samedi 13 avril 2013

Enjeux d’une écriture historienne du devoir de mémoire (1) par Sébastien Ledoux.




(1) Ce texte est une version modifiée de l’article « Écrire une histoire du devoir de mémoire », paru dans la revue Le Débat (170), mai-aout 2012, p. 175-185.





Écrire aujourd’hui une histoire du devoir de mémoire revient à questionner la production et la circulation d’une nouvelle formule, entrée en France dans le vocabulaire courant, comme dans le langage officiel, depuis les années 1990[2]. Un tel projet scientifique suppose de prendre au sérieux cette formule, devenue un lieu commun largement décrié, en interrogeant ses fonctions sociales de manière à en faire un véritable objet d’histoire.

Partons du champ disciplinaire auquel se rattache cet objet. La discipline historique s’est trouvée concernée de très près par l’expression devoir de mémoire. L’aspect le plus visible de cette relation a constitué une dispute, au sens étymologique du terme, engageant nombre d’historiens qui ont, à cette occasion, débattu publiquement de leur rôle social, de leur identité comme de l’épistémologie de leur discipline. L’objet d’étude mobilisé n’est donc pas neutre, loin s’en faut, dans le milieu même où il est étudié.
Dans un souci de distinction, de multiples historiens ont pris position contre l’expression devoir de mémoire au cours de ces quinze dernières années : d’Henry Rousso qui fustige dès 1994 une « injonction à la mode[3] » à Annette Wieviorka, récemment, pour qui cette expression « ne recouvre rien du tout, car la mémoire n’est pas un devoir[4] ». Elle est utilisée aussi bien comme une contre-référence qui permet aux historiens d’affirmer la vocation scientifique de leur identité professionnelle. L’action juridique d’associations menée à l’encontre d’historiens pour contestation de crimes contre l’humanité, tels Bernard Lewis en 1993 au sujet du génocide arménien ou Olivier Pétré-Grenouilleau en 2005 pour les traites négrières, n’a fait que renforcer ce positionnement désormais pourvu d’une expression officielle, avec la création de l’association Liberté pour l’histoire en décembre 2005[5]. Ce lourd « héritage », pour entreprendre une recherche en histoire sur le devoir de mémoire, nécessite une clarification vis-à-vis de son affiliation disciplinaire.
Le problème n’est pas d’opposer ou d’adhérer, mais de considérer les débats publics autour du « devoir de mémoire », comme eux-mêmes objet de recherche. Il ne s’agit pas d’entrer dans une nouvelle discussion sur les méfaits d’une telle injonction pour la société en général, et pour la pratique historienne en particulier qui se serait retrouver « court-circuitée » par l’imposition d’une telle notion. C’est le risque que Paul Ricœur entrevoyait dans l’impératif ainsi formulé, qu’il considérait par ailleurs à la fois comme souhaitable, en tant que porteur d’un « projet de justice », et « lourd d’équivoque[6] ». Une telle recherche ne peut donc relever d’un « devoir d’histoire », expression antonyme apparue sous la plume d’historiens à partir de la seconde moitié des années 1990, et ce en réaction contre les usages alors de plus en plus institutionnels et médiatiques du devoir de mémoire. L’historien Antoine Prost, par exemple, concluait ainsi ses Leçons sur l’histoire en 1996 : « On fait valoir sans cesse le devoir de mémoire : mais rappeler un événement ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas […]. Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire[7]. » La démarche ne s’inscrit pas non plus dans le prolongement d’une réflexion épistémologique centrée sur la distinction nécessaire entre histoire et mémoire qui a largement dominé la discipline historique depuis trente ans[8]. Écrire une histoire du devoir de mémoire conduit en revanche à relever les pratiques sociales et « une utilisation stratégique[9] » de la mémoire par des historiens, sur une période qui a vu celles-ci considérablement évoluer[10], en partie induites justement par le contexte social d’un « moment-mémoire ». Or, fait a priori paradoxal dans le cadre de cette distinction entre histoire et mémoire de plus en plus revendiquée par les historiens eux-mêmes, leurs travaux se sont développés également dans des dispositifs institutionnels créés en fonction du devoir de mémoire : musées, mémoriaux, commissions (commissions Rémond ou Mattéoli par exemple), commémorations, procès pour crimes contre l’humanité (Touvier en 1994, Papon en 1998). Les historiens ont été aussi des acteurs sociaux engagés, à titre d’experts, dans des processus de valorisation, d’essentialisation et d’institutionnalisation de la mémoire depuis une trentaine d’années. Retracer l’histoire des usages de cette expression invite ainsi à « en finir avec une certaine naïveté du moment-mémoire », comme le suggérait la sociologue Marie-Claire Lavabre dès 1994[11]. Dans le même sens, cette entreprise conduit à relever « l’ambivalence constitutive[12] » du métier d’historien : transmettre des connaissances, mais aussi construire un rapport spécifique au présent et au passé.
Pour autant, il ne saurait être question d’occuper une position surplombante vis-à-vis d’historiens qui, par définition, vivent et pensent leur objet de recherche dans un cadre social donné. Personne ne peut prétendre échapper à un champ d’intelligibilité du passé nécessairement corrélé à un présent agissant sur lui, son activité étant aussi le « symptôme d’une activité subie[13] ». Ainsi, et à rebours d’une position défensive à l’égard de la mémoire tendant à constituer progressivement le socle identitaire des historiens depuis une quinzaine d’années[14], cette évidence permet de préciser la manière dont il convient d’aborder la mémoire, à savoir dans la polysémie et l’historicité de sa terminologie.

