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mardi 30 janvier 2018

Livre "Pourquoi se référer au passé"

Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey
Le passé, moteur d’action

Le passé est quelque chose de mouvant, quelque chose qui nous travaille. Construction de mythes, évocation d’un âge d’or, propagande, désinformation… Quand le passé est convoqué, c’est souvent pour légitimer, figer et déformer des moments d’histoire, à des fins souvent politiques ou idéologiques.

Claudia Moatti et Michèle Riot-Sarcey ont mené, avec un collectif d’historiens, un travail de longue haleine pour repenser notre relation au passé, et la façon dont il surgit dans le présent. Car le passé n’est pas figé, il n’est pas fini. Dynamique, inachevé, il subsiste dans la mémoire collective et agit comme moteur d’action.

« La dimension politique, l’interrogation sur ce qui fait le mouvement même de l’histoire dans l’événement, constitue le cœur de notre travail.»

Chaque chapitre de ce livre analyse un moment historique où le passé est intervenu dans le présent comme « référence » : l’un s’intéresse ainsi au cas des destructions d’églises pendant la Commune, un autre à la Grande Famine en Irlande entre 1845 et 1851, un troisième au coup d’État en Argentine du 6 septembre 1930, un autre encore se penche sur la notion de peuple en Italie au milieu du XIVe siècle, ou sur la notion de martyr dans la Tunisie contemporaine… Cette notion de référence a pour ambition de restituer à la connaissance du passé tout son potentiel critique, afin d’avancer dans l’intelligence de l’histoire, qu’il s’agisse d’y trouver des références nécessaires à l’action ou d’échapper au tragique re-jeu du passé.

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Claudia Moatti

Michèle Riot-Sarcey

368 p. – 25 €

DISPONIBLE EN LIBRAIRIE LE 18 JANVIER 2018

Un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée du Mythe national de Suzanne Citron en invitant à faire de l’histoire à l’échelle mondiale. Une réflexion d’ampleur sur le rapport entre passé et présent, et sur ce que c’est que de faire de l’histoire.





SOMMAIRE

Introduction

La référence au passé - Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey

Partie I - LES FIGURES DE LA RÉFÉRENCE

Entre analogie et anachronisme : la référence au passé dans la Rome antique

Claudia Moatti

Le jeu du peuple avec le temps en Italie au milieu du XIVe siècle

E. Igor Mineo

L’invention d’une nouvelle langue dans l’Italie du XVIe siècle : l’appel au passé contre le présent de la guerre

Jean-Louis Fournel

Freud, une rupture dans la pensée de soi

Nicole Edelman        

« Le chant d’Ulysse », de Si c’est un homme de Primo Levi

Gisèle Berkman

Partie II - LA RÉFÉRENCE EN RÉVOLUTION

« Le saut du tigre dans le passé. » W. Benjamin et la réactualisation du passé antique pendant la Révolution française

Caroline Fayolle

La référence au passé récent : l’an II comme moteur d’action chez les révolutionnaires démocrates (Thermidor et au-delà)

Déborah Cohen

Sous la table rase, les passés. Référence au passé et espace révolutionnaire : le cas des destructions d’églises pendant la Commune de Paris (1871)

Quentin Deluermoz

Le passé présent. 1968 : la référence à l’histoire au cœur de l’événement

Ludivine Bantigny

Partie III - LA RÉFÉRENCE EN DÉBAT

La Grande Famine en Irlande, un siècle après : une référence silencieuse ?

Laurent Colantonio

Le Paradis – un peu plus loin. Francisco Bilbao, utopiste hispano-américain

Annick Lempérière

Une référence politiquement située : perspectives d’alliances anticoloniales à partir des Jacobins noirs de C.L.R. James

Timothée Nay

La fin des citoyens en armes. Le coup d’État du 6 septembre 1930 en Argentine et les références au passé révolutionnaire

Marianne González Alemán

Le « martyr » : une « variation » tunisienne

Kmar Bendana



Contrepoint
La modernité, entre utopie et idéologie
Michèle Riot-Sarcey




Les Éditions de l’Atelier

lundi 11 septembre 2017

Publication : La Fabrique scolaire de l'histoire 2

La collection Passé/Présent du CVUH annonce la publication de La Fabrique scolaire de l'histoire 2ème édition, sous la direction de Laurence De Cock, préface de Suzanne Citron

Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école.

Présentation :
Pourquoi et comment apprendre l’histoire ? Et surtout, quelle histoire ? La virulence des débats récurrents sur ce que les élèves apprennent à l’école est aujourd’hui autant le signe de la vigueur des courants réactionnaires que d’un profond désarroi autour de ces questions décisives. Refuser fermement le terrain du discours scolaire nostalgique et patriotique n’interdit pas de regarder en face l’ampleur des tensions qui traversent aujourd’hui un enseignement chargé de sens civique.
Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école. Elle plaide pour une histoire scolaire faisant place à toutes les composantes d’une société plurielle sachant les rassembler autour d’un rapport critique et confiant au savoir.

Géraldine Bozec, Vincent Capdepuy, Vincent Casanova, Suzanne Citron, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, Charles Heimberg, Samuel Kuhn, Françoise Lantheaume, Patricia Legris, Servane Marzin, Véronique Servat : chercheurs et enseignants, les auteurs de cet ouvrage nourrissent les réflexions du collectif Aggiornamento histoire-géographie (http://aggiornamento.hypotheses.org/) qui milite pour un enseignement libéré du carcan de l’habitude et des pesanteurs bureaucratiques.
Une rencontre avec Laurence De Cock accompagne cette publication 

Mardi 12 septembre
à 19h30
Au Lieu-Dit
6, rue Sorbier 75020 Paris

http://lelieudit.com/     


jeudi 10 novembre 2016

Alexandre le Grand au rythme des présents successifs par P. Briant

En considérant le titre du livre ici introduit par son auteur (Alexandre. Exégèse des lieux communs, Folio-Histoire, n°259, Gallimard, 2016), on pourra évidemment se demander : pourquoi donc parler d’Alexandre le Grand aujourd’hui, et pourquoi surtout introduire un tel livre auprès des membres du CVUH et plus largement s’adresser à toutes celles et à tous ceux qui entendent manifester leur vigilance face aux usages et aux instrumentalisations de l’histoire dans le monde contemporain ? La raison en est simple : seul de son espèce par le rayonnement mondial du mythe – de l’Islande à l’Insulinde, sous les épiphanies jumelles d’Alexandre et d’Iskender– Alexandre a été actuel tout au long de l’histoire, et il le reste aujourd’hui. Le livre ici présenté n’est pas consacré à proprement parler à l’histoire d’Alexandre (un tel livre ne concernerait pas le public du CVUH), mais à l’insertion et à l’instrumentalisation de ses images dans les présents successifs, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, ou, si l’on préfère, depuis l’époque d’Alexandre elle-même jusqu’aux combats et débats qui scandent l’histoire de l’Afghanistan et des Balkans contemporains, en passant par Rome, le duché de Bourgogne, la cour de Louis XIV et celle de Philippe V d’Espagne, ou l’époque napoléonienne[1], mais en passant aussi par les images d’Alexandre et d’Iskender en Iran, à Byzance et chez les Ottomans, dans l’Inde coloniale, et jusqu’à Sumatra et la Malaisie, sans oublier un surprenant Alexandre/Iskender du Mali[2].

