lundi 5 juillet 2021

Hommage à Marianne Debouzy

Le décès de Marianne Debouzy dimanche 20 juin 2021 a beaucoup ému nombre d’entre nous - amies et amis, anciens étudiants et étudiantes et collègues devenus amis et amies…

Nelcya Delanoë et Laurent Colantonio, pour le CVUH, ont eu à cœur de vous adresser cet hommage composé à partir de trois textes et d’une vidéo :

● L’article du Maitron - auquel il faudrait ajouter que Marianne était "née LEHMAN, dite LALANDE".

● L’article de Catherine Collomp, co-signé par Donna Kesselman, Eveline Thevenard et Sylvia Ullmo : « Marianne Debouzy n’est plus » (texte ci-dessous).

● Le court texte de Nelcya Delanoë lu à l’enterrement de Marianne, mercredi 23 juin, au cimetière du Montparnasse (texte ci-dessous).

● Et ce lien vers l’entretien de Marianne avec sa grande amie, l’historienne Suzanne Citron, pour le CVUH.

 Sans en être membre, Marianne suivait de près les activités du CVUH depuis de nombreuses années et assistait régulièrement à ses journées d’étude. L’enregistrement de son dialogue avec Suzanne Citron a été réalisé par Aurore Chery.

 


Marianne Debouzy n’est plus

Nous avons du mal à y croire tant son énergie était grande. Je ne sais pas ce qu’auraient pu être nos carrières sans sa présence chaleureuse et stimulante.

Pionnière à bien des égards, elle avait fait partie d’une des premières cohortes de boursiers Fulbright dans les années 1950. Deux ans à Yale, elle noua nombre de contacts intellectuels et politiques. Au retour, elle soutenait une thèse, puis publiait un ouvrage, au titre révélateur de sa recherche, La Genèse de l’esprit de révolte dans le roman américain, 1875-1915 (1968). Quelques années plus tard, s’écartant de la littérature comme source, elle publiait un livre qui fit date sur Le capitalisme sauvage aux États-Unis, 1860-1900 (Le Seuil, 1972).

Ce virage méthodologique lui valut un poste au Département d’histoire de l’Université de Vincennes, puis Saint-Denis (Paris VIII), où elle exerça jusqu’en 1998. Au cours de ces années, ouvrant largement la voie des études de civilisation américaine vers l’histoire, elle a par ses travaux et sa personnalité, influencé une génération de chercheurs. Dans ces belles années de l’histoire sociale, elle nous entraînait ainsi dans le sillage des historiens américains et européens qui renouvelaient les perspectives : Herbert Gutman, David Brody, David Montgomery, Rudolf Vecoli, Nick Salvatore aux États-Unis, Madeleine Rebérioux, Rolande Trempé en France, Dirk Hoerder en Allemagne, Nando Fasce, en Italie.

Loin des stéréotypes politiques, l’accent était mis sur la formation de la classe ouvrière, sur l’ampleur et la violence ou la dureté des conflits sociaux dans le monde du travail américain du XIXe au XXIe siècles. Ses ouvrages, Travail et travailleurs aux États-Unis, La Découverte, 1984 ; Le monde du travail aux États-Unis, Les temps difficiles, 1980-2005, L’Harmattan, 2009, ont largement fait connaître ce point de vue.

Marianne savait aussi diversifier ses recherches. Il y a peu, elle faisait paraître un ouvrage sur La Désobéissance civile aux États-Unis et en France, P.U. Rennes, 2016. Plus récemment, elle s’inquiétait de « L’endettement des étudiants aux États-Unis » (Le Mouvement social, oct-dec. 2018). Sans compter ses étonnements sur la popularité de la poupée Barbie (au style hyper-kitsch) auprès de générations de petites filles, alors que leurs mères s’engageaient dans le mouvement féministe !

Faut-il le dire, ce travail intellectuel était adossé à un engagement politique jamais démenti : contre la torture en Algérie, contre la guerre du Vietnam, pour le progrès social en France, en Europe. Marianne était de tous les combats.

Nous gardons aussi le souvenir d’une amie très chère et à l’écoute des autres, malgré les grandes tristesses qui ont marqué la fin de sa vie familiale, et adressons nos pensées les plus affectueuses à Louis son petit-fils.

Catherine Collomp, Donna Kesselman, Eveline Thévenard, Sylvia Ullmo.

 

***

 

À toi, Marianne, cet hommage, un millième des hommages qui affluent vers toi

C’était en juin 1981.

C’était à la Sorbonne, dans un bel amphithéâtre.

J’y avais rendez-vous avec mon jury de thèse.

Comme pour toute soutenance de thèse, un dispositif écrasant avait été prévu.

J’étais dos à la salle et à mes amis venus nombreux partager cette aventure avec moi.

Devant moi, une petite table sans micro et placée au pied d’une haute estrade surélevée d’environ 1 mètre. Là-haut, une longue table piquée de 6 micros.

Viennent s’y installer cinq messieurs, membres du jury. En attendant l’arrivée, imminente, de la personne qui doit présider, ils échangent des propos, ils bavardent.

Pour les voir, pour les écouter, pour leur répondre, à eux là-haut, je vais devoir me démancher le cou et les regarder comme le Roi Soleil. Ils dominent, ils disposent du son, de l’espace, de la lumière, je suis à leur pied, dans la fosse et l’inaudible.

Dans mon dos, la rumeur de mes invisibles amis.

Soudain, silence absolu, les pas d’une femme qui porte des talons, je me démanche le cou et je la vois : petite, menue, calme et souriante, chemisier bleu et jupe droite, sobre et claire.

Elle se penche vers moi, se retourne vers ses collègues et, d’un sourire suave, leur propose que « la candidate vienne à notre table, non ? ». Comment refuser d’accéder à une demande de Marianne Debouzy, de surcroît présidente du jury ?

J’ai grimpé quatre à quatre l’escalier qui m’ont permis d’avoir une place à la table de la science, de ses micros, de sa lumière, de son ouverture vers le monde. 

Inoubliable première rencontre et transmission inoubliable.

Marianne c’était l’égalité, la force et le respect.

C’était le partage.

De quoi trouver du courage pour toujours

 

Merci Marianne darling.

 Nelcya Delanoë

 

samedi 29 mai 2021

Débat CVUH (10 avril 2021), autour du livre de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, Race et sciences sociales : versions écrites des communications

 


Intervenant.es

Sonia Combe : tour d'horizon des différentes positions

Olivier Le Trocquer : Présentation du livre de N&B

Éric Aunoble : La dynamique de la polémique

Michèle Riot-Sarcey : Les enjeux du débat soulevé par le livre de N&B

Nelcya Delanoë : Comment la question se pose aux États-Unis

 

Ce débat, mené le 10 avril, autour du livre de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud est destiné à la préparation d’une rencontre sur un sujet beaucoup plus large qui aura lieu, si le présentiel est possible, le 2 octobre 2021.

