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samedi 7 janvier 2012

Jeanne d'Arc, Nicolas Sarkozy et les autres...

Le 6 janvier 2012, Nicolas Sarkozy s'est rendu dans les Vosges, à Domrémy-la-Pucelle, pour célébrer le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Coutumier de l'utilisation à des fins politiques de grandes figures de l'Histoire, le Président de la République poursuit, en cette occasion, une pratique qu'il affectionne depuis plusieurs années.
En 2008, des historiens et des chercheurs, membres du CVUH, ont publié aux éditions Agone un ouvrage collectif qui soulignait les usages et mésusages de l'histoire par Nicolas Sarkozy. A quelques mois d’une nouvelle échéance présidentielle, "Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France" est encore parfaitement d'actualité. Le livre s’attache à décrypter le brouillage des références historiques et leur décontextualisation qui caractérisent cette vaste entreprise de reconstruction du « roman national ». Il permet ainsi de mieux saisir les logiques à l'œuvre quand le Président instrumentalise le passé pour servir son présent.






Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008

Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ?
Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »...

vendredi 30 décembre 2011

La loi sur les génocides, le cas arménien et l'écriture de l'histoire: la position du CVUH.


Visite de Nicolas Sarkozy en octobre 2011.

Il est en apparence aisé de réitérer les professions de foi d’indépendance des historiens. Nous savons très bien, tous, que la liberté de l’historien est davantage menacée par les lectures officielles du passé – enfermées par exemple dans un pseudo Musée d’histoire de France –, que par une quelconque loi dite « mémorielle ». Si, dans le passé récent, le CVUH a refusé d’entonner l’hymne de la liberté pour l’histoire, c’est que certaines de ces lois parvenaient à faire entendre l’héritage d’un passé malmené. De notre point de vue, le temps était venu de répondre aux attentes en réhabilitant la mémoire des héritiers des victimes des exactions passées auxquelles l’Etat français avait pris largement sa part. Le CVUH n’a jamais pris parti en faveur des lois dites mémorielles, il s’est seulement préoccupé de tous ceux qui, dans l’histoire, telle qu’elle avait été écrite jusque là, ne retrouvaient pas trace des expériences douloureuses du passé. Le génocide des juifs ou la réalité de l’esclavage n’ont pas été écartés de l’histoire en tant que faits. En revanche, la participation active et/ou passive de l’Etat français à ces exactions a été déniée puis passée sous silence, ce qui a conduit à l’effacement des traces des expériences vécues par les acteurs dans le processus historique.

Si les historiens ont pour tâche d’établir et de transmettre des connaissances précises sur le passé, nous le répétons, l’histoire ne leur appartient pas. La Nation, si longtemps mobilisée pour justifier les multiples formes d’assujettissements et d’humiliations, est en droit, si elle le juge nécessaire à un moment de son histoire, de défendre par la loi des valeurs qui touchent au passé, de rendre une forme de justice d’après coup pour compenser, en quelque sorte, une responsabilité engagée dans les catastrophes passées, à condition de s’exprimer dans le respect des connaissances du moment. Nous avons toujours considéré que chacune de ces lois devait être appréhendée dans sa singularité. L’action de la loi Gayssot (juillet 1990) visait par exemple spécifiquement le négationnisme pro-nazi – négation de l’extermination industrielle des juifs d’Europe – dont les méthodes d’imitation perverse des procédures historiennes avaient rendu nécessaire la condamnation. Ces méthodes avaient pour but et en partie pour effet de produire une confusion telle que tout travail de recherche pouvait apparaître faussé. Ni cette loi, ni la loi Taubira (mai 2001) n’ont entravé le travail de recherche historique. Seul larticle 4 de la loi du 23 février 2005 nous apparaissait inacceptable parce que, dans son injonction à porter un jugement éthique sur un fait historique, il portait atteinte à la liberté de l’historien et de l’enseignant.


Le cas du génocide arménien est encore différent. Le CVUH avait approuvé la loi déclarative de janvier 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien, et considère toujours que la responsabilité du déni incombe d’abord à l’Etat Turc. En revanche, le texte voté le 22 décembre dernier par les députés français nous paraît inopportun et politiquement contestable car, en cherchant à pénaliser toute contestation de ce génocide, il entrave plutôt qu’il ne favorise les nécessaires débats avec les intellectuels, les responsables et l’opinion turcs sur la qualification de ce crime et l’écriture de son histoire. Une première version de ce texte, rapportée par le député socialiste Didier Migaud, avait déjà été adoptée par l’Assemblée Nationale le 12 octobre 2006, avant d’être finalement déclarée irrecevable par le Sénat le 4 mai 2011. Aujourd’hui, la proposition de loi de la députée UMP Véronique Boyer fait suite à la visite du Président de la République en Arménie les 6 et 7 octobre 2011. La France retrouve ainsi les traditions d’ingérence européenne dans la « question d’Orient », quand les grandes puissances instrumentalisaient les frustrations nationales dans la région quitte à attiser les haines. Le dernier acte de la tragédie arménienne s’est d’ailleurs joué loin d’Erevan, lors des traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923). L’initiative actuelle, nullement justifiée par la nécessité de réagir à une forme particulière de discours raciste dans la société française, reflète des positionnements idéologiques et électoralistes qui relèvent d’une instrumentalisation de l’histoire.

Le CVUH.

Retrouvez cette tribune sur le site de Mediapart.

jeudi 3 décembre 2009

« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » par Michèle Riot-Sarcey


« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » écrit Michèle Riot-Sarcey… Voilà bien la seule quête des origines que nous estimons politiquement nécessaire, et surtout urgente. Les usages de l’histoire ne doivent pas servir à dessiner les contours d’une « identité nationale » figée dans le marbre blanc. Car s’appesantir sur son appartenance accule à la passivité politique et détourne de l’action. Au contraire, un regard sur le passé révolutionnaire et républicain, permettant d’en retrouver les enjeux véritables pour le présent, aidera à retrouver les fondements d’une véritable citoyenneté critique, celle qui irrigue tout débat démocratique digne de ce nom, celle qui donne du sens au principe de l’engagement.
Comment qualifieriez-vous la conception de la Nation promue par Eric Besson et Nicolas Sarkozy ?
Depuis la Révolution Française, le concept de Nation n’a cessé de servir tous les pouvoirs. Ceux-ci s’y réfèrent dès qu’ils sont en difficulté. C’est un moyen relativement commode de créer une unité factice, en entraînant la population dans une unité abstraite regroupée autour d’une reconnaissance virtuelle et exclusive. De ce point de vue, le gouvernement actuel n’innove pas : dans une période de désenchantement, il cherche à masquer les inégalités criantes en faisant oublier son incapacité à affronter les dysfonctionnements du système. La discussion sur l’identité nationale ne fait illusion qu’auprès de ceux qui veulent croire à la facticité des choses.

Peut-on voir dans le repli sur l’identité nationale la conséquence d’un appauvrissement de l’idée de République ?
Je ne sais pas si l’on doit parler d’un appauvrissement de l’idée de République. Ce qui est certain, c’est que ce terme, comme celui de Nation, a été utilisé par tous les pouvoirs, dans les conditions les plus conflictuelles (Révolution française, 1848, etc...) et les plus dramatiques (la Terreur en 1793...). On connaît l’étymologie du terme - res publica (chose publique) - mais cette notion n’a de sens que si elle est fondée sur un contenu précis, une démocratie réelle dans laquelle le citoyen détient effectivement une « part de souverain ». Le véritable enjeu est là : quels sont aujourd’hui les dispositifs permettant à la population de contrôler l’usage de la souveraineté ponctuellement déléguée à telle ou telle fraction de la classe politique ? République et démocratie représentative se confondent à travers la délégation de pouvoir confisquée par des professionnels de la politique. Or, la population s’est fortement politisée ces dernières années, en usant des nouveaux moyens de communication et d’information à sa disposition. La frustration n’en est que plus grande. Les professionnels de la politique se réfugient dans l’invocation des traditions républicaines pour tenter de légitimer leur pouvoir. Mais c’est de la pratique républicaine qu’il faudrait parler, pour avoir une approche complète de ces traditions. En 1848, par exemple, certains aspiraient à la République démocratique et sociale. Cet espoir reposait sur l’expérience des associations ouvrières, qui cherchaient à concrétiser les mots de la devise républicaine : « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce souffle qui doit être retrouvé aujourd’hui.