Le livre n’est pas un OHNI (Objet Historiographique Non Identifié). Il vient en continuité de réflexions que j’ai menées sur la longue durée. Les thèses et propositions ont été présentées successivement dans la première version (1974) d’un petit livre sur Alexandre (Que-sais-je ? 622 ; 8e édition 2016), où je plaidais pour la décolonisation de l’histoire de la conquête macédonienne ;  dans un article consacré en 1979 à « Alexandre modèle colonial[3] » ;  puis dans un dossier (« Impérialismes d’hier et d’aujourd’hui ») préparé à partir d’une collection de manuels d’enseignement datés entre 1850 et 1950 : ce dossier, a été présenté en 1982 dans le cadre de la formation continuée des professeurs de collèges de l’Académie de Toulouse ; des études sur « Alexandre au présent et au passé[4] » ; enfin, une recherche focalisée (entre 2004 et 2012) sur l’époque des Lumières, qui a résulté en un livre sur « Alexandre des Lumières »[5], où j’ai traité de l’évolution des images d’Alexandre au cours du long XVIIIe siècle en Europe et de leur insertion dans les débats sur l’expansion européenne, en particulier vers l’Inde.

L’intérêt spécifique que je n’ai cessé de manifester pour les utilisations politiques de la conquête macédonienne de l’Orient se marque plus particulièrement dans le chapitre 3 d’Exégèse des lieux communs intitulé « Le héros colonial » (p. 206-285). J’y montre que, introduite et définie pour la première fois par Plutarque (p. 217-226),  « la mission civilisatrice » d’Alexandre a été régulièrement située « dans le cadre d’un dialogue entre le passé et le présent, au sein duquel les conquêtes du passé apparaîtraient comme ayant ouvert la voie aux conquêtes du présent, mais au sein duquel, également, si mal documentée, l’histoire de la conquête d’Alexandre allait être nourrie de rapprochements et d’assimilations postulés avec les entreprises coloniales du présent ». On y retrouve donc des images bien connues : « le libérateur des peuples » (p. 230-243) ; la « mise en valeur » et le développement de pays laissés jusqu’alors dans un état de « sous-développement asiatique » (p. 244-255), en particulier l’introduction de l’économie monétaire et marchande dans des pays voués jusqu’alors à « l’économie naturelle » (p. 279-285) ; le génial découvreur des terres venu d’Europe souvent comparé à C. Colomb, qui ouvre de nouvelles voies maritimes entre l’Inde et la Méditerranée (p. 255-268) ; le conquérant homme de science qui, tel Bonaparte en Égypte, est environné de savants (p. 268-279). L’image positive est née dans le courant du XVIIIe siècle dans le sillage de Montesquieu et de Voltaire, suivis par une pléiade d’historiens-philosophes écossais et anglais (W. Robertson, J. Gillies, W. Vincent), qui ont aimé voir dans la conquête macédonienne « le précédent, même lointain », de la conquête britannique de l’Inde. Avec L. Heeren, dans le premier tiers du XIXe siècle, l’Allemagne n’est pas restée à l’écart de l’édification de l’image d’un Alexandre qui, au-delà de « l’accident » de la conquête, a été l’introducteur de progrès décisifs apportés en Orient par l’Europe qui dispense ses lumières. C’est cette image qui en quelque sorte triomphe avec l’Alexandre le Grand de l’historien prussien Droysen (1833), qui va être considéré pendant longtemps comme le fondateur de l’historiographie de la période ouverte par la conquête macédonienne[6].

Alexandre a ainsi été érigé en précédent glorieux de l’expansion européenne, que l’on brandit en toutes circonstances. En 1767, l’historien allemand C. Gatterer, bientôt suivi par certains de ses collègues au début du XIXe siècle, a eu ce mot extraordinairement révélateur sur la place accordée à Alexandre dans les discours historiques et politiques sur les rapports entre Occident et Orient : « Grâce à Alexandre, la domination mondiale passa pour la première fois des Asiatiques entre les mains des Européens ». En cela, l’histoire d’Alexandre fut partie prenante d’une histoire de la Question d’Orient (p. 156-163), en ce sens que, depuis Byzance et le Moyen-Âge (les Croisades : p. 143-156), les représentations européennes assimilent l’un à l’autre l’empire ottoman et l’empire perse de l’Antiquité : dès lors, l’exemple d’Alexandre annonce l’écroulement de l’empire des sultans et, par conséquent, la mainmise européenne sur les territoires impériaux. D’où le recours à Alexandre que fait Rigas, le révolutionnaire grec qui, en 1797, tente d’insuffler à ses compatriotes la volonté de lutter contre la domination turque (p. 163-171).

D’où aussi l’introduction d’Alexandre dans des débats sur l’expansion coloniale à l’époque de Jules Ferry ou à l’époque du Protectorat sur le Maroc (p. 208-217). D’où aussi les interrogations sur le bien-fondé de la politique d’Alexandre en lien avec les débats sur la politique coloniale : « En  raison de l’étroite homologie fonctionnelle entre les discours portant, les uns, sur l’expansion européenne de l’époque moderne et contemporaine, les autres, sur la conquête d’Alexandre, le statut de prestige d’Alexandre allait en effet être fragilisé, au fur et à mesure que les liens se distendaient entre métropoles et colonies, que les peuples colonisés s’arrachaient au joug des puissances coloniales européennes, et qu’ainsi s’évanouissaient les justifications morales et politiques de la conquête coloniale. Lié étroitement à la grandeur affirmée de la civilisation européenne, le personnage allait souffrir de la perte d’influence de l’Europe dans le monde » (p. 448). Dans certains pays colonisés (Inde britannique : p. 171-195), le récit national, construit par les historiens indiens, la littérature populaire, les films (Sikandar, 1941), tendit à rendre aux héros nationaux de l’Antiquité (Poros, Chandragupta) la première place que l’historiographie britannique avait confisquée au bénéfice de celui que, non sans fierté impériale, un historien britannique dénomme « l’Européen »[7]. Rendant compte du film Sikandar du réalisateur indien Sohrab Modi, le Times of India du 29 septembre 1941 se situe clairement au présent, en évoquant « un drame impressionnant de la résistance indienne réunie sous le leadership du sage et intrépide roi Poros, dont la philosophie se résumait en un principe : ‘Il est préférable de mourir en homme libre que de vivre comme un esclave’ » (p. 183).



Le coup fatal devait être porté dans les années 1950-1980 par un courant historiographique qui, même sans se revendiquer de l’étiquette « postcolonial », remit violemment en cause l’Alexandre colonial et proposa plutôt de faire « une histoire des victimes » et de transformer Alexandre en un conquérant massacreur, responsable d’un « génocide », rapproché de Cortès dans une formule qui fut exprimée sous les mots suivants par l’historien B. Bosworth en 2000 : « Pour de vastes régions de l’Asie, l’arrivée d’Alexandre signifia carnage et famine, et les conséquences en furent tout aussi dévastatrices que celles des Espagnols au Mexique. Les conquérants créèrent un  désert et l’appelèrent empire » (p. 398-414 ; 485-503). D’où des débats interminables, depuis l’Antiquité et l’histoire maîtresse de vie jusqu’à aujourd’hui, pour déterminer si Alexandre mérite ou nom d’être appelé « le Grand »[8] !