Le terme même de mémoire a une histoire dans le discours social qui est indispensable de retracer, du moins dans sa période la plus récente. Ce terme est devenu, par ses multiples usages métaphoriques, une notion particulièrement vague recouvrant des faits extrêmement divers[15]. Surtout, l’investissement de différents acteurs scientifiques, politiques, médiatiques, culturels pour ce terme s’est produit au même moment, soit au tournant des années 1970-1980. Mémoire a ainsi occupé une nouvelle fonction sociale au cours des années 1980 qui tendrait à le situer dans un véritable « horizon d’attente[16] », à l’échelle à la fois individuelle et collective. C’est là le paradoxe apparent de cette nouvelle forme de notre rapport au passé, qui s’est inscrite notamment dans ce mot de mémoire. Le « moment-mémoire[17] » ne signifie donc pas seulement la prééminence d’une notion, mais également le pouvoir d’un mot, l’usage qui en est fait jusqu’à aujourd’hui signalant avant tout un « usage de son pouvoir, de sa puissance d’action, de sa performativité[18] ». Ce mot a donc progressivement constitué une « formation discursive[19] » qui a vu la production de multiples énoncés autour de lui. Citons quelques exemples de ces figures innombrables surgies au cours de cette décennie et appelées à connaître des fortunes diverses : « lieux de mémoire[20] », « chemins de la mémoire », « politique de mémoire », « ministère de la mémoire », « défense de la mémoire », « procès de la mémoire », « assassins de la mémoire », etc. La formule devoir de mémoire s’inscrit donc dans cette longue liste qui traduit, de la part des contemporains, un nouveau rapport au passé. Ce déplacement sémantique témoigne en l’accentuant du caractère essentialisant que la mémoire commence à revêtir au cours de cette période, et qui l’érige en une entité intrinsèque, au même titre que la liberté ou l’égalité, par exemple.
Or, les travaux des sciences sociales et des neurosciences sur la mémoire viennent contredire et déconstruire ce caractère essentialisant véhiculé par le discours social, et repris la plupart du temps par les historiens. Que ce soit en sociologie, en anthropologie, en psychologie ou en neurosciences, ces recherches actuelles constituent un apport précieux pour les historiens travaillant sur la mémoire. Dans les pays anglo-saxons et en Allemagne, les Memory Studies en plein essor privilégient justement une approche transdisciplinaire de la mémoire. Cette école s’est institutionnalisée depuis peu avec la création de différents centres de recherche travaillant spécifiquement sur cet objet : l’Interdisciplinary Memory Group à la New School for Social Research de New-York, le Center for Interdisciplinary Memory Research dirigé par le psychosociologue Harald Welzer à l’institut d’Essen, ou le Center of Memory Studies fondé par le sociologue Andrew Hoskins à l’Université de Warwick[21]. Or, même si chaque discipline énonce des définitions de la mémoire propres à son champ conceptuel, toutes mettent en exergue le rôle fondamental de l’environnement social dans les mécanismes mémoriels, tant individuels que collectifs. Ce point de convergence démontre une fois encore, après les travaux de Maurice Halbwachs dans la première moitié du XXe siècle[22], que la mémoire n’est pas une faculté obéissant à ses lois invariables. Elle est bien au contraire une construction qui s’élabore conjointement par « effet du passé et effet du présent[23] » dans « l’interpénétration des consciences »[24]. La complexité du fonctionnement de la mémoire, individuelle ou collective, nécessite donc de renoncer à ses usages métaphoriques, et sollicite immanquablement les différents champs disciplinaires qui la prennent pour objet.

dimanche 7 avril 2013

Nouvelle journée d'études le 27 avril 2013.

La LDH et la Revue Arménienne des questions contemporaines associées au CVUH organisent une journée d'études. 

Le programme et les renseignements pratiques pour s'y rendre figurent sur le document ci dessous.






samedi 30 mars 2013

Thierry Aprile (1961-2013)



Thierry Aprile, membre de la première heure du CVUH, vient d'interrompre brutalement sa route au matin du 25 mars 2013 et de nous laisser orphelins de sa sagacité, sa verve, son insatiable humour et ses irrésistibles coups de gueule.

Il fut de tous les projets du CVUH, tour à tour auteur (notamment d’un bel article sur « Mai 68 ou l’actualité de la mémoire », co-écrit avec Michèle Riot-Sarcey, dans le volume Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France), inspirateur, auditeur, fidèle à nos manières d'agir et de penser, et d'une présence si évidente qu'il nous semble presque impossible d'écrire aujourd'hui ces quelques mots.

Ses obsèques ont eu lieu vendredi 29 mars, à Paris.

Nos pensées et notre profonde affection vont vers notre amie Sylvie, son épouse, vice-présidente du CVUH, vers Paul et Bruno ses enfants, sa famille et son immense tribu d'amis. 

mercredi 13 mars 2013

Petite leçon d’équilibre et d’histoire à destination de Marine Le Pen

NB : Cette tribune est parue dans l'Humanité Dimanche du 7 mars 2013. Elle est cosignée par Laurence de Cock et Véronique Servat pour le CVUH et le collectif Aggiornamento Histoire-Géographie. 

Peu de disciplines enseignées suscitent autant l’intérêt des politiques que l’histoire. Rien d’étonnant donc à ce que, Le 26 février dernier, Marine Le Pen s’exprime à son tour sur le sujet. A l’école primaire, L’histoire, apprend-on, devrait abandonner l’enseignement de la seconde guerre mondiale « trop complexe » et celui des aspects « trop négatifs » de la colonisation. Il faut “rééquilibrer” l’apprentissage de l’histoire de France selon Marine Le Pen. Les enfants pourraient donc se contenter de l’« histoire de France, la plus positive, la plus valorisante, pour que chaque Français conscient du passé en soit également fier, et pour que chaque citoyen français en soit un ambassadeur”.

