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lundi 8 février 2021

S’appuyer sur le rapport de Benjamin Stora

 Cet article a d’abord été publié sur le blog de Gilles Manceron, le 1er février 2021 : https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/010221/s-appuyer-sur-le-rapport-de-benjamin-stora

 

La remise du rapport Stora sur les mémoires de la colonisation et la guerre d’Algérie a suscité des réactions diverses, souvent hâtives, qui confirment surtout la présence lourde du passé franco-algérien dans le présent des deux pays. Davantage que de s’attarder sur les reproches ou soupçons exprimés ça et là, il s’agit de se demander quel avenir il pourrait ouvrir si des citoyens s’en emparent.

 

Constatons d’abord que la remise de ce rapport a eu lieu dans des conditions quelque peu cocasses. Elle était annoncée sur l’agenda de l’Elysée pour le jeudi 20 janvier à 17h, mais quand l’auteur du rapport s’est présenté à l’heure dite pour le remettre au président, les journalistes auxquels il aurait pu, ainsi qu’Emmanuel Macron, adresser quelques mots sur le sujet brillaient par leur absence. C'est que, dans la matinée, ceux-ci avaient été convoqués par le « conseiller mémoire » de la Présidence, Bruno Roger-Petit, qui leur avait livré des « éléments de langage », lesquels ont été largement diffusés dès la mi-journée par l’Agence France Presse, les quotidiens en ligne et les chaines d’information continue. C’est ainsi que les journaux français et étrangers se sont fait l’écho de ce verdict péremptoire : « Colonisation et guerre d'Algérie : Il n’y aura “pas d’excuses”, prévient l’Élysée ».

 

 L’invention du terme de « repentance »

Comment ne pas s’inquiéter de cette sentence catégorique. Immédiatement reprise par la presse française et algérienne par des personnes qui n’avaient pas eu le temps de lire ce rapport de près de 200 pages (dans la version qui va paraître chez Albin Michel) qui commençait à peine à circuler par des voies autres que le site de l’Elysée. Quelques lecteurs, pourtant, dans les deux pays, ont émis des réactions intéressées. Quant au haut fonctionnaire chargé en Algérie de ce dossier « sous l’autorité » du président Tebboune — son conseiller Abdelmadjid Chikhi, ex-conseiller de Bouteflika et bien connu pour être le gardien sourcilleux des archives nationales algériennes —, il a eu le toupet de dire, quand la presse algérienne l’interrogeait sur son silence, qu’il ne l’avait pas lu, car il ne l’avait pas reçu officiellement. On en est presque revenu à l’époque où les dirigeants soviétiques des débuts de la déstalinisation niaient l’authenticité du rapport présenté par Khrouchtchev au XXe congrès dont le texte circulait dans le monde entier, parlant de lui comme du rapport « attribué au camarade Khrouchtchev ».

C’est donc la formule « ni excuses, ni repentance », avant même sa remise et même si on ne la trouve pas dans le rapport, qui s’est trouvée accolée au rapport Stora.

Le choix du mot « repentance » n’est pas innocent. Il a été utilisé par Nicolas Sarkozy lors de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2007. Avec un but précis : attirer des voix d’extrême droite pour éviter une présence de celle-ci au second tour et refuser toute reconnaissance lucide du fait que la colonisation de l’Algérie contredisait toutes les idées des droits de l’homme. Celles des Encyclopédistes et de la Révolution française en faveur de la liberté des peuples à ne pas être objet de conquête, et même, le cas échéant, d’y résister. Il s'agissait d'empêcher de reconnaître que la colonisation contredisait le principe de l’égalité de tous les êtres humains proclamé sous la Ire République lors de la Révolution française (1). Et que la « République coloniale » avait été une effroyable négation des principes humanistes et universels dans l’histoire des IIIe, IVe et VeRépublique.

Destiné à faire obstacle à cette reconnaissance, la « repentance » est un concept écran, inventé, non par des Algériens, mais par des Français nostalgiques de la colonisation pour discréditer les demandes de qualifier pour ce qu’elles sont les injustices et les violences coloniales qui furent souvent des crimes contre l'humanité (comme l'avait d'ailleurs reconnu Emmanuel Macron en février 2017). Un concept repris comme un épouvantail par quelques auteurs comme Pascal Bruckner ou Daniel Lefeuvre (2). Ou encore l’historien Guy Pervillé (3) aux travaux importants mais qui est proche des milieux « nostalgériques », et qui, par exemple, lors du procès de Bordeaux qui a condamné Maurice Papon pour complicité de crime contre l’humanité en Gironde en 1942, s’était adressé à l’AFP en 1997 pour réfuter le témoignage de Jean-Luc Einaudi sur la répression sanglante en octobre 1961 orchestrée par ce même Papon devenu préfet de police du département de la Seine.

 

L’impossible « grand écart » de Jacques Chirac

Contrairement à ce que dit Pervillé (4), le gouvernement algérien n’a jamais utilisé ce mot de « repentance ». La Fondation du 8 mai 45, qui s’attache à commémorer la répression sanglante des manifestations de mai et juin1945 dans le Constantinois, créée en mai 1990 à Kherrata par Bachir Boumaza et présidée ensuite par Mohamed El Korso et Abdelhamid Selakdji, aux initiatives auxquelles j’ai plusieurs fois participé comme historien à Sétif et Guelma, a pour revendication principale la reconnaissance par la France de ses crimes coloniaux en Algérie. Si elle s’est élevée légitimement contre la création en 2010 par Nicolas Sarkozy et son secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens combattants Hubert Falco d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie sur la base de la loi du 23 février 2005 enjoignant les enseignant à montrer les « aspects positifs de la colonisation » (5), elle s’est placée, quelles que soient ses demandes, sur le terrain de l’histoire et du droit, refusant « la tentation d’agir dans un esprit vindicatif ou revanchard » (6). Il est inexact de dire que « la revendication de repentance à Alger a fait échouer le traité d’amitié » qu’espérait Jacques Chirac (7). En réalité, c’est le « grand écart » tenté par lui entre ce projet de traité et la loi sur les « aspects positifs de la colonisation » — qui résultait d’une promesse faite en 2002 au lobby « nostalgériste » pour le dissuader de voter Le Pen au second tour de la présidentielle —, qui a conduit à son échec, puisque l’inscription dans son préambule demandée par l’Algérie des « regrets » de la France pour « les torts portés à l’Algérie durant la période coloniale » ne pouvait se concilier avec son appui à la vision « civilisatrice » de la colonisationSon refus de la reconnaissance a rendu vains les quelques gestes de compassion qu’il avait faits durant son quinquennat et a préparé l’orientation encore plus négative de Nicolas Sarkozy qui a brandi la formule du « refus de la repentance ».

 

Le nécessité absolue de la reconnaissance

Depuis ces atermoiements de la présidence de Jacques Chirac, les choses se sont nettement aggravées dans la société française. Une régression s’est produite sur la question coloniale, le débat sur cette page du passé de la France s’est éloigné davantage au XXIe siècle de la référence aux droits universels de l’homme.