Malgré l’influence très notable de ces condamnations dans la corporation historienne, la vision de la conquête macédonienne en « mission civilisatrice » est loin d’avoir disparu. Elle est toujours en honneur dans une partie de la littérature spécialisée, et plus encore dans des medias grand public[9], qu’il s’agisse de certaines compositions de groupes de Heavy metal (p. 292-297), de livres de vulgarisation non scientifique (p. 297-312), de films hollywoodiens (p. 312-324), mais aussi, plus curieusement (du moins à première vue), de catalogues d’expositions qui, entre 1979 et 2013, ont été organisées autour de l’image héroïque d’Alexandre l’Européen. La raison en est qu’au départ, ces expositions ont été voulues et favorisées par le gouvernement grec : « Sans la stratégie grecque visant à exploiter politiquement les découvertes [archéologiques] en les liant à Alexandre et à sa mission civilisatrice, beaucoup de ces expositions n’auraient pu se tenir » (p. 324-349). Cette offensive diplomatique grecque a rencontré le désir des musées de changer de modèle de développement, et de mettre sur pied ce qu’il est convenu d’appeler des blockbusters. Main dans la main, autorités grecques et grands musées d’Europe, des États-Unis, du Canada, d’Australie, du Japon et de Russie  ont promu l’image de celui qui, « non seulement pour la défense de l’Europe, mais aussi en vue de la dissémination dans l’Orient de la culture grecque en sa qualité de civilisation œcuménique de valeurs humaines, a étendu les frontières de la civilisation et de la connaissance, et a changé le cours de l’Histoire » (citation du Président de la Fondation Onassis en 2004: p. 344).

Dans notre actualité, bien des déclarations et des initiatives rendent compte de la popularité de l’image d’Alexandre et de son caractère opératoire (p. 286-292)[10] : « L’utilisation politique de l’image du ‘grand homme’ n’a pas disparu dans les pays occidentaux. Dans ses deux  caractéristiques basiques de grand chef militaire et de marqueur-diffuseur de la civilisation grecque, la présence d’Alexandre peut être aisément identifiée dans l’actualité internationale. Il est introduit naïvement ou malignement dans notre histoire immédiate au titre d’acteur, au risque grave de défigurer le travail historien et de le transmuter en un story-telling imaginé dans les cabinets ministériels et dans les états-majors militaires, parfois avec la collaboration, active ou passive, d’historiens et d’archéologues de profession » (p. 506). Dans son discours de candidat tenu à Toulon le 7 février 2007, N. Sarkozy ne faisait-il pas appel, parmi d’autres figures historiques antiques (Socrate, Auguste), à « Alexandre  éternellement jeune et à son rêve grandiose d'un empire universel unissant l'Orient et l'Occident », tout en affirmant que « le rêve méditerranéen ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation » ?

De cette présence d’Alexandre (ou plutôt « Alexandre ») dans la réflexion politique d’aujourd’hui au sein de notre histoire immédiate[11], témoignent abondamment, aux États-Unis, analyses et récits qui, par-delà les siècles, rassemblent et assimilent la guerre menée par Alexandre en Bactriane et la guerre menée par les Etats-Unis et la ‘Coalition’ en Afghanistan (p. 506-519). En 2010, le général Wesley Clarke n’affirmait-il pas qu’à West Point,  « tous les principes de guerre qui y étaient étudiés de son temps remontaient à Alexandre, [et que] son héritage a ainsi formé la base de la pensée militaire occidentale depuis 2000 ans, [et qu’il] offrira information et inspiration aux générations futures » ? La même année, un historien américain n’hésitait pas à faire  d’Alexandre le promoteur de « la notion occidentale de nation building ». Chacun tente désespérément de tirer du passé des leçons pour le présent et de projeter le présent sur le passé, témoin cet autre historien américain soucieux d’établir un lien pédagogique et civique entre le passé et le présent : «  À la lumière de l’engagement de l’Amérique post-11-Septembre au Moyen-Orient, les enseignants d’histoire ancienne peuvent donner une pertinence nouvelle à l’époque d’Alexandre, […] et du même coup mieux préparer de jeunes citoyens aux choix qu’ils devront affronter » (p. 511).

Sur un autre « front », celui des Balkans, la lutte engagée, en particulier depuis 1991, entre la Grèce et son voisin du nord autour de la légitimité de celui-ci de se dénommer « République de Macédoine » est menée autour des images d’Alexandre le Grand, qui «  continua de plus belle à être à la fois l’otage et l’enjeu d’une guerre acharnée de propagandes nationalistes de part et d’autre de la frontière » (p. 545). En Macédoine, l’érection en 2011 sur la grande place de Skopje d’une statue gigantesque d’Alexandre (photo de couverture) marqua une sorte d’exacerbation de l’instrumentalisation du conquérant. Récupéré en janvier 2015 par Antonis Samaras au cours de la campagne électorale qui l’opposa à Syriza, et ce malgré la lassitude de l’opinion publique, le mythe d’Alexandre continue d’être l’un des protagonistes de débats de notre temps.

Les analyses présentées dans les chapitres 1-7 ont évidemment des implications importantes au regard de la méthode et du travail de l’historien-ne[12]. De mon point de vue, passer d’une histoire des vainqueurs à une « histoire des victimes », et d’une « légende rose » à une « légende noire », ne résout rien. L’historien n’a pas à choisir entre les vainqueurs et les vaincus : il analyse une phase historique sans s’identifier ni aux uns ni aux autres. L’erreur serait (est) d’oublier que ni Darius (le Grand roi perse), ni les populations soumises par la conquête, ne sont des victimes réduites à un rôle passif. Au même titre qu’Alexandre et les siens, le roi et les élites locales sont des acteurs de ce qui est aussi leur histoire. Je proposerais donc volontiers, en l’affaire, de répudier le genre biographique, qui fait d’Alexandre « le deux ex machina d’une évolution historique dont il contrôlerait seul les tenants et les aboutissants » (p. 567). Il s’agit  bien plutôt d’inscrire la conquête dans une histoire globale, où, dans sa diversité, l’adversaire d’Alexandre, à savoir l’empire achéménide, retrouve  un rôle de plein droit qu’il n’aurait jamais dû perdre. C’est aussi là manière de mener jusqu’à son terme le processus de décolonisation de l’histoire d’Alexandre.



[1] Chapitre 1 : « Les image du Prince » (p. 21-96)
[2] Chapitre 2 : « D’Orient et d’Occident » (p.97-205)
[3] « Impérialismes antiques et idéologie coloniale dans la France contemporaine : Alexandre le Grand modèle colonial » : http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1979_num_5_1_1395.
[4] Par exemple « “Alexandre et l’hellénisation de l’Asie” : l’histoire au passé et au présent », Studi Ellenistici XVI (2005) : 9-69.
[5] Alexandre des Lumières. Fragments d’histoire européenne, NRF-Essais, Gallimard, 2012. Parmi les nombreux comptes rendus, voir par exemple S. Sebastiani, « La mondialisation selon Alexandre le Grand », La Vie des Idées, 11 mars 2013 : http://www.laviedesidees.fr/La-mondialisation-selon-Alexandre.html.
[6] Sur Montesquieu, Droysen et quelques-uns de leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui, voir chapitre 5 : « Galerie d’experts » (p. 350-414).
[7] C’est sous ce titre (The first European. A History of Alexander in the Age of Empire) que mon livre de 2012 est traduit à Harvard UP.
[8] Voir chapitre 6 : « Juger Alexandre ? » (p. 415-503).
[9] Voir chapitre 4 : »Médias et médiatisation » (p. 286-349).
[11] Voir chapitre 7 : « Au péril de l’histoire immédiate » (p. 504-555).
[12] Voir chapitre 8 : « Que faire ? » (p. 556-569).