Les fondements de la citoyenneté ne sont-ils pas sapés par l’individualisme libéral dominant ?
Je ne pense pas que les individus soient complètement pris dans les rets du libéralisme. Le problème est davantage structurel : dans le contexte de la crise économique, qui a commencé par une crise financière, chaque individu se trouve confronté à des réalités qui le dépassent. Chacun, isolément, éprouve un sentiment d’impuissance, aggravé par la surdité du pouvoir actuel. Cette donnée cœxiste avec la forte politisation dont je viens de parler. Partout, dans des espaces les plus inattendus, la parole critique se développe, particulièrement dans les interstices d’un système pseudo démocratique. À chaque instant, en deçà des effets de modes, les individus se détournent du savoir convenu en cherchant tout bonnement à comprendre le monde dans lequel les pouvoirs cherchent à les enserrer. Mais ces espaces très singuliers, dans des enjeux locaux par exemple, échappent à la sagacité des autorités censées mesurer l’opinion publique. Ces dernières sont dans l’incapacité de saisir ce que souhaite la population dans son ensemble. Du coup, le pouvoir mobilise « l’opinion publique républicaine ». Concrètement, comme le disait Rancière, on fait parler les gens en les faisant taire.

Comment s’opposer à cette tendance ?

Il faut d’abord revenir à “l’origine” de la citoyenneté. La citoyenneté, perçue comme la capacité dont dispose chacun de maîtriser sa vie — à commencer par les dimensions les plus ordinaires du quotidien (travail, logement, éducation...) — a perdu son sens. Cette conception élémentaire a été oubliée. C’est pourquoi il est plus que nécessaire d’en rappeler les usages d’hier. De même, faut-il préciser la signification de la démocratie. Loin d’être réduite à la représentation politique, la démocratie s’exprime par le débat, voire le conflit, l’échange des point de vues. L’élection n’intervenant qu’à l’issue de ces échanges. C’est dire combien la démocratie ne peut se laisser enfermer dans un cadre institutionnel. En 1848, les ouvriers se constituaient en association sur les lieux de travail, pour tenter d’organiser autrement les entreprises. De ces lieux ils entendaient développer le “gouvernement des travailleurs”, en l’absence de représentants ouvriers dans les assemblées “représentatives”. La situation actuelle est identique. Le contenu social, voire socialiste, de la république a été oublié à force d’être refoulé hors des frontières de la politique.
Aujourd’hui, en pleine crise du système capitaliste, la mémoire de cette histoire doit être ravivée par la ré-appropriation de la citoyenneté concrète. Nécessité d’autant plus grande que le pouvoir souverain n’a de sens que si chacun est en capacité de l’exercer.


Entretien réalisé par Laurent Etre, paru dans L’Humanité du 19 novembre 2009.

mardi 20 octobre 2009


Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

par Laurence De Cock-Pierrepont, pour le CVUH
Mis en ligne le 21 mai 2007


Le dernier effet d’annonce de Nicolas Sarkozy, l’injonction de lecture de la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées de France, à chaque rentrée scolaire, n’a rien d’étonnant et peut être interprété à travers une double grille de lecture : le pli désormais pris d’instrumentaliser l’histoire, dans une stratégie d’abord électoraliste, et aujourd’hui présidentielle. l’appel à une vision de l’école sanctuarisée et dont on renforcerait la mission civique, à charge pour elle de revitaliser le sentiment national.
Le premier point a été largement développé dans le texte critique du CVUH : « L’histoire par Nicolas Sarkozy, le rêve passéiste d’un futur national-libéral » (1). Sous la plume d’Henri Guaino, un montage/brouillage rhétorique a permis à Nicolas Sarkozy de bâtir un agglomérat de références historiques. Ces dernières sont systématiquement décontextualisées et mises en équivalence au service d’une écriture de l’histoire qui revalorise la lignée des grands hommes, là où le nouveau président viendrait tout naturellement s’inscrire avec la ferme intention d’« écrire [avec tous les Français] une nouvelle page de notre histoire » (discours du 6 mai 2007). Guy Môquet pénètre cette généalogie mythologique sur une suggestion d’Henri Guaino : « On en a beaucoup discuté, il a tout de suite été très enthousiaste », a précisé sur France culture l’expert en communication, le 14 mai dernier (2). Que cette nouvelle entrée ait pu faire grincer des dents ne dérange pas outre-mesure le candidat d’alors : « Ceux qui ont osé dire que je n’avais pas le droit de citer Guy Môquet parce que je n’étais pas de gauche, je veux dire que je demeure stupéfait de tant de sectarisme. Guy Môquet appartient à l’histoire de France et l’histoire de France appartient à tous les Français. » (Discours du 18 mars 2007). Car, dans ce long héritage, ce jeune résistant communiste fusillé à 17 ans, le 22 octobre 1941, vient incarner les valeurs d’une jeunesse énergiquement tournée vers le sacrifice patriotique. Qu’il fut militant communiste devient donc strictement anecdotique dans cette mise en scène de l’histoire, puisqu’il ne s’agit que de puiser les attributs qui pourront confirmer la continuité de la mission providentielle du nouveau président : tout donner à cette « grande, belle et vieille nation » (6 mai). Ces détournements désormais récurrents des personnages et/ou moments historiques ne sont pas de simples procédés temporaires et électoralistes, ils témoignent d’une entreprise d’instauration d’une mémoire officielle qui opère par amalgame en gommant tout effet de contexte ou de divergences politiques.
Second point, l’école devient logiquement la caisse de résonance de ce nouveau projet. La philosophie scolaire de l’enseignement de l’histoire est née dans la matrice de la IIIème République. Dans la France de la fin du XIXème siècle, encore largement morcelée en « terroirs », l’école fut investie comme l’un des lieux stratégiques d’intégration nationale. Avec le modèle de l’État-nation français s’élaborèrent des références communes et homogénéisatrices. En outre, il fallait consolider la République en gestation et l’inscrire dans une logique de continuité historique et d’avancée linéaire vers le progrès, au miroir d’un universel républicain à promouvoir. L’histoire scolaire s’est posée comme un outil de fabrication et de légitimation de ce sentiment national. Elle s’est structurée autour de la double logique de l’unité et de la continuité, se devant de susciter l’adhésion, sans le doute. Nicolas Sarkozy ne cache pas aujourd’hui son admiration pour l’école de Jules Ferry : « Nous ne referons pas l’école de la IIIème République à l’heure d’internet, de la télévision ou du portable. Mais nous pouvons, nous devons en retrouver l’esprit. » (Discours du 23 février 2007 à Perpignan). De ce point de vue, l’« affaire » de la lettre de Guy Môquet fait très nettement sens. La geste symbolique qui consiste à inaugurer chaque année scolaire par la lecture d’une même lettre de résistant témoigne d’une forme de parrainage du récit historique scolaire dont il ne faut pas sous-estimer la portée idéologique. Lue hors programme, et quel que soit le niveau de classe, cette lettre sera déconnectée de son contexte d’élaboration, et servira de véhicule à des valeurs données comme universelles, à des valeurs absolutisées. Elle perdra son caractère de source pour se voit déshistoricisée. C’est ainsi aller à l’encontre de toute méthodologie historique et prendre le risque de patrimonialiser un contenu au service de la transmission d’une idéologie d’État. Dissocié de l’histoire de la deuxième Guerre et de la résistance, le message adressé aux adolescents lycéens pourrait se réduire à une accumulation de qualités morales aux échos douteux : « Qu’il étudie bien [Guy Môquet parle de son petit frère] pour être un homme » ; « Petit papa, j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; « Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose (…) Vive la France »… Le travail, la famille, la patrie… triste résurgence d’une sombre trilogie. La lettre de Guy Môquet n’a pas besoin de cette bénédiction gouvernementale et de sa conception moins civique que conservatrice de l’école et de l’écriture scolaire de l’histoire. Elle est déjà très largement utilisée par les enseignants d’histoire-géographie dans le cadre de l’étude de la résistance en France. Chacun s’efforce de la contextualiser et d’en dégager les enjeux propres à ce moment historique particulier. Mais il est vrai que cette première mesure gouvernementale doit aussi se lire à l’aune de cet amour que Nicolas Sarkozy déclare sans relâche à la France ; cet amour qui lui arrache des larmes à chaque nouvelle lecture de la lettre de Môquet (3) ; cet amour qui renvoie à une vision empathique de l’histoire tout en convoquant le principe totalement a-historique de l’identification. Activer le pathos est un procédé pédagogique (et démagogique) très efficace, qui gomme toute complexité ou principe de mise à distance critique. Or, c’est bien une posture de pédagogue national que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet permet à Nicolas Sarkozy d’endosser ; une position plutôt confortable pour policer la jeunesse lycéenne et la mobiliser autour de la vision sacrificielle de la nation et de l’identité nationale que réifie cet usage de l’histoire.
Laurence De Cock, pour le CVUH, mai 2007
(1)  http://cvuh.blogspot.com/2007/04/lhistoire-par-nicolas-sarkozy-le-reve.html
(2)  http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/matins/fiche.php?diffusion_id=52920
(3) Curieux, à ce propos, qu’il ait pourtant attendu la « suggestion » d’Henri Guaino pour l’inclure à son panthéon.


