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lundi 16 mai 2016

Black Verdun

Rédactrice/teur :  Laurence de Cock[1], Karim Hammou[2]


BlackM (crédit @lesInrocks)

Tout commence par un concert gratuit, organisé à l’occasion des commémorations de la bataille de Verdun. Le spectacle devait être donné par une vedette du moment – Black M, rappeur aux 600 000 exemplaires vendus pour un album grand public, « Les yeux plus gros que le monde », dont la pochette fait un clin d’œil à Michael Jackson.

Populaire en France, les chansons de Black M le sont bel et bien auprès de Français·e·s. Pourtant, entre intimidations racistes et lâchetés politiques, un procès en extériorité à la communauté nationale aboutit à l’annulation pure et simple de l’événement.

Un scénario bien rodé


Le coup d’envoi de l’affaire, lancé par les réseaux d’extrême droite, reproduit fidèlement la trame des opérations de lobbying imaginées contre le groupe Sniper, tout aussi populaire il y a quinze ans.

Première étape, une sélection unilatérale de paroles décontextualisées, une dramatisation jouant d’une rhétorique de l’honneur (national) et de l’injure faite aux (« vrais ») Français·e·s, et une intense campagne médiatique, utilisant à la fois les réseaux sociaux, les relais dans la presse traditionnelle, et les pressions par courriers, courriels et appels téléphoniques pour provoquer l’emballement du débat public[3].

Deuxième étape, et c’est ce qui était nouveau lors de l’affaire Sniper, ces groupes d’extrême droite trouvent un relais au sein de la droite parlementaire et de la presse réactionnaire, voire au-delà. On observe la multiplication de ces alliances depuis l’ascension politique de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur[4]. Cette stigmatisation de propos dénoncés comme relevant d’une « anti-France » marque une nouvelle ère d’exaltation du « sentiment national » dont nous ne sommes toujours pas sortis[5].

Car derrière ces multiples croisades identitaires et morales, on trouve un même objectif : désigner une partie de la population française comme des parias, voire des traîtres·ses, et ainsi les exclure du corps politique légitime. Depuis de longues années, le rap et ses artistes sont devenus l’emblème de ces Français·e·s de seconde zone. Ironie de la situation : au cœur des paroles de rap incriminées, on retrouve systématiquement la dénonciation de cette citoyenneté à deux vitesses[6]. Or, désormais en France, cette revendication d’égalité politique est insupportable aux yeux des gardien·ne·s de l’identité nationale.

Ecrans de fumées


Dans les œuvres artistiques ou les déclarations qui circulent dans les espaces publics médiatiques, les propos contestables ou contestés ne manquent pas. Le problème est de savoir quels propos (paroles ?) entraînent quelles conséquences pour quels locuteurs ou quelles locutrices[7]. Dans le cas de Black M, comme de Sniper avant lui, les désignations infamantes sont entérinées avec une légèreté déconcertante : « homophobe » ! « antisémite » ! « raciste[8] » !

Homophobie ? L’accusation est justifiée par des paroles prononcées en fait  par d’autres membres du groupe Sexion d’Assaut (Lefa, Maître Gim’s). On voit ainsi l’extrême droite relayer de façon sélective l’indignation légitime de militant·e·s LGBT dont la colère a pu tout aussi bien cibler des personnalités telles que Brigitte Bardot, Johnny Hallyday ou encore Jean-Louis Murat, et les obliger à revenir sur leurs propos ou à en assumer les conséquences[9].

Les accusations d’antisémitisme sont plus fantaisistes encore. On relève la présence du terme « youpin » dans une chanson récemment interprétée par le chanteur. En l’occurrence, l’auteur du terme est Doc Gyneco, vingt ans plus tôt[10], et non Black M. C’est un peu comme si l’on reprochait à Joeystarr, reprenant « Le Métèque » de Moustaki, d’oser prononcer les mots de « juif errant ».

Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme sont d’autant plus absurdes qu’elles viennent de fractions du champ politique qui n’ont pas manqué de s’illustrer dans ce registre. Que reste-t-il alors de ces accusations ? Le nœud du problème : la critique de la France comme institution étatique et la dénonciation des injustices vécues par la jeunesse des classes populaires et les groupes racisés.

Le fantasme d’un Eux diabolisé, la croisade pour un Nous homogène


Les accusations d’antisémitisme, homophobie et sexisme venaient déjà soutenir la dénonciation de Sniper ou le discrédit visant La Rumeur dans les années 2000, conduite en premier lieu pour contrecarrer leur critique de l’Etat français et de ses institutions, notamment policières.

Un levier nouveau contribue à affûter l’hostilité contre Black M : l’islam. Ce sont les paroles suivantes qui sont invoquées de façon récurrente pour susciter l’indignation :

« J'me sens coupable / Quand j'vois tout ce que vous a fait c’pays d’kouffars ».

L’usage du terme arabe désignant les non-musulman·ne·s comme des infidèles (« kouffar ») offre prise à de multiples extrapolations islamophobes, à l’image de cet article du Figaro, qui réduit le mot à « un terme péjoratif […] utilisé notamment par les djihadistes pour désigner les Occidentaux[11] ». Ailleurs, tout en mesure, on évoque Daech[12]. Difficile d’être plus efficace en matière de diabolisation, dans le contexte de la France post-13 novembre. Mais cette obsession pour le terme religieux occulte opportunément les mots qui le précèdent – « ce que vous a fait ce pays » – des mots qui pointent la question des injustices perçues dans la vie des parents du narrateur.