mercredi 3 février 2016

Billet d'humeur : Des usages personnels de l'histoire et de la pratique des préfaces

Je voudrais parler ici non pas des usages de l’histoire, mais de l’utilisation de l’histoire et de son appropriation à des fins personnelles - qu’il s’agisse de visées carriéristes ou narcissiques, ou peut-être simplement lucratives.
Il existe des sujets d’histoire devenus de véritables chasses gardées. Sur certains terrains au périmètre d’ailleurs extensif, aucun ouvrage ne peut plus paraître sans la préface du gardien/de la gardienne du champ. Il ne s’agit pas ici de préfaces justifiées, lesquelles existent, mais des préfaces expédiées en un recto-verso bricolé sur un coin de table, et qui sont fortement recommandées par la maison d’édition de peur que l’auteur(e) ne fasse les frais de ce que nos collègues américains appellent « character assassination ». On retrouve ces mêmes gardien(e)s du champ dans les colloques qu’ils/elles président et où ils sont invité(e)s pour, comme on dit en voix off, les « neutraliser ». On voit des commissaires d’exposition historique tétanisés à l’idée de heurter le grand prêtre ou la grande prêtresse, des documentaristes obligés de recourir à la parole dite d’autorité.
Nous connaissons tous ces abus de pouvoir caractérisés, mais nous les considérons avec fatalisme et nous nous taisons. Nous nous taisons de peur d’être accusés d’attaques ad hominem par ces gens qui ne font pas, parce que cela les arrange, la différence entre critiquer leurs pratiques professionnelles et les attaques ad personam. Les mêmes n’hésitent pas en revanche à citer plus puissants qu’eux et à se congratuler mutuellement de la façon parfois la plus indécente à tel point que nous sommes gênés pour eux lorsque nous assistons à leurs ébats publics.
Ces gardien(ne)s du champ ne sont généralement pas membres du CVUH. Il serait bon cependant que le CVUH, attaché au pluralisme, rappelle quelques principes éthiques dont le principal : l’histoire n’appartient à aucun(e) historien(ne), mais à tous ceux qui ont ambition de l’écrire en observant les règles méthodologiques de la discipline et en toute indépendance. 

Sonia Combe

mercredi 14 avril 2010

Johann Michel, Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France Un ouvrage discutable sur les enjeux de mémoire par Nicolas Offenstadt



Johann Michel, Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, Paris, PUF, 2010, 208 p.