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"Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves à la prochaine rentrée scolaire"

Tribune de Pierre Schill du CVUH dans Libération
Mis en ligne le 22 mai 2007

Signalons la tribune de Pierre Schill du CVUH, "Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves à la prochaine rentrée scolaire" publié dans Libération du 22 mai 2007 qui rappelle l’intervention de Gérard Noiriel pour analyser le rapport de Nicolas Sarkozy à l’histoire sur le site du CVUH.

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Toute histoire a un contexte. Une réponse à Laurent Joffrin refusée par Libération...
Mis en ligne le 28 mai 2007
La première décision du nouveau Président de la République, - une décision par essence symboliquement forte - de demander à l’ensemble des enseignants d’histoire-géographie de lycées de lire au début de chaque année scolaire la lettre que Guy Môquet écrivit à ses parents avant son exécution le 22 octobre 1941 en représaille à l’assassinat d’un officier allemand interroge la communauté historienne.

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"Guy Môquet revu et corrigé"

Tribune de Pierre Schill du CVUH
Publié dans Libération du 11 septembre 2007

Le 18 mars 2007 au Zénith de Paris, le candidat Sarkozy déclarait : « Je veux dire que cette lettre de Guy Môquet, elle devrait être lue à tous les lycéens de France, non comme la lettre d’un jeune communiste, mais comme celle d’un jeune Français faisant à la France et à la liberté l’offrande de sa vie, comme celle d’un fils qui regarde en face sa propre mort. » Xavier Darcos vient d’annoncer que la lettre sera lue le 22 octobre dans tous les lycées de France.

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Guy Môquet, et après ? Effacement de l’histoire et culte mémoriel
Mis en ligne le 7 octobre 2007

Le 22 octobre prochain, la lecture de la dernière lettre de Guy Môquet sera l’occasion de ce qui pourrait passer pour une cérémonie de plus, dans le Panthéon résistant. Il n’en est rien : c’est un véritable programme commémoratif que le Bulletin officiel de l’Education Nationale du 30 août organise dans les lycées et collèges. Promotion soudaine d’une figure patriotique, présentée comme exemplaire, place centrale accordée à l’Ecole pour la lecture d’une « lettre », dimension strictement nationale de la célébration : tout cela n’est pas sans susciter des interrogations sur les causes profondes de cette fabrique à « flux tendu » d’un héros pour la jeunesse.
La rapidité de la découverte puis de la promotion de Guy Môquet par le candidat Sarkozy devenu chef de l’Etat a de quoi surprendre. Jusqu’au printemps 2007, la principale figure célébrée par le leader de l’UMP était Georges Mandel, homme politique de droite assassiné par la Milice parce que juif, en riposte à l’exécution du collaborateur Philippe Henriot par la Résistance. Pourtant, dès le 15 mai, le premier geste du nouveau pouvoir consiste à réinventer la mémoire résistante : la dernière lettre de Guy Moquet, promue au rang d’Archive exemplaire, est surajoutée à la commémoration des Fusillés de la Cascade du Bois de Boulogne. Image de l’Emotion officielle, objet de la « première décision » présidentielle, elle devient une véritable affaire d’Etat : désormais, elle devra être lue solennellement dans chaque lycée à chaque rentrée scolaire. L’hommage posthume fait à Guy Môquet incarne l’« ouverture mémorielle » qui annonce l’ouverture politique.
Cet usage politique n’est pas anodin : il entraîne des effets pernicieux sur la connaissance du passé ainsi instrumentalisé : Guy Môquet semble se résumer à sa mort, aux adieux à sa famille et à ses amis qui ponctuent sa dernière lettre. La Résistance est réduite à la seule perspective du sacrifice. Ainsi la spécificité du combat de Guy Môquet est-elle éludée : le caractère communiste de son engagement, la singularité de son courage au moment où le Parti Communiste, interdit par la République dès 1939, ne résistait pas encore officiellement, sont escamotés. De même, son arrestation par la police française, l’intervention des autorités de Vichy qui désignent spécifiquement parmi les otages une liste de militants communistes à fusiller sont passées sous silence. Toutes les singularités et les complexités de la Résistance disparaissent derrière l’écran blanc d’une dernière lettre sortie de son contexte.
On pourrait supposer que les enseignants chargés de lire la lettre aient précisément pour tâche de restituer ce contexte et ces enjeux. Mais la façon dont la cérémonie est prévue par le texte et déjà organisée en plusieurs lieux montre qu’il n’en est rien : tout est fait pour que l’École fabrique un mythe patriote en lieu et place d’une interrogation critique, aussi chargée d’émotion puisse-t-elle être. C’est en effet une véritable cérémonie de monument aux morts qui est prévue dans un certain nombre d’établissements, inventée pour l’occasion. Le public scolaire dont on attend le « recueillement » y préfigure celui du 11 novembre, les Résistants occupent la place des Anciens Combattants et la lettre celle du monument funéraire. Entre usage rugbystique de la lettre et cérémonie scolaire, tout se passe comme s’il s’agissait de mettre en place des bataillons de la mémoire dont les enseignants seraient les nouveaux « hussards noirs », au service d’une mémoire aussi étroitement nationale -malgré les dénégations - que largement amnésique.
La place donnée à l’Ecole dans cette cérémonie et les formes suggérées pour son organisation indiquent une double visée : restauration de l’ordre social et restauration de l’unité nationale. L’ordre cérémoniel est la traduction sous forme rituelle de la Lettre aux éducateurs envoyée par le même donneur d’ordres ; restauration de la hiérarchie, des « valeurs » et du vouvoiement : Guy Môquet le militant est utilisé à contre-emploi. Le message présidentiel n’en a cure, il soumet l’histoire à son usage par ses directives très claires : « aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre. » On ne peut mieux indiquer l’usage politique ainsi visé : l’union sacrale dont l’Ecole doit être la garante permet d’effacer toute « tache » mémorielle : de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation et l’extermination des Juifs à la non reconnaissance des massacres coloniaux, de la répression du 17 octobre 1961 à l’oubli des anciens combattants « ex colonisés », etc. On peut observer une singulière concomitance entre la monumentalisation de la figure de Guy Môquet dans une cérémonie scolaire et les remaniements des programmes d’histoire des filières techniques qui font disparaître comme thèmes d’enseignement aussi bien Vichy que les guerres d’Indochine et d’Algérie ; entre la réinvention d’une mémoire résistante purement nationale et unanime et les créations successives d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration, sur fond de projets de musées régionaux tendant à exalter l’œuvre coloniale de la France. On peut enfin trouver que la célébration de l’amour exclusif de la patrie devant un public de lycéens comprenant des élèves sans-papiers que le Gouvernement entreprend d’expulser confère à cette cérémonie un caractère objectivement cynique.
Le chef de l’Etat a annoncé publiquement vouloir la « fin de la repentance », ce qui signifie le refus de reconnaître désormais de façon officielle la responsabilité de la France sur la scène publique et la volonté explicite de mettre fin à tout débat à ce sujet. Célébrer la figure sacrificielle d’un Guy Môquet purement patriote, c’est recréer un culte unanimiste de la nation en lieu et place de toute interrogation critique sur la mémoire nationale, en escamotant les enjeux les plus actuels de la recherche et de l’enseignement de l’histoire. Chaque acteur de l’espace scolaire jugera de l’attitude qui lui paraît la plus juste, mais il ne nous apparaît pas possible, en tant qu’enseignants comme en tant que chercheurs, de cautionner d’une façon ou d’une autre une telle contrefaçon mémorielle.
le CVUH

