mercredi 18 février 2015

Convocation de l'Assemblée Générale Annuelle et compte rendu de la réunion du 14/02.


Le CVUH a le plaisir de vous convier à son

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ANNUELLE

le SAMEDI 14 MARS DE 14H à 17H 

A LA SORBONNE,

entrée 17 rue de la Sorbonne, 
Salle Picard, Escalier C
3ème étage, droite.


Cette Assemblé Générale annuelle est ouverte à tous, adhérents et sympathisants. 
Vous pouvez, à cette occasion adhérer ou renouveler votre adhésion.
Le bulletin d'adhésion est disponible ici.


Compte rendu de la réunion du 14 février 2015 :




Présents : Laurent Colantonio, Blaise Dufal, Aurore Chery, Michèle Riot-Sarcey, Natacha Coquery, Catherine Coquery-Vidrovitch, Sylvie Aprile, Anne Jollet, Olivier Le Troquer, Véronique Servat.

Excusées : Laurence DeCock, Nelcya Delanoë et Fanny Madeline.


Ordre  du jour :
Projets en cours.
Assemblée générale annuelle du 14 mars.
Collection Passé/Présent Agone
Texte de Thierry Aprile.


1. Projets en cours :

- Plusieurs projets permettant de débattre du « modèle républicain », dans une perspective historique; il s’agirait de le questionner dans ses valeurs, son « esprit », sa nature en tant qu’horizon politique. Le projet est porté par Olivier Le Troquer et Sylvie Aprile.

L’association organisera en juin, une soirée-débat au Lieu-Dit rue du Sorbier. Blaise les contacte pour voir quelles sont les disponibilités. La préférence irait pour un jour de fin de semaine. Dates présenties : le vendredi 5 ou le jeudi 4 juin.

Cette soirée-débat trouverait son prolongement dans une journée d’étude. La date envisagée serait le 19/09 (c’est proche de la Fête de l’Humanité dans laquelle le CVUH intervient, mais le format est très différent).

- Le collectif Aggiornamento, en particulier, P. Legris, J. Bocquet et L. DeCock, prévoit un moment de rencontre autour de S. Citron, de ses écrits et travaux. Le principe d’un partenariat et d’une participation financière du CVUH est acté.

- Une autre journée d’étude est envisagée pour le printemps 2016 sur le thème « Les historiens et la justice », dans une perspective internationale et comparée.

- Il est décidé de poursuivre la mise en ligne de vidéos sur le site de l’associattion. Les noms de Michel Vovelle et de Daniel Roche sont évoqués. Le contrat d’Aurore Chery, chargée de réaliser et monter ses entretiens filmés, est reconduit pour mener à bien ces nouveaux projets.



2. Assemblée Générale annuelle du 14 mars, 14h-17h :

- Le président de l’association est démissionnaire. Il faut donc procéder au renouvellement du CA. Les candidat.e.s sont prié.e.s de se faire connaître. La plupart des membres du CA souhaitent poursuivre, c’est donc autour de la succession de L. Colantonio que se noue la question du renouvellement du CA. Il y a également 2 places de membres à pourvoir. 


Les candidats peuvent se faire connaître auprès du secrétaire de l'association : veronique.servat(à)gmail.com


Nous avons eu une longue discussion sur la nécessité de repenser ou de réaffirmer le rôle, l’utilité du CVUH. C’est un projet collectif qui a évolué, certes, mais qui garde une utilité forte dans la sphère universitaire et scolaire, dont le site est une vitrine et une référence. Même si moins de texte y sont publiés, les archives de l’association et son manifeste restent consultables et consultés. Il est envisagé toutefois de compléter le manifeste du CVUH afin de l’actualiser et de le rendre davantage conforme à ce qu’est devenue l’association.


L’Assemblée Générale annuelle se tiendra 

le samedi 14 mars de 14h à 17h 
à la Sorbonne, 
entrée 17 rue de la Sorbonne, salle Picard, 
escalier C, 3ème étage droite.



3. Collection Passé/Présent chez Agone :

La collection du CVUH-Agone Passé-Présent est au point mort depuis plusieurs années. Ses chiffres de vente attestent toutefois de ce qu’elle occupe un créneau – celui de la vulgarisation exigeante – qui a convaincu et su trouver un public.

La question de l’avenir de la collection, les participants ayant des points de vue différents, sera rediscutée début mars avec Philippe Olivera qui sera présent à Paris.


4. Texte de Thierry Aprile :

Le point n’a pas été abordé.

samedi 7 février 2015

La Grande Famine irlandaise : un enjeu de mémoire.

Dublin, mémorial de la Grande Famine,(@Vservat)

La Grande Famine qui touche L'Irlande à partir de 1846 est un évènement majeur de l'histoire de l'île ne serait-ce qu'en raison de son bilan démographique. 

Elle est devenue, dans un pays sensible aux questions mémorielles, un enjeu de mémoire majeur et de controverses historiographiques. Entre une mémoire officielle qui en fait un épisode incontournable du roman national,  le développement d'une thèse génocidaire qui séduit les diasporas, et des mémoires souterraines plus difficilement saisissables, la question mémorielle est réellement complexe. Elle transcende les territoires, les temporalités, et mobilise sans cesse de nouvelles sources.