Le livre, paru fin janvier, s’intitule : Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie. Sa sortie a été précédée d’un article paru un mois auparavant dans Le Monde diplomatique et intitulé « Les impasses des politiques identitaires » (Un militantisme qui divise les classes populaires).

Le livre est sorti au moment où la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, demandait une enquête sur « l’islamo-gauchisme » qui gangrènerait la société dans son ensemble ainsi que l’université afin de faire la distinction entre travaux académiques et militantisme.  

Il est important de mentionner le contexte car, même si Noiriel et Beaud ne pouvaient le prévoir lorsqu’ils écrivaient leur livre, on peut dire qu’il est tombé à point nommé pour jeter de l’huile sur le feu. Non parce qu’ils seraient d’accord avec Frédérique Vidal, mais parce que l’un de leurs reproches adressés à des sociologues et des historiens serait de ne pas faire la distinction entre la vocation et le métier de savant, d’un côté, et la vocation et le métier de politicien de l’autre (cf. Max Weber).

S’en est suivie une polémique qui s’est déroulée surtout sur les réseaux sociaux où le livre et l’article ont fait l’objet de violentes attaques. Au point qu’une pétition (15 mars) a rappelé le respect d’ « une éthique de la discussion ». On peut faire une remarque à ce sujet sur le fait que le CVUH a alors manqué de réactivité. Nous tenterons d’être plus vigilants à l’avenir.

 

Tour d'horizon des différentes positions : introduction par Sonia Combe

Noiriel et Beaud avancent le point de vue que le repli identitaire – sur la « race » amènerait les couches défavorisées à s’enfermer dans leur statut de victimes et les empêcherait de voir que leur existence sociale est déterminée par leur appartenance aux couches populaires. À se focaliser sur la « race », on en viendrait à oublier la classe, ce qui s’inscrit dans le contexte de l’effondrement des espoirs collectifs portés par le mouvement ouvrier et communiste.

Il leur est reproché le flou dans l’emploi de mots comme « gauche identitaire » et « politique identitaire », d’amalgamer des courants différents (ainsi la pétition concernant le manifeste pour une république antiraciste et décolonisée et l’appel contre la racialisation de la question sociale de ceux qui voudraient faire de la France un Etat raciste (Marianne). Ils oublieraient que l’oppression raciale s’imbrique avec l’exploitation de classe et ils sous-estimeraient – comme la gauche traditionnelle l’a toujours fait - la question de race (et secondairement de genre). Un reproche récurrent concerne des récentes recherches – et même pas si récentes que ça – qu’ils auraient ignorées, lesquelles recherches qui auraient pris en compte toutes les dimensions de la domination/la discrimination, n’auraient pas pour autant oublié que la question raciale était aussi une question sociale. Le mal, enfin, viendrait selon eux de l’américanisation de nos sociétés.

 

***

 

Autour de l’article de Stéphane Beaud & Gérard Noiriel, « Impasses des politiques identitaires » : Mécanismes d’une polémique

Éric Aunoble

 

Publication dans Le Monde diplomatique : gauche intransigeante, journal ouvert et largement lu dans différents courants, qui met en débat des thèmes qui se discutent à gauche (Pierre Rahbi, décroissance...) selon une ligne plutôt old school.

Ma 1ère lecture : adhésion aux thèses des auteurs => enthousiasme / surpris et choqué du ton aigre des réponses de gauche que j’ai lues (Ajari parle d’ « incurie, désinvolture, perversité »[1]).

Dans le cadre des discussions au sein du CVUH, J’ai relu l’article de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud dans le Diplo ainsi qu’un certain nombre des réactions qu’il a provoquées.

Cette relecture attentive m’a fait reconsidérer le débat.

Je me propose d’intervenir sur la mécanique de la polémique et le type d’arguments échangés.

La question sous-jacente étant : comment intervenir dans le débat public efficacement, en se faisant comprendre (ce qui n’a pas été le cas pour Gérard Noiriel et Stéphane Beaud).

NB : ma lecture élargie des réactions à l’article 1/ reste lacunaire ; 2/ elle n’inclut ni les médias de droite, ni les réseaux sociaux.

 

L’article de Stéphane Beaud & Gérard Noiriel, Impasses des politiques identitaires.

Un article maladroit qui envoie des signaux contradictoires :

            Titres et intertitres clivants (choisis par le journal d’après Noiriel) 

Référence centrale à l’appartenance de classe qui semble radicalement marxiste mais est plutôt Bourdieusienne -> « classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) »)

/ mais défend la posture non engagée des « chercheurs qui défendent l’autonomie de leur travail »

fait référence à Jürgen Habermas et Michael Walzer, représentants d’une gauche libérale plus que modérée

fonctionne sur une opposition entre hier (« mouvement ouvrier et communiste ») et aujourd’hui (monde social (…) binaire et ethnicisé »

et une opposition entre les États-Unis et la France : « réduire la politique à des leçons de morale (...) est habituel aux États-Unis, et tend à le devenir en France ».

 

Quelques réponses

Je laisse de côté les réponses sur le fond :

Roger Martelli, « À propos de Beaud et Noiriel : l’enfermement identitaire n’est pas le lot de quelques-uns », 14 janvier 2021 : « Abandonnons les lubies du « fondamental » et du « secondaire ». Chaque lutte contre un effet de l’ordre-désordre social participe à sa façon d’un combat de société : contre un modèle dominant de société, pour une autre conception de ce qui fait société… »

2 lettres du Courrier des lecteurs du Diplo de février : 1/ l’intersectionalisme vise l’addition des groupes en lutte et non leur retranchement ; 2/ « la race n’efface pas la classe », mais il y a bien un privilège blanc.

Concentrons-nous sur ceux qui pointent les insuffisances du texte :

 

Norman Ajari « Impasses du réductionnisme de classe. Sur un texte de Beaud et Noiriel »

Ajari « Ce texte est un symptôme de l'incompréhension de la race dont font preuve de nombreux chercheurs français. Il est aussi l'exemple de l'impasse stratégique à laquelle cette méconnaissance persistante conduit la gauche ». « un texte intellectuellement navrant et politiquement hostile aux intérêts des minorités raciales ».