jeudi 9 avril 2009

A l’école de l’ « Ave Respublica » par Laurence De Cock


Dans sa lettre de mission diffusée le 7 avril dernier, M. Besson, nouveau ministre de l’identité nationale, de l’intégration, de l’immigration et du co-développement solidaire se voit chargé par le gouvernement « d’engager les actions permettant de valoriser les principes de la République et les valeurs fondamentales de notre communauté nationale, en luttant contre toutes les tentations de repli identitaire ou communautariste, en renforçant la place des emblèmes et symboles de la République, des langues, de son drapeau, de son hymne, des valeurs contenues dans la devise "Liberté, égalité, fraternité" et de la Marianne qui les incarne, partout où cela s’avère nécessaire, dans les écoles et les lieux publics » (1).
Que nous vaut donc cette surenchère qui s’apprête encore une fois à toucher nos écoles ?
Rappel : les programmes de l’école primaire 2008 révélaient déjà la crispation sur l’apprentissage de la liturgie républicaine dans leur retour à l’ « instruction civique et morale » venus se substituer à la pédagogie du « vivre ensemble ». Il s’agissait sans doute d’en finir avec l’idéologie bien-pensante post 68 comme l’a seriné Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, lequel aimait d’ailleurs invoquer la figure tutélaire de Jules Ferry pour justifier les fondements de sa politique éducative à venir. Outre l’instrumentalisation politique déjà décryptée par le CVUH (2) à propos de la mobilisation tous azimut de ce personnage historique (3), on soulignera pour commencer que l’école républicaine depuis Jules Ferry n’a pas échappé miraculeusement au moteur de l’histoire, et que la sociologie des publics scolaires, ainsi que les fondements de ce que l’on nomme communément l’ « identité nationale » n’ont pas non plus vocation à rester figés dans une sorte de glaciation qui en empêcherait toute redéfinition. Suffit-il d’apprendre à un enfant de 7 ans à se lever sur la Marseillaise, à saluer le drapeau, à se courber devant le buste de Marianne et à ressasser mécaniquement l’ « Ave respublica » pour lui fournir les outils de sa socialisation politique ? Dans notre société façonnée par de nombreux héritages culturels, dans nos écoles peuplées d’enfants aux multiples visages, il faut être bien naïfs pour prétendre encore fabriquer de l’adhésion aveugle à une vulgate dont les principes assénés sont quotidiennement bafoués par les instigateurs même de cette réforme. Peu d’écoles en France ont en effet échappé à la logique de rendement du ministère de l’identité nationale qui (re)conduit des enfants vers un « chez eux » dont ils n’ont, pour beaucoup, jamais vu la moindre parcelle de paysage. On expliquera sans doute à leurs copains qu’ils n’honoraient pas suffisamment la République ces enfants : « fraternité » devaient-il pourtant apprendre à épeler…Faut-il donc qu’un régime se sente sous tension pour s’arquebouter à ce point sur des principes désormais vides de contenu au regard de leur traduction politique. Ce prêt à penser en kit risque fort de jeter le discrédit sur le potentiel émancipateur de ces valeurs républicaines. Car de quelle République parle-t-on au juste à travers cet usage nationalo-patriotique ? Celle de la première expérience révolutionnaire, La « sociale » de 1848, ou la IIIème République issue du compromis de Thiers, donc du détournement par les républicains modérés du mot pour l’élaboration du "national" ? l’opération de substitution a bien fonctionné, aidée en cela par une historiographie valorisant un « modèle républicain » quasi-transcendantal, consensuel, privé de toute conflictualité originelle, et purgé de ses dimensions sociales (4). Un pallier supplémentaire est franchi avec notre gouvernement et l’alliance à venir entre le ministère de l’identité nationale et celui de l’éducation ; la chimère république versus identité nationale n’est rien d’autre que le recouvrement par le mot de république d’un héritage de Maurice Barrès passé par la traduction politique du Front national et rendu politiquement correctpar le jeu électoral.
Si l’une des missions de l’école consiste à tisser de l’appartenance, il serait donc temps d’en finir avec cette vision prométhéenne d’un enseignement fondé sur l’illusion d’un conditionnement opérant de l’allégeance policée à des symboles. Il serait plus urgent et judicieux de travailler à l’acquisition d’une conscience critique préalable à toute citoyenneté véritablement libérée d’un code de bonne conduite identitaire imposé par une politique d’intégration discriminatoire qui ne dit pas son nom. Si tant est que le « communautarisme » existe autrement que comme une simple réaction momentanée à la stigmatisation que subissent régulièrement les « minorités visibles » de notre société ; si tant est que ce « communautarisme » ne soit pas qu’un épouvantail agité par simple volonté de légitimer une politique de crispation nationalo-identitaire, alors son désamorçage devra procéder d’une pédagogie de l’altérité qui viserait à rendre naturelle la co-présence des héritiers de multiples histoires, et non à vouloir naturaliser l’allogène. Osons donc enfin politiser réellement la question de l’école, interroger l’Universel républicain à l’aune du principe de réalité d’aujourd’hui, et faire de cette micro-société le laboratoire d’invention de la citoyenneté de demain.
Des mots, toujours des mots diront certains que les symboles rassurent. Mais l’école n’a-t-elle donc pas toujours été un outil d’intégration républicaine qu’il faut « sanctuariser » comme le rappelait récemment Nicolas Sarkozy ? Traduction : nécessité d’opposer à la demande sociale une fin de non recevoir afin d’assurer la prorogation d’un Universel qui fonctionnerait presque comme une donnée naturelle, a-historique, et figée dans une configuration élaborée lors de l’acte de naissance de l’école sous la IIIè République. Dans cette logique, l’école poursuivrait sa fonction quasi irénique de construction d’un espace commun au sein duquel les sujets seraient nécessairement privés de toute détermination empirique. Dans cet espace, l’Universel fonctionnerait comme une promesse d’émancipation de l’individu sous couvert d’une acceptation de normes garantes d’un consensus, et d’une forme d’homogénéité. Que les noirs deviennent blancs, que les femmes deviennent des hommes, et que les indigestes prennent la porte.
Postulons maintenant l’inverse, à savoir une nécessaire perméabilité de l’école aux débats de la société. Avec sa propre temporalité qui n’est pas celle de l’urgence médiatique, l’école se poserait alors comme le lieu d’intelligibilité des débats, voire des conflits, par une praxis de la mise à distance réflexive. Dans ce cas, l’Universel républicain perdrait sa capacité d’énonciation de normes immuables pour agir comme un champ ouvert d’antagonismes, ou, pour le dire autrement, un espace de conflictualités politiques suffisamment ouvert pour permettre à chaque subjectivité de s’affirmer sans trouver porte close. Dans cette logique, la révérence au buste, à l’hymne ou au drapeau ferait bien pâle figure à l’aune d’une véritable éducation à la diversité.
Laurence De Cock



