Affichage des articles dont le libellé est identité nationale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est identité nationale. Afficher tous les articles

samedi 18 mars 2017

Les historiens, le Brexit et l’identité britannique

En juin 2016, les électeurs britanniques se sont prononcés en faveur de la sortie de l’Union européenne. Pendant la campagne autour du référendum qui a précédé ce vote, les savoirs historiques ont été mobilisés par les acteurs politiques et des historien.ne.s sont intervenu.e.s, plus que de coutume, dans le débat public. Le débat porté par les historien.ne.s s’est focalisé sur la question de l’exceptionnalisme historique britannique, qui est devenu un argument important pour les partisans du « Leave » (oui au Brexit). Les deux textes traduits et présentés dans ce dossier rendent compte des enjeux et des clivages qui se sont dessinés au Royaume-Uni au printemps 2015.

Actif depuis 2013, le collectif Historians for Britain (Historiens pour la Grande-Bretagne) s’est formé autour d’une vingtaine d’universitaires confirmés (notamment le médiéviste Nigel Saul et le spécialiste de la Commune Robert Tombs) et d’historiens médiatiques (Sheila Lawlor, David Starkey), tous désireux de défendre le point de vue du « Leave » et ce, à l’aune du passé. Début mai 2015, David Abulafia, professeur d’histoire méditerranéenne à Cambridge et président de Historians for Britain, publie, dans la revue d’histoire grand public History Today, un texte-manifeste intitulé « La Grande-Bretagne : à part ou une part de l’Europe ? ». Sa traduction est le premier texte du dossier. Les Historians for Britain organisent alors des séminaires et des conférences publiques autour de la question ; leur site internet énonce leur projet : « Permettre aux Britanniques de comprendre que de nombreux historiens font campagne pour obtenir un meilleur accord avec Bruxelles et n’ont pas peur de lutter pour parvenir à ce changement » (http://historiansforbritain.org/about/). À l’appui de leur position, ils proposent, en libre accès, des articles et des réflexions collectives, comme par exemple : « ‘Le Demos européen’ : un mythe historique ? » (http://forbritain.org/demosessays.pdf), « Au-delà des fantômes : l’adhésion à l’UE érode-t-elle l’influence globale de la Grande-Bretagne ? » (http://historiansforbritain.org/wp-content/uploads/sites/12/2016/01/WzW-HfB-Beyond-the-Ghost-7.pdf). À leurs yeux, la logique du Brexit trouve sa source dans la trajectoire millénaire et singulière de l’Angleterre, puis de la Grande-Bretagne, par rapport à ses voisins européens. Un « exceptionnalisme » qui serait façonné par l’ancienneté et la continuité d’institutions originales et stables – quand la rupture et la violence seraient la marque distinctive de l’histoire continentale –, par une forte tradition d’ouverture sur le monde, et par les valeurs et le tempérament modéré de son peuple.

Le texte de David Abulafia a aussitôt suscité des réactions parmi ses collègues, ce qui n’est pas étonnant puisque la majorité des historien.ne.s du Royaume-Uni s’est prononcée en faveur du maintien de leur pays dans l’Union européenne. Mais l’ampleur et la virulence de la controverse, par médias interposés, étaient sans doute moins faciles à prédire. Dans un billet posté sur son blog trois jours après le manifeste des Historians for Britain, Neil Gregor, professeur d’histoire de l’Europe moderne à l’université de Southampton, s’agace : « Il est difficile de savoir par où commencer lorsqu’on discute un récit auquel les historiens professionnels ont renoncé il y a des décennies, comme pourrait vous le confirmer n’importe quel étudiant médiocre de première année » (http://www.huffingtonpost.co.uk/neil-gregor/britain-europe_b_7272906.html). Une semaine après la publication du texte de David Abulafia, trois cents historien.ne.s de différentes universités britanniques signent une très critique « Lettre ouverte en réponse à la campagne des Historians for Britain » (http://www.historytoday.com/various-authors/fog-channel-historians-isolated).

Toujours en mai, avec le soutien d’une quinzaine de leurs pairs, Edward Madigan et Graham Smith, de l’université de Londres, font à leur tour paraître une « Déclaration » (dont la traduction est la deuxième pièce du dossier) dans laquelle ils dénoncent le mélange des genres non assumé et la déformation de l’histoire au service d’un projet politique : « Ce qui intéresse [les Historians for Britain] en fait, c’est de défendre une politique eurosceptique. Ce qui est tout à fait leur droit. Mais, en tant qu’historiens, nous appelons à un débat sincère et ouvert, où l’on discute du passé à partir de preuves et de données sérieuses ». Ce document est à l’origine d’un nouveau collectif, Historians for History (Historiens pour l’histoire), animé par Edward Madigan et Graham Smith, dont le nom fait écho, non sans ironie, à celui de leurs adversaires. Comme ces derniers, ils proposent sur leur blog de nombreux articles, mais cette fois pour montrer à quel point l’identité britannique s’est nourrie des constants échanges avec l’Europe. Les contributions épinglent notamment une manière d’écrire l’histoire héritière du XIXe siècle – la whig history –, linéaire et réductrice, nationaliste et anglocentrée (même si cet aspect est mal camouflé par un usage ambigu du mot « Britain »), où la nostalgie acritique de la grandeur impériale passée n’est jamais très loin (https://historiansforhistory.wordpress.com). Ajoutons, pour être complet, que, depuis février 2016, le site a évolué pour devenir un lieu de débat et de commentaires sur « l’histoire publique » (public history) au XXIe siècle, en prise avec l’actualité. Le spectre des débats s’est élargi. Si les réflexions sur « les usages et mésusages du passé dans les discours nationalistes et européistes » et sur « l’impact du passé sur la formation des identités nationales et supranationales » (https://historiansforhistory.wordpress.com/2016/02/05/were-back/) y trouvent toujours leur place, elles côtoient désormais des analyses argumentées sur les pratiques commémoratives et les enjeux mémoriels dans les îles Britanniques, sur les fictions d’histoire à la télévision, ou encore les débats et polémiques historiques sur Twitter.



Historians for Britain,
mai 2015

Article paru dans la revue History Today



Pourquoi « Des historiens pour la Grande-Bretagne » ?

En fait, de bien des manières, l’organisation que des collègues et moi-même avons mise sur pied au fil de l’année dernière aurait tout aussi bien pu s’appeler « Des Historiens pour l’Europe. » Nous ne sommes en effet pas hostiles à l’Europe et nous sommes convaincus que, dans un monde idéal, la Grande-Bretagne resterait au sein d’une Union européenne radicalement réformée. Le groupe d’historiens que nous formons, au sein de l’université ou en dehors, estime qu’il est urgent de fournir une perspective historique sur la relation entre la Grande-Bretagne et l’Europe, tant le débat à ce propos est devenu vif, voire brûlant. En tant que branche du groupe de pression Business for Britain, nous pensons que les Britanniques doivent impérativement être consultés sur la question de l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne. Cependant, si un référendum avait lieu demain, il n’y aurait aucun moyen de renégocier la position de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, ce qui est pourtant vital. Plus vital encore : dans cette renégociation, l’UE devrait s’engager à réformer son mode de fonctionnement et à laisser aux pays qui ne souhaitent pas devenir membres des « États-Unis d’Europe » au minimum la liberté de s’appuyer sur leurs propres institutions souveraines, et sans interférence.