Les quatre dernières décennies du XXe siècle ont été marquées par l’extrême pusillanimité sur ce sujet des présidents successifs de la Ve République. Le général de Gaulle, après avoir fait le choix d’accepter l’indépendance de l’Algérie, qui l’a confronté à la défection au sein de ses soutiens de 1958 des jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, a accepté, en juin 1968, que l'amnistie s'applique à tous les actes des putschistes de 1961 et des criminels de l’OAS. Il a cherché à détourner les Français de cette page de notre histoire en ravivant la mémoire de la Résistance incarnée par Jean Moulin et les martyrs du Mont Valérien. Georges Pompidou a voulu faire oublier les temps où « les Français ne s’aimaient pas ». Valéry Giscard d’Estaing a réintégré dans sa majorité une partie de la droite antigaulliste qui n’avait pas accepté l’indépendance de l’Algérie. François Mitterrand, devenu président, s’est tenu à l’écart de la mémoire de cette très meurtrière décolonisation, ayant été un adversaire farouche du mouvement national algérien comme ministre de l’intérieur en 1954 comme des premières indépendances africaines, et, avant de soutenir l’abolition de la peine de mort en 1981, il l’avait préconisée abondamment comme ministre de la Justice du gouvernement Guy Mollet. Quant à François Hollande, il n’a fait sur ce sujet – malgré les conseils de Benjamin Stora – que de petits gestes trop timides. Dans ces conditions, aucune déconstruction des mythes qui justifiaient l’empire colonial n’est intervenue et l’extrême droite qui les cultive comme une rente a eu beau jeu d’étendre son influence.

Il faut dire que la gauche française est extrêmement gênée par la page coloniale de notre histoire, et cela a pour elle des racines profondes. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), le mouvement socialiste naissant a majoritairement regardé avec faveur l’expansion coloniale. C’est la IIe République (1848-1852) qui a fait des territoires de l’Algérie des départements français soumis à des lois particulières. Et une personnalité comme Jaurès qui a évolué de 1908 à 1914 vers un anticolonialisme résolu (8), n’a pas été suivi sur ce sujet par la majorité de ses camarades. A la fin du XIXe siècle, la gauche républicaine s’est ralliée à l’idée d’empire, et, au XXe siècle, pour que la branche du mouvement socialiste devenue le PCF adopte, à certains moments de son histoire, une orientation fermement anticolonialiste, il a fallu de fortes pressions de l’Internationale communiste.

La déclaration d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme « crime contre l’humanité », avant son élection, sa déclaration importante de septembre 2018 en rendant visite à la veuve de Maurice Audin, reconnaissant que son mari a été assassiné par les militaires français qui le détenaient, dans le cadre d’une pratique généralisée de la torture et des détentions arbitraires, dépassaient largement en audace ce qu’ont dit les responsables de la gauche depuis la fin de la guerre d’Algérie. D'où l'étonnement que suscite la prudence de sa lettre de mission à Benjamin Stora, qui apparaît clairement comme un recul politique face aux effets politiques régressifs consécutifs au « moment 2000 ».

 

La régression récente de la société française

L’entrée dans le XXIe siècle a été marquée, en effet, par une soudaine mais éphémère prise de conscience. Il y a eu un « moment 2000 », où après les articles de Florence Beaugé en juin dans Le Monde, suivis de « l’Appel des douze » publié dans l’Humanité en octobre, la question de la torture pratiquée par l’armée française dans la guerre d’Algérie, paroxysme et emblème de la violence coloniale, est revenue quelque temps sur le devant de la scène. Cela a coïncidé avec un essor des travaux de recherches sur ces sujets à l’université, dont la thèse de Raphaëlle Branche, soutenue en décembre, sur la torture pratiquée par l’armée française dans la guerre d’Algérie (9). Il a perduré plusieurs années et été marqué par des événements importants : l’inauguration par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, en 2001 d’une plaque au Pont Saint-Michel commémorant le massacre du 17 octobre 1961, puis d’une Place Maurice Audin en 2004, et enfin le 11 octobre 2011 d’une stèle à la mémoire des victimes françaises et algériennes de l’OAS, qui ont coïncidé avec la reconnaissance par la presse des travaux de Jean-Luc Einaudi, après le fiasco de la plainte en diffamation de Maurice Papon contre lui en mars 1999 pour ce qu’il avait écrit dans Le Monde sur le massacre des Algériens quand il était préfet de police.

Mais ces années ont été aussi celles de la consolidation du Front national, de la présence de Jean-Marie Le Pen en mai 2002 au second tour de l’élection présidentielle et des gages donnés par Jacques Chirac aux milieux nostalgiques de la colonisation (avec la promesse d’un monument aux morts de la guerre d’Algérie au Quai Branly, inauguré en décembre 2002, et d’une loi sur les « aspects positifs de la colonisation » votée en février en 2005) pour les dissuader de voter Le Pen au second tour. La suite de son quinquennat a été marquée par des gestes contradictoires et des tergiversations ont fini par ouvrir la voie à l’élection de Nicolas Sarkozy, avec son « refus de la repentance » et son discours de Dakar sur les Africains qui « ne sont pas entrés dans l’histoire ».

Mais cela a été combattu dans la première décennie du XXIe siècle. La loi de 2005 a été largement dénoncée, par exemple par Le Monde, ce qui a conduit à un épisode unique dans l’histoire de la République : le retrait d’un article d’une loi signée par le président et publiée au Journal officiel. Et au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy, un texte a été publié dans ce quotidien à l’initiative de l’historien Gilbert Meynier et du militant de la Ligue des droits de l’Homme de Toulon, François Nadiras, intitulé « France Algérie : dépasser le contentieux historique », signé largement des deux côtés de la  Méditerranée, notamment par Benjamin Stora, Simone de Bollardière, Edgar Morin, Christiane Taubira, Jack Ralite, Yvette Roudy, Raphaëlle Branche, Malika Rahal et Sylvie Thénault, et, en Algérie, Hocine Aït-Ahmed, Mohammed Harbi, Ali Haroun et Abdelhamid Mehri. Diffusé par la LDH et porté par le site ldh-toulon, sa conclusion est claire et toujours actuelle : « Dépasser le contentieux franco-algérien implique une décision politique, qui ne peut relever du terme religieux de “repentance”. Et des “excuses officielles” seraient dérisoires. Nous demandons donc aux plus hautes autorités de la République française de reconnaître publiquement l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie. Une reconnaissance nécessaire pour faire advenir une ère d’échanges et de dialogue entre les deux rives, et, au-delà, entre la France et les nations indépendantes issues de son ancien empire colonial ». Il date de novembre 2007 et a été salué, par exemple, comme une « intelligente pétition » par le quotidien Libération. Ce qui permet de mesurer, au vu de la réaction de l’Elysée à la remise du rapport Stora, combien, depuis cette date, les termes du débat ont régressé en France dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

Benjamin Stora semble avoir décidé de renoncer, compte tenu des régressions qui se sont produites dans la société française, à réitérer avec force cette demande de reconnaissance « première et essentielle ». Compte tenu également du positionnement timide d’Emmanuel Macron qui n’a pas réitéré en tant que président ses propos tenus en Algérie avant son élection, et du fait qu’il répondait à une commande du pouvoir visant à « rassembler les mémoires françaises ». Mais cette demande de reconnaissance, si elle n’est pas assénée plus fortement au cœur de son rapport, est implicite dans son contenu. Le rapport admet qu’il faudra que les plus hautes autorités de la France en viennent à formuler des excuses pour ce qui a été commis au nom de la France. Certains commentateurs inattendus, comme le journaliste Jean-Michel Apathie, l'ont d'ailleurs affirmé avec force. L’important aujourd’hui est de faire avancer dans l’opinion l’idée qu’il faut un travail de vérité sur les réalités coloniales et le rapport Stora peut y aider.

Plutôt que d’exprimer certaines idées auxquelles il est personnellement attaché mais qui n’auraient aucune chance d’être retenues dans le contexte politique actuel de la France, Benjamin Stora a recherché ce qui pourrait être efficace. Sa démarche pragmatique ne mérite pas d’être discréditée. Elle mérite d’être soutenue en ajoutant d’autres préconisations.

