mercredi 3 février 2016

Billet d'humeur : Des usages personnels de l'histoire et de la pratique des préfaces

Je voudrais parler ici non pas des usages de l’histoire, mais de l’utilisation de l’histoire et de son appropriation à des fins personnelles - qu’il s’agisse de visées carriéristes ou narcissiques, ou peut-être simplement lucratives.
Il existe des sujets d’histoire devenus de véritables chasses gardées. Sur certains terrains au périmètre d’ailleurs extensif, aucun ouvrage ne peut plus paraître sans la préface du gardien/de la gardienne du champ. Il ne s’agit pas ici de préfaces justifiées, lesquelles existent, mais des préfaces expédiées en un recto-verso bricolé sur un coin de table, et qui sont fortement recommandées par la maison d’édition de peur que l’auteur(e) ne fasse les frais de ce que nos collègues américains appellent « character assassination ». On retrouve ces mêmes gardien(e)s du champ dans les colloques qu’ils/elles président et où ils sont invité(e)s pour, comme on dit en voix off, les « neutraliser ». On voit des commissaires d’exposition historique tétanisés à l’idée de heurter le grand prêtre ou la grande prêtresse, des documentaristes obligés de recourir à la parole dite d’autorité.
Nous connaissons tous ces abus de pouvoir caractérisés, mais nous les considérons avec fatalisme et nous nous taisons. Nous nous taisons de peur d’être accusés d’attaques ad hominem par ces gens qui ne font pas, parce que cela les arrange, la différence entre critiquer leurs pratiques professionnelles et les attaques ad personam. Les mêmes n’hésitent pas en revanche à citer plus puissants qu’eux et à se congratuler mutuellement de la façon parfois la plus indécente à tel point que nous sommes gênés pour eux lorsque nous assistons à leurs ébats publics.
Ces gardien(ne)s du champ ne sont généralement pas membres du CVUH. Il serait bon cependant que le CVUH, attaché au pluralisme, rappelle quelques principes éthiques dont le principal : l’histoire n’appartient à aucun(e) historien(ne), mais à tous ceux qui ont ambition de l’écrire en observant les règles méthodologiques de la discipline et en toute indépendance. 

Sonia Combe

samedi 23 janvier 2016

Les professeurs du Lycée Jean Moulin de Béziers s'adressent à R. Ménard

Le CVUH, alerté par les professeurs du lycée Jean Moulin de Béziers, relaie l'adresse publique  suivie d'une pétition qu'ils ont  faite à Robert Ménard, maire de la ville, pour protester contre les instrumentalisations réitérées de la mémoire de cette figure de la résistance. Voici leur appel. Le lien vers la pétition se trouve en bas de l'article.


Les vœux des citoyens-professeurs d’histoire et d’enseignement moral & civique, enseignant ou ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers
à
Monsieur Robert MÉNARD,
Maire de Béziers
Monsieur le Maire,


En ce début de 2016, permettez-nous, tout d’abord, de vous adresser nos vœux de bonne année. Par votre intermédiaire, nous les souhaitons aussi à tous les Biterrois.
Professeurs d’histoire-géographie et d’éducation civique, nous constatons depuis bientôt deux ans au travers des publications
du bulletin municipal ou des interventions médiatiques du premier édile de notre cité, un « certain » intérêt pour l’Histoire et le patrimoine.
En tant que professeurs et pédagogues, nous devrions nous en féliciter.
Hélas, l’instrumentalisation et le retricotage de l’Histoire à des fins strictement polémiques confinent désormais à une orientation idéologique telle qu’il nous a paru relever de notre devoir de citoyens d’exprimer publiquement notre désaccord. Précisément parce que nous sommes des professeurs profondément attachés à la rigueur de la démarche historique.
Alors, en ce début d’année 2016, permettez-nous, Monsieur le Maire, au nom de l’ensemble [1] des professeurs d’histoire-géographie du lycée Jean Moulin, de vous adresser les trois vœux qui suivent en forme de requêtes.
Le premier vœu sera celui de l’apaisement et de la sérénité.
Parce qu’« ici, c’est Béziers » et que la situation nationale est déjà suffisamment tragique, les Biterrois ont, plus que jamais, un besoin impérieux de concorde et de confiance en l’avenir. Aussi, débaptiser un nom de rue pour rouvrir des plaies et raviver de vieilles rancœurs en faisant de Béziers la vitrine de la réhabilitation de l’OAS ou créer un raccourci historique inapproprié en référence implicite à la crise des migrants « Quand les Barbares envahissaient l’empire romain [2] » ne nous paraît pas concourir à l’établissement d’un climat serein au cœur de notre cité.
De la même manière, ressusciter d’entre les morts les poilus biterrois dans un mauvais tour de spiritisme lors de la traditionnelle commémoration du 11 novembre et leur prêter une interrogation sur ce qu’ils diraient « en voyant certaines rues de nos communes où le Français doit baisser la tête ? » [3] nous paraît relever d’une utilisation pour le moins abusive et peut-être indécente de l’Histoire.
Parce qu’« Ici, c’est Béziers », ville méditerranéenne de tradition républicaine pétrie de tolérance, le deuxième vœu sera celui du rassemblement et de l’unité : rassembler plutôt que diviser.
Ainsi, tenons-nous à rappeler, Monsieur le Maire, que l’organisation de manifestations religieuses dans un espace semi-public ne s’inscrit pas dans la tradition laïque garante de cohésion sociale et protectrice des libertés. Nous savons que Mairie et École sont deux piliers fondateurs de notre République laïque ; en ce qui nous concerne, nous sommes scrupuleusement attachés au respect des obligations de réserve et de neutralité qui nous incombent sur notre lieu de travail et dans notre enseignement.
De même, se réclamer de Charles Martel - « Je veux retrouver notre France […], celle de Charles Martel » - [4], ne peut, selon nous, contribuer à renforcer l’unité des Biterrois.
Au sujet de cette dernière et bien malheureuse référence historique , il convient de rappeler qu’en son temps, ledit Charles Martel fut le plus grand spoliateur de l’Église et surtout le bourreau de notre cité qu’il mit à sac, pilla et incendia en 737 . [5]
Enfin, le troisième et dernier vœu sera pour nous le plus cher :
celui du respect de la mémoire.
Parce qu’« ici, c’est Béziers », nous devons paix, respect et déférence à la mémoire de Jean Moulin, enfant de Béziers
et unificateur de la Résistance française.
« Trop souvent, ceux qui nous attaquent se dissimulent derrière la figure de Jean MOULIN. Ces gens-là sont des faussaires » twittait le premier magistrat le 9 décembre dernier, mettant en garde ceux qui voudraient récupérer l’héritage du plus célèbre des Biterrois.
Mais quelques heures plus tard, le même jour, le premier édile poursuivait dans un autre tweet : « Dimanche, au nom de Jean MOULIN, au nom de la République, nous ferons barrage à la gauche ». [6]
Nous rappellerons, Monsieur le Maire, qu’en son temps, Jean Moulin - dont le père était professeur d’histoire à Béziers -
avait fait le choix lucide et courageux de ne pas se soumettre à une idéologie reposant sur l’exclusion, la division et la fascination malsaine pour un passé idéalisé. Homme de tolérance et de conviction, il avait su rassembler autour de lui et du général de Gaulle, les résistants de toutes obédiences et de toutes origines, refusant de transiger avec le régime collaborateur de Vichy, dictature antisémite, xénophobe, régime d’ordre et d’exclusion aux antipodes de la République et de ses valeurs.
Nous n’avons pas la prétention d’être les dépositaires de la mémoire de Jean MOULIN. Mais nous savons que si son cénotaphe se trouve au Panthéon, c’est parce qu’il était le visage de la France républicaine.
Alors, Monsieur le Maire, de grâce, précisément parce qu’ « ici, c’est Béziers », les citoyens que nous sommes, professeurs
d’histoire-géographie du lycée de votre ville qui porte cet illustre nom, font le vœu, à l’orée de cette année 2016, que vous cessiez de « torturer » la mémoire de Jean MOULIN et que vous laissiez ses mânes reposer définitivement en paix.
Recevez, Monsieur le Maire, nos meilleures salutations.