            « symptôme » <=> Beaud et Noiriel ne sont plus des auteurs mais des cas observés

            « impasse stratégique la gauche » = texte engagé ≠ neutralité du chercheur

Ajari « Contrairement à la classe sociale, toujours envisagée comme objective, l’appartenance raciale relève de la fausseté. (…) la race conçue comme idéologie, c’est-à-dire comme un rapport imaginaire qu’entretiennent les individus à leurs propres conditions d’existence ».

Ajari critique une approche « centrée sur les discriminations. (…) selon cette conception, la race est centralement étudiée comme un facteur d’inégalité dans l’accès à certaines ressources ».

Ajari  « pour les auteurs, l’ascension sociale est essentiellement synonyme d’ouverture d’esprit, de découverte du monde, de décloisonnement des atavismes raciaux et probablement d’extirpation hors de l’arriération culturelle »

Moi : Ajari touche juste : la critique des discriminations appartient à la revendication d’égalité des chances dans la perspective d’une ascension sociale et non à la revendication d’une égalité des conditions dans une perspective de transformation sociale (cf. « Le refus de parvenir » des syndicalistes révolutionnaires)

Beaud et Noiriel (d’après Walzer) affirment que « la question essentielle des alliances politiques à nouer dans le camp des forces progressistes » explique l’échec du mouvement noir

Or Ajari rappelle que « Walzer [ne tient pas compte] de la répression sans précédent subie par les militants [du mouvement de] Malcolm X ou le Black Panther Party ».

Moi : De plus, de quel type d’alliance politique parle-t-on ? Électorale ? Civique ? Subversive ? Suivant la réponse, on se place sur des terrains fort différents...

 

Henri Maler et Ugo Palheta, « À propos d’un texte de S. Beaud et G. Noiriel : critique des impasses ou impasses d’une critique ? » 6 février 2021.

« le pari de S. Beaud et G. Noiriel de se tenir sur un plan purement scientifique[2] ne tient pas, puisqu’ils reprennent, là encore sans discussion, une expression – « identitaire » – extrêmement problématique et qui n’est nullement issue du champ scientifique mais de polémiques médiatiques et politiques »

« étrange paradoxe : publier dans un mensuel journalistique un extrait (discutable) est le type même d’intervention politique que S. Beaud et G. Noiriel récusent »

Moi : ils touchent juste. Avec une double ou triple implication : la volonté de Beaud et Noiriel de renvoyer dos-à-dos les deux bords

1/ les amènent à pratiquer l’amalgame : Les « affaires raciales » (...) s’autoalimentent presque sans fin. Après la pétition intitulée « Manifeste pour une République française antiraciste et décolonialisée[3] », signée par cinquante-sept intellectuels et diffusée par le site Mediapart le 3 juillet 2020, l’hebdomadaire Marianne a riposté le 26 juillet 2020 en publiant un « Appel contre la racialisation de la question sociale[4] », signé par plus de quatre-vingts personnalités et une vingtaine d’organisations. » Or le Manifeste n’a rien de « racialiste » !

2/ ouvre la voie à la critique par amalgame (Maler et Palheta soulignent les « appropriations intéressées, notamment de la part de médias (Marianne), d’idéologues (par exemple Laurent Bouvet) ou de collectifs (le Printemps républicain) qui se sont spécialisés depuis longtemps dans la disqualification des mouvements antiracistes au nom de la « République » et de sa sauvegarde. »)

3/ ne peut qu’être explosif sur les réseaux sociaux qui réagissent mécaniquement et en masse selon la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » et « les ennemis de mes amis sont mes ennemis ».

 

La question sous-jacente des rapports de pouvoir au sein des mouvements contestataires

Les bonnes raisons d’avoir tort de Noiriel

Sur son blog, réactivé pour l’occasion[5], Noiriel semble blessé et répond en insistant particulièrement sur ce qui semble pourtant le point le plus faible de son intervention, le choix de la posture d’« intellectuel spécifique », d’« intellectuel responsable »[6].

Excepté la critique – convenue – de l’espace médiatique, il développe une critique des « intellectuels critiques », (...) héritiers des « intellectuels révolutionnaires » de la grande époque du mouvement ouvrier » autant que des « intellectuels de gouvernement ».

Pour les « intellectuels critiques », « les « racisé-e-s » [ont] remplacé le prolétariat »[7].

Plus généralement, Noiriel évoque « l’indignité de parler pour les autres »[8].

Ce problème du rapport entre « masses » et « porte-parole » est d’ailleurs la conclusion de l’article du Diplo :

            « Auparavant, pour promouvoir une cause dans l’espace public, il fallait que celle-ci soit définie et défendue collectivement par des organisations rassemblant un grand nombre de militants. Aujourd’hui, il suffit que quelques activistes – qui s’érigent en porte-parole de telle ou telle revendication sans avoir été mandatés par personne – attirent l’attention des médias. D’où la multiplication des actions spectaculaires, comme celles des militants qui interdisent des pièces de théâtre au nom du combat antiraciste. La complaisance des journalistes à l’égard de ce type d’action alimente des polémiques qui divisent constamment les forces progressistes. Alors que la liberté d’expression et l’antiracisme avaient toujours été associés jusqu’ici par la gauche, ces coups de force ultraminoritaires finissent par les opposer l’une à l’autre. Ce qui ouvre un véritable boulevard aux conservateurs. »[9]

 

Les bons apôtres

Chez Noiriel, cette méfiance est d’ailleurs fondée sur une expérience personnelle : « J’ai écrit mon premier livre en collaboration avec un OS immigré marocain pour qu’il puisse lui-même expliquer les formes de discriminations qu’il subissait au sein de la CGT. Ce qui m’a valu d’être exclu du PCF en 1980 »[10].

Volonté d’hégémonie sur le groupe dont on porte la parole : hier le PCF par rapport à la classe ouvrière ; aujourd’hui les tenants de « l’antiracisme politique » par rapport aux « racisés ».

            => essentialisation du groupe en rompant avec l’objectivisme des sciences sociales[11]. « En réhabilitant l’idée d’essentialisme comme politique de l’essence, [Ajari] prend le contrepied des philosophies contemporaines de la déconstruction afin de souligner que la dignité des opprimés, comme phénomène historique, est une part d’eux-mêmes et, comme tel, indéconstructible »[12].

            => extrémisation du discours (qui n’est pas un radicalisme) pour empêcher tout débat et toute remise en cause de sa propre position surplombante[13] :

Ajari raisonne lui-même par amalgame et hyperbole : « Déshumaniser autrui, c’est le tenir pour une créature sous humaine, mais dotée d’une apparence et de certains traits humains, par lesquels on ne doit pas se laisser abuser[3]. La déshumanisation expose à des actes d’extermination. Ne peut-on voir la violence gratuite subie par Michel Zecler comme un symptôme, non pas d’une exposition à des discriminations, mais d’une déshumanisation dont sont victimes les Noirs[4] ? »[14].

