dimanche 1 novembre 2020

De la difficulté et de la nécessité de prendre la parole après un massacre. Du sacré, du profane et du travail de l'histoire

 

Dans les réactions à l’assassinat de Samuel Paty comme à la liberté de caricaturer, dans les cérémonies d’hommage ou dans les manifestations hostiles, les questions du sacré et du profane ne cessent d’intervenir, de façon explicite ou implicite. Il est nécessaire de se demander en quoi elles nous concernent toutes et tous, parfois même à notre insu, et travailler ainsi à une distanciation dont l’urgence n’est plus à démontrer. Membre du CVUH, professeur d’histoire-géographie au lycée et chargé de cours à l’université, l’auteur a voulu également réagir comme enseignant confronté aux mêmes enjeux que Samuel Paty.


L'acte qui a massacré Samuel Paty nous a, m'a, stupéfié et glacé, terrorisé et bouleversé, autant que révolté profondément. J'aurais pu écrire cette suite d'expressions dans un autre sens, je pourrais ajouter autant de mots qu'ils ne serviraient pas à épuiser les sentiments éprouvés.

            Je voulais réagir par mes propres mots, très vite, mais je n'ai pu. Je me suis contenté de lire ce que d'autres ont écrit. Beaucoup de ces mots ont été diffusés, certains publiés et prononcés pour rendre hommage à cet enseignant dont je suis un collègue parmi des centaines de milliers, et partager la douleur de ses proches. Même si je peux éprouver, en écrivant cela maintenant, un sentiment d'inutilité, il m'apparaît nécessaire de le dire après d'autres, comme un préalable au travail de la réflexion. D'autant que je devrai à la rentrée, en tant qu'enseignant, faire œuvre à la fois de distanciation et d'écoute des émotions possibles, faire œuvre de « raison sensible », pour reprendre la belle expression de Sophie Wahnich pour désigner l'événement Révolution. Et d'autant qu'un autre massacre vient d'avoir lieu à Nice, pour des motifs proches, mais cette fois-ci dans un lieu dédié au culte catholique. Et je vais user du « nous », non pas pour faire dire par d'autres ce que j'entreprends de réfléchir, non parce que ce « nous » recouvrirait une « communauté nationale » qui n'a jamais regroupé de façon effective l'ensemble des habitants, citoyens ou non, à laquelle l'expression renvoie, mais parce que ce « nous » est celui que j'ai éprouvé, quelle qu'en soit l'extension, autant en partageant la réception de l'événement avec des proches qu'en me rendant par exemple place de la République dimanche 18 octobre, où s'étaient rendus enseignant.es et non enseignant.e.s, français ou non, exprimant leur solidarité et leur refus de ce meurtre terrible commis au nom du sacré. « Nous » des lecteurs et des lectrices de ce texte, enseignants ou non, pour qui le travail de distanciation critique est aujourd'hui une urgence.

 

            Un des pièges qui nous est tendu par l'assassinat de Samuel Paty, c'est de se contenter d'opposer une sacralité à une autre. En massacrant Samuel Paty, au nom d'un sacré qui aurait été profané, Abdoullakh Anzorov a, en quelque sorte, sacralisé en retour Samuel Paty, notre collègue, et re-sacralisé la liberté dont celui-ci se réclamait pour la partager avec ses élèves. Pourquoi employer ce terme pour désigner ce qui s'est passé ? Le meurtrier a massacré Samuel Paty en le tuant à coups de couteau, mais aussi en le décapitant, après l'avoir, il faut le dire, aussi difficile cela soit-il, égorgé. Après l'avoir attendu plusieurs heures. Il a voulu le mettre à part de l'humanité, ce qui est un des sens premiers du sacré le plus ancien. Ce geste, sauvage et brutal autant que longuement préparé, geste « barbare » si nous acceptons de désigner ainsi tous les actes qui nient l'humanité, voulait prendre une apparence rituelle, en réduisant Samuel Paty à l'état d'animal sacrificiel. Nous y avons répondu en renversant le sens de l'acte : nous lui opposons collectivement et avec raison le caractère sacré de la vie humaine, celui de la liberté d'expression dont Samuel Paty s'est fait quotidiennement le praticien, et, pour oser le dire, le « prosélyte », dans le cadre de son métier. Nous lui opposons au premier plan la mission d'enseigner cette liberté et ce respect de la vie humaine, affirmés comme des « piliers » de la république. Nous donnons ainsi collectivement à Samuel Paty, à son cours, à la pratique de son métier, une place à part, une dignité exceptionnelle qu'il n'aurait sans doute pas imaginée. Et les autorités de l'État l'ont décoré de façon posthume de la Légion d'honneur lors d'une cérémonie officielle dans laquelle le corps de la victime assassinée était présent, exposé dans un cercueil déjà refermé, mais qui conférait à l'ensemble de cette soirée dans la cour de la Sorbonne une solennité chargée d'un caractère tragique indéniable.