Spécialiste de l'histoire de l'Irlande au XIXème siècle, Laurent Colantonio,  président du CVUH,  propose, dans cette nouvelle vidéo, une mise au point sur cette question vive majeure. 


La Grande Famine en Irlande un enjeu de mémoire par CVUH



Sujet toujours vif, la question de la Grande Famine en Irlande donne actuellement lieu à un certain nombre de publications, d'autant plus que son étude est proposée aux concours de recrutement des enseignants. Pour explorer plus avant le sujet, un ouvrage récent de référence (en cliquant sur l'image, accédez au sommaire et à la 4ème de couverture de l'ouvrage) :




lundi 2 février 2015

Les impensés de la République.(*)

Un constat s’impose, après ces morts tragiques des 7, 8 et 9 janvier : la violence insoutenable dans bien des pays est entrée dans Paris. Malgré l’immense réaction populaire en faveur de la liberté d’expression, la faille ouverte, invisible jusqu’alors, est à présent béante et ne semble pas prête de se refermer. Mais le CAC 40 se maintient et le marché vit.

Il ne s’agit plus désormais de panser les plaies, ni d’imaginer que la répression puisse calmer les esprits. Ce qui nous importe avant tout, c’est de comprendre pourquoi, l’invocation des valeurs abstraites, universelles, laisse de glace une partie de la population qui ne se sent pas concernée par l’appel au nom de « l’unité nationale ». Tandis que certains craignent pour leur vie, d’autres disent vouloir quitter la France.

Les difficultés de l’école semblent révéler la profondeur du mal être d’élèves qui refusent d’obéir aux consignes de rendre hommage aux victimes assassinées. Les mots ne font plus sens et le discours officiel se heurte au mur des malentendus.

De nombreuses questions surgissent au sein de cette République qui, en principe, devrait nous rassembler. Plus personne ne connaît l’histoire conflictuelle dont est issue la « chose publique » censée nous appartenir.

La Liberté, si souvent invoquée, ne saurait se réduire à la liberté d’expression. On est libre quand on est en pouvoir d’exister matériellement, intellectuellement et politiquement. Mais libre, qui l’est ?  Dans un monde où la reconnaissance sociale passe par la quantité d’argent accumulée à n’importe quel prix, où l’ambition personnelle prime sur la nécessité du vivre ensemble.

Quant à la démocratie, jamais réellement appliquée, on a oublié qu’elle signifiait, à l’origine de sa mise en œuvre, la souveraineté populaire, c’est-à-dire la souveraineté de tous et de chacun, sans distinction de race, de sexe et de religion comme l’affirmait il y a bien longtemps Condorcet. Réduite à une forme de démocratie parlementaire sélective, tout juste représentative, elle se résume le plus souvent à une délégation de pouvoir.


La crise que nous vivons aujourd’hui, et qui ne cesse de s’étendre, nous plonge brusquement dans une réalité contournée par la plupart des partis politiques qui sont obsédés par les échéances électorales. Rien ou presque n’a été fait depuis l’alerte des émeutes de banlieues de 2005. L’ascension du Front National symbolise l’échec des autorités à résoudre les problèmes que cette violence, sans mots, avait dévoilés.

Et pourtant, qu’on le souhaite ou non, il nous faut affronter, aujourd’hui, une double fracture : celle du repli conservateur, intolérant, tétanisé par la peur de l’Autre et celle du retrait dans une communauté fictive où la religion est censée représenter le refuge identitaire.

Parmi les multiples oublis et autres impensés, qu’il serait nécessaire de faire émerger dans le débat démocratique, tentons de saisir, dans l’immensité des questions restées en suspens, quelques-unes qui, faute d’avoir été débattues, dans l’espace public et au sein du milieu scolaire[1], sont remplacées par des rumeurs reprises d’informations inventées, tronquées ou déformées.

En tout premier lieu, la longue histoire de la République devrait être repensée avec la reconnaissance des multiples affrontements à l’issue desquels des catégories entières furent mises à l’écart.  

On a oublié que son apprentissage et sa mise en œuvre laissa de côté les femmes, les étrangers, et une grande partie des ouvriers à l’origine des révolutions du XIXe siècle de 1830 à la Commune de Paris ; tous luttaient alors pour une république vraie, démocratique et sociale. C’est-à-dire pour la concrétisation des principes, liberté, égalité, fraternité.

On a oublié que dans le même temps, et au nom de la République, l’Empire colonial se constituait sur le mode de penser des occidentaux dont la supériorité était affirmée.

On a oublié que l’immigration passée et présente était, qu’on le veuille ou non, porteuse de ce passé et de sa mémoire. Or, malgré ses efforts, la nation républicaine, reste attachée à son passé à travers ses symboles dont le Panthéon représente la quintessence. Nous devrions écouter davantage le rappeur Youssoupha et son slogan « aux Immigrés la patrie non reconnaissante »

On a oublié que des représentants de la République, en donnant les pleins pouvoirs à Pétain, ont permis à la nation française de basculer dans l’antisémitisme officiel, héritier d’une longue lignée de penseurs qui se répandirent impunément en invectives à l’égard de l’autre, le juif. Qu’on se souvienne des insultes infligées à Léon Blum. Notre République, ne l’oublions pas, a donné l’exemple d’un rejet inadmissible et donc inavouable.

