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mardi 24 juin 2008

Réaction de Thierry Camous à propos de l’article Choc des civilisations et manipulations historiques



Thierry Camous nous a adressé un mail de protestation après la publication de l’article de Blaise Dufal, Choc des civilisations et manipulations historiques. Troubles dans la médiévistique. Nous publions ici son message et la réponse de Blaise Dufal.


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Bonjour,
Chers membres du cvuh,
Je suis Thierry Camous, auteur aux PUF en 2007 du livre Orients-Occidents, 25 siècles de guerres.
Je suis SCANDALISE et OUTRE, par l’infamant "article" de M. Blaise Dufal du 28/5/2008, "choc des civilisations et manipulations historiques".
En effet, je me vois assimilé à un "manipulateur", associé à des néo-conservateurs (et notamment S. P. Huntington) et me retrouve en compagnie de M. Gouguenheim, excusez du peu !
Or, si M. Dufal avait lu mon livre il aurait constaté :
1- Je réprouve et démonte COMPLETEMENT la vision caricaturale et islamophobe de S. P. Huntington !!!!!
2- Je crois aux rapports d’altérité entre les civilisations comme moteur de la violence guerrière depuis 25 siècles, cela ne fait pas de moi un belliciste néo-conservateur ! Mon livre se veut un diagnostic pour aider à trouver des solutions culturelles et politiques aux conflits contemporains ! Ainsi que l’a bien compris le conseil de l’Europe qui a utilisé mes travaux pour la constitution d’un livre blanc pour le dialogue interculturel. (Ils ont dû le lire, eux !)
3- Ce monsieur m’accuse de schématisation par l’utilisation même du concept de civilisation... Sa "lecture" de mon ouvrage n’a peut-être même pas commencée par le titre où "Orients et Occidents" sont pluriels, ce que je démontre tout au long de mon ouvrage (et dans un article à paraître dans les dossiers de "Sciences Humaines" en septembre). C’est même pour moi l’occasion d’une charge virulente contre monsieur Huntington.
4- Claude Liauzu aurait critiqué ma démarche (puisqu’elle serait celle d’Huntington) dans un livre que, pourtant, j’utilise et référence abondamment dans Orients-Occidents, 25 siècles de guerres.
5- Enfin, M. Dufal fait sans doute partie des naïfs qui pensent qu’il suffit de ne pas aimer la guerre pour qu’elle n’existe pas. C’est son droit, mais en tant qu’historien, je revendique justement le droit à l’analyse et à penser qu’analyser les causes culturelles des guerres est aussi un moyen pour conjurer leur survenue.
6 Me voila associé à Gouguenheim, alors que je parle justement du rôle de l’Andalousie arabe dans la transmission de la philosophie grecque en Europe et de son rôle matriciel pour la culture universelle, utilisant pour cela les travaux d’Alain de Libera référencés en note dans mon livre.

Bref, je ne m’étends pas davantage sur cette tribune fourre-tout. Je réclame un droit de réponse sur votre site ou que la mention de mon nom soit supprimée de cet article qui, point par point, transforme toutes mes positions.
La moindre des chose serait de lire les travaux d’un auteur avant de les massacrer et, surtout de leur faire dire le contraire de ce qu’ils soutiennent. Je suis d’autant plus SCANDALISE que j’avais la plus haute estime du CVUH, que je soutiens l’intégralité de vos combats. Je ne sais qui est ce monsieur qui parle en votre nom, mais si tous vos collaborateurs ont son sérieux, je crains fort pour le devenir de votre (notre !) noble combat. Personnellement, j’enseigne, bien qu’étant docteur de Paris IV, agrégé, qualifié comme maître de conférence, publié aux Belles Lettres, aux PUF et dans de nombreuses revues scientifiques, dans le secondaire. N’étant pas membre du "sérail" j’ai bien du mal à me défendre. Mais il y a des sérails que finalement on ne gagne pas toujours à fréquenter.
Je continuerai à combattre les thèses conservatrices, bellicistes, antisémites et islamophobes, envers et contre tous, en chercheur indépendant, et contre vous aussi, s’il le faut.
Inutile de vous préciser que j’attends une réponse à ce mail par courrier électronique et une réaction de votre part à la hauteur de l’émotion qu’à suscité pour moi la lecture de la prose de M. Dufal. Si possible de M. Dufal lui même.

Cordialement,
En vous souhaitant malgré tout bon courage pour les nobles idéaux que vous défendez, c’est à dire ceux que j’ai défendu dans mon livre et dans un livre à venir sur l’origine de la violence de masse que je replace dans le giron colonial et libéral (pour les PUF).



Thierry Camous


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La réponse de Blaise Dufal :


La mention que j’ai faite de l’ouvrage de Thierry Camous Orients-Occidents. 25 siècles de guerres a déchaîné une très vive réaction de l’auteur qui s’est considéré comme diffamé et attaqué personnellement (voir le courriel ci-dessus), s’insurgeant contre le rapprochement que je fais entre son travail et les thèses d’Huntington. Je n’évoquais pourtant le livre de Thierry Camous qu’à l’occasion d’une recontextualisation intellectuelle de l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim mentionnant plusieurs livres caractérisés par une utilisation du concept de « choc des civilisations » en histoire.
Dès les premières pages d’Orients-Occidents, on peut lire en effet l’affirmation suivante : « la thèse d’Huntington [...] est juste sur le fond, voire évidente » (1).Il est toutefois vrai que Thierry Camous propose pour dépasser l’analyse d’Huntington de comprendre ces évènements selon un modèle de « choc des identités » (2), espèrant qu’« examiner les raisons de la guerre identitaire, c’est peut-être aider à mieux les conjurer ». Mais que revêtent ces identités ? Tout au long de l’ouvrage on assiste à une confusion et un amalgame entre les termes d’ethnie, de peuple, de nation, de culture et de civilisation. Ces dernières ne sont d’ailleurs caractérisées qu en fonction de leur adhésion à la démocratie, du statut de l’individu, de la place des femmes, des techniques ou des stratégies guerrières (3). L’auteur ne procède que sous le mode de l’essentialisation. L’Occident et l’Orient sont utilisés comme les acteurs historiques (4) d’un « affrontement millénaire », et les peuples, définis uniquement culturellement, « incarnent » (5) cet Occident et cet Orient. L’Orient ou l’Occident sont évalués en terme de pureté, d’intégrité (6), par rapport à quoi, on ne sait pas... Il propose ainsi une vision figée de l’histoire opposant un Orient multiple, incohérent, dispersé et un Occident monolithique et raisonnable. Cette opposition se double de celle entre nomadisme et sédentarisme auxquels seraient attachés des formes spécifiques de combat. L’auteur construit ainsi une catégorie intemporelle : « le nomade » qu’il définit comme « résistant », « peu exigeant », « frugal » (7) et « rustique » qui ne pourrait pas s’adapter à d’autres modes de vie (8) et serait avant tout un guerrier (9) caractérisés par « l’ardeur et la fougue » (10). Cela lui permet d’associer l’Orient à la « ruse », à la « dissimulation » (11), au refus du combat (12), et de développer ainsi une psychologie des civilisations, où l’Orient serait marqué par une amertume, un ressentiment à l’égard de l’Occident. L’Occident, lui, comme le sédentaire, est défini par la démocratie régulièrement attaquée par ces velleités orientales.
Toutes ces simplifications lui permettent de faire de la guerre un « trait de civilisation » (13), et le centre de l’analyse consiste à raconter les grandes batailles qui ont jalonné, construit et manifesté des « chocs de civilisations ». Pour lui, la guerre est un « mal endémique » (14), manifestation d’un « intemporel esprit de conquête » (15).Ce livre insiste sur la victoire de l’Occident, dans sa lutte pour la survie, assénant ce constat à chaque chapitre (16). Mais cette victoire est souvent décrite comme d’autant plus méritoire que l’Occident est en nombre inférieur (17) et surtout en position d’agressé. Les victoires des Occidentaux sont expliquées par le « sang froid et l’inventivité » (18) de leur chefs : « une fois de plus, la cohésion, l’esprit de corps et le patriotisme l’ont emporté sur la multitude » (19). Le comparatisme est alors mobilisé au mépris de toute méthode historique. Il atteint des sommets lorsque l’auteur compare Hitler, Gengis Kahn, Tamerlan, Hannibal et Alexandre le Grand pour savoir qui a tué le plus et selon leur rapport entretenu à la « guerre totale » (20), ou encore lorsqu’il annonce que la « barbarie » entre Slaves et Germains serait une permanence des chevaliers teutoniques jusqu’à la bataille de Stalingrad… (21).
L’auteur espère qu’« examiner les raisons de la guerre identitaire, c’est peut-être aider à mieux les conjurer ». Or l’historien n’a pas pour mission de conjurer ou d’exorciser. Ainsi ce livre témoigne d’une vision de l’histoire fortement tragique (22) et dramatique (23), l’histoire serait le lieu d’« une sombre prophétie » (24), d’un « âge de ténèbres » (25). Articulant, selon un déroulement linéaire, naissance (26), prospérité, déclin (27), ou décadence (28) de ces civilisations, l’auteur utilise des concepts qui l’inscrivent dans la lignée intellectuelle d’Oswald Spengler, et construisant une vision de l’histoire qui doit nécessairement trouver sa fin dans la réalisation de l’Occident (29). Pour atténuer et contrebalancer son affirmation de chocs historiques entre civilisations, l’auteur déplore ces « funestes représentations » (30). La déploration (réitérée dans sa réponse) n’est pas de l’ordre du discours de l’historien et elle n’excuse, ni ne masque, l’analyse proposée. Il ne nous appartient pas de juger du degré de sincérité de cette expression de tristesse et de regret (31), mais d’évaluer la validité historique de l’analyse de l’auteur, qui comme celle de Huntington « participe de cette vision » du choc des civilisations et la renforce. Ce livre ne pose pas la question historique de l’analyse des représentations des choc de civilisations mais accumule des exemples construisant cette représentation. L’ouvrage se présente comme le « sinistre bilan » « d’un processus historique d’accumulation de haine » (32).
Inutile d’aligner davantage d’exemples pour montrer que ce livre est donc fortement critiquable tant du point de vue de la démarche historienne que de celui de la vision de l’histoire qu’il véhicule : la dissymétrie constatée dans le rapport Occidents/Orients est avant tout le résultat d’une inégalité flagrante dans l’approche historique de ces ensembles. En se laissant aller à des formulations psychologisantes (la conquête omeyyade est un « mouvement pulsionnel » (33)), Il multiplie les poncifs, les jugements de valeur, cherchant le grand récit du monde... ce qui aboutit à un vision sentimentale et idéologique de l’histoire.
En tant que tel, cet ouvrage s’inscrit dans une historiographie conservatrice qui, à son corps défendant ou non, cherche à valider le caractère immuable d’une conflictualité de blocs civilisationnels, privilégiant à cet effet les explications à caractères culturalistes. 
Blaise Dufal



