Affichage des articles dont le libellé est socialisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est socialisme. Afficher tous les articles

mercredi 7 décembre 2016

Quand le conseil départemental du Tarn se fait l'hagiographe de F. Mitterrand

Affiche de l'exposition des AD du Tarn.
Le saviez-vous ? François Mitterrand est venu dans le Tarn au moins à quatre reprises : à l’occasion des élections cantonales de 1979, en 1980, au début de sa campagne présidentielle, en 1982 et de nouveau en 1992. Il n’en fallait pas plus pour justifier l’édition d’une brochure de 36 pages sur papier glacé intitulée « Mitterrand dans les pas de Jaurès ». Ces 36 pages sont éditées par le journal La Dépêche du Midi, et reprennent le contenu d’une exposition réalisée par les archives départementales et l’institut François Mitterrand.
Jean Jaurès vous le connaissez, c’est l’homme assassiné pour ses idées en 1914, ce qui est tout de même « relativement stupide et bête », pour reprendre les propos de Thierry Carcenac, président socialiste du Conseil départemental du Tarn à propos de la mort de Rémi Fraisse en octobre 2014. Quant à François Mitterrand, c’est celui qui est mort dans son lit après avoir trahi les siennes et les siens.
Convoquer les mânes des grands ancêtres reste un moyen éprouvé de s’en revendiquer. Même si l’opération semble hasardeuse, en cherchant à tout prix à dégager une filiation entre Jaurès et Mitterrand, le conseil départemental, commanditaire de l’exposition, essaie de se réclamer de la pensée politique du premier : le socialisme. Par les temps qui courent, c’est d’autant plus utile que de nombreux électeurs se demandent, et la question ouvre des abysses insondables, si le parti socialiste est toujours de gauche.
L’occasion de rassembler dans une même commémoration les deux hommes est toute trouvée : 2016 est l’année du centenaire de la naissance de François Mitterrand. Qu’importe si relier la vie de Mitterrand au Tarn et à Jean Jaurès n’est pas chose aisée : les 12 premières pages évoquent la vie de François Mitterrand, sans aucune référence à Jaurès ou au Tarn ; par la suite, heureusement que le grand homme a franchi au moins quatre fois les limites du Tarn, ces intrusions  permettent d’agrémenter de photos les pages suivantes (la journée du 19 novembre 1992 fournit à elle seule 3 illustrations : la rencontre avec Felipe Gonzalez, l’inauguration de l’école des mines et la visite du musée Toulouse-Lautrec). Heureusement également qu’une bande de révolutionnaires à court d’idées n’a rien trouvé de mieux que de dynamiter la statue de Jaurès à Carmaux en 1981 : c’est l’occasion d’insérer une page sur l’enfant du pays, c’est d’ailleurs la seule de la brochure (comme le dit Thierry Carcenac, en citant Mitterrand dans sa préface : « il ne faut pas considérer Jaurès comme un ancêtre statufié »). Curieusement il n’y a qu’une petite référence sur l’hommage de Mitterrand au Panthéon en 1981.
La brochure édité épar La dépêche du Midi et le Conseil
Départemental du Tarn.

Malgré tout, même si le parcours de l’un semble très éloigné politiquement et géographiquement du parcours de l’autre, l’exposition est inaugurée. Mais comme tout le monde ne va pas se déplacer pour aller la voir, Thierry Carcenac décide aussi d’en faire une brochure éditée par La Dépêche du Midi.
Et c’est ainsi que dans les pages de cet auguste journal, un article annonce la sortie de la brochure et précise même que « Thierry Carcenac (y) signe une belle préface. » L’article pourrait s’appeler « Retour d’ascenseur chez les suce-pompes ».
Sans doute afin d’éviter que les cartons d’invendus ne s’entassent dans les sous-sols du Conseil départemental, convenait-il d’en assurer la distribution gratuite : c’est ainsi que le président du conseil départemental du Tarn a envoyé des milliers d’exemplaires dans les collèges, accompagnés d’un courrier demandant d’assurer la distribution gratuite de ces brochures auprès de tous les élèves de troisième… Il y a 42 collèges dans le Tarn (31 collèges publics et 11 privés), cela représente 4 163 élèves en troisième, soit un peu moins de 20 400 euros de brochures.