On a oublié les multiples propos du précédent chef de l’Etat stigmatisant la population immigrée à travers cette injonction : « la France tu l’aimes ou tu la quittes » ; il feignait d’ignorer comment la France, elle-même, avait enfoui sa haine de l’autre dans les caves de l’histoire. Entre autres exemples : l’enseignement de la guerre d’Algérie se réduisit longtemps à la restitution des « événements » sans mention de guerre encore moins de tortures et nous apprîmes, par ce même chef d’Etat, que l’Afrique, n’avait pas d’histoire !

On a oublié que la transmission de la laïcité et des principes universaux supposait la restitution des conflits et des enjeux dans lesquels les vainqueurs, héritiers des conquérants d’antan et des esclavagistes d’hier, n’étaient pas toujours les représentants des valeurs dont ils se réclamaient. Ce retour vers le passé est d’autant plus nécessaire qu’il nous faut, au présent, revendiquer la liberté de penser et de critiquer les dogmes qui réduisent les individus à des instruments aux mains d’idéologues.


En l’absence d’enseignement d’une véritable posture intellectuelle critique, la seule à même de permettre la reconnaissance et l’intelligibilité d’un passé conflictuel, comment s’étonner des difficultés que rencontrent les enseignants en abordant des sujets considérés désormais sensibles comme la shoah ou la domination des hommes et l’assujettissement des femmes dans les pratiques familiales et religieuses ? Sujets d’actualité pourtant si nous voulons lutter contre ce nouveau fléau qui, au nom de l’Islam, sème la mort dans différents pays, aujourd’hui même.

Comment s’étonner de cette résistance souvent sans paroles, quand dire « je » est devenu impossible et que seul le nous, même fictif, permet de croire qu’on existe ? Comment limiter les échecs scolaires quand, dans certaines écoles des « quartiers », le « nous » communautaire domine et, de ce fait, laisse croire à l’abandon de la République.

Malgré cela il nous importe, de dire et de nommer les choses : distinguer les dogmes des croyances et soumettre à la critique des Lumières les doctrines et les pratiques aliénantes. En un mot, faire que chacun, d’où qu’il vienne, puisse se réapproprier la liberté au sens où l’entendait Sartre. « Que puis-je faire de ce que les autres ont fait de moi ? ».


Michèle Riot-Sarcey, historienne ; Kamel Chabane, professeur d’histoire géographie.



*Ce texte est paru une 1ère fois dans le quotidien l'Humanité le 26 janvier 2015.
[1] Parmi d’autres exceptions notons le travail remarquable effectué par les enseignants du collectif Aggiornamento animé par Laurence de Cock.

lundi 27 octobre 2014

Thiaroye 1er décembre 1944 : pour que cesse le silence.

Le CVUH relaie et soutient cette initiative citoyenne et la pétition qui l'accompagne pour la reconnaissance du massacre de Thiaroye par la France. L'adresse mail qui permet de rejoindre la liste des signataires se trouve au bas du texte produit ci-dessous.


Fresque murale à Dakar.


LA FRANCE DOIT RECONNAITRE OFFICIELLEMENT LE MASSACRE DES TIRAILLEURS SENEGALAIS DE THIAROYE SURVENU LE 1ER DECEMBRE 1944 APRES QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ. 

LA GARDE DES SCEAUX, MINISTRE DE LA JUSTICE DOIT SAISIR LA COUR DE CASSATION DANS LE BUT DE REHABILITER CES SOLDATS DE L’ARMEE FRANCAISE, INJUSTEMENT CONDAMNES.

A l'occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye, et en marge du sommet de la Francophonie, le Président de la République François Hollande, suivant sa promesse faite dans son discours du 12 octobre 2012 à Dakar, va faire remettre aux autorités Sénégalaises, la totalité des archives que possède la France. 

A notre connaissance, seules les archives numérisées du Service historique de la Défense sont concernées par ce transfert. La restitution des Archives nationales de l'Outre-mer (ANOM) et celle du dépôt central d'archives militaires de la justice n'est pas programmée, alors même que ce sont ces documents qui permettent de comprendre ce qui s'est réellement passé à Thiaroye. 

Nous saluons le geste du Président Hollande qui honore la France, et qui, sans aucun doute, constitue un pas vers la sortie de l’obscurité que la censure, la confusion et le silence avaient organisée autour de ce massacre. 

Nous encourageons le Président Hollande à aller plus loin dans sa démarche en étendant la numérisation et le transfert vers le Sénégal de la totalité des archives nationales de l’Outre mer et des archives militaires de la justice. 

Nous demandons au Président Hollande de mettre un terme à la fuite en avant de l’Etat français et de la classe politique, et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour en finir avec le mensonge sur le massacre par l’armée française de ses propres soldats à Thiaroye, ainsi qu'avec les manœuvres de la hiérarchie militaire locale pour couvrir leur forfaiture. 

Le ministère de la Guerre a couvert au-delà de toutes raisons la spoliation de ses soldats dont les reliquats de soldes à percevoir à leur arrivée à Dakar n'ont jamais été payés. Dans la mesure où ces sommes n’ont pas été versées à leurs bénéficiaires, on peut légitimement se demander pourquoi le Ministère de la guerre a couvert cette spoliation. 

Des preuves ont été fabriquées pour camoufler le forfait de la hiérarchie militaire locale, et des histoires montées de toute pièce pour salir la mémoire de ces tirailleurs, de ces soldats, afin de justifier et légitimer a posteriori la force déployée pour les anéantir ! 

