vendredi 22 avril 2016

Les vidéos du CVUH : Un musée de l'immigration en Allemagne ? Quels acteurs? Quels enjeux? avec S. Vacca


Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Sandra Vacca évoque avec Aurore Chery les acteurs et les enjeux qui interviennent dans la création d'un musée de l'histoire de l'immigration en Allemagne. L'occasion de décentrer nos regards par rapports aux problématiques qui ont traversé l'ouverture et l'histoire du Musée de l'Histoire de l'Immigration  (ex.CNHI)





dimanche 27 mars 2016

Nouvelle Journée d'études du CVUH : Le modèle républicain et ses usages

Le CVUH a la plaisir de vous convier à sa nouvelle journée d'étude. Elle portera sur 

Le modèle républicain
 et 
ses usages

Nous vous attendons le samedi 2 avril 
à partir de 14h 

au 

Centre d'Histoire Sociale du XXè siècle
9 rue Malher, 75004 PARIS

Amphithéâtre Dupuis (sous-sol)



Il est plus que jamais nécessaire aujourd'hui de développer un espace de réflexion critique autour du mot « République ». Nous savons tous que ses usages sont pléthoriques dans notre actualité. Les chroniqueurs comme les responsables politiques saturent le mot d'un sens qui semble aller de soi, sens conservateur qui en fait le vecteur d'un nécessaire effacement des conflits sociaux et d'une soumission implicite à des «valeurs dites répubicaines». 

Cette construction de la république en recours d'un social qui serait fragilisé par les dissensus s'inscrit dans une moyenne durée que le CVUH pense nécessaire d'analyser en historien.nes. 

Nous reviendrons dans cet après-midi sur la façon dont les constructions historiographiques du modèle «  républicain » ont pu contribuer à ces usages politiques monolithiques. Les historien.nes rassemblés exposeront les enjeux toujours vifs et profondément ancrés dans leur temps des usages du mot « République » dans différents moments historiques allant de la Révolution française à nos jours.


Sont annoncés : Sylvie Aprile, Catherine Coquery-Vidrovitch, Anne Jollet, Olivier Le Troquer, Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey.

samedi 12 mars 2016

This Is my Land, un documentaire de T. Erde par Laurence De Cock



Ce sont des enfants comme les autres ; des enfants qui rêvent de devenir explorateurs en Amazonie ou médecins en Amérique, qui rient, dansent, chantent et chahutent. Mais ce sont aussi des enfants soumis aux ravages d’une guerre qui les soustrait beaucoup trop tôt à la tranquillité de leur innocence. Ils sont juifs ou palestiniens, vivent en Israël ou en Palestine, dans une colonie, un village arabe ou mixte. 



Ce ne sont pas des enseignants comme les autres du tout. En proie à une surveillance ministérielle forte, ils sont chargés de l’une des matières les plus politiquement explosives et surveillées : l’histoire. Toutes et tous ont en commun aussi d’être traversés par les secousses politiques de la région et animés par leurs propres passions, rancoeurs, leurs quêtes de paix ou de revanche, leurs souffrances et leurs certitudes. Aucun ne peut feindre l’indifférence ou la neutralité, même en classe. 




Tamara Erde, jeune réalisatrice israélienne, a décidé de rendre compte du quotidien scolaire de tous ces enfants et de leurs enseignants. Elle-même scolarisée quelques années avant en Israël, raconte avoir mesuré, lors de son service militaire, l’instrumentalisation politique à l’œuvre dans l’enseignement. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? C’est l’objet de son enquête. 




This is my Land nous mène alors sur les routes de Haïfa, Ramallah, Iblin (village arabe), Neve Shalom/Whahat al Salam (village arabe et juif), la colonie d’Itamar (Cisjordanie) et dans un camp de réfugiés de Naplouse. 