Ajari voit dans l’accusation d’antisémitisme un tour de passe-passe : « Les accusations d’antisémitisme sont depuis des décennies l’outil indispensable pour que la classe moyenne blanche puisse exprimer sa haine de la classe populaire noire dans un langage progressiste, en dissimulant les instincts racistes et contre-révolutionnaires qui en sont la vérité. C’est de cette technique d’intimidation que le rappeur Freeze Corleone ou la militante Houria Bouteldja ont récemment fait les frais en France. » (ibidem).

Face à cette véritable « technique du coup d’État » intellectuel, la position de Noiriel est triplement faible :

            - l’article du Diplo est maladroit (voir plus haut),

            - il traite une question politique en prétendant rester hors du champ politique,

            - enfin, dans la posture des chercheurs avec de longs états de service, Beaud et Noiriel excitent les luttes de générations, de réseaux éditoriaux... (ceux pour qui Longwy en 1979 est de la préhistoire veulent abattre la statue du commandeur).

 

Un contre-exemple à la polémique autour de Beaud et Noiriel : La tribune de Frédéric Lordon

NB : ce qui suit ne vaut ni admiration pour Lordon ni accord avec ses idées ; je reste sur le fonctionnement des textes en rapport avec leur réception.

 

Frédéric Lordon, « Pour favoriser une entente des luttes », Le Monde Diplomatique, Mars 2021, page 19[15]

            « La hiérarchie structurale des rapports de domination ne détermine aucune hiérarchie de qualité des luttes qui correspondent à ces rapports. Aucune lutte ne se subordonnera les autres. (…) Il n’y aura pas de bloc contre-hégémonique hors d’une reconnaissance de l’égalité des luttes. Une égalité qualitative, cependant, qui n’empêche pas de faire des différences quantitatives. Égales en légitimité, les luttes diffèrent en périmètres. (…) en reconnaissant à toutes ces luttes leurs autonomies relatives — où les deux mots comptent : « autonomie » et « relative ». (…) Autonomies, donc. Mais relatives. Car, si elle n’est pas matricielle, la domination capitaliste n’en occupe pas moins la place supérieure dans la hiérarchie structurale des dominations »

Lordon défend donc la même idée principale que Beaud et Noiriel :  la domination capitaliste occupe la place supérieure dans la hiérarchie structurale des dominations par rapport aux dominations de genre ou de « race », mais :

            son point de vue est plus clair : ouvertement politique (et non scientifique) et ouvertement anticapitaliste (et non vaguement de gauche).

            Son ton est plus prudent : ne cherche pas à choquer des alliés potentiels et nécessaires.

Ces précautions vont loin :

            il choisit habilement des exemples « à la mode » pour soutenir son propos (« femmes de chambre noires en grève des hôtels Ibis » pour Françoise Vergès[16], manifeste du « féminisme pour les 99 % », « Lesbians and Gays Support the Miners (« Les lesbiennes et les gays soutiennent les mineurs ») »[17]…)

            dans son dernier livre[18] (dont l’article est extrait), Lordon accepte en postface un long texte de Félix Boggio Ewanjé-Epée. Ce dernier s’oppose au parti-pris de Lordon de « différencier une sorte d’« essence » du capitalisme d’une part, d’autre part diverses oppressions fortement intégrées au système mais en même temps pas foncièrement indispensables à son fonctionnement intrinsèque »[19]. Cela rappelle que les règles du débat au sein d’un réseau, ici celui de La Fabrique, ne valent pas forcément dans un espace plus large. Idem pour l’effet de génération

Le texte de Lordon n’a pas suscité de polémique ou de buzz négatif.

Lordon écrit un texte volontairement consensuel pour le large public de gauche qu’il vise. Il ne cherche pas à soulever les contradictions dans son propre camp.

            Est-ce le prix à payer pour se faire comprendre ?

            Est-ce une phase nécessaire pour pouvoir ensuite porter le débat plus loin y compris contre certains alliés ?

 

Les vertus oubliées du « front unique » : s’unir contre l’ennemi commun est une condition du débat, lequel ne peut être angélique et vise bien à con-vaincre...

            - prendre en compte le rapport de force : le racisme et le sexisme mobilisent plus que la lutte de classes,

            - « s’adresser aux masses par-dessus / malgré leurs dirigeants » ? (cf. Lordon sur Preciado, activiste trans ultra-radical, finalement sponsorisé par... Gucci!)

 

Sitographie

 

Stéphane Beaud & Gérard Noiriel, « Impasses des politiques identitaires. militantisme qui divise les classes populaires », Le Monde diplomatique, vendredi 1 janvier 2021, p. 3

https://groupedhistoiresociale.com/2021/01/08/impasses-des-politiques-identitaires-par-beaud-gerard-noiriel/

 

Réactions de Noiriel à la polémique

https://noiriel.wordpress.com/2021/01/14/les-intellectuels-a-lheure-des-reseaux-sociaux/

https://noiriel.wordpress.com/2021/02/07/de-lintellectuel-specifique-a-lintellectuel-responsable/

https://noiriel.wordpress.com/2021/03/16/pour-une-ethique-de-la-discussion-reponse-a-didier-fassin/

Noiriel cite : Abdellali Hajjat et Silyane Larcher, « Introduction au dossier “Intersectionnalité” », 12 février 2019 https://mouvements.info/intersectionnalite/

 

Norman Ajari « Impasses du réductionnisme de classe. Sur un texte de Beaud et Noiriel », 4 JANV. 2021,

https://blogs.mediapart.fr/norman-ajari/blog/040121/impasses-du-reductionnisme-de-classe-sur-un-texte-de-beaud-et-noiriel

bio: https://www1.villanova.edu/villanova/artsci/africana/facstaff/biodetail.html?mail=norman.ajari@villanova.edu&xsl=bio_long

Jean Zoungrana, Notes de lecture : Norman Ajari, La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, Paris, Éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2019, 324 pages https://journals.openedition.org/questionsdecommunication/22683

 

Roger Martelli, « À propos de Beaud et Noiriel : l’enfermement identitaire n’est pas le lot de quelques-uns », 14 janvier 2021,

http://www.regards.fr/idees-culture/article/a-propos-de-beaud-et-noiriel-l-enfermement-identitaire-n-est-pas-le-lot-de

 

JOSEPH CONFAVREUX, « ESSAIS Beaud et Noiriel décryptent le «tournant identitaire» sans éviter les sorties de route », 4 FÉVRIER 2021 Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel, figures de la recherche sur les mondes populaires et immigrés, proposent une « socio-histoire de la raison identitaire » qui prétend tracer une voie sereine à travers des questions brûlantes mais multiplie les embardées. https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/040221/beaud-et-noiriel-decryptent-le-tournant-identitaire-sans-eviter-les-sorties-de-route

 

Henri Maler et Ugo Palheta, « À propos d’un texte de S. Beaud et G. Noiriel : critique des impasses ou impasses d’une critique ? » 6 février 2021.