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Notes :


(1) p.413
(2) p.424
(3) La faiblesse militaire des Musulmans pendant les croisades est expliquée par des facteurs culturels (p.151)
(4) « Pendant plus de onze cents ans [...] l’opposition Orients/Occidents a essentiellement pris la forme d’une lutte séculaire entre l’Occident gréco-romain et la Perse » p.11
(5) p.16
(6) « l’Occident s’étendra en une sorte d’union jusqu’en Asie Mineure, au Levant et en Égypte, reléguant, le vrai, le pur, l’intègre Orient au delà des déserts de Syrie et d’Arabie »
(7) p.73
(8) p.98
(9) « les moeurs guerrières des Maures inspirés de leurs origines nomades et tribales » p.153
(10) p.135
(11) p.19
(12) « D’Orient est indubitablement la tactique qui consiste à éviter les confrontations directes, les batailles rangées, mais à se réfugier dans l’immensité de son territoire afin de laisser le temps, si ce n’est le climat, et tous les facteurs d’attrition faire leur oeuvre » p.277
(13) p.6
(14) p.16
(15) p.218
(16) L’Occident grec fut « invariablement vainqueur » p.40
(17) « la légère supériorité ottomane se trouvait largement compensée par l’excellence du commandement chrétien » p.235
(18) p.33
(19) p.51
(20) p.54
(21) « A l’est, la barbarie régna à l’ombre des croix noires des Teutoniques. Terrible jalon de la plus sanglante des oppositions séculaires Orients/Occidents qui nous permet de mieux comprendre la rage avec laquelle Allemands et Soviétiques soldèrent leurs vieux comptes dans les ruines de Stalingrad. Les ordres criminels du printemps 1941 données à la Wehrmacht ne firent que perpétuer une tradition historique terrible » p.213
(22) p.395
(23) La « terreur » mongole est ainsi définie comme une « catastrophe à l’échelle planétaire » p.130
(24) p.9
(25) p.412
(26) p.109
(27) « une époque s’achève, un empire s’écroule » p.221
(28) « Le Sud est depuis 3 millénaires -Constantinople, Bagdad, Damas, Alep, Le Caire, Kairouan, Cordoue- le centre du monde. Mais ses divisions et les menaces qui l’environnent le préparent à une lente décadence, [...] inexorable déclin [...] » p.139
(29) p.140
(30) p.327
(31) « il a toujours existé une conscience aiguë de l’existence de deux pôles de civilisation : Orient et Occident, même en une vision fortement réductrice de la complexité des situations, et aujourd’hui, encore, de sorte que, même si on ne peut que le déplorer, Huntington, qui pourtant participe de cette vision, a raison sur le fond » p.6
(32) « rivalité de deux messianismes incompatibles. Nouvel âge de ténèbres, comme toujours entre Orients et Occidents, le tumulte et la guerre apparaissent comme le fruit d’un processus historique d’accumulation de haine dont il est temps à présent de dresser le sinistre bilan »p.412
(33) p.106

dimanche 11 mai 2008

Choc des civilisations et manipulations historiques. Troubles dans la médiévistique par Blaise Dufal (EHESS)