 

Se tourner vers l’avenir

C’est dans cette optique que l’Association Josette et Maurice Audin qui continue le combat du Comité Audin, animé de 1957 à 1963 par les universitaires Laurent Schwartz et Pierre Vidal-Naquet, y a réagi par une contribution tournée résolument vers l’avenir des deux pays. Elle qui a pour objectif d’établir la vérité sur les circonstances de l’assassinat de Maurice Audin en 1957, a inauguré en 2019 un cénotaphe au cimetière du Père-Lachaise, seul monument en France pour un combattant de l’indépendance algérienne, et, depuis, le 11 juin, date de la « disparition » de Maurice Audin, elle y organise un rassemblement. En 2021, un représentant de la République française au plus haut niveau y serait bienvenu.

Sur la question des personnes « disparues » comme Maurice Audin entre les mains des forces de l’ordre françaises dans la guerre d’Algérie, elle a soutenu la mise en place du site 1000autres.org qui fait appel à des témoignages sur le sort de plus d’un millier de personnes qui en ont été victimes. Cela lui a permis d’identifier à ce jour, grâce aux archives et aux familles, 320 disparus dont les corps restent introuvables.

En septembre 2019, cette association a co-organisé à l’Assemblée nationale une journée d’étude rassemblant des historiens, des archivistes et des juristes, consacrée à cette question et diffusé en ligne l’intégralité des débats. L’idée y a été émise d’un recours devant le Conseil d’Etat pour obtenir la levée des entraves à l’accès à certaines archives concernant notamment ces disparitions. En effet, bien qu’une communication « de plein droit » découle de la loi en vigueur pour accéder aux archives de plus de 50 ans, une instruction interministérielle rend obligatoire une procédure de déclassification préalable pour tous les documents munis de tampon « secret », abondamment apposés par l’armée française en Algérie. L’effet de ce texte absurde est d’interrompre brutalement des centaines de travaux de recherche. Ce sont des décennies de notre histoire qui sont désormais soumises au bon vouloir et aux faibles moyens humains des administrations, alors que la loi les rend librement communicables s’ils sont antérieurs à 1970. Cela contredit la promesse du président de la République lors de sa visite à Josette Audin le 13 septembre 2018 d’une ouverture des archives de la guerre d’Algérie. Cette situation soulève une vives protestations d’historiens français et étrangers, d’archivistes et de citoyens. Un recours au Conseil d’Etat a été déposé. Le rapport de Benjamin Stora mentionne cette démarche.

D’autres propositions peuvent s’inscrire dans sa lignée. La venue en France de chercheurs algériens pour consulter les archives françaises doit être facilitée. Le travail du site 1000autres.org doit être reconnu et aidé par les autorités publiques et une collaboration entamée avec les équipes des Archives nationales qui ont commencé à travailler à un Guide des disparus. Le prix de mathématiques Maurice Audin, reprenant l’initiative du mathématicien Laurent Schwartz, qui est attribué à des mathématiciens algériens et français, dont le jury est composé de mathématiciens de renom, algériens et français, certains titulaires de la médaille Fields (Cédric Villani, Ngô Bảo Châu), soutenu en Algérie par la direction et le ministère de la recherche scientifique et en France par l’Institut Henri Poincaré et les sociétés de mathématiques, mérite d’être mieux connu et valorisé. Des moyens financiers durables doivent permettre de le pérenniser. Les chaires de mathématiques Maurice Audin qui sont en cours de création dans les deux pays doivent également être mieux encouragées.

La population algérienne réclame avec son hirak de se réapproprier son histoire. Un rapprochement des peuples algériens et français ne passe pas par des commissions opaques rassemblant dans le secret des hauts fonctionnaires français et des représentants des militaires au pouvoir en Algérie. Il passe par des échanges, réguliers et soutenus, dans de nombreux domaines, culturel, scientifique, sportif, entre les citoyens. De multiples pistes peuvent être avancées en s’appuyant sur le rapport de Benjamin Stora, sans pour autant se faire la moindre illusion sur la réalité des multiples contraintes d'Etat qui ont limité son expression.

Gilles Manceron

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(1) Gilles Manceron, Marianne et les colonies, La Découverte/Ligue des droits de l’homme, 2003.

(2) Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence : Essai sur le masochisme Occidental, Grasset, 2006 ; Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, 2008.

(3) Guy Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d'Algérie et de sa mémoire, Vendémiaire, 2018.

(4) Entretien avec Frédéric Bobin publié dans Le Monde le 22 janvier 2020.

(5) Algeria-Watch, 29 septembre 2009, « Fondation sur la guerre d’Algérie : La fondation 8 Mai 45 réagit ». Voir Ligue des droits de l’homme.

(6) Voir par exemple, La Dépêche de Kabylie, 7 mars 2005 : « Loin de la Fondation du 8-Mai 1945, la tentation d’agir dans un esprit vindicatif ou revanchard. Cependant, il importe beaucoup pour le peuple algérien que la France officielle se décide enfin à reconnaître son implication dans les actes monstrueux et inhumains commis en son nom de 1830 à 1962 ».

(7) Entretien cité.

(8) Jean Jaurès. Vers l’anticolonialisme, Textes réunis et présentés par Gilles Manceron, Les petits matins, 2015. Voir Ligue des droits de l'homme.

(9) Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Gallimard, 2001.

mardi 20 novembre 2018

En Algérie, des révoltées de 1848 aux porteuses de valises

Cette tribune de Michèle Riot-Sarcey a été publiée par Libération (08/11/2018)


Lors d’un voyage universitaire en Algérie, l’historienne a rencontré par hasard l’une des porteuses de valises du FLN, évadée de la Roquette en 1961. L’occasion de réfléchir aux difficultés des colonisés ou des femmes à laisser une trace dans l’histoire.