            Faut-il ensuite considérer comme sacrés, au même titre que les grands rites religieux, les processus, les rites, les cérémonies, les actes publics ou privés par lesquels nous choisissons ou non d'honorer quelqu'un, un événement, ou un lieu, et en l'occurrence une victime atrocement assassinée qui appartenait au corps professionnel des enseignants de l'Éducation nationale ? Faut-il identifier du sacré chaque fois qu'il y a rite collectif, voire dimension cultuelle ? Ce n'est pas dans le cadre de cette réflexion qu'il est possible de répondre à une question aussi vaste et complexe. Cependant, l'hypothèse que je fais ici est celle d'une sacralisation à l'œuvre dans les cérémonies politiques, quand bien même cette dimension serait inaperçue ou contestée. Mona Ozouf avait analysé le déplacement du sacré de la personne du roi à celui de la nation, dans la fête de la Fédération de 1790, comme un « transfert de sacralité ». Fête de la Fédération qui est, rappelons-le, la raison officielle de la célébration du 14 juillet depuis 1880, même si nous célébrons en même temps la prise de la Bastille. Fête de rassemblement qui s'est ensuivie d'autres fêtes révolutionnaires, honorant des morts parfois rejetés depuis, comme celle de Marat en 1793, et tant d'autres ensuite. Même si l’analyse peut être discutée, formulée autrement, cette dimension semble présente si l'on accepte de considérer qu'un caractère sacralisant puisse s'attacher au fonctionnement des institutions politiques. On serait tenté de parler de « recharge sacrale », deux siècles plus tard, dans les circonstances particulières de l'événement qui vient de se produire, en tenant compte de sa résonance publique et quelle que soit la lecture que l'on puisse faire de l'effet de sa médiatisation. Pour le montrer avec davantage de précision, il faudrait, sur une longue durée, revenir sur la question de la religion civique qui a été un des enjeux de la Révolution, religion civique en grande partie abandonnée, malgré des résurgences au XIXe siècle. Mais à partir des lendemains de la Première Guerre mondiale, certains aspects en ont été repris, profondément transformés, sous la forme particulière de ce qu'on peut appeler une « religion nationale », nettement réorientée autour d'un socle militaire et non plus civique. Un des lieux consacrés est, comme on le sait, l'Arc de Triomphe sous lequel la flamme est périodiquement ranimée, à des dates officielles, l'autre lieu dominant étant le Panthéon. « Religion » qui n'a jamais fait totalement consensus, comme on le sait, loin de là, d'autant que ces deux lieux, auxquels il faudrait adjoindre les Invalides ou le mont Valérien, pour n'en citer que quelques-uns, renvoient à des mémoires tout autant conflictuelles que communes. Mais en réitérant à chaque cérémonie, en l'occurrence à chaque hommage à Samuel Paty les rites qui sont associés à ce type de symbolisation, autour du drapeau, s'il est présent, de la Marseillaise, quand elle est chantée, accompagnés dans la cour de la Sorbonne de lectures de textes en présence du chef de l'État, il semble que ce « transfert de sacralité » continue d'opérer, bien que dans une configuration historique très différente de la Révolution : la « nation », républicaine, est au cœur de tous les discours, de tous les rites et cérémonies officielles, et elle apparaît comme au-dessus de tout. Comme ce qui vaut tous les sacrifices.

            Sans affirmer que les deux sacralisations, religieuse et nationale, sont exactement du même ordre, sans adopter nécessairement les thèses du philosophe Hans Joas (Hans Joas, Les pouvoirs du sacré, traduction Seuil, 2020), pour qui religion historique et religion politique sont à placer sur le même plan, il faut alors tenir compte de cette « religion nationale », multiforme et non consensuelle, pour comprendre la ritualisation sacralisante, dont les cérémonies publiques, place de la Sorbonne ou ailleurs, et les réunions spontanées, à Conflans-Sainte-Honorine devant le collège du Bois-d'Aulne, à Paris place de la République, devant la statue allégorique de 1880, dans tant d'autres villes, ont été et sont encore l'expression. Ce recueillement. Ces échanges. Ces gestes, ces inscriptions, ces silences et ces bougies, ces roses, comme ces slogans, que nous les partagions tous ou non, en se retenant d'en juger l'utilité, puisqu'ils sont nécessaires à celles et ceux qui les vivent. Cela autant qu'ils servent l'humanité commune, et tant qu'ils n'inversent pas en haine collective vengeresse la pratique ouverte et accueillante de Samuel Paty. Avec des différences notables : les cérémonies officielles comme celle de la cour de la Sorbonne sont entièrement contrôlées et réglées dans leur ordre symbolique et leur déroulement, de façon à contrôler leur sens et leur interprétation, alors que les rassemblements spontanés, auxquels chacun est libre de participer, ont une signification plus ouverte. Le rassemblement place de la République, avec les prises de paroles officielles et régulées, puis l'échange libre entre personnes présentes affichant et partageant leurs slogans, offre l'exemple d'une forme hybride, au cours de laquelle sacralisation ordonnée et manifestation spontanée se sont succédé en se mêlant très partiellement.

            Par toutes ces cérémonies multiformes, opposant, au meurtre du blasphémateur qui veut re-sacraliser la figure blasphémée, une autre figure, celle de la victime, serait-ce alors une inversion, un renversement, ou le seul déplacement d'un interdit à un autre – de l'interdiction du blasphème à l'interdiction du meurtre et de la censure – auquel notre société procéderait ? Et que reste-t-il, une fois les émotions collectives atténuées, de ce renversement, de cette tentative d'inversion du symbolique, voire de l'opposition terme à terme de deux sacralités ? Il est difficile de répondre sur la longue durée, si l'on ne se contente pas d'invoquer le lent oubli progressif des événements qui nous ont tant marqués depuis 2015. Mais il semble nécessaire de prendre en compte un état de fait souvent refoulé : co-existent, avec difficulté, cette « sacralisation » à laquelle nous procédons pour certain.es, que nous subissons, voire que nous récusons, individuellement ou collectivement, pour d'autres, et le caractère profane avec lequel nous abordons, dans le cadre d'un cours, l'histoire telle que nous entreprenons de l'enseigner de façon distanciée et réfléchie. Et ce type d'événement vient soudain mettre en valeur, mettre au jour, faire émerger dans l'espace restreint d'un cours, tout autant la pluralité des rapports au sacré qui se côtoient sans se croiser dans la société, que les points de conflictualité qui restent la plupart du temps latents. Il ne suffit pas alors d'opposer deux formes de symbolique, deux systèmes de valeurs, dans un conflit que certains voudraient à nouveau réduire à une caricaturale « guerre des civilisations », ni d'opérer le déplacement d'un interdit à un autre, de l'interdiction du blasphème à l'interdiction du meurtre et de la censure, par les cérémonies collectives ou individuelles, officielles ou spontanées, auxquelles nous avons ou non participé et adhéré, pour répondre véritablement au défi auquel nous sommes confrontés.

