mardi 27 octobre 2015

La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi

Il y a quelques mois disparaissait Jean Luc Einaudi. Fabrice Riceputi dans son livre La bataille d’Einaudi¹ revient sur la trajectoire atypique de cet homme de combats dont le travail acharné fut si déterminant pour rappeler à une République frappée d’amnésie et de mutisme, le massacre de plusieurs centaines d’algériens de France perpétré le 17 octobre 1961. Au cœur de son ouvrage, il y un citoyen-chercheur – titre qui convient bien mieux à Jean-Luc Einaudi que celui d’historien – pris dans la marche de l’Histoire dont il participe à l’écriture. Une écriture complexe, souvent entravée dans sa nécessaire exploration des archives, lourde d’enjeux politiques, sociaux, mémoriels, soumise aux regards publics, susceptible d’être instrumentalisée ou disqualifiée surtout lorsqu’elle questionne un sujet aussi à vif que la guerre d’indépendance algérienne. En retraçant la trajectoire de ce citoyen-historien, Fabrice Riceputi élargit progressivement son propos et démontre avec force comment l’histoire empêchée pérennise et avive les tensions dans le corps social, fabuleux instrument à fabriquer des invisibles, pour ne pas dire des exclu.e.s. 


Devenir historien pour faire l’histoire d’un événement qui n’en a pas

La 1ère partie du livre revient sur la trajectoire de Jean-Luc Einaudi. Inattendue et chaotique, elle est faite de persévérance et d’acharnement. Educateur de métier, Einaudi a plus d’une quinzaine de publications historiennes à son actif, bien qu’il reste avant tout l’homme de La Bataille de Paris publié en 1991, ouvrage qui tente une histoire du 17 octobre 1961. Massacre d’état le plus meurtrier de la Vème République, l’événement longtemps occulté est ici disséqué avec ce dont Jean-Luc Einaudi dispose : des témoignages, essentiellement. En s’abreuvant aux voix jusqu’alors brisées ou inaudibles des victimes, il se fait le conteur et le défenseur d’une histoire par le bas. 

Dans le silence pesant mais relatif de l’histoire d’avant ce livre, c’est surtout la voix des puissants qui est audible. Au mitan des années 80, celle de M. Papon résonne à nouveau sur le pavé parisien. Sa méthode répressive est réactivée en 1986 contre Malik Oussekine qui meurt des suites des coups portés par les pelotons de voltigeurs motocyclistes réhabilités par Charles Pasqua. Toutefois, l’ancien préfet de police de la Seine est à l’abri, protégé des versions contradictoires sur le massacre du 17 octobre 1961, et le pouvoir de droite alors en exercice ne s’atermoie pas plus sur le sort de l’étudiant que sur celui des Algériens de France torturés, frappés ou noyés cette nuit là. Officiellement la police a réprimé une manifestation de partisans du FLN armés et mobilisés pour semer la terreur dans la capitale, des policiers ont été agressés ; du côté des Algériens de France on déplore 3 morts. 

Fabrice Riceputi revient avec minutie sur la lente rupture du silence qui précède la publication de La bataille de Paris. A l’époque, la connaissance de l’événement circule de façon « périphérique » et souterraine. Elle passe par la fiction – Meutres pour mémoire, fiction policière de Didier Daeninckx est publié en 1983 – et la laborieuse identification des témoins ou de leurs descendants. Ce n’est qu’en 1990, que cette circulation mémorielle se structure en une association susceptible de porter une demande collective plus forte avec la naissance d’Au nom de la mémoire. Mais globalement, comme le déplore l’historienne Madeleine Reberioux, l’événement reste sans histoire. Publié au moment des 30 ans du massacre, La bataille de Paris, lui donne une inédite visibilité d’autant plus que la sortie du livre est plutôt bien relayée par la presse. 