L'histoire de Thiaroye a aujourd'hui beaucoup progressé grâce aux travaux d'historiens notamment Africains, nord-Américains et Français. En France, principalement grâce au patient travail mené par Armelle Mabon dans les archives. 

Nous savons donc maintenant que les rapports officiels se sont avérés mensongers, que certaines informations ont été falsifiées pour faire condamner des innocents sur la base d'informations tronquées et fallacieuses. Il n'y a pas eu de rébellion armée et la première 1 désobéissance est le fait de ceux qui n'ont pas appliqué la réglementation en vigueur concernant le paiement des soldes de captivité. 

Ces recherches historiques ont permis de faire naître un doute sérieux sur la culpabilité des soldats africains du camp de Thiaroye. Bien qu'amnistiés par les lois de 1946 et 1947, les condamnés demeurent coupables, devant l'histoire, d'un crime qu'ils n'ont pas commis. 

Les faits aujourd'hui incontestables. 

Le 1er décembre 1944, dans la caserne de Thiaroye au Sénégal, l'armée tire avec des automitrailleuses sur des Tirailleurs Sénégalais, ex-prisonniers de guerre sans défense, revenus de France après quatre longues années de captivité dans des frontstalags. Le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés. Mais, à ce jour, le bilan véritable est impossible à déterminer. Le 5 mars 1945, 34 ex-prisonniers de guerre, considérés comme les meneurs de la « mutinerie », sont condamnés à des peines allant de 1 à 10 ans de prison, avec pour certains, une dégradation militaire et une interdiction de séjour. Les chefs d'inculpation de l'acte d'accusation vont de la provocation de militaires à la désobéissance, en passant par la rébellion commise par des militaires armés. 

Des droits spoliés. 

Ces hommes qui s'étaient battus pour la France, ont réclamé le paiement de leurs soldes de captivité que les autorités militaires de Dakar avaient refusé de leur verser, enfreignant ainsi la réglementation en vigueur. 
Cette spoliation fut couverte par le ministère de la Guerre qui a fait croire, par une circulaire datée du 4 décembre 1944 -donc postérieure au massacre-, que les rapatriés avaient perçu la totalité de leur solde avant leur embarquement en métropole. 

Un massacre prémédité puis camouflé.

Dans le but de faire taire les légitimes revendications de ces hommes, une opération des forces armées destinée à écraser/réduire les rebelles a été montée. Pour camoufler le massacre, certains officiers ont produit des rapports à charge, et ont fabriqué de toute pièce l'histoire officielle d'une mutinerie. Dans ces rapports, les ex-prisonniers de guerre sont décrits comme étant à la solde des Allemands et lourdement armés. Afin de justifier la lourde riposte, ils sont accusés d'avoir tiré les premiers. 

Des histoires inventées pour salir la mémoire de ces soldats et légitimer «l’exécution de vulgaires brebis galeuses» qui avaient dépouillé les soldats ennemis morts… 

En aucun cas le change des marks allemands ne fut l’objet du conflit pas plus, d’ailleurs que le change entre les francs français et les billets de l'AOF. 

Le travail des historiens a permis de rétablir ces soldats dans leur honneur. 

Ces soldats étaient d'anciens prisonniers de guerre, tous détenus en France. Dans certains camps de travail, des officiers des troupes coloniales ou des fonctionnaires civils ont remplacé des sentinelles allemandes à la demande de l'occupant acceptée par le gouvernement de Vichy. 

Certains captifs ont réussi à s'échapper des camps et ont combattu dans la résistance.

Malgré toute cette connaissance péniblement accumulée, quelques historiens continuent 2 de salir l'honneur de ces Tirailleurs en renforçant l'histoire officielle… 

Il est à craindre que le colloque qui se tiendra à Dakar les 19 et 20 novembre 2014 à quelques kilomètres seulement de Thiaroye, sous l'égide des autorités françaises et sénégalaises, et en partenariat avec l'armée sénégalaise, s'inscrive dans cette histoire falsifiée. Soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, ce colloque entend passer l'événement sous silence. Le programme annoncé semble vouloir mettre l'histoire au service du discours officiel. 

Afin que la mémoire des victimes de Thiaroye soit respectée, nous demandons au Président de la République de reconnaître au préalable la spoliation et le massacre.

Nous demandons que la garde des Sceaux ministre de la Justice saisisse la Commission de révision de la cour de Cassation pour que la dignité et l'honneur des condamnés soient restaurés. 


Pour signer cette pétition nous remercions d’envoyer un mail de signature :    

A l’adresse mail suivante : rehabilitation.tirailleurs@gmail.com  

Avec votre prénom, nom, ville et pays de résidence et la fonction sociale que vous souhaitez mettre en avant.   

A cette même adresse, vous pouvez également envoyer vos textes de contribution à la présente campagne.  



*********

En complément et pour information : 

De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

 Soutenance de thèse de Martin Mourre 

Cotutelle, directeurs de thèse : Elikia M’Bokolo et Bob White Le 18 novembre 2014, à 10h30, site Raspail 

samedi 30 août 2014

Questions de mémoires au Rwanda par Jean-Pierre Chrétien.

Il y a un peu plus de 20 ans avait lieu le génocide des Tutsis au Rwanda. Eminent spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs, Jean-Pierre Chrétien a récemment participé au numéro de la revue XX siècle portant précisément sur ce thème. En 2013, il avait publié avec M. Kabanda Rwanda, racisme et génocide. L'idéologie hamitique.


