jeudi 7 février 2019

Des plébéiens aux « gilets jaunes »


 Dans cette tribune au Monde (18 janvier 2019), Claudia Moatti, professeure d’histoire antique, compare le comportement des sénateurs romains du dernier siècle de la République avec les politiciens d’aujourd’hui, qui, tout en reconnaissant l’utilité des révoltes passées, condamnent celles de leur époque.

Le paradoxe est éclatant : nous transformons en patrimoine la Révolution française mais nous tremblons devant les rébellions actuelles. Nous nous comportons ainsi comme les sénateurs romains du dernier siècle de la République qui, tout en reconnaissant l’utilité des révoltes passées (les fameuses sécessions de la plèbe du Ve siècle avant notre ère), condamnaient celles de leur époque.
            Les historiens qui écrivirent sous l’Empire voyaient pourtant plus qu’une analogie entre les deux. Au moment où la situation politique nous met en demeure, à notre tour, de réfléchir et de comprendre l’état de notre société, leur récit a quelque chose à nous apprendre.
            Nous sommes en 494 avant notre ère, au début de ce que nous appelons la République romaine, quelques années après l’expulsion du dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe ; les plébéiens, cette part de la population romaine qui n’avait aucun accès aux charges politiques et religieuses de la cité mais qui n’en était pas moins constamment appelée à défendre la patrie par les armes, réclama l’abolition des dettes. Ce que saisissaient les historiens c’était à la fois l’état de pauvreté et de nécessité où la plèbe se trouvait, la cruauté des créanciers, et la surdité des sénateurs : une surdité de gens arrogants, hautains, et sans pitié.
            Ce qu’ils tâchaient de faire entendre aussi c’est qu’un problème qui n’est pas résolu immédiatement est destiné à empirer ; et de fait les plébéiens, excédés, finirent pas réclamer non seulement l’abolition des dettes mais aussi des droits politiques, par exemple la création de magistrats pour les défendre. Voici donc que de sociale la requête se fit politique. Que firent les sénateurs ? Au lieu d’écouter, ils se raidirent encore, tout en exigeant des plébéiens de nouveaux sacrifices. Ces derniers firent sécession : ils se retirèrent sur une colline, menaçant les sénateurs de quitter définitivement Rome pour aller fonder ailleurs un autre peuple, un peuple d’égaux, ou pour chercher une cité qui les accueillerait et leur offrirait plus de justice…
            Alors seulement, les sénateurs entrèrent en pourparlers. Miracle : le dialogue, l’échange de serments dénouèrent le problème. Les plébéiens revinrent à Rome et obtinrent la création de magistrats spécifiques, les tribuns de la plèbe. D’autres sécessions par la suite, pour les mêmes raisons à la fois sociales et politiques, d’autres dialogues leur permirent d’obtenir de nouvelles satisfactions jusqu’à l’égalité juridique au IVe siècle.
            Lisons ces récits comme une expérience fondatrice, ou, au moins, comme une fable politique qui nous permet de comprendre trois choses :
1. D’abord cette arrogance dont on accuse aujourd’hui les dirigeants de notre pays révèle non seulement leur incapacité à faire de la politique, mais un réflexe de classe sociale : pour certains en effet, les pauvres n’ont pas le sens de l’intérêt général, ne veulent pas travailler et sont dangereux. Mais n’est-ce pas plutôt ceux qui prennent la res publica comme leur bien qui sont dangereux ? Ils mettent en effet en cause la notion même de peuple, lequel se définit non pas comme un ensemble de mêmes – c’est au contraire la pluralité qui le caractérise –, mais comme un rassemblement d’égaux.
            2. Le dialogue opère une magie : il dilue le conflit, le dissout. Les Grecs comme les Romains opposaient la parole (le logos) à la violence (bia). Pour eux, la politique, c'est-à-dire la vie en cité, qui était la finalité de l’humanité, la civilisation même, ne pouvait être fondée que sur l’échange (c'est-à-dire sur le débat) : c’est aussi ce que disait le mot res publica, la chose publique, la « cause du peuple ».
            3. Enfin, le blocage politique est dû à la surdité d’une classe sociale, à son refus de réformes. Tel est bien le problème aujourd’hui. Comme les sénateurs romains, Édouard Philippe, le lendemain de la première révolte des gilets jaunes, déclara que non seulement il gardait le cap mais qu’il augmenterait la taxe le mois suivant et chaque année encore ! Comment une certaine classe politique en arrive-t-elle à refuser le changement et les réformes avec une telle radicalité ? Celle-là même dont fit preuve la classe dirigeante romaine conservatrice longtemps après les sécessions, à partir du IIe siècle avant notre ère, et qui mena finalement la cité à sa perte ?
            Reprenons le récit des historiens antiques. En 133 avant notre ère, l’un des tribuns de la plèbe, Tiberius Gracchus, proposa une loi agraire : elle devait permettre de distribuer des terres publiques à ceux qui n’en avaient pas à la fois pour résoudre la crise entraînée par la surpopulation dans la cité et recréer une classe de petits propriétaires fonciers ruinés par les guerres. Mais ces terres publiques, les citoyens pouvaient-ils en disposer ? Les distribuer n’était-ce pas ruiner la res publica – et les riches qui jusqu’alors en jouissaient ? Et d’ailleurs qui mieux que ces derniers pouvait définir l’intérêt général ? La plupart des sénateurs s’opposèrent donc à la loi et envoyèrent un autre tribun, acquis à leur cause, pour faire obstruction. Deux fois ce tribun opposa son veto, deux fois, Tiberius Gracchus le menaça de le faire destituer par le peuple s’il s’obstinait : un tribun élu par le peuple ne devait-il pas défendre les intérêts de ce dernier ? À la troisième fois, le peuple vota sa destitution : Tiberius fit passer sa loi et élire une commission agraire pour mettre en place les distributions de terres.
            Pourquoi la représentation nationale, au cœur de la question démocratique aujourd’hui, est-elle incapable de se mobiliser en tant que représentation, et de jouer son rôle : défendre les intérêts de ceux par qui les députés ont été élus ; les écouter, mener le dialogue ? Et c’est bien là la double crise que nous vivons : crise de la représentation ; et crise de la gouvernance.