Ce genre de procédé rappelle l’obligation faite par Sarkozy d’étudier la lettre de Guy Môquet parce que ce texte l’avait ému. Il faut donc rappeler à Thierry Carcenac qu’il n’appartient pas au conseil départemental de définir les modalités et le contenu du programme d’histoire. Il faut espérer que les profs d’histoire vont refuser de se plier à cette injonction infondée ([1]) à moins d’utiliser ce fascicule pour illustrer le chapitre sur la propagande. Parce que c’est tout de même un exercice de style assez abouti qui est donné à lire.

Le texte de cet opuscule est assez étonnant pour ne pas dire révisionniste. On apprend page 20, les raisons du changement de politique économique du gouvernement socialiste en 1983 : « Confronté aux difficultés et pour sauver les acquis sociaux des deux premières années (de son septennat), (Mitterrand) engage une politique économique tenant compte de la conjoncture internationale et de l’engagement européen ». Chapeau bas. C’est donc pour sauvegarder notre système social que Mitterrand s’engage sur la voie d’une politique libérale qui nous conduit aujourd’hui à ne plus distinguer ce qui sépare le projet social du parti socialiste de celui des républicains. Il fallait oser user de l’art de l’antiphrase pour nous convaincre du bien-fondé de cette volte-face politique.
Mais le plus drôle ce sont les premières années de la vie de Mitterrand. S’il s’égare « brièvement » chez les volontaires nationaux (l’organisation de jeunesse des Croix de feu), il rejette quand même les accords de Munich. Le « brièvement » recouvre tout de même plusieurs années d’engagement à l’extrême-droite, ainsi en 1935 il manifeste contre l’invasion métèque, par la suite, Mitterrand fréquente de nombreux militants de la cagoule, sans que son appartenance à cette organisation secrète d’extrême-droite soit établie. D’ailleurs ce sont deux cagoulards qui interfèrent pour que la francisque lui soit remise en 1943 et, comme les amitiés sont parfois tenaces, Mitterrand intervient en faveur d’un autre cagoulard à la Libération.
Le parcours de Mitterrand au cours de la seconde guerre mondiale est de la même veine : « dès cette époque (1942), François Mitterrand participe à des actions de désobéissance et se rapproche de certains milieux résistants. Son travail l’amène d’ailleurs à rencontrer le maréchal Pétain. Il sera même quelques temps plus tard, décoré de la Francisque, une décoration attribuée par le régime de Vichy. » Ce « d’ailleurs » indiquerait donc qu’il y a un lien entre le régime de Vichy et la résistance. Jolie syntaxe. Visiblement, le but est d’atténuer le passé dérangeant de Mitterrand, tout en en parlant quand même.
Parmi les emplois occupés à Vichy, la brochure cite son poste dans le commissariat au reclassement des prisonniers plutôt que celui occupé à la Légion française des combattants fondée par l’antisémite Xavier Vallat. Est-ce parce que c’est mieux de s’occuper des prisonniers que d’une milice pétainiste que le rédacteur a privilégié l’un et non pas l’autre ou bien est-ce une question de manque de place ?
C’est sans doute une question de manque de place qui a conduit à ne pas parler non plus de la longue relation entre Mitterrand et René Bousquet le secrétaire général de la police sous Vichy. Cette page s’appelle curieusement « Prisonnier de guerre ». Elle aurait pu s’appeler « De la collaboration à la résistance ».


Les pages sur la période de guerre 


La guerre d’Algérie fournit encore quelques curieux paragraphes. Mitterrand se serait contenté selon cette brochure de voter les pouvoirs spéciaux à l’armée, ce qui serait une erreur de jugement : l’euphémisme tourne au cynisme pour atténuer les errements du grand homme. Car sa responsabilité est un peu plus engagée puisque, c’est lui qui a été chargé de défendre ce projet de loi. Pire, en tant que ministre de la justice, à l’exception de 7 dossiers, il a systématiquement donné un avis défavorable au recours en grâce des condamnés à mort du FLN. Précédemment, dès 1954, il a lancé la politique de répression en Algérie en tant que ministre de l’intérieur : « je n'admets pas de négociations avec les ennemis de la Patrie, la seule négociation, c'est la guerre. »
On ne peut pas tout dire en 36 pages, il vaut mieux dire qu’il a été 11 fois ministre plutôt qu’il a créé les conditions légales de la torture en Algérie (comme le dit Jacques Attali).