On sait la question vive. Alors que les historiens recueillent et analysent les témoignages des acteurs, les témoins extérieurs appellent à éclaircir le rôle de chacun dans ce massacre court mais massif, les commémorations étant toujours l'occasion de réveiller des mémoires douloureuses. 

Prenons le temps d'écouter Jean-Pierre Chrétien dans cet entretien qui revient sur la question des mémoires du génocide au Rwanda




lundi 11 août 2014

70ème anniversaire du massacre de Thiaroye : Réponse d'Armelle Mabon.

Le massacre de Thiaroye est un drame militaire et colonial de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s'est passé à Dakar (Sénégal), en décembre 1944. Il fut oublié, il est désormais fort bien connu après avoir été pendant longtemps relégué aux oubliettes comme un événement peu glorieux pour l'armée française coloniale. 

Il s'agissait d'un groupe de tirailleurs dits "sénégalais", c'est à dire originaires de l'ensemble de l'ex-AOF, rapatriés rapidement de France où ils avaient été emprisonnés depuis la drôle de guerre (les Nazis refusant de compter des Noirs dans les camps d'Allemagne). Avec la promesse que leur solde leur serait payée à leur arrivée à Dakar, ils y furent parqués à nouveau dans un camp près du village de Thiaroye à quelques kilomètres de Dakar. Las d'attendre un paiement qui n'arrivait toujours pas et qui leur était maintenant promis seulement à leur retour au village, ils se rebellèrent. La riposte fut une fusillade brutale qui laissa une cinquantaine de morts (les estimations variant de 35 et 70 morts jusqu'à ce que Armelle Mabon s'empare de la question). 

On ne sait toujours pas où ils furent enterrés, sans doute dans une fosse commune non loin ou dans le petit cimetière militaire oublié de Thiaroye. Jean Suret-Canale fut l'un des tout premiers à évoquer cet épisode dans le tome II de son Histoire générale de l'Afrique occidentale (1963). J'en entendis pour ma part parler vers la fin des années 1970 par des amis sénégalais qui en avaient une vague notion. Je partis à la recherche du cimetière que je finis par retrouver avec une certaine difficulté car plus personne ne savait où il se trouvait, dissimulé derrière un petit mur pas très loin de la route partant vers la petite côte (il est aujourd'hui restauré et bien entretenu). 

Depuis lors, la question a été sérieusement étudiée. Le cinéaste sénégalais Sembene Ousmane en a fait un film plausible ; l'ex Président du Sénégal Abdoulaye Wade a remis à l'ordre du jour la question des "tirailleurs" revivifiée à l'occasion de la redécouverte tardive des très faibles pensions perçues par les anciens militaires d'origine coloniale, puisque le taux en avait été gelé depuis la date de l'indépendance. 
Est donc ressorti, sur la place de l'ancienne gare de Dakar, le monument aux morts de la Première Guerre mondiale dédié en 1923 à 'Demba et Dupont", le tirailleur et le poilu, le Sénégalais et le Français regardant fièrement dans la même direction, qui avait été mis au rancart au moment de l'indépendance. "Dupont et Demba", monument aux morts de la Grande Guerre.  

Depuis, la grande spécialiste de l'affaire de Thiaroye est l'historienne Armelle Mabon, Maîtresse de conférences à l'université de Lorient, et l'on attend également la thèse prochainement soutenue d'un doctorant, Martin Mourre, qui a manié à son tour une quantité massive d'archives inédites sur la questions dans de nombreux fonds disséminés en de multiples endroits (précisés ci-dessous par Armelle Mabon) dont la liste est donc désormis parfaitement inventoriée. 
Bien que certains éléments de cette évidente "bavure" en demeurent énigmatiques du fait de la disparition non résolue de quelques pièces du dossier, ces recherches extrêmement approfondies de sources très soigneusement recoupées et référencées ne laissent aucun doute sur les péripéties de l'épisode, qui n'a donc plus besoin d'être "étudié" … par une troisième thèse redondante, sinon pour peaufiner éventuellement quelques détails. 

C. Coquery-Vidrovitch 
Fresque murale à Dakar évoquant
 Thiaroye (source@wikipedia) 


Le 4 juillet 2014 était mise en ligne sur le site "Etudes coloniales" une lettre ouverte signée de J. Fargettas au Président de la République l'invitant à mobiliser conjointement historiens africains et français pour faire toute la lumière sur un évènement dont l'histoire scientifique peine à s'emparer, sujet à "polémiques et discussions". 

Cet évènement est le massacre de Thiaroye dont l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch a retracé l'histoire aujourd'hui clairement documentée en introduction de ce billet. 

 Le CVUH offre à la spécialiste de la question Armelle Mabon, MCF à l'université de Lorient, la possibilité de répondre à la lettre ouverte de J. Fargettas.

A lire ci-dessous : 

Commentaires sur la lettre ouverte de Julien Fargettas au président de la République du 4 juillet 2014 ayant pour objet le 70ème anniversaire de la tragédie de Thiaroye (Sénégal, 1er décembre 1944).     

Le 28 juillet 2014.

