lundi 16 mai 2016

Black Verdun

Rédactrice/teur :  Laurence de Cock[1], Karim Hammou[2]


BlackM (crédit @lesInrocks)

Tout commence par un concert gratuit, organisé à l’occasion des commémorations de la bataille de Verdun. Le spectacle devait être donné par une vedette du moment – Black M, rappeur aux 600 000 exemplaires vendus pour un album grand public, « Les yeux plus gros que le monde », dont la pochette fait un clin d’œil à Michael Jackson.

Populaire en France, les chansons de Black M le sont bel et bien auprès de Français·e·s. Pourtant, entre intimidations racistes et lâchetés politiques, un procès en extériorité à la communauté nationale aboutit à l’annulation pure et simple de l’événement.

Un scénario bien rodé


Le coup d’envoi de l’affaire, lancé par les réseaux d’extrême droite, reproduit fidèlement la trame des opérations de lobbying imaginées contre le groupe Sniper, tout aussi populaire il y a quinze ans.

Première étape, une sélection unilatérale de paroles décontextualisées, une dramatisation jouant d’une rhétorique de l’honneur (national) et de l’injure faite aux (« vrais ») Français·e·s, et une intense campagne médiatique, utilisant à la fois les réseaux sociaux, les relais dans la presse traditionnelle, et les pressions par courriers, courriels et appels téléphoniques pour provoquer l’emballement du débat public[3].

Deuxième étape, et c’est ce qui était nouveau lors de l’affaire Sniper, ces groupes d’extrême droite trouvent un relais au sein de la droite parlementaire et de la presse réactionnaire, voire au-delà. On observe la multiplication de ces alliances depuis l’ascension politique de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur[4]. Cette stigmatisation de propos dénoncés comme relevant d’une « anti-France » marque une nouvelle ère d’exaltation du « sentiment national » dont nous ne sommes toujours pas sortis[5].

Car derrière ces multiples croisades identitaires et morales, on trouve un même objectif : désigner une partie de la population française comme des parias, voire des traîtres·ses, et ainsi les exclure du corps politique légitime. Depuis de longues années, le rap et ses artistes sont devenus l’emblème de ces Français·e·s de seconde zone. Ironie de la situation : au cœur des paroles de rap incriminées, on retrouve systématiquement la dénonciation de cette citoyenneté à deux vitesses[6]. Or, désormais en France, cette revendication d’égalité politique est insupportable aux yeux des gardien·ne·s de l’identité nationale.

Ecrans de fumées


Dans les œuvres artistiques ou les déclarations qui circulent dans les espaces publics médiatiques, les propos contestables ou contestés ne manquent pas. Le problème est de savoir quels propos (paroles ?) entraînent quelles conséquences pour quels locuteurs ou quelles locutrices[7]. Dans le cas de Black M, comme de Sniper avant lui, les désignations infamantes sont entérinées avec une légèreté déconcertante : « homophobe » ! « antisémite » ! « raciste[8] » !

Homophobie ? L’accusation est justifiée par des paroles prononcées en fait  par d’autres membres du groupe Sexion d’Assaut (Lefa, Maître Gim’s). On voit ainsi l’extrême droite relayer de façon sélective l’indignation légitime de militant·e·s LGBT dont la colère a pu tout aussi bien cibler des personnalités telles que Brigitte Bardot, Johnny Hallyday ou encore Jean-Louis Murat, et les obliger à revenir sur leurs propos ou à en assumer les conséquences[9].

Les accusations d’antisémitisme sont plus fantaisistes encore. On relève la présence du terme « youpin » dans une chanson récemment interprétée par le chanteur. En l’occurrence, l’auteur du terme est Doc Gyneco, vingt ans plus tôt[10], et non Black M. C’est un peu comme si l’on reprochait à Joeystarr, reprenant « Le Métèque » de Moustaki, d’oser prononcer les mots de « juif errant ».

Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme sont d’autant plus absurdes qu’elles viennent de fractions du champ politique qui n’ont pas manqué de s’illustrer dans ce registre. Que reste-t-il alors de ces accusations ? Le nœud du problème : la critique de la France comme institution étatique et la dénonciation des injustices vécues par la jeunesse des classes populaires et les groupes racisés.