Voilà qui pourrait donner l’impression qu’il s’agit d’un manifeste politique plutôt que d’une argumentation historique. Pourtant, nous défendons des points de vue couvrant tout le spectre politique, de la droite à la gauche. Notre projet est de montrer comment la Grande-Bretagne s’est toujours développée d’une façon différente de celle de ses voisins continentaux. Ce développement a eu pour conséquence la création d’un système légal fondé sur la jurisprudence plutôt que sur le droit romain ou les codes napoléoniens1. Le Parlement britannique incarne des principes de conduite politique dont les racines datent du 13ème siècle, voire avant2. Des institutions ancestrales comme la monarchie et plusieurs universités ont survécu (et évolué) pratiquement sans discontinuité depuis des siècles. Un tel degré de continuité n’a pas son équivalent en Europe continentale. Sauf peut-être partiellement dans certaines régions d’Espagne où les assemblées parlementaires remontent au moins au Moyen Âge. Mais même dans ces cas-là, des changements constitutionnels radicaux et la guerre civile ont brisé bien des continuités. Ces assemblées ont disparu en France avec la Révolution et l’ère napoléonienne, tandis que l’Allemagne et l’Italie sont des créations du 19ème siècle dont les systèmes politiques ont été presque entièrement reconstruits après 1945. À part au Portugal, les frontières nationales ont fluctué au fil des siècles, et parfois brutalement. Suite au départ de la plus grande partie de l’Irlande, la Grande-Bretagne elle-même s’est contractée. Mais, en dehors des quelques coups d’Etat dus à Henri VII et Guillaume d’Orange, l’Angleterre n’a été déchirée par aucune invasion depuis 10663. Et son opinion publique n’a nullement soutenu le nationalisme intense qui a ravagé bien des pays européens, y compris la campagne indépendantiste de l’Écosse. Ni le fascisme ni l’antisémitisme n’ont trouvé à s’implanter profondément ici, pas plus que le communisme (excepté l’engouement ridicule de certains étudiants en sciences politiques). En politique, le tempérament des Britanniques a toujours été plus modéré que celui des grands pays européens.

Parallèlement à ces différences, l’engagement de la Grande-Bretagne aux côtés de l’Europe a une longue histoire ; cet engagement n’est pas uniquement celui de l’Angleterre, il inclut aussi celui de l’Écosse (notamment la « Vieille Alliance » avec la France4). « Brouillard sur la Manche, Continent isolé. » Ce célèbre titre de presse ne rend pas compte de la nature véritable de l’engagement de l’Angleterre en Europe, qu’il s’agisse du commerce de la laine avec les Flandres, cette incroyable source de richesse au Moyen Âge, ou des conquêtes anglaises jusqu’en Gascognei, de « la plus longue alliance » entre l’Angleterre et le Portugal ou encore, bien sûr, plus récemment, de la présence britannique en Méditerranée qui, selon les époques, plaça sous sa bannière non seulement Gibraltar mais aussi Minorque, la Corse, Malte, Corfou et Chypre. En 1939, les Français et les Britanniques honorèrent les promesses qu’ils avaient faites à la Pologne, ce qui nous valut de nous retrouver dans une guerre à mort avec l’Allemagne.

On pourrait décrire cette relation en disant que le Royaume-Uni a toujours été un partenaire de l’Europe tout en gardant une certaine distance avec elle. Après tout, jusqu’à la seconde moitié du 20ème siècle, la Grande-Bretagne étendait sa domination sur de vastes régions du globe, très loin de l’Europe. Devenir Européen pourrait ainsi passer pour une réaction à la fin de l’empire, ou en tout cas pour une réaction au relâchement des liens avec un Commonwealth en expansion. Mais ceci reviendrait à simplifier exagérément une histoire complexe et récente : en 1973, le Royaume-Uni a rejoint le Marché commun et nombreux sont ceux qui auraient préféré que les fondateurs de la future Union européenne oublient leur rêve d’une « union toujours plus large » pour se concentrer sur l’amélioration de cette association économique.

En tant qu’Historiens pour la Grande-Bretagne, notre but est de faciliter le débat. Lors de ce référendum, le vote des uns et des autres devrait dépendre de l’offre nouvelle qui leur sera faite avec la renégociation de la position de la Grande-Bretagne dans l’UE. Cette offre doit refléter le caractère différent du Royaume-Uni, enraciné dans une histoire largement ininterrompue depuis le Moyen Âge.

David ABULAFIA, Professeur d’histoire méditerranéenne, Université de Cambridge, Président de Historiens pour la Grande-Bretagne


Des historiens pour l’Histoire
Déclaration,
mai 2015


Nous saluons l’utilité de la contribution des Historiens pour la Grande-Bretagne au dernier numéro de History Today [mai 2015], rappel bien venu de la valeur de l’histoire dans le débat contemporain. Plus précisément, ce texte pose à un moment significatif d’importantes questions sur le nationalisme britannique et sur les revendications d’un exceptionnalisme anglais. Cependant, en tant qu’historiens, nous sommes en désaccord avec cette conception très réductrice et biaisée de l'histoire du Royaume-Uni.

Les auteurs semblent avoir interprété le passé de façon à satisfaire leur désir de voir se concrétiser la renégociation de l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union européenne. Et sans même faire allusion aux aspects qu’ils aimeraient voir renégociés, ils expriment clairement leur impression que l’histoire britannique « largement ininterrompue depuis le Moyen Âge » place l’Angleterre à part, en fait un pays différent de ses voisins continentaux. Selon cette proposition dénuée de toute ambiguïté, les communautés nationales, de la Scandinavie à la Méditerranée, se seraient affrontées pendant un millénaire de violences, de discordes et de discontinuités politiques, tandis que la Grande-Bretagne aurait suivi un chemin relativement stable et plus éclairé. Cette version ne résiste pas à l’examen, même le plus superficiel, des faits.

Comme preuve de la trajectoire historique de l’Angleterre, unique en son genre, les auteurs citent « les principes d’une conduite politique dont les racines datent du 13ème siècle ». Il s’agit là sans doute d’une référence à l'idée d'une liberté pour tous qui aurait été sanctuarisée par la Grande Charte frappée du sceau du roi Jean en 1215. En vérité, bien que ce traité médiéval entre le roi Plantagenêt et ses seigneurs féodaux ait été interprété par certains d’une manière admirablement libérale, son but original était tout sauf démocratique. Quant aux anciens systèmes démocratiques, la Grèce est en bien meilleure position que l’Angleterre pour en revendiquer la paternité, tandis qu’en matière de suffrage universel, le Royaume-Uni a été à la traîne de nombre de ses voisins continentaux, notamment les Pays-Bas, l’Allemagne, la Pologne et le Danemark. Les élites politiques et sociales britanniques ont farouchement résisté à l’instauration d’un système de gouvernement véritablement démocratique et il a fallu se battre bec et ongles jusqu’à la fin des années 1920 pour le voir finalement triompher. Ceux qui vivaient toujours sous la domination impériale britannique ont dû attendre plus longtemps encore.

