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vendredi 27 janvier 2017

Droit de réponse à Sonia Combe

Rédacteur  : Bruno Galland, conservateur général du patrimoine, directeur d'archives départementales. 

Il y a vingt-deux ans, en publiant Archives interdites, Sonia Combe jetait un pavé dans la mare. En faisant porter aux archivistes la responsabilité des difficultés d’accès à certains fonds de la Seconde guerre mondiale, elle commettait une profonde injustice, mais au moins contribuait-elle à mieux faire connaître les difficultés que subissaient alors les Archives de France et, singulièrement, les Archives nationales. A ce pamphlet ont heureusement succédé des initiatives concrètes – auxquelles Sonia Combe s’est bien gardé de participer - qui ont permis, en particulier, l’ouverture du nouveau site des Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, la mise en place d’un système d’information performant et une revalorisation des archives contemporaines, parallèlement à une réécriture de la loi et à une série de textes en faveur de l’ouverture (le dernier en date étant le décret de 2015 ouvrant au public les fonds des juridictions de l’Occupation et de la Libération).

Or, voici que le billet posté par Sonia Combe dénonce de nouveau le comportement des archivistes, accusés cette fois-ci de se prêter avec complaisance à l’écriture d’un « roman national » qui occulterait des pan entiers de la mémoire, faute de connaître suffisamment les enjeux de l’histoire contemporaine – et, plus fondamentalement, parce qu’ils appartiendraient à un milieu socio-culturel qui privilégie « Dieu, le roi, la France »...

Ainsi Sonia Combe concentre-t-elle ses attaques sur la « grande collecte » de documents relatifs aux relations entre l’Afrique et la France, une initiative de novembre 2016 qu’elle attribue aux Archives nationales (il n’en est rien) et qui serait, au fond, la preuve d’un colonialisme latent du milieu réactionnaire des archivistes. Plutôt que de répondre sur un si mauvais procès, faut-il lui rappeler qu’il y a quelques années les équipes scientifiques des Archives nationales se sont largement engagées contre le projet de « Maison de l’histoire de France » précisément parce qu’elles étaient très attentive à toute instrumentalisation de l’écriture de l’histoire ? une position qui a coûté son poste à la directrice des Archives nationales alors en fonction, Isabelle Neuschwander, mais qui a finalement conduit à ce qu’Aurélie Filipetti, à son arrivée rue de Valois, annule le projet. Mais, à ce moment-là, on n’a guère entendu Sonia Combe…

Sur le même plan, Sonia Combe prend prétexte des expositions récentes des Archives nationales consacrées au fichage policier et aux services secrets pour démontrer qu’elles participent de « l’occultation d’épisodes peu glorieux du passé national ». On suppose que c’est aussi le cas de l’exposition actuelle sur les procès des femmes – si tant est que Sonia Combe sache qu’elle a lieu. On croit rêver ! Comment peut-on citer de tels exemples pour reprocher aux archivistes de se désintéresser de l’histoire contemporaine et des nouveaux enjeux de la mémoire – sinon par une sorte d’obsession ?

Sur un plan plus anecdotique, en dénonçant le poids excessif du latin au concours d’entrée de l’école des chartes, Sonia Combe semble ignorer qu’il existe depuis près de quinze ans un concours de recrutement sans version latine qui représente une large partie des postes. De même, en déplorant la présence monopolistique des chartistes dans les services d’archives, au détriment des étudiants formés en master d’archivistique à l’université, elle semble ignorer que la plupart des effectifs des archives départementales et une large partie de ceux des Archives nationales sont précisément constitués par ces archivistes issus de l’Université.

Plus fondamentalement, comment ne pas s’étonner de cette assimilation grossière entre médiévistes et passéistes, latinistes et colonialistes… L’historiographie médiévale compte de nombreux esprits de toute orientation qui témoigne combien de tels schémas sont réducteurs.

Toutes ces erreurs, confusions et omissions ramènent l’article de Sonia Combe à ce qu’il est : une caricature grossière qui témoigne, de la part de son auteur, d’une incapacité à remettre en cause ses propres questionnements. Puis-je suggérer à Sonia Combe d’abandonner ses vieux dossiers et de renouveler sa dialectique ? Ça tombe bien, la prochaine grande collecte promue par le ministère de la Culture sera consacrée au rôle des femmes dans la société. Sonia Combe pourra en profiter pour confier ses archives aux Archives nationales…

Bruno GALLAND



Le texte de l'appel de la Grande collecte sur l'Afrique et la France au 19e et 20e" siècles sans référence au passé colonial avait surpris plusieurs membres du CVUH.  Rappelons que la plupart des membres du CVUH (dont Sonia Combe), ont été largement mobilisés contre la Maison de l'histoire de France. Cependant la question n'est pas celle de nos états de service respectifs, mais de la nécessité d'une réflexion plus générale sur la façon dont l'institution des AN peut contribuer  à masquer en partie le passé ou tout simplement sélectionner ce qui doit être dit ou vu.



Sonia Combe

lundi 11 août 2014

70ème anniversaire du massacre de Thiaroye : Réponse d'Armelle Mabon.

Le massacre de Thiaroye est un drame militaire et colonial de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s'est passé à Dakar (Sénégal), en décembre 1944. Il fut oublié, il est désormais fort bien connu après avoir été pendant longtemps relégué aux oubliettes comme un événement peu glorieux pour l'armée française coloniale. 

Il s'agissait d'un groupe de tirailleurs dits "sénégalais", c'est à dire originaires de l'ensemble de l'ex-AOF, rapatriés rapidement de France où ils avaient été emprisonnés depuis la drôle de guerre (les Nazis refusant de compter des Noirs dans les camps d'Allemagne). Avec la promesse que leur solde leur serait payée à leur arrivée à Dakar, ils y furent parqués à nouveau dans un camp près du village de Thiaroye à quelques kilomètres de Dakar. Las d'attendre un paiement qui n'arrivait toujours pas et qui leur était maintenant promis seulement à leur retour au village, ils se rebellèrent. La riposte fut une fusillade brutale qui laissa une cinquantaine de morts (les estimations variant de 35 et 70 morts jusqu'à ce que Armelle Mabon s'empare de la question). 

On ne sait toujours pas où ils furent enterrés, sans doute dans une fosse commune non loin ou dans le petit cimetière militaire oublié de Thiaroye. Jean Suret-Canale fut l'un des tout premiers à évoquer cet épisode dans le tome II de son Histoire générale de l'Afrique occidentale (1963). J'en entendis pour ma part parler vers la fin des années 1970 par des amis sénégalais qui en avaient une vague notion. Je partis à la recherche du cimetière que je finis par retrouver avec une certaine difficulté car plus personne ne savait où il se trouvait, dissimulé derrière un petit mur pas très loin de la route partant vers la petite côte (il est aujourd'hui restauré et bien entretenu). 

Depuis lors, la question a été sérieusement étudiée. Le cinéaste sénégalais Sembene Ousmane en a fait un film plausible ; l'ex Président du Sénégal Abdoulaye Wade a remis à l'ordre du jour la question des "tirailleurs" revivifiée à l'occasion de la redécouverte tardive des très faibles pensions perçues par les anciens militaires d'origine coloniale, puisque le taux en avait été gelé depuis la date de l'indépendance. 
Est donc ressorti, sur la place de l'ancienne gare de Dakar, le monument aux morts de la Première Guerre mondiale dédié en 1923 à 'Demba et Dupont", le tirailleur et le poilu, le Sénégalais et le Français regardant fièrement dans la même direction, qui avait été mis au rancart au moment de l'indépendance. "Dupont et Demba", monument aux morts de la Grande Guerre.  

Depuis, la grande spécialiste de l'affaire de Thiaroye est l'historienne Armelle Mabon, Maîtresse de conférences à l'université de Lorient, et l'on attend également la thèse prochainement soutenue d'un doctorant, Martin Mourre, qui a manié à son tour une quantité massive d'archives inédites sur la questions dans de nombreux fonds disséminés en de multiples endroits (précisés ci-dessous par Armelle Mabon) dont la liste est donc désormis parfaitement inventoriée. 
Bien que certains éléments de cette évidente "bavure" en demeurent énigmatiques du fait de la disparition non résolue de quelques pièces du dossier, ces recherches extrêmement approfondies de sources très soigneusement recoupées et référencées ne laissent aucun doute sur les péripéties de l'épisode, qui n'a donc plus besoin d'être "étudié" … par une troisième thèse redondante, sinon pour peaufiner éventuellement quelques détails. 

