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mardi 12 septembre 2017

"Les statues meurent aussi" par Nelcya Delanoë

LES STATUES MEURENT AUSSI
Une histoire américaine déconnectée

 Nelcya DELANOË


Les déboulonner ou pas, that is the question. On ne parle plus que de ça.

En avril 2017 à Charlottesville, Virginie, le conseil municipal vote le déboulonnage de la statue équestre du général Robert E. Lee (à la tête des forces armées confédérées pendant la Guerre de Sécession), et un nouveau nom au parc où elle avait été érigée en 1924 –de « Lee Park » à « Emancipation Park ». En mai, un juge de Virginie impose un moratoire de six mois à cette décision. Depuis juin 2016, la statue avait été l’objet de diverses vindictes colorées et graphées. En juillet 2017, elle avait été recouverte de peinture rouge. Et les manifestations de se succéder.

Ainsi, le 13 mai 2017, Richard B. Spencer, l’un des ténors de la droite suprémaciste américaine, ou Alt Right, avait organisé un rallye à la lueur de torches façon retraite aux flambeaux nazie. Il s’agissait d’affirmer son opposition au déboulonnage de la statue au son de « Jews will not replace us » et de « Russia is our friend. » Le 8 juillet, c’était au tour du Ku Klux Klan, mais les 50 hommes mobilisés se heurtaient cette fois à plusieurs centaines de contre-manifestants, la police faisait usage de gaz lacrymogènes et arrêtait vingt-trois personnes. Le 12 août, la tension montait de plusieurs crans, et sérieusement cette fois : Le mouvement « Unite the Right », qui regroupe diverses organisations d’extrême droite suprémacistes et des groupuscules néo-nazis, organise un rallye sur le campus de l’Université de Virginie, -fondée par Jefferson en 1818, elle conserve de cette origine sacralisée un parfum d’élite.

Flambeau à la main, ils défilent au son de « Jews will not replace us », de « Blood and Soil » -traduction de « Blunt unt Boden »-, de « Whose streets ? Our streets ! », « White lives matter ». En face, ceux qui ont choisi de militer en dehors du parti Démocrate, pour certains armés de bombes lacrymogènes, gourdins et boucliers, les « Anti-fa » et autres groupes de gauche -anarchistes, Black bloc-, chantent « No KKK, no Fascist USA, Black Lives matter.» Des centaines de part et d’autre et des échauffourées, l’état d’urgence est proclamé. Travaillant pour Vice News, la jeune journaliste Elle Reeve filme et enregistre les défenseurs de la statue –drapeaux confédérés, drapeaux frappés de la croix gammée, matraques, armement létal dissimulé ou pas -en Virginie, il est légal de porter des armes non dissimulées. « Nous sommes plus racistes que Trump, qui donne sa fille à un Juif », les homos sont des  pédés, des parasites, les Arabes et les musulmans des terroristes. Ils préparent un « Ethno-État blanc », les Blancs étant menacés de génocide, entre autres par les Juifs et les communistes, « il y aura de notre part de plus en plus de violence, on n’en est qu’aux préliminaires.» Puis c’est l’attaque à la voiture bélier -« c’est le conducteur qui a été attaqué par les manifestants », une femme est tuée, Heather Heyer, 32 ans[1].

Le président des États-Unis a alors renvoyé dos à dos d’une part Alt-Right et « Alt Left » - « Des gens bien des deux côtés » ; d’autre part le général Lee -« Sa statue, c’est notre histoire »- et les présidents Jefferson et Washington, propriétaires d’esclaves comme ce dernier -« Alors, on va détruire aussi leur statue » ? Ces propos ont transformé le pays en un vaste forum où se déchaînent, sur la toile et sur papier, les mises en cause, en perspective, en forme, en statistiques, en graphiques de l’Histoire américaine, de la Guerre de Sécession et de l’esclavage en particulier. À ceux qui veulent déboulonner la statue de Lee, et aussi celle de Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, Trump  déclare, indigné: « Vous êtes en train de changer notre histoire; vous êtes en train de changer notre culture ».

Tout est donc parti d’une statue dédiée à un militaire sudiste, sécessionniste, raciste et esclavagiste, érigée dans l’état de Virginie au début du XXe siècle. La statue de  Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, autre mémorial datant de la même époque et dans la même ville, avait pour sa part été érigée sur un terrain confisqué sept ans plus tôt à ses propriétaires noirs.

Or doncques, comment et pourquoi Charlottesville en 2017 ? Où l’on verra que ce débat sur le déboulonnage (ou pas) des statues masque et le sens du passé et une histoire amputée.

Dans les années 1960, Vinegar Hill est le quartier des affaires et de la vie culturelle des Noirs de Charlottesville, prospères et actifs. Par référendum (auquel ces derniers n’ont pas le droit de participer), la municipalité décide un plan de rénovation urbaine, c’est-à-dire de raser Vinegar Hill. Des centaines de résidents sont déplacés, des dizaines d’entreprises et de magasins disparaissent – et ne ré-ouvriront jamais. Des générations de familles noires sont prises dans le système du logement social ou quittent la ville. En avril dernier, avec le déplacement de la statue de Lee, le conseil municipal avait d’ailleurs adopté une loi de finance destinée à rattraper les disparités locales infligées aux résidences noires depuis des années.

La « gentrification » de cette ville universitaire a par ailleurs induit la baisse de la population noire, de 22% en 2000 à 19% en 2017. Or en 1860, avec 3000 habitants, Charlottesville était la ville la plus importante du comté d’Albermale où vivaient 606 Noirs libres, 13 916 esclaves et 12 103 Blancs… devenus aujourd’hui majoritaires.

Les Afro-Américains y sont désormais de plus en plus mal logés, dans des quartiers délabrés où ne vivent pas de Blancs. Les terrains de Vinegar Hill ont été abandonnés pendant plusieurs années avant qu’on y construise des parkings, un hôtel, un tribunal, un centre culturel qui font frontière entre des poches de pauvreté noire et le centre ville, chic. Là, ne subsistent que quelques immeubles de qualité subventionnés par la mairie, soit 150 appartements attribués aux Noirs et que la prochaine vague de ‘gentrification’ semble menacer. Défiler en 2017 dans les rues de Charlottesville et sur son campus en lançant des slogans suprémacistes blancs au fil d’une parade quasi militaire, c’est affirmer la nullité des 13e, 14e et 15e amendements de la constitution américaine et proclamer qu’on est toujours au pays des Codes noirs post Guerre de Sécession.