Les auteurs avancent sur des sables mouvants quand ils font allusion aux très anciennes institutions comme la « monarchie » britannique et « plusieurs universités » qui ont « survécu pratiquement sans une égratignure depuis des siècles, tout en continuant d’évoluer. » Rappelons tout d’abord que, dans la mesure où la dynastie des Plantagenêts est née d’une invasion normande, la plupart de ses rois étaient français et régnaient sur de vastes parties de la France, Guillaume III était hollandais, et Georges I et Georges II venaient d'Etats allemands ; de toute évidence, la monarchie illustre l’influence de l’histoire européenne sur la vie politique anglaise, bien plus que tout autre institution nationale. Ajoutons que la défunte reine-mère fut la première Anglaise à avoir épousé un souverain britannique depuis 200 ans. Mais plus important encore : on peut difficilement qualifier la monarchie de continuum et les dynasties royales anglaises ont souvent été renversées dans des circonstances sanglantes. Les affrontements dynastiques au cours de la guerre des Roses au 15ème siècle pour le trône d'Angleterre ont traumatisé bien des communautés anglaises. Les évènements se sont enchaînés d’une façon encore plus violente lorsque les Stuarts ont été renversés au bout de deux âpres guerres civiles qui culminèrent en 1649 avec l’exécution de Charles Ier, puis la proclamation du Commonwealth avec Olivier Cromwell en Lord Protecteur. Prétendre que « le tempérament politique des Britanniques a toujours été plus modéré que celui des grands pays européens » est discutable en tout cas pour les 19ème et 20ème siècles et parfaitement fallacieux pour le 17ème siècle.

Le caractère cosmopolite et souvent clairement européen des monarchies britanniques successives est complété par les perspectives internationales des lieux ancestraux du savoir britannique situés à Oxford, Cambridge, Saint Andrews et Glasgow. Fondamentalement, ces établissements partagent tous beaucoup de choses avec leurs équivalents à Bologne (fondé en 1088), Salamanque (1134), Prague (1348), Heidelberg (1386) et une série d’autres institutions européennes non moins anciennes. Tout historien des idées peut confirmer que les élites intellectuelles des pays qui forment désormais l’Union européenne échangent, collaborent et se querellent entre eux depuis des siècles.

Sur un autre plan, comme Neil Gregor l’a fait remarquer (14/05/2015, Huffington Post), les conquêtes coloniales et l’expansion impériale ont sans doute constitué les expériences historiques qui ont le plus rapproché les États d’Europe de l’ouest entre eux. Ce qui est le plus trompeur dans la déclaration des Historiens pour la Grande-Bretagne, c’est le refus de ses auteurs de dire clairement à quel État, à quelle nation ou à quel territoire ils font précisément référence quand ils parlent de la « Grande-Bretagne ». Sans vergogne, ils font non seulement de la mauvaise histoire mais en plus de la mauvaise géographie quand ils écrivent que « Suite au départ de la plus grande partie de l’Irlande, la Grande-Bretagne elle-même s’est contractée ». Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, rappelons que l’Irlande n’a jamais fait partie de la Grande-Bretagne. L’île s’est trouvée sous la domination « anglaise », selon des modalités qui ont évolué au cours du temps, de la fin du 12ème siècle jusqu’à la fin de la période moderne ; elle a ensuite fait partie du Royaume-Uni (de Grande-Bretagne et d’Irlande) de 1800 à 1922 ; l’Irlande du Nord est aujourd’hui encore au sein du Royaume-Uni. La Grande-Bretagne, à proprement parler, est constituée de trois nations distinctes, elles-mêmes composées de multiples strates, définies en fonction des classes sociales, des espaces, de l’appartenance ethnique et de la religion. Le paysage culturel et social de l’Angleterre, de l’Écosse et du Pays de Galles s'est profondément enrichi depuis deux siècles par l’arrivée d’immigrants venus du monde entier, y compris du continent européen. Si les auteurs de la Déclaration désirent sincèrement informer le public sur l’histoire du Royaume-Uni, ils devraient être prêts à accepter cela. Mais ce refus de reconnaître l’évidence, celle de la diversité historique au sein de la Grande-Bretagne, suggère que les Historiens pour la Grande-Bretagne ne s’intéressent pas vraiment à la relation historique complexe que cet État entretient avec l’Europe continentale. Ce qui les intéresse en fait, c’est de défendre une politique eurosceptique. Ce qui est tout à fait leur droit. Mais, en tant qu’historiens, nous appelons à un débat sincère et ouvert, où l’on discute du passé à partir de preuves et de données sérieuses.

Nous sommes convaincus que les historiens ont potentiellement un rôle important à jouer, celui de débattre du passé avec le public. Aussi sommes-nous ouverts à tout commentaire ou toute contribution de qui voudrait peser dans ce débat.


Edward Madigan, Enseignant-chercheur en Public History, Royal Holloway, à l’Université de Londre
Graham Smith, Enseignant-chercheur Oral History, Royal Holloway à l’Université de Londre

1 En réalité, la Common Law se développe au XIIe siècle, lorsque l'Angleterre est étroitement reliée au continent au sein d'un « empire Plantagenêt ». Elle résulte de l'unification des coutumes anglo-normandes et d'une législation royale, élaborée progressivement par les juges royaux itinérants. Ce qui singularise ce système juridique dans l'Europe occidentale du XIIe siècle, c'est qu'il se fonde sur un corpus de précédents plutôt que sur un principe d'autorité comme c'est le cas dans le droit romano-canonique, alors en pleine expansion. Mais si le choix des corpus diffère, il y a une évidente contemporanéité des processus d’abstraction judiciaire, c'est-à-dire un processus dynamique qui s'élabore au terme d'un effort de schématisation contemporain de l’abstraction monétaire et scolastique. Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que c'est le développement singulier de la Grande-Bretagne qui lui a donné son système juridique, d'une part parce que celui-ci est mis en place par une élite anglo-normande, et d'autre part, parce que les processus cognitifs qui ont permis son aboutissement étaient ceux des clercs formés dans les écoles bien plus souvent continentales qu'insulaires. Voir : A. Boureau, La loi du royaume. Les moines, le droit et la construction de la nation anglaise (XIe-XIIIe siècles), Paris, Belles lettres, 2004.