Que Marine Le pen se rassure, les programmes Darcos depuis 2008, écrits dans une complète opacité, en reviennent déjà à ce modèle passéiste. Reposant à la fois sur la mémorisation de grandes dates-repères et de figures héroïques, les élèves de l’école primaire subissent une vision de l’histoire nostalgique, totalement éloignée des renouvellements historiographiques récents. Ces programmes, dénoncés par tous, n’ont comme seul mérite de n’avoir pas osé renoncer à l’enseignement des questions dites « sensibles », aux enjeux sociétaux importants, comme la destruction des Juifs d’Europe ou encore l’enseignement du fait colonial, de l’esclavage et des traites ; des thématiques, il est vrai, obligeant les élèves à aborder quelques facettes sombres du passé français et interrogeant d’autres héritages qu’une grandeur nationale fantasmée. 

Que l’on ne se méprenne pas : dénoncer la soi-disant « complexité » de la seconde guerre mondiale n’est qu’un cache-sexe d’une idéologie beaucoup plus lourde au sein du front national consistant, pour les uns, à nier l’existence des chambres à gaz, pour les autres à relativiser la portée historique de la shoah. Dans son discours de Rocamadour, Marine Le Pen maquille ces ambiguïtés derrière l’idée que les enfants de l’école primaire seraient trop jeunes pour disposer de l’ « esprit critique » nécessaire à la compréhension « des moments de notre histoire qui ont été des moments de souffrance ». On lui rétorquera alors que la grille de lecture d’un moment historique n’a rien à voir avec l’échelle de Richter des souffrances, et qu’il y a bien longtemps que les enseignants ne réduisent pas leur travail à la présentation d’une frise des émotions. On lui précisera également qu’un enfant de dix ans peut et doit comprendre que le passé du pays dans lequel il vit n’est pas une épopée lisse et glorieuse pour le bien de l’humanité. 

Connaître et comprendre la vérité des fait relève de l’intelligence, non de la soi-disant « repentance » que nous resservent régulièrement les nostalgiques du roman national. 

Car ce discours de réhabilitation d’un récit national aseptisé n’est pas l’apanage de l’extrême-droite. On le retrouve régulièrement sous les plumes alarmistes d’éditorialistes (du Figaro) ou d’historiens auto-proclamés surfant sur le soi-disant « malaise identitaire » des Français[1]. Nous dénoncions déjà cette « vague brune sur l’histoire de France » en septembre dernier[2] et ce marché éditorial juteux qui, lorsqu’il ne s’en proclame pas vertement, fait le jeu d’une extrême-droite ravie de camoufler sa politique de préférence nationale derrière une prétendue demande sociale trop souvent relayée complaisamment par les médias. 

A tous ces gens qui se découvrent une soudaine passion pour la question de l’histoire et de son enseignement, nous souhaiterions une nouvelle fois préciser qu’il existe des historiens dont les réflexions ont pour but de rendre accessibles les avancées scientifiques sur la compréhension du passé. Ils ont montré depuis longtemps qu’au même titre que la chevauchée de Jeanne d’Arc, la colonisation faisait partie de l’histoire de France, tout comme la traite. Ils ont montré que l’histoire ne résulte pas que de l’action des grands hommes mais aussi d’hommes et de femmes anonymes. Ils ont montré enfin que l’histoire ne répond pas aux obsessions politiques de la fermeture des frontières. 

Quant aux enseignants du primaire et du secondaire, ils savent qu’un enfant n’apprend pas uniquement en empilant des connaissances. Les chemins transversaux, complexes, sinueux sont bien plus savoureux à emprunter car ils éveillent la réflexion et la curiosité des élèves. Complexité, ruptures, transformations, rapports de domination sont au cœur de nos disciplines, et, en aucun cas, nous ne laisserons ces hérauts de la fierté nationale servir de boussoles à la rédaction des nouveaux programmes scolaires annoncés par le ministre pour 2014. 


[1] Voir les ouvrages de Dimitri Casali, Lorant Deutsch ou Jean Sevillia récemment décryptés par William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les historiens de garde, Inculte, 2013. 

samedi 16 février 2013

"Conversation sur la naissance des inégalités" de C. Darmangeat est disponible en librairie.

Le CVUH et les éditions Agone qui publient notre collection "Passé&Présent" sont heureux de vous présenter ce nouveau volume désormais disponible dans toutes les bonnes librairies.

En voici une succincte présentation : 

Les inégalités n’ont pas toujours existé. Plus encore, leur apparition est loin d’avoir partout suivi le même chemin que celui emprunté par l’Europe et les Proche et Moyen-Orient, le plus souvent résumé par le modèle de la « révolution néolithique ». Montrant la volonté de la collection « Passé & Présent » d’élargir son champ chronologique (jusqu’aux périodes les plus anciennes) et au-delà de l’histoire proprement dite (ici, la « préhistoire » et l’ethnologie), cet ouvrage de vulgarisation insiste sur l’importance d’une approche universelle de l’évolution des sociétés dites « primitives ». S’appuyant sur les très nombreux exemples de sociétés étudiées par les ethnologues et les voyageurs alors qu’elles étaient encore vivantes, il montre le cas de sociétés durablement égalitaires ainsi que la variété des chemins empruntés vers l’inégalité.

L'ouvrage est aussi disponible en ligne sur le site de l'éditeur : 
http://atheles.org/agone/passepresent/conversationsurlanaissancedesinegalites/index.html

mardi 12 février 2013

Compte rendu de l'Assemblée Générale annuelle du 9 février 2013.