Un article de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel a suscité d’intenses controverses et des appropriations intéressées, notamment de la part de médias (Marianne), d’idéologues (par exemple Laurent Bouvet) ou de collectifs (le Printemps républicain) qui se sont spécialisés depuis longtemps dans la disqualification des mouvements antiracistes au nom de la « République » et de sa sauvegarde. http://www.contretemps.eu/beaud-noiriel-race-classe-identite-gauche/

 

André Gunthert, « Ne pas voir la race », 7 FÉVRIER 2021, http://imagesociale.fr/9471

Posture repentante.

 

Sarah Mazouz: «On continue de mettre un couvercle sur la race en France» 9 FÉVRIER 2021

En France, parle-t-on trop de la race et pas assez de la classe, comme l’affirment le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel ? Sarah Mazouz et Julien Talpin, du CNRS, reviennent sur les recherches relatives à la race en France. Dans « À l’air libre ». https://www.mediapart.fr/journal/france/090221/sarah-mazouz-continue-de-mettre-un-couvercle-sur-la-race-en-france

 

histoirecoloniale.net « L’étrange positionnement de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud », 9 février 2021 https://histoirecoloniale.net/L-etrange-positionnement-de-Gerard-Noiriel-et-Stephane-Beaud.html

 

Florent Georgesco, « Race et sciences sociales », de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel : de la « lutte des classes » à la « lutte des races », et inversement », 11 février 2021

Le livre du sociologue et de l’historien balaye des siècles de controverses et d’évolutions du concept de race et des « études raciales ». Mais il ne convainc pas pleinement. https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/02/11/race-et-sciences-sociales-de-stephane-beaud-et-gerard-noiriel-de-la-lutte-des-classes-a-la-lutte-des-races-et-inversement_6069559_3260.html

 

MOHAMED BELKACEMI. « Ma réponse aux «analyses» de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel », 17 FÉVR. 2021

Dans «Race et sciences sociales : Essai sur les usages publics d'une catégorie», Stéphane Beaud et Gérard Noiriel analysent mon parcours, mes motivations et mes actions. Des propos y sont erronés et la démarche y est critiquable. Le texte réactive des souffrances qu’avec mes proches nous aimerions dépasser. https://blogs.mediapart.fr/mohamed-belkacemi/blog/220221/ma-reponse-aux-analyses-de-stephane-beaud-et-gerard-noiriel

 

Didier Fassin, « Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle », 23 février,

Comme en témoignent les récents propos de Frédérique Vidal sur l’« islamo-gauchisme », un vent de réaction souffle sur la France. Et il ne se cantonne pas à la sphère politique, il touche aussi la sphère intellectuelle. Ainsi, dans leur récent ouvrage intitulé Race et sciences sociales, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel s’en prennent à ce qu’ils appellent les « logiques identitaires », qui se seraient notamment manifestées par un déplacement de la question sociale vers la « question raciale » et de la lutte des classes vers la « lutte des races ». Voici une critique de la critique. https://aoc.media/analyse/2021/02/22/un-vent-de-reaction-souffle-sur-la-vie-intellectuelle/

 

Olivier Doubre. « Ces intellectuels en guerre contre “l’intersectionnalité” », LE 24 FÉVRIER 2021

Dans un essai polémique, le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel fustigent un supposé « tournant identitaire » dans les classes sociales. Où la race écraserait désormais le critère de classe. Un ouvrage fourre-tout salué par les réactionnaires de tous bords… https://www.politis.fr/articles/2021/02/ces-intellectuels-en-guerre-contre-lintersectionnalite-42878/

 

Collectif, « L’“affaire Beaud et Noiriel” est exemplaire de la dégradation de la qualité du débat public », 23 février 2021 (dont Stéphanie Roza, Xavier Vigna, Sophie Wahnich...)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/23/l-affaire-beaud-et-noiriel-est-exemplaire-de-la-degradation-de-la-qualite-du-debat-public_6070870_3232.html

 

Frédéric Lordon, « Pour favoriser une entente des luttes », Le Monde Diplomatique, Mars 2021, page 19, https://www.monde-diplomatique.fr/2021/03/LORDON/62828

 

Jean-François Bayard, « Sortir l’Université du maccarthysme d’ambiance », 16 MARS 2021

Ne traite pas de l’affaire Beaud & Noiriel. L'affaire de l’IEP de Grenoble confirme que Macron a pris le risque de mettre le feu au lac universitaire pour tailler des croupières électorales à M. Le Pen. La croyance qui s’installe, article après émission, selon laquelle les professeurs sont soumis à la terreur d’islamo-gauchistes (dé)genrés est un fantasme. Pis une contre-vérité, ce type même de fake news qui ont fait le miel électoral de Donald Trump et des Brexiters. https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/160321/sortir-l-universite-du-maccarthysme-d-ambiance

 

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Michèle Riot-Sarcey : Les enjeux du débat souelvé par le livre de N&B

Dans le débat actuel, la responsabilité du CVUH est pleinement engagée. En effet, depuis les événements derniers, non seulement la conception de l’enseignement de l’histoire est mise en question, mais le rapport entre présent et passé semble profondément entremêlé.

Prendre du recul historique devient urgent. Nous poser la question en tant qu’historiens : Comment en est-on arrivé là ? Cela nous oblige à prendre nos distances avec le regard, journalistique mais aussi avec la vision sociologique entièrement tournée sur le présent.

L’ouvrage de Beaud et Noiriel nous offre le prétexte d’une réflexion plus approfondie que nous mènerons à terme à l’automne prochain.

En effet, la situation politique et sociale commande l’urgence. Outre les critiques ministérielles adressées aux islamogauchistes de l’université, les incompréhensions liées à l’usage de certains concepts, l’absence de rigueur des commentateurs, le repli identitaire ou communautaire dont il est question dans les face à face, nous amène à remonter le temps. Il nous importe, en effet, de saisir les effets d’un processus historique complexe qui aujourd’hui, dans plusieurs pays, fait advenir un clivage entre les populations d’un même territoire à côté d’un nouveau terrorisme qu’accompagne une accentuation des différentes formes de racisme et d’antisémitisme.