            Pour qu'un travail critique en profondeur puisse se faire, il faut tout d'abord assumer dans le cadre d'un cours, lieu à la fois profane et «  sanctuarisé », lieu dans lequel on postule trop souvent, sans réflexion commune, que rien de sacré puisse être opposé au travail critique du savoir, le fait que puissent s'y dire des choses qui ne suivent pas les lignes tracées pour séparer l'autorisé de l'interdit, le fait que des conceptions opposées du sacré et du profane puissent se confronter et se discuter. Non pas asséner d'autorité que « rien en cours n'est sacré puisque tout est objet de connaissance », mais au contraire, comme l'a proposé récemment Michèle Riot-Sarcey, travailler à faire en sorte que ce principe soit le cœur même de la discussion. Et l'institution doit être la garante de cet espace, et non la surveillante inquisitrice du travail effectué.

            Au cœur de ce travail, la « liberté d'expression », sur laquelle s'est appuyé le travail de Samuel Paty, et qui fait l'objet de l'article 11 de la Déclaration de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Il est nécessaire de faire en sorte que ce texte, qui fait partie, selon l'expression consacrée, du « bloc de constitutionnalité » de la Ve République, puisse être discuté librement aujourd'hui, pour qu'il fasse sens, en tenant compte du processus de sacralisation implicite dont il a pu être l'objet tout autant que de sa récusation extrême et violente. Sacralisation implicite d'autant plus forte aujourd'hui qu'il ne fait plus l'objet de discussions politiques ouvertes dans le cadre de la république présente. Il faut lui redonner son sens profane, quotidien, qui réponde à une pratique de discussion partagée, et non à l'imposition verticale du respect dû au texte voté en 1789, dont notre réaction collective pourrait faire en quelque sorte de « nouvelles tables de la loi ». L'expression peut surprendre et déranger : cette Déclaration a été fortement discutée en son temps, même si le texte critique d'Olympe de Gouges de septembre 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, est passé inaperçu. Remplacée par celle de 1793, beaucoup plus radicale et subversive, elle a été effacée par celle de 1795, nettement plus conservatrice. Le texte de 1789 a ainsi été écarté, repris, éludé, ré-exhumé, tout au long des deux siècles qui nous en séparent, ponctués de réapparitions de la censure et de périodes rien moins que démocratiques. Et l'application des lois positives qui s'y réfèrent relève des tribunaux civils, non de tribunaux religieux dans une démocratie laïque. Rappelons cependant que le texte comprend sa propre dimension sacralisante : il affirme ces droits comme « inaliénables et sacrés », droits placés sous les auspices de l'Être suprême, et le texte a été diffusé abondamment sous des formes le présentant comme de nouvelles tables de la loi, représentations fréquemment présentes dans les manuels scolaires. Simple allégorie, peut-on répondre, mais qui n'a cessé de travailler la relation à ce texte, et plus généralement aux « droits de l'homme » dans leurs différentes formulations – je laisse ici volontairement l'expression dans sa forme historique – y compris pour ce qui concerne le droit à la propriété, dont le caractère « inaliénable et sacré », présent dès l'article 2, est rappelé dans l'article 17 qui clôt le texte – ce qui en dit long sur l'état des rapports sociaux au moment de l'adoption du texte.

            C'est en tenant compte de cette dimension complexe qui constitue la réception du texte de 1789 sur la longue durée, statut incertain entre sacralisation et profanation, réécriture permanente ou rejet radical, que nous pouvons être mieux à même de faire prendre conscience du statut équivalent, autrement dit plus incertain qu'il n'y paraît, des textes religieux dits sacrés, Bible hébraïque, Nouveau Testament chrétien, Coran, textes de l'Inde védique, textes bouddhistes, comme de tous les textes, objets, rites et gestes dont l'humanité est aujourd'hui riche, malgré les conflits.

            C'est par ce travail critique que nous pouvons être à même de donner à comprendre en quoi ces « tables de la loi démocratique », votées dans des circonstances et dans des conditions qui n'étaient pas démocratiques au sens littéral, tout en étant révolutionnaires et potentiellement émancipatrices, sont opposées officiellement aujourd'hui même à la loi religieuse, issue du Coran en l'occurrence, et de ses commentaires multiples, à l'occasion de la parution de caricatures, mais pas seulement. Cette confrontation, gageons-le, aurait été tout aussi brutale en d'autres temps, pas si anciens, avec les « tables de la loi mosaïque » réinterprétées par les Évangiles du christianisme officiel régnant sans partage dans les États occidentaux jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. En témoigne très directement l'affaire du procès et de l'exécution du chevalier de la Barre en 1766, largement popularisée par Voltaire. Lesquelles « tables de la loi évangélique » imprègnent ainsi encore suffisamment une partie des sociétés occidentales pour que la liberté de Samuel Paty, sa pratique, soient incomprises et même récusées, en de nombreux lieux d'Europe, des États-Unis, de Turquie et d'ailleurs. Pas seulement au nom de la tolérance, du « respect de l'autre », mais bien au nom d'un sacré religieux qui constitue le lien implicite de nombreuses « communautés » pourtant officiellement civiles et laïcisées, même si ce sacré n'occupe pas la même place que dans les États officiellement religieux, musulmans ou non.