En dépit des acquis arrachés grâce à la lutte du Mouvement pour les droits civiques, depuis les années Reagan, la séparation entre les communautés noires et les autres s’est renforcée dans toutes les villes américaines, et avec elle l’inégalité –particulièrement depuis le recensement de l’an 2000 et du redécoupage des circonscriptions électorales. Alors, parler de statues, déboulonnées, drapées de deuil, taguées, enduites de rouge, remisées au musée, laissées en place avec mise en contexte historique, pourquoi pas ? Mais ce qui a jailli de cette insolente équivalence affirmée par Donald Trump entre des généraux sécessionnistes et des présidents fédéralistes, tous propriétaires d’esclaves certes, c’est un débat tronqué et truqué.

Depuis la fin de cette guerre civile (1865), historiens, chercheurs, penseurs écrivains, journalistes, politiques ont certes bataillé pour en écrire l’histoire – bataillé avec eux-mêmes, avec les États-membres, l’État fédéral, les parlementaires, les juges, les universités, les lecteurs, les étudiants… Et c’est sur ce sujet que le 16 août 2017, le Washington Post tançait le président: « No, Mr President, Washington and Jefferson are not the same as Confederate soldiers », puis donnait la parole à des historiens réputés. Selon Jim Grossman, directeur exécutif de l’American Historical Association, pour avoir eux aussi possédé des esclaves, les Pères Fondateurs n’en ont pas moins « accompli une chose importante… ils ont été au cœur de la création d’une nation… Alors que honorer Lee et Stonewall, c’est honorer ceux qui ont créé et défendu la Confédération, dont la seule raison d’être était la protection du droit de certaines personnes à en posséder d’autres ». Denver Brunsman, historien et professeur à George Washington University estime que « Washington a construit une structure qui, bien qu’imparfaite, est dédiée à la liberté universelle… Il a anticipé une Amérique multiraciale.» Et si Jefferson vieillissant a aggravé son cas d’esclavagiste, « le discours sur la liberté universelle qu’il nous a offert avec la Déclaration d’Indépendance demeure toujours bien vivant ».

Quelques jours plus tard, le New York Times des 22 et 23 août 2017 publiait une dizaine d’articles sur le sujet – historiens (Eric Foner, Timothy Snyder), journalistes, responsables politiques, universitaires, éditoriaux… Dans l’ensemble, le président est condamné pour avoir établi une équivalence historique fallacieuse et pour avoir, comme le résume Snyder, normalisé  l’idéologie de ces nazis américains, excusé leurs actes, les avoir rassurés sur la suite: la prochaine fois que le terrorisme frappera aux États-Unis, le président s’en prendra à son opposition.

Quant à la notion de « notre histoire » américaine dont Trump se veut le défenseur, les esclaves en ont-ils fait partie, de ce « notre »? Et les Noirs ? Et, au fait, les Amérindiens dont nul ne parle dans ce débat? À ce jour, qui fait partie de l’histoire américaine ?

Depuis la fondation des États-Unis d’Amérique, le pays s’est demandé et se demande toujours comment on peut être ou devenir Américain. Au nom de valeurs communes ? De la race ? De l’origine ethnique ? Nationale ? La première loi (1790) avait décidé que seuls les immigrants blancs pourraient devenir américains. Mais quid alors des non-blancs nés dans le pays, demande Foner, en pensant aux descendants d’Africains, jamais aux Autochtones. Avant la Guerre de Sécession, la réponse variait selon les États-membres – aux Afro-Américains, certains accordaient la citoyenneté américaine. Mais en 1857, le fameux attendu de la Cour Suprême, connu sous le nom de Dred Scott Decision, stipule qu’un esclave ayant résidé dans un État-membre libre ne devient pas libre, que les Afro-Américains ne sont pas et ne seront jamais des citoyens américains mais sont et seront toujours des étrangers aux États-Unis. Enfin, il proclame l’inconstitutionnalité du Compromis du Missouri de 1820 qui prévoyait de faire des Territoires situés à l’ouest du Mississipi de futurs États-membres libres - pas d’esclaves. Nous reviendrons sur ce dernier point.

Les anti-esclavagistes et abolitionnistes, actifs dans le débat dès la fondation des États-Unis, rejetaient toute définition raciste et proposaient une citoyenneté liée à la naissance dans le pays – les Amérindiens non compris. La période de l’après guerre civile – La Reconstruction - valut ainsi leur émancipation aux Noirs, anciens esclaves ou pas, et vit éclore mille fleurs – écoles, mairies, tribunaux, les anciens esclaves votaient et étaient élus, bientôt écrasées dans le sang et la torture par la réaction d’un Sud vaincu, humilié par le Nord et plongeant dans la haine criminelle une fois remis.

C’est la renaissance du KKK, de ses assassinats et du lynchage des Noirs, les « strange fruit » pendus aux arbres que chante Billie Holiday. Grâce à la marge de manoeuvre qu’offre le système fédéral, les États du Sud adoptent bientôt des lois « Jim Crow », ou codes noirs, offertes par la célèbre décision de la Cour suprême qui fait des Afro-Américains des citoyens « Separate but equal » (Plessy v. Ferguson, 8 mai 1896). Ainsi est institutionnalisée la ségrégation -dans les écoles, les hôpitaux, les transports, les zones d’habitation, et bien sûr les actes de la citoyenneté - plus question que les Noirs votent, s’ils sont américains, ils sont des citoyens amputés.

À partir des années 1920, ce monde de la persécution lisse et crypte la réécriture de l’histoire américaine depuis la guerre civile, comme on l’appelle aux États-Unis – la sécession devient « la Cause Perdue » et perdue dans l’honneur. Il s’agit désormais de rendre hommage à ses acteurs, de les commémorer, un Mémorial ici un autre là et encore là, dans tous les États ex-sécessionnistes, coulé dans le bronze et le marbre contre un pendu ici un assassiné là un noyé ailleurs, un fracassé, et partout une paupérisation galopante. La paranoïa anti rouge, la fameuse Red Scare (1917-1920, voir Emma Goldman, Sacco et Vanzetti) suivie des quota contre l’immigration (1921, 1924) se double d’une hystérie anti-noire sublimée en célébration d’un monde perdu, en vérité la proclamation d’un territoire de nouveau occupé. Ces statues en deviennent les gardiennes, et en attestent, encadrant l’histoire des États-Unis avec esclavage d’un éloquent mais silencieux trompe-l’œil qui ne trompe personne, d’un leurre que tout le monde sait décoder.