Tribune. Les traces de la colonisation sont infinies et parfois à l’origine de surprenantes rencontres. Au cours d’un voyage universitaire où je présentais mes travaux sur la liberté - périple organisé par l’Institut français d’Alger - revenant d’Annaba (Hippone, Bône), me dirigeant sur Batna, ville dont le pénitencier militaire de Lambèse fut construit et occupé par les transportés de 1848, j’y ai rencontré, par un pur hasard, l’une des évadées de la prison de la Roquette en février 1961. Ses souvenirs étaient intacts. Elle me raconta, en me présentant sa fausse carte d’identité, comment le réseau de Denis Berger, (mon compagnon décédé en 2013, chargé par la résistance algérienne des évasions), lui avait fourni ses papiers et sa «planque» à Paris où elle trouva refuge avant sa mise en sécurité en Allemagne. Elles étaient six, dont trois Algériennes qui, dès la guerre terminée, furent contraintes de rentrer dans l’anonymat. Ces insurgées, ainsi que bon nombre de leurs congénères, résistant·e·s de l’intérieur, furent oublié·e·s, comme l’ont été les «héros» de la révolution de 1848, «transporté·e·s» après la répression de juin 1848 en Algérie et après le coup d'État de Napoléon III, en 1851 - tel fut le sort de la féministe socialiste Pauline Roland, «femme de 1848», qui protesta à nouveau contre ce nouvel ordre antirépublicain. Étonnante résonance entre Batna et 1848. Étonnante résurgence d’un passé oublié dont le site de Timgad, tout près de là, conserve les traces. Sur une colonne romaine, couchée, on peut lire, soigneusement gravé en lettres lisibles «Les transportés de 1848».
Cette rencontre inouïe dont l’effet émotionnel fut parfaitement saisi par les auditeurs, raviva les mémoires des insurgées de 1848 en même temps que celles des résistances algériennes. Ce moment participe de l’actualité discontinue du passé qui fait l’histoire. Les participants découvraient avec moi, dans leur ville, l’existence d’une héroïne de la lutte de libération nationale. Moment salutaire en ces temps d’oubli du passé généralisé, au cœur d’une actualité politique algérienne indéchiffrable, en proie aux manœuvres de toutes sortes dans l’ombre des pouvoirs en place dans une Algérie où la population est profondément politisée mais, en l’état, sans avenir apparent. L’ensemble se révéla au cours d’un débat sur la liberté. Les interventions des participants croisaient allègrement les promesses de la Révolution française avec les effets indélébiles d’une colonisation toujours à vif. La quête de liberté, chère aux insurgés de 1848, faisait écho aux expériences de résistances sans cesse renouvelées sur le long temps de la présence coloniale. Comment ne pas imaginer un récit commun de cette histoire oubliée !
En France, dans l’actualité des réformes des programmes constamment remis sur le métier, il serait grand temps de rompre avec la distillation parcimonieuse des matières à options en envisageant d’aborder, sans regimber, l’histoire réelle de la colonisation. Il ne suffit pas de mentionner le fait colonial, mais de rompre définitivement ce long silence ponctué de tentatives désastreuses d’enseigner «les effets positifs de la colonisation» (raison pour laquelle nous fondions, en 2005, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, le CVUH). Rompre le silence, n’est pas l’équivalent d’un prêche pour une réconciliation des mémoires (les mémoires ne se commandent pas !), mais implique de mettre au jour les multiples faits de résistances qui n’ont cessé de ponctuer le temps colonial. Car il ne suffit pas de réhabiliter «les victimes», encore faut-il rendre compte d’une conflictualité dans le temps long des insurrections et des résistances. En effet, quel que soit son âge, l’élève a besoin de référence positive à laquelle il peut s’identifier. Les femmes en savent quelque chose, elles qui cherchèrent si longtemps en France les traces de leurs ancêtres au féminin dans les manuels d’histoire (1). Or, ici, les années de silence ne peuvent être compensées par la reconnaissance tardive et sélective des morts sous la torture. En particulier, les héritiers des victimes du 17 octobre 1961 - événement à propos duquel on a tant tardé à dévoiler la part maudite de la police française et donc de l’État - réclament la reconnaissance d’un combat juste. Comment ont-ils pu réagir aux déclarations récentes d’Emmanuel Macron sur la vérité de la mort de Maurice Audin ? Combien sont-ils encore à attendre ce dévoilement si parcimonieux ? Des milliers selon les historiens. Avant eux, Jean-Luc Einaudi, peu apprécié par l’Académie, avait révélé la pratique «illégale» de l’armée française. La mémoire du passé, on le sait, est moteur d’histoire ; rendre accessible et visible les stigmates de celui-ci est de la responsabilité de tous pour éviter de nourrir les ressentiments. Or, si nous voulons accorder justice à tous ceux et celles qui attendent en vain une prise en compte de leur histoire, c’est-à-dire la nôtre, il serait bon de réviser l’esprit des programmes scolaires qui relègue à la marge cette part éminemment nationale du passé.
Longtemps oubliées les femmes ont retrouvé, en partie, le chemin de l’histoire sans avoir obtenu la reconnaissance qui leur est due. Mais il est vrai que mêler héroïnes algériennes et françaises, telles qu’elles résistèrent ensemble, tisserait un trait d’égalité historique qui remettrait en cause une domination qui sévit partout dans le monde. Mais ne serait-ce pas le dernier pas à franchir afin de briser définitivement cet héritage «de deux siècles d’illusions et de mensonges» pour reprendre un constat justement formulé par Jacques Derrida dans Spectres de Marx ?

(1) À titre d’exemple : la revue l’Histoire me fit écrire trois fois le même article dans des temps différents. La candidature de Jeanne Deroin aux élections partielles de 1849 fit ainsi l’objet du presque même texte à trois reprises. La rédactrice en chef argumentant qu’on ne cessait de l’oublier. Sans doute en vue de rompre avec cette tradition d’oubli, en 2014, le ministère de la Recherche prit l’initiative de m’inscrire sur le tableau de promu·e·s à la Légion d’honneur ; je m’empressai de décliner cet honneur qui au cours des années démontra combien cette distinction, mise au service du monde politique, fut distribuée sans retenue, en fonction des enjeux du moment, de Kadhafi au chanteur en vogue. Voir, à ce propos, la Légion d’honneur attribuée immédiatement après la reconnaissance de la mort sous la torture de Maurice Audin à un collectif de Harkis. Reconnaissance si tardive qu’elle en devient humiliante pour les intéressés.

Michèle Riot-Sarcey

samedi 3 novembre 2018

Billet d'humeur : À propos de l’affaire Maurice Audin


Cette tribune a été publiée par le journal Le Soir d'Algérie (01/11/2018)


La question coloniale fait débat, et depuis longtemps. Les uns œuvrent pour une réconciliation des mémoires, les autres souhaitent ardemment écarter un passé désastreux. Or, les reconnaissances fragmentaires ou ponctuelles des exactions d’hier ne suffisent pas à apaiser les rancœurs des héritiers de plus d’un siècle de mensonges et de silence dont le voile ne se déchire que parcimonieusement,  pour se refermer aussitôt. La frilosité politique, liée notamment à l’ambiguïté des positions des partis politiques d’hier, l’emporte assez largement sur la volonté de dire le vrai des choses. Lorsque nous avons fondé le CVUH, il nous importait de protester, en tant qu’historiens, contre un projet de loi annonçant les effets positifs de la colonisation. Le temps a passé, mais les traces de la colonialité subsistent de part et d’autre de la Méditerranée, nous en voyons chaque jour les effets toujours plus délétères. L’oubli du passé s’apparente souvent au déni, c’est pourquoi les mémoires resurgissent d’autant plus vives et excessives qu’elles découvrent l’immensité des non-dits. La reconnaissance des méfaits de la colonisation est un bilan encore loin d’être partagé par les autorités actuelles. Combien de temps faudra-t-il encore pour saluer, par exemple, le courage des signataires du manifeste des 121, des porteurs de valises et de tous ceux qui dénoncèrent « cette guerre injuste, déshonorante par la systématisation de la torture » – ce propos est extrait d’un ouvrage de Charlotte Delbo, rescapée d’Auschwitz, dont la grande expérience de l’oubli l’incita, dès 1961, à exercer sa vigilance en rassemblant, en un volume, les écrits de ceux qui dénonçaient les pratiques légales de l’insoutenable ! Cette fois-ci en Algérie !
Au début du XXIe siècle, on pouvait entendre encore cet argument donné par quelque porte-voix de l’académie : si les historiens avaient tardé à rendre compte de la torture en Algérie, c’était tout simplement dû à l’inaccessibilité des archives (Rendez-vous de l’histoire à Blois en 2006).
Heureusement que d’autres chercheurs avaient osé prendre le relais des 121, avant que les archives ne soient ouvertes, tel Jean-Luc Einaudi. Certes, à la suite de travaux récents des historiens, Emmanuel Macron a cru bon de dire la vérité sur la mort de Maurice Audin.
Or, « des milliers d’Algériens ont subi le même sort » (Gilles Manceron, El Watan, 21 septembre 2018) et attendent désespérément une reconnaissance. Le salut, presque unanime, dont a bénéficié le geste présidentiel, s’explique aussi bien par les engagements directs des gens de pouvoir en faveur de la répression que par les ambiguïtés de l’opposition pendant le conflit (le PCF en particulier). Leurs héritiers hésitent à assumer et donc  dénoncer les errements du passé : du vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet aux atermoiement sur les questions de l’autodétermination des Algériens. Le slogan commode de « Paix en Algérie » rassurait le plus grand nombre et évitait ainsi un soutien ouvert aux indépendantistes et aux insoumis (les vrais ceux-ci).
Que cette démarche présidentielle soit immédiatement suivie de l’attribution de la Légion d’honneur (1) à un groupe de harkis dévoile les arrière-pensées franco-françaises du moment. Que la France ait une dette envers les harkis, c’est indéniable, mais après des décennies d’humiliation, l’honneur reconnu est si tardif qu’il est loisible de douter de la pertinence d’un tel geste. Et que fait-on des héritiers des victimes du 17 octobre 1961 en France ? Événement à propos duquel on a tant tardé à dévoiler la part maudite de la police française et donc de l’État ? Il faut, certes, tourner la page, mais les historiens, au sens large du terme, ne peuvent se contenter d’une intervention ponctuelle sur une question dont l’actualité nous échappe au détriment d’une réflexion globale sur les multiples oublis aux conséquences encore largement visibles aujourd’hui dans la société, dans les écoles et dans la rue.
La fragmentation de la question algérienne au cœur de la problématique coloniale et donc de l’Histoire nationale nous semble une erreur. Le rapport en tension entre mémoire et histoire est constitutif de nos difficultés actuelles, autant sociales qu’éducatives.
La mémoire ne cesse de bousculer l’histoire, non par devoir, mais par nécessité, à la fois individuelle et collective.
Or, si nous voulons transmettre un récit commun à toutes celles et ceux qui vivent en France, il est grand temps de rendre des comptes aux héritiers afin qu’ils ne découvrent plus fortuitement… la révolte des Mokrani en 1871, les massacres de Sétif et de Guelma en 1945 ou encore « la grande répression d’Alger » (Gilbert Meynier) en 1957, communément appelée « la bataille d’Alger » et tant d’autres exactions dont la remémoration s’effectue d’autant plus violemment que ces faits sont écartés de l’histoire « globale ». Plus largement, on le sait, le passé est moteur d’histoire, en bien ou en mal, le rendre accessible et visible tel qu’il fut est de la responsabilité de tous pour éviter de nourrir les ressentiments.
Or, si nous voulons rendre justice à tous ceux et celles qui attendent en vain une prise en compte de leur histoire, c’est-à-dire la nôtre, il serait bon de réviser l’esprit des programmes scolaires qui relègue à la marge cette part éminemment nationale du passé.