Bref, la lecture critique de cette brochure ne permet pas de dégager ce qui relie les deux personnages historiques. Si on ne peut présager de ce qu’aurait fait Jaurès en 1940 ou en 1954, on peut cependant affirmer que son pacifisme de 1914 semble éloigné des positions politiques de Mitterrand : Mitterrand n’est pas Jaurès. Il ne s’agit cependant pas de tirer sur un cadavre, il est déjà froid, mais de refuser cette vision de l’histoire qui consiste à créer des mythes, des récits hagiographiques, à atténuer une réalité déplaisante. Mitterrand n’est plus blâmable, il est mort. Ce qui est blâmable c’est cette entreprise qui consiste à transformer l’histoire en propagande pour en faire un usage politique.
Le tout évidemment avec des deniers publics. Il ne manque plus qu’à glisser une carte d’adhésion au parti socialiste ou un bulletin de vote pré-imprimé dans les pages de ce fascicule.

Olivier Caron
Enseignant d’histoire géographie du Tarn




[1] Le Syndicat SUD Éducation du Tarn a lancé un appel dans ce sens.

mardi 22 avril 2014

Une vidéo de l’Elysée… (Hollande dans la continuité de Jaurès ?) par V. Chambarlhac




 « Les choix politiques du Président sont dans la continuité de ceux de Jaurès », sous ce titre une vidéo, frappée du #Jaures2014, sur le site de l’Elysée (http://www.elysee.fr/videos/quot-les-choix-politiques-du-president-sont-dans-la-continuite-de-ceux-de-jaures-quot-jaures2014/). 

Un sous-titre précise « déjeuner des historiens, spécialistes de Jaurès », 16 avril 2014. La vidéo dure exactement 2, 02 mn. Le temps semble compté pour ces historiens, reçus afin de préparer la visite présidentielle à Carmaux, le 23 avril. Quatre intervenants apparaissent, représentant deux associations tangentielles au Parti socialiste, la Fondation Jean Jaurès (FJJ), la Société d’Etudes Jaurésiennes (SEJ). Rapportée au temps de la vidéo, le temps de parole participe d’une forme extrêmement brève de l’exposition de leur propos, confinant à l’ellipse. En soi, cette vidéo que l’on pourrait facilement qualifier « d’épisode mondain » importe peu de prime abord sur le plan de l’histoire dans son rapport au politique, d’autant que les usages de la figure de Jaurès ont été largement scrutés, analysés[1]. Elle vaut seulement que l’on s’y attarde sous l’angle d’une stratégie de communication qui évolue, et pourrait signifier, par l’Elysée, un nouvel avatar de la figure jaurésienne.

Effets de montage


Sur les deux minutes de vidéo, quatre entretiens. Gilles Finchelstein, directeur général de la FJJ introduit, rappelant « l’intérêt majeur pour l’histoire » du Président, et sa « connaissance approfondie de Jaurès ». Interviennent ensuite les historiens, membre de la SEJ. Gilles Candar, président de la SEJ, affirme l’évidence « d’une relation particulière [de François Hollande] avec Jaurès, qui est l’homme qui enracine le socialisme » ; il s’interroge ensuite sur ce qu’il y a de « jaurésien » chez le Président, « sans doute le sens du mouvement ». Une courte apparition de François Hollande, avec Vincent Duclert de dos, précède le propos de Marion Fontaine qui rappelle « qu’il [François Hollande] vient d’un parti dont le premier ancêtre est le Parti de Jaurès ». Henri Nallet, président de la FJJ, rappelle l’inscription de François Hollande dans l’année Jaurès, et affirme que ses choix politiques sont la continuité de Jaurès, soulignant que « l’appel à la réforme [de François Hollande] est un appel tout à fait jaurésien ». La vidéo peut s’achever. 
On le sait, depuis Godard, le montage est une affaire de morale. Le choix qui se donne à voir ici est double. Il est celui de très brefs propos, face caméra, dont la question n’est jamais donnée, mais toujours inscrit dans la comparaison Jaurès/ Hollande. A ce jeu, le temps de parole des historiens de la SEJ est légèrement plus court que celui des intervenants de la FJJ. Ces derniers donnent un ton un tantinet plus politique : c’est au présent, partant de Hollande pour aller vers Jaurès qu’ils s’expriment, quand Gilles Candar et Marion Fontaine rappellent davantage Jaurès en son époque. Le qualificatif de « jaurésien » fait pont entre ces deux blocs d’intervention quant, à l’évidence, le terme de socialisme appartient au vocabulaire des historiens. La seconde logique du montage tient donc à la succession des entretiens : FJJ (Finchelstein) / SEJ (Candar) / SEJ (Fontaine) / FJJ (Nallet) où la séquence centrale avec François Hollande, demandant aux historiens de l’éclairer sur le « dossier Jaurès » vaut par la présence muette de Vincent Duclert sur laquelle nous reviendrons.