2 Le débat sur l'exceptionnalisme anglais a en effet été nourri en 2010 par la publication de Robert Maddicott, The Origins of the English Parliament, 924-1327, Oxford University Press. Ce dernier s'inscrit ainsi dans une historiographie nationaliste cherchant à saisir la continuité de l'histoire anglaise depuis la période anglo-saxonne (c'est-à-dire pré-normande), relativisant ainsi l'apport de la « conquête normande » dans la trajectoire des Îles britanniques. Cette révision chronologique lui permet ainsi de mettre en cause notamment l'importance des concepts issus du droit romain au profit d’institutions qu'il fait remonter à la période pré-normande. Voir C. Fletcher, compte-rendu de « R. J. Maddicott, The Origins of the English Parliament, 924-1327, Oxford University press », Revue historique, 2011/2 (n° 658), p. 45-50.

3 Aucune invasion majeure certes, mais en octobre 1216, le fils de Philippe Auguste, le futur Louis VIII, a débarqué avec son armée sur les côtes méridionales anglaises, tentant de s'emparer de la forteresse de Douvres. Sa présence était soutenue par une partie de l'aristocratie rebellée contre le roi Jean sans terre, cherchant à le destituer pour placer sur le trône, le fils du Capétien. Si Jean n'était pas mort dans les quelques semaines suivantes, permettant à l'aristocratie anglaise de se réunifier sous la bannière du nouveau roi, seulement âgé de 9 ans, l'Angleterre aurait pu être capétienne, bien avant que la France, en partie, ne soit lancastrienne ! Faire un peu d'histoire contre-factuelle permet aussi de ne pas oublier certaines dates qui auraient pu bouleverser des trajectoires historiques dont certains historiens tentent parfois rétrospectivement de faire croire à leur inéluctabilité.

4 « Auld Alliance », Alliance passée entre les royaumes d’Écosse et de France en 1295 et dont la plupart des dispositions furent rendues caduques par le traité d’Édimbourg en 1560, mais qui a marqué profondément les relations franco-écossaises jusqu'à aujourd'hui. Elle explique en grande partie l'attachement historique de l’Écosse à l'Europe en opposition à l'Angleterre, malgré l'union des deux couronnes dans le « Royaume-Uni », en 1707.

i Parler de « conquêtes en Gascogne » est une vision légèrement euphémisée de l'histoire des relations entre l'Angleterre et le continent au Moyen Âge. La Gascogne et plus largement l'Aquitaine faisaient certes partie d'un même espace politique (l'empire Plantagenêt), mais c'est par mariage (avec Aliénor en 1152) et non par la conquête qu'Henri II inséra l'Aquitaine dans son empire. Elle devient « anglaise », en restant loyale à Jean sans terre malgré la perte de ses autres territoires continentaux et son repli en Angleterre (Bouvines, 1214). S'il y eut une conquête « militaire » de la Gascogne au Moyen Âge, c'est bien plutôt celle des armées françaises de Charles VII, qui parviennent à prendre Bordeaux, en 1453.




L’introduction de ce dossier a été rédigée par Laurent Colantonio, les notes explicatives sont de Fanny Madeline, les traductions ont été effectuées par Nelcya Delanoë, Blaise Dufal, Laurent Colantonio, Fanny Madeline.

mardi 4 octobre 2016

Le CVUH vous donne rendez vous à Blois


Le CVUH vous donne rendez-vous à Blois
 
samedi 8 octobre de 17h à 18h30 
pour une rencontre-débat au 
Restaurant des Trois clés 

à l’invitation de l’association Galeano.

Cette rencontre aura pour thème :

« Etre et devenir français, toute une histoire »,

avec Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l’Afrique contemporaine, Olivier Le Trocquer, historien du 19e siècle,
 Anne Jollet, historienne de la Révolution française, 
membres du CVUH.

Restaurant des Trois clés, 
12, rue des Trois clés 
(vieille ville au pied des escaliers Denis Papin).

dimanche 6 avril 2014

Les vidéos du CVUH : Les usages scolaires de l'histoire par Laurence De Cock

Pourquoi le CVUH s'est-il intéressé à l'histoire enseignée? Quels usages ou mésusages de l'histoire apparaissent dans les programmes scolaire ? Comment se fabriquent les programmes scolaires ? Quels débats suscitent les programmes scolaires ? Pourquoi sont-ils plus vifs depuis les années 80? Quelles finalités attribue-t-on à l'enseignement de l'histoire et en quoi cela influe-t-il sur les usages de l'histoire scolaire dans l'espace public ? …

Autant de questions auxquelles Laurence De Cock, ancienne présidente du CVUH, membre active de l'association, co-auteure de La fabrique scolaire de l'histoire répond dans cette vidéo qui inaugure la nouvelle rubrique de notre site intitulée les vidéos du CVUH.


To be continued…

jeudi 3 décembre 2009

« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » par Michèle Riot-Sarcey


« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » écrit Michèle Riot-Sarcey… Voilà bien la seule quête des origines que nous estimons politiquement nécessaire, et surtout urgente. Les usages de l’histoire ne doivent pas servir à dessiner les contours d’une « identité nationale » figée dans le marbre blanc. Car s’appesantir sur son appartenance accule à la passivité politique et détourne de l’action. Au contraire, un regard sur le passé révolutionnaire et républicain, permettant d’en retrouver les enjeux véritables pour le présent, aidera à retrouver les fondements d’une véritable citoyenneté critique, celle qui irrigue tout débat démocratique digne de ce nom, celle qui donne du sens au principe de l’engagement.
Comment qualifieriez-vous la conception de la Nation promue par Eric Besson et Nicolas Sarkozy ?
Depuis la Révolution Française, le concept de Nation n’a cessé de servir tous les pouvoirs. Ceux-ci s’y réfèrent dès qu’ils sont en difficulté. C’est un moyen relativement commode de créer une unité factice, en entraînant la population dans une unité abstraite regroupée autour d’une reconnaissance virtuelle et exclusive. De ce point de vue, le gouvernement actuel n’innove pas : dans une période de désenchantement, il cherche à masquer les inégalités criantes en faisant oublier son incapacité à affronter les dysfonctionnements du système. La discussion sur l’identité nationale ne fait illusion qu’auprès de ceux qui veulent croire à la facticité des choses.

Peut-on voir dans le repli sur l’identité nationale la conséquence d’un appauvrissement de l’idée de République ?
Je ne sais pas si l’on doit parler d’un appauvrissement de l’idée de République. Ce qui est certain, c’est que ce terme, comme celui de Nation, a été utilisé par tous les pouvoirs, dans les conditions les plus conflictuelles (Révolution française, 1848, etc...) et les plus dramatiques (la Terreur en 1793...). On connaît l’étymologie du terme - res publica (chose publique) - mais cette notion n’a de sens que si elle est fondée sur un contenu précis, une démocratie réelle dans laquelle le citoyen détient effectivement une « part de souverain ». Le véritable enjeu est là : quels sont aujourd’hui les dispositifs permettant à la population de contrôler l’usage de la souveraineté ponctuellement déléguée à telle ou telle fraction de la classe politique ? République et démocratie représentative se confondent à travers la délégation de pouvoir confisquée par des professionnels de la politique. Or, la population s’est fortement politisée ces dernières années, en usant des nouveaux moyens de communication et d’information à sa disposition. La frustration n’en est que plus grande. Les professionnels de la politique se réfugient dans l’invocation des traditions républicaines pour tenter de légitimer leur pouvoir. Mais c’est de la pratique républicaine qu’il faudrait parler, pour avoir une approche complète de ces traditions. En 1848, par exemple, certains aspiraient à la République démocratique et sociale. Cet espoir reposait sur l’expérience des associations ouvrières, qui cherchaient à concrétiser les mots de la devise républicaine : « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce souffle qui doit être retrouvé aujourd’hui.