Autrement dit, toute expression de dissensus, toute critique de l’Etat ou de la France comme symbole, toute remise en cause du racisme subi et des discriminations vécues est ravalée au rang d’affront. Qu’attend-on de ces citoyens sous conditions ? Une reconnaissance éternelle et une tête basse – le succès sportif, artistique ou politique ravivant, à minima, un « goût amer[13] » pour ceux et celles qui prétendent posséder un monopole sur la République. On retrouve l’idée que certain·e·s, présumé·e·s par essence étranger·e·s à la communauté politique, devraient vivre avec une épée de Damoclès spécifique[14]. Cette logique introduit (ou reconduit) précisément une coupure au sein de la communauté politique nationale, et perpétue une citoyenneté à deux vitesses.

Histoire partagée ou mémoire imposée


L’autre sous-texte de cette affaire tient bien-sûr au caractère symbolique de Verdun. Lieu d’une bataille emblématique de la Première Guerre Mondiale, Verdun incarne dans la mémoire collective majoritaire l’idée du consensus autour du sacrifice patriotique. Sa commémoration, dans le cadre du centenaire s’insère donc dans une scénographie de la communion nationale et patriotique. Le choix du maire de Verdun apparaît donc à certain·e·s comme quasiment blasphématoire : comment confier cette célébration à un artiste qui affiche librement ses critiques de la France ? Surtout, comment oser confier cela à une peau noire sans masque blanc ? Qu’importe que Black M soit français, qu’importe qu’il soit petit-fils de tirailleurs sénégalais, comme il l’a d’ailleurs rappelé lors de sa mise en cause[15].

Black M invitait, par son concert, à un temps de rencontre et d’amusement populaires[16]. Mais on ne rit pas à Verdun, on ne danse pas à Verdun[17]. Qu’y fait-on alors ? D’après ces gardien·ne·s de la réaction et du conservatisme patriotique et moral, on y honore des morts dont ils et elles confisquent la parole. Ces dernier·e·s ont tôt fait d’oublier plusieurs choses : la première est celle de l’amour de la musique populaire des jeunes morts au front, et c’eût été un bien bel hommage que d’honorer l’impertinence d’une jeunesse fauchée trop tôt ; la seconde est l’hétérogénéité des trajectoires qui ont conduit certains à mourir à Verdun, hétérogénéité sociale, linguistique, mais aussi diversité de leurs espoirs, de leur peur de mourir, diversité de leur rapport au national enfin, car tous ces jeunes soldats n’étaient pas des fervents patriotes, beaucoup étaient là par contraintes, rêvant d’une jeunesse autrement plus enchanteresse que la boue des tranchées[18]. Enfin, ces garant·e·s d’une France éternelle et blanche oublient volontairement les régiments coloniaux, dont « beaucoup étaient volontaires comme d’autres étaient enrôlés de force[19] », ils et elles oublient les femmes des soldats inconnus[20], ils oublient les mutins fusillés, celles et ceux qui de 1914 à nos jours défendent une vision de la première guerre mondiale comme boucherie sur l’autel du capitalisme et de l’impérialisme européen. « Anti-colonial #Jean Jaurès[21] ».

La municipalité de Verdun aurait pu réfléchir à une scénographie moins focalisée sur la communication et le spectacle ; mais au-delà de cette critique, l’affaire révèle une logique politique et mémorielle beaucoup plus lourde et inquiétante. Outre qu’elle rejoint la sinistre cohorte des concessions faites à l’extrême droite, cette photo de famille monochrome et jaunie par le temps témoigne d’une mémoire tronquée et confisquée par une identité nationale rance. Au mépris de l’histoire, au mépris du présent, tout cela révèle une nouvelle fois le rejet radical ou le déni, de certain·e·s vis à vis des mémoires plurielles, aussi douloureuses qu’héroïques, qui travaillent les sociétés d’aujourd’hui.







[1] Professeure d'histoire-géographie, chercheuse en sciences de l'éducation, membre du collectif aggiornamento hist-geo et du CVUH.
[2] Chargé de recherche au CNRS, animateur du carnet de recherche Sur un son rap et auteur d’Une histoire du rap en France, La Découverte, 2014.
[3] http://www.zinfos974.com/Black-M-a-Verdun-L-extreme-droite-revoltee_a101001.html
[4] Karim Hammou, « La pénalisation politique du rap en France », http://lmsi.net/La-penalisation-politique-du-rap
[5] http://lmsi.net/Cinq-belles-reponses-a-une-vilaine
[6] Voir les procès intentés à Sniper, La Rumeur, Youssoupha, Mr R., ZEP, etc. : http://lmsi.net/Solidarite-avec-La-Rumeur ; http://lmsi.net/Un-billet-pour-les-faire-taire ; http://lmsi.net/Rap-de-fils-d-immigres ; http://lmsi.net/Du-droit-de-niquer-la-France
[7] Pensons par exemple aux propos récents  tenus par Laurence Rossignol, ministre des Familles ; de l’Enfance et des Droits des femmes : http://lmsi.net/Laurence-Rossignol-la-negresse
[8] http://www.lexpress.fr/culture/musique/centenaire-de-verdun-le-concert-de-black-m-ne-plait-pas-a-l-extreme-droite_1790923.html
[9] La mise en cause du groupe, à l’époque, avait conduit à une situation inédite pour un groupe de rap : une médiation du CRAN et du comité IDAHO, sans convaincre l’ensemble des associations militants pour la défense des droits LGBT, avait permis un travail pédagogique contre l’homophobie inédit dans une telle situation. Voir http://www.idahofrance.org/presse-idaho-france_lire_o_161_200_17.html?PHPSESSID=49b5f049c723d2764f977e44b51bb007 ; http://federation-lgbt.org/ActualiteModule,103,fr/l-accord-sexion-d-assaut---idaho-et-cra cn-ne-regle-rien,236,fr.html?id=189
[10] Doc Gyneco, « Dans ma rue », 1996.
[11] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/05/13/01016-20160513ARTFIG00116-centenaire-de-verdun-le-concert-du-rappeur-black-m-annule.php
[12] http://www.marianne.net/invitation-du-rappeur-black-m-defaite-morale-verdun-100242780.html
[13] https://blogs.mediapart.fr/guillaume-weill-raynal/blog/090516/finkielkraut-nouvelle-sortie-de-route
[14] Qu’elle se nomme déchéance de nationalité pour les bi-nationaux ou contrôles d’identités spécifiques pour les musulmans.
[15] https://www.facebook.com/Blackmesrimesofficiel/posts/10156931447670319:0
[16] http://www.estrepublicain.fr/edition-de-verdun/2016/05/09/black-m-se-confie-avant-son-concert-a-verdun-le-29-mai
[17] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/11/31001-20160511ARTFIG00111-concert-de-rap-aux-ceremonies-de-verdun-la-france-humiliee.php
[18] Voir les travaux des historiens André Loez, Nicolas Offenstadt, Frédéric rousseau, ou Rémy Cazals.
[19] Lino, « La Marseillaise », 2012.
[20] http://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/fiche-media/ArtFem00101/depot-d-une-gerbe-a-la-femme-du-soldat-inconnu.html
[21] Médine, « Speaker Corner », 2015.