C. Coquery-Vidrovitch 
Fresque murale à Dakar évoquant
 Thiaroye (source@wikipedia) 


Le 4 juillet 2014 était mise en ligne sur le site "Etudes coloniales" une lettre ouverte signée de J. Fargettas au Président de la République l'invitant à mobiliser conjointement historiens africains et français pour faire toute la lumière sur un évènement dont l'histoire scientifique peine à s'emparer, sujet à "polémiques et discussions". 

Cet évènement est le massacre de Thiaroye dont l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch a retracé l'histoire aujourd'hui clairement documentée en introduction de ce billet. 

 Le CVUH offre à la spécialiste de la question Armelle Mabon, MCF à l'université de Lorient, la possibilité de répondre à la lettre ouverte de J. Fargettas.

A lire ci-dessous : 

Commentaires sur la lettre ouverte de Julien Fargettas au président de la République du 4 juillet 2014 ayant pour objet le 70ème anniversaire de la tragédie de Thiaroye (Sénégal, 1er décembre 1944).     

Le 28 juillet 2014.

     Le 6 juillet 2014, Julien Fargettas, chercheur associé à l'unité de recherche « Croyance, Histoire, Espace, Régulation politique et administrative » (CHERPA) de l'Institut d’études politiques d'Aix-en-Provence, m'a transmis un retour sur « la synthèse sur le massacre de Thiaroye» du 27 mai 2014. Il m’a prévenue qu'il avait également écrit au président de la République, sans me transmettre toutefois une copie de ce courrier. C'est par hasard que je l'ai découvert ce jour sur le site internet « Études coloniales ». 

 Dans ma synthèse, j'ai fait état de mes travaux sans attaquer quiconque. Julien Fargettas, dans sa lettre publique, s'autorise à violemment dénigrer mon travail d'historienne. Je souhaite, par la présente, apporter quelques commentaires pour défendre tout à la fois mon travail et mon métier. 

 Julien Fargettas fait-il allusion à ses propres travaux quand il affirme que « L'Histoire scientifique n'a pu que très sommairement s'emparer du sujet » (sic) ? Pour ma part, j'ai bénéficié d'un congé pour recherche de six mois, consacré presque exclusivement à des investigations sur Thiaroye. J'avais déjà mené des recherches préalables, reprises par mes soins après la publication de mon livre Les prisonniers de guerre "indigènes" : visages oubliés de la France occupée (Paris, La Découverte, 2010). J'ai, ensuite, publié un article sur Thiaroye, « Le massacre des ex-prisonniers de guerre coloniaux le 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal) », dans l’ouvrage collectif Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles) : sociétés, cultures, politiques, dirigé par Amaury Lorin et Christelle Taraud (Paris, presses universitaires de France, 2013). J'ai, depuis, inlassablement poursuivi les fouilles d’archives, collecté et recoupé le plus d'informations possibles dans des divers fonds, en France et à l’étranger. 

Je considère, dans ces conditions, que je ne me suis pas emparée de ce sujet « sommairement » (sic). C'est la raison pour laquelle je me suis sentie autorisée à alerter le président de la République et les ministres concernés sur les nombreuses et fâcheuses erreurs entourant Thiaroye. Il est faux de déclarer que j'ai saisi le président de la République en octobre 2012 : je l'ai fait en mai 2014 après un patient travail de longue haleine. Mise à part une circulaire retrouvée par les archivistes du Service historique de la Défense (SHD), aucune pièce n'a été mise à ma disposition. J'ai dû demander au bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC) les dossiers individuels qui m'avaient été signalés par le ministre de la Défense lui-même. 

Julien Fargettas mentionne l'omission d'autres archives, sans préciser lesquelles. Outre les archives du SHD, j'ai consulté, en France, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ; le dépôt central des archives de la Justice militaire (DCAJ) ; les archives de l'Assemblée nationale ; les Archives nationales ; plusieurs fonds d'archives départementales ; et les archives de l'Académie des sciences d'outre-mer. J'ai également interrogé le Centre d’histoire et d’étude des troupes d’outre-mer (CHETOM). Ces recherches archivistiques en France ont été complétées, à l’étranger, par des recherches auprès des Archives nationales sénégalaises et des Archives nationales britanniques. J'ai, en outre, consulté de très nombreuses archives privées. Je poursuis actuellement les investigations auprès des Archives nationales américaines et du Centre des archives économiques et financières (CAEF). 
En revanche, si je me réfère aux notes du chapitre consacré à Thiaroye dans l'ouvrage Les tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités (1939-1945) de Julien Fargettas (Paris, Tallandier, 2012), seules les archives du SHD et des ANOM sont référencées à partir de la note 104, avec un doute sur la côte 5D302 et les « Ibid. » qui suivent. Il est particulièrement étonnant de constater qu'un historien prétendant travailler sur Thiaroye n’ait pas consulté par exemple le carton DAM 3 aux ANOM, contenant la cruciale enquête Mérat et d'autres informations indispensables pour comprendre Thiaroye. Il existe également des données importantes dans les centaines de télégrammes échangés, dès lors que l’on veut bien prendre le temps de les dépouiller. 

Quant à mes prétendus « conclusions hâtives » (sic) et autres « raccourcis incohérents » (sic), ainsi que ma supposée « partialité » (sic), il conviendrait, avant de se permettre de formuler des jugements aussi graves, de prouver que je n'ai pas confronté les sources, base méthodologique du métier d’historien. J'ai mené ce travail minutieusement, en sollicitant des personnes ressources si nécessaire, qui peuvent d’ailleurs en témoigner le cas échéant.

En octobre-novembre 2006, dans un article publié dans la revue Vingtième siècle, revue d'Histoire, Julien Fargettas jugeait : « Le travail d'Armelle Mabon semble aujourd'hui le plus complet. [...] Certaines interrogations s'apparentent toutefois à des prises de position et contribuent à nuire à l'indéniable qualité de ce travail ». En effet, je m'interrogeais alors déjà sur l'absence, dans les archives, d'un télégramme du 18 novembre 1944 sur les soldes de captivité. Avec la découverte de la circulaire du 4 décembre 1944, faisant croire a posteriori que les rapatriés avaient perçu avant l'embarquement l'intégralité de leurs soldes, on comprend mieux, dès lors, pourquoi ces documents officiels ont disparu des cartons d'archives dédiés à Thiaroye au SHD, la spoliation des rappels de solde pouvant apporter une explication au massacre. 

À aucun moment, dans ses travaux publiés sur Thiaroye, Julien Fargettas n'a émis le moindre doute sur la véracité des informations contenues dans les rapports, courriers et télégrammes déposés aux archives. Être historien, c'est pourtant questionner la source et son statut, ainsi que les circonstances et les conditions de sa production. 

Quant à la demande opportuniste de créer un comité pour « faire le point sur les sources, les traiter, les analyser » (sic), je regrette de signaler qu'une grande partie de ce travail a déjà été accompli par plusieurs historiens. Que faut-il comprendre, enfin, par « la volonté de s'affranchir des controverses qui, jusque-là, n'ont pas permis à la connaissance de l'événement de s'établir » (sic), si ce n'est, précisément, le refus de Julien Fargettas de voir la réalité de la spoliation, des falsifications, des mensonges, du massacre et du procès mené à charge ?