La ségrégation et la discrimination, institutionnalisée ou feutrée, font ainsi une doublure au consensus qui soutient la Guerre froide et la démocratie américaine comme flambeaux du Monde libre. Dans les années 1960, le Mouvement des droits civiques parvient à déjouer et déconstruire ces pièges à êtres humains, au prix du sang et des souffrances que l’on sait. Des lois sont votées, d’autres lois sont votées, des décisions de justice sont rendues et d’autres encore, la nation bat sa coulpe et s’engage autour des questions que posent l’histoire de l’esclavage puis de la Guerre de Sécession. Aujourd’hui elle en est à se déchirer à travers les réseaux sociaux, le Web, la presse,  la radio, la télévision, intox et contre-intox, Démocrates et démocrates s’affrontent, droites et extrêmes droites aussi, sans que la lumière soit. Pour intéressants et troublants que soient ces affrontements, leur étroitesse n’en étonne pas moins: l’Histoire des États-Unis commencerait-elle au milieu du XIXe siècle ? Ne concernerait-elle que Noirs et Blancs ?

Entre autres, ce sur quoi cette controverse fait ainsi l’impasse, c’est sur une strate qui est au fondement de l’histoire des États-Unis. Non moins douloureuse et controversée, c’est celle de l’histoire des Autochtones, de leurs terres et de leur place dans cette histoire américaine.

En septembre 1767, Washington écrit à son ami William Crawford : « ... Si vous veniez à trouver ce type de terres, vous me rendriez un singulier service en dénichant la méthode qui vous permettrait de les mettre immédiatement de côté pour moi… Celui qui aujourd’hui laisse passer l’occasion de se chercher de bonnes terres… ne retrouvera pas cette chance de si tôt… Il ne me déplairait pas d’avoir droit à des terres au bord de l’Ohio… mais je me contenterais volontiers de quelques bons arpents moins retirés. »

En février 1803, Jefferson, alors troisième président des États-Unis, théorise la conquête américaine du continent et sa faim de terres en ces termes : « … Nos colonies de peuplement approcheront les Indiens en les encerclant… Il ne leur restera plus, à la longue, qu’à s’incorporer à nous en devenant citoyens des États-Unis, ou alors d’aller s’installer de l’autre côté du Mississipi. La première solution constitue sans doute la fin la plus heureuse de leur histoire… Notre force et leur faiblesse sont devenues si patentes qu’ils ne peuvent manquer de savoir que nous pouvons les broyer d’une seule main… Qu’une seule tribu soit assez folle pour saisir la hache de guerre… Nous nous emparerions de leur territoire tout entier et la repousserions au-delà du Mississipi… » Cette annonce de la déportation massive des Amérindiens sera suivie d’effet en 1830, avec délégitimation de leurs droits tribaux, garantis pourtant par traité, cet instrument du droit international, toujours valide. Quant à la résistance armée amérindienne à la conquête anglaise puis américaine, elle a duré jusqu’à la fin du XIXe siècle, soit trois siècles au moins.

Ces terres indiennes, qu’il était à l’évidence nécessaire de s’approprier pour exister en tant qu’État, furent cultivées pour partie par des esclaves. Capital foncier et cheptel humain à bas prix abaissèrent ainsi le coût du travail et de la colonisation. Avant l’abolition de l’esclavage, l’expansion vers l’ouest - l’ouest des Appalaches, l’ouest du Mississipi, puis de la Californie et au-delà - s’est toujours faite par appropriation des terres indiennes (négociations, guerres, vols, traités etc…). Cette expansion devint simultanément l’une des causes de la Guerre de Sécession: les États-membres créés au fur et à mesure de l‘avancée de la conquête seraient-ils proclamés esclavagistes ou pas ? Lincoln était très clair sur la question, il était pour l’Union. Si l’esclavage préservait l’Union, il y serait favorable, s’il menaçait l’Union, il s’y opposerait. Le tout étant néanmoins de mener l’avance fédérale de main de maître et de Yankee -industriel et protectionniste.

Les Pères fondateurs ne se sont jamais voilés la face quant à la nature initiale de la construction des États-Unis: appropriation et développement des terres des autres à l’aide du labeur des serfs européens et des esclaves africains (massivement). Et ils l’ont ainsi organisée, par la loi et par les armes, jusqu’à ce jour. Ces données étaient alors et sont toujours de notoriété publique, mais elles sont désormais absentes du débat. Ce passé-là demeure un impensé historique. L’histoire américaine comme histoire déconnectée.

Bill de Blasio, le maire de New York qui veut faire enlever la plaque apposée en l’honneur de Pétain, a aussi proposé de déboulonner la statue de Christophe Colon… De là à ce que l’histoire des États-Unis soit abordée enfin dans son épaisseur historique…


[1] Charlottesville: Race and Terror – VICE News Tonight...https://www.youtube.com/watch?v=P54sP0Nlngg


Nelcya DELANOË

vendredi 17 mars 2017

Communiqué de l'American Historical Association

Le CVUH relaie ce communiqué de l'American Historical Association (AHA) auquel il s'associe.

Traduction par Nelcya Delanoë.

AHA Condemns Second Draft of Executive Travel Ban (March 2017)

Facing extensive criticism and litigation of his first executive order restricting entry into the United States, President Donald Trump has issued a revised executive order (#13780), this time citing historical evidence in support of the policy restricting immigration and refugee resettlement. The American Historical Association has applied the discipline's professional standards to the revised directive and found that it does not pass historical muster. Moreover, like its predecessor (EO 13769), the order "stands at odds with the values stated in our nation's founding documents. »

"L’AHA condamne la deuxième version du décret contre la libre entrée des ressortissants de 7 pays musulmans aux Etats-Unis.