Michèle Riot-Sarcey et Kamel Chabane

(1) Que le président de la République accorde si tardivement la Légion d’honneur aux harkis après les avoir si honteusement maltraités permet à Michèle Riot-Sarcey d’afficher son contentement d’avoir refusé un tel honneur pour elle-même !

dimanche 21 octobre 2018

17 octobre 1961: le déni d’une histoire


Cette article a été publié par le journal Libération (17/10/2018)


Derrière cette date se cache l'existence affirmée et escamotée d'un peuple et d'une foule, visibles et invisibles sur le sol français, que l'État a tenté d'effacer et censurer.

 Des manifestants algériens arrêtés à Puteaux, dans la nuit du 17 octobre 1961. Photo AFP

Tribune. 17 octobre 1961 : une manifestation massive et pacifique d’Algériens sans armes a lieu dans Paris, à l’appel du FLN. Sa répression systématique et violente a entraîné sans doute plus d’une centaine de morts. Pourquoi le rappeler, alors que la page de la guerre d’Algérie pourrait sembler se tourner ? Le chef de l’État a reconnu la responsabilité de la France dans la disparition et l’assassinat de Maurice Audin, après avoir qualifié la colonisation de «crime contre l’humanité», lors d’une visite en Algérie en tant que candidat. Il est question d’ouvrir plus largement les archives, restées très surveillées (1). Des mesures de dédommagement des harkis sont annoncées. Il serait question d’une «mémoire apaisée». Convié au banquet commun de la mémoire, chacun s’y retrouverait.

Sur le plan de la recherche historique, depuis le livre pionnier de Jean-Luc Einaudi (2), c’est le moment de la mise à distance, du travail d’histoire venant compléter le travail de mémoire. Une discussion historiographique s’est pourtant développée sur les responsabilités du caractère sanglant de l’événement : non seulement Maurice Papon et la préfecture de police, mais son ministre, Roger Frey, et le Premier ministre Michel Debré, en sont très nettement les auteurs. Côté algérien, une certaine responsabilité de la Fédération de France du FLN, dans les tensions précédant le 17 octobre. Ces avancées de la recherche, issues de divers horizons, y compris non universitaires, sont décisives tant elles mettent en évidence la responsabilité directe de la tête de l’État (3).

Mais quelque chose résiste aux mémoires officielles, et ne s’inscrit pas encore dans l’histoire collective, malgré la célébration de l’événement en Algérie. Malgré la reconnaissance partielle de l’événement par François Hollande en 2012. Malgré la présence d’une plaque à peine visible, pont Saint-Michel, depuis 2001, apposée par Bertrand Delanoë sur la margelle du quai, côté île de la Cité. On a beau lire, suivre les traces du parcours des manifestants, de Nanterre et Courbevoie à Paris, retrouver les lieux où l’on matraquait, où l’on tirait, boulevard Bonne-Nouvelle, devant le Rex, boulevard Saint-Michel, au pont de Neuilly, où l’on jetait des Algériens dans la Seine, où l’on en parquait d’autres après les avoir fait monter de force dans des bus de la RATP, quelque chose relève encore d’un déni.

Cela s’est passé dans l’espace public, mais n’a pu être vu, ou à peine : cette action des forces de l’ordre au service d’un État, dans une république à peine née, contre la présence d’un peuple. Contre ce geste collectif que l’État a tenté d’effacer, avant même qu’il n’ait eu lieu, si cela avait été possible, en arrêtant plus de 12 000 manifestants. Au point d’en faire transporter plusieurs centaines sur le sol algérien pour les placer dans des centres de rétention et pour certains les y envoyer à la mort. Un crime colonial, en pleine décolonisation (4).

Derrière cette date se cache l’existence à la fois affirmée et tout aussitôt violemment escamotée d’un peuple et d’une foule, visibles et invisibles sur le sol français, en pleine guerre d’Algérie. Peuple à qui on refusait encore l’indépendance, pourtant implicitement acceptée par le pouvoir gaulliste qui s’apprêtait à négocier avec le FLN. Foule dont la présence attestait déjà le phénomène de l’immigration algérienne, dans les bidonvilles, à La Goutte d’or ou Belleville, en banlieue et ailleurs ; présence aujourd’hui fantasmée en «grand remplacement», en «islamisation rampante de la France».

Une fois l’analyse faite des circonstances de l’événement, des raisons objectivables et non objectivables du déclenchement de la violence des forces de l’ordre ce jour-là, de l’échelle des responsabilités, du chef de l’État aux simples policiers, il reste ce surgissement intempestif, et violemment escamoté, à l’histoire longtemps censurée (5). Il ne fallait pas que les Algériens, colonisés et immigrés, soient acteurs et sujets de l’histoire, ou le deviennent. Le 17 octobre est le double moment d’un acte collectif constituant et de son refoulement physique et symbolique.

(1) Fabrice Riceputi, La bataille d’Einaudi. Comment la mémoire du 17 octobre 1961 revient à la République, Le passager clandestin, 2015.
(2) Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris. 17 octobre 1961, 1991 (réédition Points Seuil, 2007).
(3) Jean-Paul Brunet, Police contre FLN, le drame d’octobre 1961, 1999 ; Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Taillandier, 2008 (traduction); Marie-Odile Terrenoire, Voyage intime au milieu de mémoires à vif. Le 17 octobre 1961, Recherches, 2017.
(4) Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens (1944-1962), Paris, Nouveau Monde, 2011.
(5) Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, préface de Gilles Manceron, suivi de La triple occultation d’un massacre, par Gilles Manceron, La Découverte, 2011.