Le fantasme d’un Eux diabolisé, la croisade pour un Nous homogène


Les accusations d’antisémitisme, homophobie et sexisme venaient déjà soutenir la dénonciation de Sniper ou le discrédit visant La Rumeur dans les années 2000, conduite en premier lieu pour contrecarrer leur critique de l’Etat français et de ses institutions, notamment policières.

Un levier nouveau contribue à affûter l’hostilité contre Black M : l’islam. Ce sont les paroles suivantes qui sont invoquées de façon récurrente pour susciter l’indignation :

« J'me sens coupable / Quand j'vois tout ce que vous a fait c’pays d’kouffars ».

L’usage du terme arabe désignant les non-musulman·ne·s comme des infidèles (« kouffar ») offre prise à de multiples extrapolations islamophobes, à l’image de cet article du Figaro, qui réduit le mot à « un terme péjoratif […] utilisé notamment par les djihadistes pour désigner les Occidentaux[11] ». Ailleurs, tout en mesure, on évoque Daech[12]. Difficile d’être plus efficace en matière de diabolisation, dans le contexte de la France post-13 novembre. Mais cette obsession pour le terme religieux occulte opportunément les mots qui le précèdent – « ce que vous a fait ce pays » – des mots qui pointent la question des injustices perçues dans la vie des parents du narrateur.

Autrement dit, toute expression de dissensus, toute critique de l’Etat ou de la France comme symbole, toute remise en cause du racisme subi et des discriminations vécues est ravalée au rang d’affront. Qu’attend-on de ces citoyens sous conditions ? Une reconnaissance éternelle et une tête basse – le succès sportif, artistique ou politique ravivant, à minima, un « goût amer[13] » pour ceux et celles qui prétendent posséder un monopole sur la République. On retrouve l’idée que certain·e·s, présumé·e·s par essence étranger·e·s à la communauté politique, devraient vivre avec une épée de Damoclès spécifique[14]. Cette logique introduit (ou reconduit) précisément une coupure au sein de la communauté politique nationale, et perpétue une citoyenneté à deux vitesses.

Histoire partagée ou mémoire imposée


L’autre sous-texte de cette affaire tient bien-sûr au caractère symbolique de Verdun. Lieu d’une bataille emblématique de la Première Guerre Mondiale, Verdun incarne dans la mémoire collective majoritaire l’idée du consensus autour du sacrifice patriotique. Sa commémoration, dans le cadre du centenaire s’insère donc dans une scénographie de la communion nationale et patriotique. Le choix du maire de Verdun apparaît donc à certain·e·s comme quasiment blasphématoire : comment confier cette célébration à un artiste qui affiche librement ses critiques de la France ? Surtout, comment oser confier cela à une peau noire sans masque blanc ? Qu’importe que Black M soit français, qu’importe qu’il soit petit-fils de tirailleurs sénégalais, comme il l’a d’ailleurs rappelé lors de sa mise en cause[15].

Black M invitait, par son concert, à un temps de rencontre et d’amusement populaires[16]. Mais on ne rit pas à Verdun, on ne danse pas à Verdun[17]. Qu’y fait-on alors ? D’après ces gardien·ne·s de la réaction et du conservatisme patriotique et moral, on y honore des morts dont ils et elles confisquent la parole. Ces dernier·e·s ont tôt fait d’oublier plusieurs choses : la première est celle de l’amour de la musique populaire des jeunes morts au front, et c’eût été un bien bel hommage que d’honorer l’impertinence d’une jeunesse fauchée trop tôt ; la seconde est l’hétérogénéité des trajectoires qui ont conduit certains à mourir à Verdun, hétérogénéité sociale, linguistique, mais aussi diversité de leurs espoirs, de leur peur de mourir, diversité de leur rapport au national enfin, car tous ces jeunes soldats n’étaient pas des fervents patriotes, beaucoup étaient là par contraintes, rêvant d’une jeunesse autrement plus enchanteresse que la boue des tranchées[18]. Enfin, ces garant·e·s d’une France éternelle et blanche oublient volontairement les régiments coloniaux, dont « beaucoup étaient volontaires comme d’autres étaient enrôlés de force[19] », ils et elles oublient les femmes des soldats inconnus[20], ils oublient les mutins fusillés, celles et ceux qui de 1914 à nos jours défendent une vision de la première guerre mondiale comme boucherie sur l’autel du capitalisme et de l’impérialisme européen. « Anti-colonial #Jean Jaurès[21] ».

