élaboration de la Charte, l'UNESCO déclare la décennie à venir "Décennie des Peuples autochtones" et le mois de novembre "Mois des Peuples autochtones". Ces Déclarations vont entraîner congrès, études, échanges, voyages, de l'argent, des textes officiels et officieux. Ainsi la politique amérindienne des USA fut-elle placée sous les projecteurs et les luttes des Autochtones sur une rampe de plus en plus porteuse.

Si débats et querelles concernant la question du génocide en Terre indienne ont atteint le niveau des institutions internationales, c’est que les enjeux sont cruciaux.
Rappelons ici d'abord que la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 n'a été ratifiée par les États-Unis que le 25 novembre 1988, avec deux "réserves" et quatre "déclarations interprétatives" (la France avait signé en 1950, la Fédération de Russie en 1954, la Grande Bretagne 1970). Ces atermoiements américains seraient liés, selon diverses interprétations, à la crainte d'une poursuite juridique pour cause de passé indien, de guerre du Viêt-Nam et de droit à l'IVG.
Quant à la Déclaration des droits des peuples autochtones (2007), son article 7 rappelle :
"Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de vivre dans la liberté, la paix et la sécurité en tant que peuples distincts et ne font l’objet d’aucun acte de génocide ou autre acte de violence, y compris le transfert forcé d’enfants autochtones d’un groupe à un autre."

Si elle n'a été ratifiée par les États-Unis et le Canada qu'en 2010, c’est pour cause d'enjeux à la fois matériels et symboliques. Comme l'écrit Jacques Sémelin, l'accusation de génocide fait bouclier et épée. En ce début de XXIe siècle, ces usages amérindiens traduisent une stratégie à la fois de repli et d'attaque et si un spectre hante toujours l'Amérique, c'est bien celui des Autochtones. Désormais ceux-ci sont de retour et se battent avec les armes des vainqueurs pour défendre leurs droits dont, prioritairement, celui à l'autodétermination et à leurs terres. Manière de rappeler qu’appropriation des terres et génocide sont allés de pair aux Amériques.
Il s'agit donc d'obtenir devant les cours de justice américaines l'application des traités, avec indemnisations, restitutions de terres et de sommes d'argent dues mais jamais versées aux intéressés, car volées ou détournées par les bureaucraties gestionnaires. Il s'agit également de contraindre la Cour suprême américaine à dire le droit, avec modifications de certaines lois et adoption de nouvelles lois par le Congrès (à ce jour : droits des détenus amérindiens, restitution d'objets sacrés et de restes humains aux nations concernées, protection des femmes en cas de viol sur la réserve par des non-Indiens, pour ne citer que quelques exemples). Avec ce combat, il s'agit, plus concrètement encore, d'accéder à la production et au marché – du travail, de l'art, de la politique, des affaires. Il s'agit enfin d'obtenir des instances internationales qu'elles disent cet autre droit dont relèvent les nations amérindiennes.
Pour mener ce combat sur tant de fronts, les Amérindiens doivent parallèlement se donner les moyens qui permettent d'adosser ce dépassement du « génocide culturel » à une reconstruction de la culture et une réinvention de la tradition, d'ailleurs en plein renouveau.
On peut mesurer ce travail de reconstruction à la collecte systématisée de la mémoire des Anciens, interrogés et enregistrés, y compris dans leur langue, de nouveau enseignée avant extinction. La restitution d'objets sacrés et de restes humains stockés dans des musées et autres lieux subventionnés par les institutions fédérales en est une autre manifestation, tout comme le recours aux experts autochtones pour analyser et présenter les artefacts des musées. La spectaculaire construction du National Museum of the American Indian à Washington, ouvert en 2004, en est la manifestation la plus notable. Toutes ces entreprises vont de pair avec l'institutionnalisation de négociations paritaires en matière politique, sociale et de développement.
Ainsi ce combat, toujours à reprendre, a-t-il permis d'obtenir une reconnaissance politique à la fois collective – les Autochtones – et particulière – telle nation. Et d'affirmer par là même une identité à la fois pan-indienne et indienne.
Pour finir, et pour commencer, les Amérindiens attendent de ce long processus la guérison du traumatisme et des maux –"healing process". La Conférence annuelle des chefs indiens à la Maison Blanche, inaugurée par le président Obama, et l'instauration de du White House Native Nations Council font partie de ce processus de réconciliation, sinon encore de vérité.
Parallèlement, la presse amérindienne (papier, radio, blogs, sites internet) annonce toute forme de manifestations et autres modes de dénonciation du "génocide" organisées en Pays Indien ou dans les villes.
Ainsi Steven Newcomb, de la nation Shawnee Lenape, co-directeur du Indigenous Law Institute, écrivait-il le 3 août 2013, à propos de la Bulle du Pape Alexandre VI de 1493 puis du Requerimiento promulgué par la cour d'Espagne en 1513 :
"Résultat : un génocide sanglant perpétré contre des nations et des peuples originellement libres et indépendants, des millions d'êtres humains assassinés et des millions d'autres contraints à la soumission." Indian Country Today, 3 août 2013[2]
Teresa Abrahamson-Richards (Spokane), doctorante à l'École de santé publique de la Washington University expliquait dans Indian Country Today du 17 novembre 2013 :
« Depuis des siècles, nous entraînons notre mémoire à se souvenir des histoires, des traditions, des traités et du génocide. Alors rien de plus facile pour nous que de nous rappeler ce qui s'est passé depuis 50 ans. »[3]
Et à l'occasion du Colombus Day du 14 Octobre 2013, Indian Country Today rapportait : "Génocide sur le campus : à New York, des étudiants commémorent Columbus Day par un Die in."
Ce jour-là en effet, une soixantaine d'étudiants de Columbia University avaient organisé des "die in": une trentaine de corps mimant la mort gisaient là. L'opération s'était répétée quatre fois dans la journée. Le but était double : illustrer le génocide fêté ce jour-là par le peuple américain, ainsi que ses conséquences, toujours d'actualité. « Démontrer l'impact de la colonisation sur les peuples autochtones. »