- Un simple scandale universitaire ?
La récente publication du livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne au Seuil(Paris, 2008), crée une vive polémique au sein de la communauté intellectuelle et universitaire française. Le livre, paru il y a un mois et tiré à 4000 exemplaires est déjà épuisé et en réimpression. Plusieurs articles, pétitions et compte-rendus ont porté ce débat dans la sphère publique et médiatique au delà du microcosme des études médiévales, agitant même certains obscurs endroits de la blogosphère.
Mais pourquoi cette affaire ? Pierre Assouline commente avec ironie ce petit scandale du monde universitaire alors qu’un des historiens officiels du gouvernement, Max Gallo, s’indigne sur France Culture de l’accueil fait au livre, dénonçant l’absence de véritable débat intellectuel. L’éditrice du livre, Laurence Devillairs parle d’une « Inquisition » contre ce livre et d’« anathème » lancé par les universitaires contre l’un des leurs...
Sylvain Gouguenheim est enseignant à l’École Normale Supérieure de Lyon et professeur des universités, habilité à diriger des recherches. Il est notamment connu dans le monde scientifique pour ses travaux sur les mystiques rhénans (La sybille du Rhin. Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Paris, 1996). Après s’être intéressé aux Fausses terreurs de l’an mil (Paris, 1999), l’auteur s’attaque ici à ce qu’il considère comme un autre mythe de l’histoire médiévale : la transmission d’une partie de la science antique et des savoirs aristotéliciens par les arabes au Moyen Age. Abordant un des sujets les plus travaillés et les plus complexes de l’histoire culturelle et intellectuelle de l’Occident, l’auteur s’éloigne clairement de ses spécialisations académiques pour jeter un pavé dans la marre.
- Les Arabes n’auraient pas pu transmettre la pensée et la culture grecque !
L’auteur cherche à démontrer que la civilisation musulmane n’a connu qu’une « hellénisation superficielle » : « Jamais les Arabes musulmans n’apprirent le grec, même al-Farabi, Avicenne ou ¬Averroès l’ignoraient ». Ainsi la majeure partie de cet héritage antique aurait été préservée par les chrétiens orientaux, les Syriaques, entre le IVe et le VIIe siècles. Du fait d’une incompatibilité linguistique entre l’arabe et le grec, les Arabes n’auraient qu’une part infime dans la transmission de la culture antique vers l’Occident chrétien.
Pour étayer sa thèse et abattre ce qu’il considère comme un lieu commun historiographique, Sylvain Gouguenheim place au centre de son argumentation l’oeuvre de Jacques de Venise, clerc italien ayant vécu à Constantinople, le premier traducteur européen d’Aristote au XIIe siècle. Cette insistance sur le rôle de ce clerc vient de la découverte récente d’un manuscrit de l’abbaye du Mont saint Michel. Ce manuscrit devient alors la preuve suprême que la philosophie aristotélicienne a été transmise directement de la Grèce antique à l’Occident latin.
Ainsi d’une analyse précise d’un point d’érudition, l’auteur élargit la portée de son propos, le plaçant sous l’angle d’une problématique inspirée par le comparatisme entre des civilisations. L’Islam et la Grèce antique seraient des civilisations profondément étrangères l’une à l’autre pour des raisons d’ordre culturelles : les impératifs religieux musulmans auraient empêché la pénétration réelle de la culture antique. Ce processus d’opposition structurant l’histoire aboutirait à des identités fondées sur « l’altérité conflictuelle entre chrétiens et musulmans ».
Ce comparatisme est appuyé sur une argumentation ethno-linguistique qui débouche sur un racisme culturel : « dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leurs résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. […] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie […] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu’elles défient presque toute traduction ». Ainsi les caractéristiques linguistiques de l’arabe rendraient la civilisation musulmane inapte à recevoir la culture antique.
- Des réactions contrastées et virulentes
Lorsque Roger Pol Droit chronique ce livre pour Le Monde des Livres (03/04/2008), il ne remet pas du tout en cause les analyses du livre et conclut par un « somme toute, contrairement à ce qu’on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l’islam. En tout cas rien d’essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l’histoire à l’heure est aussi fort courageux ». Le compte-rendu favorable, voire enthousiaste, de Stéphane Boiron dans Le Figaro (17/04/08) explicite même les sous-entendus idéologiques en plaçant ce livre dans lignée des positions du pape Benoit XVI qui insiste sur la centralité du leg romain comme fondement de l’Occident.
Face à cet accueil favorable de la part des chroniqueurs de grands quotidiens nationaux, les réactions des intellectuels sont immédiates, ce qui est assez rare pour être souligné, tant la communauté universitaire est peu encline à étaler ses dissensions publiquement et ce particulièrement chez des médiévistes qui se tiennent trop souvent en retrait par rapport aux questions d’actualité. Une pétition des élèves et des enseignants de l’École Normale Supérieure est publiée dans Télérama. Les historiens Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau écrivent une tribune dans Le Monde intitulée « La vraie terreur de l’historien » et une quarantaine d’historien(-ne)s et philosophes des sciences, emmené(e)s par Hélène Bellosta (CNRS), ont publié un texte : « Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles, ou comment refaire aujourd’hui l’histoire des savoirs ». Un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Age a publié dans Libération du 30 avril 2008 un article « Oui l’Occident chrétien est redevable au monde islamique ».
L’historien de la philosophie, Alain de Libéra, éminemment respectable et respecté, spécialiste mondialement reconnu de ces problématiques, est même sorti de sa réserve habituelle pour écrire une lettre mordante publiée par Telérama : « Landernau terre d’Islam ». Pour lui, « L’hypothèse du Mont-saint-Michel, chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette ». Il conclut alors : « Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale et aux caves du Vatican. »
- Des critiques érudites et méthodologiques solides et pertinentes
Les critiques des historiens se placent sur plusieurs niveaux. On lui reproche des erreurs dans le détail de son argumentation. Il se trompe sur la qualification de l’oeuvre de Jean de Salisbury, dans son analyse des traductions syriaques, et dans ses affirmations sur la transmission de Logica novad’Aristote. Ces critiques d’érudition ne sont pas des coquetteries universitaires mais visent à montrer le peu de sérieux d’un ouvrage qui affiche beaucoup de prétentions mais se contente trop souvent d’analyses de seconde voire de troisième main. A ce niveau on relève même des oublis dans la bibliographie, certains ouvrages centraux étant peu utilisés au profit d’autres beaucoup plus discutables ainsi qu’un certain nombre de contradictions internes à sa démonstration.
Un reproche, plus fort et plus grave pour l’historien, est la partialité du tableau qu’il dresse de la pensée occidentale, laissant de côté les multiples conflits et les traditions différentes, oubliant que l’université de Paris a pendant plusieurs dizaines d’années interdit les oeuvres d’Aristote. Reprocher aux savant arabes leur ignorance du grec n’est valable que si l’on souligne que les penseurs de la scolastique, comme Thomas d’Aquin ne le connaissait pas mieux. Il y a un traitement inégalitaire des sources et des données selon que l’auteur parle de l’Orient, objet d’une forte attention critique ou de l’Occident, dont les auteurs sont crus sans autre précaution. Enfin ce livre qui prétend remettre en cause notre vision de la transmission du savoir antique se borne au XIIe siècle, refusant de s’interesser au XIIIe et au XIVe siècles pourtant cruciaux et décisifs sur cette question.
- La défense de l’hellénisation et de la spécificité catholique européenne
Cette thèse n’est pas nouvelle, contrairement à ce que prétend son auteur, et elle fut, au contraire, très en vogue au XIXe siècle et au début du XXe siècle. D’autre part, sans originalité, son livre reprend le titre d’un article italien de Coloman Viola paru en 1967. Un autre historien, Jacques Heers, avait, il y a quelques années, fait une charge contre cette vision d’une transmission par les Arabes des penseurs de l’Antiquité dans un article de la Nouvelle revue d’histoire (N°1, juillet-août 2002, pp.51-52) : « Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. [...] Rendre les Occidentaux tributaires des leçons servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance : rien d’autre qu’une fable, reflet d’un curieux penchant à se dénigrer soi-même ». Rémi Brague, spécialiste de la philosophie antique et médiévale avait également remis en cause ce paradigme lors d’un débat télévisé où il avait repris vertement le philosophe, et ancien ministre, Luc Ferry sur cette question, en novembre 2006.
On voit donc que cette question historique complexe est devenue un objet de débat public où l’histoire est instrumentalisée pour servir la défense d’un Occident chrétien prétendument menacé. L’Occident actuel se pose beaucoup de questions sur l’Islam qu’il connaît très mal et si le livre de Sylvain Gouguenheim est au coeur du débat c’est qu’il participe d’une vaste entreprise idéologique visant à faire croire à un antagonisme irréductible entre des civilisations définies par des religions. Craignant une « deshellinisation », le pape Benoit XVI s’active pour défendre l’identité culturelle de l’Occident chrétien. Ainsi on trouve dans ce livre un écho de la vive polémique, qui a pris une ampleur médiatique et diplomatique exceptionnelle, suscitée par les propos du pape lors de la conférence tenue à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006. Le pape, au sujet des rapports entre la foi et la raison, a eu des propos équivoques sur les lien structuraux entre Islam et violence.
Il faut noter que dans ce mouvement, et en même temps que ce livre paraît un article sur « Le Vatican et l’Islam » par Alain Besançon dans la revue Commentaire (n°120 de l’hiver 2007-2008, pp.901-926) qui critique la position ecclésiastique définie par Vatican II sur les rapports du Catholicisme avec les autres religions. Ce concile de modernisation de l’Église avait placé l’Islam au même niveau que le Judaïsme dans une filiation directe avec le Christianisme. Or pour Alain Besançon, cette affirmation d’une possible relation symétrique entre religions est une incompréhension de l’Islam et du Catholicisme. Il conclut en avançant que l’Église doit enfin regarder en face l’Islam pour en dénoncer les réalités concrètes comme elle a pu le faire pour le nazisme et le communisme !
-Le choc des civilisations : un monde sans histoire
Ces mois derniers, plusieurs ouvrages ont repris le concept développé par Samuel Hutington de leChoc des civilisations (trad. Paris, 2007) développant les thèses d’Oswald Spengler (1880-1936) d’un « ère de la guerre d’anéantissement » et du destin cyclique des « grandes cultures ».
De nombreux essayistes et même des historiens cherchent dans cette grille de lecture pratique l’architecture d’une vision synthétique et frappante de l’Histoire utilisable à des fins idéologiques et politiques. Cependant ce comparatisme entre des civilisations aboutit à un constat an-historique mettant en avant des blocs homogènes et invariants, ignorant la complexité des faits humains.
Ainsi le livre de Jean-Paul Roux, ancien directeur de recherche au C.N.R.S. et enseignant à l’École du Louvre, Un choc de religions. La longue guerre de l’islam et de la chrétienté, 622-2007(Fayard, 2007) construit la linéarité d’une opposition irréductible de Charles Martel à Oussama Ben Laden. L’historien Thierry Camous dans Orients/Occidents, 25 siècles de guerre 
(Paris, 2007) dresse une typologie des formes d’affrontement entre Orient et Occident mettant en avant les facteurs culturels, et l’opposition entre civilisations comme moteur des conflits.
Ces dérives d’interprétation de l’histoire ont été dénoncées par l’historien, spécialiste de la colonisation, Claude Liauzu dans son Empire du mal contre Grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l’islam et l’Occident (Paris, 2005). La théorie du choc des civilisations ne trouve des justification dans l’histoire qu’au prix de simplifications, de distorsions et d’oublis qui renoncent à expliquer les faits et à les comprendre au profit d’un sens idéologique plaqué a priori. Chaque conflit est lié à des contextes politiques, sociaux-économiques, culturels, irréductibles à une opposition schématique récurrente durant deux millénaires : c’est une démarche qui est le contraire même de celle de l’historien.
-Des fréquentations politiques de certains historiens français
Le livre de Sylvain Gouguenheim est fortement marqué intellectuellement et idéologiquement du côté d’une pensée catholique « néo-conservatrice ». Ce positionnement se manifeste notamment par la forte influence que semble avoir exercé le journaliste René Marchand, auteur de La France en danger d’Islam, entre jihâd et reconquista, édité à l’Âge d’Homme (2002) et de Mahomet. Contre-enquête : un despote contemporain, une biographie officielle truquée, quatorze siècles de désinformation aux éditions de l’Échiquier (2006). Relecteur attentif, remercié par l’auteur, René Marchand est un des auteurs de référence de l’extrême droite française dans son combat anti-Islam qui intervient sans cesse dans le champs historique notamment en collaborant à la Nouvelle Revue d’Histoire.
Cette revue, qui rejette une vision « partiale » de l’histoire, accueille d’éminents historiens académiques tels que Karl Ferdinand Werner, Jean Pierre Poussou, Jean Tulard, Jean Favier, Michel Zink et beaucoup d’autres (1). Rémi Brague y collabore aussi, lui qui est cité par l’auteur à des endroits stratégiques de sa démonstration (2). Cet historien est l’auteur d’un livre Europe, la voie romaine, édité chez Criterion (Paris, 1992) où il insiste sur l’héritage romain dans l’identité européenne. Il a par ailleurs soutenu Louis Chagnon accusé de racisme anti-musulman par le MRAP et la Ligue des droits de l’homme.
Cette revue a été fondée par Dominique Venner, ancien de l’O.A.S., fondateur avec Alain de Benoist du GRECE (Groupe de recherche et d’études pour la civilisation européenne), laboratoire de la pensée de La Nouvelle Droite. Ce journaliste, spécialiste des armes à feu, a rédigé plusieurs ouvrages à caractère historique comme Histoire et tradition des Européens : 30 000 ans d’identité (Paris, 2002) où il tente de définir la tradition culturelle européenne. On retrouve ici l’enjeu central du livre de Gouguenheim, la construction d’un bloc occidental, justifié historiquement et culturellement, cohérent et structuré par le christianisme. Cette revue apparaît désormais non seulement comme une simple lubie de vieux professeurs d’université mais comme un véritable lieu de construction d’une contre-histoire de l’Occident.
Sylvain Gouguenheim place lui-même le débat sur un angle idéologique et non scientifique. Il construit de toute pièce une tradition historique pour mieux la démonter et ainsi donner l’impression de faire une vraie découverte. Cette logique, qui a prévalu dans la construction de ce qu’on a appelé la « pensée 68 » qui n’existe que pour ceux qui ont voulu la combattre. Par son livre, l’auteur s’inscrit dans deux traditions de la droite radicale : celle du catholicisme « néo-conservateur » et celle des mouvances politiques et idéologiques anti-Islam.
- Ceci n’est pas une thèse scientifique...
Le débat suscité autour du livre de Sylvain Gougueheim n’est pas un débat scientifique. C’est un livre qui ne répond pas au critère de la production scientifique comme l’a montré la réponse unanime de la communauté intellectuelle compétente. Par contre il a reçu un bon accueil dans les médias, ce qui est étonnant pour un livre d’histoire médiévale. Un micro-scandale est apparu dans la blogosphère où l’on dénonce le complot des universitaires contre le seul persécuté qui dirait la vérité.... Mais nous ne sommes pas dans le Da Vinci Code et la seule remarque qui vaille sur ce livre est qu’il est mauvais. Par contre cet événement pose à la communauté scientifique et aux médias la question des modes de diffusion et de vulgarisation des savoirs. Un ouvrage qui transgresse les normes scientifiques ne devrait pas être publié par un éditeur de référence ni par des journaux prétendant à cette même qualité de référence. Il y a là un échec des dispositifs de régulation et de transmission de l’évaluation du savoir.