Dans sa forme, la vidéo implique les modalités encadrant le recours à l’historien « spécialiste de Jaurès » par l’Elysée. François Hollande est un Président qui, par son intérêt majeur pour l’histoire, sait s’adresser et surtout écouter les historiens spécialistes. Deux compétences présidentielles s’affichent : celle de l’historien attentif à la commémoration –comme au sens qu’il faudrait lui donner-, celle de l’écoute ensuite. Brisons là pour la mise en scène de François Hollande. La seconde modalité tient aux ressources mobilisées. Elles participent toutes de l’orbite du PS, quoique s’articulant sur des registres différents. La SEJ, refondée en 1959 autour d’Ernest Labrousse, construit Jaurès comme objet historique ; elle était auparavant une société d’amitiés fondée en 1915 sur le mode des sociabilités socialistes. Après 1959, Jaurès devient à la SEJ un lieu à partir duquel questionner l’histoire du mouvement socialiste, du mouvement ouvrier, en décentrant le propos face à l’historiographie marxiste alors dominante. Jaurès se construit là dans le face à face, comme le souligne la litanie des colloques : Jaurès et la classe ouvrière, Jaurès et les intellectuels… Le propos est historique, s’écrivant au rebours de la tentation mémorielle. La FJJ, dont la fondation est plus récente (1994) allie à ce travail historique la mémoire, apportant dans ce mouvement une tonalité plus politique puisque présentifiant davantage Jaurès[2]. Cette présentification participe, dans la vidéo, d’une politisation renouvelée de Jaurès en regard des enjeux politiques actuels. Histoire et mémoire s’intriquent donc dans cette vidéo par les ressources mobilisées propres aux PS. En soi, nous serions dans le registre ordinaire des références socialistes à Jaurès dans l’enceinte partidaire entre histoire, mémoire, parti. Ceci à condition d’un oubli, le lieu. Ici, la translation de Solferino à l’Elysée mérite questions.

Jaurès à l’Elysée, outil de communication ?


On peut apprécier la vidéo de deux manières. La plus expéditive la renvoie à sa brièveté qui la rend insignifiante, voire triviale. Si, par son paratexte[3], elle s’inscrit dans la logique commémorative de l’année Jaurès où l’Etat prend toute sa part dans son soutien aux initiatives multiples[4]. Sa vision semble l’apparenter à une discussion d’après déjeuner, décousue, rapide (trop) et sans doute caricaturale par la conclusion formulée par Henri Nallet, au rebours de l’officialité du paratexte. Nous ne serions pas loin, ici, de l’imaginaire républicain des banquets radicaux… On peut ainsi douter du public qu’elle viserait, où à tout du moins s’interroger sur sa légitimité sur le site de l’Elysée. Contre cette première lecture, on considèrera que cette vidéo participe d’une stratégie de communication, dont quelques indices permettent de jauger la logique, et le(s) public(s) cible(s), à la veille du déplacement présidentiel à Carmaux.