     Le 6 juillet 2014, Julien Fargettas, chercheur associé à l'unité de recherche « Croyance, Histoire, Espace, Régulation politique et administrative » (CHERPA) de l'Institut d’études politiques d'Aix-en-Provence, m'a transmis un retour sur « la synthèse sur le massacre de Thiaroye» du 27 mai 2014. Il m’a prévenue qu'il avait également écrit au président de la République, sans me transmettre toutefois une copie de ce courrier. C'est par hasard que je l'ai découvert ce jour sur le site internet « Études coloniales ». 

 Dans ma synthèse, j'ai fait état de mes travaux sans attaquer quiconque. Julien Fargettas, dans sa lettre publique, s'autorise à violemment dénigrer mon travail d'historienne. Je souhaite, par la présente, apporter quelques commentaires pour défendre tout à la fois mon travail et mon métier. 

 Julien Fargettas fait-il allusion à ses propres travaux quand il affirme que « L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet » (sic) ? Pour ma part, j'ai bénéficié d'un congé pour recherche de six mois, consacré presque exclusivement à des investigations sur Thiaroye. J'avais déjà mené des recherches préalables, reprises par mes soins après la publication de mon livre Les prisonniers de guerre "indigènes" : visages oubliés de la France occupée (Paris, La Découverte, 2010). J'ai, ensuite, publié un article sur Thiaroye, « Le massacre des ex-prisonniers de guerre coloniaux le 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal) », dans l’ouvrage collectif Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques, dirigé par Amaury Lorin et Christelle Taraud (Paris, presses universitaires de France, 2013). J'ai, depuis, inlassablement poursuivi les fouilles d’archives, collecté et recoupé le plus d'informations possibles dans des divers fonds, en France et à l’étranger. 

Je considère, dans ces conditions, que je ne me suis pas emparée de ce sujet « sommairement » (sic). C'est la raison pour laquelle je me suis sentie autorisée à alerter le président de la République et les ministres concernés sur les nombreuses et fâcheuses erreurs entourant Thiaroye. Il est faux de déclarer que j'ai saisi le président de la République en octobre 2012 : je l'ai fait en mai 2014 après un patient travail de longue haleine. Mise à part une circulaire retrouvée par les archivistes du Service historique de la Défense (SHD), aucune pièce n'a été mise à ma disposition. J'ai dû demander au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) les dossiers individuels qui m'avaient été signalés par le ministre de la Défense lui-même. 

Julien Fargettas mentionne l'omission d'autres archives, sans préciser lesquelles. Outre les archives du SHD, j'ai consulté, en France, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ; le dépôt central des archives de la Justice militaire (DCAJ) ; les archives de l'Assemblée nationale ; les Archives nationales ; plusieurs fonds d'archives départementales ; et les archives de l'Académie des sciences d'outre-mer. J'ai également interrogé le Centre d’histoire et d’étude des troupes d’outre-mer (CHETOM). Ces recherches archivistiques en France ont été complétées, à l’étranger, par des recherches auprès des Archives nationales sénégalaises et des Archives nationales britanniques. J'ai, en outre, consulté de très nombreuses archives privées. Je poursuis actuellement les investigations auprès des Archives nationales américaines et du Centre des archives économiques et financières (CAEF). 
En revanche, si je me réfère aux notes du chapitre consacré à Thiaroye dans l'ouvrage Les tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités (1939-1945) de Julien Fargettas (Paris, Tallandier, 2012), seules les archives du SHD et des ANOM sont référencées à partir de la note 104, avec un doute sur la côte 5D302 et les « Ibid. » qui suivent. Il est particulièrement étonnant de constater qu'un historien prétendant travailler sur Thiaroye n’ait pas consulté par exemple le carton DAM 3 aux ANOM, contenant la cruciale enquête Mérat et d'autres informations indispensables pour comprendre Thiaroye. Il existe également des données importantes dans les centaines de télégrammes échangés, dès lors que l’on veut bien prendre le temps de les dépouiller. 

Quant à mes prétendus « conclusions hâtives » (sic) et autres « raccourcis incohérents » (sic), ainsi que ma supposée « partialité » (sic), il conviendrait, avant de se permettre de formuler des jugements aussi graves, de prouver que je n'ai pas confronté les sources, base méthodologique du métier d’historien. J'ai mené ce travail minutieusement, en sollicitant des personnes ressources si nécessaire, qui peuvent d’ailleurs en témoigner le cas échéant.

En octobre-novembre 2006, dans un article publié dans la revue Vingtième siècle, revue d'Histoire, Julien Fargettas jugeait : « Le travail d'Armelle Mabon semble aujourd'hui le plus complet. [...] Certaines interrogations s'apparentent toutefois à des prises de position et contribuent à nuire à l'indéniable qualité de ce travail ». En effet, je m'interrogeais alors déjà sur l'absence, dans les archives, d'un télégramme du 18 novembre 1944 sur les soldes de captivité. Avec la découverte de la circulaire du 4 décembre 1944, faisant croire a posteriori que les rapatriés avaient perçu avant l'embarquement l'intégralité de leurs soldes, on comprend mieux, dès lors, pourquoi ces documents officiels ont disparu des cartons d'archives dédiés à Thiaroye au SHD, la spoliation des rappels de solde pouvant apporter une explication au massacre. 