Les multiples réactions face à ce livre montrent bien que le but de cet ouvrage n’est pas d’emporter la conviction mais de susciter la réaction, de faire naître un débat là où il n’y a pourtant aucune nécessité intellectuelle. Il s’agit de créer des camps, des fractures, de forcer à de nouvelles oppositions sur des questions culturelles et intellectuelles. Des livres comme celui-ci laissent traîner des idées, créent de vaines polémiques pour faire exister des discours dans l’espace public où même invalidés ils gardent une efficience.



Blaise Dufal (EHESS)



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Ce qui est devenu « l’affaire Gougenheim » a d’autant plus de résonance dans l’espace public que la question figure explicitement dans les programmes d’histoire de seconde générale et technologique (BO hors série n°6 du 29 août 2002).
L’intitulé du programme :
III - La Méditerranée au XIIème siècle : carrefour de trois civilisations

- Les espaces de l’Occident chrétien, de l’Empire byzantin et du monde musulman

- Différents contacts entre ces trois civilisations : guerres, échanges commerciaux, influences culturelles.
Un bref commentaire d’accompagnement :
III - La Méditerranée au XIIème siècle : carrefour de trois civilisations

Il convient de présenter rapidement le cadre géographique à partir de cartes, et d’expliciter les limites chronologiques du sujet (1095-1204). S’il faut éviter de dresser un tableau exhaustif conduisant à l’étude détaillée des trois civilisations du bassin méditerranéen, il est souhaitable d’en souligner les fondements religieux (catholicisme romain, islam, orthodoxie) et politiques.
Le cœur de la question est bien l’idée de carrefour de civilisations. À l’aide d’un petit nombre d’exemples et de documents librement choisis, il s’agit de mettre en valeur la diversité des contacts que développent ces différentes civilisations : affrontements guerriers (croisades, Reconquista...), échanges commerciaux (comptoirs), influences culturelles (syncrétisme).

Entrées possibles : un carrefour exemplaire : la Sicile, un espace de contacts : l’Andalousie...



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Thierry Camous, dont l’un des ouvrages est cité dans cet article, nous a adressé un message de protestation. Il est disponible sur le site, suivi de la réponse de Blaise Dufal :



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Notes :


(1) Gwendal Châton, « L’histoire au prisme d’une mémoire des droites extrêmes : Enquête sur l’Histoire et La Nouvelle Revue d’Histoire, deux revues de Dominique Venner », dans Michel J. (dir.),Mémoires et Histoires. Des identités personnelles aux politiques de reconnaissance, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2005, p. 213-243.
(2) « La curiosité envers l’autre est une attitude typiquement européenne, rare hors d’Europe, et exceptionnelle en Islam » p. 167.

mercredi 28 novembre 2007

Les « abus de la mémoire » au Vatican par Mari Carmen Rodríguez et François Godicheau