Plusieurs questions sont posées. Plutôt que de se diriger vers une humanité plurielle, les sociétés se séparent en collectifs opposés, rivaux. Les antagonismes sociaux semblent masquer par les oppositions de races, de culture, de religion et de genre. L’universel n’est saisissable qu’à travers ses apories.

Comme si des décennies d’humiliations, et d’offenses après des siècles d’esclavage et de colonisation dans des sociétés modernes – lesquelles vouent un culte à la marchandise, au sein de rapports de domination sans cesse renouveler –, l’affirmation de soi, quel que soit le référent – tradition, religion, culture, nation, souveraineté, laïcité –, était l’unique moyen à la disposition des protagonistes. Les rapports humains sont désormais profondément marqués par le ressentiment. Au point d’oublier la valeur d’une réflexion critique, tant historique que théorique. Quoiqu’on pense des impasses de la situation, celle-ci prend ses racines dans le passé.

Comprendre le processus qui aboutirait de fait, à la substitution de la lutte de catégories nouvelles, liées aux formes de domination qui s’exercent sur les populations depuis plusieurs siècles, à la lutte de classes n’est pas un processus aussi schématique qu’il n’y paraît.

La traite comme l’esclavage ont laissé des traces indélébiles et la colonisation entraîne des effets sur plusieurs générations.

L’exemple de l’Algérie serait pour le CVUH un excellent terrain d’investigation pour comprendre comment les héritiers des anciens colonisés, dans l’immigration, ne peuvent avoir des réactions semblables à celles des populations européennes traditionnellement immigrées en France – des Polonais aux Italiens. Des décennies de silence, d’humiliation transmise, d’impensés, laissent des traces sur les héritiers qui subissent encore et toujours le racisme au quotidien.

Le cumul des formes de domination, souvent mal nommé, intersectionnalité, pèse sur une population en train de revendiquer, l’égalité réelle, au même titre que l’exprimaient les ouvriers déclassés, méprisés par les philanthropes et sur-exploités par le patronat au XIXe siècle. Au même titre, mais différemment.  Parce que la culture de résistance est différente, parce que les références culturelles ou religieuses sont autres. C’est pourquoi il nous importerait d’en saisir la spécificité.

Une seconde question autour de laquelle les débats s’enlisent concerne les conceptions de l’universel ou plutôt les apories de l’universel. Entre celles et ceux qui souhaitent ajouter à l’universel des dimensions plurielles et d’autres plus conservateurs qui ne dérogent en rien de l’universel abstrait, il nous faudra reprendre le cours classique de l’évolution de la question de Kant à Hegel et de Fanon à Achille Mbembé

Enfin un troisième temps de réflexion concernerait la lecture critique du modèle Américain.

Aux Etats-Unis, nous le savons, les héritiers de l’esclavage continuent de subir les exactions de la police américaine. La longue tradition de l’exclusion et de l’apartheid a conduit nombre de chercheurs à inverser le processus en valorisant les spécificités des minorités. Or, dès les années 1990, la philosophe Wendy Broown percevait les limites du communautarisme aux Etats Unis. Or, aujourd’hui la cancel culture accentue ce processus. À fortiori l’emprunt des concepts, la reproduction à l’identique du questionnement anglo-américain sur la réalité européenne pose problème. À nous d’approfondir cette réflexion.

L’ensemble sera sans doute débattu à la rentrée prochaine, en présence physique, si possible des invités, historiens ou non, enseignants, ou non du secondaire et d’ailleurs.

 

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Race and Critical Race Theory

Race & théorie critique de la race

Un défi à la rhétorique de la « color-blindness »

selon laquelle la couleur ne compte pas

10 Avril 2021, CVUH

Nelcya Delanoë


Selon certains ministres du gouvernement Macron actuel, les universités françaises ainsi que la recherche en sciences sociales et humaines seraient « gangrénées » par « l’islamo-gauchisme », qui serait lui-même importé des universités américaines.

De fait, dans certaines universités américaines -en général, il s’agit d’institutions libérales de premier plan (Smith, Yale, Northwestern, Bryn Mawr, Dalton School, Columbia, CUNY, Emory), des dénonciations du « racisme systémique » de l’institution envers des gens de couleur font écho aux thèses de la Critical Race Theory et de Black Lives Matter.

Commençons donc par une brève présentation du système universitaire (privé) américain. Puis voyons dans quel contexte historique sont nés et se développent ces mouvements, à la fois théoriciens et militants. Pas grand-chose à voir avec ce qui se passe (ou se passerait) en France.

 

I Le système universitaire américain aujourd’hui

a) L’Université est une entreprise

b) La direction de l’université est l’employeur

c) Les enseignants sont des employés, précaires le plus souvent, les titulaires étant de moins en moins nombreux.

d) Chacun négocie son salaire individuellement et annuellement avec son employeur.

e) Ce que produit cette entreprise : savoir et pouvoir

f) Les clients sont les étudiants. Ces derniers ont de plus en plus de pouvoir sur le fonctionnement de l’université, fond et forme, pour les raisons citées plus haut. Et aussi du fait que les faramineux frais d’inscription des étudiants ne cessent d’augmenter.

Ces clients sont sélectionnés par leur niveau universitaire et leur niveau économique; ils paient très cher l’accès à ce produit, qui rime avec privilège et contrat. Il existe aussi de nombreuses bourses.

g) Le contrat entre l’étudiant et l’université garantit la qualité du produit et le service après-vente (réseaux et fraternités)

Il garantit un emploi, un revenu et un statut social de haut niveau

 

Selon les Whiteness Studies et le mouvement Critical Race Theory, ou CRT, à partir des années 1980, ces universités sont souvent devenues le lieu de drames et de confrontations entre disons Noirs et Blancs et seraient devenus révélatrices de la vie aux États-Unis

 

II Des Whiteness Studies à la Critical Race Theory -1980s- 2021

(Reagan 1980, Clinton 1993, Obama 2009, Trump 2016)

On fait remonter le début des Whiteness Studies à 1975. Cette année-là, dans la suite du travail de W.E.B Du Bois des années 1905-1930, Theodore W. Allen, syndicaliste, membre du Parti Communiste et chercheur indépendant publie Class Struggle and the Origin of Racial Slavery: The Invention of the White Race. 

Selon cette analyse, l’esclavage a été le fruit de l’hégémonie sociale d’une classe dominante constituée en race blanche. Très vite, cette problématique connait un grand retentissement.

L’autre marqueur de ces Whiteness studies:

En 1989, l’article de Peggy McIntosh, du Wellesley Centers for Women (de haut niveau, libéral, féministe) fait date: White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack, publié par Peace & Freedom Magazine –revue pacifiste et libérale.

