jeudi 20 février 2020

Communiqué du CVUH sur les mesures entraînant la restriction de l’accès aux archives contemporaines de la nation


Le CVUH s’associe aux pétitions qui dénoncent la restriction de l’accès aux archives contemporaines. Il se félicite de la prise de conscience relative à l’atteinte aux droits démocratiques que constituent les dispositions régressives visant principalement, et sans doute n’est-ce pas un hasard, la recherche coloniale en plein essor depuis 20 ans.
Cependant, il convient de rappeler que de telles dispositions sont en germe dans la loi sur les archives du 15 juillet 2008 et qu’elles furent réitérées par l’IGI 1300 (Instruction générale interministérielle) de 2011 qui contredisait de facto l’esprit revendiqué de la loi.[1]
C’est au nom du « secret défense » et du respect de « la vie privée » qu’est justifiée l’application de ces mesures restrictives. Bien qu’il ait suscité des réactions, l’article 11 de la loi de 2008, stipulant que certaines archives dont le contenu mettrait en danger la sécurité de l’État (fabrication d’armes de destruction massive) sont pour toujours incommunicables n’a pas été abrogé. Il fut même minimisé par des historiens qui ont pu considérer la législation française comme l’une des plus libérales.[2] Or, de la même façon que nous pouvons nous moquer d’être soumis aux regards des caméras quadrillant les grandes villes au prétexte que nous ne faisons rien de mal, nous ne devons pas oublier l’extension du domaine du droit une fois qu’il a été promulgué. 
Quant au respect de la « vie privée », concept flou sur lequel la loi ne donne aucune précision, il a pu et peut – tout autant que celui de « sécurité de l’État » – donner lieu à une utilisation abusive, laissée de ce fait à l’appréciation du service versant (administration qui a produit le document) ou des agents des archives.
Ces dispositions régressives privent également, pour certains fonds, du recours à la dérogation dont pouvaient bénéficier les historien(ne)s. On doit rappeler que ce système toujours en vigueur est contestable puisque, pour obtenir le feu vert, la demande doit être « instruite » et, même s’il s’agit d’une simple formalité dans certains services, cette mesure, inégalitaire dans son principe, correspond à une forme de censure « douce ». Exerçant de la sorte un droit de regard sur les recherches, l’État instaure potentiellement un lien de sujétion avec les chercheuses et chercheurs, comme les travaux sur la période de l’Occupation et Vichy ont pu en faire, pendant longtemps, la démonstration.
Ne nous contentons pas d’apprécier les mesures sur lesquelles nous avons été alerté(e)s comme étant « régressives ». Elles sont une interprétation possible de la loi. En refuser l’application devient une nécessité civique, car c’est mettre en cause la raison d’État au nom de laquelle les citoyens n’auraient pas le droit de connaître le passé de la nation ; « raison supérieure » dont historien(ne)s et archivistes doivent s’affranchir.


[1] Voir à ce sujet le point de vue de Maurice Vaïsse dans 20 & 21. Revue d’histoire, numéro 143, 2019/3, ainsi que les numéros 5 et 6/2008 que la revue en ligne Histoire@politique a consacré à la loi de 2008, avec les articles de Gilles Morin « Archives : entre secret et patrimoine » et de Sonia Combe « Le législateur, les archives et les effets de censure ».
[2] L’Histoire, n°336, 11/2008.

samedi 1 février 2020

Les réformes de la « start-up nation » et la réécriture de l'histoire


Ce texte du CVUH a été publié dans les pages « En débat » du quotidien L’Humanité (vendredi 31 janvier 2020).