Suite à de substantielles critiques et contestations de son premier décret restreignant l’entrée de ressortissants musulmans aux Etats-Unis, le président Donald Trump a publié une version amendée de ce décret (n°13 780) . Il argue cette fois de preuves historiques pour soutenir cette politique de restriction à l’immigration et à l’accueil des réfugiés. L’American Historical Association a recouru aux pratiques professionnelles de la discipline pour analyser cette révision du  décret. Elle en a conclu que ce dernier ne saurait se prétendre historiquement fondé. Qui plus est, tout comme le décret précédent (EO 13769), cette version révisée  «  est en contradiction avec les valeurs  revendiquées par les documents fondateurs de notre nation. »



AHA Statement of Support for National March for Science (March 2017)

The AHA Council voted to officially publish a statement in support of the National March for Science on April 22, 2017. The AHA is firmly aligned with the goals of the March, which calls for the continued funding of evidence-based research and education that promotes the common good.

Déclaration de l’AHA en soutien à la Marche nationale pour la Science.

Le Conseil de l’AHA a voté de publier officiellement une déclaration de soutien à la Marche nationale pour la Science du 22 avril 2017. L’AHA partage complètement les buts de cette marche, qui appelle à la poursuite du financement de la recherche et de l’éducation fondées sur la preuve et destinées à promouvoir le bien commun.

jeudi 14 juillet 2016

La question du génocide des populations autochtones des États-Unis Nelcya DELANOË

ES. Curtis, Canyon de Chelly, Navajo Country, 1904

"Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant d'une honte ineffaçable, n'ont pas pu parvenir à exterminer la race indienne, ni même à l'empêcher de partager leurs droits ; les Américains des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre le sang, sans violer un seul des grands principes de la morale aux yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humanité."
Tocqueville, De la Démocratie en Amérique



Aux États-Unis, l'emploi du terme "génocide" appliqué aux peuples autochtones se répand à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Il renvoie à une problématique particulière et paradoxale. Particularité : le génocide dont il est ainsi question s'inscrit dans la longue durée, soit quatre siècles – Britanniques, Français, Hollandais et autres Européens étant alors considérés comme les précurseurs et initiateurs de la future politique indienne des États-Unis. Paradoxe : le génocide ainsi dénoncé s'inscrit dans l'histoire d'un pays démocratique, en fait le premier du genre et, depuis Tocqueville, "LA référence". Loin de faire de cet usage une aporie, cette particularité et ce paradoxe invitent plutôt à tenter de penser une "théorie du génocide" en système démocratique, incluant le fait que les terres prises aux Indiens furent longtemps travaillées par la main-d'œuvre gratuite, les esclaves, surtout dans le sud. Je me contenterai ici de faire l'historique récent de cet usage, de ses enjeux et de ses conséquences.

Paradoxe initial : les États-Unis constituent le premier pays colonisé et sous-développé à avoir arraché militairement et politiquement son indépendance à une grande puissance coloniale européenne, la plus grande en fait. Cette rupture, qui fonde son origine, établit un postulat, celui de l'anticolonialisme du nouvel État. En découlent certains principes, incarnés en un État décentralisé, fondé sur la séparation et l'équilibre des pouvoirs, le vote du budget par la représentation nationale, le tout constituant et régissant une fédération. Le respect des États-membres et des citoyens électeurs (blancs, masculins et de plus de 30 ans) implique que leur liberté est la condition sine qua non de ce projet.
La posture anti-colonialiste du nouvel État-nation révolutionnaire a un corollaire : filiation et légitimité doivent être fondées de façon irrécusable, sous peine que le postulat de la liberté ne diffuse des forces centrifuges au sein de l'Union. Pour continuer d'exister en ses États-membres, la fédération va donc s'étendre (en priorité au nom de la liberté, celle des colons), expansion tour à tour menée, contenue et encouragée de main fédéraliste. Il s'agit pour le nouvel État de contrôler le risque, frôlé à répétition, soit de contrevenir au principe de liberté soit de disparaître – La Guerre de Sécession règlera une fois pour toutes ce "double bind", au prix que l'on sait.
Autre paradoxe, logé au cœur du précédent : ces nouveaux États-membres, désormais unis, sont nés d'une étreinte fraternelle et mortelle entre les mondes indiens et européens. Or l'État américain, tout protestant qu'il est et récusant le dogme de Marie vierge, se veut né de lui-même. Pourtant, filiation et légitimité ne sauraient découler de cette étreinte initiale et perpétuelle mais bientôt insupportable en ceci qu'elle dément postulats, corollaires et principes, voire mythes fondateurs. Pour ces révolutionnaires qui récusent l'héritage de la vieille Europe et se veulent tout approprier, y compris l'origine de l'Histoire, filiation et légitimité ne peuvent donc découler de l'Histoire. Celle-ci commence avec la légalité nouvelle et les documents où elle est couchée. Avant eux, pas d'Histoire sur ce continent, ou quasi.
Or il existe un véritable obstacle à la fabrication de cette entreprise de filiation et de légitimation. Ce sont les sociétés indiennes, détentrices de ces terres que les nouveaux arrivés s'approprient au fur et à mesure de leur avancée sur le continent. Ces Indiens/ces Autres étant néanmoins considérés par le nouvel État-nation comme les propriétaires légaux de ces terres, ce dernier signe avec eux des traités de transfert de titre de propriété, tout en déclarant par ailleurs ces terres vides et vacantes – le fameux vacuum domicilium –, ou encore mal occupées, mal exploitées, mal rentabilisées. Et donc destinées à ceux qui, agriculteurs, fermiers ou ingénieurs, détiennent le savoir nécessaire à la mise en valeur de ces territoires. Sur le terrain, ces Autres sont donc d’abord repoussés dans l’Ailleurs (au-delà du Mississipi et ses terres sauvages, la soi-disant wilderness), puis mis en camp, déportés, relégués sur des réserves sous contrôle.
Le discours et les documents mettent en scène et cette appropriation et l'exclusion des propriétaires légaux par ce transfert de droit qui n'abolit pas la propriété théorique. D'où la nécessité de disqualifier et de marginaliser les sociétés amérindiennes et leurs représentants politiques, acteurs et partenaires de cette histoire, mais aussi résistants et combattants tenaces jusqu'en 1890, date de la reddition ultime après un ultime massacre, celui de Wounded Knee. En somme, dès l'origine de cette rencontre, les Indiens menacent la linéarité impériale du projet et du discours fondateurs, vectorisés sur l'axe du progrès.
Au nom du Progrès en effet, puis du progressisme, aussi appelés "civilisation", les "pionniers" et les immigrants deviennent ces avaleurs des terres qu'on leur a promises et qui sont cédées, ou pas, par les Indiens. Au fur et à mesure de l'occupation, légale ou pas, celles-ci sont nationalisées, avec modification ou effacement des noms propres, des toponymes, de la carte, du calendrier, du paysage, des voies de circulation, des réseaux d'échanges, des modes de production, de l'habitat. Avec la géographie, ses cartes et ses nouveaux toponymes contribuent à effacer l'Histoire.