Au cours des années Reagan/Bush, la gauche qui descend des luttes des Sixties se mobilise contre la politique de l’offre (ou Reaganomics), le néolibéralisme et la Nouvelle droite, et particulièrement contre la destruction des réformes émancipatrices des années 1960-70, dont l’Action affirmative, l’aide aux « Families with Dependent Children (AFDC), au logement social et aux droits syndicaux.

C’est dans ce contexte que paraît en 1991 le livre de David Roedigger, The Wages of Whiteness, qui place l’étude de la blanch(é)ité/blanchitude ( ?) au cœur de l’histoire et de la politique américaines. Ce livre devient vite un classique, tant auprès des historiens de gauche que des institutions universitaires libérales, de haut niveau en particulier. On y étudie les dislocations sociales liées à l’esclavage, l’immigration –XIXe-XXe-, l’urbanisation, la discipline industrielle et la sous-prolétarisation des Noirs et gens de couleur. Et on analyse la race comme construction sociale et historique. Ces nouveaux champs et ces nouvelles perspectives, leurs bouleversements sémantiques et philosophiques suscitent beaucoup d’intérêt en milieu étudiant. Des dizaines de travaux de chercheurs étudient le processus historique de la formation de « l’identité blanche », c’est l’expression, de sa position dominante à tous les niveaux, du symbolique au très concret –impact sur les salaires, le logement, l’éducation, l’art, sur les femmes et les minorités en général. Citons

*Noel Ignatiev, How the Irish Became White (1995)  

*Michael Rogin, Blackface, White Noise: Jewish Immigrants in the Hollywood Melting Pot (1996)

*George Lipsitz, The Possessive Investment in Whiteness (1998)

*Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says about Race in America (1998)

 Dans les départements universitaires, on met en place conférences, études, manuels, d’une part; d’autre part des séminaires pour la formation, le dialogue et la réévaluation personnelle, indispensables à la destruction du suprématisme blanc et de ses multi agressions quotidiennes contre les gens de couleur.

De plus en plus de travaux renouvèlent problématiques et recherches, jusqu’à présenter le racisme américain comme faute originelle. La mise hors service de sa blanch(é)ité/blanchitude serait sa rédemption. Loin de promouvoir la solidarité inter classes ou inter groupes exploités, il s’agirait plutôt d’en passer par la rupture entre blanch(é)ité et couleur

 

III  « Critical Race Theory »

La Théorie critique de la race (CRT) est une école de pensée postérieure au Mouvement des droits civiques et aux législations qui y sont attachées ; et parallèle aux Whiteness studies.

Cette théorie souligne les effets de la race sur le statut social. Elle se veut un défi à l’idée selon laquelle une solution aurait été trouvée à l’inégalité raciale et aurait rendu l’Action affirmative inutile, voire contre-productive.

La CRT affirme la notion de « race » comme construction sociale non fondée en biologie et dont les conséquences sont tangibles sur la vie des Africains-Américains et autres gens de couleur, particulièrement en termes de ressources économiques, d’accès à l’éducation, à la formation professionnelle et à la loi/au droit.

La CRT s’applique à d’autres sous-champs –latino, queer, asiatique, études critiques des Whiteness Studies, dont elle procède. Elle se développe en 1989 dans l’atelier de Kimberlé Crenshaw, Professeure de droit (UCLA et Columbia). Elle récuse l’idée selon laquelle la société  américaine serait aveugle/imperméable/indifférente à la couleur de peau des gens et selon laquelle « l’identité raciale » des personnes de couleur n’affecterait ni leur statut social et ni leur statut économique Si nombre de politiciens et d’institutions ont co-opté les propos de Martin Luther King qui aspirait à ce que l’on ignore la couleur d’une personne et qu’on ne la juge que par son caractère, il convient de ne pas oublier que MLK critiquait aussi la discrimination et l’inégalité économique –rappelons qu’il a été assassiné le 4 avril 1968 à Memphis où il était venu soutenir la grève des éboueurs  

La CRT montre comment, malgré la mise hors-la-loi de la ségrégation, les lois de cette société où la couleur serait devenue invisible ont permis à l’oppression raciale et à l’inégalité de s’installer. Selon les penseurs originaux de la CRT –Derrick Bell, Kimberlé Crenshaw et Richard Delgado- racisme et suprématie blanche sont bel et bien constitutifs du droit américain en dépit du discours sur la célèbre « equal protection of the law. »

Il s’agit là de la célèbre clause du 14e amendement, (1ère section), adoptée en 1868 en prolongement du Civil Rights Act de 1866. L’un et l’autre déclarent anticonstitutionnelles les lois des états-membres légalisant la discrimination contre les Noirs. Huit ans plus tard pourtant, en 1896, la Cour Suprême proclamait le fameux « Separate but equal », base constitutionnelle de la ségrégation. Il faudra attendre 1954 et le Brown vs Board of Education de la Cour Suprême pour que la ségrégation soit mise hors la loi.

Ajoutons que, Pour les penseurs du CRT, il ne s'agit pas seulement de critiquer le statu quo, mais aussi de le changer. Les féministes noires ont largement contribué à la diffusion du CRT et Crenshaw est connue entre autres pour avoir mis en circulation le terme intersectionalité.


En résumé, selon la CRT

* Le racisme est une donnée systémique de la société des États-Unis

* La CRT se veut théorie et pratique. Elle rejette les attendus échafaudés par le « privilège blanc » selon lesquels ce qui est passé est bien passé tandis que les lois qui découlent de ce passé n’auraient rien à voir avec ce dernier.

* En fait, ces lois ont promu l’inégalité, installé des droits et des privilèges que quelques lois réformistes ont échoué à démanteler, par exemple les 3 Civil Right Acts de 1964, 1965, 1968

* D’où l’importance d’étudier le droit et le processus historique dont il fait partie.

* La CRT entend dénoncer publiquement les multi micro-agressions quotidiennes véhiculées par les privilèges blancs. Elles font souffrir et enrager ceux et celles qui en sont victimes, d’où la « Cancel culture »

* La mort de George Floyd (25 mai 2020) et son procès actuel ont donné une particulière acuité et notoriété aux théories et à la pratique prônées par la CRT dont l’influence s’accroît.

 

Enfin, parmi les nombreux symptômes révélateurs de la situation actuelle (disons pour faire court, race, racisme et histoire), je voudrais citer la publication par le New York Times, en août 2019, du Projet 1619, destiné à commémorer le 400e anniversaire du début de l’esclavage américain -c’est en août 1619 que le premier bateau chargé d’esclaves a accosté en Amérique du Nord.