Ouverture de la séance à 10h20.
Présents : Sylvie Aprile, William Blanc, Aurore Chéry, Laurent Colantonio, Blaise Dufal, Anne Jollet, Fanny Madeline, Gilles Manceron, Jean-Pierre Martin, Christophe Naudin, Claude-Hélène Perrot, Camille Pollet, Véronique Servat.

Rapport moral 2012

Présenté par Laurent Colantonio, président

J’ai tout récemment eu l’occasion de me replonger dans l’histoire du CVUH (les 2 premières années, 2005-2007). L’association a démarré sur les chapeaux de roue ; elle correspondait sans nul doute à une attente dans la profession. Dans l’effervescence du moment, le CVUH pouvait alors à la fois répondre à l’actualité par des textes incisifs dans la presse sur des sujets variés ayant trait aux usages publics de l’histoire, proposer des analyses de fond dont on trouve toujours la trace sur le site, organiser des cycles de conférences qui attiraient un large public, lancer une collection (qui compte aujourd’hui 6 volumes)… L’ensemble reposait sur la motivation et la disponibilité de très nombreux membres « actifs ».
Puis, le dynamisme collectif est retombé. Un regain d’activité a été amorcé en 2011, qui s’est confirmé en 2012, mais nous sommes aujourd’hui beaucoup moins nombreux à faire vivre l’association, et notre activité s’en ressent. Nous n’avons pas à en rougir d’ailleurs, car les initiatives ont tout de même été assez nombreuses, variées et de qualité en 2012. Nous bénéficions d’un atout dont le Comité ne disposait pas à ses débuts : de l’argent disponible, grâce notamment aux droits d’auteurs perçus (cf. plus loin le rapport financier), pour envisager sereinement l’organisation des manifestations à venir.
Le CVUH en 2012 :

· Deux journées « histoire et médias » / « histoire et fiction à l’écran » se sont déroulées le 21 janvier et le 2 juin 2012, au centre Malher (rue Malher, Paris)
Des interventions de qualité et des échanges fructueux, entre historiens, journalistes, scénaristes, et avec la salle. Un grand merci, pour l’organisation de ces journées et son intendance, à Fanny Madeline, Blaise Dufal, Nelcya Delanoë, Véronique Servat, Jean Vettraino et Aurore Chéry. Les deux journées ont été filmées par Aurore Chaillou. Le programme complet de chaque journée ainsi que les vidéos des interventions sont en libre-accès sur le site du CVUH.

· Le CVUH à la Fête de l’Huma, samedi 15 septembre 2012, rencontre-débat autour du livre Pour quoi faire la Révolution
Au Village du livre, devant un public bien garni, retour sur l’actualité de la Révolution française (« laboratoire de la modernité ») et sur les raisons qui ont présidé à la rédaction du volume. Avec la participation de deux des auteurs : Guillaume Mazeau et Jean-Luc Chappey. Débat modéré par Anne Jollet. Un enregistrement audio de la rencontre est disponible en ligne (merci à Christophe Naudin) sur le site du CVUH.

· Rendez-vous de l’histoire de Blois, 18/21 octobre 2012.
Cette année, le CVUH a fait stand commun avec les éditions Agone, pour y présenter notamment le dernier ouvrage de la collection Passé&Présent, Pour quoi faire la Révolution. Le dimanche 20/10, le CVUH a notamment organisé une table-ronde, animée par Philippe Olivera, en présence des auteurs du volume. D’autres membres de l’association sont intervenus au cours de ces quatre jours.

· Le CVUH était présent lors des manifestations organisées pour les 40 ans des Cahiers d’histoire (vendredi 7 et samedi 8 décembre 2012).
A l’invitation d’Anne Jollet, Laurent Colantonio a participé pour le CVUH à la soirée inaugurale, place du Colonel Fabien, qui avait pour thème : « L’histoire engage toujours ». Le lendemain, plusieurs membres du Comité sont intervenus dans les différents ateliers (ENS, rue d’Ulm).

· Des prises de position collectives
(cf sur le site)
Au moment de « l’affaire » Lorant Deutsch/Métronome, le CVUH a publié sur son site les articles de William Blanc (Les Goliards), Christophe Naudin (Histoire pour tous) et Damien Boone, puis le CA de l’association a publié un communiqué en soutien à leur initiative.
Fin août, nous avons aussi relayé et soutenu le texte « aggiornamento » proposé par Laurence De Cock, Eric Fournier et Guillaume Mazeau : « Vague brune sur l’histoire de France », suite aux publications du Figaro Magazine / Figaro Histoire sur l’enseignement de l’histoire de France.

· Interventions médias/radios
Guillaume Mazeau a présenté Pour quoi faire la Révolution dans l’émission de France Inter Downtown (Collin/Mauduit) le lundi 4 février 2012 et dans l’émission de W. Blanc sur Radio-Libertaire.
Blaise Dufal est tjrs notre « correspondant média ». Il reçoit, par téléphone, les sollicitations des médias, puis soit il y répond, soit il renvoie l’interlocuteur vers le/la ou les membres du CVUH susceptibles de répondre à la demande ponctuelle.

· Le site a été alimenté par une dizaine de « vrais » articles, le dernier en date par Pierre Serna sur la Vendée. (cf. plus loin le point sur le site du CVUH)

· La liste de diffusion fonctionne et le CVUH a investi les réseaux sociaux : ouverture d’une page Facebook.

· Nous avons également choisi en 2012 un nouveau logo, et fait imprimer des flyers pour l’adhésion.

· Le Manifeste a été traduit en : anglais, espagnol, chinois et italien.

· Le 6e volume de la collection Passé & Présent est sous presse (parution prévue le 15 février 2013) : Christophe Darmangeat, Conversation sur l’origine des inégalités (cf. plus loin le point sur la collection).
Le rapport moral est adopté à l’unanimité des présents.