La municipalité de Verdun aurait pu réfléchir à une scénographie moins focalisée sur la communication et le spectacle ; mais au-delà de cette critique, l’affaire révèle une logique politique et mémorielle beaucoup plus lourde et inquiétante. Outre qu’elle rejoint la sinistre cohorte des concessions faites à l’extrême droite, cette photo de famille monochrome et jaunie par le temps témoigne d’une mémoire tronquée et confisquée par une identité nationale rance. Au mépris de l’histoire, au mépris du présent, tout cela révèle une nouvelle fois le rejet radical ou le déni, de certain·e·s vis à vis des mémoires plurielles, aussi douloureuses qu’héroïques, qui travaillent les sociétés d’aujourd’hui.







[1] Professeure d'histoire-géographie, chercheuse en sciences de l'éducation, membre du collectif aggiornamento hist-geo et du CVUH.
[2] Chargé de recherche au CNRS, animateur du carnet de recherche Sur un son rap et auteur d’Une histoire du rap en France, La Découverte, 2014.
[3] http://www.zinfos974.com/Black-M-a-Verdun-L-extreme-droite-revoltee_a101001.html
[4] Karim Hammou, « La pénalisation politique du rap en France », http://lmsi.net/La-penalisation-politique-du-rap
[5] http://lmsi.net/Cinq-belles-reponses-a-une-vilaine
[6] Voir les procès intentés à Sniper, La Rumeur, Youssoupha, Mr R., ZEP, etc. : http://lmsi.net/Solidarite-avec-La-Rumeur ; http://lmsi.net/Un-billet-pour-les-faire-taire ; http://lmsi.net/Rap-de-fils-d-immigres ; http://lmsi.net/Du-droit-de-niquer-la-France
[7] Pensons par exemple aux propos récents  tenus par Laurence Rossignol, ministre des Familles ; de l’Enfance et des Droits des femmes : http://lmsi.net/Laurence-Rossignol-la-negresse
[8] http://www.lexpress.fr/culture/musique/centenaire-de-verdun-le-concert-de-black-m-ne-plait-pas-a-l-extreme-droite_1790923.html
[9] La mise en cause du groupe, à l’époque, avait conduit à une situation inédite pour un groupe de rap : une médiation du CRAN et du comité IDAHO, sans convaincre l’ensemble des associations militants pour la défense des droits LGBT, avait permis un travail pédagogique contre l’homophobie inédit dans une telle situation. Voir http://www.idahofrance.org/presse-idaho-france_lire_o_161_200_17.html?PHPSESSID=49b5f049c723d2764f977e44b51bb007 ; http://federation-lgbt.org/ActualiteModule,103,fr/l-accord-sexion-d-assaut---idaho-et-cra cn-ne-regle-rien,236,fr.html?id=189
[10] Doc Gyneco, « Dans ma rue », 1996.
[11] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/05/13/01016-20160513ARTFIG00116-centenaire-de-verdun-le-concert-du-rappeur-black-m-annule.php
[12] http://www.marianne.net/invitation-du-rappeur-black-m-defaite-morale-verdun-100242780.html
[13] https://blogs.mediapart.fr/guillaume-weill-raynal/blog/090516/finkielkraut-nouvelle-sortie-de-route
[14] Qu’elle se nomme déchéance de nationalité pour les bi-nationaux ou contrôles d’identités spécifiques pour les musulmans.
[15] https://www.facebook.com/Blackmesrimesofficiel/posts/10156931447670319:0
[16] http://www.estrepublicain.fr/edition-de-verdun/2016/05/09/black-m-se-confie-avant-son-concert-a-verdun-le-29-mai
[17] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/11/31001-20160511ARTFIG00111-concert-de-rap-aux-ceremonies-de-verdun-la-france-humiliee.php
[18] Voir les travaux des historiens André Loez, Nicolas Offenstadt, Frédéric rousseau, ou Rémy Cazals.
[19] Lino, « La Marseillaise », 2012.
[20] http://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/fiche-media/ArtFem00101/depot-d-une-gerbe-a-la-femme-du-soldat-inconnu.html
[21] Médine, « Speaker Corner », 2015.

samedi 14 mai 2016

Assemble générale annuelle des adhérent.e.s du CVUH le 4 juin

 L'Assemblée générale annuelle du CVUH aura lieu
 le 4 juin 
au Lieu-Dit 
6 rue Sorbier 75020 Paris 
de 9h à 12h. 