            La réponse ne peut pas consister dans la facilité consistant à dire que le geste et la croyance d'Abdoullakh Anzorov sont, seraient moyenâgeuses, et que nous, qui soutenons la liberté dont s'est réclamé Samuel Paty, serions la modernité et le progrès croyant avoir enfin triomphé de l'obscurantisme, et de nouveau obligés de nous y affronter. Il n'est pas possible d'invoquer une simple « différence de temps » entre la victime et l'assassin. Nous vivons dans le même temps, dissemblable, et commun, de la contemporanéité mondialisée. Où se côtoient du sacré et du profane antagonistes, avec retenue ou dans le déchaînement le plus violent. Et c'est un travail constant qui s'opère malgré nous, à notre insu, de désacralisation et de profanation multiples, et de tentatives de re-sacralisation, qu'elles portent sur les textes sacrés, les objets, les mots, le vivant sous ses différentes formes, ou toute autre chose, et quels que soient les noms qu'on donne à ce processus incessant.

            L'enjeu, pour les sujets que nous sommes, isolément ou collectivement, c'est de ne pas laisser ce processus se faire à notre insu. Et si l'assassinat de Samuel Paty nous conduit à prendre conscience de la fragilité de notre pratique de liberté, dans la configuration actuelle, c'est aussi en nous confrontant à ce défi : faire comprendre la nécessité d'accepter de déchoir un texte de sa sacralité, en le commentant de façon critique, tout en ne niant pas sa part sacrée, autre usage, autre rapport au texte. Comment travailler à « profaner », au sens de rendre profane et disponible à la critique, les textes en les questionnant, tout en les respectant, et tout en en respectant un autre usage ?

            Il faut en dire autant des images, puisqu'elles sont à l'origine revendiquée du massacre, celui de Samuel Paty comme celui de la rédaction de Charlie Hebdo : même si elles posent des questions spécifiques, il s'agit bien aussi d'une question commune. Quelles images sont sacrées, pour quel usage ? Et quel autre usage peut-on en faire, ou quand, comment et pourquoi ? Que ces images soient interdites, ou divinisées.

            La diffusion de l'image du corps de Samuel Paty et de sa tête, images terrifiantes et atroces prises par Abdoullakh Anzorov et destinées aux réseaux sociaux, nous la refusons, et la loi permet de l'interdire. Acceptons de dire nous, quel que soit notre rapport à l'État et aux autorités. Qui d'entre nous la revendiquerait ? Envers qui et à quelles fins ? Nous refusons la diffusion de ces images. Comme Abdoullakh Anzorov refusait la diffusion des caricatures ? En lisant ce « comme », il est difficile de ne pas protester si nous rejetons ce crime : nous ne sommes pas Abdoullakh Anzorov et l'acte de respect qui consiste à interdire cette diffusion, beaucoup d'entre nous, peut-on supposer, refuseraient, et à juste titre, de l'assimiler à l'interdit des caricatures du prophète Mohamed, ou de tel autre personnage sacré, humain ou dieu, singulier ou pluriel. Parce qu'une image n'est pas un être vivant. Pas plus que ne l'est un symbole, aussi important soit-il pour un État, ou pour un culte, texte sacré, icône, fête nationale, hymne national, étendard, etc. Parce que la loi profane n'est pas le sacré religieux ou étatique. Et pourtant, c'est bien la question de cette équivalence ou de cette non-équivalence qui est à la base du différend entre sacralité et liberté critique.

            À rebours du discours récurrent sur le « désenchantement » qui serait la marque des sociétés occidentales démocratiques intégralement vouées à la seule promotion de l'intérêt égoïste des individus, continuons à faire le choix du travail critique, plus largement partagé que les échos médiatiques des faits divers tragiques n'en donnent l'impression. Ainsi du travail essentiel d'éclaircissement – sens premier des mots Auklärung ou Enlightment – des relations entre sacré et profane, dans notre propre société. Cerner ce qu'on pourrait nommer un « sacré profane » qui travaille aussi bien les cérémonies religieuses que les rites civiques ou politiques. Travail tout particulièrement à l'œuvre dans toute mise au jour de ce qui se passe quand on procède à un acte double de lecture des images et des textes, religieux comme politiques. Acte qui allie profane et sacré en les confrontant, travail complexe de distanciation – déconstruction aurait dit Jacques Derrida – sans lequel il n'existe pas de compréhension d'une historicité. Travail dans lequel la raison elle-même doit s'inscrire, comme l'avaient analysé Adorno et Horkheimer dans la Dialectique des Lumières, sans pour autant recréer une nouvelle transcendance à laquelle il nous faudrait sacrifier. Travail d'émancipation qui se tient entre la Loi et la loi, entre hétéronomie et autonomie sans cesse discutées.

Olivier Le Trocquer

 

Suite à la publication de cet article, Olivier Le Trocquer a participé à l'émission de radio Le temps du débat, animée par Emmanuel Laurentin sur France Culture, sur le sujet suivant : "Qui décide du sacré ?" (9 novembre 2020). Vous pouvez réécouter cette émission en cliquant ici.

mardi 27 octobre 2020

De la laïcité

 La laïcité, qui s’est imposée comme le meilleur cadre pour assurer la paix sociale par la liberté pour chacun de croire ou de ne pas croire, est brandie aujourd’hui par certains comme une arme de guerre. Des secteurs rétrogrades de la société qui avaient combattu la laïcité hier s’emparent aujourd’hui de ce terme à l’encontre des musulmans.