Arrivée au terme de cette longue recherche et après avoir étudié en détail l'instruction du procès, ce que n'a pas fait Julien Fargettas alors que ces archives sont accessibles, j'ai pu clairement établir le doute sur la culpabilité des condamnés. C'est pourquoi il me paraît judicieux que la commission de révision de la cour de Cassation soit saisie à l’occasion du 70ème anniversaire du massacre de Thiaroye en décembre prochain. C'est par ce chemin honorable que la France parviendra à faire œuvre de justice pour ces ex-prisonniers de guerre venus d’Afrique défendre la France.


mercredi 21 avril 2010

Droit de réponse Les limites du soupçon. A propos du compte-rendu de N. Offenstadt de Gouverner les mémoires par Johann Michel


Historien (1) engagé dans les enjeux mémoriels contemporains, Nicolas Offenstadt propose une lecture partielle et contestable de mon dernier ouvrage (Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, Paris, PUF, 2010), recension parue le 14 avril 2010 sur le site internet du CVUH (2).
Je prends bonne note des lacunes bibliographiques et des imprécisions historiques que N. Offenstadt n’a pas manqué de relever dans mon texte. Mais je regrette que son compte-rendu soit passé à côté du projet même de l’ouvrage. Lequel se présente au premier abord comme un livre de synthèse traitant des politiques de la mémoire dans la France contemporaine. Les quelques pages sur la période du Moyen-Age, au début du livre, ne sont qu’une mise en exergue qui sert à introduire mon propos sur la période moderne et surtout la période plus contemporaine, les années 1970-2000. En ce sens, je ne comprends bien la leçon du médiéviste, alors que cette période occupe une place marginale dans le livre. Étant donné la littérature prolifique qui se dégage des champs de spécialisation sur l’histoire de la mémoire (mémoire de la Grande Guerre, de la Seconde guerre mondiale, de la Shoah...), il est aisé de vouloir « coller » le politiste sur un événement ou un personnage historique alors que l’auteur en question s’attèle à la tâche de réaliser précisément une « synthèse ». Or, qui dit « synthèse », dit nécessairement réduction, et malheureusement, je le regrette, imprécisions dans certains cas. La critique qui consiste en revanche à dire que mon ouvrage n’apporte rien de nouveau et d’original à l’historiographie des enjeux mémoriels me paraît infondée et profondément injuste. Je n’ai jamais prétendu faire œuvre d’historien, même si je ne cesse de croiser les recherches historiques qui constituent la matière première de l’ouvrage. Comment reprocher par ailleurs à un livre qui se présente comme une « synthèse » de citer abondamment les travaux spécialisés sur les questions mémorielles ? A cela, il ajouter que je ne me contente pas de citer mes sources mais que je ne cesse de discuter et de confronter des thèses de spécialistes (J-M Chaumont, Marie-Claire Lavabre, Sarah Gensburger, Romain Bertrand, P. Nora...) sur sur ces questions.
Mais le livre en question ne se présente pas seulement comme une « synthèse », au sens d’un assemblage ordonné et problématisé d’une littérature existante sur le sujet. D’une part, N. Offenstadt passe complètement sous silence les nombreuses analyses, « originales », qui constituent l’ossature des trois derniers chapitres, notamment les analyses détaillées de décrets, de lois, de débats parlementaires, d’allocutions présidentielles (en travaillant ici sur des sources primaires). Il les passe d’autant plus volontiers sous silence qu’elles contredisent (en partie seulement) certaines thèses qu’il développe lui-même dans son dernier livre (comme je l’ai montré dans ma recension de son ouvrage L’histoire Bling Bling. Le retour du roman national, Paris, Stock, 2009, recension parue le 14/10/2009 sur le site de laVie-des-idées : http://www.laviedesidees.fr/Un-Lavi...).
D’autre part, N. Offenstadt occulte l’apport de modèles d’analyse venus notamment de la science politique (l’influence ici de l’approche dite cognitive) et de la sociologie (l’influence ici de la sociologie pragmatique de l’école de Boltanski et Thévenot (3)) que je mobilise à l’arrière-plan de cet ouvrage pour analyser les politiques mémorielles. N. Offenstadt ne rend pas justice à la longue introduction qui entend clarifier et désintriquer des concepts (mémoire collective, mémoire historique, cadres sociaux de la mémoire, mémoire officielle, politiques du passé...) souvent utilisés, rarement explicités comme tels. L’un des objectifs cardinaux de l’ouvrage consiste à distinguer des « grammaires » prédominantes de la mémoire officielle (les « régimes mémoriels »), les conditions historiques d’imposition de ces grammaires, les agents de transformation de ces grammaires qui sont toujours portés par des acteurs (4). Ces « grammaires » structurent à une époque donnée le champ de l’action publique mémorielle. Je distingue précisément deux grandes catégories de régimes mémoriels. Le régime mémoriel d’unité nationale se dit dans la « grammaire » d’une conception unitaire de la nation, d’une version magnifiée et idéalisée de l’histoire nationale (« le roman national »), d’une commémoration des héros morts pour la patrie. A l’opposé, le régime victimo-mémoriel se dit dans la grammaire d’une conception plurielle ou fragmentée de la nation, d’une désoccultation des mémoires blessées, d’une reconnaissance des morts ou des victimes à cause de la France ou de la patrie. J’essaie donc de rapporter telle politique mémorielle à ces « grammaires prédominantes », de distinguer des sous-grammaires (régime mémoriel républicain, patrimonial, de l’esclavage...) qui renvoient à ces grammaires prédominantes, d’analyser comment des entrepreneurs de mémoire vont chercher à conserver un régime mémoriel, comment d’autres entrepreneurs tentent au contraire de le subvertir en cherchant à imposer un nouveau régime mémoriel. Jamais N. Offenstadt ne prend la peine en ce sens de discuter la thèse même de l’ouvrage qui cherche à montrer comment nous sommes passés d’un régime mémoriel dans lequel prédomine l’imaginaire de l’unité nationale à des régimes victimo-mémoriels, comment en même temps il peut y avoir coexistence au cours d’une même législature de régimes mémoriels antagonistes. Cette thèse s’oppose une nouvelle fois à celle défendue par N. Offenstadt, à savoir le retour unilatéral du roman national, notamment sous la présidence Sarkozy.
Enfin, N. Offenstadt ne rend pas justice à l’importance que j’accorde dans mon texte aux instruments d’action publique mémorielle (commémorations, allocutions, panthéonisations, lois...), à l’impact direct de ces instruments sur l’art de gouverner les mémoires (voir les travaux de P. Lascoumes et P. Le Galès, Gouverner par des instruments, Paris, Presses de sciences po, 2004). De là l’apport des analyses de politiques publiques qui travaillent notamment sur l’autonomisation des instruments d’action, sur le développement d’effets propres, inattendus dont peuvent se saisir les acteurs dans des conjonctures historiques particulières. Comment, par exemple, la loi du 26 décembre 1964 (qui déclare imprescriptibles les crimes contre l’humanité) initialement votée pour inculper des criminels nazis et protéger la mémoire de la résistance, a développé des « effets propres », a été instrumentée par des entrepreneurs de mémoire (notamment S. Klarsfeld et Joe Nordmann) pour faire sortir la mémoire de la Shoah de l’oubli officialisé, pour inculper des responsables français impliqués dans la déportation des Juifs de France (Touvier, Leguay, Papon).
Pour finir, N. Offenstadt me reproche de ne pas « objectiver » ma position (d’où je parle), de ne pas m’impliquer finalement dans les controverses qui opposent entrepreneurs de mémoire entre eux, et entrepreneurs d’histoire entre eux (notamment LPH et le CVUH). Reproche que m’a également déjà adressé François Dosse au cours du Lundi du Livre (Esprit/Fonds Ricoeur) du mois de mars consacré à la discussion de mon livre. Sans prétendre aucunement atteindre une quelconque « neutralité axiologique », ou renouer avec la position de l’epoche husserlienne, j’ai souhaité, il est vrai, analyser mon objet de la manière la plus distanciée possible, « refroidir » le registre passionnel des enjeux mémoriels. C’est alors que Nicolas Offenstadt tente de démasquer une position non-dite (mais laquelle ?) à partir d’indices épars qu’il interprète dans l’ouvrage (« avec qui sympathise Johann Michel ? », écrit-il, mais pourquoi faudrait-il sympathiser avec quelqu’un ou quelque chose pour analyser les politiques de la mémoire ?). Ainsi le recours aux notions de victimes, de régimes victimo-mémoriels, de victimité serait le signe d’une défiance, d’une dénonciation des actions menées par des entrepreneurs de mémoire, à l’heure de la concurrence des victimes. Or, dans l’ensemble de l’ouvrage, le terme de victime est neutralisé, objectivé. A aucun moment, je ne dénonce la concurrence victimaire : c’est un fait en revanche que la victime, comme l’ont montré parmi d’autres et dans des domaines très variés Didier Fassin, Olivier Wieviorka, Christophe Prochasson, Esther Benbassa, a acquis un statut inédit dans nos sociétés. Je ne suis pas en train de dénoncer ou d’encenser la société victimaire mais d’analyser comment ce nouveau statut a modifié le régime de la mémoire officielle en France. Je partage avec Sarah Gensburger l’idée de ne pas réduire les analyses de la mémoire à un « paradigme stratégique », a fortiori lorsque l’on travaille sur la « mémoire d’en bas », mais dès que l’on analyse la mémoire officielle, les processus de légitimation de l’autorité politique, les registres « méta-pragmatiques » de confirmation des institutions, on peut difficilement se passer d’un tel paradigme.