L'assemblée générale annuelle est ouverte à tou.te.s. 
Seul.e.s les adhérent.e.s à jour de cotisation peuvent y exercer leur droit de vote. 

L'ordre du jour est le suivant : 
1. Rapport moral  
2. Rapport financier
3. Election du nouveau bureau au sein du conseil d'administration soit un.e président.e, un.e vice-président.e, un.e secrétaire, un.e trésorier.e, six membres pour le CA. Les ancien.ne.s président.e.s sont membres de droit. Les candidat.e.s sont prié.e.s de se faire connaitre qu'ils.elles poursuivent ou non à leur poste actuel. 
4. Les publications de la collection passé-présent. 
5. Le site du CVUH et la chaine Dailymotion du CVUH 
6. Les vidéos du CVUH 
7. Projets et question diverses :
- Journée Instrumentalisation de l'histoire par l'extrême -droite organisée par la LDH et le CVUH: journée prévue le 13 octobre. 
- Le CVUH à la fête de l'Humanité autour de la déchéance de nationalité 
- le CVUH à Nantes autour de la question de l'esclavage  
- le CVUH et la Révolution d'Octobre projet de journée d'étude pour l'année à venir. 
- La 1/2 journée d'étude co-organisée par  CVUH-Aggiornamento-ATHRE- L'école de Clio et Rennes 2 autour de Suzanne Citron le 28 mai 2016 (CHS rue Mahler paris 4è)


L'AG sera suivie d'une table ronde discutante autour de deux anciens président.e.s de l'association : M. Riot-Sarcey et G. Noiriel

Si vous souhaitez mettre à jour votre cotisation il est désormais possible de le faire directement depuis le site. Au bas de cette page : http://cvuh.blogspot.fr/p/vie-de-lassociation.html 

Nous tiendrons à votre disposition le jour de l'AG des bulletins imprimés  à cette fin. Nous espérons vous y retrouver nombreu.x.ses pour engager l'association dans de nouveaux projets 

vendredi 22 avril 2016

Les vidéos du CVUH : Un musée de l'immigration en Allemagne ? Quels acteurs? Quels enjeux? avec S. Vacca


Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Sandra Vacca évoque avec Aurore Chery les acteurs et les enjeux qui interviennent dans la création d'un musée de l'histoire de l'immigration en Allemagne. L'occasion de décentrer nos regards par rapports aux problématiques qui ont traversé l'ouverture et l'histoire du Musée de l'Histoire de l'Immigration  (ex.CNHI)





dimanche 27 mars 2016

Nouvelle Journée d'études du CVUH : Le modèle républicain et ses usages

Le CVUH a la plaisir de vous convier à sa nouvelle journée d'étude. Elle portera sur 

Le modèle républicain
 et 
ses usages

Nous vous attendons le samedi 2 avril 
à partir de 14h 

au 

Centre d'Histoire Sociale du XXè siècle
9 rue Malher, 75004 PARIS

Amphithéâtre Dupuis (sous-sol)



Il est plus que jamais nécessaire aujourd'hui de développer un espace de réflexion critique autour du mot « République ». Nous savons tous que ses usages sont pléthoriques dans notre actualité. Les chroniqueurs comme les responsables politiques saturent le mot d'un sens qui semble aller de soi, sens conservateur qui en fait le vecteur d'un nécessaire effacement des conflits sociaux et d'une soumission implicite à des «valeurs dites répubicaines». 

Cette construction de la république en recours d'un social qui serait fragilisé par les dissensus s'inscrit dans une moyenne durée que le CVUH pense nécessaire d'analyser en historien.nes. 