Trois jours avant l’approbation en Espagne du projet de « Loi de récupération de la mémoire historique » (31 octobre 2007), promu depuis 2005 par le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, le Vatican a procédé à la béatification de 498 religieux catholiques espagnols, considérés comme des martyrs du XXe siècle. Placée à une date étrangement concurrentielle avec le processus de mémoire en faveur des victimes du franquisme, la béatification du 28 octobre 2007 est la plus massive de l’histoire de l’Eglise catholique (1).
Cette célébration est due à la demande adressée au Vatican par le cardinal archevêque de Madrid, Antonio María Rouco Varela. La cérémonie, semble avoir été officiée en présence de 30.000 à 50.000 personnes (selon diverses estimations), en majorité espagnoles, qui ont profité de l’occasion pour faire ondoyer le drapeau national (2). Une délégation officielle du gouvernement espagnol, présidée par le Ministre des Affaires Etrangères Miguel Angel Moratinos, a également assisté à la béatification.
Aux yeux des historiens de la guerre civile et du franquisme, ce culte de l’Eglise catholique à ses « martyrs » apparaît comme une instrumentalisation de l’histoire. Il oublie notamment les 13 prêtres catholiques basques qui ont embrassé la cause républicaine et ont été assassinés par les franquistes. Leurs noms ne figurent pas sur la liste des béatifiés. Cette opération sélective est d’autant plus gênante qu’elle perpétue une longue tradition de collusion de l’Eglise catholique avec le franquisme.
Il n’y a pas de doute que la violence anticléricale exercée durant les premières semaines de la guerre civile, qui a été dénoncée à grands cris par les milieux catholiques, a effectivement été importante. La reconnaissance des victimes de ces massacres est légitime (3). Pourtant, la légitimation par l’Eglise catholique espagnole des crimes franquistes (4) n’a jamais fait l’objet d’une condamnation officielle de la part de la hiérarchie catholique. L’Eglise a en effet fourni à Franco le support idéologique de la mobilisation, celle-ci étant vue comme une « Croisade » contre l’athéisme, la franc-maçonnerie et le bolchévisme. Le 30 septembre 1936, l’évêque Enrique Pla y Deniel a publié une lettre pastorale, « Les deux villes », qui définissait la guerre d’Espagne comme le combat entre les « sans Dieu » et « la ville céleste des fils de Dieu », et faisait du conflit une « croisade pour la religion, la patrie et la civilisation » (5). Ces « deux villes » structuraient l’opposition entre l’Espagne et l’« anti-Espagne ». L’appui à la violence franquiste durant la guerre civile et au cours de la dictature qui a suivi n’a jamais été l’objet, au moment du retour à la démocratie, d’une demande de pardon de la part de l’Eglise catholique. Cette dernière a, au contraire, été la principale actrice des politiques de mémoire franquistes qui, pendant près de 40 ans, ont honoré les morts « pour Dieu et pour la patrie ». Dans la plupart des églises, des plaques célébraient la mémoire des seules victimes de guerre franquiste, instituant une asymétrie avec la mémoire des vaincus, toujours considérés comme vaincus par les politiques publiques franquistes. Cette asymétrie cultivant l’hommage aux « martyrs de la foi » se perpétue à travers la béatification du 28 octobre dernier. Par contre, les représentants catholiques, aux côtés de la droite espagnole, ne cessent de dénoncer la « Loi de récupération de la mémoire historique » (qui entend dénoncer les crimes et la justice franquistes), sous le prétexte d’éviter de rouvrir d’anciennes plaies et de fomenter la division du peuple espagnol.
Aujourd’hui, dans un contexte de concurrence des mémoires par rapport aux victimes de la guerre, le Vatican semble avoir choisi son camp. Un autre choix aurait pu être de sa part de rendre un même hommage aux victimes des deux camps et de revenir sur son attitude face au franquisme.
Il faut également reconnaître que les médias ont appuyé la démarche, volontairement ou non. En effet, le contraste entre l’important espace donné à la transmission de la cérémonie solennelle du Vatican et le silence par rapport aux enjeux de l’approbation, le 31 octobre, de la nouvelle loi de mémoire historique en Espagne est saisissant. Mais si l’on cherche à comprendre les enjeux de la polémique qui secoue l’Espagne à l’occasion de cet usage polarisé de l’histoire, il faut se pencher sur la guerre des mémoires que se livrent depuis plus de 70 ans les diverses Espagnes en lutte.

Aux origines de la concurrence des mémoires de la guerre civile

Pour rappel, la guerre civile a éclaté en 1936, suite au coup d’Etat militaire du 18 juillet contre le gouvernement de front populaire démocratiquement élu. Les auteurs du soulèvement, dont le général Franco, ont bénéficié immédiatement de l’aide massive d’Hitler et Mussolini dont ils partageaient de nombreuses idées. Le camp républicain a obtenu une aide de l’URSS, inférieure à celle de l’Axe, en échange de la livraison des réserves d’or de la banque d’Espagne, ainsi que la solidarité des Brigades internationales, des volontaires venus « combattre le fascisme » en Espagne. Les démocraties occidentales ont opté, presque tout de suite, pour la « non-intervention » et ont organisé un embargo sur les armes à destination de la République. Trois ans plus tard, au terme d’une guerre civile qui a fait plus de 500’000 morts, les troupes franquistes ont obtenu la victoire poussant 500’000 républicains à l’exil et installant un régime dictatorial qui a pris fin à la mort de Franco, en 1975.
Il faut souligner que les politiques de mémoire de la guerre civile ont été élaborées dès les premières heures du conflit. Les deux camps ont raconté la guerre dans un vaste effort de propagande. L’histoire a pris la forme du mythe identitaire : pour les républicains, il fallait « défendre la démocratie » contre le « fascisme » ; pour les franquistes, il fallait défendre la « civilisation occidentale » contre le « bolchévisme ». Tous exposaient les atrocités de l’adversaire. Les identités politiques définissaient alors les mémoires (6).
À cela s’ajoutent les récits mémoriels de ceux qui sont venus en Espagne pour témoigner et ont forgé l’opinion internationale : reporters, photographes, écrivains, etc. (Robert Capa, Saint-Exupéry, Malraux, Orwell, Hemingway, …) qui ont projeté leur propre point de vue sur les événements… (7)
Après le conflit, c’est la mémoire des vainqueurs qui s’est imposée, occupant la scène de l’histoire officielle imposée aux politiques, aux médias, aux écoles, etc. La mémoire des vaincus subsistait clandestinement, ou parmi les républicains en exil, appuyée sur le travail d’historiens comme Manuel Tuñón de Lara (8). Quelques contributions étrangères comme Le labyrinthe espagnol, de Gerald Brennan (1943) ont posé les premières pierres d’une explication de l’extérieur.
A partir de 1964, le régime a transformé ses politiques de mémoire et a décidé de célébrer la réconciliation nationale en se glorifiant des « 25 ans de paix » apportés par Franco au pays.
Ce changement répondait à la diffusion de recherches historiques pionnières qui sont venues de l’extérieur : de chercheurs anglosaxons et français, qui ne dépendaient pas du gouvernement franquiste, comme Gabriel Jackson, Edward Malefakis, Hugh Thomas, Burnett Bolloten, Herbert Southworth, Pierre Vilar, Emile Témime, Pierre Broué. Publiées dès 1961, ces histoires de la guerre civile ont développé une analyse rigoureuse et équilibrée du conflit, ruinant la propagande du régime.
Le Ministère de l’Information et du Tourisme espagnol a répondu au succès de ces historiens en mandatant son propre « historien », Ricardo de la Cierva, dans le but d’élaborer une histoire franquiste de la guerre civile…
À la mort de Franco, la peur d’un nouveau conflit, largement instrumentalisée par le régime finissant, a marqué la transition démocratique. Une convention d’amnistie et un accord entre les principaux partis politiques, ont exclu du débat les arguments politiques liés à la guerre civile. Pendant ce temps, une génération d’historiens ayant milité contre le franquisme a continué la recherche, dont les résultats ont été publiés au cours des années 1980 (par les médias, des colloques, des publications). Les estimations du nombre de victimes ont été affinées, des mythes comme l’inévitabilité de la guerre ont été corrigés. Comme le souligne l’historien François Godicheau (9), cette historiographie de la transition a grandement amélioré la connaissance des faits, notamment par rapport aux travaux d’histoire locale, mais elle n’a pas remis en question les cadres d’interprétation globale des grandes synthèses des années 1960.
Soulignons toutefois une nouveauté remontant à 1979. Il s’agit de Recuérdalo tú y recuérdalo a otros, de Ronald Fraser, un précurseur de l’historiographie orale de la guerre civile. Comme le souligne Juan Andrés Blanco Rodríguez (10), ces années ont aussi suscité des thématiques novatrices comme les travaux d’Angel Viñas sur l’aide économique extérieure décisive qui a été apportée aux deux camps.
Selon Santos Julià (11), après la tentative manquée de coup d’État du colonel de la Garde Civile, Antonio Tejero, en 1981, les fantômes de la guerre sont revenus provisoirement en Espagne, mais l’arrivée du Parti Socialiste au pouvoir a suscité un apaisement. La politique de transition pacifique a ainsi suivi son cours. Les commémorations ont ensuite été décisives, comme pour le cinquantième anniversaire du début de la guerre civile en 1986. Ces années ont aussi correspondu aux premières études réalisées par ceux qui n’avaient pas vécu la guerre et qui apportaient un regard plus tempéré sur le sujet. Le soixantième anniversaire a également généré une quantité de publications nouvelles et ouvert de nouveaux intérêts pour la vie quotidienne à l’arrière du front, les réfugiés, la santé, l’éducation, l’histoire de genre, l’approche socioculturelle, etc.
Il a ensuite fallu attendre la fin de la décennie des années 1990 pour renouer avec les revendications autour de la mémoire des vaincus de la guerre. De nombreuses associations ont ainsi tenté de récupérer des témoignages, de recueillir des documents, etc. Des chercheurs se sont parallèlement efforcés de dépasser les bornes chronologiques de la guerre pour analyser des phénomènes comme la violence politique après-guerre, les maquis antifranquistes, etc. En outre, avec le succès grandissant des romans sur la guerre civile, de nombreux souvenirs et témoignages ont fait revenir au premier plan les acteurs individuels du conflit.
L’arrivée au pouvoir de la droite (Partido Popular d’Aznar) en 1996 n’est pas étrangère à la revendication d’une mémoire des vaincus, car elle a soutenu une résurgence de versions néofranquistes représentées, entre autres, par Pio Moa, reprenant la propagande de l’époque de la dictature.
Avec le retour du Parti Socialiste au pouvoir en 2004 (Zapatero), le mouvement de revendication mémorielle, largement associatif, a trouvé un fort soutien institutionnel. En 2005, un projet de « loi de récupération de la mémoire historique » a été rédigé. Il vient d’être approuvé par la majorité du Parlement, mais le Parti Populaire et l’Eglise s’y opposent toujours, au nom de l’oubli nécessaire à la paix civile en Espagne.
Les médias et les politiques ont exploité la conjoncture. Tandis que le négationnisme de Pio Moa proliférait au nom de la pluralité d’opinion, d’autres acteurs ont su jouer du spectaculaire en mettant à jour des fosses communes pour sensibiliser la population aux crimes de guerre franquistes en cherchant parfois à s’arroger le monopole de la « récupération de la mémoire ». Dans ce contexte, le 70e anniversaire du début de la guerre civile, en 2006, a connu une frénésie d’expositions, colloques internationaux, publications et cérémoniaux mémoriels, ainsi que de polémiques, montrant que la guerre civile espagnole demeure « un passé qui ne passe pas » (12). Cette année, les commémorations du massacre civil de Guernica cohabitent avec la célébration de la transition (1977-1982) et les cérémonies vaticanes de béatification.
Nous voici donc à nouveau en présence de l’instrumentalisation de l’histoire qui a malheureusement abondé depuis le début du conflit espagnol. Cette situation révèle la difficulté du travail de mémoire plus de 70 ans après cet épisode ibérique traumatique. Car malgré l’écart temporel qui nous sépare des évènements, nous ne sommes qu’au seuil de ce travail. La « Loi de récupération de la mémoire historique » qui vient d’être approuvée pourra-t-elle lui servir de cadre ? Pourra-t-elle se dégager du façonnement de la mémoire par les acteurs de la période franquiste et donner raison à Miguel de Unamuno qui, le 12 octobre 1936 à Salamanque devant les troupes nationalistes, avait osé affirmer aux phalangistes : « Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas » (13) ?
Mari Carmen Rodríguez
Doctorante en histoire
Universités d’Oviedo (Espagne) et de Fribourg (Suisse)