lundi 27 octobre 2014

Thiaroye 1er décembre 1944 : pour que cesse le silence.

Le CVUH relaie et soutient cette initiative citoyenne et la pétition qui l'accompagne pour la reconnaissance du massacre de Thiaroye par la France. L'adresse mail qui permet de rejoindre la liste des signataires se trouve au bas du texte produit ci-dessous.


Fresque murale à Dakar.


LA FRANCE DOIT RECONNAITRE OFFICIELLEMENT LE MASSACRE DES TIRAILLEURS SENEGALAIS DE THIAROYE SURVENU LE 1ER DECEMBRE 1944 APRES QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ. 

LA GARDE DES SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE DOIT SAISIR LA COUR DE CASSATION DANS LE BUT DE REHABILITER CES SOLDATS DE L’ARMEE FRANCAISE, INJUSTEMENT CONDAMNES.

A l'occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye, et en marge du sommet de la Francophonie, le Président de la République François Hollande, suivant sa promesse faite dans son discours du 12 octobre 2012 à Dakar, va faire remettre aux autorités Sénégalaises, la totalité des archives que possède la France. 

A notre connaissance, seules les archives numérisées du Service historique de la Défense sont concernées par ce transfert. La restitution des Archives nationales de l'Outre-mer (ANOM) et celle du dépôt central d'archives militaires de la justice n'est pas programmée, alors même que ce sont ces documents qui permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé à Thiaroye. 

Nous saluons le geste du Président Hollande qui honore la France, et qui, sans aucun doute, constitue un pas vers la sortie de l’obscurité que la censure, la confusion et le silence avaient organisée autour de ce massacre. 

Nous encourageons le Président Hollande à aller plus loin dans sa démarche en étendant la numérisation et le transfert vers le Sénégal de la totalité des archives nationales de l’Outre mer et des archives militaires de la justice. 

Nous demandons au Président Hollande de mettre un terme à la fuite en avant de l’Etat français et de la classe politique, et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour en finir avec le mensonge sur le massacre par l’armée française de ses propres soldats à Thiaroye, ainsi qu'avec les manœuvres de la hiérarchie militaire locale pour couvrir leur forfaiture. 

Le ministère de la Guerre a couvert au-delà de toutes raisons la spoliation de ses soldats dont les reliquats de soldes à percevoir à leur arrivée à Dakar n'ont jamais été payés. Dans la mesure où ces sommes n’ont pas été versées à leurs bénéficiaires, on peut légitimement se demander pourquoi le Ministère de la guerre a couvert cette spoliation. 

Des preuves ont été fabriquées pour camoufler le forfait de la hiérarchie militaire locale, et des histoires montées de toute pièce pour salir la mémoire de ces tirailleurs, de ces soldats, afin de justifier et légitimer a posteriori la force déployée pour les anéantir ! 

L'histoire de Thiaroye a aujourd'hui beaucoup progressé grâce aux travaux d'historiens notamment Africains, nord-Américains et Français. En France, principalement grâce au patient travail mené par Armelle Mabon dans les archives. 

Nous savons donc maintenant que les rapports officiels se sont avérés mensongers, que certaines informations ont été falsifiées pour faire condamner des innocents sur la base d'informations tronquées et fallacieuses. Il n'y a pas eu de rébellion armée et la première 1 désobéissance est le fait de ceux qui n'ont pas appliqué la réglementation en vigueur concernant le paiement des soldes de captivité. 

Ces recherches historiques ont permis de faire naître un doute sérieux sur la culpabilité des soldats africains du camp de Thiaroye. Bien qu'amnistiés par les lois de 1946 et 1947, les condamnés demeurent coupables, devant l'histoire, d'un crime qu'ils n'ont pas commis. 

Les faits aujourd'hui incontestables. 