Ceci rappelé, qui sont ces Autres ? Depuis la Conquête, leur origine est source de méditations, querelles, fantasmes et débats scientifiques pleins de rebondissements.
En ce début de XXIe siècle, les chercheurs sont en général d'accord pour dire que les actuels autochtones du continent nord et sud américain y sont arrivés au cours du pléistocène tardif, entre 50 000 et 40 000 ans avant notre ère (la datation de la présence amérindienne sur le continent américain constituant une source de querelles inépuisables). Via deux isthmes-ponts, cette migration de peuples sibériens et mongoloïdes marginaux s'est faite par vagues successives, en compagnie ou à la suite de troupeaux fabuleux, venus du nord de l'Asie et de l’est de l'Inde.
Notons toutefois ici un désaccord majeur avec ces conclusions : dans la foulée du Mouvement des droits civiques, certains courants amérindiens ont rejeté comme une affabulation aux visées idéologiques l'idée selon laquelle leur présence résulterait d'une migration préhistorique. Selon eux, les Autochtones ont de tout temps vécu sur le continent américain, ce qui ferait d'eux les premiers Américains et des Américains absolus. Leurs arguments ne sont d'ailleurs pas inintéressants.

Venons-en aux données chiffrées, qui posent une autre question épineuse :
Combien étaient-ils avant la Conquête, fixée plus ou moins arbitrairement à partir de 1492 ? Au-delà de la validité scientifique de ce repère, si on met en regard les chiffres (contestables et contestés) de la population autochtone de ce lointain passé avec les données des recensements de la population amérindienne aux États-Unis au cours des cent dernières années, on ne peut que se demander si les populations autochtones des Amériques, et en particulier des États-Unis, ont été décimées par la roue "inéluctable et impitoyable" de l'Histoire ou ont été victimes de génocide.
Plusieurs écoles s’affrontent. Selon l'analyse, maximaliste, de Dobyns (1976), la population aborigène du Mexique avant la conquête espagnole se situait entre 30 et 37 millions d'habitants. Pour l'ensemble du continent nord-américain – jusqu'au Nicaragua non compris selon les normes nord-américaines –, ils auraient été 60 millions. Selon Driver (1975), ils auraient été 30 millions, dont trois ou quatre aux actuels États-Unis. Chaunu (1977) quant à lui évalue la population de l'ensemble du continent de 80 à 100 millions pour la première moitié du XVIe siècle, loin des chiffres de Kroeber (1925) – 8,5 millions d'Autochtones pour les deux hémisphères, dont la moitié aux États-Unis. En 1990, Thornton[1] conclut à au moins 77 millions d'Amérindiens pour l'Amérique du Nord, dont au moins sept millions pour les actuels États-Unis. Les variations locales et régionales, très importantes, compliquent ces estimations, régulièrement révisées du fait de nouvelles découvertes archéologiques et génétiques entre autres. Quant aux Indiens des États-Unis, à ce jour nombre d'entre eux pensent qu'ils sont bien originaires du continent (et non des migrants/immigrés venus d'Asie) et qu'avant la Conquête, ils étaient bien plus nombreux que toutes les estimations qui ont eu ou ont cours actuellement
Le premier recensement du US Bureau of American Ethnology date 1899 et dénombre 254 000 Indiens, soit le nadir de leur histoire démographique. À peine trente ans plus tôt, le général Sheridan avait déclaré que "The only good Indian I ever saw is dead" (« Le seul bon Indien que j’ai vu est mort »), corrigé en 1892 par le Captain Richard H. Pratt, qui lui préférait une phrase non moins lapidaire : "Kill the Indian in him and save the man." ("Tuer l'Indien et sauver l'homme.")
En 1963, le US Bureau of Indian Affairs en recense 552 000. À partir de 1990, ce recensement est désormais du ressort du US Census Bureau qui aboutit au chiffre de 2 millions d'Indiens et, en 2010, à 5,2 millions, soit 1,5% de la population américaine. Plus des 2/3 d'entre eux vivent à ce jour dans les villes, les autres dans les réserves. Ajoutons que les critères d'appartenance (et de dénomination) ont beaucoup évolué depuis les années 1960, tout comme ceux des communautés reconnues par les instances fédérales, soit aujourd'hui 566 nations et une centaine de langues. Cette prodigieuse remontée des chiffres de la population amérindienne s’explique par une reconstitution socio-économique des communautés et des familles amérindiennes depuis les années 1960. Elle résulte aussi du fait que le recensement autorise, depuis l’an 2000, l’auto-désignation des origines des recensés, dont l’origine métisse. Ainsi, lors du recensement de 2010, 5,2 millions d’individus se sont déclarés Indiens ou Inuits, dont 2,9 millions exclusivement autochtones.