Le passage où je me dévoile, si l’on veut, est à la dernière page du livre. Mais pas du tout dans le sens où l’entend Nicolas Offenstadt. Sa stratégie de soupçon vire ici au contre-sens. Je parle précisément de « légitime déconstruction des mystifications du régime mémoriel d’unité nationale » (p. 196) entretenue par un « Etat savoir de lui-même », mystifications qui contribuent précisément à occulter les mémoires refoulées. Je n’ai donc jamais contesté la légitimité d’entrepreneurs à faire valoir auprès des pouvoirs publics leur cause mémorielle. En revanche, je précise que ces causes défendues « ne coïncident pas toujours avec les résultats de la recherche historique », et qu’elles peuvent en certaines occasions nuire à l’autonomie de la recherche historique et générer, comme l’a montré Ricoeur, d’autres formes d’oublis. On peut donc tout à la fois être attentif, comme je le suis, aux mémoires occultées par le régime mémoriel d’unité nationale et soucieux de l’autonomie de la recherche historique.


Johann Michel

Professeur de science politique à l’Université de Poitiers et à l’IEP de Paris
Chercheur rattaché à l’Institut Marcel Mauss (EHESS)
Membre du conseil scientifique du Fonds Ricoeur


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Notes :

(1) J’avais particulièrement apprécié son ouvrage, Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective, Paris, Odile Jacob, 2009.
(2) Je remercie le CVUH de la possibilité qui m’est offerte d’exercer mon “droit de réponse”.
(3) Pour reprendre le vocabulaire du dernier ouvrage de Luc Boltanski (De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, Collection NRF Essais, 2009), la construction d’une mémoire publique officielle relève « d’un registre méta-pragmatique de confirmation des institutions ».
(4) D’où le fait que je m’intéresse tout particulièrement « à la nouveauté des enjeux de mémoire », comme l’écrit N. Offenstadt. J’avais bien précisé dans mon introduction que je n’avais aucunement l’ambition de rendre compte de la totalité des politiques mémorielles.

mardi 24 juin 2008

Réaction de Thierry Camous à propos de l’article Choc des civilisations et manipulations historiques



Thierry Camous nous a adressé un mail de protestation après la publication de l’article de Blaise Dufal, Choc des civilisations et manipulations historiques. Troubles dans la médiévistique. Nous publions ici son message et la réponse de Blaise Dufal.


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Bonjour,
Chers membres du cvuh,
Je suis Thierry Camous, auteur aux PUF en 2007 du livre Orients-Occidents, 25 siècles de guerres.
Je suis SCANDALISE et OUTRE, par l’infamant "article" de M. Blaise Dufal du 28/5/2008, "choc des civilisations et manipulations historiques".
En effet, je me vois assimilé à un "manipulateur", associé à des néo-conservateurs (et notamment S. P. Huntington) et me retrouve en compagnie de M. Gouguenheim, excusez du peu !
Or, si M. Dufal avait lu mon livre il aurait constaté :
1- Je réprouve et démonte COMPLETEMENT la vision caricaturale et islamophobe de S. P. Huntington !!!!!
2- Je crois aux rapports d’altérité entre les civilisations comme moteur de la violence guerrière depuis 25 siècles, cela ne fait pas de moi un belliciste néo-conservateur ! Mon livre se veut un diagnostic pour aider à trouver des solutions culturelles et politiques aux conflits contemporains ! Ainsi que l’a bien compris le conseil de l’Europe qui a utilisé mes travaux pour la constitution d’un livre blanc pour le dialogue interculturel. (Ils ont dû le lire, eux !)
3- Ce monsieur m’accuse de schématisation par l’utilisation même du concept de civilisation... Sa "lecture" de mon ouvrage n’a peut-être même pas commencée par le titre où "Orients et Occidents" sont pluriels, ce que je démontre tout au long de mon ouvrage (et dans un article à paraître dans les dossiers de "Sciences Humaines" en septembre). C’est même pour moi l’occasion d’une charge virulente contre monsieur Huntington.
4- Claude Liauzu aurait critiqué ma démarche (puisqu’elle serait celle d’Huntington) dans un livre que, pourtant, j’utilise et référence abondamment dans Orients-Occidents, 25 siècles de guerres.
5- Enfin, M. Dufal fait sans doute partie des naïfs qui pensent qu’il suffit de ne pas aimer la guerre pour qu’elle n’existe pas. C’est son droit, mais en tant qu’historien, je revendique justement le droit à l’analyse et à penser qu’analyser les causes culturelles des guerres est aussi un moyen pour conjurer leur survenue.
6 Me voila associé à Gouguenheim, alors que je parle justement du rôle de l’Andalousie arabe dans la transmission de la philosophie grecque en Europe et de son rôle matriciel pour la culture universelle, utilisant pour cela les travaux d’Alain de Libera référencés en note dans mon livre.

Bref, je ne m’étends pas davantage sur cette tribune fourre-tout. Je réclame un droit de réponse sur votre site ou que la mention de mon nom soit supprimée de cet article qui, point par point, transforme toutes mes positions.
La moindre des chose serait de lire les travaux d’un auteur avant de les massacrer et, surtout de leur faire dire le contraire de ce qu’ils soutiennent. Je suis d’autant plus SCANDALISE que j’avais la plus haute estime du CVUH, que je soutiens l’intégralité de vos combats. Je ne sais qui est ce monsieur qui parle en votre nom, mais si tous vos collaborateurs ont son sérieux, je crains fort pour le devenir de votre (notre !) noble combat. Personnellement, j’enseigne, bien qu’étant docteur de Paris IV, agrégé, qualifié comme maître de conférence, publié aux Belles Lettres, aux PUF et dans de nombreuses revues scientifiques, dans le secondaire. N’étant pas membre du "sérail" j’ai bien du mal à me défendre. Mais il y a des sérails que finalement on ne gagne pas toujours à fréquenter.
Je continuerai à combattre les thèses conservatrices, bellicistes, antisémites et islamophobes, envers et contre tous, en chercheur indépendant, et contre vous aussi, s’il le faut.
Inutile de vous préciser que j’attends une réponse à ce mail par courrier électronique et une réaction de votre part à la hauteur de l’émotion qu’à suscité pour moi la lecture de la prose de M. Dufal. Si possible de M. Dufal lui même.

Cordialement,
En vous souhaitant malgré tout bon courage pour les nobles idéaux que vous défendez, c’est à dire ceux que j’ai défendu dans mon livre et dans un livre à venir sur l’origine de la violence de masse que je replace dans le giron colonial et libéral (pour les PUF).