Nous reviendrons dans cet après-midi sur la façon dont les constructions historiographiques du modèle «  républicain » ont pu contribuer à ces usages politiques monolithiques. Les historien.nes rassemblés exposeront les enjeux toujours vifs et profondément ancrés dans leur temps des usages du mot « République » dans différents moments historiques allant de la Révolution française à nos jours.


Sont annoncés : Sylvie Aprile, Catherine Coquery-Vidrovitch, Anne Jollet, Olivier Le Troquer, Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey.

samedi 12 mars 2016

This Is my Land, un documentaire de T. Erde par Laurence De Cock



Ce sont des enfants comme les autres ; des enfants qui rêvent de devenir explorateurs en Amazonie ou médecins en Amérique, qui rient, dansent, chantent et chahutent. Mais ce sont aussi des enfants soumis aux ravages d’une guerre qui les soustrait beaucoup trop tôt à la tranquillité de leur innocence. Ils sont juifs ou palestiniens, vivent en Israël ou en Palestine, dans une colonie, un village arabe ou mixte. 



Ce ne sont pas des enseignants comme les autres du tout. En proie à une surveillance ministérielle forte, ils sont chargés de l’une des matières les plus politiquement explosives et surveillées : l’histoire. Toutes et tous ont en commun aussi d’être traversés par les secousses politiques de la région et animés par leurs propres passions, rancoeurs, leurs quêtes de paix ou de revanche, leurs souffrances et leurs certitudes. Aucun ne peut feindre l’indifférence ou la neutralité, même en classe. 




Tamara Erde, jeune réalisatrice israélienne, a décidé de rendre compte du quotidien scolaire de tous ces enfants et de leurs enseignants. Elle-même scolarisée quelques années avant en Israël, raconte avoir mesuré, lors de son service militaire, l’instrumentalisation politique à l’œuvre dans l’enseignement. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? C’est l’objet de son enquête. 




This is my Land nous mène alors sur les routes de Haïfa, Ramallah, Iblin (village arabe), Neve Shalom/Whahat al Salam (village arabe et juif), la colonie d’Itamar (Cisjordanie) et dans un camp de réfugiés de Naplouse. 




Le film prend son temps, celui de nous faire longer la route de ce si désespérant mur, celui de nous faire entendre les cris mais aussi les pesants silences : de ces hommes et femmes, souvent dépassés par la douleur, et des enfants qui interrogent, se révoltent et clament tantôt leurs désirs de changement tantôt leurs résignations. C’est peu dire que ce film rend compte d’une réalité à la manière d'une morsure, salutaire certes, mais déchirante. 




« Que signifie la paix ? » Demande Tamara à un jeune garçon juif de 17 ans « La paix ? J’ai un peu oublié ce que c’est, répond-il. Qu’un garçon de 17 ans censé être innocent, naïf et rêveur, ne sache expliquer le mot paix est le problème de ce pays » 




De fait, sur un petit muret d’une école publique de Ramallah, un élève raconte le meurtre de sa maman par un soldat israélien quand il était tout petit. Il s’en souvient, il était dans ses bras. Il est tombé. Aujourd’hui avec son maître, Ziad Khadash, il lit le poète Mahmoud Darwich dont il connaît parfaitement bien la vie. Dans son école où il n’y a que des  garçons, on apprend les mathématiques, l’arabe et tout le reste mais c’est à la lumière des bougies que les petits travaillent dès que la lumière tombe, emmitouflés dans leurs anoraks. Leur maître ne les lâche pas d’une semelle. « Qu’est-ce que la liberté ? » lance-t-il un matin en débat. Il s’enflamme : l’oiseau vole, il n’a ni carte d’identité ni frontière explique-t-il. Les enfants le suivent. Ils acceptent d’écrire une lettre à un juif Français de Paris puis une lettre à un juif de la colonie de Psagot. La première est très douce ; un enfant salue même la « tour de Pise » ; la seconde est d’une grande violence. Le mur est déjà dans les petites têtes : « Monsieur, hier les juifs sont venus et on leur a lancé des pierres. J’ai craché sur une juive ». Le maître corrige : il faut bien faire la différence entre une femme colon et une juive dit-il. La scène est alourdie de rires nerveux. Le film nous emporte dans les contrées-limites de la relation pédagogique. Le maître y forme des adultes et des résistants, lui qui a renoncé à voir changer les choses. Il faut alors apprendre aux enfants à garder espoir en prison par exemple, quand ils ne pourront plus parler (d'où le scotch posé sur la bouche des enfants ) mais qu’ils devront feindre l’indifférence et garder l’espoir.