Le 1er décembre 1944, dans la caserne de Thiaroye au Sénégal, l'armée tire avec des automitrailleuses sur des Tirailleurs Sénégalais, ex-prisonniers de guerre sans défense, revenus de France après quatre longues années de captivité dans des frontstalags. Le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés. Mais, à ce jour, le bilan véritable est impossible à déterminer. Le 5 mars 1945, 34 ex-prisonniers de guerre, considérés comme les meneurs de la « mutinerie », sont condamnés à des peines allant de 1 à 10 ans de prison, avec pour certains, une dégradation militaire et une interdiction de séjour. Les chefs d'inculpation de l'acte d'accusation vont de la provocation de militaires à la désobéissance, en passant par la rébellion commise par des militaires armés. 

Des droits spoliés. 

Ces hommes qui s'étaient battus pour la France, ont réclamé le paiement de leurs soldes de captivité que les autorités militaires de Dakar avaient refusé de leur verser, enfreignant ainsi la réglementation en vigueur. 
Cette spoliation fut couverte par le ministère de la Guerre qui a fait croire, par une circulaire datée du 4 décembre 1944 -donc postérieure au massacre-, que les rapatriés avaient perçu la totalité de leur solde avant leur embarquement en métropole. 

Un massacre prémédité puis camouflé.

Dans le but de faire taire les légitimes revendications de ces hommes, une opération des forces armées destinée à écraser/réduire les rebelles a été montée. Pour camoufler le massacre, certains officiers ont produit des rapports à charge, et ont fabriqué de toute pièce l'histoire officielle d'une mutinerie. Dans ces rapports, les ex-prisonniers de guerre sont décrits comme étant à la solde des Allemands et lourdement armés. Afin de justifier la lourde riposte, ils sont accusés d'avoir tiré les premiers. 

Des histoires inventées pour salir la mémoire de ces soldats et légitimer «l’exécution de vulgaires brebis galeuses» qui avaient dépouillé les soldats ennemis morts… 

En aucun cas le change des marks allemands ne fut l’objet du conflit pas plus, d’ailleurs que le change entre les francs français et les billets de l'AOF. 

Le travail des historiens a permis de rétablir ces soldats dans leur honneur. 

Ces soldats étaient d'anciens prisonniers de guerre, tous détenus en France. Dans certains camps de travail, des officiers des troupes coloniales ou des fonctionnaires civils ont remplacé des sentinelles allemandes à la demande de l'occupant acceptée par le gouvernement de Vichy. 

Certains captifs ont réussi à s'échapper des camps et ont combattu dans la résistance.

Malgré toute cette connaissance péniblement accumulée, quelques historiens continuent 2 de salir l'honneur de ces Tirailleurs en renforçant l'histoire officielle… 

Il est à craindre que le colloque qui se tiendra à Dakar les 19 et 20 novembre 2014 à quelques kilomètres seulement de Thiaroye, sous l'égide des autorités françaises et sénégalaises, et en partenariat avec l'armée sénégalaise, s'inscrive dans cette histoire falsifiée. Soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, ce colloque entend passer l'événement sous silence. Le programme annoncé semble vouloir mettre l'histoire au service du discours officiel. 

Afin que la mémoire des victimes de Thiaroye soit respectée, nous demandons au Président de la République de reconnaître au préalable la spoliation et le massacre.

Nous demandons que la garde des Sceaux ministre de la Justice saisisse la Commission de révision de la cour de Cassation pour que la dignité et l'honneur des condamnés soient restaurés. 


Pour signer cette pétition nous remercions d’envoyer un mail de signature :    

A l’adresse mail suivante : rehabilitation.tirailleurs@gmail.com  

Avec votre prénom, nom, ville et pays de résidence et la fonction sociale que vous souhaitez mettre en avant.   

A cette même adresse, vous pouvez également envoyer vos textes de contribution à la présente campagne.  



*********

En complément et pour information : 

De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

 Soutenance de thèse de Martin Mourre 

Cotutelle, directeurs de thèse : Elikia M’Bokolo et Bob White Le 18 novembre 2014, à 10h30, site Raspail 

samedi 30 août 2014

Questions de mémoires au Rwanda par Jean-Pierre Chrétien.

Il y a un peu plus de 20 ans avait lieu le génocide des Tutsis au Rwanda. Eminent spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs, Jean-Pierre Chrétien a récemment participé au numéro de la revue XX siècle portant précisément sur ce thème. En 2013, il avait publié avec M. Kabanda Rwanda, racisme et génocide. L'idéologie hamitique.


On sait la question vive. Alors que les historiens recueillent et analysent les témoignages des acteurs, les témoins extérieurs appellent à éclaircir le rôle de chacun dans ce massacre court mais massif, les commémorations étant toujours l'occasion de réveiller des mémoires douloureuses. 

Prenons le temps d'écouter Jean-Pierre Chrétien dans cet entretien qui revient sur la question des mémoires du génocide au Rwanda




mardi 22 avril 2014

Une vidéo de l’Elysée… (Hollande dans la continuité de Jaurès ?) par V. Chambarlhac




 « Les choix politiques du Président sont dans la continuité de ceux de Jaurès », sous ce titre une vidéo, frappée du #Jaures2014, sur le site de l’Elysée (http://www.elysee.fr/videos/quot-les-choix-politiques-du-president-sont-dans-la-continuite-de-ceux-de-jaures-quot-jaures2014/). 