Rapport financier 2012

Présenté par Fanny Madeline, trésorière.
Le CVUH se porte toujours très bien. Le solde de l’année 2012 est de 8 558 euros, incluant les droits d’auteur qu’Agone versera en mars et qui s’élèvent cette année à 3 088 euros (mais dont un peu plus de la moitié seulement, soit 1831 euros, sera touchée par l’association), soit une réelle inflation par rapport aux 860 euros de l’année dernière (liée principalement à la parution de Pour quoi faire la révolution).
Nous avions l’année dernière 9 623 euros soit un tout petit peu plus. Nous commençons donc à entamer très légèrement nos finances notamment du fait des dépenses effectuées pour les 2 journées d’études sur Histoire et Fiction du 21 janvier et 2 juin 2012. Leur coût total, incluant les vidéos en ligne, est de 2 240 euros.
Nous avons également dépensé près de 950 euros pour la réalisation d’un logo et d’un flyer CVUH qui n’ont pas tout à fait la même charte graphique, à cause du fait que Morgan Thomas le designer du logo a trouvé un CDI entre temps et donc n’a pu réaliser le flyer.
Nous avons donné 500 euros à L’Autre association à la suite de l’incendie de l’appartement de Thomas Lacoste, les traductions du manifeste en chinois, espagnol et italien nous ont couté 345 euros et il y a les 250 euros traditionnels de partage des frais de Blois avec Agone.

Ce qui fait un total de 4 580 euros de dépenses pour 3 437 euros de recettes.

La relance des cotisations effectuée en début d’année a eu pour effet de réveiller d’anciens adhérents mais nous ne sommes passés que de 41 à 55 adhérents dont 4 nouveaux, ce qui amène à conclure malgré tout à l’effet assez limité de ces relances. Elles ont néanmoins permis de redresser la pente descendante des adhésions (rappel : il y avait 75 adhérents en 2005). Il ne faut pas relâcher ces efforts, mais plutôt que des relances, je me demande si on de devrait pas plutôt porter nos efforts pour recruter de nouveaux adhérents susceptibles de s’investir dans la vie de l’association : il faudrait ainsi faire en sorte que le flyer soit visible dans les principales manifestations militantes parisiennes et franciliennes (ou en province pour les volontaires).
En conclusion, nous avons encore pas mal d’argent notamment pour financer les prochains journées d’étude, dont nous pouvons également envisager une diffusion vidéo. Notre situation reste d’autant plus confortable que des prévisions de recettes sont à venir avec la parution du 6e volume de la collection Passé&Présent : l’ouvrage de Christophe Demangeat, Conversation sur la naissance des inégalités, qui parait dans une semaine (15 fév)
Le rapport financier est adopté à l’unanimité des présents.


Les projets pour 2013

· Journée vulgarisation : Laurence De Cock et Véronique Servat.

Date envisagée : le 8 juin. Le programme est en cours d’élaboration.
Après une introduction présentant les enjeux de la vulgarisation de contenus historiques, 4 tables rondes sont prévues. La 1e autour du récit graphique Dans l’ombre de Charonne, de Désirée et Alain Frappier qui pourrait être complétée par la présence d’Alain Dewerpe. Une 2e s’appuierait sur la collection Passé&Présent afin de questionner les enjeux éditoriaux en matière de vulgarisation. Une 3e table ronde aborderait le sujet au prisme de l’exemple de sites de vulgarisation comme « Histoire pour tous ». Anne Jollet suggère d’ajouter une table ronde autour de l’action des associations et/ou des universités populaires ce qui permettrait de sortir du cadre de l’écrit et d’étudier la vulgarisation portée par la parole, l’oral, hors de la hiérarchisation des acteurs. William Blanc suggère d’insérer une réflexion sur l’historiographie de la vulgarisation (les historiens et la vulgarisation).

· Journée Génocide, un mot et ses usages : Blaise Dufal.

De nombreux intervenants pressentis… La journée est programmée pour fin novembre ou début décembre 2013. Nous envisageons de lui donner une suite sous la forme d’un volume à ajouter à la collection Passé&Présent.

· Organisation d’une (ou plusieurs) conférence-débat autour du nouveau livre de la collection… Le livre pourrait notamment faire l’objet d’une rencontre débat à la fête de l’Huma.

· Participation de Blaise Dufal et Laurent Colantonio au débat organisé par la FSU-Ardèche (27 avril 2013 à St Michel de Chabrillanoux) : « Comment on s’arrange avec l’histoire pour créer une identité nationale ? » Débat animé par Philippe BRETT. Avec : François REYNAERT (écrivain et journaliste), Benoit FALAIZE (chercheur), L. COLANTONIO et  B. DUFAL (CVUH) et G. PERRET (ou un des ouvriers du film Mémoire d’ouvriers). Il y aura un coin librairie pour présenter/vendre des livres du CVUH.

· Participation du CVUH au Salon du livre d’Arras (1er mai) : à l’invitation de l’association « Colères du présent ». Débat autour du livre Pour quoi faire la Révolution (G. Mazeau sera présent).

· Blois – Rendez-vous de l’histoire 2013. Il faut réfléchir à la présence du CVUH à Blois. Le dernier livre de la collection n’entrant ni dans le thème du festival, ni tout à fait dans le rayon « histoire ». Le CVUH pourrait alors profiter de la présence en son sein de différents historiens spécialistes de la question pour proposer une table ronde en lien avec le thème du festival qui est la guerre.

· Agone – Collection Passé & Présent. Pour 2013-14, un 7e volume est pré-programmé, qui portera sur les usages publics de l’histoire en Europe (projet coordonné par Laurent Colantonio et Anne Jollet).