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Notes :


(1) Voir l’intégralité de la lettre de mission au lien suivant :http://www.immigration.gouv.fr/article.php?id_article=753
(2) Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, http://cvuh.blogspot.com/
(3) Olivier Le Trocquer, « Jules Ferry » in Laurence De Cock et alii (dir), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008
(4) Celui qui est précisément enseigné dans les programmes d’histoire du Secondaire

lundi 24 novembre 2008

La poupée russe de l’histoire de France, où lorsque les historiens inventent un Napoléon toujours plus petit que le précédent par Pierre Serna

D’habitude c’est debout dans le métro. Heureusement, en fin de semaine, c’est assis que Le Monde peut être lu… . Ainsi donc, « Le Grand entretien », entre Pierre Milza, auteur d’une biographie de l’empereur Napoléon III et Arnaud Leparmentier, le journaliste du grand quotidien. Une petite anthologie à placer entre les mains de toutes les personnes intéressées par les objectifs intellectuels du CVUH. Un vrai petit manuel en une page de manipulation historique à usage exclusif du présent.
Si l’on n’avait pas compris à quel point le président après son élection, ressemblait à Bonaparte juste après le coup d’Etat, dans sa volonté de réformer, de changer, de sécuriser, de livrer la France aux notables, désormais on va devoir intégrer, en réalité combien il ressemblait plutôt au neveu, à Napoléon III, celui que Hugo décrit sous la forme d’un « petit Napoléon ».
Tout l’article serait à citer comme procédé de reconstruction, non téléologique, mais selon un nouveau procédé de merchandising plutôt étonnant et que l’on pourrait nommer « la comparaison par force » du passé avec la présent.
Mais lisons quelques passages et pour commencer, car un entretien se construit à deux, la question introductive : « La mémoire collective diabolise Napoléon III, alors qu’il est considéré comme une modernisateur de la France. En est-il de même pour Nicolas Sarkozy, qui voulait incarner la rupture mais a été perçu dés ses débuts comme un président bling-bling ? ». Sous la patine vaguement provocatrice, qu’on ne s’y méprenne pas, il y a une pure reconstruction de la perception du premier cité qui va servir à la réhabilitation au fond du second mentionné.
En effet, que l’on nous dise où est, et ce qu’est la mémoire collective ? avez-vous entendu quelqu’un où que vous soyez ces dernières années DIABOLISER Napoléon III ? Personnellement, mais je ne dois pas fréquenter des gens très cultivés, personne autour de moi n’a critiqué Napoléon III. J’avais cru au contraire que depuis bien des années une tentative efficace, tenace, ciblée, répétée, multiple, avait au contraire réhabilité fortement le personnage, et cela par les plus grandes instances républicaines, voire le n° 2 de la République, en son temps. Victimisez, victimisez, il en restera toujours quelque chose de la méchante histoire républicaine qui voulut mettre au pilori l’homme du coup d’Etat du 2 décembre…
Le procédé est intéressant qui consiste à affirmer une contre-vérité pour mieux la démonter par la suite. La posture est donnée pour l’ensemble de la page. Il s’agit au fond, de hisser le président actuel au niveau du passé. C’est là qu’est la vigilance nécessaire. Ce n’est pas tant sur la transformation des faits que porte l’étonnement du lecteur avisé, Pierre Milza est, à n’en pas douter, un excellent connaisseur des événements qui jalonnent la vie de Napoléon III, mais dans la volonté de faire du présent l’égal d’un passé réhabilité, en une confusion temporelle qui brouille toute forme de construction de temporalité séquencée.
L’entretien se poursuit sur les trois ressemblances entre les deux hommes : « Hyperactivisme, industrialisme, populisme ! » (sic !!).
Au fond, Pierre Milza est trop intelligent pour se prêter au jeu de façon aussi simpliste, car toute sa rhétorique à bien le lire, démonte au fur et à mesure ce qui est annoncé : l’historien sait bien que ces trois points de ressemblance sont fort critiquables. Il le dit entre les lignes, mais tant pis, le mal de la simplification à outrance est fait, et le lecteur, qui n’est pas forcément un historien professionnel, retiendra ses trois points de convergence. Hyperactivisme ! oh ! quel point de ressemblance ! On n’avait pas perçu que les présidents précédents étaient des rêveurs vaguement velléitaires, un peu désinvoltes… « industrialiste » ? On n’avait encore moins remarqué la volonté du président à défendre un processus d’industrialisation visant à enrayer de façon fort efficace délocalisations et fermetures d’usines, au-delà des prises de position quasi officielles pour ne pas paraître trop en décalage avec l’opinion. Populiste ? Pierre Milza n’a pas trop de mal à démonter de l’intérieur la question, quoique… Le problème est biaisé, car lorsque le président actuel fait porter un effort consenti par tous les citoyens sur les plus démunis, l’empereur visait à améliorer non le statut des plus faibles, mais à dégager dans la classe ouvrière une élite du travail, une aristocratie des mains. Le procédé est complètement différent. Finalement, Pierre Milza remarque bien que leur politique est complètement diverse avec une volonté d’affrontement systématique de la part du président actuel contre les syndicats et la gauche, politique plus nuancée, paradoxalement de la part de l’Empereur. Encore ne faudrait-il pas exagérer le gauchisme du neveu impérial et ne pas tordre le bâton de l’histoire d’un autre côté, en faisant croire que « celui qui invente le droit de grève en France c’est Napoléon III ». Hélas 1864 est avant 1884, et que l’on nous explique l’utilité d’un droit de grève sans celui de réunion, sous la forme des syndicats, voté en 1884. En terme d’invention il n’a pas fallu attendre 1864 pour que certains cessent le travail afin d’améliorer leur sort. Le fait existe bien avant la révolution, mais la période 1789-1791 va le reposer avec une acuité toute nouvelle, puisque les Constituants sont sommés de mettre en adéquation les droits de l’homme avec les droits sociaux. Steven Kaplan a récemment montré l’importance des tensions dans le Paris du début de l’année 1791 et le bras de fer qui va se jouer entre ouvrier et patrons qui aboutira finalement aux lois d’Allarde et Le Chapelier interdisant le droit de réunion et de grève. Napoléon III n’a rien inventé. Il a rétabli un droit de grève, conquis dans les faits, qui avait été transformé en non-droit de grève par la première assemblée révolutionnaire, Il y a une nuance importante car elle dit bien la posture d’une historiographie, qui attribue toujours aux grands hommes la bonne marche de la société et ses avancées, comme si le paysage mental des tensions et des luttes engagées ne comptaient pas.
Les trois dernières questions de plus en plus faibles, sur la politique extérieure (finalement les deux hommes n’ont pas de point commun), sur leurs épouses (l’un s’est marié avec une espagnole, l’autre avec une italienne, le saviez vous ?) et sur la fête (les deux aiment le luxe, on ne l’avait pas remarqué), montrent et c’est fort savoureux, un Pierre Milza de plus en plus gêné manifestement et chaque fois soulignant, de fait et en fait, toutes les différences entre les deux personnages, au fond rendus à leur particularité historique, ce qui les rend encore plus intéressants tous deux à étudier pour eux-mêmes. Mais qui aura perçu cette ruse de Pierre Milza se tirant comme il le pouvait de ce jeu infantilisant des 3… ressemblances ?
Au fond, ce n’est pas tant la réhabilitation de Napoléon III qui est dérangeante, quoiqu’elle soit construite toujours selon le même modèle : « je vais vous raconter l’histoire d’un homme que personne n’aime et qui a fait beaucoup de bien à la France… ». Ce n’est pas tant la volonté de trouver des figures tutélaires positives et historiques au président actuel, « à chacun… ses idées » dit-on dans le sud de la France…
Non, ce qui est dérangeant c’est la régression historiographique induite non plus par la seule illusion biographique mais désormais de façon quasi systématique par ce que j’appellerais la double illusion biographique. Par de là les mises en garde de Pierre Bourdieu, on a l’impression que, désormais, l’illusion de la reconstruction d’un parcours existentiel ne se joue pas du personnage historique au biographé lui-même mais de celui dont on écrit le récit de vie à un Autre, forcément dans le présent, comme si une vie en annonçait une autre. Effet pervers du service après vente éditorial : « à qui ressemble dans l’actualité votre personnage, vous savez c’est pour le dossier de presse ? » ou bien régression grave des historiens, incapables de concevoir un matérialisme temporel, libéré de toute effet de prédiction, d’ « astrologisme » masqué où le passé annoncerait le futur, caché sous un vernis scientifique bien-sûr ? La question demeure.
Les historiens qui s’intéressent aux destins des personnes en histoire, qui s’intéressent aux manières historiques d’écrire des biographies doivent penser sérieusement cette forme néfaste de la double illusion biographique, une des causes du discrédit profond et mérité de la science historique ainsi galvaudée dans les médias. Comme cet entretien à propos d’une pseudo ressemblance entre Napoléon III et Nicolas Sarkozy le prouve.