Un sous-titre précise « déjeuner des historiens, spécialistes de Jaurès », 16 avril 2014. La vidéo dure exactement 2, 02 mn. Le temps semble compté pour ces historiens, reçus afin de préparer la visite présidentielle à Carmaux, le 23 avril. Quatre intervenants apparaissent, représentant deux associations tangentielles au Parti socialiste, la Fondation Jean Jaurès (FJJ), la Société d’Etudes Jaurésiennes (SEJ). Rapportée au temps de la vidéo, le temps de parole participe d’une forme extrêmement brève de l’exposition de leur propos, confinant à l’ellipse. En soi, cette vidéo que l’on pourrait facilement qualifier « d’épisode mondain » importe peu de prime abord sur le plan de l’histoire dans son rapport au politique, d’autant que les usages de la figure de Jaurès ont été largement scrutés, analysés[1]. Elle vaut seulement que l’on s’y attarde sous l’angle d’une stratégie de communication qui évolue, et pourrait signifier, par l’Elysée, un nouvel avatar de la figure jaurésienne.

Effets de montage


Sur les deux minutes de vidéo, quatre entretiens. Gilles Finchelstein, directeur général de la FJJ introduit, rappelant « l’intérêt majeur pour l’histoire » du Président, et sa « connaissance approfondie de Jaurès ». Interviennent ensuite les historiens, membre de la SEJ. Gilles Candar, président de la SEJ, affirme l’évidence « d’une relation particulière [de François Hollande] avec Jaurès, qui est l’homme qui enracine le socialisme » ; il s’interroge ensuite sur ce qu’il y a de « jaurésien » chez le Président, « sans doute le sens du mouvement ». Une courte apparition de François Hollande, avec Vincent Duclert de dos, précède le propos de Marion Fontaine qui rappelle « qu’il [François Hollande] vient d’un parti dont le premier ancêtre est le Parti de Jaurès ». Henri Nallet, président de la FJJ, rappelle l’inscription de François Hollande dans l’année Jaurès, et affirme que ses choix politiques sont la continuité de Jaurès, soulignant que « l’appel à la réforme [de François Hollande] est un appel tout à fait jaurésien ». La vidéo peut s’achever. 
On le sait, depuis Godard, le montage est une affaire de morale. Le choix qui se donne à voir ici est double. Il est celui de très brefs propos, face caméra, dont la question n’est jamais donnée, mais toujours inscrit dans la comparaison Jaurès/ Hollande. A ce jeu, le temps de parole des historiens de la SEJ est légèrement plus court que celui des intervenants de la FJJ. Ces derniers donnent un ton un tantinet plus politique : c’est au présent, partant de Hollande pour aller vers Jaurès qu’ils s’expriment, quand Gilles Candar et Marion Fontaine rappellent davantage Jaurès en son époque. Le qualificatif de « jaurésien » fait pont entre ces deux blocs d’intervention quant, à l’évidence, le terme de socialisme appartient au vocabulaire des historiens. La seconde logique du montage tient donc à la succession des entretiens : FJJ (Finchelstein) / SEJ (Candar) / SEJ (Fontaine) / FJJ (Nallet) où la séquence centrale avec François Hollande, demandant aux historiens de l’éclairer sur le « dossier Jaurès » vaut par la présence muette de Vincent Duclert sur laquelle nous reviendrons.

Dans sa forme, la vidéo implique les modalités encadrant le recours à l’historien « spécialiste de Jaurès » par l’Elysée. François Hollande est un Président qui, par son intérêt majeur pour l’histoire, sait s’adresser et surtout écouter les historiens spécialistes. Deux compétences présidentielles s’affichent : celle de l’historien attentif à la commémoration –comme au sens qu’il faudrait lui donner-, celle de l’écoute ensuite. Brisons là pour la mise en scène de François Hollande. La seconde modalité tient aux ressources mobilisées. Elles participent toutes de l’orbite du PS, quoique s’articulant sur des registres différents. La SEJ, refondée en 1959 autour d’Ernest Labrousse, construit Jaurès comme objet historique ; elle était auparavant une société d’amitiés fondée en 1915 sur le mode des sociabilités socialistes. Après 1959, Jaurès devient à la SEJ un lieu à partir duquel questionner l’histoire du mouvement socialiste, du mouvement ouvrier, en décentrant le propos face à l’historiographie marxiste alors dominante. Jaurès se construit là dans le face à face, comme le souligne la litanie des colloques : Jaurès et la classe ouvrière, Jaurès et les intellectuels… Le propos est historique, s’écrivant au rebours de la tentation mémorielle. La FJJ, dont la fondation est plus récente (1994) allie à ce travail historique la mémoire, apportant dans ce mouvement une tonalité plus politique puisque présentifiant davantage Jaurès[2]. Cette présentification participe, dans la vidéo, d’une politisation renouvelée de Jaurès en regard des enjeux politiques actuels. Histoire et mémoire s’intriquent donc dans cette vidéo par les ressources mobilisées propres aux PS. En soi, nous serions dans le registre ordinaire des références socialistes à Jaurès dans l’enceinte partidaire entre histoire, mémoire, parti. Ceci à condition d’un oubli, le lieu. Ici, la translation de Solferino à l’Elysée mérite questions.

Jaurès à l’Elysée, outil de communication ?


On peut apprécier la vidéo de deux manières. La plus expéditive la renvoie à sa brièveté qui la rend insignifiante, voire triviale. Si, par son paratexte[3], elle s’inscrit dans la logique commémorative de l’année Jaurès où l’Etat prend toute sa part dans son soutien aux initiatives multiples[4]. Sa vision semble l’apparenter à une discussion d’après déjeuner, décousue, rapide (trop) et sans doute caricaturale par la conclusion formulée par Henri Nallet, au rebours de l’officialité du paratexte. Nous ne serions pas loin, ici, de l’imaginaire républicain des banquets radicaux… On peut ainsi douter du public qu’elle viserait, où à tout du moins s’interroger sur sa légitimité sur le site de l’Elysée. Contre cette première lecture, on considèrera que cette vidéo participe d’une stratégie de communication, dont quelques indices permettent de jauger la logique, et le(s) public(s) cible(s), à la veille du déplacement présidentiel à Carmaux.