Venons-en aux récents usages du terme "génocide."
C'est dans la foulée du Mouvement pour les droits civiques qu'apparaissent massivement les Indiens, – appelés Amérindiens, Américains-Indiens, Autochtones, Indigènes, Premiers Américains. Militants venus des villes et des réserves, ils appartiennent à diverses obédiences sui generis – traditionalistes, fondamentalistes, membres du Red Power, de l'American Indian Movement/AIM, chrétiens divers, progressistes ; tous anti-colonialistes, anti-impérialistes. Mais ils se démarquent des Afro-Américains du Movement en ceci qu'ils ne réclament justement pas leur intégration, eux qu'on a forcés à "s'intégrer". Ils exigent au contraire, en tant que nation, le retour à leur droit à l'autodétermination garanti par les traités signés avec le gouvernement fédéral pendant 150 ans, jamais dénoncés par ce dernier et toujours valides au regard du droit international. Bafoués, ces documents ont en fait servi d'outils à la Conquête et à sa traînée génocidaire qui s'est répandue d'est en ouest à coup de massacres répétés, tous largement documentés bien qu'occultés ou ignorés.
Cette destruction physique est allée de pair, ajoutent-ils, avec la destruction des substrats sociaux-politiques. Les langues et rituels ont été interdits, la scolarisation obligatoire d'enfants dans des internats situés à des centaines voire des milliers de kilomètres, l'incitation à la conversion religieuse souvent imposée, les structures politiques ont été détruites. En 1830, la déportation des Cinq Tribus Civilisées, dont celle des Cherokee en particulier, en constitue une illustration retentissante. Culture matérielle, sociale et spirituelle ont été laminées. Coutumes, relations sociales et familiales ont été fracassées, avec déstructuration des rapports – homme/femme, époux/épouse, parent/enfants. La sédentarisation forcée a signifié un quasi enfermement sur des réserves pauvrissimes, sans possibilité de chasser, de pêcher ou d’accomplir les migrations saisonnières. Il s’en est suivi une paupérisation absolue, avec misère psychique et dénuement physique, maladies et alcoolisme chroniques. On parle alors d'ethnocide, de génocide culturel, de génocide. Qui en parle et comment ? 
Ces dénonciations émanent d’Indiens et d’Indiennes jeunes – acteurs sociaux, chômeurs, détenteurs de "petits boulots", militants à plein temps. Ils recourent aux affiches, inventives et saisissantes, aux articles, au teach in et au sit in, aux manifestations, marches, occupations violentes et non-violentes mais toujours spectaculaires, comme celle de l'île d'Alcatraz (1969), pénitencier célèbre situé dans la Baie de San Francisco et qui est une terre indienne. Ces manifestations s'accompagnent de systématiques retours sur le passé, lointain ou proche, histoire orale mais aussi statistiques, chiffres et données à l'appui. Sidérés, les citoyens et les media américains découvrent de jeunes savants poing levé, en jeans et coiffes de plumes, avec micros, porte-voix et parfois armes à feu.
On entend ces accusations de génocide dans d'autres milieux autochtones, plus policés ceux-là – intellectuels, juristes, artistes, journalistes, écrivains – d'où une floraison de romans, d'essais, d'enquêtes, de films, de poèmes, d'installations et d'expositions, tous inspirés par le constat de la renaissance malgré le génocide – une résilience dont activistes et Indiens de tout bord sont fiers. Ils constatent et déplorent que l'appropriation des terres s’est prolongée (et continue de le faire) avec celle des richesses qu’elles recèlent, renouvelables ou pas, minières en particulier (cuivre, uranium, pétrole et gaz de schiste). Mais aussi avec le vol des enfants, l’éparpillement des liens sociaux, la montée des pathologies, des violences sociales, des taux de suicides, du sentiment d'impuissance face aux ravages de la pauvreté chronique et discriminatoire.
Ces accusations, utilisées entre autres à des fins pédagogiques, sont bientôt reprises par des non Amérindiens, en général des universitaires et des chercheurs – historiens, ethnologues, juristes, ethnopsychiatres. Ils modifient leur cursus, créent par exemple des American Indian Studies dans certaines universités (Berkeley entre autres), où enfin des Amérindiens enseignent et étudient, qui prennent parfois en main une partie de ces centres d'études où ils créent radios et journaux. Avec l'anti-western Little Big Man (1970), le réalisateur Arthur Penn fait implicitement converger la dénonciation du massacre des Indiens avec celle du massacre du peuple vietnamien – les crimes de masse perpétrés par l'armée américaine étant à l’époque présents dans tous les esprits. Ce parallèle est partagé par des centaines de milliers d'opposants à la guerre du Viêt Nam – anti-impérialistes, pacifistes, gauchistes, chrétiens, mouvement des femmes. Toujours en 1970 paraît le livre de Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee, qui décrit les effets génocidaires et ethnocidaires de la Conquête de l'Ouest. La particularité de ce travail tient à ce qu'il s'appuie sur de multiples sources amérindiennes, orales et écrites. Le succès fut foudroyant. À Paris à la même époque (1970), avec son livre La Paix blanche, Robert Jaulin dénonce l'ethnocide et change le cours des études d'anthropologie en France. Aux États-Unis, l'ethno-histoire est devenue depuis des années une discipline à part entière.
On le voit, cet usage polymorphe de la catégorie du génocide traduit petit à petit une lente modification de la problématique et de la méthodologie, savante ou pas, en matière d'histoire des Indiens et d'histoire américaine. Il s'agit désormais de prendre en compte le point de vue des Autochtones comme acteurs de leur histoire et de celle des États-Unis, et non comme simples "vaincus". Et de croiser les sources euro-américaines avec les sources autochtones, orales, écrites et matérielles.


Cette révision de l'histoire américaine monte encore en puissance avec les commémorations, en 1992, du Cinquième centenaire de la "découverte" du continent américain. Cet anniversaire, baptisé Columbus Day et fixé au 12 octobre par Franklin Delano Roosevelt, les Amérindiens des États-Unis le qualifient plus volontiers de "catastrophe" et de "jour de deuil". D'autres dénoncent l'histoire telle qu'elle est toujours enseignée dans les écoles et à l'université, y voyant une entreprise de falsification destinée à parachever le génocide par un génocide culturel. Et ils ne sont pas les seuls, loin de là.
Ainsi l'historien Howard Zinn (décédé 2010) écrivait-il, par exemple :
« Souligner l'héroïsme de Colomb et autres navigateurs ou voyageurs et le faire au détriment du génocide qu'ils ont perpétré ne correspond pas à une nécessité technique. C'est un choix idéologique. »