Olivier Le Trocquer, pour le CVUH

 

jeudi 18 février 2016

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes (2)

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de poursuivre l'exploration des trajectoires des deux historiennes et notamment de découvrir en quoi la guerre d'indépendance algérienne joua un rôle dans leur engagement.





jeudi 17 décembre 2015

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de suivre les trajectoires de deux historiennes Suzanne Citron, auteure du Mythe national (1) et de L'histoire de France revisitée (2) et Marianne Debouzy auteure du Monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005 (4)  et du Capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860,1900 (4). 


Dans ce premier moment, elles évoquent successivement leurs familles comme lieu où se forgèrent certaines de leurs convictions, leur rapport  à la France et à la République.

Elles rappellent la montée des périls incarnée par la mise en oeuvre des politiques antisémites en Allemagne puis en France, annonce d'une rupture dans leur parcours tout comme le sera ultérieurement le contact, sous des formes diverses,  avec le monde colonial.

Cette vidéo ne retrace qu'une partie de leurs itinéraires, elle comportera donc une suite.




Notes : 

(1) Suzanne Citron, Le mythe national, l'Atelier,2008, 
(2) Suzanne Citron, L'histoire de France autrement, l'Atelier, 1970
(3) Marianne Debouzy, Le monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005, Paris l'Harmattan 2009 
(4) Marianne Debouzy, Le capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860-1900, Points Seuil , 1991


mardi 27 octobre 2015

La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi

Il y a quelques mois disparaissait Jean Luc Einaudi. Fabrice Riceputi dans son livre La bataille d’Einaudi¹ revient sur la trajectoire atypique de cet homme de combats dont le travail acharné fut si déterminant pour rappeler à une République frappée d’amnésie et de mutisme, le massacre de plusieurs centaines d’algériens de France perpétré le 17 octobre 1961. Au cœur de son ouvrage, il y un citoyen-chercheur – titre qui convient bien mieux à Jean-Luc Einaudi que celui d’historien – pris dans la marche de l’Histoire dont il participe à l’écriture. Une écriture complexe, souvent entravée dans sa nécessaire exploration des archives, lourde d’enjeux politiques, sociaux, mémoriels, soumise aux regards publics, susceptible d’être instrumentalisée ou disqualifiée surtout lorsqu’elle questionne un sujet aussi à vif que la guerre d’indépendance algérienne. En retraçant la trajectoire de ce citoyen-historien, Fabrice Riceputi élargit progressivement son propos et démontre avec force comment l’histoire empêchée pérennise et avive les tensions dans le corps social, fabuleux instrument à fabriquer des invisibles, pour ne pas dire des exclu.e.s. 


Devenir historien pour faire l’histoire d’un événement qui n’en a pas

La 1ère partie du livre revient sur la trajectoire de Jean-Luc Einaudi. Inattendue et chaotique, elle est faite de persévérance et d’acharnement. Educateur de métier, Einaudi a plus d’une quinzaine de publications historiennes à son actif, bien qu’il reste avant tout l’homme de La Bataille de Paris publié en 1991, ouvrage qui tente une histoire du 17 octobre 1961. Massacre d’état le plus meurtrier de la Vème République, l’événement longtemps occulté est ici disséqué avec ce dont Jean-Luc Einaudi dispose : des témoignages, essentiellement. En s’abreuvant aux voix jusqu’alors brisées ou inaudibles des victimes, il se fait le conteur et le défenseur d’une histoire par le bas. 

Dans le silence pesant mais relatif de l’histoire d’avant ce livre, c’est surtout la voix des puissants qui est audible. Au mitan des années 80, celle de M. Papon résonne à nouveau sur le pavé parisien. Sa méthode répressive est réactivée en 1986 contre Malik Oussekine qui meurt des suites des coups portés par les pelotons de voltigeurs motocyclistes réhabilités par Charles Pasqua. Toutefois, l’ancien préfet de police de la Seine est à l’abri, protégé des versions contradictoires sur le massacre du 17 octobre 1961, et le pouvoir de droite alors en exercice ne s’atermoie pas plus sur le sort de l’étudiant que sur celui des Algériens de France torturés, frappés ou noyés cette nuit là. Officiellement la police a réprimé une manifestation de partisans du FLN armés et mobilisés pour semer la terreur dans la capitale, des policiers ont été agressés ; du côté des Algériens de France on déplore 3 morts. 

Fabrice Riceputi revient avec minutie sur la lente rupture du silence qui précède la publication de La bataille de Paris. A l’époque, la connaissance de l’événement circule de façon « périphérique » et souterraine. Elle passe par la fiction – Meutres pour mémoire, fiction policière de Didier Daeninckx est publié en 1983 – et la laborieuse identification des témoins ou de leurs descendants. Ce n’est qu’en 1990, que cette circulation mémorielle se structure en une association susceptible de porter une demande collective plus forte avec la naissance d’Au nom de la mémoire. Mais globalement, comme le déplore l’historienne Madeleine Reberioux, l’événement reste sans histoire. Publié au moment des 30 ans du massacre, La bataille de Paris, lui donne une inédite visibilité d’autant plus que la sortie du livre est plutôt bien relayée par la presse. 

Aux risques du métier

Les digues se sont fissurées sous la pression convergente des paroles citoyennes dites depuis une structure associative, ou des écrits littéraire et historien. Mais c’est à la faveur d’un épisode inattendu qu’elles se rompent brutalement. A l’automne 1997, le 8 octobre précisément, s’ouvre à Bordeaux le procès de Maurice Papon. L’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde doit répondre de la déportation de 1690 juifs de Bordeaux dont quelques 200 enfants entre 1942 et 1943. Le procès bénéficie d’une énorme couverture médiatique. Maître Gérard Boulanger, l’un des avocats des parties civiles décide de déployer le curriculum vitae répressif de l’accusé aux différents postes de responsabilité occupés au cours de sa longue carrière au service de l’Etat. A cette fin, Jean-Luc Enaudi est appelé à témoigner et énoncer les conclusions de ses recherches sur le 17 octobre 61 devant la cour. La démonstration revêt le caractère d’une déflagration. Après la condamnation de Papon début avril 1998, celle-ci prend la forme d’une arme à double détente puisque Jean-Luc Einaudi redonne une leçon d’histoire dans les prétoires à l’ancien préfet de police de la Seine qui l’attaque en diffamation. C’est l’occasion pour Fabrice Riceputi de livrer des pages haletantes sur les différentes confrontations qui s’enchainent et de dévoiler le difficile exercice du métier d’historien quand il s’exerce dans l’arène publique et judiciaire. 

Les digues ne se brisent pas que dans les prétoires et les risques du métier ne sont pas toujours là où on les attend. L’auteur en présente, en effet, des aspects méconnus qui attestent de la puissance des travaux d’Einaudi autant que de l’impasse où s’enferre le pouvoir politique au nom de la raison d’état. F. Riceputi revient en particulier sur les atermoiements du pouvoir politique qui décide, par la voix de sa ministre de la culture C. Trauttman, d’ouvrir brusquement l’accès aux archives pour revenir tout aussi brusquement sur sa décision. Il évoque les mesures de rétorsions dont sont victimes celles et ceux qui se refusent à entraver l’accès aux documents conservés sur le 17 octobre. Le déroulé des brimades et humiliations que subissent les deux archivistes Brigitte Lainé et Philippe Grand est une partie très douloureuse du livre. Elle montre à quel point la machine institutionnelle, à différents niveaux de décision s’emploie à broyer les individus avec une mesquinerie honteuse maquillée en service de l’Etat. 