Le premier de ces indices tient au surplomb socialiste des entretiens par la SEJ, la FJJ. Ici Jaurès doit être questionné en regard de son mythe et de son utilisation au sein du Parti socialiste. Il apparaît sur le siècle écoulé comme une ressource dans les rapports du PS au pouvoir. Néanmoins, dans l’eschatologie socialiste, cet usage de Jean Jaurès participe de couple janusien : Jaurès/Guesde[5] d’abord, Blum/Paul Faure[6], puis Blum/Mollet, Mitterrand/Rocard enfin[7]. Toujours Jaurès se donne comme la part éclairée de ce rapport, il est également dans le parti le symbole de l’unité et de la synthèse. Il est enfin républicain. Tous ces éléments font sens dans une lecture contournée de Hollande par Jaurès, tant dans les qualités prêtées à l’homme, que dans sa politique éducative avec, par exemple, la morale laïque avancée par Vincent Peillon, alors au MEN… 
Cette lecture se heurte néanmoins à une absence, a priori, celui d’un envers janusien de ce qu’il y’aurait de Jaurès dans Hollande. On ne peut alors s’empêcher de penser à l’appétence de Manuel Valls pour Clemenceau[8], et donc mezzo voce la reprise du débat de 1906 entre Jaurès, parlementaire socialiste acquis à la cause de la grève ouvrière, et Clemenceau tout entier focalisé sur l’ordre, imperméable à toute considération sociale, puisque ministre de l’intérieur en exercice[9]. On retrouverait là la dichotomie propre au socialisme français dans le rapport au pouvoir mais singulièrement renouvelée par son lieu d’élection -l’Elysée contre naguère le Parti-, les figures -l’une socialiste, l’autre radicale donc plus à droite, ce qui semblerait indiquer que le couple de l’exécutif subsume l’ensemble de l’espace de gauche.

Le second de ces indices tient à l’insistance prêtée au caractère jaurésien de Hollande. Sinon par l’appel, le rôle de tribun, ce caractère semble davantage participer d’un style plus que d’un contenu. Sur ce plan, revenir à la lecture qu’Amédée Dunois proposait du jauressisme aux lendemains de la première guerre mondiale quand SFIO et SFIC se disputaient les dépouilles du tribun avant sa panthonéisation, peut être éclairant. Soulignant que Jaurès est ressource, au moins dans l’interrogation « Qu’est-ce qu’aurait fait Jaurès ? », il définissait ainsi le jauressisme : « C'est la tendance qui consiste à concilier les contraires, à harmoniser les antagonismes, à pacifier, si j'ose dire, la guerre civile, à parlementariser la lutte de classe[10](…) le but final est plus ou moins sacrifié au mouvement ». La charge porte la marque du contexte des années 20. Rapportée aux bribes d’entretiens, elle souligne pourtant le Jaurès porté par la vidéo -l’homme d’un style, du mouvement et de l’audace de la réforme- et son enjeu contemporain, la question de la majorité parlementaire. A ce point, c’est l’absence de toute référence au parlementaire qu’était Jaurès qui importe dans la vidéo, indiquant sans doute le poids des institutions de la Ve République, et donc la nécessité puisque Jaurès est à l’Elysée de réactualiser son mythe[11]. Cette logique de réactualisation de Jaurès appelle, pour les contempteurs de gauche de la politique gouvernementale de retourner à Jaurès pour dénoncer ce qu’il ya de faux dans l’argument de la continuité Jaurès/ Hollande : on retrouve ici un Jaurès « révélateur des contradictions des gauches[12] » que l’Elysée omettait.

Dernière indice enfin, signifié par la présence muette de Vincent Duclert, un usage de Jaurès comme ressource éthique et républicaine, porté par son opus La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique[13]. Une citation, tirée de cet essai de 2009, suffit à mettre en abyme la vidéo : « L’histoire est la continuation de la politique lorsque celle-ci n’est plus possible. La politique est la continuation de l’histoire lorsque celle-ci est impossible (p 158). » Où l’on voit donc que Jaurès commémoré n’a d’intérêt qu’au présent d’un discours visant à inscrire dans l’histoire des rapports des socialistes au pouvoir le mandat de François Hollande. C’est là un Jaurès icône républicaine qui se dessine, le socialisme appartient à une histoire révolue, du-moins ici, puisque seuls les historiens usent de ce terme. Le discours de Carmaux à venir, infléchira peut-être cette lecture, tout du moins participe-t-il, par le lieu, de la thématique du choc. Ce fut celui de Jaurès se convertissant au socialisme, c’était, dans la campagne de 2007, un lieu ressource, tirant Jaurès à hue et à dia[14].