À aucun moment, dans ses travaux publiés sur Thiaroye, Julien Fargettas n'a émis le moindre doute sur la véracité des informations contenues dans les rapports, courriers et télégrammes déposés aux archives. Être historien, c'est pourtant questionner la source et son statut, ainsi que les circonstances et les conditions de sa production. 

Quant à la demande opportuniste de créer un comité pour « faire le point sur les sources, les traiter, les analyser » (sic), je regrette de signaler qu'une grande partie de ce travail a déjà été accompli par plusieurs historiens. Que faut-il comprendre, enfin, par « la volonté de s'affranchir des controverses qui, jusque-là, n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir » (sic), si ce n'est, précisément, le refus de Julien Fargettas de voir la réalité de la spoliation, des falsifications, des mensonges, du massacre et du procès mené à charge ?

Arrivée au terme de cette longue recherche et après avoir étudié en détail l'instruction du procès, ce que n'a pas fait Julien Fargettas alors que ces archives sont accessibles, j'ai pu clairement établir le doute sur la culpabilité des condamnés. C'est pourquoi il me paraît judicieux que la commission de révision de la cour de Cassation soit saisie à l’occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye en décembre prochain. C'est par ce chemin honorable que la France parviendra à faire œuvre de justice pour ces ex-prisonniers de guerre venus d’Afrique défendre la France.


mercredi 2 juillet 2014

Mangeclous, un juif repoussant au bac français par G. Berkman.

L’opinion publique est convaincue aujourd’hui, et c’est heureux, de la nécessité de resituer les images dans leur contexte, afin d’éviter le contresens historique, voire la manipulation et la falsification. Il importe aussi, a fortiori devant un public scolaire, de resituer le plus précisément possible les textes, et ce dans l’enseignement de la littérature tout autant que dans celui de l’histoire. 

Cette situation engage la réception, et par conséquent les usages et les pratiques mêmes des textes, qui ne sont jamais anodins. L’enseignement de la littérature ne devrait jamais être déconnecté de la situation historique des textes. C’est ainsi qu’un passage de Mangeclous d’Albert Cohen, publié en 1938, non resitué dans son contexte, ni par rapport à la biographie de son auteur (Cohen a raconté comment, enfant, il a été traumatisé par la découverte de l’antisémitisme, et s’il peut sembler reprendre certains clichés antisémites, c’est aussi pour les parodier et les retourner sur le mode burlesque), pourrait fort bien, pour un lecteur ignorant et dépourvu d’appareil critique sérieux, s’apparenter aux pamphlets antisémites de Céline : L’École des cadavres date également de 1938. Celui-ci développe à plaisir le topos du monstrueux et du repoussant, écrivant par exemple : « À la rigueur, sa figure [il s’agit du Juif sur qui se focalisent, comme on sait, la haine et l’obsession pathologiques de Céline] devrait peut-être nous prévenir, sa gueule visqueuse, ses regards de pieuvre. » Pour un lecteur non prévenu, non informé, est-on si éloigné que cela du portrait de Mangeclous, même si l’intention de Cohen est radicalement opposée à celle de Céline ?



On ne manipule pas impunément certains textes dotés d’une charge explosive, a fortiori quand on les propose dans un sujet de baccalauréat, lequel sera lu à l’échelle nationale par des milliers d’élèves la plupart du temps bien peu informés. Et poser cela n’est nullement en appeler à une quelconque censure, mais à un surcroît de vigilance, c’est-à-dire d’éclaircissement en amont et en aval.

Le 18 juin dernier, le sujet proposé à l’EAF (épreuve anticipée de français) pour le baccalauréat technologique portait sur l’objet d’étude « le roman et ses personnages ». Comme à chaque fois, l’élève doit au préalable lire le corpus de textes proposé, à la suite de quoi il répondra à une « question transversale » sur 4 points, avant de choisir parmi l’un des trois exercices sur 16 points : commentaire littéraire, dissertation ou écriture d’invention. Le corpus de textes portait cette année sur des « personnages repoussants » de la littérature romanesque : soit un extrait du portrait de la Grande Nanon dans Eugénie Grandet de Balzac, une description de Gwynplaine dans L’Homme qui rit de Hugo, un passage d’un roman récent de Marc Dugain, La Chambre des officiers, traitant des « gueules cassées » de la Grande Guerre et un extrait de Mangeclous d’Albert Cohen, consacré à la description de Pinhas Solal, dit Mangeclous, l’un des six compères juifs de la petite île de Céphalonie. Quatre réprouvés, quatre « personnages repoussants », à en croire l’intitulé de la dissertation : « À votre avis, la présence de personnages repoussants dans un roman nuit-elle ou contribue-t-elle à l’intérêt que l’on porte à sa lecture ? » Soit, parmi ces candidats à l’opprobre : une servante au grand cœur taillée en grenadier de la garde de Napoléon, deux personnages défigurés (les handicapés et autres accidentés de la vie apprécieront de se voir englobés parmi les « personnages repoussants ») et… un Juif. Pinhas Solal est désigné comme tel dans le paratexte : « Le roman raconte la vie de six compères juifs, sur l’île de Céphalonie, en Grèce. » L’extrait décrit sa « barbe fourchue », ses « immenses pieds nus, tannés, fort sales », sa « redingote crasseuse », son office de « faux avocat ». Suit l’évocation des flatulences (Mangeclous est surnommé Capitaine des Vents, expression choisie qui échappera sans doute aux élèves, coutumiers de vocables plus directs). Caricature et portrait-charge sont au rendez-vous. L’appétit du personnage est « célèbre dans tout l’Orient non moins que son éloquence et son amour immodéré de l’argent ». Tuberculeux, il a, dans un accès de toux, « fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue ». (Une note explique au candidat ce qu’est une synagogue.) Mangeclous, enfin, relève du monstre de foire. Dans une profonde rigole qui traverse son « crâne hâlé », il dépose « divers objets, tels que des cigarettes ou des crayons ».