Le premier de ces indices tient au surplomb socialiste des entretiens par la SEJ, la FJJ. Ici Jaurès doit être questionné en regard de son mythe et de son utilisation au sein du Parti socialiste. Il apparaît sur le siècle écoulé comme une ressource dans les rapports du PS au pouvoir. Néanmoins, dans l’eschatologie socialiste, cet usage de Jean Jaurès participe de couple janusien : Jaurès/Guesde[5] d’abord, Blum/Paul Faure[6], puis Blum/Mollet, Mitterrand/Rocard enfin[7]. Toujours Jaurès se donne comme la part éclairée de ce rapport, il est également dans le parti le symbole de l’unité et de la synthèse. Il est enfin républicain. Tous ces éléments font sens dans une lecture contournée de Hollande par Jaurès, tant dans les qualités prêtées à l’homme, que dans sa politique éducative avec, par exemple, la morale laïque avancée par Vincent Peillon, alors au MEN… 
Cette lecture se heurte néanmoins à une absence, a priori, celui d’un envers janusien de ce qu’il y’aurait de Jaurès dans Hollande. On ne peut alors s’empêcher de penser à l’appétence de Manuel Valls pour Clemenceau[8], et donc mezzo voce la reprise du débat de 1906 entre Jaurès, parlementaire socialiste acquis à la cause de la grève ouvrière, et Clemenceau tout entier focalisé sur l’ordre, imperméable à toute considération sociale, puisque ministre de l’intérieur en exercice[9]. On retrouverait là la dichotomie propre au socialisme français dans le rapport au pouvoir mais singulièrement renouvelée par son lieu d’élection -l’Elysée contre naguère le Parti-, les figures -l’une socialiste, l’autre radicale donc plus à droite, ce qui semblerait indiquer que le couple de l’exécutif subsume l’ensemble de l’espace de gauche.

Le second de ces indices tient à l’insistance prêtée au caractère jaurésien de Hollande. Sinon par l’appel, le rôle de tribun, ce caractère semble davantage participer d’un style plus que d’un contenu. Sur ce plan, revenir à la lecture qu’Amédée Dunois proposait du jauressisme aux lendemains de la première guerre mondiale quand SFIO et SFIC se disputaient les dépouilles du tribun avant sa panthonéisation, peut être éclairant. Soulignant que Jaurès est ressource, au moins dans l’interrogation « Qu’est-ce qu’aurait fait Jaurès ? », il définissait ainsi le jauressisme : « C'est la tendance qui consiste à concilier les contraires, à harmoniser les antagonismes, à pacifier, si j'ose dire, la guerre civile, à parlementariser la lutte de classe[10](…) le but final est plus ou moins sacrifié au mouvement ». La charge porte la marque du contexte des années 20. Rapportée aux bribes d’entretiens, elle souligne pourtant le Jaurès porté par la vidéo -l’homme d’un style, du mouvement et de l’audace de la réforme- et son enjeu contemporain, la question de la majorité parlementaire. A ce point, c’est l’absence de toute référence au parlementaire qu’était Jaurès qui importe dans la vidéo, indiquant sans doute le poids des institutions de la Ve République, et donc la nécessité puisque Jaurès est à l’Elysée de réactualiser son mythe[11]. Cette logique de réactualisation de Jaurès appelle, pour les contempteurs de gauche de la politique gouvernementale de retourner à Jaurès pour dénoncer ce qu’il ya de faux dans l’argument de la continuité Jaurès/ Hollande : on retrouve ici un Jaurès « révélateur des contradictions des gauches[12] » que l’Elysée omettait.

Dernière indice enfin, signifié par la présence muette de Vincent Duclert, un usage de Jaurès comme ressource éthique et républicaine, porté par son opus La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique[13]. Une citation, tirée de cet essai de 2009, suffit à mettre en abyme la vidéo : « L’histoire est la continuation de la politique lorsque celle-ci n’est plus possible. La politique est la continuation de l’histoire lorsque celle-ci est impossible (p 158). » Où l’on voit donc que Jaurès commémoré n’a d’intérêt qu’au présent d’un discours visant à inscrire dans l’histoire des rapports des socialistes au pouvoir le mandat de François Hollande. C’est là un Jaurès icône républicaine qui se dessine, le socialisme appartient à une histoire révolue, du-moins ici, puisque seuls les historiens usent de ce terme. Le discours de Carmaux à venir, infléchira peut-être cette lecture, tout du moins participe-t-il, par le lieu, de la thématique du choc. Ce fut celui de Jaurès se convertissant au socialisme, c’était, dans la campagne de 2007, un lieu ressource, tirant Jaurès à hue et à dia[14].


Vincent Chambarlhac
MCF Histoire, Université de Bourgogne.





