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dimanche 15 mars 2015

Le rôle de l'historien aujourd'hui : la parole à Daniel Roche.

Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Daniel Roche, professeur au collège de France, dixhuitièmiste spécialiste de l'histoire culturelle, fait devant Aurore Chery un état des lieux du métier  d'historien.


Soumis aux sollicitations sociales, publiques et institutionnelles, l'historien s'interroge également sur l'avenir de la profession et particulièrement sur son attractivité et revient sur des tentatives récentes d'instrumentalisation.



mardi 20 mai 2014

Les vidéos du CVUH : Dans l'atelier de l'historienne Nelcya Delanoë.




En 2013, Nelcya Delanoë, membre du CVUH, publie D'une petite rafle provençale.  Questionnée par Aurore Chery, elle  relate dans cette deuxième vidéo son enquête à Villeneuve-lès-Avignon pour éclaircir les circonstances de la rafle du 31 août 1942 dont elle découvre l'existence par la lecture d'un poème d'Aragon. Avec elle nous entrons  dans l'atelier de l'historienne et suivons pas à pas son travail d'enquête. 






lundi 31 mars 2008

L’historien dans l’espace public. L’histoire face à la mémoire, à la justice et au politique par Sébastien Schick


L’ouvrage collectif L’historien dans l’espace public, publié sous la direction de Guy Zelis, nous invite à réfléchir sur la demande sociale nouvelle dont l’histoire semble être l’objet, et sur la place que doit prendre l’historien dans la société.
Dès son introduction, Guy Zelis nous explique pourquoi son livre méritait quelques lignes sur notre site : « la conception qu’on se fait du domaine d’activité de l’historien s’est considérablement élargie. L’histoire face à la demande sociale constitue l’objet de la réflexion proposée par ce volume ; elle ouvre sur la diffusion scientifique et la communication culturelle et sociale de l’histoire et sur le statut de l’historien comme expert dans la société actuelle. » (p 7). Ce type d’interrogation est fondamental pour les adhérents du CVUH qui, dans leur manifeste, expliquent pourquoi ils ne se considèrent pas comme « des experts qui détiennent la vérité sur le passé. », mais qui par leur engagement, interviennent évidemment dans l’espace public. Rester historien dans l’espace public, et non seulement dans les amphithéâtres ou les salles de classe, tel est bien l’enjeu. La « vigilance » n’est du reste pas absente de ce volume, où il est dit que toute intervention de l’historien doit être réfléchie. Il convient dès lors de s’interroger sur la légitimité de l’historien à intervenir dans l’espace public, sur « les diverses fonctions sociales de l’histoire et la place des historiens dans l’espace public » (p 8) et sur les différents « risques » qu’ils encourent alors, leurs travaux étant utilisés à des fins non scientifiques.

Le sous-titre, L’histoire face à la mémoire, à la justice et au politique, résume fidèlement les différents champs sur lesquels la problématique générale est « testée ». Celle-ci est en effet abordée, et c’est la spécificité de cet ouvrage, aux travers de sept contributions qui sont autant de cas spécifiques et concrets, des « expériences dans lesquelles des relations nouvelles mais complexes se sont instaurées entre la discipline de l’histoire et des processus de mémoire, des procédures de justice ou des interpellations du pouvoir politique. » (p 10) On ne saurait y trouver une réflexion « théorique » et synthétique qui aurait été fort précieuse : celui qui est en quête de réponses restera donc sans doute sur sa faim. Certes, l’objet du livre n’était pas de produire cette synthèse mais on peut tout de même en déplorer l’absence. Ce volume n’est donc peut-être pas à conseiller à ceux qui cherchent une introduction à ces questions ; ils pourront toutefois se référer à la bibliographie très complète présentée à la fin de l’ouvrage.