[1] Citoyens-professeurs du LPO auxquels se sont joints d’anciens citoyens-professeurs d’histoire-géographie ayant enseigné au lycée Jean-Moulin de Béziers.
[2] Tweet de R. MENARD du 23/11/2015 recommandant l’article du Figaro-Histoire.
[3] Extrait du discours de M. le Maire lors de la commémoration du 11 novembre 2015 : « Ceux qui sont morts
pour sauver la France de la victoire allemande, que diraient-ils en voyant certaines rues de nos communes
où le Français doit baisser la tête ? »
[4] Extrait du discours de R. MENARD lors du meeting de Marion MARECHAL-LE PEN, à Toulon, le 1er décembre 2015. Nous faisons le vœu, Monsieur le Maire, qu’au regard du triste sort de Béziers en 737, vous cherchiez encore longtemps « la France de Charles Martel ».
[5] Henri JULIA, Histoire de Béziers, Paris, MAILLET, 1845, page 22, reprint Éditions de la Tour Gile, Péronnas, 1997
et dom Claude DEVIC et dom Joseph VAISSETTE, Histoire Générale du Languedoc, Tome 1, édition accompagnée de dissertations & notes nouvelles, Toulouse, Édouard PRIVAT, 1872, page 807.
[6] Tweet du 9/12/2015 lors du second tour des élections régionales.

jeudi 14 janvier 2016

Les archives de Vichy : la fin d’un vieux débat ? par Sonia Combe

P. Pétain et P. Laval en 1942,  © INP / AFP

Le 24 décembre dernier nous avons appris qu’un arrêté relatif à l’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale avait été signé in extremis avant la fin de l’année par le Premier ministre, Manuel Valls.

C’est plutôt une bonne nouvelle, mais bien des collègues et le grand public pourraient s’étonner : ne leur avait-on pas assuré à maintes reprises que toutes les archives de Vichy étaient accessibles, que leur fermeture n’était qu’un « mythe » (« on nous cache tout on nous dit rien », ironisaient mêmes certains) depuis que les lois sur les archives, celles de 1979 puis celle de 2008, avaient stipulé leur accessibilité ?

Vieux débat en effet ! La vigoureuse dénégation par un Etat qui n’aurait rien eu à cacher, ainsi que l’affirmait le directeur des Archives de France dans les colonnes de Libération le 21 mars 1993 à la suite de la découverte du fichier des Juifs de 1940, puis les promesses d’ouverture par Lionel Jospin, alors Premier ministre, en 1999 et jusqu’à l’accueil fait à la dernière loi sur les archives promulguée en 2008 et proclamée toujours plus libérale, se seraient donc résumés à des effets d’annonce ?

Dans la pratique il semble en effet qu’il en était autre chose. Même les chercheurs institutionnels, qui bénéficient en principe du privilège de la « dérogation » ou autorisation exceptionnelle de consultation, faisaient l’expérience de reculs par rapport à la loi antérieure. C’était d’ailleurs ce qu’avait pointé notre collègue Gilles Morin dans la revue Histoire@politique (2008/2) – au contraire, notamment, de L’Histoire (novembre 2008) et de l’association des archivistes de France. Une nouvelle génération d’historiens se montre désormais moins encline que ses aînés à accepter ou négocier des refus de communication qui leur semblent en contradiction avec le droit au savoir et le statut de l’archive publique, ce bien commun de la nation. L’arrêté du 24 décembre 2015 fait ainsi suite à une longue sensibilisation à la question de l’accès aux archives publiques et à une récente mobilisation d’historiens relayée par la Ligue des droits de l’homme. Nous fûmes en effet 121 à signer avant l’été une lettre au Président de la République demandant l’ouverture de toutes les archives de la Seconde Guerre mondiale (et même de certains dossiers paraît-il encore reclus de la Première Guerre mondiale...).  