Les fondements de la citoyenneté ne sont-ils pas sapés par l’individualisme libéral dominant ?
Je ne pense pas que les individus soient complètement pris dans les rets du libéralisme. Le problème est davantage structurel : dans le contexte de la crise économique, qui a commencé par une crise financière, chaque individu se trouve confronté à des réalités qui le dépassent. Chacun, isolément, éprouve un sentiment d’impuissance, aggravé par la surdité du pouvoir actuel. Cette donnée cœxiste avec la forte politisation dont je viens de parler. Partout, dans des espaces les plus inattendus, la parole critique se développe, particulièrement dans les interstices d’un système pseudo démocratique. À chaque instant, en deçà des effets de modes, les individus se détournent du savoir convenu en cherchant tout bonnement à comprendre le monde dans lequel les pouvoirs cherchent à les enserrer. Mais ces espaces très singuliers, dans des enjeux locaux par exemple, échappent à la sagacité des autorités censées mesurer l’opinion publique. Ces dernières sont dans l’incapacité de saisir ce que souhaite la population dans son ensemble. Du coup, le pouvoir mobilise « l’opinion publique républicaine ». Concrètement, comme le disait Rancière, on fait parler les gens en les faisant taire.

Comment s’opposer à cette tendance ?

Il faut d’abord revenir à “l’origine” de la citoyenneté. La citoyenneté, perçue comme la capacité dont dispose chacun de maîtriser sa vie — à commencer par les dimensions les plus ordinaires du quotidien (travail, logement, éducation...) — a perdu son sens. Cette conception élémentaire a été oubliée. C’est pourquoi il est plus que nécessaire d’en rappeler les usages d’hier. De même, faut-il préciser la signification de la démocratie. Loin d’être réduite à la représentation politique, la démocratie s’exprime par le débat, voire le conflit, l’échange des point de vues. L’élection n’intervenant qu’à l’issue de ces échanges. C’est dire combien la démocratie ne peut se laisser enfermer dans un cadre institutionnel. En 1848, les ouvriers se constituaient en association sur les lieux de travail, pour tenter d’organiser autrement les entreprises. De ces lieux ils entendaient développer le “gouvernement des travailleurs”, en l’absence de représentants ouvriers dans les assemblées “représentatives”. La situation actuelle est identique. Le contenu social, voire socialiste, de la république a été oublié à force d’être refoulé hors des frontières de la politique.
Aujourd’hui, en pleine crise du système capitaliste, la mémoire de cette histoire doit être ravivée par la ré-appropriation de la citoyenneté concrète. Nécessité d’autant plus grande que le pouvoir souverain n’a de sens que si chacun est en capacité de l’exercer.


Entretien réalisé par Laurent Etre, paru dans L’Humanité du 19 novembre 2009.

jeudi 9 avril 2009

A l’école de l’ « Ave Respublica » par Laurence De Cock


Dans sa lettre de mission diffusée le 7 avril dernier, M. Besson, nouveau ministre de l’identité nationale, de l’intégration, de l’immigration et du co-développement solidaire se voit chargé par le gouvernement « d’engager les actions permettant de valoriser les principes de la République et les valeurs fondamentales de notre communauté nationale, en luttant contre toutes les tentations de repli identitaire ou communautariste, en renforçant la place des emblèmes et symboles de la République, des langues, de son drapeau, de son hymne, des valeurs contenues dans la devise "Liberté, égalité, fraternité" et de la Marianne qui les incarne, partout où cela s’avère nécessaire, dans les écoles et les lieux publics » (1).
Que nous vaut donc cette surenchère qui s’apprête encore une fois à toucher nos écoles ?
Rappel : les programmes de l’école primaire 2008 révélaient déjà la crispation sur l’apprentissage de la liturgie républicaine dans leur retour à l’ « instruction civique et morale » venus se substituer à la pédagogie du « vivre ensemble ». Il s’agissait sans doute d’en finir avec l’idéologie bien-pensante post 68 comme l’a seriné Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, lequel aimait d’ailleurs invoquer la figure tutélaire de Jules Ferry pour justifier les fondements de sa politique éducative à venir. Outre l’instrumentalisation politique déjà décryptée par le CVUH (2) à propos de la mobilisation tous azimut de ce personnage historique (3), on soulignera pour commencer que l’école républicaine depuis Jules Ferry n’a pas échappé miraculeusement au moteur de l’histoire, et que la sociologie des publics scolaires, ainsi que les fondements de ce que l’on nomme communément l’ « identité nationale » n’ont pas non plus vocation à rester figés dans une sorte de glaciation qui en empêcherait toute redéfinition. Suffit-il d’apprendre à un enfant de 7 ans à se lever sur la Marseillaise, à saluer le drapeau, à se courber devant le buste de Marianne et à ressasser mécaniquement l’ « Ave respublica » pour lui fournir les outils de sa socialisation politique ? Dans notre société façonnée par de nombreux héritages culturels, dans nos écoles peuplées d’enfants aux multiples visages, il faut être bien naïfs pour prétendre encore fabriquer de l’adhésion aveugle à une vulgate dont les principes assénés sont quotidiennement bafoués par les instigateurs même de cette réforme. Peu d’écoles en France ont en effet échappé à la logique de rendement du ministère de l’identité nationale qui (re)conduit des enfants vers un « chez eux » dont ils n’ont, pour beaucoup, jamais vu la moindre parcelle de paysage. On expliquera sans doute à leurs copains qu’ils n’honoraient pas suffisamment la République ces enfants : « fraternité » devaient-il pourtant apprendre à épeler…Faut-il donc qu’un régime se sente sous tension pour s’arquebouter à ce point sur des principes désormais vides de contenu au regard de leur traduction politique. Ce prêt à penser en kit risque fort de jeter le discrédit sur le potentiel émancipateur de ces valeurs républicaines. Car de quelle République parle-t-on au juste à travers cet usage nationalo-patriotique ? Celle de la première expérience révolutionnaire, La « sociale » de 1848, ou la IIIème République issue du compromis de Thiers, donc du détournement par les républicains modérés du mot pour l’élaboration du "national" ? l’opération de substitution a bien fonctionné, aidée en cela par une historiographie valorisant un « modèle républicain » quasi-transcendantal, consensuel, privé de toute conflictualité originelle, et purgé de ses dimensions sociales (4). Un pallier supplémentaire est franchi avec notre gouvernement et l’alliance à venir entre le ministère de l’identité nationale et celui de l’éducation ; la chimère république versus identité nationale n’est rien d’autre que le recouvrement par le mot de république d’un héritage de Maurice Barrès passé par la traduction politique du Front national et rendu politiquement correctpar le jeu électoral.
Si l’une des missions de l’école consiste à tisser de l’appartenance, il serait donc temps d’en finir avec cette vision prométhéenne d’un enseignement fondé sur l’illusion d’un conditionnement opérant de l’allégeance policée à des symboles. Il serait plus urgent et judicieux de travailler à l’acquisition d’une conscience critique préalable à toute citoyenneté véritablement libérée d’un code de bonne conduite identitaire imposé par une politique d’intégration discriminatoire qui ne dit pas son nom. Si tant est que le « communautarisme » existe autrement que comme une simple réaction momentanée à la stigmatisation que subissent régulièrement les « minorités visibles » de notre société ; si tant est que ce « communautarisme » ne soit pas qu’un épouvantail agité par simple volonté de légitimer une politique de crispation nationalo-identitaire, alors son désamorçage devra procéder d’une pédagogie de l’altérité qui viserait à rendre naturelle la co-présence des héritiers de multiples histoires, et non à vouloir naturaliser l’allogène. Osons donc enfin politiser réellement la question de l’école, interroger l’Universel républicain à l’aune du principe de réalité d’aujourd’hui, et faire de cette micro-société le laboratoire d’invention de la citoyenneté de demain.
Des mots, toujours des mots diront certains que les symboles rassurent. Mais l’école n’a-t-elle donc pas toujours été un outil d’intégration républicaine qu’il faut « sanctuariser » comme le rappelait récemment Nicolas Sarkozy ? Traduction : nécessité d’opposer à la demande sociale une fin de non recevoir afin d’assurer la prorogation d’un Universel qui fonctionnerait presque comme une donnée naturelle, a-historique, et figée dans une configuration élaborée lors de l’acte de naissance de l’école sous la IIIè République. Dans cette logique, l’école poursuivrait sa fonction quasi irénique de construction d’un espace commun au sein duquel les sujets seraient nécessairement privés de toute détermination empirique. Dans cet espace, l’Universel fonctionnerait comme une promesse d’émancipation de l’individu sous couvert d’une acceptation de normes garantes d’un consensus, et d’une forme d’homogénéité. Que les noirs deviennent blancs, que les femmes deviennent des hommes, et que les indigestes prennent la porte.
Postulons maintenant l’inverse, à savoir une nécessaire perméabilité de l’école aux débats de la société. Avec sa propre temporalité qui n’est pas celle de l’urgence médiatique, l’école se poserait alors comme le lieu d’intelligibilité des débats, voire des conflits, par une praxis de la mise à distance réflexive. Dans ce cas, l’Universel républicain perdrait sa capacité d’énonciation de normes immuables pour agir comme un champ ouvert d’antagonismes, ou, pour le dire autrement, un espace de conflictualités politiques suffisamment ouvert pour permettre à chaque subjectivité de s’affirmer sans trouver porte close. Dans cette logique, la révérence au buste, à l’hymne ou au drapeau ferait bien pâle figure à l’aune d’une véritable éducation à la diversité.
Laurence De Cock