De l’espoir il y en a peu chez les enfants de l’école du camp de réfugiés palestiniens auxquels Noor Jaber enseigne. On la voit pourtant faire lire la déclaration des droits de l’homme et des droits de l’enfant aux enfants. Mais, pour faire leurs dessins, tous sauf un choisiront la couleur noire. Ces enfants sont tristes, enfermés, « en prison » dit l’un, ils rêvent de retour, de retrouver leur pays.


A Haïfa, dans l’école publique israélienne, les illusions semblent terminées. Les lycéens aussi n’ont connu que la guerre. La peur est constante. Une scène de discussion collective respire l’impuissance. Les adolescents laissent planer leurs regards dans le vide. Ils finissent par se taire. C’est le premier lourd silence du film. 

Dans l’école publique religieuse de la colonie d’Itamar, la rupture est aussi sans appel : 



« On est entourés d’Arabes. Ils nous veulent du mal car ils veulent le pays »

« Que peut-on faire pour que ça cesse ? demande Tamara 
- les chasser 
- Comment ? 
- Le gouvernement, l'armée" répond l'enfant. 

Et, parce qu’ils restent des enfants, on scrute tout de même la bouille bonhomme de ce tout jeune garçon qui raconte, goguenard comment ils sont allés avec ses copains piquer les olives des Arabes. La scène n’a pourtant rien à voir avec un remake de La guerre des boutons. « Ils pensent que les olives sont à eux » dit l’enfant. 



Un autre jour, lors d’une fête d’école, l’un des enfants s’est déguisé en arabe, keffieh sur la tête, et menace – pour de faux comme on dit – son enseignant : « Je suis venu te tuer », provoquant l’hilarité de tous. 







Le film montre aussi comment les cours plus spécifiques d’histoire sont prétextes à parler du présent et à quel point tout cela s’avère excessivement difficile et tendu pour toutes et tous. Manuels scolaires sous contrôle gouvernemental, censure, poids du passé historique et religieux, tout concourt à alourdir le métier. Johnny Mansour, enseignant palestinien mais de nationalité israélienne, est l’auteur d’un manuel d’histoire censuré par le ministère car il exigeait de parler de « Palestine » et non d’Eretz Israel » (Terre d’Israël). Il souligne l’omniprésence de la thématique guerrière dans les livres d’histoire. Nurit Peled Elhanan, chercheuse en histoire de l’éducation explique le double prisme de la présence arabe dans les manuels d’histoire israélien : soit l’absence par invisibilisation, soit la lecture raciste. 




Poids du passé surtout avec la mémoire de la Shoah. Selon la chercheuse, l’école israélienne reproduit chaque année le traumatisme quand il s’agirait de travailler au contraire non à la dépasser mais à en tirer enseignement pour la construction politique de l’avenir. Il n’y a dit- elle aucun espace disponible pour la réflexion critique. 




Avec leur enseignant, un groupe de lycéens part visiter le camp de concentration de Belzec. Ils en sortiront bouleversés. Eux sont grands, ils veulent débattre et discuter. Certains critiquent même Israël assez franchement. Sous pression, l’enseignant laisse la parole se libérer mais ne tranche pas. Il rappelle l’importance de poser de bonnes questions. 




Le sujet, on le comprend, est encore brûlant. L’une des plus belles scènes du film se déroule dans l’école mixte non gouvernementale de Neve Shalom/Whahat al Salam où enseigne Raida Aiashe, une femme palestinienne, bouleversante. Un homme dont nous ignorons l'identité et la fonction, l'assiste pour le cours sur la Shoah le « jour du souvenir de la Shoah et de l’héroïsme ». 