Pierre Serna
Professeur paris I , directeur de l’Institut d’Histoire de la révolution française

lundi 20 octobre 2008

Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy par Catherine Coquery-Vidrovitch

Le 26 juillet 2007 à Dakar, le président de la République Nicolas Sarkozy à Dakar Président assénait « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire... Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. »

On saura plus tard que le discours avait été rédigé par Henri Guaino la plume du président de la République.
A cela quoi de mieux qu’une riposte argumentée ?
L’historienne Adama Ba Konaré a relevé le défi en lançant en septembre 2007, un appel à ses collègues pour une réponse dépassionnée. Le résultat est à la hauteur de la polémique créée par les propos du Président de la République : Une mobilisation exceptionnelle, 25 contributions de spécialistes africains et européens.

Ils abordent chacun un pan d’une histoire riche, complexe et trop souvent méconnue.

Une véritable leçon d’histoire pour répondre au président Sarkozy, mais également pour éclairer son entourage et plus largement le grand public ceci afin de changer le regard sur l’Afrique.


Catherine Coquery-Vidrovitch (professeur émérite de l’Afrique à l’Université de Paris 7)

mardi 17 juin 2008

Collection Passé & Présent


Le CVUH a signé un partenariat avec les éditions Agone depuis 2007.
Sont déjà parus dans la collection Passé & Présent :

 Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007


La question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’État, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui est un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour protester contre ce ministère, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. La pétition qu’ont lancée ces historiens a été signée par plus de 10 000 citoyens en moins d’une semaine, et des universitaires du monde entier se sont associés à cet appel.
Gérard Noiriel explique les raisons de ce mouvement. Il montre que la logique identitaire, née au XIXe siècle, a depuis constamment alimenté les discours nationalistes. Il rappelle que, au cours des années 1980, c’est Jean-Marie Le Pen qui a popularisé, dans l’espace public, l’expression « identité nationale » pour stigmatiser les immigrés. Analysant de façon minutieuse les usages de cette formule dans le discours du candidat Sarkozy, il donne des éléments pour éclairer les nouvelles stratégies aujourd’hui à l’œuvre dans le champ politique.




 Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008


Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ?
Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »...





 Catherine Coquery Vidrovitch, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Agone, 2009

Notre patrimoine historique « national » doit-il inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial ? La réponse positive, de bon sens, ne fait pas l’unanimité : soit parce que parler sans tabou du domaine colonial serait « faire repentance », soit parce que l’ignorance ou la négligence entretenues depuis plusieurs générations font qu’il ne vient même pas à l’esprit de beaucoup de nos concitoyens que notre culture nationale héritée n’est pas seulement hexagonale. La culture française (que d’aucuns veulent appeler « identité nationale ») résulte de tous les héritages mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial a joué et continue par ricochet de jouer un rôle important.
Professeure émérite d’histoire contemporaine de l’Afrique (université Paris-Diderot), Catherine Coquery-Vidrovitch a notamment fait paraître Des victimes oubliées du nazisme (Le Cherche-Midi, 2007) ; et L’Afrique noire de 1800 à nos jours (avec Henri Moniot, PUF [1999] 2005).

Collection Passé & Présent


Le CVUH a signé un partenariat avec les éditions Agone depuis 2007.
Sont déjà parus dans la collection Passé & Présent :



 Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007


La question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’État, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui est un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour protester contre ce ministère, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. La pétition qu’ont lancée ces historiens a été signée par plus de 10 000 citoyens en moins d’une semaine, et des universitaires du monde entier se sont associés à cet appel.
Gérard Noiriel explique les raisons de ce mouvement. Il montre que la logique identitaire, née au XIXe siècle, a depuis constamment alimenté les discours nationalistes. Il rappelle que, au cours des années 1980, c’est Jean-Marie Le Pen qui a popularisé, dans l’espace public, l’expression « identité nationale » pour stigmatiser les immigrés. Analysant de façon minutieuse les usages de cette formule dans le discours du candidat Sarkozy, il donne des éléments pour éclairer les nouvelles stratégies aujourd’hui à l’œuvre dans le champ politique.



 Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008


Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ?
Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »...






 Catherine Coquery Vidrovitch, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Agone, 2009

Notre patrimoine historique « national » doit-il inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial ? La réponse positive, de bon sens, ne fait pas l’unanimité : soit parce que parler sans tabou du domaine colonial serait « faire repentance », soit parce que l’ignorance ou la négligence entretenues depuis plusieurs générations font qu’il ne vient même pas à l’esprit de beaucoup de nos concitoyens que notre culture nationale héritée n’est pas seulement hexagonale. La culture française (que d’aucuns veulent appeler « identité nationale ») résulte de tous les héritages mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial a joué et continue par ricochet de jouer un rôle important.
Professeure émérite d’histoire contemporaine de l’Afrique (université Paris-Diderot), Catherine Coquery-Vidrovitch a notamment fait paraître Des victimes oubliées du nazisme (Le Cherche-Midi, 2007) ; et L’Afrique noire de 1800 à nos jours (avec Henri Moniot, PUF [1999] 2005).

vendredi 18 avril 2008

Livre paru aux Editions Agone le 18 avril Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France Sous la direction de Laurence De Cock – Fanny Madeline - Nicolas Offenstadt – Sophie Wahnich


Guy Môquet, Jaurès, les colonies, et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques.
Cet usage immodéré a mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président. Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions ?

Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy, pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »…


Sommaire

Affaire Dreyfus, par Thomas Loué 
Afrique, par Laurence de Cock 
Maurice Barrès, par Gérard Noiriel 
Marc Bloch, par Gérard Noiriel 
Léon Blum, par Gérard Noiriel 
Cascade du bois de Boulogne, par Jean-Marie Guillon 
Charlemagne, par Fanny Madeline 
Choc des civilisations, par Françoise Micheau 
Georges Clemenceau, par Nicolas Offenstadt 
Communautarisme, par Éric Soriano 
La Commune, par Olivier Le Trocquer 
Condorcet, par Yannick Bosc 
Croisades, par Françoise Micheau 
De Gaulle, Sarkozy : une drôle d’histoire, par Annie Collovald 
Édit de Nantes, par Jérémie Foa 
Esclavage dans les colonies françaises, par Éric Mesnard 
État capétien, par Yann Potin 
Féodalités, par Fanny Madeline 
Jules Ferry, par Olivier Le Trocquer 
Fille aînée de l’Église, par Fanny Madeline & Yann Potin 
Fin de l’histoire, par Michèle Riot-Sarcey 
La « France éternelle », un paysage de campagne ?, par Pierre Schill 
Glières, par Jean-Marie Guillon 
Victor Hugo, par Sylvie Aprile 
Jean Jaurès, par Blaise Wilfert-Portal 
Jeanne d’Arc, par Nicolas Offenstadt 
Claude Lévi-Strauss, par Éric Soriano 
Litanie, par Laurence de Cock 
Lumières, par Sophie Wahnich 
Lutte des classes, par Éric Soriano 
Lyautey, par Catherine Coquery-Vidrovitch 
Mai 68, ou L’actualité de la mémoire, par Michèle Riot-Sarcey & Thierry Aprile 
Georges Mandel, par Jean-Marie Guillon 
Guy Môquet, par Pierre Schill 
Jean Moulin, par Michel Fratissier 
Napoléon Bonaparte, par Marc Belissa 
Napoléon IIIpar Olivier Le Trocquer 
Passé colonial, par Gilles Manceron 
Pavillon de la lanterne, par Yann Potin 
Repentance, par Sandrine Lefranc 
Résistance, par Jean-Marie Guillon 
Rêve, par Laurence de Cock 
Révolution française, révolution, par Sophie Wahnich 
Révolution française, ses « grands hommes », par Marc Belissa 
Rois de France, par Fanny Madeline 
La Terreur, terreur, par Sophie Wahnich 
Totalitarisme(s), par Sonia Combe 
Verdun, par Nicolas Offenstadt 
Vichy, par Jean-Marie Guillon


Editions Agone, collection Passé & présent, avril 2008, 208 pages, 15 euros.
ISBN : 978-2-7489-0093-4

jeudi 17 avril 2008

Une maison de l’histoire qui met les morts en danger par Sophie Wahnich


Marie Antoinette au Grand Palais, les Parisiens d’André Zucca, à la bibliothèque historique de la ville de Paris, un musée d’histoire nationale en gestation pour les Invalides. Apparemment ce sont là trois faits singuliers, je crois qu’il n’est pas inintéressant de les mettre en relation.
L’exposition sur Marie Antoinette est construite comme un conte de fée, il était une fois une princesse parée de nombreuse vertus et promise à l’héritier du trône de France, elle l’épousa et en mourut. Le récit de cette exposition est totalement anhistorique. Le visiteur ne saura rien sur les alliances matrimoniales comme politique des monarchies de l’époque moderne, quand la princesse est encore à la cour d’Autriche. Il ne saura rien des transformations sociales et culturelles de la période des Lumières, des effets qu’elles peuvent avoir sur la cour, et toujours rien sur la politique menée par le roi ou par la reine. Enfin, il ne saura rien de la Révolution française, puisque les objets et caricatures de la période révolutionnaire sont commentés par les lettres de Marie Antoinette, encore confiante sur un dénouement heureux de la crise, à savoir restaurateur, au duc de Fersen. L’opéra des décors en trois actes est bien pauvre, et aucune musique ne vient ici rendre sensible et racheter le (non) sens de cette vie. Même la mort de Marie Antoinette n’est reliée à aucun discours du moment. Pourtant les révolutionnaires eux-mêmes ont produit des mélodrames mis en musique sur cette vie de reine déchue. Touchés qu’ils étaient par le devoir de faire mourir cette femme pour des raisons politiques alors qu’un sentiment commun d’humanité conduisait à la plaindre du même mouvement. Si Marie Antoinette a un quelconque intérêt pour des héritiers républicains, c’est dans ce conflit d’intolérables, une femme a trahi et elle est pourtant touchante. La politique est morale, mais elle laisse un goût de cendres. Victor Hugo traitait du même conflit de sentiments politiques dans 1793. Mais ici, même l’enquête du spectacle de Robert Hossein qui visait à permettre au spectateur de répondre si oui ou non Marie Antoinette était condamnable, a disparu. Il ne s’agit plus de réfléchir, même sur son propre sens commun. Le parti pris est celui d’un manichéisme niais, l’apitoiement est la seule émotion convoquée, un apitoiement simplet, très loin des sentiments complexes de cette période raffinée. Comme dans un vieux château de la ci-devant aristocratie, le visiteur doit admirer la délicatesse d’une caste et de son décor et déplorer le vandalisme révolutionnaire sans jamais se poser une seule question historique, ne serait-ce qu’un classique pourquoi ? Une amorce de réflexion sur le rôle des images entoure ce flot de tableaux souvent peu réussis et recommencés pour cette raison même, mais on passe très vite à autre chose de désuet et, symptôme de notre temps, qui ravit le public.
Même ravissement à la bibliothèque historique de la ville de Paris. Paris se croit toujours Paris, même sous l’occupation dont on ne souffle mot. Pas de commentaires, admirez l’art et la technique, et circulez. Aucune complexité de l’histoire, aucune interrogation sur ce que dit cette collection, sur la difficulté à manier l’héritage. Ici aussi l’histoire pourtant beaucoup plus proche et sulfureuse est en état d’apesanteur esthétique. Aucune analyse de la séduction d’une propagande efficace. Les lumières des ciels bleus peuvent faire oublier la noirceur des temps. On pourrait considérer que l’ensemble peut travailler comme dénonciation implicite, mais c’est faire fi du travail critique qu’appelle tout travail de propagande cinématographique ou photographique. Le point de vue reste séducteur surtout si le preneur de vue est bon et même doué de qualités artistiques. Cette analyse critique des sources photographiques est désormais le pain quotidien pour tout étudiant qui travaille sur de telles sources. Mais ici il ne s’agit pas d’étudier, ou de réfléchir sur une époque et un point de vue, mais bien de jouir en curieux, en badaud d’une exposition d’images réussies sur une ville magnifique peuplée de femmes et d’hommes élégants.
Un rapport mis à disposition du public le 15 avril, le rapport Lemoine, examine la nécessité de créer aux Invalides un musée d’histoire nationale civile et militaire. Il prétend reprendre à bras le corps une histoire délaissée celle de la constitution de la nation qui repose nous dit-on autant sur des inclusions que sur des exclusions. Certes. Mais quels choix sont faits. Est ce Sieyès qui affirme dans Qu’est-ce que le Tiers Etat qu’en ôtant l’ordre privilégié de la noblesse, la « nation ne serait pas quelque chose de moins mais quelque chose de plus. » Marie Antoinette serait ainsi une exposition négatrice de cette conception de la Nation. Les crimes commis par l’occupation allemande et sous l’occupation allemande sont des crimes que les révolutionnaires auraient qualifiés de lèse nation et de lèse humanité. L’exposition sur les photos de Zucca n’explicitent aucune de ces atteintes à la Nation. Mais le musée de l’histoire nationale civile et militaire qui prétendrait être une maison de l’histoire comme à Budapest il y a une maison des terreurs, ne prétend nullement abriter cette conception de l’histoire. Non ici il s’agit de conforter une autre nation, pas 1789, mais 732, la bataille de Poitiers qui arrête l’invasion arabe. Pas 1789 qui affirme la liberté de culte dans la déclaration des droits mais « 1685 la révocation de l’édit de Nantes qui confirme la tendance longue dans l’histoire de France au « choix de Rome » contre notamment les protestants » (p.15 du rapport). Pas 1789 qui affirme la souveraineté nationale qui est alors du même mouvement une souveraineté populaire mais « 1871, la répression de la commune de Paris qui fonde la possibilité d’une république bourgeoise sur l’écrasement d’une « révolution populaire ». Comme pouvait l’évoquer Walter Benjamin dans ses thèses sur le concept d’histoire, les morts aussi peuvent être en danger.