=========

Notes :


(1) Voir l’intégralité de la lettre de mission au lien suivant :http://www.immigration.gouv.fr/article.php?id_article=753
(2) Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, http://cvuh.blogspot.com/
(3) Olivier Le Trocquer, « Jules Ferry » in Laurence De Cock et alii (dir), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008
(4) Celui qui est précisément enseigné dans les programmes d’histoire du Secondaire

mardi 10 février 2009

Misère de l’Histoire, Alain Minc et sa France par Blaise Dufal


Alain Minc se veut historien du dimanche, et s’attend à se prendre « une volée de bois vert » (p.7) comme il n’en a jamais connu. Il revendique, selon une rhétorique de la double négation très en cour, le droit de faire sa synthèse personnelle de l’histoire de France. Cette apparente modestie est assez surprenante pour quelqu’un qui a souvent écrit et parlé sur des sujets bien éloignés de sa compétence. Ce conseiller des grands acteurs économiques et politiques français de tous bords a produit une oeuvre abondante (29 livres) dont le succès doit pourtant plus à ses réseaux médiatiques qu’à son intérêt intellectuel (1). Comme Jacques Attali, il incarne la figure française de l’analyste-essayiste à tendance polémico-prophétique qui croit penser son époque quand il ne fait que travestir des lieux communs. Leurs formules prétendument provocantes, plus clinquantes que brillantes, ne sont que des vases creux et trompeurs, monnaie d’échange pour construire des positions institutionnelles à fort taux rémunérateur. Affirmer l’histoire comme une chasse gardée constitue une déclaration d’intention visant à faire croire qu’il y a aujourd’hui un corporatisme intellectuel, une doxa universitaire élitiste et bien-pensante qui cadenassent les débats et empêchent les Français de s’approprier leur histoire. Et le retournement est audacieux de la part d’un membre de l’establishment, qui se proclame libre braconnier et dont la parole, à ce titre, serait plus pertinente et apporterait une lumière salvatrice.
Alors que se multiplient les usages politiques de l’histoire par le gouvernement français tant au niveau des commémorations, des discours politiques que de l’enseignement, on peut constater que la sortie de cette Histoire de France coïncide avec celle de deux autres ouvrages écrits par des personnalités également proches du pouvoir (2). Max Gallo, historien officiel du régime, cherche ainsi dans L’âme de la France à « ressaisir l’esprit du roman national », dans une entreprise qui se veut performative pour accomplir la nation. Jean Claude Barreau, ancien conseiller de Mitterrand puis de Charles Pasqua, publie pour sa part Les racines de la France dont le sous-titre, Notre histoire des origines à nos jours, marque la dimension fortement identitaire du projet. Ainsi Minc ne fait pas oeuvre de solitaire ou d’original, son livre se comprend mieux comme un pan d’une offensive éditoriale pour promouvoir la vision de l’histoire du pouvoir français actuel, le retour d`une histoire officielle.
Minc revendique une approche comparatiste, ce qui n’a rien de très original, surtout depuis un certain Marc Bloch. Mais le comparatisme est une méthode qui nécessite énormément de rigueur et de précaution, il ne s’accommode pas des formules toutes faites et des anachronismes esthétisants. Comparer doit permettre d’apporter un supplément de compréhension et non d’éviter ou de tordre les problématiques historiques, or l’auteur ne prend pas en compte les spécificités méthodologiques de l’analogie. Nous n’énumérerons pas les multiples simplifications et erreurs ni ne discuterons les choix dans la présentation des faits. Ce comparatisme de salon, où la vision du passé apparaît comme totalement assujettie au présent, n’est pas que pure coquetterie et il faut souligner sa dimension idéologique. L’auteur parle de la « politique d’ouverture »(p.13) d’Auguste, d’un Clovis rétablissant la « sécurité » (p.19), d’une « immigration clandestine » dans l’Antiquité (p.18). Des formules extrêmement marquées dans le discours politique français sont projetées sur l’histoire comme pour justifier les actes politiques actuels.
Chaque page est ponctuée par un parallèle avec d’autres faits historiques, ce qui donne l’impression d’une histoire circulaire qui se répète et qui rejoue toujours les mêmes schémas. Les évènements sont reliés entre eux par dessus les contextes historiques dans une logique d’annonciation, tout y est modèle, « à venir ». Le terme le plus employé est celui de « préfiguration » (plusieurs dizaines d’occurrences) ; ce qui définit une conception particulièrement téléologique de l’histoire. Une seule exception notable à cette vision : celle de la Révolution Française. Minc s’insurge contre l’interprétation de ce macro-événement comme inévitable, l’imputant à une vision marxiste (une de ses références préférées par ailleurs). Elle aurait pu être en partie évitée, grâce à un gouvernement plus éclairé, dans le style anglais... À cette exception près, si particulièrement « française », s’il y a une leçon d’histoire à tirer de ce livre, c’est celle de l’éternel recommencement, qui aboutit à une double permanence : celle de la France, celle du jeu politique.
Ce braconnage s’apparente surtout à une remise au goût du jour de la veille histoire de France, très classique et traditionnelle, cherchant la logique historique d’une identité nationale. Très marqué par des considérations psychologiques sur les masses autant que sur les individus, ce livre met en avant le rôle crucial de quelques grands personnages. On renoue alors avec l’histoire des grands hommes, ces représentations mythiques qui incarneraient « une certaine idée de la France », ces génies qui feraient basculer l’histoire (3). Les phénomènes collectifs, économiques, sociaux, culturels sont passés sous silence, ignorés. Cette histoire de la construction de la France, de son « surgissement » (p.39), serait faite de continuités dans le rapport fusionnel entre des gouvernants parfois exceptionnels et une entité mal définie, le petit peuple, l’opinion. Ce peuple, presque imperturbable, reste cantonné au rôle mythique de garant de la légitimité, dépositaire de l’esprit français, autre entité bien floue.