On peut bien sûr s’interroger : va-t-on découvrir du nouveau dans ces documents jusque-là fermés au grand public ? Pour avoir bénéficié d’un accès à certains d’entre eux, des historiens répondent par la négative : tout cela est très bien, mais nous saurions déjà tout… En un sens, ce n’est pas faux. Ces documents enfin déclassifiés ne vont sans doute pas changer fondamentalement l’appréciation du régime de Vichy. Les faits ont été établis depuis longtemps (en premier d’ailleurs par des historiens étrangers). Ils sont là, massifs. Pour autant, proclamer qu’on saurait déjà tout témoigne d’une conception étriquée de l’écriture de l’histoire, « positiviste » comme on disait autrefois. La lecture des archives ne produit pas que de l’histoire événementielle. Les approches sont multiples, des nouveaux questionnements surgissent qui entraînent des déplacements de regard, des comparaisons, des changements d’échelle. On ne lit déjà plus aujourd’hui les archives de la Stasi ou du KGB comme on a pu le faire à leur ouverture. Il en sera de même pour les archives de l’Occupation.

Prenons l’exemple, qui fit grand bruit à l’époque, de la découverte mentionnée plus haut du fichier des Juifs de la région parisienne établi en 1940 par la préfecture de police de Paris. Ce fut l’événement fondateur du débat autour de l’accès aux archives. Ce fichier, retrouvé par hasard dans les archives des Anciens combattants en novembre 1991, n’apportait en lui-même rien de nouveau. Le nombre de Juifs fichés puis arrêtés et déportés était connu. Cette pièce à conviction, dont on n’avait pas vraiment besoin au plan de la connaissance historique, est d’ailleurs devenue une pièce de musée car il faut la voir pour la croire, l’exhiber au sens propre du terme, comme cela est fait au Mémorial de la Shoah à Paris, pour prendre toute la mesure du soin minutieux mis à l’établissement de ce fichier de la traque par la police de Vichy. L’aura de l’archive fait partie des sources dont a besoin l’historien. Ce qui explique sans doute l’ardeur déployée lorsque le fichier fut découvert à nier l’avoir dissimulé puis, faute de mieux pour désamorcer le scandale et « blanchir » les services d’archives, à le transformer en « affaire », c’est à dire à en contester la nature (cf. le rapport de la commission Rémond, 1996). Désormais, plus aucun doute ne subsiste sur son identification. Les derniers travaux des historiens (Laurent Joly, L’antisémitisme de bureau, 2011) ont rejoint les affirmations de Serge Klarsfeld qui retrouva le fichier, comme les conclusions de l’enquête menée à l’époque par l’auteure de ces lignes (Archives interdites, 1994) – ou encore l’analyse du conservateur d’archives, Philippe Grand (Revue d’histoire de la Shoah, 167/1999).


La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si on va découvrir quelque chose de nouveau dans ces archives dont on nous annonce l’ouverture et dont on veut bien croire qu’il ne s’agit plus cette fois d’un effet d’annonce. La question qui demeure est la suivante : pour quelles raisons a-t-il fallu attendre plus de 70 ans après la fin de la guerre pour qu’enfin, un arrêté stipule, le 24 décembre dernier, le libre accès des archives du gouvernement de Vichy et de la Seconde Guerre mondiale ? Y réfléchir nous aidera peut-être à hâter l’ouverture d’autres documents toujours en souffrance concernant d’autres pans de l’histoire nationale.

dimanche 10 janvier 2016

Les rendez-vous du CVUH : prochaine réunion

La prochaine réunion du CVUH, 

ouverte à tou.te.s, se tiendra


le mercredi 20 janvier de 18h à 20h 
au café le Balbuzard situé au 
 54 Rue René Boulanger, 
75010 Paris (1er étage). 


L'ordre du jour de notre réunion est le suivant : 

- la prochaine journée d'étude : le modèle républicain et ses usages 
- les publications en cours et à venir 
- les 10 ans du CVUH 
- la rencontre-débat autour de l'actualité en prise avec le modèle républicain 
- le CVUH en province 
- la prochaine AG annuelle de l'association
- les prochaines vidéos du CVUH 


 En espérant vous y retrouver, le bureau du CVUH vous adresse ses meilleurs voeux

mercredi 6 janvier 2016

Quel avenir pour l'IHRF ?

Cette semaine, la disparition de l'IHRF a été confirmée, commentée et expliquée dans l'espace public et la presse par son actuel directeur Pierre Serna et son prédécesseur Jean-Clément Martin. L'IHRF est un compagnon de route du CVUH. Ce chemin partagé a donné naissance en 2012 a une très beau volume dans la collection Passé-Présent d'Agone : Pourquoi faire la révolution

Pour cette raison et aussi parce que cette disparition nous interroge et nous inquiète quant au sort réservé aux sciences humaines dans l'espace universitaire, nous ouvrons, avec leur accord, notre site aux écrits de Pierre Serna et de Jean-Clément Martin, en signe de notre soutien, notre solidarité et en espérant que la situation actuelle puisse évoluer.



Un nouveau statut pour l'IHRF (?) 

NB : Le texte de Pierre Serna a été tout d'abord diffusé via l'AHMUF, il a été quelque peu remanié par son auteur.

Depuis le Premier janvier 2016  l’UMS qui portait l’IHRF n’existe plus. Ni juridiquement, ni financièrement, l’IHRF n’a d’existence désormais, cette situation pouvant évoluer. Ainsi en a décidé le CNRS. J’en prends acte, n’ayant pas à commenter cette décision, Je constate simplement que l’année où l’on panthéonise Jean Zay, on défait l’institut de défense républicaine et d’études universitaires qu’il avait porté en 1937. La vitrine est quelque peu brisée. Il est vrai qu’à l’époque le gouvernement était de gauche et d’union populaire.