Thierry Camous


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La réponse de Blaise Dufal :


La mention que j’ai faite de l’ouvrage de Thierry Camous Orients-Occidents. 25 siècles de guerres a déchaîné une très vive réaction de l’auteur qui s’est considéré comme diffamé et attaqué personnellement (voir le courriel ci-dessus), s’insurgeant contre le rapprochement que je fais entre son travail et les thèses d’Huntington. Je n’évoquais pourtant le livre de Thierry Camous qu’à l’occasion d’une recontextualisation intellectuelle de l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim mentionnant plusieurs livres caractérisés par une utilisation du concept de « choc des civilisations » en histoire.
Dès les premières pages d’Orients-Occidents, on peut lire en effet l’affirmation suivante : « la thèse d’Huntington [...] est juste sur le fond, voire évidente » (1).Il est toutefois vrai que Thierry Camous propose pour dépasser l’analyse d’Huntington de comprendre ces évènements selon un modèle de « choc des identités » (2), espèrant qu’« examiner les raisons de la guerre identitaire, c’est peut-être aider à mieux les conjurer ». Mais que revêtent ces identités ? Tout au long de l’ouvrage on assiste à une confusion et un amalgame entre les termes d’ethnie, de peuple, de nation, de culture et de civilisation. Ces dernières ne sont d’ailleurs caractérisées qu en fonction de leur adhésion à la démocratie, du statut de l’individu, de la place des femmes, des techniques ou des stratégies guerrières (3). L’auteur ne procède que sous le mode de l’essentialisation. L’Occident et l’Orient sont utilisés comme les acteurs historiques (4) d’un « affrontement millénaire », et les peuples, définis uniquement culturellement, « incarnent » (5) cet Occident et cet Orient. L’Orient ou l’Occident sont évalués en terme de pureté, d’intégrité (6), par rapport à quoi, on ne sait pas... Il propose ainsi une vision figée de l’histoire opposant un Orient multiple, incohérent, dispersé et un Occident monolithique et raisonnable. Cette opposition se double de celle entre nomadisme et sédentarisme auxquels seraient attachés des formes spécifiques de combat. L’auteur construit ainsi une catégorie intemporelle : « le nomade » qu’il définit comme « résistant », « peu exigeant », « frugal » (7) et « rustique » qui ne pourrait pas s’adapter à d’autres modes de vie (8) et serait avant tout un guerrier (9) caractérisés par « l’ardeur et la fougue » (10). Cela lui permet d’associer l’Orient à la « ruse », à la « dissimulation » (11), au refus du combat (12), et de développer ainsi une psychologie des civilisations, où l’Orient serait marqué par une amertume, un ressentiment à l’égard de l’Occident. L’Occident, lui, comme le sédentaire, est défini par la démocratie régulièrement attaquée par ces velleités orientales.
Toutes ces simplifications lui permettent de faire de la guerre un « trait de civilisation » (13), et le centre de l’analyse consiste à raconter les grandes batailles qui ont jalonné, construit et manifesté des « chocs de civilisations ». Pour lui, la guerre est un « mal endémique » (14), manifestation d’un « intemporel esprit de conquête » (15).Ce livre insiste sur la victoire de l’Occident, dans sa lutte pour la survie, assénant ce constat à chaque chapitre (16). Mais cette victoire est souvent décrite comme d’autant plus méritoire que l’Occident est en nombre inférieur (17) et surtout en position d’agressé. Les victoires des Occidentaux sont expliquées par le « sang froid et l’inventivité » (18) de leur chefs : « une fois de plus, la cohésion, l’esprit de corps et le patriotisme l’ont emporté sur la multitude » (19). Le comparatisme est alors mobilisé au mépris de toute méthode historique. Il atteint des sommets lorsque l’auteur compare Hitler, Gengis Kahn, Tamerlan, Hannibal et Alexandre le Grand pour savoir qui a tué le plus et selon leur rapport entretenu à la « guerre totale » (20), ou encore lorsqu’il annonce que la « barbarie » entre Slaves et Germains serait une permanence des chevaliers teutoniques jusqu’à la bataille de Stalingrad… (21).
L’auteur espère qu’« examiner les raisons de la guerre identitaire, c’est peut-être aider à mieux les conjurer ». Or l’historien n’a pas pour mission de conjurer ou d’exorciser. Ainsi ce livre témoigne d’une vision de l’histoire fortement tragique (22) et dramatique (23), l’histoire serait le lieu d’« une sombre prophétie » (24), d’un « âge de ténèbres » (25). Articulant, selon un déroulement linéaire, naissance (26), prospérité, déclin (27), ou décadence (28) de ces civilisations, l’auteur utilise des concepts qui l’inscrivent dans la lignée intellectuelle d’Oswald Spengler, et construisant une vision de l’histoire qui doit nécessairement trouver sa fin dans la réalisation de l’Occident (29). Pour atténuer et contrebalancer son affirmation de chocs historiques entre civilisations, l’auteur déplore ces « funestes représentations » (30). La déploration (réitérée dans sa réponse) n’est pas de l’ordre du discours de l’historien et elle n’excuse, ni ne masque, l’analyse proposée. Il ne nous appartient pas de juger du degré de sincérité de cette expression de tristesse et de regret (31), mais d’évaluer la validité historique de l’analyse de l’auteur, qui comme celle de Huntington « participe de cette vision » du choc des civilisations et la renforce. Ce livre ne pose pas la question historique de l’analyse des représentations des choc de civilisations mais accumule des exemples construisant cette représentation. L’ouvrage se présente comme le « sinistre bilan » « d’un processus historique d’accumulation de haine » (32).
Inutile d’aligner davantage d’exemples pour montrer que ce livre est donc fortement critiquable tant du point de vue de la démarche historienne que de celui de la vision de l’histoire qu’il véhicule : la dissymétrie constatée dans le rapport Occidents/Orients est avant tout le résultat d’une inégalité flagrante dans l’approche historique de ces ensembles. En se laissant aller à des formulations psychologisantes (la conquête omeyyade est un « mouvement pulsionnel » (33)), Il multiplie les poncifs, les jugements de valeur, cherchant le grand récit du monde... ce qui aboutit à un vision sentimentale et idéologique de l’histoire.
En tant que tel, cet ouvrage s’inscrit dans une historiographie conservatrice qui, à son corps défendant ou non, cherche à valider le caractère immuable d’une conflictualité de blocs civilisationnels, privilégiant à cet effet les explications à caractères culturalistes. 
Blaise Dufal



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Notes :


(1) p.413
(2) p.424
(3) La faiblesse militaire des Musulmans pendant les croisades est expliquée par des facteurs culturels (p.151)
(4) « Pendant plus de onze cents ans [...] l’opposition Orients/Occidents a essentiellement pris la forme d’une lutte séculaire entre l’Occident gréco-romain et la Perse » p.11
(5) p.16
(6) « l’Occident s’étendra en une sorte d’union jusqu’en Asie Mineure, au Levant et en Égypte, reléguant, le vrai, le pur, l’intègre Orient au delà des déserts de Syrie et d’Arabie »
(7) p.73
(8) p.98
(9) « les moeurs guerrières des Maures inspirés de leurs origines nomades et tribales » p.153
(10) p.135
(11) p.19
(12) « D’Orient est indubitablement la tactique qui consiste à éviter les confrontations directes, les batailles rangées, mais à se réfugier dans l’immensité de son territoire afin de laisser le temps, si ce n’est le climat, et tous les facteurs d’attrition faire leur oeuvre » p.277
(13) p.6
(14) p.16
(15) p.218
(16) L’Occident grec fut « invariablement vainqueur » p.40
(17) « la légère supériorité ottomane se trouvait largement compensée par l’excellence du commandement chrétien » p.235
(18) p.33
(19) p.51
(20) p.54
(21) « A l’est, la barbarie régna à l’ombre des croix noires des Teutoniques. Terrible jalon de la plus sanglante des oppositions séculaires Orients/Occidents qui nous permet de mieux comprendre la rage avec laquelle Allemands et Soviétiques soldèrent leurs vieux comptes dans les ruines de Stalingrad. Les ordres criminels du printemps 1941 données à la Wehrmacht ne firent que perpétuer une tradition historique terrible » p.213
(22) p.395
(23) La « terreur » mongole est ainsi définie comme une « catastrophe à l’échelle planétaire » p.130
(24) p.9
(25) p.412
(26) p.109
(27) « une époque s’achève, un empire s’écroule » p.221
(28) « Le Sud est depuis 3 millénaires -Constantinople, Bagdad, Damas, Alep, Le Caire, Kairouan, Cordoue- le centre du monde. Mais ses divisions et les menaces qui l’environnent le préparent à une lente décadence, [...] inexorable déclin [...] » p.139
(29) p.140
(30) p.327
(31) « il a toujours existé une conscience aiguë de l’existence de deux pôles de civilisation : Orient et Occident, même en une vision fortement réductrice de la complexité des situations, et aujourd’hui, encore, de sorte que, même si on ne peut que le déplorer, Huntington, qui pourtant participe de cette vision, a raison sur le fond » p.6
(32) « rivalité de deux messianismes incompatibles. Nouvel âge de ténèbres, comme toujours entre Orients et Occidents, le tumulte et la guerre apparaissent comme le fruit d’un processus historique d’accumulation de haine dont il est temps à présent de dresser le sinistre bilan »p.412
(33) p.106

vendredi 7 septembre 2007

A la direction éditoriale du Nouvel Observateur et à M. Driss Ksikes par Catherine Coquery-Vidrovitch