Lors de ce 500e anniversaire mondialement célébré, la résolution du Conseil exécutif de l'UNESCO choisit de parler prudemment, quant à elle, d’une "première prise de contact de deux mondes, de processus historique…" Depuis 1982, un "Groupe de Travail des Nations Unies sur les populations autochtones" se réunissait deux fois par an à Genève. Ce Groupe de Travail avait été mis en place à la suite de l'occupation (1977) des locaux des Nations Unies par des militants amérindiens venus des États-Unis – avocats, hommes de religion, étudiants, enseignants, responsables divers. Dans cette arène internationale, qui a fini par les accueillir au sein de la Sous-Commission des Droits de l'Homme, ils se sont mis au travail, c’est-à-dire à la rédaction d'un document qui établirait les droits des peuples autochtones (et non plus des populations) et les devoirs des États dont ces peuples sont citoyens – ou pas.
Ainsi est née la Charte des Droits des Peuples autochtones, formulée en termes à la fois clairs et diplomatiques et adoptée quinze ans plus tard, en 2007.
Il faut souligner ici l'intelligence politique de ceux qui ont porté sur la scène internationale une donnée de l'histoire nord-américaine que les USA et le Canada considéraient comme une affaire passée et révolue. Non seulement elle se révèle n'être ni passée ni révolue, mais elle acquiert une présence de plus en plus audible et une visibilité de plus en plus éclatante.
Au cours de quinze années de négociations laborieuses et acharnées, le Groupe de Travail s'est élargi à des centaines de représentants d'autres peuples autochtones – venus désormais du Japon, de l'Inde, d'Afrique du Nord et sub-sahélienne, de Nouvelle-Zélande, d'Australie et dont tous, à bas bruit, parlent du génocide dont ils ont été victimes. En 1995, dans le but de consolider et d'accélérer l'élaboration de la Charte, l'UNESCO déclare la décennie à venir "Décennie des Peuples autochtones" et le mois de novembre "Mois des Peuples autochtones". Ces Déclarations vont entraîner congrès, études, échanges, voyages, de l'argent, des textes officiels et officieux. Ainsi la politique amérindienne des USA fut-elle placée sous les projecteurs et les luttes des Autochtones sur une rampe de plus en plus porteuse.

Si débats et querelles concernant la question du génocide en Terre indienne ont atteint le niveau des institutions internationales, c’est que les enjeux sont cruciaux.
Rappelons ici d'abord que la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 n'a été ratifiée par les États-Unis que le 25 novembre 1988, avec deux "réserves" et quatre "déclarations interprétatives" (la France avait signé en 1950, la Fédération de Russie en 1954, la Grande Bretagne 1970). Ces atermoiements américains seraient liés, selon diverses interprétations, à la crainte d'une poursuite juridique pour cause de passé indien, de guerre du Viêt-Nam et de droit à l'IVG.
Quant à la Déclaration des droits des peuples autochtones (2007), son article 7 rappelle :
"Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de vivre dans la liberté, la paix et la sécurité en tant que peuples distincts et ne font l’objet d’aucun acte de génocide ou autre acte de violence, y compris le transfert forcé d’enfants autochtones d’un groupe à un autre."

Si elle n'a été ratifiée par les États-Unis et le Canada qu'en 2010, c’est pour cause d'enjeux à la fois matériels et symboliques. Comme l'écrit Jacques Sémelin, l'accusation de génocide fait bouclier et épée. En ce début de XXIe siècle, ces usages amérindiens traduisent une stratégie à la fois de repli et d'attaque et si un spectre hante toujours l'Amérique, c'est bien celui des Autochtones. Désormais ceux-ci sont de retour et se battent avec les armes des vainqueurs pour défendre leurs droits dont, prioritairement, celui à l'autodétermination et à leurs terres. Manière de rappeler qu’appropriation des terres et génocide sont allés de pair aux Amériques.
Il s'agit donc d'obtenir devant les cours de justice américaines l'application des traités, avec indemnisations, restitutions de terres et de sommes d'argent dues mais jamais versées aux intéressés, car volées ou détournées par les bureaucraties gestionnaires. Il s'agit également de contraindre la Cour suprême américaine à dire le droit, avec modifications de certaines lois et adoption de nouvelles lois par le Congrès (à ce jour : droits des détenus amérindiens, restitution d'objets sacrés et de restes humains aux nations concernées, protection des femmes en cas de viol sur la réserve par des non-Indiens, pour ne citer que quelques exemples). Avec ce combat, il s'agit, plus concrètement encore, d'accéder à la production et au marché – du travail, de l'art, de la politique, des affaires. Il s'agit enfin d'obtenir des instances internationales qu'elles disent cet autre droit dont relèvent les nations amérindiennes.
Pour mener ce combat sur tant de fronts, les Amérindiens doivent parallèlement se donner les moyens qui permettent d'adosser ce dépassement du « génocide culturel » à une reconstruction de la culture et une réinvention de la tradition, d'ailleurs en plein renouveau.
On peut mesurer ce travail de reconstruction à la collecte systématisée de la mémoire des Anciens, interrogés et enregistrés, y compris dans leur langue, de nouveau enseignée avant extinction. La restitution d'objets sacrés et de restes humains stockés dans des musées et autres lieux subventionnés par les institutions fédérales en est une autre manifestation, tout comme le recours aux experts autochtones pour analyser et présenter les artefacts des musées. La spectaculaire construction du National Museum of the American Indian à Washington, ouvert en 2004, en est la manifestation la plus notable. Toutes ces entreprises vont de pair avec l'institutionnalisation de négociations paritaires en matière politique, sociale et de développement.
Ainsi ce combat, toujours à reprendre, a-t-il permis d'obtenir une reconnaissance politique à la fois collective – les Autochtones – et particulière – telle nation. Et d'affirmer par là même une identité à la fois pan-indienne et indienne.
Pour finir, et pour commencer, les Amérindiens attendent de ce long processus la guérison du traumatisme et des maux –"healing process". La Conférence annuelle des chefs indiens à la Maison Blanche, inaugurée par le président Obama, et l'instauration de du White House Native Nations Council font partie de ce processus de réconciliation, sinon encore de vérité.
Parallèlement, la presse amérindienne (papier, radio, blogs, sites internet) annonce toute forme de manifestations et autres modes de dénonciation du "génocide" organisées en Pays Indien ou dans les villes.
Ainsi Steven Newcomb, de la nation Shawnee Lenape, co-directeur du Indigenous Law Institute, écrivait-il le 3 août 2013, à propos de la Bulle du Pape Alexandre VI de 1493 puis du Requerimiento promulgué par la cour d'Espagne en 1513 :
"Résultat : un génocide sanglant perpétré contre des nations et des peuples originellement libres et indépendants, des millions d'êtres humains assassinés et des millions d'autres contraints à la soumission." Indian Country Today, 3 août 2013[2]
Teresa Abrahamson-Richards (Spokane), doctorante à l'École de santé publique de la Washington University expliquait dans Indian Country Today du 17 novembre 2013 :
« Depuis des siècles, nous entraînons notre mémoire à se souvenir des histoires, des traditions, des traités et du génocide. Alors rien de plus facile pour nous que de nous rappeler ce qui s'est passé depuis 50 ans. »[3]
Et à l'occasion du Colombus Day du 14 Octobre 2013, Indian Country Today rapportait : "Génocide sur le campus : à New York, des étudiants commémorent Columbus Day par un Die in."
Ce jour-là en effet, une soixantaine d'étudiants de Columbia University avaient organisé des "die in": une trentaine de corps mimant la mort gisaient là. L'opération s'était répétée quatre fois dans la journée. Le but était double : illustrer le génocide fêté ce jour-là par le peuple américain, ainsi que ses conséquences, toujours d'actualité. « Démontrer l'impact de la colonisation sur les peuples autochtones. »