Johann Michel, professeur de science politique, propose dansGouverner les mémoires, l’étude des politiques mémorielles de la France depuis le Moyen Age en se centrant sur la période contemporaine. L’auteur, dans l’introduction, définit ainsi le terme : « ensemble des interventions des acteurs publics visant à produire et à imposer une mémoire publique officielle à la société à la faveur du monopole d’instruments d’action publique » (p.16). Il entend donc réserver l’expression « politique mémorielle » aux autorités publiques et s’interroger sur les instruments que ces politiques fabriquent et mettent en œuvre. Pour saisir ces politiques en action, l’auteur utilise un cadre qu’il définit lui-même celui du « régime mémoriel », ainsi caractérisé : une « configuration stabilisée d’une mémoire publique officielle à une époque historique donnée » (16).
Le premier régime identifié, le régime d’unité nationale se construit par le haut, dès le Moyen Age qui façonne déjà une « mémoire officielle » valorisant l’unité de la nation. Il se fortifie et évolue sous les régimes successifs chacun l’adaptant à ses enjeux. Après la Première Guerre mondiale, le poids des anciens combattants tend, en obligeant l’Etat à prendre en compte les revendications d’un groupe, à démocratiser les politiques mémorielles. Ce sont les prodromes de ce que l’auteur appelle la « gouvernance mémorielle » soit « la fabrication des politiques mémorielles comme une entreprise négociée entre l’Etat et des acteurs non étatiques » (50). Les évolutions des années 70-80 accentuent ce processus, avec le boom du patrimoine et les tendances centrifuges des mémoires locales. Mais le changement de régime mémoriel n’intervient qu’avec l’irruption de la mémoire de la Shoah dans l’espace public, en particulier dans les années 1980. Il s’impose dès lors un « régime victimo-mémoriel », où la reconnaissance des victimes est centrale dans les politiques de mémoire. Le modèle de la Shoah sert ensuite de matrice pour différents types de revendications mémorielles. Pour autant, souligne Johann Michel, le régime de l’unité nationale ne s’efface pas et les pouvoirs jouent des deux formes selon les enjeux et les moments. A ce cadre, s’ajoutent ensuite, passage au pluriel, les « régimes mémoriels de l’esclavage » et les « régimes mémoriels colonialistes ».
Le cadre posé augurait de propositions intéressantes, d’autant que l’auteur énonce clairement ses intentions et conduit le lecteur par une écriture simple et précise. La réalisation s’avère en fait très discutable. D’abord parce que sur le fond l’auteur n’apporte rien de neuf. Ses conclusions rappellent seulement ce qui est bien connu sur les évolutions récentes des mémoires : perte d’importance du cadre étatique, conflits de mémoires etc. Rien de neuf par rapport aux analyses du colloque de Paris I de 2003 (Usages politiques du passé dans la France contemporaine) en la matière que l’auteur utilise d’ailleurs abondamment, rien de neuf par rapport aux travaux de Romain Bertrand ou Patrick Garcia, entre autres, sur les débats récents autour des usages de l’histoire, eux aussi d’ailleurs largement cités. L’auteur ne fait usage d’aucune source originale, il n’a interrogé aucun des acteurs de ces enjeux, ni recherché de documents spécifiques. Sa bibliographie n’en est pas pour autant très fournie, de nombreux paragraphes s’appuient simplement sur des articles des Lieux de mémoires de Pierre Nora sans les actualiser ni interroger le cadre interprétatif de cette oeuvre. Bien des lacunes sont à déplorer en la matière, citons seulement, pour le premier « régime », celle du grand classique de Colette Beaune,Naissance de la nation France (1985).
Les insuffisances bibliographiques conduisent à des analyses réductrices et à des lacunes. Avant 1789, Johann Michel ne semble connaître que monarchie féodale et monarchie absolue (p. 23 par exemple). On aimerait bien savoir dans ce schéma binaire de qui relèvent les pouvoirs royaux des XIIIe au XVIe siècle ? On comprend mal aussi ce que l’auteur entend lorsqu’il explique que la monarchie « impose » une « mémoire officielle » dès le Moyen Age ? Comment évoquer encore la politique mémorielle de la monarchie de Juillet sans dire un mot d’une pièce centrale à savoir le musée historique de Versailles, pas même cité (p. 35-37), qui fait pourtant l’objet d’un bel article dans Les Lieux de mémoire. L’auteur semble ignorer que Jeanne d’Arc a toujours fait l’objet d’un culte républicain (p. 56-57).
En outre, l’imprécision du vocabulaire historique corrode parfois le propos, les Allemands à Verdun pendant la Grande Guerre ne sont pas tous des « prussiens », les rois de France ne sont pas considérés comme des « saints » au Moyen Age (p. 25), d’où l’importance justement de la canonisation de Louis IX (1297). Si certaines bourdes sont secondaires, tout comme les noms et prénoms écorchés, – tout le monde en commet -, d’autres sont plus génântes, ainsi lorsque l’hommage à Pétain par Valéry Giscard d’Estaing en 1976 est analysé comme une prise de distance avec le gaullisme historique alors même que De Gaulle lui-même fit scandale en rendant hommage en 1968 au vainqueur de Verdun… La lecture des travaux de Rémi Dalisson sur les célébrations nationales aurait ici fournit la matière. De même, lorsque Guy Môquet est présenté comme « résistant » fusillé « pour faits de résistance le 21 octobre 1941 » (p. 105), laissons la coquille de date, pour souligner que le jeune communiste est fusillé en représailles de l’exécution d’un officier allemand, non pour « faits de résistance » et que par ailleurs ses activités de militant communiste ne sont pas acceptés par les spécialistes comme « résistantes » et justement cette dernière qualification fait enjeu de mémoire (là aussi la lecture par exemple des textes et du livre récent de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre permettait de cerner le débat). On peut encore regretter de voir la loi Gayssot qualifiée de « version officielle » de l’histoire (93). Comme si le négationnisme était une autre version de l’histoire alors qu’il s’agit de falsification. Il est, dans la même veine, dommage que manquent, dans le texte, des guillemets à « historiens négationnistes », p. 84, encore une fois comme s’il s’agissait d’un courant de la discipline… (ils réapparaissent heureusement dans une note).
Surtout l’appareil mobilisé par l’auteur autour des différents régimes qu’il identifie apparaît bancal. Si la distinction des deux régimes d’unité nationale et « victimo-mémoriel » se défend, les choses deviennent plus confuses par la suite. En effet, apparaissent d’autres « régimes » ceux de l’esclavage et ceux « colonialistes ». Le cadre de ces régimes est plus étroit et plus limité que les deux précédents qui pouvait prétendre embrasser un moment historique, décrire une tendance dominante des politiques mémorielles. Dès lors l’analyse apparaît boiteuse, puisque les différents régimes décrits ne relève pas de la même échelle et que l’on comprend mal ce qui justifie d’appeler « régime », ce qui semble relever formellement d’un même mode de réactivation des mémoires de groupes, qu’il s’agisse de descendants d’esclaves ou d’anciens combattants d’Algérie. Surtout chez Johann Michel, c’est la nouveauté des enjeux de mémoire qui prime, on ne saura rien par exemple de ce que font les anciens combattants de la mémoire de la guerre passées les remarques générales sur l’immédiat après-guerre, face par exemple à la concurrence de la mémoire de 39-45 ou aux critiques des années 60, quasi-rien non plus des enjeux et des évolutions des commémorations officielles des années 40 aux années 80, par exemple face aux poids des enjeux coloniaux. Un regard plus approfondi aurait montré combien le « régime d’unité national » n’épuise pas l’usage des fêtes inscrites dans ce cadre.
Johann Michel n’objective pas sa position dans ces débats. Elle transparaît pourtant. D’ailleurs la préfacière, elle (Esther Benbassa) ne se trompe pas lorsqu’elle annonce que le livre « dénonce » « l’ « inflation mémorielle » contemporaine » (p. IX). Le choix du vocabulaire est déjà parlant. L’omniprésence de termes comme « victime », « victimaire », pour tout ce qui touche à des violences du passé s’inscrit dans la logique de dénonciation si courante aujourd’hui de la « concurrence des victimes », comme si tous les retours sur les violences d’état, - dont Alain Dewerpe, lui aussi ignoré, a renouvelé l’approche à partir de l’affaire de Charonne en 1962 (1), ne pouvaient s’entendre que dans ce registre qui réduit les acteurs à une seule facette (des « victimes » revendicatrices). Comme l’a bien vu Sarah Gensburger, dans ce type de propos sur les « abus de la mémoire », qu’elle qualifie de « paradigme de la mémoire stratégique », les acteurs (souvent érigés en tout) sont toujours suspectés de visées stratégiques plus ou moins cachés, plus ou moins louables, sans portée « exemplaire ». Du coup, les historiens, qui appellent à des retours critiques sur ces périodes, sous des multiples formes parfois divergentes d’ailleurs, ne peuvent être, comme Gérard Noiriel ici cité, pour Johann Michel, que des sympathisants engagés à gauche d’un « régime mémoriel victimaire et anticolonialiste » (p. 171). L’auteur omet ainsi d’expliquer que le Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) n’a jamais été fondé sur un engagement politique partagé, ni à partir d’un intérêt spécifique pour les questions coloniales ou les lois mémorielles mais sur la tentative de définir une manière d’intervenir pour les historiens dans l’espace public.

Avec qui sympathise lui Johann Michel ? Sûrement pas avec ces « entrepreneurs de mémoire » qui, selon l’auteur, produisent aussi de « nouveaux oublis », ni avec ces « abus de mémoires » dénoncés à demi-mots. Ainsi, militant sans le dire, l’ouvrage de Johann Michel aurait gagné à faire des choix plus limités, permettant de cerner son sujet, ou d’en donner une lecture plus assumée.


Nicolas Offenstadt

[Voir le droit de réponse de Johann Michel à la suite de ce CR]



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Notes :

(1) Dans un livre somme qui comporte des développements importants sur la construction d’un enjeu de mémoire dans la France contemporaine jusqu’à nos jours et qui aurait donné bien des indications à l’auteur, A. Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, 2006, en particulier p. 549 et suiv.

mardi 19 janvier 2010

À propos de la réception de L’ Armée de l’empereur L’historien et les japonologues. par Emmanuel Lozerand (Cej – Inalco)


Il paraît régulièrement en France de mauvais livres sur le Japon. Cette situation s’explique sans doute par la conjonction d’au moins trois facteurs : la méconnaissance généralisée de l’histoire japonaise, y compris dans les cercles les plus cultivés, voire savants, de l’hexagone, pour qui le monde non occidental constitue trop souvent un angle mort ; le faible nombre de chercheurs et d’universitaires compétents (l’histoire des études japonaises en France n’est pas très longue) ; une fascination ou parfois une répulsion marquées pour la culture de l’archipel, qui induisent une forte demande de la part d’un public curieux, qu’éditeurs et medias s’emploient à satisfaire à bon compte en recourant à de pseudo experts.

Comme les chercheurs ne peuvent passer leur temps à traquer les discours insatisfaisants, ils les accueillent généralement par le silence. Parfois cependant certaines bornes sont franchies. Récemment un ouvrage critiquable à de nombreux points de vue a ainsi reçu un accueil favorable non seulement de la presse, mais aussi d’une partie notable de la communauté savante. L’Armée de l’empereur (1) de Jean-Louis Margolin a ainsi bénéficié de plusieurs recensions critiques élogieuses et a été couronné par le prix Augustin Thierry 2007.

