Affichage des articles dont le libellé est tribune. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est tribune. Afficher tous les articles

vendredi 19 juin 2020

L'étrange défaite des historien·ne·s

Le CVUH relaie la tribune du collectif des jeunes chercheur·se·s privé·e·s d'archives, publiée le 16 juin 2020 sur médiapart.

Selon M. Macron, « la guerre d’Algérie reste un impensé », et il y a « tout un travail à faire avec les historiens, mais cela prend du temps »... Une histoire que les historien·ne·s travaillent à écrire depuis des décennies. Mais depuis janvier 2020, les archives ouvertes dans les années 1990 ont été brutalement rendues inaccessibles, rendant ce travail impossible. Avec la LPPR en préparation, notre génération d'historien·ne·s est doublement sacrifiée.  

Monsieur le Président de la République, 
Vous réclamant des liens qui vous unissaient à Paul Ricœur, vous n’avez cessé durant la campagne présidentielle de 2017 de manifester l’importance que vous attachiez alors à l’histoire et à la mémoire. En septembre 2018, au nom de la République française, vous reconnaissiez enfin le rôle de la France dans l’assassinat de Maurice Audin et la pratique de la torture durant la guerre d’Algérie. Depuis, nous ne pouvons que constater une incohérence manifeste entre vos discours réguliers sur l’histoire de France et l’action de votre gouvernement concernant les archives de l'État.
Vos propos rapportés dans Le Monde du 10 juin 2020 nous poussent à réagir. Selon vous, « la guerre d’Algérie reste un impensé ». Abondant dans ce sens, vos collaborateurs soulignent qu’il y a « tout un travail à faire avec les historiens, mais cela prend du temps ». Quel étonnement mais surtout quel mépris ! Depuis des décennies, les historiennes et les historiens n'ont eu de cesse de travailler sans relâche à l'écriture de cette histoire, mettant à profit l'ouverture des archives depuis les années 1990. Or, depuis janvier 2020, ces mêmes archives nous sont de nouveau inaccessibles, par l'application brutale et sans préavis d'une instruction générale interministérielle de 2011, restée jusque-là lettre morte.
Quand la main gauche de l'Etat invite à travailler sur l'histoire pour apaiser les mémoires, sa main droite prive brutalement historiennes et historiens du matériau nécessaire à cette entreprise. En avril 2020, vous ouvriez à grands renforts de déclarations médiatiques, l'accès à quelques dizaines de dossiers portant sur les disparus de la guerre d'Algérie. Pourtant, dans le même temps, votre gouvernement avalisait la fermeture de milliers de cartons d'archives conservés au Service Historique de La Défense et aux Archives Nationales, empêchant une grande partie du travail historique sur la période contemporaine. Jusqu'à l'an dernier, nous, jeunes historiennes et historiens qui avons l'habitude de travailler en France comme à l'étranger, nous réjouissions encore des facilités d'accès aux archives françaises. Régies par le code du Patrimoine, elles relevaient alors du fonctionnement normal d'un régime démocratique. Aujourd'hui, force est de constater que ce n'est plus du tout le cas.
Votre gouvernement impose désormais de faire déclassifier avant communication, par le service versant, tout papier ayant un jour été tamponné « Secret Défense », soit une immense partie des archives policières, militaires et diplomatiques depuis le 1er août 1954. Et ce, quand bien même ils étaient auparavant librement communicables, en vertu de la loi sur les archives du 15 juillet 2008. Le nombre de documents concernés dépassant très largement les capacités de travail des services et les administrations pouvant librement refuser la déclassification, vous laissez organiser de facto l'inaccessibilité de pans entiers des archives contemporaines françaises. Triste « nouveau monde » où une opacité d'un autre temps vient de balayer les aspirations à la transparence et au débat démocratique. Pourquoi vouloir à ce point empêcher l'écriture rigoureuse de l'histoire de la République française dans la seconde moitié du XXe siècle? 
Jeunes historiennes et historiens, nous n'avons que trop peu de temps pour mener à bien nos recherches, qu'elles soient de master, doctorales ou post doctorales. Cette décision politique subite et incompréhensible de fermeture des archives met en péril nos travaux. À cela s'ajoute la LPPR en préparation, qui fait peser une lourde hypothèque sur notre avenir professionnel, rendant encore plus précaire et plus difficile notre insertion dans le monde de la recherche. Notre génération d'historien·ne·s est donc doublement sacrifiée. 
Dans ces conditions, nous vous le demandons Monsieur le Président, comment pensez-vous que nous puissions continuer à effectuer « ce travail » que vos collaborateurs appellent de leurs vœux ? Ces règles absurdes imposées sous votre présidence aboutissent à priver les citoyen·ne·s des archives nécessaires à la construction de leur histoire. Tant qu'elles subsisteront, regretter le manque d'interlocuteurs historiens constituera une marque de cynisme qui n'a pas sa place dans une démocratie du XXIe siècle.