Le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire s'est conçu dès sa création en 2005 comme une prise de position et un engagement social. Son manifeste fondateur affirme que « les historien.nes ne vivent pas dans une tour d’ivoire ». Sa vocation spécifique est celle d’un observatoire des usages et des mésusages publics de l’histoire. Mais que signifie la « vigilance » sans la prise de conscience que l’être social, tissé par la diversité des modes d’organisation collective, est fragilisé toujours davantage par la compétition féroce entre individus ? Est-ce la même attention à l’histoire qui est requise quand l’organisation de la société tout entière est l'objet d’un bouleversement programmé ? Lorsque les réformes sont définies et prescrites avant même leur adoption légale, lorsque le processus de l’histoire est à un tel point confisqué, lorsque la précarisation est le seul horizon proposé, l’observation à distance du passé et de ses représentations ne peut se suffire à elle-même. Il devient nécessaire d’ajuster regard sur le passé et enjeux du présent dans une réflexion critique d’ensemble, sans pour autant les confondre.  
La politique actuelle du gouvernement aggrave les inégalités existantes dans la société, précarise celles et ceux qu'elle réduit à des individus isolés. Elle accélère la destruction de l'organisation collective de la société en lui substituant les mécanismes du marché généralisé. Le projet de loi sur les retraites prétend avoir pour but « la création d’un système universel de retraite » garantissant « l’égalité de tous ». Or il engendre concrètement une logique de concurrence entre toutes et tous et l’appauvrissement du plus grand nombre. La Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche, qui doit être votée prochainement au Parlement, est une forme d’étranglement progressif de la recherche et de l’enseignement supérieur publics au profit d’une logique de marché. Dans l’enseignement secondaire, la réforme du baccalauréat et la mise en place de « Parcours Sup » instaurent une compétition entre les établissements scolaires publics et entre les élèves, futur.e.s étudiant.e.s et futur.e.s salarié.e.s précaires. Certains chefs d'établissement s'apprêtent à recourir à des agences de publicité pour promouvoir leur lycée ou leur collège. Le droit aux études secondaires et supérieures disparaît au profit de la concurrence sociale la plus débridée, cependant que la mise en œuvre des E3C (Épreuves Communes de Contrôle Continu) en classes de 1ère et de Terminale conduit à un bachotage continuel et épuisant pour les élèves et les enseignant.e.s.
Dans le même temps, la relecture de l’histoire, structurée par les nouveaux programmes de la rentrée 2019, malgré l’existence de points de réflexion, accrédite les éléments d’un nouveau récit idéologique qui ne se limite plus à l’impensé du modèle républicain, justifiant ainsi la mutation brutale de la société. Le retour critique sur le principe de représentation politique est éludé. La démocratie directe n’est pensable que dans le passé perdu d’Athènes. L’interprétation de la Révolution française est réduite à la seule question de la nation, évacuant même la question de la souveraineté du peuple. Si les révolutions réapparaissent, les processus de domination, les enjeux sociaux, la question de l’autre dans l’espace européen sont minorés. L’émancipation des femmes, les questions de genres sont restreintes à des vignettes chronologiques. Les sociétés extra-européennes ne sont étudiées qu’au passé médiéval ou au miroir colonial. Mises en avant, la mondialisation néo-libérale et la logique des puissances sont les seules clés d’interprétation des sociétés contemporaines.
Le projet de réforme du Capes d’histoire-géographie parachève le processus du côté de la formation des enseignants : la quasi-disparition des contenus disciplinaires la réduit à des modules pragmatiques dépourvus d’approches critiques.
Pour forcer l'adhésion du corps social au processus qu'ils mettent en marche, le gouvernement, le chef de l’État et leurs relais parlementaires et médiatiques communiquent au lieu de dialoguer. Leurs éléments de langage composent un nouveau lexique qui empêche de lire le réel. L'usage partagé des mots du politique, comme « réforme », « universalité », « liberté », « égalité » et « république », devient impossible, tant le sens en est détourné et perverti. La précarité est appelée « mobilité », se soumettre est rebaptisé « s'adapter ». La question dépasse celle du seul vocabulaire : le langage tout entier est travesti au profit d’une raison d’État qui réduit la société à une somme conflictuelle d’intérêts individuels concurrentiels. Le commun n’est plus compris. La politique est réduite au management.
De tout cela, nous, membres du CVUH, ne saurions être les témoins passifs, les observateurs et les observatrices confiné.e.s dans une fausse neutralité. Nous ne vivons pas sur Sirius mais sur une planète en danger dont nous revendiquons d’être des acteurs et actrices conscient.e.s. C’est pourquoi nous affirmons notre engagement dans les luttes actuelles menées tant contre la réforme des retraites que contre l’étranglement des services publics, au premier rang desquels la santé, mais aussi la recherche, l’enseignement, l’édition, conditions de la présence sociale de l’histoire.

Aurore Chéry, Laurent Colantonio, Sonia Combe, Natacha Coquery, Nelcya Delanoë, Blaise Dufal, Emmanuel Fureix, Anne Jollet, Olivier Le Trocquer, Laurence Montel, Fanny Madeline, Michèle Riot-Sarcey, membres du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH).

mardi 26 novembre 2019

Billet d'humeur : L’histoire à la télé



Affligeant, Le cours de l’histoire à France-Culture le 8 novembre où un historien (Pierre Grosser) était invité à dialoguer avec les réalisateurs Isabelle Clarke et Daniel Costelle à propos de la série « Apocalypse. La guerre des mondes », qui passe sur la 2. En fait de dialogue, le réalisateur n’a su qu’insulter et menacer l’historien devant un animateur, Xavier Mauduit, totalement dépassé.

On ne fera pas ici la critique de cette série d’une tonalité anticommuniste au sens primitif du terme, pire que primaire, qui tord les faits tout en balançant des images choc. Inutile de s’y appesantir. Mais cette émission pose deux questions :

- Comment est-ce possible que les réalisateurs d’une telle sous-série soient invités sur France-Culture ? Sans compter que, de surcroît, la chaîne fait la pub de la série en boucle, un matraquage qu’elle a inauguré depuis quelques années…

- La seconde renvoie à la participation à de telles émissions. Avec qui accepter de débattre ?



Pour rappel, le n°108 de la revue Témoigner entre histoire et mémoire consacré au traitement de l’histoire dans les documentaires filmiques (dont un extrait se trouve sur le site du CVUH) où des réalisateurs, des monteurs, des documentalistes et des historiens avaient analysé les contraintes spécifiques de la création du documentaire filmique. Une réflexion à mener car c’est aujourd’hui le premier vecteur de transmission de l’histoire. Ce qui laisse entrevoir les dégâts qu’une série telle que la susnommée peut commettre dans les cerveaux…

À ce jour, je n’ai pas reçu de réponse du médiateur ou de la médiatrice de France-Culture à qui je disais en gros ce que je viens d’écrire.  



Sonia Combe