Le film prend son temps, celui de nous faire longer la route de ce si désespérant mur, celui de nous faire entendre les cris mais aussi les pesants silences : de ces hommes et femmes, souvent dépassés par la douleur, et des enfants qui interrogent, se révoltent et clament tantôt leurs désirs de changement tantôt leurs résignations. C’est peu dire que ce film rend compte d’une réalité à la manière d'une morsure, salutaire certes, mais déchirante. 




« Que signifie la paix ? » Demande Tamara à un jeune garçon juif de 17 ans « La paix ? J’ai un peu oublié ce que c’est, répond-il. Qu’un garçon de 17 ans censé être innocent, naïf et rêveur, ne sache expliquer le mot paix est le problème de ce pays » 




De fait, sur un petit muret d’une école publique de Ramallah, un élève raconte le meurtre de sa maman par un soldat israélien quand il était tout petit. Il s’en souvient, il était dans ses bras. Il est tombé. Aujourd’hui avec son maître, Ziad Khadash, il lit le poète Mahmoud Darwich dont il connaît parfaitement bien la vie. Dans son école où il n’y a que des  garçons, on apprend les mathématiques, l’arabe et tout le reste mais c’est à la lumière des bougies que les petits travaillent dès que la lumière tombe, emmitouflés dans leurs anoraks. Leur maître ne les lâche pas d’une semelle. « Qu’est-ce que la liberté ? » lance-t-il un matin en débat. Il s’enflamme : l’oiseau vole, il n’a ni carte d’identité ni frontière explique-t-il. Les enfants le suivent. Ils acceptent d’écrire une lettre à un juif Français de Paris puis une lettre à un juif de la colonie de Psagot. La première est très douce ; un enfant salue même la « tour de Pise » ; la seconde est d’une grande violence. Le mur est déjà dans les petites têtes : « Monsieur, hier les juifs sont venus et on leur a lancé des pierres. J’ai craché sur une juive ». Le maître corrige : il faut bien faire la différence entre une femme colon et une juive dit-il. La scène est alourdie de rires nerveux. Le film nous emporte dans les contrées-limites de la relation pédagogique. Le maître y forme des adultes et des résistants, lui qui a renoncé à voir changer les choses. Il faut alors apprendre aux enfants à garder espoir en prison par exemple, quand ils ne pourront plus parler (d'où le scotch posé sur la bouche des enfants ) mais qu’ils devront feindre l’indifférence et garder l’espoir.



De l’espoir il y en a peu chez les enfants de l’école du camp de réfugiés palestiniens auxquels Noor Jaber enseigne. On la voit pourtant faire lire la déclaration des droits de l’homme et des droits de l’enfant aux enfants. Mais, pour faire leurs dessins, tous sauf un choisiront la couleur noire. Ces enfants sont tristes, enfermés, « en prison » dit l’un, ils rêvent de retour, de retrouver leur pays.


A Haïfa, dans l’école publique israélienne, les illusions semblent terminées. Les lycéens aussi n’ont connu que la guerre. La peur est constante. Une scène de discussion collective respire l’impuissance. Les adolescents laissent planer leurs regards dans le vide. Ils finissent par se taire. C’est le premier lourd silence du film. 

Dans l’école publique religieuse de la colonie d’Itamar, la rupture est aussi sans appel : 



« On est entourés d’Arabes. Ils nous veulent du mal car ils veulent le pays »

« Que peut-on faire pour que ça cesse ? demande Tamara 
- les chasser 
- Comment ? 
- Le gouvernement, l'armée" répond l'enfant. 

Et, parce qu’ils restent des enfants, on scrute tout de même la bouille bonhomme de ce tout jeune garçon qui raconte, goguenard comment ils sont allés avec ses copains piquer les olives des Arabes. La scène n’a pourtant rien à voir avec un remake de La guerre des boutons. « Ils pensent que les olives sont à eux » dit l’enfant. 