Claudia Moatti
Professeure d’histoire antique à l’Université de Paris 8 et à l’University of Southern California
Dernière publication: Res publica. Histoire romaine de la chose publique, Fayard, 2018

dimanche 6 janvier 2019

#BienvenueEnFrance





Lors des Rencontres universitaires de la francophonie du 19 novembre 2018, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé sa décision d’augmenter les droits d’inscription des étudiants et des étudiantes étrangers et étrangères extracommunautaires dès la prochaine rentrée universitaire.
Leurs frais d’inscription passeront de 170 € par an en licence à 2 770 € ; de 243 € par an en master à 3 770 € ; et de 380 € par an en doctorat à 3 770 €, calcul conforté par un amendement sagace du Sénat du 8 février 2018 et un rapport confidentiel de la Cour des comptes révélé par Le Monde du 21 novembre 2018.
Il s’agit selon le Premier ministre, avec la mise en place du label « Bienvenue en France » ou « Choose France » si on préfère, d’« opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence. »
Soit 500 000 étudiants en 2027 (contre 320 000 en 2018), grâce à un plan budgété – cinq millions d’euros pour la prospection lancée à l’international anglophone par les universités, vingt millions pour qu’elles implantent des instances universitaires à l’étranger francophone. Le tout complété, dans les universités françaises, de cours en anglais doublés de cours intensifs de français, ou « sas d’insertion ». Sans oublier le « fond d’amorçage » de dix millions permettant à chaque étudiant étranger de pouvoir compter sur un professeur référent.
Le nombre de bourses passera de 7 000 aujourd’hui à 21 000 en 2019, dont 6 000 gérées par les universités. Enfin, les procédures de visa seront simplifiées.
Et le Premier ministre d’expliquer : « Un étudiant étranger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste. »
Un écho en somme aux déclarations du président de la République à l’Institut de France en mars 2018 :
« […] La France devra accroître le nombre d’étudiants étrangers sur son territoire et le nombre de ceux qui viennent des pays émergents doublera […]. Étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être. »

D’abondants commentaires de presse ont critiqué ces décisions, des lycéens et des étudiants ont bloqué leurs établissements en novembre-décembre 2018 entre autres contre elles, de nombreuses instances universitaires, syndicales ou pas, ont annoncé haut et fort leur rejet de ce choix qui rompt avec une perspective éducative à laquelle tous sont attachés.
Il s’agit en effet de changer le statut de l’enseignement public national – secondaire (un baccalauréat par lycée) et supérieur (Parcoursup, ou la fin du choix de ses études). Il s’agit de le rendre payant, sélectif et d’en contrôler l’accès – l’augmentation des frais d’inscription des non Européens annonçant celle des Européens/Français. Il s’agit d’ouvrir largement le marché bancaire des prêts étudiants – on connaît aujourd’hui les dégâts liés à la bulle financière de ces prêts aux États-Unis. Il s’agit enfin de contrôler et limiter les flux migratoires des étudiants non européens francophones pauvres et de les remplacer par des flux d’étudiants riches, le plus souvent non francophones – Chinois, Coréens, Vietnamiens, Japonais, Russes… Il s’agit en somme d’installer l’une des composantes du soft power.
Tout ceci est clair pour tout le monde.

Ce qui l’est moins est ce rapport à l’histoire qu’implique l’éviction des étudiants africains (45 % des étudiants étrangers non européens en France en 2018) et maghrébins (11,8 % en 2013-2014). Nombre d’entre eux n’auront en effet pas les moyens de faire face à ces augmentations faramineuses et l’ont déjà fait savoir.
Or ces jeunes sont des descendants, directs ou pas, de soldats africains et maghrébins de l’armée française, eux-mêmes non français ou citoyens de deuxième zone. Incorporés, de gré ou de force, ces derniers ont en tout cas combattu pour la France au cours de deux guerres mondiales et de plusieurs guerres coloniales.
Libérés de leur engagement pour la France, ils ont eu droit à une pension d’anciens combattants. Celle-ci était « cristallisée », c’est le terme, c’est-à-dire nettement et définitivement inférieure à celle de leurs frères soldats français et, pour toucher leur pension, ces soldats non français devaient résider en France au moins six mois par an. Ainsi ces vieux messieurs étaient-ils contraints de quitter famille et pays pour des foyers de travailleurs glacés. Là ils attendaient. Leur pension ne fut « dé-cristallisée » qu’en janvier 2011. Ils étaient presque tous morts, ce qui était le but.
Histoire coloniale feuilletée, complexe, douloureuse et désormais évidée. Post-coloniale ? Elle écrase en tout cas et efface celle de générations d’hommes, les anciens de bien des étudiants et étudiantes venus d’Afrique et du Maghreb. Envers ces jeunes et leurs pères, grands-pères ou autres, aucune reconnaissance de lien avec un passé français, ni dette du sang ni dette de solidarité. Tout juste un court visa.
L’honneur perdu de qui ?

Nelcya Delanoë, pour le CVUH