Bilan et perspectives de la collection Passé&Présent

Présenté par Philippe Olivera, directeur de collection.
Pour 2012, les ventes nettes se présentent ainsi.
- A quoi sert l'identité nationale ? = 180 (total depuis parution : 9097)
- Comment Nicolas Sarkozy écrit l’Histoire de France ? = 69 (5032)
- Enjeux politiques de l'histoire coloniale = 202 (2724)
- La Fabrique scolaire de l'histoire = 121 (2059)
- Pour quoi faire la Révolution = 1858 (idem)

Total droits d'auteurs pour le CVUH en 2012 = un peu plus de 3000 € (dont il conviendra de retirer un peu moins de la moitié, soit à peu près 1300 euros, qui correspondent aux 5% que le CVUH reverse aux 5 auteurs de Pour quoi faire la Révolution conformément au contrat signé).

Pour 2013 :
Le Darmangeat parait en librairie le 15 février prochain. Par suite d'un cafouillage, les exemplaires que nous devrions déjà avoir à Marseille ne sont toujours pas arrivés, mais en revanche ils sont bien aux Belles Lettres et seront donc fournis en temps utile aux librairies.
La mise en place avoisine celle du volume IHRF (près de 600 exemplaires) dans un premier temps. L’auteur a été contacté afin de discuter de l’éventualité de conférences permettant la présentation de l’ouvrage.
Le livre sur les usages politiques de l'histoire en Europe est suspendu à la rédaction de son introduction par Anne Jollet. Et de ce projet en suspens dépend très largement la suite.

Site du CVUH
Présenté par Véronique Servat, secrétaire et webmestre

Lors de la dernière Assemblée Générale du CVUH, le nouveau site transféré sous Blogspot pouvait se prévaloir de 27 000 pages visitées. Uu an plus tard le bond de fréquentation du site est conséquent puisque le compteur statistique indique plus de 82 000 pages vues.
On constate, comme l’an passé, que l’effet « blog » ne se fait pas trop sentir et que les visiteurs continuent d’aller consulter des articles anciens. Ainsi, dans les 10 articles les plus lus 4 datent de 2011 ou d’avant (parmi ces textes consultés, on trouve le manifeste du CVUH mais aussi le texte de Blaise sur A. Minc). Parmi les textes plus récents (2012-2013), celui sur le Métronome a été vu presque 3 000 fois, ceux de S. Mekdjian et de S. Citron un peu plus de 1 200 fois.
25 mises en lignes ont été effectuées en 2012 ce qui est légèrement plus important que l’an passé. Toutefois, toutes ces contributions ne sont pas des textes, il y a aussi des annonces et des comptes rendus des journées d’études.
La fréquentation du site est sans doute un peu boostée par l’ouverture de la page facebook même si les sources du trafic montrent qu’on arrive au CVUH par google ou rezo.net ou encore via le site des Goliards. La page ouverte sur le réseau social compte un peu plus de 350 suiveurs. Cela permet de faire connaître le site mais aussi les manifestations auxquelles le CVUH participe ainsi que les publications de la collection Passé&Présent.

Election du nouveau Conseil d’Administration

Membres de droit G. Noiriel, C. Coquery, L. DeCock.
Sortants : Laurent Colantonio, Sylvie Aprile, Anne Jollet, Fanny Madeline, Véronique Servat, Blaise Dufal, Aurore Chery, Jean Vettraino, Natacha Coquery, Olivier Le Trocquer.
Une candidature spontanée qui ne s’est pas concrétisée pour des raisons géographiques.
La reconduction du CA pour 2013 a été votée à l’unanimité.
Un Doodle est programmé pour la prochaine réunion ouverte à tous (entre le 18 et le 25 mars).

Questions diverses

L’émission des Goliards sur Radio Libertaire lance un appel à candidature pour 2013. Si le CVUH ou certains de ces membres souhaitent proposer une émission (1h30) sur un thème particulier, ils sont les bienvenus. Il est par exemple envisageable de relayer une journée d’étude, comme celle à venir portant sur les usages du mot génocide.
La question est posée de la possible participation financière du CVUH en soutien à de manifestations scientifiques, en contrepartie de quoi le logo du CVUH apparaîtrait parmi les partenaires sur les programmes diffusés. Le cas du colloque Les empires ébranlés. Défaites militaires et mises en échec du colonialisme XVIe-XXe siècles (Poitiers, 9/10 octobre 2013) est discuté. Des avis plutôt favorables sont exprimés, à condition d’être bien « vigilant » sur le fait que la dimension « Usages publics de l’histoire » soit toujours bien présente (ce qui est le cas ici car il y a bien une partie du colloque qui questionne les enjeux mémoriels et les échos contemporains de ces défaites). Il semble aussi important de privilégier le soutien à des initiatives qui ne trouvent pas forcément de financements institutionnels. La question sera à nouveau à l’ordre du jour de la prochaine réunion.
En cas de participation, il faut penser à demander des retours. Par exemple, quand l’association donne 3 000 euros pour les manuscrits de Robespierre ce serait bien que cela apparaisse dans les annales de la SER.

La séance est levée à 12h30.









lundi 4 février 2013

Les trafiquants de la mémoire ou la Vendée vendue... par P. Serna




Une fois, deux fois, trois fois et maintenant quatre fois !
En moins d’un an, la direction de la programmation de France 3, chaine publique, met à l’affiche, cette nuit, 4 février 2013, une émission au titre des plus nuancés, comme si le point d’interrogation devait lever un doute « Robespierre, bourreau de la Vendée ? ». Non spécialiste de la Vendée, et plutôt rétif, à tort, à la culture télévisuelle, j’avais décidé d’ignorer l’émission. Mais devant ce qu’il convient d’appeler un acharnement médiatique dont le but ou la conséquence est de créer une vulgate partagée et finalement acceptée à force d’être répétée et ânonnée, quelques réflexions s’imposent. Un génocide aurait eu lieu en Vendée et qui dit génocide dit forcément que le coupable de l’histoire ou celui que l’on peut comparer à Hitler n’est personne d’autre que Robespierre.