Un autre jour, lors d’une fête d’école, l’un des enfants s’est déguisé en arabe, keffieh sur la tête, et menace – pour de faux comme on dit – son enseignant : « Je suis venu te tuer », provoquant l’hilarité de tous. 







Le film montre aussi comment les cours plus spécifiques d’histoire sont prétextes à parler du présent et à quel point tout cela s’avère excessivement difficile et tendu pour toutes et tous. Manuels scolaires sous contrôle gouvernemental, censure, poids du passé historique et religieux, tout concourt à alourdir le métier. Johnny Mansour, enseignant palestinien mais de nationalité israélienne, est l’auteur d’un manuel d’histoire censuré par le ministère car il exigeait de parler de « Palestine » et non d’Eretz Israel » (Terre d’Israël). Il souligne l’omniprésence de la thématique guerrière dans les livres d’histoire. Nurit Peled Elhanan, chercheuse en histoire de l’éducation explique le double prisme de la présence arabe dans les manuels d’histoire israélien : soit l’absence par invisibilisation, soit la lecture raciste. 




Poids du passé surtout avec la mémoire de la Shoah. Selon la chercheuse, l’école israélienne reproduit chaque année le traumatisme quand il s’agirait de travailler au contraire non à la dépasser mais à en tirer enseignement pour la construction politique de l’avenir. Il n’y a dit- elle aucun espace disponible pour la réflexion critique. 




Avec leur enseignant, un groupe de lycéens part visiter le camp de concentration de Belzec. Ils en sortiront bouleversés. Eux sont grands, ils veulent débattre et discuter. Certains critiquent même Israël assez franchement. Sous pression, l’enseignant laisse la parole se libérer mais ne tranche pas. Il rappelle l’importance de poser de bonnes questions. 




Le sujet, on le comprend, est encore brûlant. L’une des plus belles scènes du film se déroule dans l’école mixte non gouvernementale de Neve Shalom/Whahat al Salam où enseigne Raida Aiashe, une femme palestinienne, bouleversante. Un homme dont nous ignorons l'identité et la fonction, l'assiste pour le cours sur la Shoah le « jour du souvenir de la Shoah et de l’héroïsme ». 




Le moment est très tendu. Raïda tousse souvent, elle s’agite, se frotte le visage, intervient, interrompt. Tout se brouille, les mots comme le tableau qui devient illisible. La morale et l’histoire s’entremêlent : de Balfour à aujourd’hui, parce que c’est « si loin » (lui) ; « pas tant que ça » (elle), « à mon avis si » (lui)… Parce que « c’est compliqué » (lui), que « c’est trop pour eux » (lui), « je sais » (elle) 


Mais Raida veut poursuivre 
« Pour sauver les juifs de l’agression nazie il a été nécessaire de leur donner un terre, celle… au détriment ... hésitations » (elle) "Au détriment ?" (lui) "De mon grand-père" (elle) 

En face, comme nous, les élèves palpent l’émotion et le malaise qu’ils désamorcent par un retour à ce qu’ils sont finalement : des enfants. 



« Nous les enfants on ne sait rien, vous les adultes vous savez. Les enfants aussi peuvent changer les choses » (un enfant) 




« J’espère que tu réussiras là où nous avons échoué » répond Raïda. 




Il faut voir « This is My Land » dont le titre est tiré d’un petit film d’animation montrant les guerres successives et quasi ininterrompues pour la maîtrise des territoires. Il faut le voir parce qu’il rend compte sans concession du sabotage tragique des enfances aujourd’hui en cours en Israël et Palestine, et parce qu’il témoigne en même temps de l’humanité de ces enseignant.e.s résignés à ne jamais connaître la paix, mais décidés à en maintenir l’espérance dans le cœur des enfants. 