Concrètement l’IHRF n’a plus d’autonomie financière pour construire sa politique scientifique dans l’avenir, ni d’existence légale pour exister en tant qu’institut universitaire. Quatre EC, un professeur et trois maitres de conférence continueront de façon loyale à travailler au sein de l’IHMC, comme ils l’ont toujours fait, avec toujours moins de moyens, mais c’est notre lot commun, mais pas sans espoir.


Depuis 1886, d’abord financé par la ville de Paris, puis en 18891, officialisé par l’Etat avec la création d’une chaire d’histoire de la Révolution française, dont Alphonse Aulard fut le fondateur, Un enseignement de la  Révolution française a été proposé en Sorbonne, lié à une recherche sans cesse à la pointe des problématiques les plus discutées dans le champ des historiens de la période. Depuis cette époque, 9 professeurs ont succédé à Alphonse Aulard, dont Georges Lefebvre, Albert Soboul, Michel Vovelle, sans oublier le trop méconnu Marcel Reinardt, pour ne citer que ceux qui ont le plus profondément renouvelé les approches historiques des études révolutionnaires. Ce fut donc dès le départ un objet politique et scientifique assumé, entre défense des idées républicaines et construction de l’histoire la plus érudite et nouvelle qui soit. Le pari a fonctionné au-delà des espérances de son fondateur.

Ainsi en 1937, afin de préparer  le 150e anniversaire et proposer une autre approche que celle des héritiers de Aulard, Georges Lefebvre fonda l’IHRF, dont il devint le premier directeur ( cf. http://lrf.revues.org/146, Georges Lefebvre au travail, le travail de Georges Lefebvre et tout particulièrement l’article d’Antonino de Francesco. Depuis, L’IHRF avec ses successeurs, n’a cessé d’enrichir sa bibliothèque puis de rayonner auprès des collègues étrangers, au cœur des débats sur la Révolution française, et impulsant les recherches grâce aux étudiants, à la demande de sens, au moment de s’interroger sur la décennie 1789-1799, sans oublier les origines ou les conséquences de la Révolution. 


Le système est ainsi fait qu’il fait peser sur les personnes qui en ont la responsabilité ses  dysfonctionnements, lorsque les institutions se défaussent. Pourtant l’équipe en place depuis 2008 , reprenant le flambeau de chaque génération ayant apporté sa contribution à l’édifice, a su proposer de nouvelles pistes, portées par de nouveaux outils.  Entre 2008 et 2015, l’IHRF a assumé 10 parutions collectives, organisé et co-organisé 16 colloques internationaux, a co-porté au sein de l’ANR le projet REV-LOI en collaboration avec l’université de Chicago et les Archives Nationales, permettant la numérisation de plus de 20 000 décrets et lois des trois premières assemblées révolutionnaires de 1789 à 1795, accessibles sur le serveur de Paris I. L’IHRF a engagé la numérisation des 80 000 pages des Archives parlementaires qui se terminera en partenariat avec la BIS et le laboratoire Persée de l’ENS de Lyon en 2022. Un site électronique a été inventé, référencé comme site repère par le ministère de l’Education Nationale. Michel Vovelle a fait un don de plus de 2000 ouvrages, accueillis et tous classés. Une revue électronique, http://lrf.revues.org/, portée par le portail revues.org a été imaginée, conçue, testée par le comité éditorial durant 5 numéros, puis labellisée. Elle en est actuellement à son 9eme numéro, et la programmation est engagée jusqu’en 2017. Un grand séminaire d’histoire d’Outre-Mer a été fondé liant les universités de la Réunion et des Antilles et de Paris I. Une université populaire reconnue par convention officielle a été signée sous l’impulsion de l’IHRF avec le comité Marche du 23 mai 1998. Depuis la retraite de Michel Vovelle, il n’y a jamais eu autant de doctorants au sein de l’IHRF, dont trois anciens élèves de l’ENS, salariés de notre université. L’ensemble des étudiants de MI, partagés par l’équipe enseignante, s’élève à 21 cette année. Je ne parle pas des effectifs de L3 que chacun peut consulter aisément… Le séminaire doctoral co-dirigé par les deux HDR de l’IHRF, n’a jamais eu moins de 40 participants depuis octobre 2014.
Pour des raisons d’économie et de rationalisation de la recherche, il a été décidé durant l’été 2015 de faire fusionner l’IHRF qui était une UMS et qui ne pouvait donc officiellement accueillir des chercheurs, à l’intérieur de l’IHMC.  En effet l’UMS fonctionnait comme une petite UMR, ce qui était sa faiblesse mais n’entravait en rien son dynamisme, au contraire. De longues discussions et négociations ont commencé. Trois promesses ont été faites concernant la bibliothèque, la publication des Archives parlementaires et le site électronique de l’IHRF. Ces trois points acquis (non sur le papier) mais oralement, me reste l’espoir de voir le CNRS tenir parole.

Reste également à expliquer à nos collègues Japonais, Chinois, Anglais, Italiens, Espagnols, Allemands, Néerlandais, Américains du nord et du sud, Coréens, Canadiens, Belges, Tunisiens, Russes, Polonais, Australiens entre autres, et qui ont fait l’honneur et l’amitié d’inviter les EC de l’IHRF, ce tournant de la politique scientifique et envisager avec eux la suite des collaborations qui nous lient et ont donné de si fructueux résultats jusqu’à présent. Tous demeurent incrédules, ou tout au moins plus que surpris par cette décision qui entrave durablement toute initiative au long terme, de politique commune avec nos collègues des universités d’autres pays. Plus proches de nous, les centres d’université de province, la Société des Etudes Robespierristes construisent des politiques sur deux ou trois ans, nous sollicitant régulièrement pour des projets communs. Plus personne ne peut leur répondre désormais pour s’engager sur l’organisation d’un colloque dans deux ans… c’est aussi simple que cela. Il en est de même avec le Musée de la Révolution française de Vizille avec lequel un partenariat des plus constructifs avait été pensée et édifié, en partie sur la confiance et la pérennité de nos institutions respectives.