[1] Notamment Laurence De Cock et alii, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire, Marseille, Agone, 2008. Egalement, par l’un des protagonistes de ce déjeuner de l4Elysée, Gilles Candar, Jaurès en campagne, http://ldh-toulon.net/Jaures-en-campagne-par-Gilles.html
[2] Pour une introduction à ces sociabilités jaurésiennes, cf. Vincent Chambarlhac et alii « Jaurès » In Histoire documentaire du Parti socialiste, tome I, L’entreprise socialiste, Dijon, EUD, 2005, p 251-263.
[3] Le paratexte est, selon le Larousse, l’ensemble des éléments textuels d'accompagnement d'une œuvre écrite (titre, dédicace, préface, notes, etc.). Par ce terme nous désignons ici l’ensemble des indications présentes sur la page de l’Elysée où figure la vidéo.
[4] http://jaures2014.org/
[5] Guesde, tout comme Jaurès, est l’un des piliers de la fondation de la SFIO. Son oubli actuel tient au refoulé de sa figure, toujours soupçonnée d’incarner, par son marxisme, la révolution, et donc le communisme, quand Jaurès incarne la réforme. Indiquer Jaurès tout en congédiant Guesde sur le siècle socialiste suppose ainsi le choix de la réforme contre la révolution. Cette lecture oublie, dans la logique même de la synthèse jaurésienne, l’unité affichée au congrès de Toulouse (1908) entre réforme et révolution. Elle est donc la négation même de l’esprit de synthèse de Jaurès et participe, mezzo voce, d’un discours sinon de guerre froide, tout du moins d’un discours d’affrontement entre les partis frères de gauche. L’intérêt est ici de souligner qu’à chaque fois que l’on se réfère au Jaurès réformateur, cela se fait au prix de la négation d’une part de l’historicité de sa pratique, sauf lorsque l’on accole à ce réformisme l’épithète  « radical ». A cet égard, d’un point de vue historiographique, la lecture du n°30 de Mil neuf cent, singulièrement titrée « Le réformisme radical. Socialistes réformistes en Europe (188061930) vaut indice.
[6] Secrétaire de la SFIO dans l’entre-deux-guerres, celui-ci incarne le patriotisme de parti contre la tentation, et l’exercice du pouvoir, par la SFIO. Cf. Thierry Hohl, A Gauche ! La gauche socialiste. 1921/1947, Dijon, EUD, 2004.
[7] Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir, Paris, Fayard 2005.
[8] Dans une longue littérature, on citera ces articles les plus récents : Michel Winock, L’autorité et la fermeté de Clemenceau, un modèle pour Valls, le Monde, 3/04/2014. Et Jean Garrigues, De Clemenceau à Valls, le fluide d’autorité, Le JDD, 5/4/2014.
[9] On lira, dans cette optique, la note de la Fondation Jean Jaurès du 30 août 2010 consacrée au rapport de la gauche et du pouvoir, et surtout le dialogue, par textes interposés, entre Gilles Candar et Manuel Valls. http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-gauche-et-le-pouvoir.
[10] Amédée Dunois, « Jaurès et le jauressisme », Bulletin communiste, 4 août 1921
[11] Sur ce point, voir Marion Fontaine questionnant les Jaurès du XXe siècle, « Pourquoi Jaurès ? », Cahiers Jaurès, Société d’études jaurésiennes, n°200, avril/ juin 2011.
[12] http://matthieulepine.wordpress.com/2014/04/19/non-hollande-ne-sinscrit-pas-dans-la-continuite-de-jaures/
[13] Vincent Duclert, La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique, Paris, Seuil, 2009. Pour une lecture critique, http://www.lours.org/?pid=673.
[14] Vincent Chambarlhac, « Jaurès en campagne (Septembre 2006-Avril 2007) », Recherche socialiste, n° 39-40, 2007.

lundi 16 novembre 2009

20e anniversaire de la chute du mur de Berlin : Tout est bien qui finit bien par Eric Aunoble