Collectif des jeunes chercheur·se·s privé·e·s d'archives

samedi 21 mars 2020

Le monde d’après demain


Plus que jamais il est aujourd’hui nécessaire de raviver les espoirs d’hier. Rappelons que l’idée d’émancipation « du peuple et des femmes » dans les années 1830 était un mot d’ordre d’actualité que reprenaient les journaux de l’époque. La liberté pouvait alors guider le peuple. En ces temps de confinement, l’auto-organisation, l’entraide, la réflexion collective pourraient redonner sens à la démocratie vraie que revendiquaient les quarante-huitards comme les communards. Redonnons-vie à la fraternité qui fut un temps synonyme de communisme.


La tribune ci-dessous, de Michèle Riot-Sarcey et Jean-Louis Laville, a été publiée dans Libération le 17 mars 2020.
 

Symptôme des dysfonctionnements de tous ordres, dus à l’exploitation excessive de la nature et des hommes, la pandémie actuelle est suffisamment grave pour nous inciter à réfléchir collectivement sur le devenir des sociétés. Partout dans le monde, de récentes insurrections ont traduit l’exaspération montante tandis que les alertes des scientifiques par leurs appels à la désobéissance civile montraient l’urgence d’un changement planétaire.

En Europe malgré les dénonciations des salarié.es, les grèves longues, à répétition, malgré les contre-propositions des organisations syndicales, des médecins, des infirmier-ères, malgré les menaces de démissions des différents responsables, la lutte contre les politiques de démantèlement des services public, a été perdue. Toutes ces demandes pourtant réalistes se sont heurtées à une fin de non-recevoir de la part des pouvoirs, au nom de la compétition internationale. Et plutôt que le débat public, les gouvernements de la plupart des pays ont choisi de réprimer des mouvements de protestations.

Depuis des années, les États occidentaux ont choisi de mettre en œuvre les directives néolibérales en généralisant la privatisation, et la précarisation des emplois, n’épargnant aucun secteur, des hôpitaux à l’éducation. En poursuivant, les politiques de consommation à outrance, y compris énergétiques, tous ont contribué à détériorer durablement la Terre et à mettre en péril la vie des très nombreuses espèces. En France, dans ses dernières interventions le président de la République redécouvre, après l’avoir défait, le bien-fondé de l’Etat providence, c’est dire le désarroi actuel des hommes qui nous gouvernent.

Assez de mensonges, assez de discours trompeurs laissant croire qu’il n’y avait pas d’alternative possible et que nous étions condamnés à vivre dans un monde tel qu’il est. Nous ne pouvons rester prisonniers des promesses régulièrement renouvelées et jamais réalisées d’un système dont la logique empêche la prise en compte des exigences d’une transition digne de ce nom. Si celle-ci est sans cesse renvoyée à plus tard c’est que les lobbies exercent une influence continue auprès des responsables politiques sous prétexte d’une soi-disant nécessité économique, voire de chantage à l’emploi.

Or, cette financiarisation et cette mondialisation se voyant inexorables et toutes puissantes révèlent aujourd’hui leur fragilité autant que leurs méfaits. Il n’est pas concevable de rester tétanisés par l’effondrement et d’écouter dans la peur les nouvelles du désastre. Il serait possible de rassembler les forces critiques qui s’opposent aux courants dominants pour réaffirmer le refus de cet ordre du monde qui nous amène tout droit à la catastrophe.

Il est temps d’agir et de réfléchir ensemble, en associant tous les projets et contre-propositions qui ont été faites par les professionnels de santé, les climatologues, et bien d’autres acteurs qui depuis des mois informent sur les risques encourus liés aux orientations irresponsables que suivent les gouvernements en matière de climat et de santé. Il est temps d’agir et de réfléchir ensemble à un autre monde possible, de se concerter en construisant une véritable alternative, à l’échelle locale en particulier, à la manière des gilets jaunes afin de reconsidérer entièrement nos pratiques et de réinterroger nos références traditionnelles. Il est temps de lire les nombreux ouvrages qui depuis des lustres nous éclairent sur tout ce qui menace la planète  et de reprendre les contre-projets de réformes dans l’éducation nationale, les hôpitaux, d’imaginer d’autres formes de production de repenser entièrement la subsistance et le bien vivre de chacune et de tous au quotidien…

Il est temps enfin d’écouter tous ceux et celles qui depuis des années montrent l’exemple, d’une vie différente, d’une société sans domination. Des initiatives collectives existent de par le monde, « petites » inventions méprisées jusqu’ici par les « grands » décideurs. Dans tous les continents des associations sont en plein essor, les voies d’une autre forme d’économie coopératives sont explorées ; l’heure est à l’essor de ces expériences. Contre les positions de surplomb, il importe de rassembler, de discuter, de synthétiser tous ses efforts qui contribuent à construire le monde d’après demain et à ne pas se morfondre dans la contemplation du naufrage de celui d’hier. La croyance en une technologie mythifiée a conduit à l’homme falsifié.

Le retour d’une vie réellement humaine est possible à condition de rompre avec l’individualisme en réhabilitant la solidarité comme la fraternité. Résistons non pas individuellement mais collectivement par l’entraide et la réflexion à plusieurs, en particulier dans cette période de confinement.

Michèle Riot-Sarcey, Jean-Louis Laville,
Auteur.es du Réveil de l’utopie, éditions de l’Atelier, 2020