Vincent Chambarlhac
MCF Histoire, Université de Bourgogne.





[1] Notamment Laurence De Cock et alii, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire, Marseille, Agone, 2008. Egalement, par l’un des protagonistes de ce déjeuner de l4Elysée, Gilles Candar, Jaurès en campagne, http://ldh-toulon.net/Jaures-en-campagne-par-Gilles.html
[2] Pour une introduction à ces sociabilités jaurésiennes, cf. Vincent Chambarlhac et alii « Jaurès » In Histoire documentaire du Parti socialiste, tome I, L’entreprise socialiste, Dijon, EUD, 2005, p 251-263.
[3] Le paratexte est, selon le Larousse, l’ensemble des éléments textuels d'accompagnement d'une œuvre écrite (titre, dédicace, préface, notes, etc.). Par ce terme nous désignons ici l’ensemble des indications présentes sur la page de l’Elysée où figure la vidéo.
[4] http://jaures2014.org/
[5] Guesde, tout comme Jaurès, est l’un des piliers de la fondation de la SFIO. Son oubli actuel tient au refoulé de sa figure, toujours soupçonnée d’incarner, par son marxisme, la révolution, et donc le communisme, quand Jaurès incarne la réforme. Indiquer Jaurès tout en congédiant Guesde sur le siècle socialiste suppose ainsi le choix de la réforme contre la révolution. Cette lecture oublie, dans la logique même de la synthèse jaurésienne, l’unité affichée au congrès de Toulouse (1908) entre réforme et révolution. Elle est donc la négation même de l’esprit de synthèse de Jaurès et participe, mezzo voce, d’un discours sinon de guerre froide, tout du moins d’un discours d’affrontement entre les partis frères de gauche. L’intérêt est ici de souligner qu’à chaque fois que l’on se réfère au Jaurès réformateur, cela se fait au prix de la négation d’une part de l’historicité de sa pratique, sauf lorsque l’on accole à ce réformisme l’épithète  « radical ». A cet égard, d’un point de vue historiographique, la lecture du n°30 de Mil neuf cent, singulièrement titrée « Le réformisme radical. Socialistes réformistes en Europe (188061930) vaut indice.
[6] Secrétaire de la SFIO dans l’entre-deux-guerres, celui-ci incarne le patriotisme de parti contre la tentation, et l’exercice du pouvoir, par la SFIO. Cf. Thierry Hohl, A Gauche ! La gauche socialiste. 1921/1947, Dijon, EUD, 2004.
[7] Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir, Paris, Fayard 2005.
[8] Dans une longue littérature, on citera ces articles les plus récents : Michel Winock, L’autorité et la fermeté de Clemenceau, un modèle pour Valls, le Monde, 3/04/2014. Et Jean Garrigues, De Clemenceau à Valls, le fluide d’autorité, Le JDD, 5/4/2014.
[9] On lira, dans cette optique, la note de la Fondation Jean Jaurès du 30 août 2010 consacrée au rapport de la gauche et du pouvoir, et surtout le dialogue, par textes interposés, entre Gilles Candar et Manuel Valls. http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-gauche-et-le-pouvoir.
[10] Amédée Dunois, « Jaurès et le jauressisme », Bulletin communiste, 4 août 1921
[11] Sur ce point, voir Marion Fontaine questionnant les Jaurès du XXe siècle, « Pourquoi Jaurès ? », Cahiers Jaurès, Société d’études jaurésiennes, n°200, avril/ juin 2011.
[12] http://matthieulepine.wordpress.com/2014/04/19/non-hollande-ne-sinscrit-pas-dans-la-continuite-de-jaures/
[13] Vincent Duclert, La gauche devant l’histoire. A la reconquête d’une conscience politique, Paris, Seuil, 2009. Pour une lecture critique, http://www.lours.org/?pid=673.
[14] Vincent Chambarlhac, « Jaurès en campagne (Septembre 2006-Avril 2007) », Recherche socialiste, n° 39-40, 2007.