Certains acteurs de la recherche japonologique (2) ont cru devoir réagir, de façon exceptionnelle, pour alerter leurs collègues historiens et tenter de leur faire comprendre à quel point pouvaient être bafouées certaines normes de sérieux intellectuel dès lors qu’on traitait d’un pays « éloigné » comme le Japon. La revue Cipango. Cahiers d’études japonaises, publiée depuis 1992 par le Centre d’études japonaises de l’Institut national des langues et civilisation orientales – les Langues O’ –, a ainsi fait paraître en guise d’éditorial à son numéro 15 de 2008 une longue recension critique de l’ouvrage en question. L’auteur de celle-ci, Arnaud Nanta, est un des plus brillants historiens de la jeune génération (3). Jean-Louis Margolin a évidemment répliqué avec vigueur (4). Il a aussitôt bénéficié d’un relais médiatique de poids : Pierre Assouline, dans la revue L’Histoire (« À couteaux tirés », n° 346 - 10/2009), ainsi que sur son blog La République des livres (« Rififi chez les japonologues », 17 octobre 2009), est venu défendre le gentil « historien » attaqué par un groupe de méchants « japonologues » rassemblés autour d’une obscure « revue savante ».

Après avoir un instant tenu la balance de l’objectivité : « Aurait-il appuyé là où ça fait mal ou a-t-il mal jugé la complexité d’un pays dont il n’est pas spécialiste ? », le chroniqueur penche nettement en faveur de Jean-Louis Margolin et relaie abondamment l’argument ultime de celui-ci : si les « japonologues » se sont mobilisés de manière aussi active, c’est tout simplement parce qu’« ils n’auraient pas supporté que Jean-Louis Margolin fasse du Japon en guerre un cas à part dans le registre des atrocités de masse », parce que, semblables aux communistes face aux crimes du communisme, ils « ne supporteraient pas une dénonciation globale du système lui-même ». Comme l’écrit encore Édouard Husson, un autre défenseur de Jean-Louis Margolin, si Nanta a critiqué sévèrement L’Armée de l’empereur, ce serait tout simplement parce que « la question de [l’]enracinement [des crimes du Japon impérial] dans la société de l’époque lui paraît insupportable » (5).

L’idée qu’il puisse exister en France des gens un tant soit peu compétents, qui consacrent leur énergie à étudier patiemment l’histoire et la civilisation du Japon du point de vue de disciplines variées, mais en partant d’une documentation de première main et en essayant de tenir compte des travaux de leurs collègues japonais, ne semble donc pas acquise. Est-il vraiment si difficile d’imaginer que ces « japonologues » puissent prendre la parole avec quelque raison pour critiquer un ouvrage médiocre ? Pourquoi faut-il les discréditer a priori, au lieu d’examiner leurs arguments, selon une méthode grossière qui rappelle des mœurs politiques que l’on aurait pu croire révolues ? De manière paradoxale, leur compétence dans un domaine particulier, au lieu de leur conférer quelque légitimité, devient suspecte et se transforme étrangement en un argument à charge, en un indice d’aveuglement idéologique. Dans ces conditions pourquoi ne pas clouer carrément au pilori Nanta et la clique japonologique, ces agents de Tôkyô ?

Le procès d’intention mené par Jean-Louis Margolin, Pierre Assouline et Edouard Husson est tout simplement grotesque quand on connaît un tant soit peu l’ensemble de la production japonologique française, à commencer par les travaux d’Arnaud Nanta lui-même qui écrit depuis 2001 sur l’actualité du révisionnisme historique au Japon (6), ou encore ceux du secrétaire de rédaction de la revueCipango, Michael Lucken, qui a écrit deux livres importants sur la période de la guerre : Grenades et amertume. Les Peintres japonais à l’épreuve de la guerre (Les Belles Lettres, 2005) et 1945 - Hiroshima : Les images sources (Hermann, 2008) (7).

La réalité que cherche à masquer cette charge médiatique tonitruante est pourtant on ne peut plus triviale. Jean-Louis Margolin, bien que « spécialiste » autoproclamé (4e de couverture) « de l’Asie au XXe siècle » – rien de moins ! – ne connaît pas, ne peut pas connaître, sérieusement l’histoire du Japon puisqu’il n’a accès ni aux sources, ni à l’historiographie disponibles, à l’exception de la part infime et tronquée de ce qui est publié et traduit en anglais. Car il ne sert à rien de détourner l’attention en soulignant à grands cris que « c’est en langue anglaise qu’on publie le plus à Singapour, aux Philippines et à Hong-Kong » (8) : ce n’est absolument pas vrai pour Tôkyô, Séoul et Pékin !

Autrement dit, si Jean-Louis Margolin a sans aucun doute les moyens de vulgariser les travaux anglophones qui ont décrit depuis les années 1980 les violences et les crimes de l’armée japonaise en Asie, il n’a en revanche aucune possibilité de comprendre en profondeur les processus qui ont conduit l’armée, et la société, japonaises à ces atrocités. Son ouvrage ne comporte ainsi aucune analyse digne de ce nom de l’histoire politique du Japon depuis la Restauration de Meiji, pas plus que des évolutions de la société japonaise elle-même ou des combats idéologiques qui la traversent. Plus grave encore, il n’explique pas ce qu’a été le positionnement du Japon dans l’affrontement des impérialismes, ni non plus – malgré le titre de son ouvrage ! – ce qu’est réellement cette « armée impériale » (9), d’où elle vient, comment elle fonctionne, quel est son rapport au politique, dans quelles conditions elle s’est livrée à ces actes barbares que nul ne songe aujourd’hui à nier, à part les négationistes de l’extrême-droite japonaise.

Si Jean-Louis Margolin n’hésite pas à couvrir de louanges une historiographie japonaise qu’il ne connaît pas, c’est pour mieux la faire passer à la trappe : « Il est impossible de rendre justice en peu de lignes au foisonnement historiographique japonais sur les années terribles » (L’Armée de l’empereur, p. 18). Et pour cause ! Des historiens aussi importants qu’Awaya Kentarô, Fujiwara Akira, Kasahara Tokushi, Mishima Ken.ichi, Yamada Akira, Yoshida Yutaka par exemple ne sont pas évoqués une seule fois, car, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, il est absolument inexact que « beaucoup des œuvres les plus importantes » soient « accessibles » (p. 23) en traduction. Jean-Louis Margolin ne semble pas avoir conscience une seule seconde des déformations majeures et innombrables qu’implique un processus de traduction. L’une d’elles, essentielle, c’est qu’une importance disproportionnée se trouve accordée à des travaux provocateurs et marginaux, et en particulier aux thèses révisionnistes, ce qui explique sans doute pourquoi l’écho de celles-ci est si marqué dans L’Armée de l’empereur, en dépit des bonnes intentions de l’auteur, semble-t-il, et comme malgré lui.

Selon l’étonnante logique d’un « qui ne peut pas le moins peut quand même le plus », Jean-Louis Margolin affirme avec un aplomb imperturbable, en jouant sur les mots : « La documentation d’origine japonaise est cependant loin d’être la seule utilisée ici. […] Il était indispensable de recourir à l’ensemble des sources accessibles » (p. 21), avant d’asséner sans vergogne qu’en Asie « les grands colloques se déroulent pour la plupart exclusivement dans cette langue [l’anglais] » (p. 23), ce qui est une contre-vérité ébouriffante, sauf à croire que l’Asie se limite à Singapour, aux Philippines et à Hong-Kong…

Comme la diversité des langues parlées en Asie constitue décidément un problème irritant, Jean-Louis Margolin n’hésite pas à pousser le bouchon encore plus loin encore pour tenter de s’en débarrasser :
« Il est néanmoins évident que des investigations dans les langues vernaculaires permettraient un tableau plus complet que celui présenté ici. On ne se dissimulera cependant pas la difficulté : se contenter de la bibliographie en japonais ou en chinois amènerait d’autres biais. Il faudrait maîtriser au bas mot une demi-douzaine de langues asiatiques, toutes très différentes les unes des autres, pour escompter y échapper. » (p. 23)

La logique du raisonnement est édifiante : mieux vaudrait en fin de compte ne connaître aucune langue asiatique plutôt qu’une seule, ou deux, ou trois, afin de préserver la sainte ignorance qui permet d’échapper aux préjugés. On retrouve donc l’accusation de fond faite aux « japonologues » : loin d’être un avantage, leur compétence induirait en réalité des partis-pris fâcheux.