Dans les exemples qu’il prend à titre comparatiste, certains reviennent régulièrement et dessinent les obsessions historiques de l’auteur : la guerre d’Espagne, les accords de Munich en 1938, la nomination de Pétain par l’assemblée du Front Populaire en 1940, le coup d’État de De Gaulle en 1958, Les procès de Moscou, l’arrivée de Mitterrand en 1981, les réactions face à l’épisode Jaruzelski, le phénomène de cohabitation politique. Ce sont des moments où les événements révèlent des tensions morales à l’intérieur des stratégies politiques : des paradoxes historiques qui acquièrent chez Minc une dimension archétypale. Ces multiples considérations sur les décisions politiques tracent un art de gouverner, un traité de politique offert au prince dans la tradition médiévale : l’histoire enseigne et met en récit des formes de savoirs sur la manière de gouverner. Ainsi l’auteur distribue les bons et les mauvais points, les satisfecits et les blâmes, égrenant de plates considérations sur la politique.
Il en profite ainsi pour réhabiliter Louis-Philippe et Clemenceau, deux figures représentant des références et des traditions spécifiques de la droite française. La figure de Richelieu éclipse celle de Louis XIII mettant ainsi en avant le primat du gouvernement politique. Napoléon Bonaparte, qui occupe une place centrale dans le récit, est lui comparé à Charlemagne, « le premier européen ». Une des grandes entreprises de réhabilitation est celle menée à propos de Napoléon III qui aurait choisi la démocratie plutôt que la liberté (4) (sic), et dont les actes répressifs ne seraient pas conformes à son tempérament, ce qui constitue pour l’auteur une forme d’excuse. L’auteur insiste sur l’importance de la perte de l’Algérie française que le projet de citoyenneté de Napoléon III aurait pu éviter. Il proclame par ailleurs à propos de la Gaule envahie par les Romains : « la chance d’être colonisé » (p.11). Pourtant, son histoire de France est réduite à l’Hexagone, passant sous silence la question coloniale et ses impacts historiques depuis le XVIIIe siècle.

Minc se réclame de Braudel mais au jeu des autorités rappelons que Lucien Febvre, analysant les oeuvre d’Arnold Toynbee et d’Oswald Spengler, écrivait : « Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. » (5). Et lorsque ces braconniers sous couvert de distraction font de l’idéologie, la farce tourne à l’instrumentalisation politique.


Blaise Dufal


=========
Notes :

(1) Franz-Olivier Giesberg disait d’Alain Minc : c’est « une des rares personnes que je trouve plus intelligente que moi » Challenges (avril 1998)
(2) Alain Minc qui clôt son histoire en 2007 sur l’élection présidentielle, déclare à cette occasion son amitié pour Nicolas Sarkozy.
(3) « L’histoire de France a connu trois anomalies chromosomiques : Jeanne d’Arc, Bonaparte, de Gaulle » (p. 377)
(4) Cette vision d’un Napoléon III démocrate a notamment été défendue par François Furet et l’historiographie libérale
(5) Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, 1992, p.118-119.

jeudi 18 septembre 2008

A propos du sommet de l’Intégration prévu à Vichy les 3-4 novembre prochain par le CVUH


« Honnêtement, on en a ras le bol de cette histoire du passé », par ces mots, Brice Hortefeux expliquait le 28 juin dernier lors d’un meeting sur l’Europe sa décision d’organiser un sommet de l’Intégration à Vichy les 3-4 novembre prochain. Il s’agirait d’en finir avec l’opprobre qui pèse sur la ville depuis un demi-siècle. Le débat déjà ancien sur l’amalgame entre le nom d’une ville et la désignation de l’Etat français dirigé par le Maréchal Pétain rebat alors son plein. Une proposition de loi avait d’ailleurs déjà été déposée par le député Gérard Charasse le 26 mars 2003 visant à « substituer, dans les communications publiques invoquant la période de l’État français, aux références à la ville de Vichy, l’appellation « dictature de Pétain » (1).
L’idée est donc claire : la ville souffrant de son involontaire fusion terminologique avec l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de France, rebaptiser la période vichyste permettrait de s’alléger de ce lourd fardeau. C’est oublier un peu vite qu’on ne joue pas innocemment avec les mots qui qualifient le passé et que leur réécriture touche immanquablement à la réalité même de ce passé et de sa perception historique. Même si l’on ne peut que comprendre l’irritation ou le malaise des habitants de la ville de Vichy, il faut rappeler que l’on parle couramment, dès l’été 40, dans les journaux de l’époque de « gouvernants » ou « gouvernement » de Vichy tant chez les opposants que chez les Vichystes. La BBC évoque les "hommes de Vichy" dès juin 1940, et ce, jusqu’en 1944. L’expression d’usage, devient donc très vite courante. La formule utilisée par les acteurs de l’époque condense le caractère collectif de ce gouvernement, et, par là même, sa nature officielle. Elle le constitue symboliquement en tant qu’Etat français. En insistant au contraire sur « la dictature de Pétain », on vient substituer une dimension personnalisée à une réalité plurielle : Laval n’était pas Pétain, Darlan n’était pas Laval etc… Ce faisant, on retrouve entre les lignes le discours des tenants de la version gaullienne du régime de Vichy qui partage la France entre traîtres et patriotes et vise à déconnecter ce moment historique de la continuité de l’Etat français. Rappelons au passage que, dans son discours de 1995, Le président Chirac affirmait la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs de France, et qu’aucune lecture sérieuse de cette histoire ne peut prétendre revenir sur ce point. Pourtant, en mai dernier à Ouistreham, Nicolas Sarkozy, dans son discours, réitérait cette vision éculée en affirmant que « la vraie France n’était pas à Vichy », et que « La vraie France, la France éternelle, elle avait la voix du général de Gaulle, elle avait le visage des résistants ».