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Vous trouverez des indications bibliographiques concernant cet article dans un document joint ci-dessous.
L’émission de France 5 "C dans l’air" du 10 novembre 2007 a consacré un sujet à "L’Espagne liquide Franco", sur les béatifications et la loi de la mémoire historique ; François Godicheau était présent dans le débat.
Le site www.mpr.es (Ministère de la Présidence espagnole) offre en format PDF l’intégralité du projet de Loi de la récupération de la mémoire historique : "Proyecto de Ley por lo que se reconocen y amplían derechos y se establecen medidas en favor de quienes padecieron persecusión o violencia durante la guerra civil y la dictadura".



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Notes :


(1) Les béatifiés proclamés sont deux évêques de Ciudad Real et Cuenca, 24 prêtres de diocèses, 462 membres de l’Institut de Vie Consacrée, un diacre, un sous-diacre, un séminariste et sept laïques. Voir annonce Proclamados beatos 498 religiosos españoles, Madrid, El País, 28.10.2007.
(2) L’ondoiement de drapeaux rouge et or dans l’espace public est un symbole récupéré par la droite espagnole (Parti Populaire) depuis le mandat d’Aznar (1996) pour exprimer une vision nationaliste de l’identité espagnole. Les manifestations de mars 2007 à Madrid contre la politique socialiste de Zapatero (notamment de son dialogue avec l’ETA), ont été marquées par la présence ostentatoire d’une marée de drapeaux rouge et or. Cette démonstration, accompagnée de "¡Viva España !" défendent l’idée d’une Espagne traditionaliste, en oposition au modèle pluriel du PS et des autonomies regionales adopté depuis la transition démocratique. Quelques rassemblements de la gauche ont d’ailleurs depuis peu répondu à l’emblème rouge et or par le recours alternatif au drapeau républicain (violet, rouge et or), banni durant le franquisme comme symbole de l’anti-Espagne. Le ralliement à la pratique traditionaliste de la part du public espagnol venu assister aux béatifications n’est donc pas neutre dans le contexte de concurrence des mémoires.
(3) L’historien Julián Casanova estime à plus de 6’800 le nombre d’ecclésiastiques assassinés. Il faut également mentionner l’incendie d’églises, les profanations de sanctuaires et d’objets liturgiques, ainsi que de cimetières. Voir La Iglesia de Franco, Barcelona, ed. Crítica, 2005 (première édition sans notes en 2001, par Temas de Hoy), p. 17.
(4) Voir notamment Javier Rodrigo, Vencidos, violenza e repressione politica nella Spagna di Franco (1936-1948), Vérone, éd. Ombre corte, 2006, ainsi que l’ouvrage collectif de Julián Casanova, Francisco Espinosa, Conxita Mir et Francisco Moreno Gómez, Morir, matar, sobrevivir, la violencia en la dictadura de Franco, Barcelona, ed. Crítica, 2002.
(5) Enrique Pla y Deniel, « Las dos ciudades », 30 septembre 1936, reproduite dans Antonio Montero Moreno, Historia de la persecución religiosa en España, pp. 688-708.
(6) François Godicheau, La guerre d’Espagne, de la démocratie à la dictature, Paris, Découvertes Gallimard, 2006, pp.116-119.
(7) Paul Preston, Idealistas bajo las balas : corresponsales extranjeros en la guerra de España, Madrid, editorial Debate, 2007.
(8) José Luis de la Granja Sainz, Ricardo Millares Palencia & Alberto Reig Tapia, Tuñón de Lara y la historiografía española, Madrid, Siglo XXI, 1999, p.164.
(9) François Godicheau, La guerre d’Espagneop. cit., p.119.
(10) Juan Andrés Blanco Rodríguez, El registro historiográfico de la guerra civil, 1936-2004,in Julio Aróstegui & François Godicheau (éds), Guerra civil, mito y memoria, Madrid, Marcial Pons, 2006, (actes d’un colloque de 2004 à la Casa Velásquez, Madrid) p.388.
(11) Entretien publié par José Andrés Rojo, No hubo olvido ni silencioEl País, 02.01.2007.
(12) Pour une historiographie du “passé qui ne passe pas”, voir Julio Aróstegui & François Godicheau (éds), Guerra civilop.cit.
(13) En réponse à l’exclamation du phalangiste Millán Astray « Viva la muerte y mueran los intelectuales » (vive la mort et à mort les intellectuels) ; cette réplique a valu à Unamuno sa destitution du poste de recteur de l’Université de Salamanque et son bannissement auprès des autorités franquistes.


Documents joints

vendredi 9 mars 2007

En Belgique aussi Histoire et politique de la mémoire Pour la Fondation Auschwitz, Paul Halter (Président) et Yannis Thanassekos (Directeur)


[Motivé par le climat général, un collectif d’historiens belges vient de publier dans la presse un texte-déclaration dénonçant l’immixtion de l’État, de la législation et des « gesticulations » mémorielles dans le travail de l’historien. Nous publions ici la réponse de Baron Paul HALTER (Président) et Yannis THANASSEKOS, respectivement président et directeur de la fondation Auschwitz, à Bruxelles.]