24 août 2007
Messieurs,
Mais vous n’avez décidément rien compris ?
Le 8 août 2007, j’adressai à votre Magazine, à propos d’un article décevant sur le discours de Sarkozy à Dakar, la lettre ci-dessous sur Sarkozy et l’Afrique (par courriel : à M. le rédacteur en chef et à Mme Carole Barjon, auteure de l’article). Je le rappelle ci-dessous, au cas où il ne vous serait pas parvenu :
A propos de l’article du Nouvel Observateur, "Le RV manqué de Sarkozy l’Africain", n° 2230 du 2 au 8 août 2007, pp. 20-21.
Désolée que cet article n’ait pas compris, ni fait passer le message que le "rendez vous manqué" de Sarkozy n’était pas celui du Gabon (dont il raconte certes quelques anecdotes savoureuses), mais bel et bien le discours rédigé par Guaino pour l’Université de Dakar, atterrant (pour tout connaisseur des Africains, et pas seulement "d’une partie" de l’élite sénégalaise). Comme l’ont remarqué les spécialistes de l’Afrique, l’image des Africains offerte par l’incompétence de nos hommes politiques et de leur "plume" remonte aux pires clichés du XIXe siècle, depuis Hegel jusqu’aux thèses biologisantes franchement racistes de la fin du siècle, littérature et croyances héritées de ce qu’un célèbre philologue et écrivain congolais, qui enseigne aujourd’hui dans une prestigieuse université américaine, le professeur Valentin Mudimbe, a qualifié depuis longtemps de "bibliothèque coloniale". L’article signale rapidement que ce discours "a été mal perçu par la presse sénégalaise" : mais par VOUS, journalistes français supposés ouverts et bien informés ? Vous n’avez pas été choqués, VOUS ? C’est cela qui est le plus choquant de l’article…
Je ne saurai trop vous conseiller de lire, entre autres sur le site de Toulon de la Ligue de Droits de l’Homme (mais aussi dans la presse ouest africaine), les réponses aussi approfondies que cinglantes de deux parmi les plus brillants intellectuels africains d’aujourd’hui, tous deux en poste dans des université africaines, et tous deux parfaits exemples, entre beaucoup d’autres, de la symbiose réussie de la culture franco-africaine : Achille Mbembe, chercheur camerounais distingué en poste à l’Université du Witwatersrand à Johannesbourg, et Ibrahima Thioub, Professeur directeur du Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar. Ni eux ni la grande majorité de leurs étudiants n’ont attendu Sarkozy pour penser à l’ « avenir » de la renaissance africaine. Il s’agit d’un combat certes difficile et plein d’obstacles, mais qui est mené depuis longtemps, sans la France la plupart du temps, et qui progresse beaucoup plus vite qu’on ne le croit encore ici. Ils pouvaient à bon droit être suffoqués de s’entendre dire que leurs pareils faisaient surtout penser… aux Grecs de l’Antiquité ou, au mieux, aux balbutiements de notre Renaissance du XVe siècle. Dans quel monde croyez-vous que vivent la totalité des Africains d’aujourd’hui ? Quelles sont ces "images d’Épinal" sorties de l’"Afrique des Ténèbres" chère à Joseph Conrad, qui n’ont même plus cours dans la plupart des émissions souvent de bonne qualité qui apparaissent ces temps-ci à la télévision ? La deuxième partie du discours de Guaino, qui pourtant ne commençait pas si mal, est un tissu d’énormes fadaises dont il est absolument nécessaire d’expliquer aux Français qui le croient encore que cela n’a rien à voir avec l’Afrique d’aujourd’hui. A preuve : les deux savants que je viens de citer viennent d’être approchés par des conseillers de Sarkozy pour leur demander en somme un "cours d’Afrique" ! Il faut dire qu’ils en ont bien besoin, et peut-être… vous aussi ?
Merci donc, la prochaine fois, et il y aura une prochaine fois puisque Guaino annonce qu’il va faire publier ce discours dont il a l’ignorance d’être si fier, de comprendre enfin que nos amis africains sont, eh oui, majeurs… même s’ils sont les premiers à souffrir encore trop souvent de potentats abusifs et ridicules que notre Président se croit obligé d’aller rassurer sur la future coopération française : belle perspective, en vérité ! Ce n’est donc pas seulement "un" passage du discours qui a offensé les auditeurs : c’est la quasi-totalité de cette insupportable suffisance d’un autre âge.
Or voici que le journal, cette–fois ci, récidive, (n°2233, 22 au 29 août 2007), avec un articulet de M. Driss Ksikes, « À lire », p. 37, portant aux nues un ouvrage certes remarquable du philosophe Mounier… en 1950, car c’est un document historique intéressant sur la vision (et l’état) des sociétés africaines (et non pas de « la » société , svp, l’Afrique est deux fois plus grande que l’Amérique du Nord !) il y a plus d’un demi-siècle, alors que la colonisation française était encore en place. Il est évident que, comme pour Leiris, ce qu’écrivait Mounier en 1950 était remarquable pour l’époque, et ce n’est évidemment pas cela que je critique, mais le fait de le recommander aujourd’hui comme si c’était toujours valable - preuve en somme indirecte a posteriori que Sarkozy aurait raison… Car cette vision est précisément la vision erronée que le Président Sarkozy et sa plume Guaino ont apportée des Africains d’aujourd’hui – et non plus du siècle dernier - , oubliant totalement que l’histoire est passée par là, et plutôt rondement et bruyamment : il me paraît important que vous vous reportiez à ce que Philippe Bernard a exprimé fort bien dans Le Monde du 24 août... Car vous continuez de véhiculersans commentaires ce qui est devenu aujourd’hui de vieux clichés, les approuvant donc implicitement sans vous rendre compte de l’inexactitude criante du diagnostic actuel, et vous contribuez ainsi à désinformer gravemement nos concitoyens.
Croyez en ma considération fort affligée,
Catherine Coquery-Vidrovitch

dimanche 10 juin 2007

En réponse à Michel Winock et Laurent Joffrin L’histoire totalité lisse ou construction perpétuellement inachevée ? par Suzanne Citron


Laurent Joffrin (Libération du 24 mai) défend la lecture de la lettre de Guy Môquet. Il balaye d’un revers de plume l’argument de l’instrumentalisation politique de l’histoire (Pierre Schill, Libération du 22 mai). II voudrait résoudre en quelques lignes des questions aussi difficiles que le rapport entre mémoire et histoire ou les modalités institutionnelles de prescription d’un enseignement historique.
Pour Michel Winock, le choix de Guy Môquet consacre la nouvelle vision de l’histoire d’une droite « qui ne se reconnaît plus dans les personnages ou les mouvements symbolisant la droite historique (…) Comme si l’histoire de la droite commençait avec de Gaulle. » Les valeurs de la gauche, devenues celles de 80% des Français, auraient triomphé, et la droite les aurait reprises à son compte, ses propres valeurs étant devenues obsolètes. Ce serait la fin du schisme remontant à 1789 désormais localisé aux extrêmes de l’échiquier politique. Cette analyse, qui suggère que les notions de gauche et de droite seraient périmées, fait l’impasse sur deux problèmes clefs. Le premier, celui de l’instrumentalisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy, a fait, - Pierre Schill l’a indiqué -, l’objet d’une analyse par le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH).
Le second problème, celui des contenus du récit historique est d’ordre épistémologique et historiographique : que recouvre l’allusion de Michel Winock aux « deux récits historiques traditionnels, celui de la gauche et celui de la droite. » ? Et quelle est cette « histoire de France » qui serait désormais consensuelle ? S’agit-il de celle de la nation hypostasiée des discours de Sarkozy ? Elle provient tout droit du Petit Lavisse des débuts de la 3ème République ou du Tour de France par deux enfants de 1877, comme l’ont souligné M.O. Baruch (Le Monde du 11 mai) et le CVUH dans le texte précité. Elle fut l’outil de la construction de l’identité nationale par l’école de la République. Cette histoire ignorait les luttes sociales, les grèves, l’affaire Dreyfus - dont le Petit Lavisse édité jusqu’en 1948 ne soufflait mot -. Ainsi cette « nouvelle culture de la droite », qui fait passer à la trappe les anciennes luttes idéologiques et sociales, n’est-elle qu’un nouvel avatar du vieux schéma de l’historiographie scolaire républicaine d’avant la guerre de 14-18.