Dans ce contexte, la décision de Brice Hortefeux ne peut que nous alerter. Que ce ministre, élu de la région Auvergne, se targue d’en attendre un retournement symbolique de l’image de Vichy ne doit pas masquer le cynisme qui consiste à proposer un sommet européen de l’« Intégration » sur le lieu même d’un régime qui s’est illustré par sa politique discriminatoire et criminelle à l’égard des étrangers. Les lois antisémites d’Octobre 1940 restent, en outre, une marque indélébile, non de la ville, mais de la prise en charge de l’antisémitisme par l’Etat français replié à Vichy. Mais l’enjeu politique est aussi ailleurs et plane autour de son cri du cœur : « Ras le bol de cette histoire du passé » largement applaudi par l’assistance le jour de sa prononciation (2). Plus largement, on y retrouve la tendance actuelle du gouvernement à dessiner les contours de l’« âme de la France » (version lyrique) ou de l’« identité nationale » (version politique) en tentant d’estomper les périodes les plus noires de l’histoire. L’anti-repentance agit encore ici comme un opérateur politique qui empêche l’intelligibilité du passé en détournant les regards vers un présent dépourvu des composantes historiques les plus embarrassantes. Notre travail d’historiens consiste cependant à rappeler que seule la compréhension des enjeux propres à un moment historique - aussi sombres soient-ils - permet la projection d’un avenir collectif qui repose sur un passé pleinement assumé.


CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire : http://cvuh.free.fr)


=========
Notes :

(2) Voir la vidéo du discours sur DailyMotion. La vidéo est commentée par notre collègue Samuel Kuhn sur le site de Mediapart, club "usages et mésusages de l’histoire"

mardi 17 juin 2008

Collection Passé & Présent


Le CVUH a signé un partenariat avec les éditions Agone depuis 2007.
Sont déjà parus dans la collection Passé & Présent :

 Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007


La question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’État, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui est un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour protester contre ce ministère, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. La pétition qu’ont lancée ces historiens a été signée par plus de 10 000 citoyens en moins d’une semaine, et des universitaires du monde entier se sont associés à cet appel.
Gérard Noiriel explique les raisons de ce mouvement. Il montre que la logique identitaire, née au XIXe siècle, a depuis constamment alimenté les discours nationalistes. Il rappelle que, au cours des années 1980, c’est Jean-Marie Le Pen qui a popularisé, dans l’espace public, l’expression « identité nationale » pour stigmatiser les immigrés. Analysant de façon minutieuse les usages de cette formule dans le discours du candidat Sarkozy, il donne des éléments pour éclairer les nouvelles stratégies aujourd’hui à l’œuvre dans le champ politique.




 Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008


Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ?
Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »...





 Catherine Coquery Vidrovitch, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Agone, 2009

Notre patrimoine historique « national » doit-il inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial ? La réponse positive, de bon sens, ne fait pas l’unanimité : soit parce que parler sans tabou du domaine colonial serait « faire repentance », soit parce que l’ignorance ou la négligence entretenues depuis plusieurs générations font qu’il ne vient même pas à l’esprit de beaucoup de nos concitoyens que notre culture nationale héritée n’est pas seulement hexagonale. La culture française (que d’aucuns veulent appeler « identité nationale ») résulte de tous les héritages mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial a joué et continue par ricochet de jouer un rôle important.
Professeure émérite d’histoire contemporaine de l’Afrique (université Paris-Diderot), Catherine Coquery-Vidrovitch a notamment fait paraître Des victimes oubliées du nazisme (Le Cherche-Midi, 2007) ; et L’Afrique noire de 1800 à nos jours (avec Henri Moniot, PUF [1999] 2005).

Collection Passé & Présent


Le CVUH a signé un partenariat avec les éditions Agone depuis 2007.
Sont déjà parus dans la collection Passé & Présent :



 Gérard Noiriel, A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2007


La question de « l’identité nationale » a été remise au centre de l’actualité politique par Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale des présidentielles. Devenu chef de l’État, celui-ci a créé un « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », ce qui est un fait sans précédent dans l’histoire de la République française. Huit historiens ont aussitôt démissionné de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour protester contre ce ministère, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. La pétition qu’ont lancée ces historiens a été signée par plus de 10 000 citoyens en moins d’une semaine, et des universitaires du monde entier se sont associés à cet appel.
Gérard Noiriel explique les raisons de ce mouvement. Il montre que la logique identitaire, née au XIXe siècle, a depuis constamment alimenté les discours nationalistes. Il rappelle que, au cours des années 1980, c’est Jean-Marie Le Pen qui a popularisé, dans l’espace public, l’expression « identité nationale » pour stigmatiser les immigrés. Analysant de façon minutieuse les usages de cette formule dans le discours du candidat Sarkozy, il donne des éléments pour éclairer les nouvelles stratégies aujourd’hui à l’œuvre dans le champ politique.



 Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008


Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ?
Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »...






 Catherine Coquery Vidrovitch, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Agone, 2009

Notre patrimoine historique « national » doit-il inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial ? La réponse positive, de bon sens, ne fait pas l’unanimité : soit parce que parler sans tabou du domaine colonial serait « faire repentance », soit parce que l’ignorance ou la négligence entretenues depuis plusieurs générations font qu’il ne vient même pas à l’esprit de beaucoup de nos concitoyens que notre culture nationale héritée n’est pas seulement hexagonale. La culture française (que d’aucuns veulent appeler « identité nationale ») résulte de tous les héritages mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial a joué et continue par ricochet de jouer un rôle important.
Professeure émérite d’histoire contemporaine de l’Afrique (université Paris-Diderot), Catherine Coquery-Vidrovitch a notamment fait paraître Des victimes oubliées du nazisme (Le Cherche-Midi, 2007) ; et L’Afrique noire de 1800 à nos jours (avec Henri Moniot, PUF [1999] 2005).