Autre exemple, rapporté le 22 avril 2013 cette fois par Truthout journal alternatif d'investigation et non-amérindien, publié en ligne :
« Mardi 9 avril 2013, des Lakotas, Anciens et militants, ainsi que des participants non autochtones ont défilé dans les rues de Manhattan pour se rendre au siège des Nations Unies où ils ont tenté de remettre une pétition au Secrétaire général. Cette pétition s'intitule : "Complainte du génocide du Peuple Lakota fondée sur la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948". »[4]

Certaines maisons d'édition amérindiennes publient des enquêtes réalisées par des associations autochtones à propos de la situation contemporaine des Indiens des villes et des réserves, et de leur histoire. Ainsi de cet ouvrage canadien intitulé
Hidden No Longer: Genocide in Canada, Past and present, 2012.
Fin d'une dissimulation : Le génocide au Canada, passé et présent
3e réédition de :
Fin d'une dissimulation, L'holocauste canadien.
Hidden no Longer: The Canadian Holocaust, 2010
Résultant l'un et l'autre de l'enquête :
Dissimulé par l'Histoire, L'holocauste canadien, l'histoire non dite du génocide des Peuples autochtones par l'église et l'état au Canada.
Hidden from History, the Canadian Holocaust, The untold story of the Genocide of Aboriginal Peoples by Church and State in Canada,
Enquête de la Truth Commission in Genocide in Canada, Vancouver, 2001
Part 1 Summary of the evidence of Intentional Genocide
Part 2 The crime continues –Ongoing Genocide[5]

Autre occurrence, plus politique et unique en son genre. Le 24 novembre dernier, la Nation ojibwe de White Earth, située dans le nord-ouest du Minnesota (20 000 habitants, six réserves), a adopté une nouvelle constitution, intitulée A Native Democratic constitution, qui précise :
"La constitution, conçue par la nation White Earth, victime comme les autres Amérindiens de génocide, est un acte de résistance à la constitution fédérale américaine et à son exécutif, une structure nécessaire et une manifestation de la politique autochtone."