Nous en sommes là. 


Sophie Wahnich

samedi 12 avril 2008

L’histoire bling-bling par Nicolas Offenstadt


La parution de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France. Dictionnaire critique (Agone, avril 2008) donne l’occasion de revenir sur les fondements du CVUH et sur le pourquoi d’un tel volume.
L’histoire, conçue comme l’étude du passé, n’est jamais restée dans les monastères. Les pouvoirs, même les plus républicains, en ont fait un large usage, qu’il s’agisse de tracer un récit qui leur faisait la part belle ou de fortifier le sentiment d’appartenance de leurs sujets ou de leurs citoyens. Les liens étroits entre les historiens républicains et les gouvernements de la IIIe République dépassent les affaires de réseau pour souligner les affinités entre le progrès par la raison démocratique et les croyances dans les vertus de la science positive, dans la méthode historienne pour contribuer à l’amélioration de la conscience publique. Il y a donc toujours eu des usages politiques de l’histoire, des usages publics de l’histoire, dont les commémorations sont l’aspect le plus visible. Ces commémorations dépassent aujourd’hui les grands moments du récit national pour saisir des dimensions plus conflictuelles, délicates, douloureuses ou spécifiques de l’histoire et de l’histoire de France en particulier. Il en est ainsi de l’esclavage et de ses abolitions : C’est une des premières cérémonies (10 mai 2007) à laquelle participa – silencieux pour une fois – le nouveau Président de la République Nicolas Sarkozy, en présence de l’ancien, Jacques Chirac.
A côté de l’histoire entendue comme une discipline et un savoir, il y a les mémoires qui charrient autant de passé, mais autrement : mémoires des communautés, des groupes, Harkis, pieds-noirs, anciens du FLN et tant d’autres... Des mémoires qui racontent leur propre passé, pleines de subjectivités, souvent de blessures. Pleines d’histoires aussi. Les historiens de métier n’ont en rien à s’opposer à ces mémoires. Elles peuvent devenir leur matériau de travail, susciter des interrogations originales, amener à des dialogues fructueux. Ils ont en revanche à rester vigilants sur les prétentions à la vérité historique qui s’expriment dans l’espace public. Non pas qu’ils détiennent la vérité. Les historiens du XXIe siècle n’ont plus cette croyance, qui avait sa noblesse. Ils savent que les faits n’existent pas dans l’absolu, qu’il ne suffit pas de se pencher dans les documents pour les ramasser tout prêts à être racontés. Ils savent le poids des mises en récit, des points de vue, de leur propre manière d’écrire et de raconter. Mais ils savent aussi que leur savoir-faire, leurs pratiques, le regard collectif des uns sur les autres amènent à des discours sur leur passé qui sont de la vérité de leur ordre, qui ont une certaine assurance, qui tendent à circonscrire ce qui a pu se passer.
Dès lors plusieurs choix s’offrent à eux. Soit garder pour soi ces résultats, c’est la politique de la tour d’ivoire de la science, difficile sans doute à justifier pleinement lorsqu’on vit dans une société qui vous salarie et qui demande à savoir. A l’opposé, on peut s’afficher expert, siéger dans les commissions officielles, commenter pour donner un avis autorisé, bref servir d’historien organique, partager avec le pouvoir les mêmes mots et les mêmes questions. Il n’est pas sûr que ni la science, ni la réflexion critique y gagne beaucoup. Les questions de l’historien ne sont pas celles des gouvernants. On peut enfin, c’est par exemple la position du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, proposer un dialogue critique entre les « savants » et les « profanes », proposer que les connaissances acquises dans le monde savant soient discutées dans l’espace public, aider les citoyens à se forger leur propre avis sur le passé, donner des outils à chacun pour lire les usages du passé avec la distance qu’il sied, avec les instruments critiques qui permettent de voir clair, ou de prendre position si besoin est.
Cette vigilance critique s’impose particulièrement aujourd’hui où le passé national est sans cesse mis à contribution par le Président de la République. Le Président Bling-Bling fait en effet de l’histoire bling-bling, clinquante, voyante, pas bien profonde. L’histoire bling-bling a un sens (le national), une direction (des Gaulois à Sarkozy) et une volonté (pas de repentance).
Cette histoire bling-bling se marque d’abord par des mises en scène dans des lieux choisis comme symboliques de combats valorisants ou de la mémoire nationale : Verdun, le maquis des Glières (juste avant le second tour des Présidentielles, le 4 mai 2007) puis après le difficile second tour des municipales le 18 mars 2008), la cascade du Bois de Boulogne (Nicolas Sarkozy se rend dans ce lieu où des résistants furent fusillés le jour de son investiture le 16 mai), sans que rien ne justifie particulièrement la présence présidentielle.
L’histoire bling-bling c’est ensuite le grand mélange où tout s’entrechoque comme dans une boîte de nuit où les néons tournent à plein : des grands noms (Jaurès ou Jeanne d’Arc), des grands événements (les Croisades ou la Seconde Guerre mondiale), le tout mélangé sans hiérarchie, sans contexte, sans souci d’explicitation. Evidemment les enjeux sont là politiques, bâtir de l’unanimité, comme un parti unique de la mémoire nationale, faire comme si les clivages n’existaient plus, comme si l’histoire n’était pas le fruit de tensions, sujettes à interprétations difficiles, incertaines parfois.
L’histoire bling-bling est, on s’en doute, une histoire pipole. Les grandes figures sont valorisées, louées, mises en scène. Guy Môquet le premier, qui fut transformé en icône nationale chargée de valeurs, plus ou moins consensuelles, hors de tout contexte historique, de tout effort de compréhension de ses engagements propres. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli a fait l’objet d’une mise en scène grandiloquente et militarisée, édulcorant le personnage, sans souci de transformer le moment en réflexion civique.
L’histoire bling-bling, c’est enfin une histoire dont les discours s’effacent aussi vite qu’ils sont apparus, un présent dévorant d’icônes et de flashs. Il n’y aura plus de singularisation de Guy Môquet l’année prochaine, mais un hommage aux jeunes de la résistance... de même, aussitôt annoncé le projet de parrainage d’un enfant victime de la Shoah par un élève du primaire est déjà abandonné en tant que tel.

L’histoire bling-bling est une histoire de consommateurs, pas une histoire de citoyens. L’histoire bling-bling brille mais n’éclaire pas. L’adhésion contre la réflexion.


Nicolas Offenstadt
Nota : ce texte, ici revu, ouvre l’édition « Usages et mésusages » de l’histoire sur le site deMediapart (www.mediapart.fr)