Avant de penser à ce que nous réserve l’avenir, force est de constater que l’IHRF existait bien avant l’UMS. Il a été fondé il y a 78 ans, et était un des plus anciens laboratoires de recherche de l’Université de Paris I. Depuis 1886 la recherche universitaire en Sorbonne est assurée et poursuivie. L’IHRF doit-il disparaitre au nom de la gouvernance sobre et calculatrice ? Ou se dissoudre dans le prestigieux IHMC, dont la valeur n’est ici strictement pas remise en cause. Il serait plus sage d’imaginer sa réinvention  au sein de Paris I, lui assurant au sein de l’IHMC, une existence reconnue, ou bien inventer une nouvelle forme de fédération au sein de Paris I, des chercheurs travaillant sur la  Révolution, capable également de réunir tous les chercheurs français mais aussi avec tout « le sel » de cette recherche qui ne se construit qu’avec le regard critique et constructif des chercheurs étrangers. 
L’IHRF auquel j’appartiens depuis 1984, a connu bien d’autres péripéties, remises en cause, turbulences et risques de disparition. Les volontés des chercheurs, de quelques décideurs éclairés, des participants à son séminaire, de ses doctorants, ont toujours permis de trouver une solution pour le faire vivre et lui redonner toute sa visibilité dans le champ des études révolutionnaires français et international.

Ce ne sont pas les historiens qui décident quand la révolution est finie : l’IHRF a su résister  à toute la vague de critiques acerbes qui se sont abattues sur lui entre 1965 et bien après le bicentenaire ; ni les bureaucrates qui peuvent déterminer la fin d’une institution aussi reconnue, active, et dynamique que l’IHRF. Là c’est notre défi, et notre prise directe sur le réel plus mince…
L’IHRF a été un Institut Universitaire, il peut le redevenir ou prendre bien d’autres formes.

N’ayant jamais cru que l’affaiblissement d’une branche active des sciences humaines, pouvait renforcer un autre pan de la recherche, je demeure fort inquiet sur cette politique de fusion à tout va et ne me fais que le témoin des historiens étrangers, qui des Etats-Unis au Japon me signifient leur consternation, si l’IHRF venait à disparaitre.


Pierre Serna , Professeur d’histoire de la Révolution Française à L’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, directeur de l’IHRF 2008-2015



L’Institut d’Histoire de la Révolution française peut-il cesser d’exister ?


NB : Le texte de Jean Clément Martin a été initialement publié sur sa page Mediapart le 4 janvier 2016.


L’année 2016 commence avec la disparition, en tant qu’institution, de l’Institut d’Histoire de la Révolution française au sein des organismes de recherches nationaux. L’événement est important pour la communauté internationale des historiens et pour évaluer l’intérêt porté par notre pays à son patrimoine historique. ll faut relever les enjeux que cette situation soulève.




L’année 2016 commence avec la disparition, en tant qu’institution, de l’Institut d’Histoire de la Révolution française au sein des organismes de recherches nationaux. L’événement peut passer inaperçu, il n’en est pas moins important pour l’école historique française, plus largement pour la communauté internationale des historiens de la période révolutionnaire, enfin, et aussi, pour évaluer l’intérêt porté par notre pays à son patrimoine historique et mémoriel. Très concrètement, l’IHRF possédait des missions, qui sont de facto, remises en cause ; il est donc nécessaire de mettre en évidence les enjeux que cette situation comporte, en laissant de côté, faute de compétences, les questions liées à l’administration et à la gestion de l’IHRF.

Depuis 1937, quand Georges Lefebvre l’avait créé à la suite du Centre d’études de la Révolution française, né cinq ans plus tôt sous la direction de Sagnac et d’un historien du droit, le réfugié russe Mirkine-Guetzevitch, l’IHRF avait été un lieu de rencontres, d’échanges et de publications. Pendant les années de guerre,entre 1940 et 1944, Lefebvre avait maintenu en son sein la vie de la recherche protégeant ainsi de son mieux des étudiants-chercheurs.J’avais eu la chance de rencontrer l’une de ses élèves, Olga Ilovaïsky, peu de temps avant son décès en 2009. Cette descendante directe d’un officier Russe blanc et qui n’avait jamais renié ses attachements familiaux avait été alors accueillie par Lefebvre dans l’Institut, avant d’y faire toute sa carrière. L’Institut vivait, souvent mal faute d’allocations suffisantes, mais attirait des personnalités du monde entier, assurait la publication des Archives Parlementaires et augmentait sa bibliothèque, recevant par exemple l’exceptionnel fonds Siderski, le tout faisant de ce lieu, au fil des années, un site unique pour travailler sur l’histoire de la Révolution. 

La collection de livres imprimés, de mémoires de thèses ou de diplômes universitaires consacrés à la période révolutionnaire est, avec autour de 20 000 ouvrages, sans rivale, mais fragile. Aux achats indispensables, il faut ajouter un budget conséquent pour assurer la reliure d’ouvrages anciens et exercer une mise à disposition prudente d’œuvres rares. La question de la pérennité de cette entreprise se pose et ne doit pas être esquivée. Toute délocalisation et pire tout éclatement du fonds seraient une régression considérable et une perte pour la communauté internationale. Je me souviens du plaisir des historiens chinois pouvant feuilleter, librement, les exemplaires du Moniteur sur les tables de l’Institut. Comment garantir cette chance de circuler au milieu d’une documentation spécialisée, irremplaçable et riche ? Les travaux « de sécurité »réalisés au début des années 2000 en augmentant la surface et rénovant les rayonnages ont rendu cette collection véritablement accessible à tous les lecteurs. Qu’en sera-t-il demain ? 