Nous avons pris connaissance avec grand intérêt de la récente publication du texte « Pléthore de mémoire : quand l’Etat se mêle d’histoire », signé par un large collectif d’historiens belges attachés à diverses institutions scientifiques du pays (1). Son premier grand mérite consiste à ouvrir et à baliser le débat public sur les usages et les mésusages de l’histoire et de la mémoire - une question qui, dans d’autres pays, alimente de passionnants débats, voire de vives discussions et des polémiques.
Des usages de l’histoire
Nous serions prêts à souscrire à bon nombre d’observations et de critiques contenues dans cet important texte mûrement réfléchi - au vu en tout cas des responsabilités qu’assument ses signataires. Comment ne pas défendre en effet l’indispensable autonomie de la recherche scientifique - pas seulement en histoire d’ailleurs - et l’indépendance des chercheurs dans les choix de leurs thématiques et de leurs enquêtes ? Comment ne pas souscrire à la nécessité du libre débat contradictoire sur l’exploitation des sources et les interprétations ? Comment ne pas exiger aussi l’ouverture des archives et leur accessibilité aux chercheurs sans discrimination entre ceux qui seraient « autorisés » et ceux qui ne le seraient pas ? Comment enfin ne pas s’opposer à toute histoire officielle, commanditée et dictée par les Etats et les pouvoirs publics... ? Peu de gens, y compris dans le monde politique, se déclareraient opposés à ces principes qui sont aux fondements même de la recherche scientifique. Sous ce rapport, le texte-déclaration des historiens pourrait prêter à confusion ou à malentendu dans la mesure où il laisse supposer, peut-être involontairement, qu’il y aurait, de la part du politique, une volonté délibérée de transgresser les dits principes. Nous ne le pensons pas car ce serait là une explication trop facile et trop simple. Le politique lui-même fait partie de la société, il est à son image et ses attitudes et comportements reflètent bel et bien ceux de la société - ses hésitations, ses blocages, ses peurs, ses ambivalences, etc. En tout cas, la question de la place et du rôle de la recherche scientifique renvoie tout autant aux élites politiques, qu’à la société et, singulièrement, à ses intellectuels.
Des usages de la mémoire
Pour pertinente qu’elle soit, la critique adressée par les signataires à certains usages abusifs du « devoir de mémoire », n’est pas nouvelle. Depuis des années, nous-mêmes, avec d’autres, n’avons cessé de mettre en garde contre l’instrumentalisation de la mémoire à des fins idéologiques et politiques. Ici aussi donc, on aurait pu souscrire à certains aspects de leur critique si l’ensemble de leur argumentaire ne donnait lieu également à des malentendus fort regrettables et parfois étranges s’agissant d’historiens. En effet, leur propos récuse non seulement certains usages abusifs de la mémoire et du souvenir, mais aussi, dans la même foulée, la mémoire elle-même en tant que matériel historique, en tant que source susceptible - dès lors qu’elle est correctement traitée - de nous documenter sur le passé. Les signataires semblent ignorer l’important travail accompli par un grand nombre d’institutions qui oeuvrent, un peu partout en Europe, en ce sens. N’y a-t-il pas là un réflexe quelque peu corporatiste ? Cette réduction de la mémoire à la seule « émotion » et sa dévaluation en tant qu’outil de compréhension de notre rapport au passé et comme support pédagogique, ne sont fondées ni scientifiquement, ni éthiquement. Et puis, faut-il vraiment rappeler aux signataires que même « les usages politiques du souvenir » peuvent devenir des « objets » d’histoire et de mémoire ? Faut-il rester indéfiniment prisonniers de la fausse alternative entre « fidélité à la mémoire » et « rigueur scientifique » ? Un grand nombre de travaux nous montre pourtant qu’on peut l’éviter avec succès. Comme Paul Ricoeur l’a souligné, l’antinomie entre « mémoire » et « histoire » ne peut être tranchée ni sur le plan épistémologique ni sur le plan éthique. A la suite des débats de ces vingt dernières années autour de ces questions, nous avons appris, nous semble-t-il, tout autant à voir à la baisse les prétentions du discours historique à une scientificité qui n’aurait de comptes à rendre qu’à elle-même qu’à être beaucoup plus vigilants et plus critiques envers une mémoire souvent inclinée à mettre la recherche scientifique sous surveillance. Pour reprendre la belle formule de l’historien K. Pomian, l’histoire ne pourra accomplir sa noble mission scientifique et pédagogique que si elle rencontre un triple objectif :faire savoir, faire comprendre, faire sentir.
De l’histoire publique
Et ce n’est pas tout. Le texte des historiens fait l’impasse à une autre grande question, celle del’histoire publique et de sa production. Une société peut-elle se passer d’une histoire commune, publique, partageable ? Nous ne le pensons pas car c’est bien dans une telle histoire que s’enracinent, dans leur diversité même, aussi bien les valeurs, les convictions et le sens de la vie commune que les schémas évolutifs de socialisation et d’identification de l’individu et des groupes. Ne peut-on pas envisager la possibilité d’une telle histoire publique, raisonnable et raisonnée qui éviterait aussi bien la tentation de « l’éloge et du blâme » que la dérive positiviste d’une science sans conscience ? Nombreux sont ceux qui pensent, y compris chez les historiens, que c’est possible.
Notes :
(1) Le Soir, mercredi 25 janvier 2006, p. 16.

jeudi 8 mars 2007

Histoire et enjeux de mémoires en Estonie. A propos d’un colloque récent par Nicolas Offenstadt (Université Paris 1)


Le 14 octobre dernier, j’ai participé à un colloque à l’Université de Tallinn en Estonie sur l’approche croisée de la mémoire en France et en Estonie (Histoire et politique. Usages et mésusages du passé, le programme est sur le site). Il m’a semblé utile de livrer ici quelques réflexions sur les échanges qui ont eu lieu.
- D’emblée il apparaît que le sujet pour beaucoup de nos collègues estoniens présents est avant tout un sujet pratique. Il s’agit pour eux, dans l’ensemble, de légitimer la construction de leur jeune état (indépendant de l’URSS depuis 1991). En ce sens la réflexivité pure ne les intéresse guère. La mémoire doit légitimer ou guider directement le présent. Ainsi, un collègue politiste, Raivo Vetik (Université de Tallinn), s’est indigné que Jacques Revel ne veuille pas tirer des « leçons » pour le présent estonien de sa communication (sur le point précis de savoir comment la vision de la mission civilisatrice de la France pouvait aider à cerner celle que s’est donnée la Russie).
- Dans cette volonté de développer une « conscience historique », la construction de la continuité avec la courte République d’Estonie de l’entre-deux-guerres (1920-1940) apparaît comme un enjeu de première importance. Ici cependant plusieurs communications (Magnus Ilmjärv, Université de Tallinn, Vello Pettai, Université de Tartu) ont fait cherché à interroger les mécanismes de mise en oeuvre discursive et juridique de cette continuité.
- Mais c’est la Russie qui a polarisé l’essentiel des débats : il s’agissait de comprendre comment elle a oppressé l’Estonie par le passé et comment la tenir à distance/ou pas aujourd’hui. Vetik s’est ainsi demandé dans sa communication si la Russie contemporaine devait des excuses à l’Estonie pour sa domination passée, tout en reconnaissant qu’il convenait de sortir de deux visions unilatérales de l’histoire commune.
- Plusieurs communications avaient dès lors une tournure directement militante anti-russe. Celle du responsable de la Commission internationale pour la recherche sur les Crimes contre l’humanité en Estonie, Toomas Hiio, a brossé un tableau de l’histoire estonienne contemporaine tout à la charge de la Russie, au point de considérer que lorsque les Allemands ont envahi l’Estonie (1941), ce fut à peine une occupation tant cette avancée libérait le pays des Russes. Ici se lisait une tendance déplaisante à relativiser les spécificités du nazisme au nom de la mise en avant de l’oppression soviétique. Dans la même veine, le linguiste et sémiologue Mihhail Lotman (Université de Tallinn) a disséqué des discours géographiques et géopolitiques russes sous un mode largement ironique de dénonciation de ses prétentions impérialistes.
Comme l’a noté Jean-Pierre Minaudier dans un commentaire en aparté, « l’idéologie » est un terme qui est réservé aux communistes.
Il est apparu que ces postures mémorielles semblaient à certains collègues estoniens difficiles à transmettre aux « étrangers » qui seraient ainsi incapables de saisir leur double rapport aux Allemands et à la Russie (sans doute car encore trop sensibles au mythe soviétique). Un journaliste estonien dans l’assistance est intervenu à deux reprises pour proposer un « moratoire » sur les questions historiques récentes controversées pour le pays, moratoire entendu comme la volonté de taire publiquement ces enjeux, le temps jugé nécessaire à meilleure compréhension des spécificités historiques estoniennes.
Ainsi la réflexivité sur les enjeux de mémoire apparaît-elle ici comme un luxe, dans un contexte de construction identitaire fragile, complexe ou incertain.