Le moment est très tendu. Raïda tousse souvent, elle s’agite, se frotte le visage, intervient, interrompt. Tout se brouille, les mots comme le tableau qui devient illisible. La morale et l’histoire s’entremêlent : de Balfour à aujourd’hui, parce que c’est « si loin » (lui) ; « pas tant que ça » (elle), « à mon avis si » (lui)… Parce que « c’est compliqué » (lui), que « c’est trop pour eux » (lui), « je sais » (elle) 


Mais Raida veut poursuivre 
« Pour sauver les juifs de l’agression nazie il a été nécessaire de leur donner un terre, celle… au détriment ... hésitations » (elle) "Au détriment ?" (lui) "De mon grand-père" (elle) 

En face, comme nous, les élèves palpent l’émotion et le malaise qu’ils désamorcent par un retour à ce qu’ils sont finalement : des enfants. 



« Nous les enfants on ne sait rien, vous les adultes vous savez. Les enfants aussi peuvent changer les choses » (un enfant) 




« J’espère que tu réussiras là où nous avons échoué » répond Raïda. 




Il faut voir « This is My Land » dont le titre est tiré d’un petit film d’animation montrant les guerres successives et quasi ininterrompues pour la maîtrise des territoires. Il faut le voir parce qu’il rend compte sans concession du sabotage tragique des enfances aujourd’hui en cours en Israël et Palestine, et parce qu’il témoigne en même temps de l’humanité de ces enseignant.e.s résignés à ne jamais connaître la paix, mais décidés à en maintenir l’espérance dans le cœur des enfants. 




 Sortie officielle en salle : le 20 avril 2016





 Dates des projections à venir

jeudi 18 février 2016

Les vidéos du CVUH : Suzanne Citron et Marianne Debouzy, deux itinéraires d'historiennes (2)

Suzanne Citron

Marianne Debouzy


Dans cette nouvelle vidéo, le CVUH vous propose de poursuivre l'exploration des trajectoires des deux historiennes et notamment de découvrir en quoi la guerre d'indépendance algérienne joua un rôle dans leur engagement.





mercredi 3 février 2016

Billet d'humeur : Des usages personnels de l'histoire et de la pratique des préfaces

Je voudrais parler ici non pas des usages de l’histoire, mais de l’utilisation de l’histoire et de son appropriation à des fins personnelles - qu’il s’agisse de visées carriéristes ou narcissiques, ou peut-être simplement lucratives.
Il existe des sujets d’histoire devenus de véritables chasses gardées. Sur certains terrains au périmètre d’ailleurs extensif, aucun ouvrage ne peut plus paraître sans la préface du gardien/de la gardienne du champ. Il ne s’agit pas ici de préfaces justifiées, lesquelles existent, mais des préfaces expédiées en un recto-verso bricolé sur un coin de table, et qui sont fortement recommandées par la maison d’édition de peur que l’auteur(e) ne fasse les frais de ce que nos collègues américains appellent « character assassination ». On retrouve ces mêmes gardien(e)s du champ dans les colloques qu’ils/elles président et où ils sont invité(e)s pour, comme on dit en voix off, les « neutraliser ». On voit des commissaires d’exposition historique tétanisés à l’idée de heurter le grand prêtre ou la grande prêtresse, des documentaristes obligés de recourir à la parole dite d’autorité.
Nous connaissons tous ces abus de pouvoir caractérisés, mais nous les considérons avec fatalisme et nous nous taisons. Nous nous taisons de peur d’être accusés d’attaques ad hominem par ces gens qui ne font pas, parce que cela les arrange, la différence entre critiquer leurs pratiques professionnelles et les attaques ad personam. Les mêmes n’hésitent pas en revanche à citer plus puissants qu’eux et à se congratuler mutuellement de la façon parfois la plus indécente à tel point que nous sommes gênés pour eux lorsque nous assistons à leurs ébats publics.
Ces gardien(ne)s du champ ne sont généralement pas membres du CVUH. Il serait bon cependant que le CVUH, attaché au pluralisme, rappelle quelques principes éthiques dont le principal : l’histoire n’appartient à aucun(e) historien(ne), mais à tous ceux qui ont ambition de l’écrire en observant les règles méthodologiques de la discipline et en toute indépendance. 

Sonia Combe