Que sera-t-il aussi de cette lente et interminable édition des sources de la série C rassemblées dans les volumes des Archives Parlementaires qui a toujours été effectuée au sein de l’IHRF par un personnel très formé, encadré par un ou plusieurs enseignants-chercheurs ? La tâche peut paraître désuète à l’heure des numérisations à tout va et des mises en ligne. Mais qui pourra dire qu’il n’est pas essentiel à notre démocratie d’établir scientifiquement les textes des discours et des lois qui la firent naître ? Ce fut au sein de l’IHRF, sous la direction de Lefebvreet de Marcel Reinhard aidés notamment par Marc Bouloiseau, que la publication des Archives Parlementaires put être reprise avec des normes garantissant l’authenticité des textes. La toute première série, désormais accessible sur Internet, n’avait pas bénéficié de cette attention érudite, qui ne cessa pas de s’approfondir ensuite jusqu’à maintenant, au fil d’un passage de témoin entre les générations. Que deviendront cet apprentissage et ce savoir faire ? Quelle fiabilité auront les publications à venir ? Faut-il rappeler l’importance que revêtent encore les débats parlementaires de cette période dans notre vie quotidienne?

Ce rappel des missions et des enjeux liés à l’Institut serait, malgré tout, incomplet s’il ne mentionnait pas les querelles parfois fort vives qui affectèrent l’Institut, à commencer par celle qui éclata dans les années 1950 à propos de la Révolution atlantique et de Jacques Godechot, qui y avait préparé sa thèse sous la direction de Mathiez puis de Lefebvre. Celles qui éclatèrent plus tard avant et après le bicentenaire de la Révolution  sont connues, même s’il conviendrait de les étudier avec le recul dorénavant possible. Elles contribuèrent certainement à modifier l’image de l’Institut au moment où l’histoire de la Révolution redevenait une passion française, où les points de vue s’affrontaient avec virulence. Je garde pourtant en mémoire la diversité des présentations faites au cours des séminaires dans la salle Marc Bloch de la Sorbonne, y compris quand le choc des idées amena à ajouter une séance supplémentaire imprévue pour queles différences s’expriment, pour l’intérêt de tous. Il serait dommageable d’identifier l’Institut à une ligne de pensée uniforme.

Cette vitalité ne doit pas faire sous-estimer la fragilité de l’Institut, comme on le vit quand l’Unité de Recherche associée (URA) qui était son statut jusqu’au bicentenaire fut remplacée, en 1997, par une Unité mixte de Services (UMS 622), au statut moins noble, mais certainement plus pratique, autour de la bibliothèque et des Archives Parlementaires – correspondantexactement aux missions qui viennent d’être évoquées. Cette situation était certainement de peu d’envergure, voire incongrue au sein de la constellation institutionnelle du CNRS. Elle permettait cependant de rayonner, d’attirer des étudiants – me conduisant, par exemple, à diriger une vingtaine de thèses et habilitations, et plus de soixante-dix maîtrises, DEA, masters – sans que l’Institut ne menace personne, ne réclamant aucune exclusivité. Ce qui pourtant n’empêcha pas que des projets de recherche, inaboutis par ailleurs, puissent se monter sans l’inclure. Ce qui se passe en 2016 est tout à la fois brutal tout en étant annoncé, puisque les points forts de l’Institut, l’accueil et l’échange, la bibliothèque et les publications, entraient mal dans les critères d’évaluation. 

Pour conclure, il faut demander si ce véritable « lieu de mémoire », et d’histoire, peut disparaître sans préjudice ? Comment penser qu’un centre connu du monde entier puisse être anéanti au moment où l’on cherche à développer des sites universitaires d’excellence en France ? Des années 1780-1810 qui virent la France entrer dans la modernité politique, ne va-t-il rester que l’époque napoléonienne à posséder un Institut épaulé par l’Université ? Pourquoi, d’ailleurs, ne pas s’inspirer de l’exemple de l’Institut Napoléon, dont un des présidents, Marcel Dunan, fut titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française, après Lefebvre, pour recréer un IHRF sur de nouvelles bases ? Je veux croire qu’une initiative « citoyenne », appuyée par les pouvoirs publics, comme ce fut le cas en 1937, mais aussi par les chercheurs français et internationaux, pourra inventer un cadre au sein des pyramides institutionnelles,  permettant que les chercheurs intéressés par la Révolution, aujourd’hui plus nombreux hors de France que dans notre pays, puissent continuer à se retrouver autour d’un pôle de référence, appuyé sur une tradition forte, faisant en sorte que les efforts des générations passées ne soient pas perdues.

Jean-Clément Martin, Directeur de l’IHRF, 2000-2008

jeudi 17 décembre 2015

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de suivre les trajectoires de deux historiennes Suzanne Citron, auteure du Mythe national (1) et de L'histoire de France revisitée (2) et Marianne Debouzy auteure du Monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005 (4)  et du Capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860,1900 (4). 


Dans ce premier moment, elles évoquent successivement leurs familles comme lieu où se forgèrent certaines de leurs convictions, leur rapport  à la France et à la République.

Elles rappellent la montée des périls incarnée par la mise en oeuvre des politiques antisémites en Allemagne puis en France, annonce d'une rupture dans leur parcours tout comme le sera ultérieurement le contact, sous des formes diverses,  avec le monde colonial.

Cette vidéo ne retrace qu'une partie de leurs itinéraires, elle comportera donc une suite.