Le véritable génocide des uns est relativisé – 6 millions de personnes sont mises sur le même pied que 170 000 personnes- le génocide inventé des autres se trouve décontextualisé et rendu incompréhensible parce que bricolé et impossible historiquement à démontrer.

J’ai dû regarder l’émission deux fois pour mieux comprendre les ressorts émotionnels qui structurent le docu-fiction avec ses ficelles, comme le film des cadavres et squelettes, exhumés sur fond de film de musique d’horreur dès l’introduction, ou bien à d’autres moments, c’est une musique de série d’angoisse qui envahit l’espace sonore.

Passe encore sur les approximations historiques, les documents filmés non identifiés, les interprétations des personnes interrogées, par exemple la théorie selon laquelle l’étude des coups d’épée relèveraient d’une situation d’acharnement, là où quelques années d’études de combat à l’arme blanche amènent à des conclusions inverses pour qui connait la force d’un sabreur à cheval (1).

Passe les ignorances sur le contexte de guerre européenne, passe sur les interprétations fondamentales de la thèse sur la Vendée de Jean-Clément Martin, non utilisées, alors que l’ancien directeur de l’IHRF, auteur d’un travail magistral sur la Vendée et son invention est interrogé seulement sur des aspects factuels et en tout dernier lieu sur l’interprétation des faits, là où tous les autres historiens soutiennent de suite leur position, des positions différentes et le plus souvent hostiles, développant longuement leur interprétation… Passe sur l’ignorance de ce qu’est dans l’histoire longue des répressions, les formes de mises à sac que des troupes militaires peuvent perpétrer sur des populations civiles comme un fait connu, et hélas déjà bien intégrées par les populations de Provence, des Cévennes dans la mémoire douloureuse des armées catholiques du roi massacrant des sujets protestants de sa majesté, bien avant la Vendée. Passe sur le feint étonnement de voir des ennemis traités de brigands et donc pourchassés et exécutés lorsque pris les armes à la main… comme si les cours prévôtales d’Ancien Régime et de la guerre des farines en 1775 et 1776 n’avaient pas connu le terme de brigand. Passe sur l’incapacité à penser la spécificité des combats entre militaires de lignes et population civiles révoltées qui, sous toute latitude, conduit les premiers à une férocité disproportionnée parce qu’ils ne reconnaissent pas aux seconds le statut de combattant, élément expliquant l’ensauvagement des guerres civiles.

A ce propos, passe aussi le long entretien demandé au spécialiste des guerres révolutionnaires, Bernard Gainot dont tous les propos ont disparu (censuré ?) au montage. Il avait osé comparer et montrer des parallèles entre la violence extrême des soldats bleus, et la brutalité sans limite des soldats anglais au même moment contre les patriotes irlandais, finissant par inquiéter leurs officiers soucieux de voir se transformer en animaux féroces leurs soldats, selon les témoignages de l’époque. Surement les propos de Bernard Gainot, maître de conférence habilité à la direction de recherches, ne cadraient pas avec la volonté délibérée de démontrer l’unicité du crime franco-français, hors de tout contexte de guerre…

Passe l’ignorance de Stéphane Courtois faisant preuve de sa demi-science en soutenant que le concept de crime contre l’humanité avait été inventé en 1944. S’il connaissait un tant soit peu l’an III et la réaction thermidorienne il saurait que les contemporains eux mêmes et Cambon en particulier ont conscience de l’importance de la violence qui vient de se déchaîner (qui le nie ?) et emploie déjà l’expression dès l’automne 1794 (2).

La litanie peut être longue. On arrête ici le démontage de la manipulation d’histoire et de la transformation des faits au profit de deux thèses : il y eut génocide, mieux « dépopulation » (ce n’est pas nous qui le disons, affirment les concepteurs de l’émission, c’est Babeuf lui-même, donc on peut le dire après lui, belle démonstration d’une imposture méthodologique : une fois, l’on utilise les propos des révolutionnaires contre eux, une autre fois pour la cause de la démonstration !!).

Deux point cruciaux, car ils sont les structures invisibles de l’émission, retiennent l’attention tant ils encadrent l’émission et constituent les deux bornes idéologiques sur lesquelles se construisent les deux supercheries constitutives du message matraqué pour la quatrième fois le 4 février.


Les deux mensonges de l’émission

Le premier est répété par S. Courtois, qui n’a jamais travaillé sur la Révolution française, et qui comme tous les convertis à la cause adverse de ce qu’il a adoré dans sa jeunesse, a fait son fonds de commerce de la détestation de tout ce qui est resté un peu plus à gauche que lui dans le monde universitaire, sans partager ses outrances de jeunesse. Comportement des plus banals. S. Courtois assène donc qu’en France, il est impossible de critiquer la Révolution ! Il est le premier historien à intervenir dans l’émission, l’un des derniers à donner son avis final, alors qu’il n’a jamais travaillé sur la période. Son avis est net. En France « on ne touche pas à la Révolution ». Dont acte. Mais qu’à cela ne tienne dans cette émission, des journalistes courageux vont défaire le mythe pour faire la lumière sur le génocide, ou pas ... La seconde posture qui encadre le film est celle de R. Sécher qui soutient sans hésiter l’idée que l’on tue deux fois la Vendée par l’opération du mémoricide. Selon le polygraphe, on tue une seconde fois la Vendée en l’oubliant systématiquement, en refusant d’en parler, en l’omettant sciemment des histoires. Ces deux faits énoncés aux moments clés de l’émission constituent le principal piège du documentaire qu’il faut avoir à l’esprit.