 

Avant que le mot de laïcité n’apparaisse, la notion a commencé à émerger sous la Révolution française, qui a affirmé l’égalité de tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances, institué l’état-civil tenu par les communes, et proclamé la liberté de tous les cultes. Mais si elle a été la première grande étape vers la laïcité, elle a provoqué des fractures profondes dans la société en voulant mettre au pas l’Église catholique. Et elle n’a jamais su régler dans la liberté les relations entre les cultes et l’État.

C’est avec le vote de la loi de 1905 que la laïcité s’est imposée. Bien que sa discussion parlementaire ait commencé dans les derniers mois du ministère d’Émile Combes, c’est à tort qu’on lui en attribue la paternité. Elle a été votée après la chute de son ministère et selon des orientations fondamentalement différentes de ce qu’il préconisait.

Émile Combes (1835-1921), qui, après avoir voulu devenir prêtre, s’est engagé dans un combat opiniâtre contre l’Église catholique, souhaitait sa désorganisation complète en France par l’interdiction d’activités cultuelles organisées dans un cadre plus vaste que le département. Il voulait aussi l’interdiction des processions religieuses sur la voie publique. Clemenceau a dit de lui : « La séparation selon M. Combes n’est pas la séparation. C’est un régime tel qu’en peut concevoir une cervelle de vieux curé, non pas même retournée mais simplement détournée de ses voies. Ajoutez tous les vices du Concordat à tous les inconvénients de la liberté et vous aurez le combisme napoléonien ».

En réalité, contrairement à ce projet, la loi telle qu’elle a été adoptée fut « portée à bout de bras », selon le mot de Joseph Caillaux, par Aristide Briand (1865-1932), et soutenu par Jaurès. Elle a correspondu à un compromis dont le souci principal était de faire en sorte que ceux qui étaient fondamentalement hostiles à la séparation, puissent un jour s’y rallier. Pour Briand : « Nous sommes en présence de trois Églises (catholique, protestante, israélite), […] notre premier devoir à nous, législateurs, est de ne rien faire qui soit attentatoire à la libre constitution de ces Églises ». Il avait conscience de la perte d’influence inéluctable de l’Église catholique : « Aujourd’hui, […] le peuple participe à tous les mouvements du progrès humain et, si sa confiance n’a pas encore déserté le ciel, elle a du moins poussé dans la démocratie des racines trop profondes et trop tenaces pour que les efforts de l’Église parviennent à les en arracher ». Il a fait preuve d’une grande intelligence politique en comprenant que le mieux était de ne pas chercher à lui faire la guerre. Clemenceau dit de lui : « Poincaré sait tout mais ne comprend rien, Briand ne sait rien mais il comprend tout… » Briand explique à la Chambre : « Voulez-vous une loi de large neutralité, susceptible d’assurer la pacification des esprits et de donner à la République, en même temps que la liberté de ses mouvements, une force plus grande ? Si oui, faites que cette loi soit franche, loyale et honnête… Nous voulons qu’à ceux qui parcourent les paroisses en essayant de susciter la guerre religieuse, aux prêtres qui, entraînés par la passion politique, tenteront d’ameuter les paysans contre la République en leur disant qu’elle a violé la liberté de conscience, vous puissiez répondre simplement : “Voici notre loi, lisez-la, et vous verrez qu’elle est faite de liberté, de franchise et de loyauté” ».

Il a fait une sorte de pari sur l’avenir : « Il fallait que la loi se montrât respectueuse de toutes les croyances et leur laissât la faculté de s’exprimer librement. Nous l’avons fait de telle sorte que l’Église ne puisse invoquer aucun prétexte pour s’insurger contre le nouvel état de choses qui va se substituer au régime concordataire. Elle pourra s’en accommoder ; il ne met pas en péril son existence ».

La loi de séparation des Églises et de l’État a été une loi de liberté. Elle n’a pas été admise dans le pays du jour au lendemain, mais elle a jeté les bases d’une dissolution des antagonismes fondés sur des croyances religieuses.

Ce choix de la loi de 1905 n’a pas été à l’œuvre dans les colonies. C’est le « combisme napoléonien », la volonté de contrôler l’islam de manière arbitraire, qui a prévalu. En Algérie, ce sont certains républicains attachés à la laïcité et les Ouléma religieux qui ont réclamé, en vain, l’application de ses principes.

L’islam, en 1905, n’était pratiquement pas présent dans la France métropolitaine. L’immigration qui s’est développée à l’époque coloniale et dans ses lendemains a été à l’origine de sa diffusion dans l’hexagone. Pour que des discours religieux ignorants et irrationnels ne deviennent pas le réceptacle de ces rancœurs historiques et sociales, un effort de vérité est indispensable de la part de nos institutions et de notre école sur les injustices fondamentales de cette page de notre histoire et les traces qu’elle a laissées en termes d’inégalités et de discriminations. Mais vis-à-vis de cette présence nouvelle au sein de notre nation, la laïcité et la loi de 1905 restent la référence pour permettre son insertion. Le pari sur le développement de l’esprit critique, de la liberté et de la démocratie – sur lequel l’école ne doit rien lâcher – est la seule réponse intelligente et efficace face aux intégrismes.