Cela dit la boîte de Pandore est désormais ouverte. Les recherches s’enchaînent, se multiplient, investiguant des aspects complémentaires du chantier ouvert par Einaudi. Le bilan du 17 octobre 1961 s’affine, la connaissance de l’événement se diffuse. On reparle de Sétif, de Guelma et de Kherrata, du 14 juillet 1953. La bataille d’Einaudi de ce point de vue n’a pas été vaine. 

Les présents du passé 

Elle n’est pas pour autant terminée et l’auteur réussit à poursuivre son propos dans un présent d’une actualité brulante emportant avec lui son objet d’étude à savoir le travail de Jean-Luc Einaudi. Par un jeu de mise en perspectives successives, Fabrice Riceputi construit une puissante démonstration dans la dernière partie de son livre qui énonce et déploie simultanément les effets dévastateurs des occultations relatives à l’ensemble de l’histoire franco-algérienne coloniale et postcoloniale. 

D’une façon très claire et argumentée, il prend acte, tout d’abord, des actions institutionnelles visant à reconnaître publiquement le massacre du 17 octobre par les gestes accomplis – la plaque apposée sur le pont Saint Michel (face aux locaux de la préfecture de police de Paris, cela ne s’invente pas) – ou les mots prononcés (la timide déclaration du président François Hollande le 17 octobre 2012 qui reconnaît l’existence des victimes mais évite soigneusement de mentionner les bourreaux). 

Mais surtout, il replace avec perspicacité le débat sur le plan politique et citoyen, pointant du doigt cette omerta insupportable légitimée par une lecture de l’histoire en vogue, celle qui se dit débarrassée de toute « repentance » selon l’incantation maintes fois réitérée dans l’espace public. Fabrice Riceputi, exemples à l’appui – polémiques multiples sur les programmes scolaires, adhésion à de farfelues théories du complot – démontre avec brio le caractère totalement contreproductif de la stratégie de l’étouffement. A empêcher l’accès aux archives, à entraver l’écriture de l’histoire, l’état français et les animaux médiatiques qui se mettent à aboyer dès qu’on parle des crimes coloniaux de la France, entretiennent le mal qu’ils sont les premiers à dénoncer ou à stigmatiser. L’étendard des valeurs de la République brandit par celles et ceux qui sont au pouvoir ne mobilise pas au delà des communicants de cabinet en charge de la diffusion des injonctions. La fabrique des invisibles par l’occultation volontaire de pans entiers de notre histoire ne crée que du ressentiment et de l’exclusion. 

La démonstration est étayée, rigoureuse et implacable. On se doit de la lire. La bataille d'Einaudi n'est pas encore terminée.

(1) La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi, Le passager Clandestin, 2015
In memoriam : ce beau portrait de J-L Einaudi par A. Frappier

vendredi 16 novembre 2012

Les forfaitures intellectuelles de B. Lugan par Michel Deniau.