Ce projet a reçu le Prix Pulitzer

 

IV  Black Lives Matter/BLM, Lutte des classes et/ou lutte des races ?

BLM remonte au hashtag du même nom lancé suite à l’acquittement en 2012 de l’assassin de Trayvon Martin. Ce mouvement, d’une immense ampleur, est aujourd’hui mondialement populaire.

Pourtant, certaines voix s’élèvent pour en montrer l’ambigüité. Ainsi, selon Cédric Johnson, (Professeur à Emory College of Arts & Sciences puis à l’University of Illinois, Chicago, et journaliste pour Jacobin Magazine), le mouvement Black Lives Matter serait en fait l’expression militante du libéralisme racial et aurait ses origines dans le programme néolibéral des New Democrats et de leur alliance avec le business mondialiste, le tout lancé à grand fracas par Bill Clinton (élu en 1993). Deux lois en particulier (1994 -le Crime Bill et, en1996 le Welfare Reform Bill- ont pourvu au développement des prisons, privées en particulier, à l’accroissement faramineux de la population carcérale noire et à la paupérisation parallèle des classes les plus démunies.

BLM serait devenu un rempart pour ce projet néolibéral qui a détruit la notion de salaire social et de service public, bloqué les retraites des travailleurs, miné le principe des négociations collectives et du pouvoir syndical, businessé et amplifié le système carcéral, affecté négativement la vie non seulement des travailleurs, mais aussi des communautés et des minorités noir(e)s et de couleur. En tant que slogan populaire, BLM serait un cri qui en appellerait à sa reconnaissance pleine et entière, et ce au sein du capitalisme démocratique libéral. Le monde des affaires en est officiellement d’accord –voir Amazone et autres Google- ainsi que le monde politique démocrate représenté par Joe Biden (rédacteur pour le Sénat du Welfare Reform Bill de 1996)

Alors, BLM et CRT travailleraient-ils à la « rédemption » du système néolibéral»?

 

Le CRT et la gauche « Woke » (selon l’Oxford Dictionary, "alert to injustice in society, especially racism") s'adressent en tout cas au sentiment d’échec, voire de culpabilité de la gauche libérale en lui disant : « vous ne nous entendez pas, vous nous trahissez et vous nous manipulez… Nous ne sommes pas vos Noirs de service… »

a)        Selon leur version, l’admission des gens de couleur dans ces universités de la Côte Est servirait à la rédemption de ces hauts-lieux de la blanchitude libérale (et donc à leurs affaires)

b)                   Or Woke et CRT réclament bien autre chose : une justice qui répare, une justice qui restaure; à la place de la garantie du free speech, l’interdiction du hate speech; le respect point tant pour les faits passés que pour les sentiments/le ressenti actuels.

c)        Quant aux gardiens du temple libéral, ils sont intimidés, incertains, voire indignés -ils ne s’attendaient pas à ce retour de bâton dont, par exemple les codes de comportement imposés par les minorités étudiantes sur le campus. Mais ils œuvrent à la paix du campus et de sa continuité socio-professionnelle en négociant, voire en souscrivant à ces exigences.

 

Conclusion

Le discours du CRT correspond désormais et comme partout à une dépolitisation du débat malgré une analyse qui a le mérite d’appeler un chat un chat, de mettre des mots et de proposer des concepts sur des non-dits. Ce discours et ces revendications provoquent pour l’instant une fragmentation qui tend à être essentialiste, fixiste, réifiante.  

Conçus comme performatifs ces termes modifient les registres conceptuels: désormais, c’est de l’ontologie de la Whiteness qu’il s’agit.

Ainsi, le 5 avril 2021, dans la revue en ligne TruthOut, Section : « Rôle de la religion dans la lutte pour la justice », George Yanci, Professeur de Philosophie à Emory University et Montgomery Fellow à Dartmouth College (l’université la plus huppée, la plus chère, la plus libérale, en un mot la meilleure de la Côte Est des États-Unis) écrivait :

« Quand bien même le Mouvement pour des Réparations en viendrait un jour à transformer les profondes disparités économiques liées aux lignes de fracture raciale de ce pays –disparités des revenus, écart des richesses, inégalités devant le logement, la santé et l’emploi- le racisme persiste comme problème fondamental et insoluble.

Il s’agit de la persistance d’un problème fondamental et ontologique, c’est-à-dire de la réalité de l’existence de la /blanchitude/blanch(é)ité, laquelle refuse de reconnaître l’existence de l’humanité Noire au sein de l’Amérique blanche et raciste. Et s’il n’existait pas d’innocence de la Blanch(é)ité ? « What if there is no white innocence ? »

Et de citer Judith Butler : « Accéder à des institutions blanches, à des mondes blancs ne signifie pas la simple accession des exclus à une ontologie établie, mais une insurrection au niveau de l’ontologie, une façon critique de poser la question de savoir Qu’est-ce qui est réel? Les vies réelles de qui ? Comment peut-on refaire la réalité ? » 

 

 

 

Bibliographie proposée par Nelcya Delanoë et Michèle Riot-Sarcey

 

Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, coll. « Épreuves sociales », 2021

ALLEN, Theodore W., Class Struggle and the Origin of Racial Slavery: The Invention of the White Race, NY, Stony Brook, 1975

Bourgeois, Bernard, « Du bon usage de l'universel », Revue de métaphysique et de morale, 2009/1, n° 61, p. 33-47

BRODKIN, Karen, How Jews Became White Folks and What that Says about Race in America, New Brunswick, N.J.: Rutgers University Press, 1998

CRENSHAW, Kimberlé, Critical Race Theory: The Key Writings That Formed the Movement (editor), Preface, Cornel West, New York, The New Press, 1995

DU BOIS, W.E.B., The Gift of Black Folk: The Negroes in the Making of America (1924), Newburyport, Open Road Media, 2020 

DU BOIS, W.E.B., Black Reconstruction, San Diego, Ca, Harcourt Brace, 1935

Hegel, Georg Wilhelm Friedrich

IGNATIEV, Noel, How the Irish Became White, Routledge, Abington, 1995

JAMES, Cyril Lionel Robert, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Amsterdam Editions, 2017 (1938)

McINTOSH, Peggy, White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack, Philadelphia, Peace and Freedom Magazine, 1989

Roedigger, David, The Wages of Whiteness, Race & the Making of the American Working Class, London, New York, Verso, 1991

Zancarini-Fournel, Michelle, « Les erreurs d’un livre », En attendant Nadeau. Journal de la littérature, des idées et des arts, n° 122, 25 février 2021.