Mais cette approche par cas concrets constitue aussi son originalité. Enumérons les contributions : un article sur les liens entre histoire et mémoire dans le contexte de la Belgique de ces trente dernières années ; deux articles sur les liens entre Mémoire et Histoire dans des pays qui doivent composer avec une histoire récente complexe et conflictuelle, le Chili et l’Afrique du Sud ; un article sur le rôle de l’historien lors du Procès Papon, et deux autres sur le travail effectué par les historiens dans les affaires de la commission Lumumba en Belgique et de l’enquête sur la responsabilité néerlandaise dans le massacre de Srebrenica. Ces articles nous rappellent par les thèmes et les contextes qu’ils décrivent, que l’historien, qu’il le veuille ou non, est de plus en plus sollicité dans l’espace public : il s’agit bien d’une demande qui émane de la société ; les différents contextes mais la permanence des questions nous montrent qu’il y a sans doute là quelque chose d’essentiel à la discipline elle-même. Si l’article « Mémoire et histoire » de Xavier Mabille (p 13-23) ne nous apprend rien de très nouveau d’un point de vue théorique sur les rapports compliqués qu’entretiennent Histoire et Mémoire, la présentation de la spécificité du cas belge (qui « réside pour une part non négligeable dans le fait que les deux, voire les trois dernières décennies, sont celles du long - et lent- processus de transformations de l’Etat unitaire en Etat fédéral. ») nous permet de les éclairer sous un jour nouveau et de saisir concrètement, comment des enjeux mémoriels propres à la Belgique interviennent sur la façon dont on écrit l’histoire. En effet, certaines crises politiques telle que la « question royale » (le débat sur l’opportunité du retour du roi Léopold III et de la reprise de ses prérogatives après 1945) et celle qui s’ouvre avec l‘accession du Congo à l’indépendance, ont eu d’importantes conséquences sur l’écriture de « l’histoire du temps présent » : la première l’a d’abord compliquée, la seconde s’est au contraire révélée très féconde et a facilité le travail des historiens. Relations multiples donc, complexes, ambivalentes, spécifiques surtout à l’histoire du pays considéré. L’article « Histoire et politique : pression, dialogue, convergence ou indifférence ? » (p 109-127) de Chantal Kesteloot insiste également sur cette complexité des liens entre l’Histoire et le « monde extérieur », en l’occurrence le Politique. Là aussi, l’auteur replace la question de ces liens dans la spécificité belge en insistant sur la spécificité du « télescopage de la question nationale dans la mémoire de la guerre et l’importance de ces questions sur le plan politique et mémoriel » (p 113) depuis la fin des années 1970 en Belgique. Elle décrit le rôle capital qu’a eu le politique dans la création du Centre de Recherches et d’études Historiques de la Seconde Guerre mondiale, qui a permis de parler après 1969 de la période de l’occupation, ainsi que l’impact qu’a eu la montée de l’extrême droite sur le travail historique et sur l’implication de certains politiques. Elle montre aussi comment les oppositions entre flamands et wallons ont eu des répercutions sur l’écriture de cet épisode de l’histoire de la Belgique, « les héros des uns [n’étant] pas les héros des autres ». Autres pays, autres contextes, autres enjeux, mais les mêmes questions et les mêmes problématiques : il y a sans doute là de quoi nous conforter dans nos objets de réflexion.

Ainsi, ce livre nous rappelle notamment par cette multiplication des contextes, que les liens entre l’histoire et l’espace public, ne prennent pas seulement la forme de l’instrumentalisation de la première par le second. La conclusion à laquelle arrive Philippe Raxhon à propos de la commission d’enquête qu’il a dirigée en 2000, et qui visait à déterminer les responsabilités du gouvernement belge dans la mort du dirigeant congolais Lumumba en 1961 est en cela intéressante : « l’aventure de la commission a démontré qu’une collaboration enrichissante était possible sur des sujets sensibles entre le monde politique et la communauté scientifique. » Chantal Kesteloot surenchérit à propos du traitement de la Seconde Guerre mondiale depuis une trentaine d’années en Belgique, dans l’espace publique et dans les travaux des historiens : « [Ces quelques pages] ont avant tout pour objet de montrer la complexité des rapports entre le monde politique et des historiens dans un pays aux identités fragmentées (…) il m’est apparu intéressant de montrer la complexité de ces rapports : sans manichéisme, ni manipulation directe… mais plutôt sous forme d’ingérences et d’interférences subtiles. Historiens et politiques n’apparaissant ni comme ennemis, ni comme alliés. » 