Dès l’époque de la décolonisation le combat a été féroce pour savoir si le colonisateur était responsable de déprédations ou autres exactions sur les populations colonisées ou si son action était le résultat d’une « oeuvre bienfaitrice » qui aurait émancipé les populations locales de la « barbarie » qui les auraien soi-disant caractérisées précédemment. Nous sommes désormais loin de discours aussi caricaturaux, même si on retrouve dans une certaine mesure un peu de l’accusation de « barbarie » pré-coloniale avec les dires de Nicolas Sarkozy lors de sa visite à Dakar en 2007. Néanmoins, il demeure que des reliques mémorielles sont encore en circulation actuellement et que ces débats ont pris des tours souvent identitaires voir politiques. Néanmoins, il serait faux de croire que ces confrontations idéologiques ne sont l’oeuvre que de personnes de la « société civile » (associations, politiques, etc.) et que les historiens seraient loin de tout cela ou n’agiraient, souvent à bon droit, que comme des « redresseurs de torts ».
Le but de ce billet est de s’attaquer à un débat au sein duquel certains historiens brillent par un oubli manifeste de la méthode historique, mais aussi par une vision idéologique des choses. Le sujet abordé est relativement ancien, mais il a connu de récents rebondissements en octobre dernier du fait d’évènements, de déclarations officielles et des réactions qu’il a suscité. Il s’agit de la véracité, de l’ampleur et de la nature de la répression de la manifestation illégale du FLN à Paris le 17 octobre 1961.
Historiographiquement le débat sur la manifestation du 17 octobre 1961 est relativement récent puisque mis à part un ouvrage écrit à chaud par Paulette Péju (Ratonnades à Paris) paru en 1961 et un roman de Didier Daeninckx (Meurtre pour mémoire) publié en 1984 (présentation de l’ouvrage par l’auteur ici), il faut attendre les années 1990 pour pouvoir lire une production historique sur le sujet. Le premier livre (La bataille de Paris – 17 octobre 1961, Paris, 1991) est issu de la plume de Jean-Luc Einaudi, un historien non professionnel et membre du Parti Communiste Marxiste Léniniste de France. Dans celui-ci l’auteur affirme que la police aurait fait environ 300 morts. Le second ouvrage (Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Paris, 1999) est l’oeuvre de l’historien Jean-Paul Brunet où, grâce notamment à l’ouverture de certaines archives rendue possible par l’ouverture du très médiatique procès Papon en 1997, il abaisse considérablement le chiffre d’Einaudi pour avancer un total d’environ 30 à 50 morts et encore en comptant « très large », comme il l’explique dans cet article de 2011. Peu avant, en 1998, l’ouverture des archives a été accompagnée par la nomination d’une commission par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, sous la direction du haut-fonctionnaire Dieudonné Mandelkern. Avec pour titre « Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961 », elle avait donc pour but d’apporter des éléments au dossier. L’étude conclut en restant relativement évasive et prudente :
« Parmi ces chiffres, celui des morts serait le plus significatif s’il pouvait être donné avec assurance. Tel n’est pas le cas. Mais à supposer même que l’on ajoute au bilan officiel de sept morts la totalité des vingt-cinq cas figurant à l’annexe III, et que l’on considère que les facteurs d’incertitude, et notamment ceux qui tiennent aux limites géographiques de l’étude, justifient une certaine majoration, on reste au niveau des dizaines, ce qui est considérable, mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question. »
Il demeure que l’ordre de grandeur est celui auquel aboutira Jean-Paul Brunet en 1999. Enfin, très récemment, le 17 octobre 2012, le président de la République François Hollande a publié le communiqué, relativement laconique, suivant :
« Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »
Le même jour l’historien africaniste, ancien maître de conférences en histoire africaine à l’université Lyon III, Bernard Lugan s’est fendu sur son blog d’un article intitulé « Après l’esclavage, le 17 octobre 1961… La coupe de la repentance déborde ! ». Il réitère l’affirmation de sa pensée dans une vidéo (« Quand la coupe de la repentance déborde») publiée le 30 octobre 2012. La première partie de cette vidéo étudie également la traite négrière. S’appuyant sur des considérations géographiques et, à l’instar de Jean-Paul Brunet, sur l’analyse des entrées à l’Institut Médico-Légal de Paris pour les jours avant et après le 17 octobre 1961, Bernard Lugan affirme que le nombre de morts serait au maximum de 2.
Une fois ces prolégomènes établis, venons-en aux forfaitures intellectuelles qu’il est possible de relever chez Bernard Lugan. La première, et peut-être la plus importante, est celle de sa soit-disant objectivité historienne. Dans la vidéo citée précédemment (entre 0’30 et 1’00) il se drape fièrement dans sa dignité historienne en affirmant que :
« Je suis historien et non pas homme politique ce qui fait que mon approche va être uniquement historique dans la mesure où pour l’historien cette double reconnaissance, cette double repentance est particulièrement inacceptable. »
Or, à l’étude de sa prose sur le sujet on s’aperçoit relativement rapidement que l’attaque a une portée politique puisqu’il n’hésite pas à écrire que « François Hollande s’est comporté en militant sectaire, non en président de tous les Français ». Or, François Hollande n’a fait que prendre une décision en s’appuyant sur un consensus scientifique – il y a eu des morts dues aux actions des forces de l’ordre françaises – tout en se gardant bien d’en préciser l’ampleur, ce débat étant encore relativement ouvert.
Désormais attardons-nous sur le terme de « repentance ». En suivant la définition d’un dictionnaire usuel tel que le Larousse, on aboutit à la définition suivante :
« Regret douloureux de ses péchés ».
Par ailleurs, le terme de « repentance » est historiographiquement connoté et constitue l’élément idéologique central de nombreux discours ou livres polémiques, notamment celui de Daniel Lefeuvre Comment en finir avec la repentance coloniale.
Mais cela est-ce si étonnant après tout ? En effet, si on s’intéresse d’un peu plus près au parcours de Bernard Lugan on peut découvrir qu’une pétition avait été lancée par 55 africanistes contre lui. De même on le retrouve aux pages 71-73 d’un rapport dirigé par Henry Rousso en 2004 (« Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III ») dans des propos relativement peu élogieux :
« Avec celui de Bruno Gollnisch, le recrutement de Bernard Lugan est l’un de ceux qui ne paraît donc pas directement lié à des considérations politiques, même si, là encore, il est plus que vraisemblable que Lyon III se soit montrée ouvertement « tolérante » (Jacques Marlaud) à l’égard de ces profils « atypiques », autant pour des raisons pragmatiques (recruter des enseignants) que pour des raisons idéologiques, une politique parfaitement connue du ministère. Bernard Lugan est en effet lui aussi proche des milieux de l’extrême droite, mais il est de tendance monarchiste et ne fait pas partie de la mouvance du GRECE comme la plupart des autres enseignants cités ici. C’est un ancien membre de l’Action française : il a eu en charge « les commissaires d’AF », le service d’ordre, qui mène des opérations de commando contre les groupes d’extrême gauche, en 1968 et après, alors que cette mouvance est en plein déclin. Dans les années 1980, il commence à se faire connaître et même reconnaître par un large public, pour ses ouvrages sur l’Afrique, notamment sur l’Afrique du Sud, pour lesquels il obtient plusieurs prix, dont celui de l’Académie française. Il participe également, de manière régulière, à des journaux comme Minute-La France, National-Hebdo, Présent, apparaissant de plus en plus comme le spécialiste de l’Afrique dans ces milieux, et développant des thèses violemment hostiles au tiers-mondisme et à l’anticolonialisme. »
En recoupant d’autres informations glanées çà et là sur internet, le blog personnel de Bernard Lugan ne possédant pas de section biographie, il est possible d’apprendre que la thèse d’Etat, Entre les servitudes de la houe et les sortilèges de la vache : le monde rural dans l’ancien Rwanda, a reçu un jugement sévère de la part de son propre directeur, Jean-Louis Miège, alors que l’auteur argue d’une mention « TB » peu vérifiable. On y apprend que monsieur Miège ne cache pas « ses réticences, ouvrant une discussion approfondie sur les sources, la bibliographie et déniant au travail le caractère d’histoire fiable ». La subjectivité de Bernard Lugan filtre à travers quelques titres de sa bibliographie, notamment Afrique : de la colonisation philanthropique à la recolonisation humanitaire (1995) ou Pour en finir avec la colonisation. L’Europe et l’Afrique du XVème siècle à nos jours (2006). Enfin, les liens unissant une certaine frange de l’extrême-droite et Bernard Lugan ne se démentent pas en 2012 puisque le site d’information fondé par Alain Soral fait de la publicité pour la prochaine conférence de l’historien africaniste à Lyon.
Désormais venons-en au fond même de « l’affaire » du 17 octobre 1961. Comme expliqué précédemment Bernard Lugan tend à vouloir baisser le chiffre de morts dues aux actions de la police française suite à la manifestation. C’est là la deuxième forfaiture intellectuelle de l’auteur. Pour diminuer le chiffre l’auteur retient une aire extrêmement restreinte pour le périmètre de la manifestation, le tout sans aucune indication géographique telle que « de la place X à la rue Y », ce qui fait que des cadavres qui se situeraient en dehors seraient nécessairement des victimes du FLN. Sur la question du périmètre la commission Mandelkern rappelle que cela est une grande source d’incertitudes.
Par ailleurs, l’autre argument massue de Bernard Lugan est d’affirmer que les noyades de « Nord-Africains », selon la terminologie de l’époque, sont forcément l’oeuvre du FLN. Certes, il est vrai que la noyade est une méthode d’assassinat largement privilégiée des Frontistes et que le FLN a profité de la manifestation pour éliminer certains opposants du MNA de Messali Hadj, mais si nous possédons un peu de mauvais esprit, et tout bon historien doit en posséder pour pouvoir mettre en doute le témoignage des protagonistes, il n’est pas impossible d’envisager l’hypothèse, au moins comme élément de réflexion et de travail, que les forces de l’ordre françaises aient jeté à l’eau des cadavres pour en rejeter la responsabilité sur le FLN. Même s’il est fortement probable que cela ne reflète pas la réalité, il demeure qu’il s’agit d’une nécessaire précaution méthodologique étant donné que de larges zones d’ombre entourent la manifestation du 17 octobre 1961. Toutefois, Bernard Lugan ne prend pas la peine d’envisager cette éventualité, ne serait-ce que pour la réfuter dans la foulée, puisque le but de son argumentaire n’est pas de s’approcher de la réalitée passée, mais de dédouaner la police française de toutes les accusations pesant sur elle afin d’éviter que la « coupe de la repentance » ne déborde. Pour cela il n’hésite pas d’ailleurs à tordre les dires de la commission Mandelkern puisqu’il explique que
« [...] le rapport remis par cette commission fit litière des accusations portées contre la police française. Or, ce rapport consultable sur le net n’a visiblement pas été lu par François Hollande. »
Or, dans la conclusion du rapport de la commission, cité précédemment, monsieur Mandelkern et ses collègues expliquent que si l’ampleur du nombre de morts peut être discutable, ce qui est légitime, l’existence des meurtres par la police ne peut en aucun cas être remise en cause. Certes, Bernard Lugan reconnait du bout des lèvres le meurtre par la police de deux personnes, mais dans un cas le policier responsable invoque la légitime défense ce qui, pour Bernard Lugan, semble le dédouaner sans nécessité d’une quelconque autre forme de scepticisme. Le dernier exemple fait l’objet d’un laconique « Le 20 octobre, Amar Malek tué par balles par un gendarme. » ce qui pourrait faire penser à une possible forme de bavure donc possiblement excusable.
In fine tout cela permet de mettre en évidence que Bernard Lugan fait œuvre non d’historien, mais de militant idéologique. Si son opinion sur la part de responsabilité de la police française dans les morts du 17 octobre 1961 est une éventualité à considérer, l’opacité du dossier oblige à ce que l’historien conclut de manière prudente en attendant de nouvelles sources.


Ce texte a été à l'origine mis en ligne sur le blog de l'auteur : https://unetudianthistorien.wordpress.com