Face à la gestuelle du président, la question que ne pose pas Michel Winock est celle d’une nouvelle historiographie qui intégrerait les acquis de la recherche des cinquante dernières années et répondrait aux quêtes mémorielles de la société française d’aujourd’hui. Ce ne serait plus le récit d’une nation essentialisée, d’origine mythique, bornée aux limites de l’hexagone, fondement d’une identité figée. Ce serait l’histoire d’une France en mouvement, à la genèse complexe, aux racines multiples, inscrite dans une Europe en latence, morceau d’une planète fragilisée par les désordres de la mondialisation financière, par les menaces écologiques, par les folies de l’intégrisme. Une nouvelle césure se préciserait. D’un côté, modernisé mais inchangé dans les discours de Sarkozy, le vieux récit républicain issu du 19ème siècle, centré sur la Nation, hymne à la France messie, pays de la Révolution et des droits de l’homme. De l’autre, une histoire à plusieurs entrées, aux acteurs multiples, pensée dans l’univers. Face aux menaces du présent et par delà les séquelles du 19ème siècle - nationalismes, totalitarismes, colonialisme, “primauté“ blanche - la matrice en serait le postulat d’un nouvel humanisme pour le 21ème siècle, à la jonction de toutes les cultures, utopie commune de référence dans l’interminable combat contre les maux et les plaies de notre espèce.


Suzanne Citron, historienne, auteure de Le Mythe National, l’histoire de France en question, éditions de l’Atelier, nouvelle édition en préparation.

lundi 28 mai 2007

Toute histoire a un contexte. Une réponse à Laurent Joffrin refusée par Libération...


T"NOTA : Les critiques que Laurent Joffrin, directeur de Libération, a formulées dans son éditorial du 24 mai à l’encontre de la tribune publiée dans la page « Rebonds » (22 mai), par Pierre Schill (membre du CVUH), nous ont incités à demander un « droit de réponse », que Libération ne nous a pas accordé. Nous avons donc décidé de publier ce texte sur notre propre site".



(Nous avons ajouté quelques précisions qui manquaient dans le texte initial rédigé comme une réponse rapide. Elles figurent entre crochets)


La première décision du nouveau Président de la République, - une décision par essence symboliquement forte - de demander à l’ensemble des enseignants d’histoire-géographie de lycées de lire au début de chaque année scolaire la lettre que Guy Môquet écrivit à ses parents avant son exécution le 22 octobre 1941 en représaille à l’assassinat d’un officier allemand interroge la communauté historienne.
Pierre Schill, enseignant d’histoire-géographie et membre du Comité de vigilance face aux Usages publics de l’histoire (CVUH) dans un récent article (Libération du 22 mai) a expliqué clairement pourquoi il ne se plierait pas à cette décision du pouvoir : en premier lieu pour défendre l’autonomie de l’histoire comme discours savant, instrumentalisée aujourd’hui par ce même pouvoir, et ensuite, pour défendre l’autonomie pédagogique du métier d’enseignant. Laurent Joffrin, directeur de la rédaction deLibération, répondant à l’article de Pierre Schill (Libération du 24 mai), estime au contraire que la décision du Président de la République repose sur sa légitimité démocratique. On sait pourtant combien, depuis quelques mois, Nicolas Sarkozy a usé et abusé d’un recours systématique à l’histoire, amalgamant et compilant des références hétéroclites, en en détournant souvent le sens pour aboutir, in fine, à une négation de l’histoire comme discours rationnel et raisonné. On voit ici comment la faiblesse historique du discours a pu devenir la condition de son efficacité politique. Personne parmi les auteurs de ce texte ne conteste une quelconque légitimité démocratique au nouveau Président de la République ; mais peut-on sérieusement analyser comme un geste de “tolérance” ainsi que l’écrit Laurent Joffrin (un peu gêné néanmoins lorsqu’il avoue qu’on ne peut exclure d’y voir un “calcul politique”) le fait de choisir une figure emblématique de la Résistance communiste ; en jouant sur l’émotion contenue dans la lettre ? Alors que les historiens s’efforcent de montrer qu’histoire et mémoire sont deux modes de rapport au passé différents même si l’un est aussi légitime que l’autre ; Laurent Joffrin appelle de nouveau à ce mélange, source de confusion et d’incompréhensions comme l’ont montré à l’envi de nombreux débats récents.
Laurence De Cock-Pierrepont y a insisté ailleurs (L’Humanité du 24 mai) : la mobilisation des affects paraît difficilement compatible avec un raisonnement intellectuel. Ce n’est pas en jouant sur la corde sensible et larmoyante que l’on transmet l’histoire : comme l’écrivait Marc Bloch : “Un mot pour tout dire domine et illumine nos études : comprendre” ; faire comprendre la Shoah ce n’est pas simplement dénoncer l’étendue du malheur, mais à l’instar de Raoul Hilberg, démonter des mécanismes, analyser des centres de décisions, comprendre le fonctionnement d’une administration. Il en va de même pour la Résistance ou pour Guy Môquet. Les professeurs de lycée enseignent l’histoire de la Résistance depuis fort longtemps. Les lettres de fusillés figurent parmi les documents les plus exploités ; mais, comme toutes les sources historiques, elles appellent préalablement la mise en place d’un cadre d’intelligibilité. Il ne s’agit certes pas de déshumaniser le drame dont cette lettre témoigne et qui par l’émotion qu’elle porte donne chair à l’histoire, mais de mettre en garde contre la dérationalisation de l’histoire en germe dans la décision de Nicolas Sarkozy. Or ce dernier aurait-il en tête d’exalter la mémoire communiste de la Résistance ne serait-ce que pour la dissoudre dans la geste du Récit national ? A l’évidence non. Pourtant, les enseignants qui, à la rentrée prochaine liront la lettre de Guy Môquet, pourront-ils taire dans leurs explications que l’engagement dans la Résistance de ce dernier [ou plutôt son militantisme clandestin qui lui vaut d’être arrêté] procède en ligne directe de son engagement communiste ? Rappelons simplement que son père, député communiste élu sous le Front Populaire en 1936 (que Nicolas Sarkozy a tant évoqué pendant sa campagne) est interné en Algérie depuis 1939, que le jeune Guy, déjà militant des Jeunesses Communistes, redouble d’activité après la débâcle et déploie une grande énergie pour combattre par la propagande clandestine l’occupant nazi et l’Etat français de Vichy, [certes sur la ligne du Parti qui n’est alors pas entré en Résistance mais dénonce depuis le pacte germano-soviétique de 1939, la guerre impérialiste]. La lettre que Guy Môquet adresse à sa famille est tant un appel à ceux qui resteront pour poursuivre la lutte contre l’oppression, qu’un moment fort d’un amour filial dans lequel se donne à lire la reconnaissance d’un fils militant communiste pour un père et une mère militants communistes. Guy Môquet “résistant” n’a aucun sens si l’on ne précise “résistant communiste” [en expliquant toute la complexité du terme, ce qu’est la ligne du Parti avant juin 1941, que certains militants qui résistent dès la première heure ne suivent pas, puis l’engagement dans la lutte contre l’occupant avec l’attaque contre l’URSS, la construction de la mémoire des martyrs, enjeu essentiel avant juin 41 justement etc.]. Il ne s’agit ni de défendre la mémoire ni l’histoire d’un Parti communiste, émergeant à peine d’une période sombre, mais de redire encore une fois combien cette patrimonialisation du passé est aussi un obstacle à sa compréhension.
L’abus de décontextualisations risque bien de se transformer aujourd’hui en une politique et un mode de gouvernement. Le danger d’une histoire officielle n’est peut-être pas aussi éloigné de nous qu’on pourrait le penser. Rappelons que c’est la loi du 23 février 2005 qui, dans son article 4, a tenté pour la première fois d’imposer dans l’enseignement de l’histoire une version officielle à propos des “aspects positifs de la colonisation”. Quoi qu’en pense Laurent Joffrin, même si l’Assemblée nationale pouvait à l’époque comme aujourd’hui se prévaloir de la “souveraineté populaire”, sa décision s’est néanmoins heurtée à ce qui est au fondement de l’idée démocratique : qu’il n’y a pas de vérité officielle et unique, que le combat politique, que la controverse intellectuelle sont l’expression de la pluralité démocratique.oute histoire a un contexte. Une réponse à Laurent Joffrin refusée par Libération...