 Sortie officielle en salle : le 20 avril 2016





 Dates des projections à venir

jeudi 18 février 2016

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes (2)

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de poursuivre l'exploration des trajectoires des deux historiennes et notamment de découvrir en quoi la guerre d'indépendance algérienne joua un rôle dans leur engagement.





mercredi 3 février 2016

Billet d'humeur : Des usages personnels de l'histoire et de la pratique des préfaces

Je voudrais parler ici non pas des usages de l’histoire, mais de l’utilisation de l’histoire et de son appropriation à des fins personnelles - qu’il s’agisse de visées carriéristes ou narcissiques, ou peut-être simplement lucratives.
Il existe des sujets d’histoire devenus de véritables chasses gardées. Sur certains terrains au périmètre d’ailleurs extensif, aucun ouvrage ne peut plus paraître sans la préface du gardien/de la gardienne du champ. Il ne s’agit pas ici de préfaces justifiées, lesquelles existent, mais des préfaces expédiées en un recto-verso bricolé sur un coin de table, et qui sont fortement recommandées par la maison d’édition de peur que l’auteur(e) ne fasse les frais de ce que nos collègues américains appellent « character assassination ». On retrouve ces mêmes gardien(e)s du champ dans les colloques qu’ils/elles président et où ils sont invité(e)s pour, comme on dit en voix off, les « neutraliser ». On voit des commissaires d’exposition historique tétanisés à l’idée de heurter le grand prêtre ou la grande prêtresse, des documentaristes obligés de recourir à la parole dite d’autorité.
Nous connaissons tous ces abus de pouvoir caractérisés, mais nous les considérons avec fatalisme et nous nous taisons. Nous nous taisons de peur d’être accusés d’attaques ad hominem par ces gens qui ne font pas, parce que cela les arrange, la différence entre critiquer leurs pratiques professionnelles et les attaques ad personam. Les mêmes n’hésitent pas en revanche à citer plus puissants qu’eux et à se congratuler mutuellement de la façon parfois la plus indécente à tel point que nous sommes gênés pour eux lorsque nous assistons à leurs ébats publics.
Ces gardien(ne)s du champ ne sont généralement pas membres du CVUH. Il serait bon cependant que le CVUH, attaché au pluralisme, rappelle quelques principes éthiques dont le principal : l’histoire n’appartient à aucun(e) historien(ne), mais à tous ceux qui ont ambition de l’écrire en observant les règles méthodologiques de la discipline et en toute indépendance. 

Sonia Combe

samedi 23 janvier 2016

Les professeurs du Lycée Jean Moulin de Béziers s'adressent à R. Ménard

Le CVUH, alerté par les professeurs du lycée Jean Moulin de Béziers, relaie l'adresse publique  suivie d'une pétition qu'ils ont  faite à Robert Ménard, maire de la ville, pour protester contre les instrumentalisations réitérées de la mémoire de cette figure de la résistance. Voici leur appel. Le lien vers la pétition se trouve en bas de l'article.


Les vœux des citoyens-professeurs d’histoire et d’enseignement moral & civique, enseignant ou ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers
à
Monsieur Robert MÉNARD,
Maire de Béziers
Monsieur le Maire,