N’en déplaise pourtant à Jean-Louis Margolin et à ses soutiens, il importe de réaffirmer quelques principes essentiels : quel que soit le pays concerné (10), il est impossible de faire de la bonne histoire sans avoir lu les travaux écrits par ses confrères les plus compétents dans le domaine, sans s’être frotté directement à des documents de première main auxquels on s’est donné les moyens d’avoir accès, sans être capable d’établir et de démêler des chaînes causales complexes. C’est en tout cas ce que nous essayons d’apprendre à nos étudiants.


Pendant de longues années une sorte de partage du travail s’était installé entre une poignée d’orientalistes érudits enfermés dans leurs bibliothèques et des plumitifs prolixes toujours prêts à ressasser les mêmes poncifs sur « le Japonais » (p. 61) conformiste, efficace et cruel. Peut-être serait-il temps de tourner la page ?


Emmanuel Lozerand (Cej – Inalco)



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Notes :


(1) Jean-Louis Margolin, L’Armée de l’empereur. Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Armand Colin, 2007 (réédition sous le titre Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Pluriel, Hachette, 2009, avec une « Postface inédite »).
(2) Ils ne sont pas les seuls : le sinologue Christian Henriot a publié un compte-rendu au vitriol de l’ouvrage dans l’European Journal of East Asian Studies (no 7-1, 2008, p. 161-165).
(3) Voir sa page personnelle : http://crj.ehess.fr/document.php?id=315.
(4) Sa réponse paraîtra dans le numéro 16 de Cipango. On en trouvera les éléments principaux dans sa « Postface inédite », Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945op. cit.
(5) Voir « Une nouvelle “querelle des historiens” », publié le 7 octobre 2009 sur le blog d’Edouard Husson : http://www.edouardhusson.com/.
(6) Voir sa synthèse la plus récente : « Le Japon face à son passé colonial », dans Olivier Dard et Daniel Lefeuvre (ss la dir. de), L’Europe face à son passé colonial, Riveneuve éditions, 2008, p. 129-146.
(7) Voir aussi, dans Cipango (n° 9, 2000, p. 263-296), le papier de Franck Michelin, « Les Coréens enrôlés dans l’armée et les procès de l’après-guerre ».
(8) « Postface inédite », op. cit., p. 466.
(9) Pour qui aurait envie de mieux connaître cette « armée de l’empereur », mais aussi de mesurer quel genre de documentation un historien sérieux peut mobiliser sur ce sujet, on recommandera la lecture du tout récent Japan’s Imperial Army. Its Rise and Fall. 1853-1945, d’Edward J. Drea, University Press of Kansas, 2009.
(10) Édouard Husson, qui loue le « sérieux de l’ouvrage » de Jean-Louis Margolin, est réputé « excellent connaisseur des archives allemandes et des travaux les plus récents » : pourrait-il un instant songer à louer le « sérieux » d’un livre écrit sur son domaine, l’Allemagne nazie, par un chercheur qui ne lirait pas la langue de Goethe et ignorerait superbement les travaux de quelques-uns des meilleurs spécialistes de la question ?

lundi 18 janvier 2010

De la nécessité des controverses scientifiques et de leurs échos publics par Laurence De Cock



[Ce texte introduit le texte de Emmanuel Lozerand, l'historien et les japonologues. A propos de la réception de l'Armée de l'empereur. 







Le 17 octobre dernier, sur le blog très consulté de Pierre Assouline est paru un billet ironiquement titré « Du rififi chez les japonologues » à propos des débats entre historiens en général, et plus particulièrement, de la controverse provoquée par l’ouvrage de Jean-Louis Margolin, L’armée de l’empereur qui porte sur les violences de guerre des Japonais entre 1937 et 1945. Evoquant successivement la plainte d’une association mémorielle contre Olivier Pétré Grenouilleau, la levée de boucliers de nombreux médiévistes face au dernier livre de Sylvain Gougenheim (1), la controverse autour des recherches sur la « Shoah par balles » du père Desbois, puis la mobilisation de soutien à Vincent Geisser mis en accusation par le CNRS pour diffamation, Pierre Assouline pointe du doigt les récents débats dans le champs historique, sous-entendant au passage leur désuétude et leur inutile violence. Ce billet a d’ailleurs donné lieu à des réactions de lecteurs, flopée de sarcasmes en tout genre et dérives quasi délirantes, notamment sur la soi-disant propension des historiens à provoquer débats stériles et procès d’intention. Au milieu de cet unanime soulèvement en soutien à Margolin, ce dernier intervient personnellement livrant sa version de la question : « L’ Affaire Gouguenheim : je ne l’ai pas suivie de près, la seule similitude évidente avec mon cas est une forme de réaction corporative des hyper-spécialistes face à un “intrus”, même relatif (je travaille sur l’histoire contemporaine de l’Asie orientale depuis 30 ans…). Sur le fond, je ne vois pas bien le rapport entre son cas et le mien. », tandis qu’un internaute lui répond poliment : « Je suis d’accord là-dessus, il s’agissait plus de forme et de la façon dont semblent désormais impossibles certaines discussions historiques ».

Cette longue complainte contre l’opportunité du débat dans le champ scientifique interpelle directement les fondements, les raisons d’agir et les modalités d’action du CVUH. Car si l’histoire n’appartient pas aux historiens, ce que nous avons toujours soutenu, l’historien professionnel n’en détient pas moins des compétences spécifiques qui lui permettent de construire des outils de réflexion dont l’objectif est d’être mis en partage. C’est ainsi qu’il nourrit la démocratie et qu’il assume sa fonction sociale et politique. La question de la transmission des savoirs historiques est donc au cœur de nos préoccupations et de nos pratiques. A ce titre, les modalités de réception de nos débats ne peuvent que nous interroger, surtout lorsque ces derniers sont renvoyés à leur inutilité.

Retour sur la controverse en question : dans son éditorial à la revue Cipango (n° 15, 2008), Arnaud Nanta entreprend une critique serrée des thèses de Margolin en arguant des faiblesses méthodologiques de l’ouvrage et des interprétations plus que contestables confinant parfois au révisionnisme (2). On peut certes débattre là encore de certains points de cette réponse argumentée : légitimation du concept de « brutalisation » (Georges Mossé) aujourd’hui remis en cause par certains historiens de la première guerre ; interprétation un peu réductrice de l’historiographie française dominante sur le fait colonial, ou encore définition contestable du fascisme ; mais il est difficile de balayer d’un revers de la main, comme le fait Assouline, le sérieux et la portée politique de la critique.