Le texte est également proposé au commentaire composé, avec les deux axes suivants :
« 1 Vous étudierez tout d’abord le portrait d’un personnage à la fois comique et repoussant.
2 Vous montrerez ensuite comment ce personnage hors norme prend une dimension mythique et légendaire. »

Le plan suggéré induit une certaine réception du texte, dont on ne pourra pas dire qu’elle est à la charge du seul lecteur. On suggère à l’élève de mettre dans une première partie en valeur l’aspect comique et repoussant de Mangeclous. Vu l’abondance des mentions de sa judaïté dans le texte, ce comique et cet aspect répulsif seront tout naturellement à porter au compte de son être-juif. Comique et repoussant, le faux apôtre qui se prétend avocat, le dévoreur de clous (seraient-ce ceux de la croix ?) qui tousse si fort qu’il fait choir le lampadaire de la synagogue… Comme de bien entendu, ce comique, cette laideur sont sublimés par la grâce de l’écriture littéraire : telle est la visée de la seconde partie de commentaire suggérée à l’élève. Mais quelle peut bien être donc la dimension « mythique et légendaire » que l’on pousse l’élève à repérer, sinon la fameuse légende médiévale du Juif errant ? Il s’agit de ce portier du prétoire de Pilate qui frappa le Christ et se trouva condamné, en expiation de sa faute, à errer de par le monde, sous les noms variés d’Isaac Laquedem ou Ahashvérus, comme le relatent, d’Eugène Sue à Apollinaire, en passant par Edgar Quinet, Chateaubriand, Goethe ou Nerval, bien des textes que l’élève de section technologique a fort peu de chances de connaître, pas plus, d’ailleurs, qu’il ne connaît l’imagerie d’Épinal ou les gravures d’après des dessins de Gustave Doré à cette légende consacrés… Tous ces textes redoublés d’images réinscrivent l’éternelle culpabilité du peuple « déicide » – celle que Freud, en 1939 soit un an après la parution du roman de Cohen, déconstruit de façon magistrale dans L’Homme Moïse et le monothéisme comme déni du meurtre du père primitif – mais nos élèves n’ont pas lu Freud, non plus qu’ils ne connaissent la Légende du Juif errant, et ce sont des interprétations bien plus sommaires que l’on provoquera chez eux, et nier cela relèverait de la plus entière mauvaise foi.

Tout cela est-il bien sérieux ? Pareil choix ne révèle-t-il pas une méconnaissance inquiétante de ce que peut être le bagage culturel d’un élève ? Et faute de ce bagage culturel qui se voit ici présupposé avec une confondante candeur, comment est-il possible de fermer les yeux sur les effets que l’on risque à tous coups d’induire, surtout lorsqu’on sait d’expérience qu’aujourd’hui, pour bien des élèves, « juif » est synonyme de « radin », et que nombreux sont ceux qui s’étonnent, voire s’offusquent, que le Christ ait pu être juif ?

Certes, le texte est remarquablement écrit. Certes, il émane une forme de tendresse amusée du portrait truculent, rabelaisien dirait-on, de Mangeclous, représentant de cette communauté juive de Céphalonie vouée à l’extermination quasi totale – le livre évoque, dès le début, le sort terrible des Juifs d’Allemagne… mais cela, rien ne le signale dans le paratexte… Mais qui peut lire cela, dans le contexte, et à ce niveau-là d’études ?

Pour qui lit ce texte rapidement, et a fortiori à la lumière du corpus proposé, le « personnage repoussant » est ici un juif crasseux animé d’un « amour immodéré de l’argent ». Qui plus est, ce Juif est menteur et malhonnête (passons sur les « vents », ils échapperont fort heureusement à plus d’un candidat). C’est un faux avocat, un faux frère à la barbe fourchue – un Judas crève-la faim, la caricature d’un cliché – mais qui, parmi les élèves, aura la « compétence » – pour user d’un terme en vogue dans le milieu scolaire – de décoder les niveaux de lecture, et les doubles fonds de ce qu’en d’autres temps on nommait « idéologie » ?

Donner pareil texte dans un corpus de bac, a fortiori à des élèves dont on connaît le niveau souvent très faible, constitue au minimum une maladresse coupable. Dans un contexte empesté par l’affaire Dieudonné, c’est pire encore : c’est une mauvaise action.

Lorsque l’on sait que le choix des sujets est dûment discuté en amont et avalisé par un Inspecteur, on pourra enfin s’interroger tout à loisir sur l’impensé éducatif et le retour du refoulé. Libre aux malheureux correcteurs de s’arracher les cheveux devant les clichés nauséabonds qui n’auront pas manqué de fleurir sous la plume des candidats. Cette fois-ci, comme on dit, on l’aura bien cherché.


Gisèle Berkman, professeur de lettres, ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie. 

Dernier livre paru : La Dépensée, Fayard, 2013.