Or, face à l’islam, la réponse autoritaire et liberticide écartée au moment de la loi de 1905 est réapparue en se cachant derrière le mot de laïcité. Au prétexte de la nécessaire lutte contre le terrorisme, la liberté des cultes est mise en cause. « L’affaire des foulards », qui a éclaté à l’automne 1989 dans un collège de Creil et qui a abouti, après quinze années de débats, à la loi de 2004, a été l’origine de multiples détournements irrationnels de la notion de laïcité. La question des signes religieux dans l’espace public a tendance, quand il s’agit de l’islam, à ne pas être abordée avec le calme et la rigueur qu’imposent les principes de la loi de 1905. Il en est de même de questions de société comme les règles alimentaires qui agitent aujourd’hui de manière disproportionnée l’opinion publique en France. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, est le représentant de cette réponse funeste, la politique de guerre à l’opposé des principes de la laïcité et de la loi de 1905, déguisée en posture de fermeté, qui est au contraire le meilleur moyen de renforcer les intégrismes.

En se cachant sous la notion de laïcité, a ressurgi le « combisme napoléonien » et « le gouvernement colonial autoritaire de l’islam ». Si le mot « laïcard » a été d’abord employé par les adversaires de la laïcité pour désigner ses partisans, il s’impose aujourd’hui pour désigner ceux qui n’ont que le mot de laïcité à la bouche mais dont – pour reprendre le mot de Clemenceau – la « cervelle de vieux curé » les conduit à préférer, dès qu’il s’agit des musulmans, la contrainte à la liberté. À s’écarter du « pari sur l’avenir » qu’a représenté la loi de 1905. Le pire est que leur manque d’intelligence fait le jeu des intégristes.

Après avoir soutenu qu’il faudrait, pour la « lutte contre la radicalisation », amender la loi de 1905, après s’en être pris au « communautarisme », Emmanuel Macron s’est lancé dans une croisade contre le « séparatisme ». Autant de postures qui nous détournent de la loi de 1905 et de la laïcité. La laïcité offre pourtant, même si des différences sont évidentes entre l’islam d’aujourd’hui et l’Église catholique d’hier, un cadre en mesure de répondre aux questions qui se posent avec acuité dans notre société et que l’odieux assassinat d’un enseignant ont rendues présentes à l’esprit de tous nos concitoyens.

 Gilles Manceron

vendredi 23 octobre 2020

De la liberté

Nous avons tous et chacune été sidérés par la décapitation de notre collègue d’histoire-géographie Samuel Paty. Les nombreux hommages ne peuvent effacer l’acte barbare dont il a été victime. Si le moment est opportun pour les autorités de rappeler les grands principes républicains dont la liberté d’expression, le CVUH se doit de restituer l’histoire de la longue dégradation de ces mêmes principes à l’école. Des échanges ont eu lieu entre nous et nos adhérents. Ce texte a été écrit à la demande d’un de nos collègues du secondaire. D’autres réflexions vont suivre, notamment sur la laïcité.

 

« On peut citer des peuples savants et opprimés, mais personne n’a jamais vu un peuple ignorant au sein duquel les droits de l’homme soient respectés : ils n’y sont pas connus. » (Condorcet)

 

Aborder la question de la liberté nécessiterait un très long développement historique et politique. Pour l’heure nous nous contenterons d’en esquisser les enjeux à l’école. La réflexion est d’autant plus complexe que nous vivons, en principe, et depuis plus de deux siècles, sous le régime de la liberté, individuelle et collective. Or, pendant tout ce temps la liberté fut sous contrôle et soumise à des dérogations. Longtemps exclusive, réservée à des privilégiés, elle aurait acquis, en France, aux dires du président de la République, ses lettres de noblesse sous la Troisième République. N’en déplaise aux autorités, la réalité historique est tout autre. La hiérarchie, entre les citoyens et ceux qui ne l’étaient pas, a créé une disparité notable entre les hommes réellement libres et les autres : étrangers, femmes, colonisés, lesquels longtemps sont restés à l’écart du droit commun. La séparation entre l’Église et l’État, la loi de 1905, est, de ce point de vue, bien loin d’avoir résolu les contradictions. En effet, la loi commune, malgré les références incessantes aux valeurs républicaines, a beaucoup tardé à s’appliquer. À l’inverse, la tradition, l’habitude et les multiples dérogations du droit, l’abîme qui souvent sépare le principe et le fait, se sont largement imposées.

Devant la loi, l’égalité est proclamée : liberté d’expression, liberté de conscience, liberté de presse et bien d’autres libertés se sont déployées dans l’espace public. Mais, accaparée par les publicitaires en tous genres, dévoyée par les dominants néolibéraux, la liberté a abouti à son contraire. Violence libérée, insultes déversées, calomnies partagées, mais aussi liberté d’exploiter l’autre, liberté de harceler, liberté d’aliéner par tous les moyens offerts par une société qui a voulu confondre émancipation et liberté de se soumettre jusqu’à la sacralisation du gain et du profit.

Dans cet espace marchand quelle est aujourd’hui la place de l’école ? Comment la liberté d’expression, l’apprentissage de la connaissance, le doute, le questionnement peuvent-ils encore avoir droit de cité dans ces lieux de plus en plus privatisés, ouverts au marchandage, où les élèves ne sont plus des écoliers en apprentissage mais des usagers, sous l’œil sceptique de parents, parfois suspicieux, de plus en plus intrusifs ?