Surtout, par la présentation de cas précis soumis au jugement du lecteur, ce livre fournit de la « matière à penser ». Les trois contributions centrales (« L’historien dans le prétoire : le procès Papon » par Philippe Denis, « Historiens et commissions d’enquête parlementaire. Le cas belge : la commission Lumumba » de Philippe Raxhon, et « Une recherche historique entre science et politique. Le cas « Srebrenica » » de Johan Cornelis Hendrik Blom) ont en cela retenu notre attention. Leurs auteurs sont tous des historiens qui furent sollicités pour intervenir dans l’espace public : par la justice française, le Parlement belge, ou dans le cadre d’un rapport « d’experts », à la demande du gouvernement des Pays-Bas, afin d’analyser le rôle des soldats néerlandais, responsables pour les Nations Unies de la zone de sécurité de Srebrenica lors des massacres de 1995. Ils s’expliquent, se justifient, sont parfois conscients des limites et des dangers de ce que fut leur action, et ne prétendent pas forcément détenir la solution : ils nous invitent à réfléchir à des cas souvent « limites », et font apparaître par là le noeud même du problème. On s’interroge avec Marc Olivier Baruch : « il s’agit non seulement de se demander quelle légitimité revêt cette place de l’historien dans le prétoire, mais aussi dans quelle mesure elle signifie quelque chose de nouveau dans les usages sociaux de l’histoire et dans l’exercice du métier d’historien. » (p 57) « quelle est cette vérité sacramentelle que le témoin doit dire, et singulièrement ce témoin en lequel se mue l’historien lorsqu’il est appelé à la barre ? » (p 58). Ou avec Johan Cornelis Hendrik Blom on se demande comment l’historien peut mener une enquête historique sur des événements aussi récents et alors que « les attentes du politique, des médias et du public étaient chargées politiquement et moralement » (p 102). La conclusion des articles est nuancée, les auteurs ne sont pas toujours convaincus eux-mêmes de leur choix - comme Johan Cornelis Hendrik Blom qui dit avoir finalement « un doute quant au sens général de l’opération » (p 107) -, parfois ils sont bien plus sûrs de leur réponse - Philippe Raxhon énumère en conclusion les conditions qui permettent, selon lui, l’intervention sérieuse de l’historien dans le cadre d’une enquête parlementaire (production de rapports intermédiaires, séparation entre le rapport et ses conclusions historiques etc. ) alors que Marc Olivier Baruch déclare finalement que l’historien peut intervenir dans les procès pour crime contre l’humanité, « dans la mesure où c’est par l’inscription de l’individuel dans le collectif que se mesure la participation au crime » (p 64) - et l’on peut parfois être en désaccord avec ce qui fut leur décision ; ces textes ont toutefois le mérite de nourrir notre réflexion par des exemples concrets, dans des contextes très différents. 



Au final, cet ouvrage nous semble avoir le grand intérêt de poser dans toute leur concrète complexité des questions sur l’intervention de l’historien dans l’espace public dont le caractère essentiel est attesté par l’importance et l’actualité des expériences qui les ont suscitées. Parfois même, les questions relèvent de la discipline historique en général, sans même la considérer en lien avec l’espace public : quelle est la valeur du témoignage dans l’écriture de l’histoire, que signifie la « responsabilité » pour l’historien, de façon plus générale, quelle est cette vérité qu’il peut prétendre dire ? C’est là peut-être la meilleure preuve de la pertinence et de la portée de ces problématiques.



Sébastien Schick


Guy Zelis (sous la dir.), L’historien dans l’espace public. L’histoire face à la mémoire, à la justice et au politique, Labor, 2005, 176 pages.

vendredi 9 mars 2007

Lettre adressée le 14 décembre 2005 à un signataire de l’appel des 19 historiens par Bruno Belhoste (Université de Paris 10)