En ce début de 2016, permettez-nous, tout d’abord, de vous adresser nos vœux de bonne année. Par votre intermédiaire, nous les souhaitons aussi à tous les Biterrois.
Professeurs d’histoire-géographie et d’éducation civique, nous constatons depuis bientôt deux ans au travers des publications
du bulletin municipal ou des interventions médiatiques du premier édile de notre cité, un « certain » intérêt pour l’Histoire et le patrimoine.
En tant que professeurs et pédagogues, nous devrions nous en féliciter.
Hélas, l’instrumentalisation et le retricotage de l’Histoire à des fins strictement polémiques confinent désormais à une orientation idéologique telle qu’il nous a paru relever de notre devoir de citoyens d’exprimer publiquement notre désaccord. Précisément parce que nous sommes des professeurs profondément attachés à la rigueur de la démarche historique.
Alors, en ce début d’année 2016, permettez-nous, Monsieur le Maire, au nom de l’ensemble [1] des professeurs d’histoire-géographie du lycée Jean Moulin, de vous adresser les trois vœux qui suivent en forme de requêtes.
Le premier vœu sera celui de l’apaisement et de la sérénité.
Parce qu’« ici, c’est Béziers » et que la situation nationale est déjà suffisamment tragique, les Biterrois ont, plus que jamais, un besoin impérieux de concorde et de confiance en l’avenir. Aussi, débaptiser un nom de rue pour rouvrir des plaies et raviver de vieilles rancœurs en faisant de Béziers la vitrine de la réhabilitation de l’OAS ou créer un raccourci historique inapproprié en référence implicite à la crise des migrants « Quand les Barbares envahissaient l’empire romain [2] » ne nous paraît pas concourir à l’établissement d’un climat serein au cœur de notre cité.
De la même manière, ressusciter d’entre les morts les poilus biterrois dans un mauvais tour de spiritisme lors de la traditionnelle commémoration du 11 novembre et leur prêter une interrogation sur ce qu’ils diraient « en voyant certaines rues de nos communes où le Français doit baisser la tête ? » [3] nous paraît relever d’une utilisation pour le moins abusive et peut-être indécente de l’Histoire.
Parce qu’« Ici, c’est Béziers », ville méditerranéenne de tradition républicaine pétrie de tolérance, le deuxième vœu sera celui du rassemblement et de l’unité : rassembler plutôt que diviser.
Ainsi, tenons-nous à rappeler, Monsieur le Maire, que l’organisation de manifestations religieuses dans un espace semi-public ne s’inscrit pas dans la tradition laïque garante de cohésion sociale et protectrice des libertés. Nous savons que Mairie et École sont deux piliers fondateurs de notre République laïque ; en ce qui nous concerne, nous sommes scrupuleusement attachés au respect des obligations de réserve et de neutralité qui nous incombent sur notre lieu de travail et dans notre enseignement.
De même, se réclamer de Charles Martel - « Je veux retrouver notre France […], celle de Charles Martel » - [4], ne peut, selon nous, contribuer à renforcer l’unité des Biterrois.
Au sujet de cette dernière et bien malheureuse référence historique , il convient de rappeler qu’en son temps, ledit Charles Martel fut le plus grand spoliateur de l’Église et surtout le bourreau de notre cité qu’il mit à sac, pilla et incendia en 737 . [5]
Enfin, le troisième et dernier vœu sera pour nous le plus cher :
celui du respect de la mémoire.
Parce qu’« ici, c’est Béziers », nous devons paix, respect et déférence à la mémoire de Jean Moulin, enfant de Béziers
et unificateur de la Résistance française.
« Trop souvent, ceux qui nous attaquent se dissimulent derrière la figure de Jean MOULIN. Ces gens-là sont des faussaires » twittait le premier magistrat le 9 décembre dernier, mettant en garde ceux qui voudraient récupérer l’héritage du plus célèbre des Biterrois.
Mais quelques heures plus tard, le même jour, le premier édile poursuivait dans un autre tweet : « Dimanche, au nom de Jean MOULIN, au nom de la République, nous ferons barrage à la gauche ». [6]
Nous rappellerons, Monsieur le Maire, qu’en son temps, Jean Moulin - dont le père était professeur d’histoire à Béziers -
avait fait le choix lucide et courageux de ne pas se soumettre à une idéologie reposant sur l’exclusion, la division et la fascination malsaine pour un passé idéalisé. Homme de tolérance et de conviction, il avait su rassembler autour de lui et du général de Gaulle, les résistants de toutes obédiences et de toutes origines, refusant de transiger avec le régime collaborateur de Vichy, dictature antisémite, xénophobe, régime d’ordre et d’exclusion aux antipodes de la République et de ses valeurs.
Nous n’avons pas la prétention d’être les dépositaires de la mémoire de Jean MOULIN. Mais nous savons que si son cénotaphe se trouve au Panthéon, c’est parce qu’il était le visage de la France républicaine.
Alors, Monsieur le Maire, de grâce, précisément parce qu’ « ici, c’est Béziers », les citoyens que nous sommes, professeurs
d’histoire-géographie du lycée de votre ville qui porte cet illustre nom, font le vœu, à l’orée de cette année 2016, que vous cessiez de « torturer » la mémoire de Jean MOULIN et que vous laissiez ses mânes reposer définitivement en paix.
Recevez, Monsieur le Maire, nos meilleures salutations.