Après la manifestation tangible, une nouvelle fois, de la barbarie fascisante, il nous faudrait revenir aux origines de l’école publique. Quand l’idée de liberté s’adressait à tous et à chacune. Soit un espace d’apprentissage de la connaissance mais aussi un lieu d’expression d’une émancipation en formation. Les élèves ont pour première tâche de se libérer des tutelles qui les enferment : tutelles religieuses, tutelles parentales, tutelles des traditions, à condition d’être guidés vers la liberté de comprendre et d’apprendre. Mais comment y parvenir quand la liberté d’enseigner est de plus en plus entravée par des programmes changeants au gré des enjeux politiques du moment ? Comment enseigner quand la liberté est empêchée par des conditions matérielles éprouvantes (35 élèves par classe par exemple). L’émancipation par le savoir passe par la possibilité de dispenser un enseignement dont le but premier est de faire émerger le désir de comprendre, sans la moindre ingérence tutélaire.

Alors oui, nous le savons, il nous faut faire face à cette tension inévitable entre la liberté de conscience des adultes et l’apprentissage des savoirs critiques. Mais si nous acceptons de délier rationnellement foi et savoir, si nous écartons tout intégrisme de la connaissance, alors l’histoire religieuse devient de la compétence de l’école. Rien d’impossible si le sacré ne franchit pas le seuil de l’école, si les éléments de compréhension, historiques, textuels retraçant la genèse d’une idée, décortiquant la construction des doctrines, permettent à l’élève de se situer dans ce dédale de textes laissés dans l’obscurité et plongés dans l’obscurantisme du sectarisme religieux de plus en plus influent. Faire en sorte que l’adolescent parvienne à distinguer la théologie, de la réalité, l’idéologie, des conflits politiques, les injonctions, du questionnement et du doute ; telle devrait être l’orientation essentielle de l’école. En bref, aider chaque élève à accéder à un passé méconnu afin de dépasser, au présent, les effets délétères de l’ignorance. Faire en sorte que l’enfant puisse ne plus confondre les dogmes religieux avec le savoir profane afin que la croyance puisse enfin se différencier des savoirs toujours à conquérir et donc en devenir.

Cela suppose un rétablissement de la liberté d’enseigner dans une école débarrassée de ses injonctions et autres règlements éducatifs de plus en plus éloignés de la mission d’instruire qui est la vocation de l’école publique. À condition que chaque professeur puisse bénéficier du salaire décent et des conditions matérielles qui lui manquent depuis des décennies, dans le respect de l’autre et de la fonction d’enseignant.

 Michèle Riot-Sarcey

vendredi 9 octobre 2020

Billet d'humeur : Vérité historique et conflit d’intérêt. À quoi servent les commissions ?

 Bien sûr qu’il faut se féliciter qu’après cinq ans de procédure pour obtenir l’accès aux archives concernant le rôle de la France dans le génocide au Rwanda en 1994, un chercheur ait obtenu récemment gain de cause ! Mais puisque dès lors qu’un fonds a été communiqué à une personne, il doit l’être à d’autres, à quoi sert désormais la tant controversée commission Rwanda ?

Nommée l’an passé par l’Elysée à l’occasion de la commémoration du 25e anniversaire du génocide, la commission Duclert l’avait été pour bénéficier d’un pouvoir d’investigation dont étaient privés les chercheurs. Sa note d’étape intermédiaire rendue le 5 avril dernier s’est révélée choquante. Non seulement elle ne contenait selon Le Monde du 7 avril aucune révélation mais, selon l’association Survie qui milite pour une refonte de la politique étrangère de la France en Afrique, elle persiste à présenter comme positif le rôle de la France au Rwanda et « blanchit déjà discrètement les autorités françaises de certaines accusations ».

On s’en serait douté. Ce n’est pas tant la composition de la commission Duclert qui posait problème, que son existence. Mais qu’elle ne comprenne, et cela fut relevé dès sa création, aucun spécialiste du Rwanda, ne pouvait qu’étonner quand on connaît la fonction des commissions commanditées par l’État : il s’agit généralement de laisser « le temps au temps », comme aimait à dire François Mitterrand qui s’y connaissait en la matière : le travail des commissions trainait en longueur jusqu’au moment où les raisons ayant poussé à leur constitution perdent de leur acuité.

Disons-le sans ambage : les résultats de telles commissions tiennent à la situation de conflit d’intérêt entre le commanditaire et les membres de la commission à la tête de laquelle est nommée une personne de confiance. On ne pouvait trouver mieux qu’un inspecteur général de l’éducation nationale…

Prenons pour illustration le cas d’une commission dirigée par l’historien René Rémond – dont les mauvais rapports avec l’historien Zeev Sternhell sont désormais entrés dans l’histoire. (L’idée pieuse d’une droite française qui aurait été immunisée contre le fascisme, ainsi que l’avait proclamé R. Rémond, n’a séduit que des historiens français.) Commanditée par Jack Lang, alors ministre de la Culture, cette commission devait statuer sur le sort du « fichier juif » de la région parisienne découvert fortuitement par Serge Klarsfeld en novembre 1991. Cet instrument des rafles établi par la police de Vichy se trouvait dans les archives du ministère des Anciens Combattants. Ces dernières étaient, comme la plupart des archives des ministères, placées sous la tutelle des Archives nationales qui en possédaient un microfilm et contribuaient ainsi elles-aussi à sa non publicité. Or, R. Rémond, était à l’époque président du Conseil supérieur des Archives, et dans sa commission, siégeaient des archivistes fort mal à l’aise face à cette découverte. (Pendant la même période France-Culture m’avait confié une enquête sur le fichier. Ce qui me mit, si je puis dire, la puce à l’oreille, c’est qu’aucun responsable des archives, sous la direction de Jean Favier, le premier, n’accepta de me rencontrer. L’eurent-ils fait en noyant le poisson je les aurais probablement crus, sachant combien il est facile dans les centres d’archives de perdre un document...)