vendredi 2 mars 2007

Résolution et Recommandations sur « La nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires » . Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Rapporteur M. Göran Lindblad, Groupe du Parti populaire européen. par Bernard Pudal (Université de Paris 10)


L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe vient d’adopter une résolution sur « la nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes » (99 pour, 42 contre, 12 abstentions) tout en rejetant les recommandations qui l’accompagnaient (il aurait fallu une majorité des 2/3 qui n’a pas été atteinte). Cette résolution est organisée autour de deux idées principales : « les régimes communistes totalitaires qui étaient en place en Europe centrale et orientale au siècle dernier, et qui existent toujours dans plusieurs pays du monde, ont été marqués sans exception par des violations massives des droits de l’homme ». Ces violations sont déclinées ainsi : assassinats, exécutions, décès dans les camps de concentration, mort par la faim, déportations, torture, travail forcé et d’autres formes de terreur physique collective. (dans l’exposé des motifs le rapporteur proposait une quantification provisoire de presque 100 millions, probablement inférieure à la réalité disait le rapporteur).
La deuxième idée de la résolution consiste à proposer une interprétation des faits : « les crimes ont été justifiés au nom de la théorie de la lutte des classes et du principe de la dictature du prolétariat.L’interprétation (mis en italique par moi) de ces deux principes rendait légitime « l’élimination » des catégories de personnes considérées comme nuisibles à la construction d’une société nouvelle et, par conséquent, comme ennemies des régimes communistes totalitaires ».
Il faut sans doute être attentif à ces formulations dans la mesure où elles semblent traduire un compromis au sein de la commission (auquel le rapporteur fera allusion en indiquant que son rapport « a été longuement discuté avant d’être adopté par la commission à l’unanimité »).
L’actualité de la résolution et des Recommandations est justifiée par le nécessaire travail de mémoire et l’éducation des jeunes générations. Les Recommandations visaient essentiellement cet aspect du problème en proposant colloques, débats, commission indépendante d’experts, modifications des manuels scolaires, etc. Pour le rapporteur, il y a urgence dans la mesure où, à la différence des crimes nazis et de la Shoah, les crimes des régimes communistes totalitaires n’ont pas bénéficié du même intérêt public. Il y aurait du « retard » dans la pédagogie de cette histoire là. Le rapporteur en effet, dans son exposé des motifs, mentionne les nombreuses raisons et facteurs qui participent à « freiner », à « retarder », la condamnation pour laquelle il milite :
« l’absence de condamnation internationale peut s’expliquer en partie par l’existence de pays dont les gouvernements adhèrent toujours à l’idéologie communiste. Le souhait de maintenir de bonnes relations avec certains d’entre eux peut dissuader certains acteurs politiques de traiter ce sujet difficile. En outre, de nombreuses personnalités politiques encore en activité ont soutenu, d’une manière ou d’une autre, les régimes communistes. Il existe dans beaucoup de pays européens, des partis communistes qui n’ont pas formellement condamné les crimes du communisme. Enfin, et ce point de vue n’est pas le moins important, des éléments de l’idéologie communiste, comme l’égalité ou la justice sociale, continuent à séduire de nombreux membres de la classe politique, qui craignent que la condamnation des crimes communistes ne soit assimilée à une condamnation de l’idéologie communiste ». D’où la formulation selon laquelle ce sont les « interprétations » de l’idéologie communiste qui sont condamnables... Il faut cependant, on en conviendra, une lecture symptômale bien attentive pour déceler dans le projet de résolution cette « irrésolution » toute relative de certains membres de la commission...
De même, la résolution ne reprend pas tout à fait à son compte l’idée que nazisme et communisme relèvent d’un même type de régime politique, « le totalitarisme », mais, en usant de la forme adjectivale, « les régimes communistes totalitaires », elle fait fonctionner la catégorie comme présupposé analytique. Là encore, l’exposé des motifs était plus clair : « L’idéologie communiste, partout et à toutes les époques où elle a été mise en oeuvre, que ce soit en Europe ou ailleurs, a toujours débouché sur une terreur massive, des crimes et des violations des droits de l’homme à grande échelle. Quiconque analyse les conséquences de l’application de cette idéologie ne peut que constater des analogies avec les effets de la mise en pratique d’une autre idéologie du 20ème siècle, le nazisme. En dépit de leur hostilité mutuelle, ces deux régimes ont en commun un certain nombre de caractéristiques ».
Dans la discussion à l’Assemblée parlementaire, M. Van den Brande a défendu un amendement demandant « que l’on évite toute confusion en s’abstenant d’une référence au nazisme », amendement qui a été rejeté.
Il est vraisemblable par conséquent que des oppositions se sont manifestées, au sein de la commission, à la ligne argumentative défendue par le rapporteur : communisme et nazisme = deux variantes du « totalitarisme » inhérentes à leurs « idéologies respectives », le tout constituant un « ensemble » lié qui implique que tous deux soient également condamnés.
Pour tout spécialiste de l’historiographie du communisme, ces différences d’interprétation renvoient aux débats et controverses relatifs aux « paradigmes » mis en oeuvre pour rendre compte de l’histoire du/des communisme(s). La résolution milite clairement pour « une » interprétation du communisme (une interprétation totalitarienne) au détriment de celles - qui sont nombreuses - qui, soit récusent, soit limitent l’emploi de ce concept.
En assujettissant les débats publics et les recherches à une interprétation préalable du phénomène « à comprendre », la Résolution et les recommandations cherchent à enrôler ceux qui, parmi les historiens, défendent une interprétation conforme à son projet de pédagogie politique. Il n’est guère étonnant par conséquent que Jean-Louis Margolin et Nicolas Werth, deux des auteurs du Livre noir du communisme (1997) déplorent dans Le Monde du 3 février que les recommandations n’aient pas été adoptées et imputent pour partie au rapporteur lui-même une part de responsabilité dans leur rejet. Leur analyse critique des justifications du rapporteur est tout à fait pertinente : en soulignant que l’évocation « des éléments de l’idéologie communiste » que sont l’égalité et la justice sociale est une « maladresse » (c’est sans doute le moins que l’on puisse dire), que les chiffres des victimes sont « généralement surévalués », que les archives sont bien plus ouvertes que ne le donne à penser le rapporteur, qu’il est discutable de leur point de vue que le terme de « génocide » soit utilisé à propos de l’URSS et qu’enfin, en analysant les crimes du communisme comme « la conséquence de politiques délibérées conçues par les fondateurs de ces régimes avant même qu’il ne parviennent au pouvoir » le rapporteur fait un « raccourci hasardeux dans une question complexe, surtout pour le cas prototype du bolchevisme russe », ils mettent à jour la position spécifique du rapporteur. Mais en concluant que des écrits de M. Lindblad, il ressort que « la nécessaire critique du communisme est trop importante pour être laissée à des anticommunistes un peu trop professionnels », ils font aussi acte de candidature pour une expertise plus savante, moins idéologisée, associée néanmoins à un projet politique, « la nécessaire critique du communisme » (le titre de leur point de vue est « Retour sur le communisme d’Etat »).
On notera donc pour conclure qu’il est pour le moins curieux qu’une résolution et un rapport qui prétendent qu’il est plus que tout nécessaire de faire oeuvre de « vérité », dans le but d’éduquer les « jeunes générations », ne puissent le faire qu’en usant d’une rhétorique essentiellement animée par la volonté de masquer les conflits d’interprétation qui, de la communauté des spécialistes aux acteurs politiques, se manifestent sur le sujet. Bien entendu, cette opération d’effacement de pans entiers de la recherche se fait principalement au profit d’une famille d’interprétation, la famille « totalitarienne ». Puisque le rapporteur en appelle à une nécessaire action pédagogique, que celle-ci soit fondée sur la reconnaissance des conflits d’interprétation, sur l’explicitation des controverses. Il n’est pas interdit de penser que c’est précisément cette façon de faire - et elle seule - qui serait « instructive » et participerait à diffuser une conception de l’histoire plus critique. De ce point de vue, on ne peut que souhaiter une démarche collective des historiens et spécialistes du communisme afin d’éviter que, sous prétexte d’un travail de mémoire et éducatif auquel il peut être souhaitable de participer, ne soit indûment privilégiées les analyses les plus en affinités avec tel ou tel camp politique.