Notes : 

(1) Suzanne Citron, Le mythe national, l'Atelier,2008, 
(2) Suzanne Citron, L'histoire de France autrement, l'Atelier, 1970
(3) Marianne Debouzy, Le monde du travail aux Etats-Unis : les temps difficiles, 1980-2005, Paris l'Harmattan 2009 
(4) Marianne Debouzy, Le capitalisme sauvage aux Etats-Unis, 1860-1900, Points Seuil , 1991


samedi 28 novembre 2015

Usage et portée des symboles nationaux pour le 13 novembre : histoire d'une ambivalence par O. Le Trocquer

Après les attentats du 13 novembre, dont les morts ont été salués dans le monde entier par l'usage des trois couleurs nationales, affichées ou projetées sur les monuments officiels ou touristiques, beaucoup aujourd'hui s'étonnent du fait que le drapeau tricolore ne soit pas un symbole fréquemment utilisé et repris par tout un chacun en France. De même que la Marseillaise, dont le texte est souvent décrié. La désuétude dans laquelle le drapeau et l'hymne national sont en partie tombés n'est pas sans explication, ni sans histoire. Si l'usage du drapeau, si la pratique de la Marseillaise nous semblent fréquemment associés au Front national depuis un certain nombre d'années, en dehors des cérémonies officielles et des enceintes sportives, c'est bien qu'ils ont changé de sens, ou de connotation, et qu'il n'y a pas de savoir historique qui permette de stabiliser la signification d'un symbole et de fixer le sens de l'émotion positive ou négative qui y est associée. En revanche, il existe une histoire de la désaffection relative du drapeau et de la Marseillaise

Si le drapeau renvoie si facilement dans nos esprits au FN, ce n'est pas seulement parce que ce parti a entrepris de le récupérer depuis le milieu des années 1970. Celui-ci a fait ce choix parce que la signification du drapeau tricolore a été fortement marquée par les guerres anti-décolonisation que la France a livrées dès 1945 contre le Vietminh de Ho-Chi-Minh et contre le mouvement indépendantiste algérien (répression des manifestations de Sétif de mai 1945). Ces guerres se sont terminées par des défaites : celle de Dien Bien Phu en 1954, qui marque la fin de la guerre d'Indochine ; les Accords d'Évian de 1962 entre le pouvoir gaulliste et le FLN qui marquent la fin de la guerre d'Algérie recommencée en 1954 et la perte de la plus vieille colonie française d'Afrique – le choix même du sigle FN est très probablement un choix anti-FLN. Ces guerres ont été menées au nom de la patrie/nation, pour garder dans le territoire français ces conquêtes coloniales du XIXe siècle, et au nom de la lutte contre la "subversion" communiste, dans le contexte de la Guerre froide. Le drapeau français leur a été associé, de même qu'il a été associé à ces défaites. 

Cela a fortement contribué à effacer le souvenir de la signification libératrice du drapeau, dont la dernière émergence massive remonte à la Libération de 1944. C'est aussi cela qui a progressivement restreint son usage dans les cortèges et qui a permis son instrumentalisation par le Front national, parti créé par des nostalgiques de l'Empire colonial français, et dont le fondateur Jean-Marie Le Pen, a lui-même participé à la guerre d'Algérie. Si l'on ajoute le fait que c'est la droite qui a gouverné sans interruption entre 1958 et 1981, période à laquelle on peut adjoindre le basculement à droite pro-Algérie française de la SFIO de Guy Mollet dès 1956 – pour aller vite – cela constitue une marque très durable de l'usage politique et public du drapeau tricolore. 

Cela explique en partie le fait que la contestation du pouvoir gaulliste se soit faite avec le drapeau rouge en 1968, drapeau de la République démocratique et sociale au XIXe siècle, drapeau révolutionnaire qui fut celui de la Commune de Paris et de plusieurs Communes de province, devenu le drapeau des socialismes puis des communismes et de l'extrême-gauche. Alors qu'en 1936, au moment du Front populaire, drapeau tricolore et drapeau rouge étaient associés, ce n'est plus le cas en 68 : la manifestation gaulliste du 30 mai, de la Concorde à la place de l'Étoile, oppose le drapeau tricolore au drapeau rouge des manifestations étudiantes et ouvrières(1). 

Cela permet aussi de comprendre le succès en partie oublié après 68 des drapeaux régionalistes/indépendantistes bretons, corses, basques, etc., qui se voulaient à gauche dans les années 70, même si leur création originelle vient de mouvements de droite et d'extrême-droite. 

Un membre du Credoc (sauf erreur) évoquait à France Inter jeudi 26 novembre la signification du drapeau tricolore en se référant au tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple. Il évoquait le fait que cette Liberté porteuse du drapeau tricolore se tenait sur des cadavres, en faisant le parallèle avec les morts du 13 novembre, mais en omettant complètement le fait que cette Liberté porte le drapeau en escaladant une barricade. Autrement dit la signification révolutionnaire même du tableau était oblitérée. Souvenir d'une conversation le soir du 7 janvier, place de la République : un étudiant expliquait que Delacroix était royaliste et qu'il voulait dénoncer par ce tableau cette révolution ; une des "preuves" avancées était que cette Liberté montrant sa pilosité sous les aisselles indiquait bien qu'il s'agissait pour l'époque d'une prostituée, ce qui démontrait la valeur dénonciatrice de ce tableau voulue par Delacroix... 

Le sens émancipateur du drapeau dans le tableau de Delacroix a été ainsi progressivement perdu, déjà lors des répressions des insurrections parisiennes du XIXe siècle. On connait également le choix imposé par Lamartine en 1848 du drapeau tricolore contre le drapeau rouge comme drapeau de la République, à la fin de l'insurrection victorieuse des 22-24 février 1848. Dans les tableaux de la fin du XIXe siècle, si le drapeau apparaît avec l'installation de la République, il n'est pas dénué d'ambivalence (2)

Le sens actuel du drapeau ne peut alors qu'être incertain et marqué par l'histoire de la décolonisation, sur fond d'oubli des insurrections du XIXe siècle et de "l'autre drapeau", le drapeau rouge. Une photo témoigne d'une tentative de réappropriation du drapeau tricolore lors de la manifestation du 11 janvier 2015 : celui qui le portait avait voulu lui redonner un sens non étroitement national. Ce qui dit aussi en filigrane l'équivoque possible et la difficulté d'interpréter. 