***

Les résultats de ces débats, de ces luttes et de ces législations récentes à propos du génocide sont ambivalents, avec certes des avancées spectaculaires mais aussi avec la réactivation et la multiplication de divisions au sein des nations autochtones en raison des choix cruciaux auxquels elles sont de nouveau confrontées – tant en matière de développement politique qu’économique. Pour ne prendre qu'un exemple : dans le Dakota du nord, la production de pétrole et de gaz à partir de fracturation hydraulique sur la réserve lakota a entraîné pollution et destruction de l'environnement, bouleversement et divisions au sein des relations internes et de voisinage, violences et meurtres, prostitution, expulsions et mafiaisation. Mais ces situations ont aussi suscité des collaborations inédites et parfois très riches entre diverses nations autochtones ainsi qu'entre (nations) autochtones et non autochtones, en particulier dans les champs universitaire, artistique, institutionnel et de l'écologie.
Si les Amérindiens sont, en majorité, encore dans les marges de la société américaine, ce long processus de lutte pour en sortir, dont le recours à la dénonciation du génocide comme épée virtuelle, a ouvert la voie, bon gré mal gré, à des réparations, des restitutions, des modifications et des améliorations.

Nelcya DELANOË
Professeure émérite, Paris Ouest-Nanterre-La Défense

Auteure de
L'entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, 1776-1996, Paris, Albin Michel, 1996.
Voix indiennes, Voix américaines, Les deux visions de la Conquête du Nouveau Monde, avec Joëlle Rostkowski, Paris, Albin Michel, 2003.
La présence indienne aux Etats-Unis, Anthologie d’un défi à l’oubli, avec Joëlle Rostkowski, Paris, L’Harmattan, 2015.

REFERENCES:
Pierre Chaunu,
L'Amérique et les Amériques de la préhistoire à nos jours, Paris, Armand Colin, 1964.
L'Expansion européenne du XIIIe et XVe siècles, Paris, PUF, 1969.
Henry F. Dobyns, Native American Historical Demography : A Critical Bibliography, Bloomington, Indiana University Press, 1976.
Harold E. Driver, Indians of North America, Chicago, University of Chicago Press, 1961.
Alfred Louis Kroeber, Cultural and Natural Areas of Native North America, Berkeley, University of California Press, 1963.
Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Le Seuil, 2005.
Russel Thornton, American Indian holocaust and survival: A Popuation History since 1492, Oklahoma City, University of Oklahoma Press, 1990.
Douglas H. Ubelaker, « Prehistoric New World population size: Historical review and current appraisal of North American estimates » American Journal of Physical Anthropology, Vol. 45, n°3, pp.661-665, nov. 1976.
Howard Zinn, A People’s History of the United States, 1492-Present, New York, Harper Classics, 2e éd. (trad.fr. Une histoire populaire des États-Unis, Marseille, Agone, 2003).





[1] L’auteur analyse, tableaux récapitulatifs à l'appui, les compilations des voyageurs, observateurs, anthropologues, historiens et démographes qui ont travaillé la question des débuts de la Conquête à presque la fin du XXe siècle.
[2] « The result was a bloody genocide being committed against originally free and independent nations and peoples, and millions were killed, and millions more forced under domination. »
[3]We’ve honed our historical memory working for centuries to make sure that stories, traditions, treaty promises, and genocide aren’t forgotten. Remembering events from the past 50 years is no problem. »
[4] On Tuesday, April 9, Lakota elders, activists and non indigenous supporters marched through the streets of Manhattan to the United Nations, where they attempted to present a petition to UN Secretary General Ban Ki-Moon. Entitled the Official Lakota Oyate Complaint of Genocide Based on the 1948 Convention on the Prevention and Punishment of the Crime of Genocide, the petition listed the numerous injustices faced by the Lakota people. (Oyate is a Sioux word for "people" or "nation.")