Cher collègue et ami,
J’ai lu hier l’appel des 19 historiens que vous avez signé, intitulé « Liberté pour l’Histoire ». Je voudrais vous dire pourquoi, en tant qu’historien comme en tant que citoyen, je n’approuve pas le contenu de cet appel, en dépit des noms très éminents et respectables qui l’ont lancé.
Je voudrais indiquer d’abord que je partage avec vous les principes que vous rappelez en préalable : l’histoire n’est ni une religion, ni la morale, ni la mémoire, ni un objet juridique. Il n’appartient à aucune instance officielle de définir la vérité historique et la politique de l’État n’est pas la politique de l’histoire (encore que je ne sois pas sûr de comprendre ce que cette dernière proposition veut dire). D’accord sur tout cela. C’est la suite qui ne va pas : en vous appuyant sur ces principes, vous dénoncez quatre lois, la loi Gayssot, la loi sur le génocide arménien, la loi Taubira et la loi récente sur la colonisation, qui restreindraient, selon vous, la liberté de l’historien en lui imposant ce qu’il doit dire. Si c’était vrai, vous auriez certainement raison. Mais est-ce vrai ? Examinons chacune de ces lois.
La loi Gayssot interdit toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion. Il n’est pas question d’histoire là-dedans, sauf que la loi insère à la loi sur la presse un article punissant ceux qui auront contesté l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité, tels que définis par le Tribunal international de Nuremberg. Est-ce là, selon vous, ce qui porte atteinte à la liberté de l’historien ? Ce serait reconnaître un négationniste comme un historien. Le pensez-vous ?
La loi sur le génocide arménien se réduit à un seul article : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. » Si je comprends bien, il faudrait abolir la loi purement et simplement. Cette reconnaissance vous scandalise ? Pensez-vous vraiment qu’elle porte atteinte à la liberté de l’historien ? Croyez vous qu’elle interdise d’étudier ce génocide avec la même objectivité que la Shoah ? Est-ce un travail d’historien de nier ce qui est évident ? Ou bien doutez-vous vraiment de l’existence de ce génocide ?
La loi Taubira « reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. » Le crime contre l’humanité étant imprescriptible, trouvez vous si scandaleux de définir ainsi le traitement infligé aux ancêtres (pas si lointains) de certains de nos compatriotes (le Statut de Rome de la cour pénale internationale place l’esclavage parmi les crimes contre l’humanité) ? Cela porte-t-il atteinte à la liberté de l’historien ? J’imagine que vous pensez surtout à l’article 2 de la même loi : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée. » Mais en quoi cet article porte-t-il atteinte à la liberté de l’historien ? Est-ce exorbitant de demander pour ces sujets « la place conséquente qu’ils méritent » dans l’enseignement et la recherche ? Est-ce là vraiment imposer une histoire officielle ?
J’en arrive à la dernière loi, qui a mis le feu aux poudres, celle du 23 février 2005, ou plus précisément à son article 4 : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée. » Est-ce que cet article et la loi dans laquelle il est compris sont comparables aux autres lois ? S’agit-il ici d’événements qualifiés de génocides ou de crimes contre l’humanité ? Demande-t-on seulement d’accorder à la présence française outre-mer la place qu’elle mérite (formulation reprise de la loi Taubira : ce n’est évidemment pas un hasard). Mettez vous sur le même plan « le rôle positif » et « la place conséquente » ? Ne voyez-vous pas que l’auteur de cet article a volontairement calqué son texte sur l’article 2 de la loi Taubira, alors que la question est non seulement incomparable mais incommensurable, et qu’il a ajouté le qualificatif « positif » qui en change entièrement la portée ?
J’estime qu’en mettant l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le même plan que les lois précédentes, vous entrez, hélas, exactement dans le jeu de ceux qui l’ont rédigé.
Je voudrais, pour terminer, revenir à la signification des dispositions législatives jugés « indignes d’un régime démocratique », pas moins : dire de la Shoah ou du massacre des Arméniens qu’ils sont des génocides et que ce sont des crimes contre l’humanité, comme la traite des esclaves et l’esclavage, est-ce de l’histoire au sens de l’histoire que nous, les historiens, faisons ? Évidemment non. L’appel, faisant la même erreur qu’il dénonce, confond le devoir de mémoire et de vigilance avec le travail historique. J’estime, pour ma part, qu’un Parlement a le droit et probablement aussi le devoir de déclarer, au nom des citoyens qu’il représente, quels sont les génocides et les crimes contre l’humanité. Qui pourrait d’ailleurs le faire légitimement à sa place ? Et j’estime que l’histoire que l’on enseigne dans nos écoles est aussi un enseignement de civisme et qu’il n’est pas scandaleux de demander aux enseignants de donner à des pages douloureuses de notre histoire l’importance qu’elles méritent. L’historien travaille dans un autre registre. Je ne vois rien dans les lois que vous dénoncez ce qui peut gêner réellement son travail. Car l’historien n’a pas à juger, il n’a pas à dire ou à nier que tel ou tel évènement est un crime contre l’humanité, il doit comprendre, et éventuellement instruire ceux qui auront, dans la sphère du droit, à qualifier les faits qu’il étudie et analyse. Libre à lui, en revanche, de mettre en lumière les conditions, le contexte, les causes, les conséquences de ces crimes (puisqu’ils sont ainsi qualifiés).
D’ailleurs j’aurais aimé connaître les cas précis où des historiens ont été empêchés de faire leur travail par les lois que vous condamnez. Qui sont-ils ? Que font-ils ?
(...)
Amicalement,
Bruno Belhoste