Autre exemple, rapporté le 22 avril 2013 cette fois par Truthout journal alternatif d'investigation et non-amérindien, publié en ligne :
« Mardi 9 avril 2013, des Lakotas, Anciens et militants, ainsi que des participants non autochtones ont défilé dans les rues de Manhattan pour se rendre au siège des Nations Unies où ils ont tenté de remettre une pétition au Secrétaire général. Cette pétition s'intitule : "Complainte du génocide du Peuple Lakota fondée sur la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948". »[4]

Certaines maisons d'édition amérindiennes publient des enquêtes réalisées par des associations autochtones à propos de la situation contemporaine des Indiens des villes et des réserves, et de leur histoire. Ainsi de cet ouvrage canadien intitulé
Hidden No Longer: Genocide in Canada, Past and present, 2012.
Fin d'une dissimulation : Le génocide au Canada, passé et présent
3e réédition de :
Fin d'une dissimulation, L'holocauste canadien.
Hidden no Longer: The Canadian Holocaust, 2010
Résultant l'un et l'autre de l'enquête :
Dissimulé par l'Histoire, L'holocauste canadien, l'histoire non dite du génocide des Peuples autochtones par l'église et l'état au Canada.
Hidden from History, the Canadian Holocaust, The untold story of the Genocide of Aboriginal Peoples by Church and State in Canada,
Enquête de la Truth Commission in Genocide in Canada, Vancouver, 2001
Part 1 Summary of the evidence of Intentional Genocide
Part 2 The crime continues –Ongoing Genocide[5]

Autre occurrence, plus politique et unique en son genre. Le 24 novembre dernier, la Nation ojibwe de White Earth, située dans le nord-ouest du Minnesota (20 000 habitants, six réserves), a adopté une nouvelle constitution, intitulée A Native Democratic constitution, qui précise :
"La constitution, conçue par la nation White Earth, victime comme les autres Amérindiens de génocide, est un acte de résistance à la constitution fédérale américaine et à son exécutif, une structure nécessaire et une manifestation de la politique autochtone."

***

Les résultats de ces débats, de ces luttes et de ces législations récentes à propos du génocide sont ambivalents, avec certes des avancées spectaculaires mais aussi avec la réactivation et la multiplication de divisions au sein des nations autochtones en raison des choix cruciaux auxquels elles sont de nouveau confrontées – tant en matière de développement politique qu’économique. Pour ne prendre qu'un exemple : dans le Dakota du nord, la production de pétrole et de gaz à partir de fracturation hydraulique sur la réserve lakota a entraîné pollution et destruction de l'environnement, bouleversement et divisions au sein des relations internes et de voisinage, violences et meurtres, prostitution, expulsions et mafiaisation. Mais ces situations ont aussi suscité des collaborations inédites et parfois très riches entre diverses nations autochtones ainsi qu'entre (nations) autochtones et non autochtones, en particulier dans les champs universitaire, artistique, institutionnel et de l'écologie.
Si les Amérindiens sont, en majorité, encore dans les marges de la société américaine, ce long processus de lutte pour en sortir, dont le recours à la dénonciation du génocide comme épée virtuelle, a ouvert la voie, bon gré mal gré, à des réparations, des restitutions, des modifications et des améliorations.

Nelcya DELANOË
Professeure émérite, Paris Ouest-Nanterre-La Défense

Auteure de
L'entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, 1776-1996, Paris, Albin Michel, 1996.
Voix indiennes, Voix américaines, Les deux visions de la Conquête du Nouveau Monde, avec Joëlle Rostkowski, Paris, Albin Michel, 2003.
La présence indienne aux Etats-Unis, Anthologie d’un défi à l’oubli, avec Joëlle Rostkowski, Paris, L’Harmattan, 2015.

REFERENCES:
Pierre Chaunu,
L'Amérique et les Amériques de la préhistoire à nos jours, Paris, Armand Colin, 1964.
L'Expansion européenne du XIIIe et XVe siècles, Paris, PUF, 1969.
Henry F. Dobyns, Native American Historical Demography : A Critical Bibliography, Bloomington, Indiana University Press, 1976.
Harold E. Driver, Indians of North America, Chicago, University of Chicago Press, 1961.
Alfred Louis Kroeber, Cultural and Natural Areas of Native North America, Berkeley, University of California Press, 1963.
Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Le Seuil, 2005.
Russel Thornton, American Indian holocaust and survival: A Popuation History since 1492, Oklahoma City, University of Oklahoma Press, 1990.
Douglas H. Ubelaker, « Prehistoric New World population size: Historical review and current appraisal of North American estimates » American Journal of Physical Anthropology, Vol. 45, n°3, pp.661-665, nov. 1976.
Howard Zinn, A People’s History of the United States, 1492-Present, New York, Harper Classics, 2e éd. (trad.fr. Une histoire populaire des États-Unis, Marseille, Agone, 2003).





[1] L’auteur analyse, tableaux récapitulatifs à l'appui, les compilations des voyageurs, observateurs, anthropologues, historiens et démographes qui ont travaillé la question des débuts de la Conquête à presque la fin du XXe siècle.
[2] « The result was a bloody genocide being committed against originally free and independent nations and peoples, and millions were killed, and millions more forced under domination. »
[3] “We’ve honed our historical memory working for centuries to make sure that stories, traditions, treaty promises, and genocide aren’t forgotten. Remembering events from the past 50 years is no problem. »
[4] On Tuesday, April 9, Lakota elders, activists and non indigenous supporters marched through the streets of Manhattan to the United Nations, where they attempted to present a petition to UN Secretary General Ban Ki-Moon. Entitled the Official Lakota Oyate Complaint of Genocide Based on the 1948 Convention on the Prevention and Punishment of the Crime of Genocide, the petition listed the numerous injustices faced by the Lakota people. (Oyate is a Sioux word for "people" or "nation.")