On pourrait dire la même chose de la Marseillaise, et du fameux "sang impur". Sa trajectoire sémantique et politique dépend des contextes révolutionnaires, contre-révolutionnaires et étatiques qui l'ont marquée. 

Quel que soit le sentiment personnel vis-à-vis de ce chant, il faut malgré tout rappeler que c'est au départ un appel aux armes contre la tyrannie, contre les armées royales et contre-révolutionnaires, dont l'étendard sanglant – sous-entendu du sang des patriotes massacrés – est dressé contre les citoyens révolutionnaires. Comme on le sait, ce chant a été repris par les fédérés marseillais qui ont participé à la prise des Tuileries le 10 août 1792. L'évocation du "sang impur" est une réponse à cette menace : il est à mettre en relation avec l'ensemble des cris révolutionnaires, dont "la liberté ou la mort" . Et la Marseillaise est chantée en février 1917 dans les rues de Pétrograd pendant l'insurrection qui renverse le tsar. En 1938, Jean Renoir intitule La Marseillaise son film en hommage à 1936 et à la Révolution française, financé par une souscription lancée par la CGT, et le chant y est fortement présent. 

Elle a depuis servi à beaucoup d'autres choses, et comme le drapeau, été marquée par la répression de la Commune, puis des mouvements d'émancipation décolonisateurs. Et elle accompagne aussi la manifestation gaulliste du 30 mai 68. 

Autrement dit, la signification révolutionnaire et émancipatrice de ces symboles s'est en partie retournée, à partir du moment où ils ont accompagné des actes conservateurs ou réactionnaires, y compris sanglants. Pour toutes ces raisons, ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est l'histoire de ce retournement de sens qui a entraîné cette prise de distance discontinue et progressive des gauches et extrême-gauches vis-à-vis du drapeau et de la Marseillaise, symboles gardés ou ressaisis par la droite et l'extrême-droite, et pas la seule question du FN. 

Seules continuités : l'usage officiel par les représentants de l'État, et l'usage "sportif", qui est également lié à cet usage officiel – il en est comme une remotivation occasionnelle, qui a suscité les équivoques et les polémiques que l'on sait, paradoxalement depuis la victoire de l'équipe de France de football de 1998. 

Est-il possible alors d'en avoir un usage "neutre", qui témoigne d'une émotion partagée sans connotation particulière ? Ou de redonner à ces symboles une signification émancipatrice, au-delà du sens officiel ? Le regain occasionnel du drapeau à l'occasion de la cérémonie en hommage aux victimes du 13 novembre n'a pas de sens écrit à l'avance. Certains observateurs supposent une réappropriation collective au-delà des significations politiques étroites. Cependant, il est difficile de faire abstraction de la dimension "défensive" du contexte présent, voire des tentations de repli nationaliste et identitaire qui se développent en Europe, sans parler de la montée sur-commentée des intentions de vote pour le Front national dans les sondages pour les élections régionales. Difficile de dire alors si quelque chose résiste des significations originelles de ces symboles. 

La cérémonie du 27 novembre, à propos de laquelle le chef de l'État nous suggère de pavoiser nos fenêtres a une autre particularité : son lieu, les Invalides, est chargé d'une histoire particulière. Sa fondation est royale, c'est là où se trouve le tombeau de Napoléon par la volonté de la monarchie de Juillet qui a organisé le retour de sa dépouille en 1840, et où reposent aussi de nombreux généraux de deux guerres mondiales. Cette cérémonie apparaît ainsi volontairement placée sous le double sens de la concorde politique et de l'héroïsation militaire des morts des attentats : "concorde" officielle, ou "union nationale", avec la présence des chefs de partis politiques représentés à l'Assemblée nationale ; héroïsation militaire, comme si ces morts étaient "morts pour la France". On pourrait supposer que le fait d'organiser une cérémonie pour les morts des attentats du 13 novembre aux Invalides pourrait infléchir le sens de ce lieu, mais la symbolique très forte dont il est chargé tend au contraire à "militariser" les morts auxquels on rend hommage. C'est d'autre part un lieu enclos. Le choix peut être lié aux impératifs de sécurité, mais cela contribue à isoler la cérémonie du public malgré les retransmissions télévisées. 

C'est sans doute également cela que la suggestion du chef de l'État tente de pallier : en demandant de pavoiser, il cherche à faire apparaître un lien visible entre la cérémonie et la population, alors que le public en est absent, hormis les invités officiels. C'est une cérémonie qui témoigne à sa façon du fonctionnement de la démocratie représentative jusque dans le deuil officiel. Cela d'autant plus dans le contexte de l'état d'urgence au nom duquel les manifestations publiques sont interdites, à l'exception des manifestations de deuil public. 

Pour tout un chacun, passer du fait de mettre une bougie à celui de "pavoiser" son balcon ou sa fenêtre le 27 novembre en écho à la cérémonie officielle indique un passage du deuil partagé et anonyme à autre chose. Mais à quoi ? Si l’on veut éviter l'ambivalence qui leste le drapeau tricolore seul, si on laisse de côté le geste de signifier son adhésion au chef de l'État, reste à chacun/chacune la ressource de bricoler du sens avec ou sans drapeau/x, au singulier comme au pluriel, avec inscription ou non...


(1) Ainsi que le montre par exemple cette archive de l’INA : http://www.ina.fr/video/I00013462.
(2) Un article récent dans Libération, signé par Clémentine Mercier, évoquait la complexité de sens de la présence du drapeau tricolore dans les œuvres d'art y compris récentes. Il ouvre des questions souvent laissées de côté : http://next.liberation.fr/arts/2015/11/22/un-drapeau-et-tant-d-art_1415307.
(3) Voir Sophie Wahnich, La longue patience du peuple. 1792, naissance de la République, Paris, Payot, 2008.