vendredi 9 mars 2007

Une réponse de Michèle Riot-Sarcey à une question de Marie-Noëlle Gairaud-Deschamps


"A bientôt deux semaines du vote de la loi tendant à réprimer la contestation de l’existence du génocide arménien, quelle action concrète le CVUH prévoit-il ?
J’ai écouté avec attention le débat auquel a participé notamment MMe Riot-Sarcey lors des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois et aucune proposition concrète n’a été - me semble-t-il - émise. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Je vous remercie par avance de votre réponse.

Marie-Noëlle Gairaud-Deschamps, enseignante dans le secondaire
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Si le CVUH s’est prononcé très rapidement contre la loi du 23 février, relative au passé colonial de la France, cela ne signifie pas que notre comité ait une réponse univoque à toutes les lois car l’objet de notre intervention dépasse largement le cadre étroit de la législation, fut-elle référenciée historiquement. Dès notre fondation, nous nous sommes prononcés sur l’histoire et son écriture, sous de multiples formes, qui peut être la préoccupation de tous et de toutes. Nous souhaitions avant tout intervenir contre une instrumentalisation qui ne respecte aucune historicité des événements passés mais use et mésuse de son interprétation en brandissant le drapeau de la vérité, sans l’interroger. Si la recherche et l’enseignement sont du seul ressort des historiens, dont la liberté doit rester totale, le rapport au passé ne leur appartient pas en propre. En ce qui concerne le débat sur les lois mémorielles, les historiens n’en sont ni les seuls arbitres, ni les juges suprêmes. Le rôle de l’histoire - c’est ce que j’ai tenté d’expliquer à Blois -, est de restituer les enjeux du passé, en les distinguant des enjeux du présent.
Et si la Représentation Nationale, pour des raisons politiques, pense nécessaire de légiférer pour protéger les citoyens ou reconnaître les erreurs de la République d’hier dont elle est directement l’héritière, c’est l’affaire de tous les citoyens. J’ajoute, en mon nom personnel, que si lois mémorielles il y a, (je pense en particulier à la loi Taubira et à la loi sur le génocide Arménien), c’est que les historiens ont peut être insuffisamment travaillé à faire entendre, au moment des faits, la voix des vaincus et la conflictualité - au sens large du terme -, dans laquelle les protagonistes étaient plongés. L’objectivité apparente ne règle rien, c’est de double, voire multiples subjectivités dont il s’agit de rendre compte. Enfin, les lois ne se ressemblent pas et leurs objectifs sont souvent différents, leurs visées conjoncturelles ou issues d’un long processus de réflexions collectives. Notre rôle est d’abord et avant tout d’éclairer le public sur les enjeux que représentent ces lois : enjeux politiques mais aussi, et là est notre tâche principale, enjeux historiques, en rappelant précisément la façon dont les conflits se sont déroulés, ce qui a été immédiatement masqué, l’interprétation qui l’a emporté, au point que nombre de voix furent réduites au silence. Ces voix font actuellement retour par l’intermédiaire de la mémoire, individuelle ou collective. Ces mémoires sont multiples, souvent reconstruites. Quoiqu’on pense de la forme dans laquelle elle se présente ; elle signifie quelque chose qu’il nous importe de mettre au jour.
Enfin, en ce qui concerne la proposition de loi socialiste, l’enjeu électoral est patent, personnellement je pense que c’est une maladresse inutile. 
Mais cette maladresse est aujourd’hui utilisée pas les partisans de "la liberté pour l’histoire" qui considèrent désormais que toute loi menace les historiens, ce qui est faux (en quoi la loi Gayssot menace-t-elle les historiens dignes de ce nom ? Faut-il rappeler que si la vérité historique est toujours une quête permanente des historiens, il y a des faits incontestables et incontournables). Publiquement les pétitionnaires de la "liberté pour l’histoire" font croire à leur hostilité à toutes les lois. Permettez-moi de vous rappeler que la plupart des signataires (à l’exception de deux d’entre eux) sont restés silencieux lors du vote de l’article 4 de la loi du 23 février. Ils se sont réveillés au moment de l’affaire Pétré-Grenouillau. Ce qu’ils souhaitent, sans l’avouer ouvertement, c’est d’abord, de mettre en échec la loi Taubira qui a le mérite (même si on peut regretter, tel ou tel alinéa) de reconnaître enfin les méfaits de l’esclavage et de la traite.

Il ne m’a pas été possible de développer tout ceci à Blois tant l’hostilité à l’encontre de tout point de vue critique était manifeste. "Eux" qui ont largement servi le pouvoir en place se sentent mal entendus malgré leurs interventions répétées auprès des responsables politiques. Ce n’est pas la recherche qui compte pour les initiateurs de la pétition mais l’audience politique et le pouvoir qu’ils exercent dans l’institution universitaire. Heureusement, notre initiative a de plus en plus d’échos. "Ils" devront désormais compter avec l’esprit critique qui nous anime.
Michèle Riot-Sarcey
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Bonjour,

Effectivement, je comprends parfaitement qu’avant de traiter (voire d’instrumentaliser) la/les conséquence(s), il s’agit d’analyser la/les cause(s) de l’inflation de certaines des "manifestations mémorielles" qui sont, en fait, l’un des reflets de la demande d’une histoire qui existe mais qui est restée si ce n’est confidentielle du moins limitée ou qui a été mal diffusée auprès du "grand public". Cette diffusion imparfaite voire inexistante qui relève notamment de décisions éditoriales ou étatiques - entre autres par les choix faits dans les programmes scolaires - est l’une des raisons qui amènent certaines communautés à se faire entendre (avec de bons ou de moins bons motifs) sur la scène publique. Soit et même tant mieux.


Ceci étant, aussi indispensable cette analyse soit-elle ne doit-elle pas s’accompagner, parallèlement, d’une extrême vigilance face à l’immixtion récurrente du pouvoir législatif dans les dires, les faire et les écritures de l’Histoire ?
Si toutes les lois évoquées au cours du débat du 15 octobre dernier à Blois ne peuvent être traitées sur le même plan car demandant chacune une analyse singularisée, la dernière proposition de loi faite le 12 octobre ne nécessite-t-elle pas une réaction, d’abord, des citoyens que nous sommes mais citoyens d’autant plus concernés que nous sommes attachés à l’Histoire ?
Je m’inquiète (naïvement ?) d’une société dans laquelle le pouvoir législatif pour des motifs plus ou moins louables s’immisce ainsi dans le débat historique. C’est pourquoi j’attendais beaucoup (trop ?) du débat du 15 octobre dernier et en suis sortie avec le sentiment que le(s) désaccord(s) au sein de la communauté des Historiens nuisaient à un combat dans lequel leurs points communs et surtout l’urgence de la situation m’apparaissaient devoir, dans certaines circonstances, dépasser les divergences. D’où ma question posée tant au CVUH qu’au groupe "Liberté pour l’Histoire" il y a quelques semaines.
Cordialement,
Marie-Noëlle Gairaud-Deschamps, enseignante dans le secondaire