Appel pour une vigilance sur les usages publics de l’histoire



par Michel Giraud (CNRS)
Gérard Noiriel (EHESS)
Nicolas Offenstadt (Université de Paris 1)
Michèle Riot-Sarcey (Université de Paris VIII)

Dix-neuf personnalités viennent de signer un texte sur « la liberté de l’histoire ». Il n’était sans doute pas inutile de rappeler au grand public les principes sur lesquels repose notre discipline. Néanmoins, nous nous interrogeons sur le bien-fondé de cette initiative tardive.
La pétition lancée le 25 mars 2005 contre la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 affirme que " les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ", appelait déjà tous les démocrates à condamner un texte voulant imposer « une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire ». Cette pétition a été signée par plus de mille collègues. On peut donc regretter qu’à l’exception de deux d’entre elles, ces dix-neuf personnalités n’aient pas marqué dès ce moment-là leur souci de défendre la « liberté de l’histoire ».
Nous sommes satisfaits de constater qu’aujourd’hui, elles réclament elles aussi, la suppression de l’article de loi en question. Malheureusement, en exigeant dans le même temps l’abrogation des lois du 13 juillet 1990 (loi dite Gayssot, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe), du 29 janvier 2001 (relative à la reconnaissance du génocide arménien) et du 21 mai 2001 (reconnaissant la traite négrière et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité), leur texte ne fait qu’aggraver la confusion entre histoire et mémoire, au lieu de clarifier les choses. Il ne nous parait pas possible que des historiens puissent, au nom de la « liberté de l’histoire », s’affranchir des normes, aujourd’hui reconnues par les plus hautes instances internationales, qui font de la condamnation et, encore plus, de la prévention des génocides et des crimes contre l’humanité, une impérieuse nécessité. Cette démarche ouvre une brèche dans laquelle le pire peut s’engouffrer. Le Front National a d’ailleurs immédiatement saisi l’occasion de cette proclamation d’une « liberté de l’histoire » pour exiger à nouveau l’abrogation la loi Gayssot.
Nous tenons donc à rappeler avec force que la connaissance scientifique de l’histoire et l’évaluation politique du passé sont deux démarches nécessaires dans une société démocratique, mais qu’elles ne peuvent pas être confondues. Il n’appartient pas aux historiens de régenter la mémoire collective. Par ailleurs, la « liberté de l’histoire » ne se limite nullement à la question du rapport à la loi. Nous devons nous interroger aussi sur les relations que les historiens entretiennent avec le journalisme, avec le monde associatif et la classe politique. La mission que le chef de l’Etat a confiée au Président de l’Assemblée nationale « pour évaluer l’action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l’histoire » est l’occasion d’ouvrir une vaste réflexion sur toutes les dimensions de cette « liberté de l’histoire ». Ce débat ne doit pas être monopolisé par quelques personnalités académiques ou médiatiques car personne n’est habilité dans ce pays à parler au nom de tous les historiens. C’est la raison pour laquelle nous avons créé un « Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire »qui rassemble déjà un grand nombre d’enseignants et de chercheurs, animés par le souci de défendre l’autonomie de l’histoire et désireux de participer à la réflexion collective sur les usages du passé dans le monde d’aujourd’hui.
Nous appelons tous ceux qui partagent ces préoccupations à rejoindre notre comité de vigilance.