A défaut d’autoriser un bilan mémoriel et historique de la fin du bloc soviétique (entreprise trop ambitieuse !), les 20 ans de la chute du mur de Berlin donnent l’occasion de réfléchir au processus commémoratif lui-même et à la vision de l’histoire qu’il véhicule, notamment auprès des générations nées post festum.
Voir les images de 1989, c’est remarquer le grain particulier de la vidéo, être étonné par les couleurs et les coupes de vêtements. Si l’incessant recyclage des modes passées par la mode présente permet d’imaginer qu’on ait pu écouter Scorpion et se laisser pousser les cheveux dans le dos, comment comprendre aujourd’hui la réalité d’avant ? Les journalistes la décrivent sur le ton de l’explorateur de retour d’une contrée primitive. Mon Quotidien explique aux 10-14 ans : « Le communisme est un système politique très dur. Tout appartient à l’État, les gens ne possèdent rien ou presque. Ils ne sont pas libres et dépendent entièrement des gens qui les dirigent » (1). Il est loisible de moquer cette présentation caricaturale. Mais, au-delà d’un parti-pris critiquable, quiconque doit enseigner l’histoire du communisme en collège ou lycée connaît la difficulté de l’entreprise.
Alors que tout le monde s’accorde sur la mort du communisme, plus personne ne sait ce que c’était. Presque tous les historiens utilisent un terme, LE communisme, dont le singulier est trop général (2). « Socialisme réel », « communisme bureaucratique », « stalinisme » : les nuances se sont perdues avec les euphémismes, en même temps que disparaissait la capacité à faire discerner au public les origines et les modalités d’un phénomène historique. Le communisme générique et anhistorique servi pour la commémoration médiatique est en conséquence un attelage paradoxal de totalitarisme et d’ostalgie. Surveillance de la population et protection sociale, centralisation absurde et underground dissident, atomisation sociale et micro-solidarités, dictature et utopie : ces notions semblent nécessairement aller de pair (3).
De telles associations prennent valeur d’avertissement. Mais il faut sans doute y voir l’expression d’un regret enfantin tempéré de gros bon sens (dans l’esprit de Good bye Lenin) plutôt qu’une opération de propagande délibérée. En effet, partant de l’évidence de la « mort du communisme », le discours était généralement retenu, comme s’il était malséant de frapper un cadavre. La journée spéciale « Radio France fait le mur » était exemplaire à cet égard. Les spots de la France mutualiste, qui s’ouvraient par l’injonction « Place au devoir de mémoire ! », mettaient doublement à distance la politique en s’en tenant à des histoires du Mur et en les mettant dans la bouche de « jeunes [pour qui] c’est de l’histoire » (4). Sur le plateau du « 7h/9h », il y avait un équilibre parfait : l’ancien opposant Rainer Eppelmann et l’ancien premier ministre de RDA Hans Modrow ; Bernard-Henri Lévy et Charles Fiterman. Si les échanges étaient parfois vifs, le jeu restait correct.
Le choix des invités de Radio France était à l’imitation de la commémoration officielle, pluraliste dans la rencontre des icônes du soviétisme et de l’anti-soviétisme, Gorbatchev et Walesa. L’ancien syndicaliste polonais a conçu quelque amertume de l’hommage appuyé d’Angela Merkel à l’ex-premier secrétaire du PC soviétique. Peut-être n’avait-il pas compris le véritable objet de la commémoration : la réunion des grands de monde célébrait leur propre action et, partant, leur pouvoir sur l’histoire (5). Derrière l’unanimisme consensuel de la cérémonie, derrière son apologie de la liberté et du peuple, on trouve la séparation achevée entre la masse et ses dirigeants.
Écornant pour une fois la vulgate libéral (6), François Furet notait qu’il est « inexact que de baptiser du terme de « révolution » la série d’évènements qui a conduit en URSS et dans l’Empire à la fin des régimes communistes » (7). Dans ce cas, l’absence du peuple là où se décide son sort était bien à la racine de l’événement et donne son sens à la « fin de l’histoire » diagnostiquée par Fukuyama. Les castes dirigeantes s’étaient désagrégées, d’abord à Moscou, puis dans le bloc, ouvrant les brèches par où les gens du commun s’échappèrent de la dictature. Le risque d’une déstabilisation profonde du pouvoir ayant été durablement écarté grâce aux efforts conjoints des gouvernements occidentaux, des opposants les plus en vue et des bureaucrates les plus éclairés, on pouvait, vingt ans après, donner une fête et y convier le bon peuple.
Il n’y avait rien à cacher. Les ouvriers des chantiers de Gdansk et les « manifestants du lundi » de RDA ont depuis longtemps disparu de la scène, sans doute pour aller pointer au chômage. Seuls restent les hommes du pouvoir passé et présent, se légitimant les uns les autres. Un Berlinois l’avait écrit dès 1928 :

« Tout est bien qui finit bien,

Tout le monde est satisfait.




(...) Hinz a menacé Kunz,

Mais à la fin ils se retrouvent à table

Et mangent le pain des pauvres gens

Car les uns sont dans l’ombre

Et les autres dans la lumière » (8).
L’amertume de Bertold Brecht se comprend à la lumière d’un autre 9 novembre, dix ans plus tôt.
Le 9 novembre 1918, le Reich wilhelminien s’effondrait. Les mutineries dans l’armée couvraient le pays de conseils d’ouvriers et de soldats, de Königsberg à Strasbourg. À Berlin, Karl Liebknecht proclamait la « République socialiste » pour « construire l’ordre nouveau du prolétariat, un ordre de paix et de bonheur, avec la liberté pour tous nos frères du monde entier ». Rosa Luxemburg et lui étaient communistes, d’un communisme qui devenait une perspective réelle au rythme de la liberté allemande qui se construisait alors. Dès janvier 1919, ils étaient assassinés. « L’ordre règne à Berlin », titrait le dernier article de Rosa Luxemburg. Cet ordre avait été rétabli par les soudards des corps francs au service d’une coalition hétéroclite de socialistes gouvernementaux et de bourgeois conservateurs (9).

Force armée, gauche en trompe-l’oeil et pouvoir de l’argent : en différentes configurations et sous divers visages, on les retrouve aux tournants dramatiques de l’histoire allemande, étouffant puis effaçant les traces des rares explosions populaires vers la liberté.


Éric AUNOBLE




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Notes :


(1http://www.monjtquotidien.com/, journal du 9/11/2009, « L’Allemagne est de nouveau "la capitale du monde", 20 ans après la chute du mur de Berlin ».
(2) Comme l’ont remarqué Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Iingerflomm et alii, Le siècle des communismes ([2000 ;] édition augmentée et mise à jour), Seuil « Points », Paris, 2004.
(3) Voir par exemple « Reportage à Eisenhüttenstadt, en ex-Allemagne de l’est », Nous autres, Michelle Soulier et Zoé Varier, France Inter, les vendredi 30/10 et 6/11/2009,http://sites.radiofrance.fr/francei...
(5) D’où l’entêtement de Nicolas Sarkozy, présent à Berlin le 9 novembre 2009, à affirmer qu’il était déjà sur place le 9 novembre 1989.
(6) Alain Lamassoure par exemple parle de « torrent révolutionnaire » dans « Europe : Une maison à trois demeures » (Le Monde, 30/12/1989).
(7) François Furet, Le passé d’une illusion ; essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont / Calmann-Lévy, Paris, 1994 ; p. 12.
(8) Bertold Brecht, Opéra de quat’sous, dernier final.
(9) Voir : Gilbert Badia, Les spartakistes, 1918, l’Allemagne en révolution, Aden, Bruxelles, 2008 ; Jean-Paul Musigny, La Révolution mise à mort par ses célébrateurs, même. Le mouvement des conseils en Allemagne, 1918-1920, Nautilus, Paris, 2000.