[1] Citoyens-professeurs du LPO auxquels se sont joints d’anciens citoyens-professeurs d’histoire-géographie ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers.
[2] Tweet de R. MENARD du 23/11/2015 recommandant l’article du Figaro-Histoire.
[3] Extrait du discours de M. le Maire lors de la commémoration du 11 novembre 2015 : « Ceux qui sont morts
pour sauver la France de la victoire allemande, que diraient-ils en voyant certaines rues de nos communes
où le Français doit baisser la tête ? »
[4] Extrait du discours de R. MENARD lors du meeting de Marion MARECHAL-LE PEN, à Toulon, le 1er décembre 2015. Nous faisons le vœu, Monsieur le Maire, qu’au regard du triste sort de Béziers en 737, vous cherchiez encore longtemps « la France de Charles Martel ».
[5] Henri JULIA, Histoire de Béziers, Paris, MAILLET, 1845, page 22, reprint Éditions de la Tour Gile, Péronnas, 1997
et dom Claude DEVIC et dom Joseph VAISSETTE, Histoire Générale du Languedoc, Tome 1, édition accompagnée de dissertations & notes nouvelles, Toulouse, Édouard PRIVAT, 1872, page 807.
[6] Tweet du 9/12/2015 lors du second tour des élections régionales.

jeudi 14 janvier 2016

Les archives de Vichy : la fin d’un vieux débat ? par Sonia Combe

P. Pétain et P. Laval en 1942,  © INP / AFP

Le 24 décembre dernier nous avons appris qu’un arrêté relatif à l’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale avait été signé in extremis avant la fin de l’année par le Premier ministre, Manuel Valls.

C’est plutôt une bonne nouvelle, mais bien des collègues et le grand public pourraient s’étonner : ne leur avait-on pas assuré à maintes reprises que toutes les archives de Vichy étaient accessibles, que leur fermeture n’était qu’un « mythe » (« on nous cache tout on nous dit rien », ironisaient mêmes certains) depuis que les lois sur les archives, celles de 1979 puis celle de 2008, avaient stipulé leur accessibilité ?

Vieux débat en effet ! La vigoureuse dénégation par un Etat qui n’aurait rien eu à cacher, ainsi que l’affirmait le directeur des Archives de France dans les colonnes de Libération le 21 mars 1993 à la suite de la découverte du fichier des Juifs de 1940, puis les promesses d’ouverture par Lionel Jospin, alors Premier ministre, en 1999 et jusqu’à l’accueil fait à la dernière loi sur les archives promulguée en 2008 et proclamée toujours plus libérale, se seraient donc résumés à des effets d’annonce ?

Dans la pratique il semble en effet qu’il en était autre chose. Même les chercheurs institutionnels, qui bénéficient en principe du privilège de la « dérogation » ou autorisation exceptionnelle de consultation, faisaient l’expérience de reculs par rapport à la loi antérieure. C’était d’ailleurs ce qu’avait pointé notre collègue Gilles Morin dans la revue Histoire@politique (2008/2) – au contraire, notamment, de L’Histoire (novembre 2008) et de l’association des archivistes de France. Une nouvelle génération d’historiens se montre désormais moins encline que ses aînés à accepter ou négocier des refus de communication qui leur semblent en contradiction avec le droit au savoir et le statut de l’archive publique, ce bien commun de la nation. L’arrêté du 24 décembre 2015 fait ainsi suite à une longue sensibilisation à la question de l’accès aux archives publiques et à une récente mobilisation d’historiens relayée par la Ligue des droits de l’homme. Nous fûmes en effet 121 à signer avant l’été une lettre au Président de la République demandant l’ouverture de toutes les archives de la Seconde Guerre mondiale (et même de certains dossiers paraît-il encore reclus de la Première Guerre mondiale...).  