Pour cela, il faut convoquer le livre de Pierre Vidal Naquet pour bien comprendre le fonds négationniste de cette présentation historique et sa recette que le grand historien de la mémoire assassinée et spécialiste des négateurs des chambres à gaz a construit. P. Vidal Naquet explique la ruse du fonctionnement des négationnistes : il s’agit de construire une fausseté que personne n’a jamais soutenue, pour, en la déconstruisant, remettre en doute une autre vérité qui, elle, a été établie (3). Que font d’autres S. Courtois et R. Sécher que d’utiliser ce procédé pour mettre en doute la valeur de la Révolution et instiller l’idée d’une volonté politique et planifiée de destruction d’une population ?

Première contre vérité patente donc : en France on ne critique pas la Révolution , on n’y touche pas…Mais dans quel monde vit S. Courtois ? Depuis le 15 juillet 1789, on n’a cessé de critiquer, vilipender, détester, démonter et blâmer la Révolution. Depuis le 15 juillet 1789, dans ce pays, il y a au moins 10 % de la population qui n’a jamais accepté la Révolution, ses principes, ses valeurs et qui l’ont exprimé… parce que le nouveau régime leur en a donné le droit. Ils n’ont cessé de s’exprimer, au mieux dans la meilleure tradition libérale des études historiographiques, depuis Madame de Stael jusqu’à François Furet. La révolution a été l’objet de critiques parfois fondées, acceptables , mais permanentes, continues, à livres édités à des dizaines de milliers d’exemplaires. A qui fera–t-on croire qu’en France « on ne touche pas la Révolution » ? C’est là une contre vérité qui permet d’inventer un doute là où toute la verve anti et contre révolutionnaire s’est toujours tranquillement exprimée. Et que l’on ne prenne pas comme exemple la chaire d’histoire de la Révolution française que j’ai l’honneur de diriger, comme exemple d’une volonté d’imposer un seul discours. Elle a été explicitement fondée pour contrer Taine et Sorrel qui ne cessaient de massacrer l’héritage de la Révolution en présentant une lecture univoque aux jeunes élites de la France en 1880-1890 ! Comme dans le procédé négationniste, disséqué par Vidal-Naquet, cette fausseté permet d’instiller l’idée que la République cache quelque chose, une histoire monstrueuse , le crime de la Vendée et son oubli.

Car c’est là le second mensonge patenté soutenu par M. Sécher, l’idée du mémoricide qui repose sur le même principe : on veut oublier donc on veut cacher le génocide. La fable du mémoricide est donc construite. On aurait voulu occulter la Vendée. Mais combien de centaines et de centaines, voire de milliers d’ouvrages ont été écrits sur tous les épisodes sanglants de la Vendée depuis 1793 ? En affirmant cette contre vérité patente, l’auteur du pamphlet invente une fable avec tous les atours de la vérité pour instiller un autre mensonge, celui du génocide caché par la République et ses universitaires. Mais où est passée dans cette émission le travail de Jean-Clément Martin, certes interrogé mais point sur le fonds de son travail. Cet historien est le fondateur d’une autre vérité, sur l’absence d’un pouvoir au printemps 1793, capable de contrôler les troupes militaires, fin observateur de la manipulation à Paris, par les différentes factions de la violence désordonnée en Vendée pour s’imposer dans la capitale, en inventant "la Vendée" (4) ? Ce n’est pas là un oubli des contemporains ni des historiens mais au contraire une sur-présence de cette violence, de son récit, de son traumatisme et de ses séquelles dans la mémoire de l’Ouest de la France et de la république allant jusqu’à imaginer et nommer un espace qui n’existait même pas en tant que tel avant la Vendée !! de tout cela rien. Ou plutôt si avec l’aplomb des négationnistes connus dans d’autres champs : la fausseté affirmée avec une certitude sans faille. Ne tombons pas dans le piège de la surenchère. Ici, ce ne sont même pas des assassins de la mémoire, tout au plus des trafiqueurs de l’histoire. C’est leur droit, ils ne poursuivent qu’une longue généalogie de fossoyeurs des faits historiques, les fossoyeurs d’une histoire complexe, nuancée, douloureuse mais faisant sens, de la république. Les trafiquants du doute bricolent la montée de l’audimat… France 3 se prête à ce jeu, et nombre de leurs lecteurs n’ont jamais constitué une minorité brimée… Heureusement quelques historiens ont encore un peu de mémoire, la cultivent, non pour raconter la fable rose ou le livre d’horreurs du passé, mais pour comprendre et expliquer la violence outrancière des guerres civiles dans leur contexte.


Pierre Serna, directeur de l’Institut d’Histoire de la Révolution française.


(1) P Brioist, H Drévillon , P Serna, Croiser le fer, culture et violence de l’épée dans la France moderne XVI-XVIIIe siècle, Seyssel Champ vallon, 2002 réed. 2008
(2) « Cambon à la séance du 3 frimaire an III affirme que « Carrier a participé à des actes atroces exercés à Nantes, contre l’humanité », Moniteur XXII, p 595
(3) Pierre Vidal Naquet, Les Assassins de la mémoire, « Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme), 1981, Paris Maspéro.
(4) Depuis 1985, et la parution au Seuil de La Vendée et la France, Jean-Clément Martin, auprès d’un lectorat nombreux n’a jamais cessé de travailler sur la guerre de Vendée et sa mémoire, renouvelant sans cesse ses travaux, ses analyses, offrant régulièrement au public l’avancée des travaux les plus récents et fort nombreux sur la guerre civile dans l’Ouest de la France