Encore faut-il admettre la critique comme un mal nécessaire. Et c’est à cet endroit que réside l’effet principal du billet assoulinien que le conflit insupporte - « Pourquoi tant de haines ? » écrit-il - et qui préfère vanter les mérites du consensus mou et des mondanités aseptisées. Difficile alors de ne pas s’interroger sur les effets de captation du débat scientifique par les medias. Sous couvert d’érudition, le langage médiatique, par ses raccourcis et simplifications systématiques, peut se faire complice du discrédit de ceux qui travaillent à l’élaboration d’outils critiques. La temporalité du chercheur n’est pas de la même nature que celle du journaliste, et on ne peut que regretter le recouvrement de l’une par l’autre lorsqu’il sert une cause proprement réactionnaire en lieu et place d’une complémentarité qui pourrait s’avérer utile.

Les réactions de lecteurs auraient pu venir compenser cet effet d’imposition. Il n’en est rien, et cela doit nous interpeller sur l’efficacité des discours promoteurs d’une pensée molle de ce type. Nous avons sans doute encore un long et sans doute laborieux travail de terrain à mener pour convaincre de l’utilité sociale et politique des querelles ou conflits scientifiques. On peut certes se féliciter que l’histoire soit en France l’objet d’un vif intérêt public - ce qui donne de l’écho à nos travaux ; mais peut-être qu’une part trop importante de ceux qui "consomment" de l’histoire ou qui la pratiquent en "amateurs" attendent avant tout des chercheurs qu’ils leur donnent la version lisse d’une histoire descendue de la chaire où la controverse met profondément mal à l’aise. Il nous faut continuer à inventer lieux et formes d’expression rompant avec l’image des chercheurs enfermés dans la chaleur de leur tour d’ivoire et préoccupés par la seule portée académique de leurs travaux. Il nous faut continuer à plaider l’utilité sociale des controverses scientifiques seules habilitées à fabriquer des outils critiques dont puissent s’emparer les citoyens ; raison pour laquelle nous publions ci-dessous un article d’Emmanuel Lozerand « L’historien et les japanologues » qui revient sur la réception de l’armée de l’empereur.


Laurence De Cock


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Notes :

(1) Sur cette question, lire l’article de Blaise Dufal : http://cvuh.free.fr/spip.php?article180
(2) Voir l’article d’Arnaud Nanta « Le succès de l’armée de l’empereur, un symptôme » au lien suivant : http://crj.ehess.fr/docannexe.php?id=574

lundi 20 octobre 2008

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy par Catherine Coquery-Vidrovitch

Le 26 juillet 2007 à Dakar, le président de la République Nicolas Sarkozy à Dakar Président assénait « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire... Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. »

On saura plus tard que le discours avait été rédigé par Henri Guaino la plume du président de la République.
A cela quoi de mieux qu’une riposte argumentée ?
L’historienne Adama Ba Konaré a relevé le défi en lançant en septembre 2007, un appel à ses collègues pour une réponse dépassionnée. Le résultat est à la hauteur de la polémique créée par les propos du Président de la République : Une mobilisation exceptionnelle, 25 contributions de spécialistes africains et européens.

Ils abordent chacun un pan d’une histoire riche, complexe et trop souvent méconnue.

Une véritable leçon d’histoire pour répondre au président Sarkozy, mais également pour éclairer son entourage et plus largement le grand public ceci afin de changer le regard sur l’Afrique.


Catherine Coquery-Vidrovitch (professeur émérite de l’Afrique à l’Université de Paris 7)

mardi 30 septembre 2008

L’enseignement des questions socialement vives en histoire et géographie sous la coordination de Franck Thénard-Duvivier


Les 14 et 15 mars 2008, le SNES-FSU et le CVUH organisaient deux journées de réflexion sur l’enseignement des questions socialement vives en histoire et géographie. Cet ouvrage en est issu.

Éditions ADAPT-SNES, 170 p., 16 euros franco de port. ISBN n° 978-2-35656-007-0


L’actualité s’invite régulièrement dans les cours et parfois à l’initiative des hommes politiques… A l’inverse, d’autres sujets suscitent des controverses dans l’espace public mais sont parfois tenus à distance des programmes scolaires.
Enseignement de la Shoah, du fait religieux, de l’esclavage ou encore mémoire de la Résistance... Autant de sujets qui ont récemment fait l’objet de commandes officielles dans les programmes scolaires.
Enseignement du fait colonial, de l’immigration, de l’histoire de l’Afrique ou encore de l’espace israélo-palestinien… Autant de questions, elles-aussi vives, qui sont oubliées ou maltraitées dans les programmes et les manuels scolaires. Pourtant, elles interrogent les pratiques des enseignants, leurs relations avec les élèves et les finalités de l’histoire scolaire.
C’est dans un contexte d’injonctions politiques toujours plus fortes vis-à-vis de l’histoire et de la géographie, qu’est née l’idée d’un partenariat entre des historiens engagés (au CVUH) et des enseignants syndicalistes (au SNES-FSU). L’objectif était de favoriser le croisement des regards et les débats autour des « questions socialement vives ».
Cet ouvrage rassemble la plupart des contributions des universitaires et des chercheurs qui ont participé aux deux journées de ce colloque organisé à Paris en mars 2008.
Sommaire
Introduction : L’enseignement des questions socialement vives : objet d’étude et sujet d’actualité ?
Alice Cardoso, Patrice Bride, Franck Thénard-Duvivier
Allocution d’ouverture du colloque
Roland Hubert
Présentation du groupe Histoire-Géographie du SNES
Alice Cardoso
Présentation du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire
Laurence De Cock

Les problèmes posés par l’enseignement des questions vives



Peut-on introduire les questions socialement vives en histoire-géographie ?
Nicole Tutiaux-Guillon
L’enseignement de l’histoire, sa grammaire et ses questions vives
Charles Heimberg
L’enseignement de l’histoire de l’immigration,
Benoit Falaize
Quel rôle pour les témoins ?
Laurent Douzou
L’espace israélo-palestinien : quelle place dans la culture scolaire en géographie ?
Pascal Clerc
Banalisation, saturation, exceptionnalité : quelques questions vives sur l’enseignement de la Shoah, compte-rendu d’atelier
Yannick Mével
Débusquer et nommer le néo-colonialisme : mise en chantier autour de documents pour bâtir ateliers et démarches, compte-rendu d’atelier
Pascal Diard et Marie-Hélène Millet
Enseigner l’histoire de l’esclavage colonial, compte-rendu de l’atelier
Éric Mesnard

Les articulations entre les usages publics de l’histoire, la recherche universitaire et l’histoire scolaire

Les résonances scolaires des usages publics du fait colonial
Françoise Lantheaume et Laurence De Cock
L’Afrique, quelle histoire ?
Catherine Coquery-Vidrovitch et Rémy Bazenguissa
Enseigner l’histoire de l’Afrique, compte-rendu d’atelier
Jean-Luc Martineau
Comment enseigner l’histoire de la République ?, compte-rendu d’atelier
Laurent Colantonio
Le fait religieux, une approche disciplinaire, compte-rendu d’atelier
Philippe Gaudin
Comment est fabriqué un programme d’histoire-géographie : le témoignage d’Armand Frémont
Alice Cardoso et Franck Thénard-Duvivier
Questions socialement vives et enseignement de l’histoire-géog raphie
Conférence de clôture, Alain Legardez

Références bibliographiques et ressources en ligne