On peut bien sûr s’interroger : va-t-on découvrir du nouveau dans ces documents jusque-là fermés au grand public ? Pour avoir bénéficié d’un accès à certains d’entre eux, des historiens répondent par la négative : tout cela est très bien, mais nous saurions déjà tout… En un sens, ce n’est pas faux. Ces documents enfin déclassifiés ne vont sans doute pas changer fondamentalement l’appréciation du régime de Vichy. Les faits ont été établis depuis longtemps (en premier d’ailleurs par des historiens étrangers). Ils sont là, massifs. Pour autant, proclamer qu’on saurait déjà tout témoigne d’une conception étriquée de l’écriture de l’histoire, « positiviste » comme on disait autrefois. La lecture des archives ne produit pas que de l’histoire événementielle. Les approches sont multiples, des nouveaux questionnements surgissent qui entraînent des déplacements de regard, des comparaisons, des changements d’échelle. On ne lit déjà plus aujourd’hui les archives de la Stasi ou du KGB comme on a pu le faire à leur ouverture. Il en sera de même pour les archives de l’Occupation.

Prenons l’exemple, qui fit grand bruit à l’époque, de la découverte mentionnée plus haut du fichier des Juifs de la région parisienne établi en 1940 par la préfecture de police de Paris. Ce fut l’événement fondateur du débat autour de l’accès aux archives. Ce fichier, retrouvé par hasard dans les archives des Anciens combattants en novembre 1991, n’apportait en lui-même rien de nouveau. Le nombre de Juifs fichés puis arrêtés et déportés était connu. Cette pièce à conviction, dont on n’avait pas vraiment besoin au plan de la connaissance historique, est d’ailleurs devenue une pièce de musée car il faut la voir pour la croire, l’exhiber au sens propre du terme, comme cela est fait au Mémorial de la Shoah à Paris, pour prendre toute la mesure du soin minutieux mis à l’établissement de ce fichier de la traque par la police de Vichy. L’aura de l’archive fait partie des sources dont a besoin l’historien. Ce qui explique sans doute l’ardeur déployée lorsque le fichier fut découvert à nier l’avoir dissimulé puis, faute de mieux pour désamorcer le scandale et « blanchir » les services d’archives, à le transformer en « affaire », c’est à dire à en contester la nature (cf. le rapport de la commission Rémond, 1996). Désormais, plus aucun doute ne subsiste sur son identification. Les derniers travaux des historiens (Laurent Joly, L’antisémitisme de bureau, 2011) ont rejoint les affirmations de Serge Klarsfeld qui retrouva le fichier, comme les conclusions de l’enquête menée à l’époque par l’auteure de ces lignes (Archives interdites, 1994) – ou encore l’analyse du conservateur d’archives, Philippe Grand (Revue d’histoire de la Shoah, 167/1999).


La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si on va découvrir quelque chose de nouveau dans ces archives dont on nous annonce l’ouverture et dont on veut bien croire qu’il ne s’agit plus cette fois d’un effet d’annonce. La question qui demeure est la suivante : pour quelles raisons a-t-il fallu attendre plus de 70 ans après la fin de la guerre pour qu’enfin, un arrêté stipule, le 24 décembre dernier, le libre accès des archives du gouvernement de Vichy et de la Seconde Guerre mondiale ? Y réfléchir nous aidera peut-être à hâter l’ouverture d’autres documents toujours en souffrance concernant d’autres pans de l’histoire nationale.