Il ne fallut guère de temps à ladite commission pour déclarer que le fichier retrouvé… n’était pas le fichier juif de 1940 ! Les « preuves », qui n’en étaient pas comme cela a été établi, furent avancées dans un rapport mal ficelé produit quatre ans plus tard. Juge et partie à la fois, la commission avait cependant joué son rôle : elle avait sauvé l’honneur des Archives des Anciens Combattants et, partant, de leur tutelle, les Archives nationales, si ce n’est celui de la France… La revue L’Histoire, organe de transmission de la pensée consensuelle (en tout cas sur l’histoire nationale, sur l’étranger, c’est moins dérangeant) claironnait comme un vulgaire organe de presse boulevardier « La vérité sur le fichier juif » et Jean-Pierre Azéma, membre de la commission, déclarait alors que « dans sa totalité le fichier avait été détruit. » Là, la commission d’experts avait menti, par omission ou consciemment, en ne mentionnant pas la circulaire du ministre de l’Intérieur, Édouard Depreux, du 31 janvier 1947, qui revenait sur un ordre de destruction des documents fondés sur la qualité de « juif » du mois précédent (6 décembre 1946), pour conserver les fiches de personnes déportées. Soit très exactement le fichier retrouvé par Klarsfeld. Au même moment, toujours dans L’Histoire (n°186, mars 1995), l’historien Henry Rousso proclamait haut et fort : « il n’y pas de secrets d’État dans les archives ! ». (Me vient soudain un doute : L’Histoire a-t-elle rendu hommage à Brigitte Lainé, archiviste disparue il y aura bientôt deux ans, placardisée par l’administration des Archives pour avoir témoigné contre Maurice Papon à propos du massacre des Algériens, le 17 octobre 1961 ?)   

On pourrait alors citer encore d’autres commissions dont les rapports, s’ils ne blanchissaient pas totalement leur commanditaire, faisaient preuve de prudence dans l’établissement des responsabilités. Ainsi la mission confiée par le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, en 1998, au conseiller d’État Dieudonné Mandelkern concernant le rôle de la police lors du massacre des Algériens au cours de la manifestation du 17 octobre 1961. Ne s’appuyant que sur des archives vues par elle seule, la mission avançait des résultats concernant le nombre de disparus bien en-deçà des estimations d’un chercheur comme Jean-Luc Einaudi qui fut le premier historien de l’événement. Pis, dans les 17 pages du rapport, le nom de Maurice Papon, ancien préfet de police de Paris sous les ordres duquel le massacre avait eu lieu, n’était même pas mentionné alors que c’est à la faveur de son procès, en 1998, à propos de la déportation des Juifs de Gironde, que son rôle dans la répression des indépendantistes algériens avait resurgi !

Entachée du soupçon de conflit d’intérêt, la commission l’est encore plus au plan de la déontologie de la recherche puisqu’elle se réserve l’accès à des documents non communicables. Qu’en est-il dès lors de la possibilité de vérification des sources telle que l’exige la méthode historienne ? Il faut donc rappeler le principe d’ouverture des archives : dès qu’un fonds est déclassifié pour une personne, il doit l’être pour toute autre qui en fait la demande, quels que soient ses titres. Ouvert à tous les citoyens, comme le précisait la loi de Messidor An 2 qui rendit publiques les archives de la nation il y a 226 ans.

Sonia Combe

samedi 3 octobre 2020

Petite chronique sur la genèse du CVUH, ou hommage à Catherine Grupper, récemment décédée, à qui, d’un certain point de vue, revient l’initiative de la fondation du CVUH

 Avec Catherine, Denis Berger et Patrick, compagnon de Catherine, nous avions coutume, chaque mois, de dîner ensemble le vendredi dans un restaurant du quartier Mouffetard, où Catherine demeurait. Le patron était membre du MRAP dont Catherine était la trésorière. Sous forme d’ironie – Denis Berger, mon compagnon, décédé en 2013, en avait le secret –, nous appelions ces rencontres « les vendredis prolétariens ». Le restaurant était bon et les prix étaient alors accessibles.

Catherine, militante de toutes les causes en faveur des exclus et des dominés de toutes couleurs et de tous genres, s’était fixée comme objectif de nous faire rencontrer des personnes de sa connaissance dignes de confiance et dont l’esprit critique était suffisamment exercé pour que nous puissions débattre du monde tel qu’il va mal. Catherine donc, avait choisi, ce soir-là, de nous présenter Nicolas Offenstadt, dont la mère était une amie d’enfance !

L’article 4 d’un projet de loi, relatif aux aspects positifs de la colonisation, était alors en débat. Immédiatement ou presque nous étions sur une longueur d’onde identique. Ainsi le jour même nous décidions le principe d’un comité sur les mauvais usages de l’histoire. Nicolas m’invita à faire appel à Gérard Noiriel avec qui il travaillait dans la revue Genèses. Je connaissais bien Gérard ayant eu la même directrice de thèse, Madeleine Rebérioux. Rendez-vous fut pris dans un café près du Luxembourg où nous décidâmes la constitution d’un collectif contre l’instrumentalisation politique de l’histoire. Chacun d’entre nous sollicita les collègues et amis susceptibles de poser le même regard critique sur un usage délétère de l’histoire et après maints échanges entre nous, une première rencontre eu lieu à l’EHESS en mai 2005. Le manifeste et l’association furent débattus et le texte mis au point, le sigle choisi, nous fîmes connaître l’association. Très vite le groupe se renforça et une première rencontre publique se déroula à La Sorbonne en juin, le débat fut filmé par un ami, Marcel Rodriguez. Nous y retrouvâmes Catherine en spectatrice attentive et… critique.

Michèle Riot-Sarcey