A propos de la « liberté de l’historien » par Gérard Noiriel (EHESS)


Certains collègues ne comprennent pas pourquoi nous ne soutenons pas l’appel des 19 personnalités demandant l’abrogation des lois du 13 juillet 1990 (loi dite Gayssot, tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe), du 29 janvier 2001 (relative à la reconnaissance du génocide arménien), du 21 mai 2001 (reconnaissant la traite négrière et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité), et du 23 février 2005 (affirmant le « rôle positif » de la colonisation), au nom de la « liberté de l’historien ».
Le principal argument invoqué pour justifier cette initiative tient à l’inquiétude suscitée par la multiplication « des procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs ». Je partage pour ma part ces préoccupations. C’est même pour y répondre que nous avons créé notre comité de vigilance. Mais on ne combattra pas efficacement ces dérives en dénonçant ces lois au nom de la « liberté de l’historien ».
Les signataires de cet appel affirment que l’histoire est une démarche scientifique parce qu’elle « établit les faits ». Je ne pense pas que ce soit le meilleur critère pour distinguer histoire et mémoire. Comme l’a montré Marc Bloch, l’histoire est une démarche scientifique quand elle s’efforce de comprendre et d’expliquer les phénomènes, alors que la mémoire privilégie les jugements sur le passé. Les parlementaires qui ont adopté les lois que rejettent aujourd’hui ces 19 personnalités sont intervenus sur des problèmes de mémoire collective. Ils n’ont nullement prétendu définir la « vérité historique ». Demander l’abrogation des lois qui introduisent, d’une manière ou d’une autre, un jugement politique sur des événements passés, parce qu’elles remettraient en cause « la liberté de l’historien », c’est attribuer à ce dernier le pouvoir exorbitant de régenter la mémoire.
C’est pourquoi notre manifeste se contente de défendre l’autonomie de la recherche et de l’enseignement historiques et non pas « la liberté de l’historien ». Nous nous sommes mobilisés contre l’article 4 de la loi du 23 février 2005 car il porte atteinte à cette autonomie, en imposant des jugements de valeur (relevant donc de la mémoire) dans l’enseignement et la recherche historique, alors que notre rôle est de comprendre et d’expliquer le passé. Aucune des autres lois citées dans « l’appel des 19 » n’avait franchi ce pas. La seule qui intervient directement dans nos affaires est la loi Taubira dont l’article 2 précise : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Mais cette formulation n’exige pas des historiens qu’ils renoncent à leur mission propre qui est de comprendre et d’expliquer le passé.
Il est vrai que toutes ces lois sur la mémoire peuvent affecter indirectement la recherche et l’enseignement de l’histoire. Mais cela n’est pas nouveau. Les interventions politiques dans l’appréciation des événements du passé ont toujours existé en République. On peut certes critiquer ces lois. Mais il faut le faire en tant que citoyen et pas en tant qu’historien. C’est pour des raisons politiques que je refuse, pour ma part, qu’on mette sur le même plan une loi qui fait l’apologie de la colonisation avec celles qui condamnent le racisme, l’esclavage, les persécutions de masse.
Croire qu’il suffirait d’abroger des lois traitant du passé pour mettre fin aux dérives mémorielles actuelles est une grave illusion. Si nous respectons les principes qui définissent notre fonction d’enseignant-chercheur, nous ne risquons pas d’être condamnés par un tribunal, en application de ces lois. La principale menace qui pèse sur nous, c’est d’être soumis à la vindicte publique, d’être dénoncés comme des « ennemis du peuple » par des groupuscules qui manipulent la mémoire pour leurs propres intérêts et qui cherchent à porter atteinte à notre honneur, à notre réputation de chercheur et de citoyen. La suppression de ces textes n’empêchera pas ces processus. Au lieu de se lancer dans une campagne qui va diviser la profession, nous mettre en porte à faux face aux organisations progressistes, mieux vaut réfléchir aux moyens de défense collective que nous pouvons mobiliser pour combattre toutes ces pressions.