Aux risques du métier

Les digues se sont fissurées sous la pression convergente des paroles citoyennes dites depuis une structure associative, ou des écrits littéraire et historien. Mais c’est à la faveur d’un épisode inattendu qu’elles se rompent brutalement. A l’automne 1997, le 8 octobre précisément, s’ouvre à Bordeaux le procès de Maurice Papon. L’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde doit répondre de la déportation de 1690 juifs de Bordeaux dont quelques 200 enfants entre 1942 et 1943. Le procès bénéficie d’une énorme couverture médiatique. Maître Gérard Boulanger, l’un des avocats des parties civiles décide de déployer le curriculum vitae répressif de l’accusé aux différents postes de responsabilité occupés au cours de sa longue carrière au service de l’Etat. A cette fin, Jean-Luc Enaudi est appelé à témoigner et énoncer les conclusions de ses recherches sur le 17 octobre 61 devant la cour. La démonstration revêt le caractère d’une déflagration. Après la condamnation de Papon début avril 1998, celle-ci prend la forme d’une arme à double détente puisque Jean-Luc Einaudi redonne une leçon d’histoire dans les prétoires à l’ancien préfet de police de la Seine qui l’attaque en diffamation. C’est l’occasion pour Fabrice Riceputi de livrer des pages haletantes sur les différentes confrontations qui s’enchainent et de dévoiler le difficile exercice du métier d’historien quand il s’exerce dans l’arène publique et judiciaire. 

Les digues ne se brisent pas que dans les prétoires et les risques du métier ne sont pas toujours là où on les attend. L’auteur en présente, en effet, des aspects méconnus qui attestent de la puissance des travaux d’Einaudi autant que de l’impasse où s’enferre le pouvoir politique au nom de la raison d’état. F. Riceputi revient en particulier sur les atermoiements du pouvoir politique qui décide, par la voix de sa ministre de la culture C. Trauttman, d’ouvrir brusquement l’accès aux archives pour revenir tout aussi brusquement sur sa décision. Il évoque les mesures de rétorsions dont sont victimes celles et ceux qui se refusent à entraver l’accès aux documents conservés sur le 17 octobre. Le déroulé des brimades et humiliations que subissent les deux archivistes Brigitte Lainé et Philippe Grand est une partie très douloureuse du livre. Elle montre à quel point la machine institutionnelle, à différents niveaux de décision s’emploie à broyer les individus avec une mesquinerie honteuse maquillée en service de l’Etat. 

Cela dit la boîte de Pandore est désormais ouverte. Les recherches s’enchaînent, se multiplient, investiguant des aspects complémentaires du chantier ouvert par Einaudi. Le bilan du 17 octobre 1961 s’affine, la connaissance de l’événement se diffuse. On reparle de Sétif, de Guelma et de Kherrata, du 14 juillet 1953. La bataille d’Einaudi de ce point de vue n’a pas été vaine. 

Les présents du passé 

Elle n’est pas pour autant terminée et l’auteur réussit à poursuivre son propos dans un présent d’une actualité brulante emportant avec lui son objet d’étude à savoir le travail de Jean-Luc Einaudi. Par un jeu de mise en perspectives successives, Fabrice Riceputi construit une puissante démonstration dans la dernière partie de son livre qui énonce et déploie simultanément les effets dévastateurs des occultations relatives à l’ensemble de l’histoire franco-algérienne coloniale et postcoloniale. 

D’une façon très claire et argumentée, il prend acte, tout d’abord, des actions institutionnelles visant à reconnaître publiquement le massacre du 17 octobre par les gestes accomplis – la plaque apposée sur le pont Saint Michel (face aux locaux de la préfecture de police de Paris, cela ne s’invente pas) – ou les mots prononcés (la timide déclaration du président François Hollande le 17 octobre 2012 qui reconnaît l’existence des victimes mais évite soigneusement de mentionner les bourreaux). 

Mais surtout, il replace avec perspicacité le débat sur le plan politique et citoyen, pointant du doigt cette omerta insupportable légitimée par une lecture de l’histoire en vogue, celle qui se dit débarrassée de toute « repentance » selon l’incantation maintes fois réitérée dans l’espace public. Fabrice Riceputi, exemples à l’appui – polémiques multiples sur les programmes scolaires, adhésion à de farfelues théories du complot – démontre avec brio le caractère totalement contreproductif de la stratégie de l’étouffement. A empêcher l’accès aux archives, à entraver l’écriture de l’histoire, l’état français et les animaux médiatiques qui se mettent à aboyer dès qu’on parle des crimes coloniaux de la France, entretiennent le mal qu’ils sont les premiers à dénoncer ou à stigmatiser. L’étendard des valeurs de la République brandit par celles et ceux qui sont au pouvoir ne mobilise pas au delà des communicants de cabinet en charge de la diffusion des injonctions. La fabrique des invisibles par l’occultation volontaire de pans entiers de notre histoire ne crée que du ressentiment et de l’exclusion. 

La démonstration est étayée, rigoureuse et implacable. On se doit de la lire. La bataille d'Einaudi n'est pas encore terminée.

(1) La bataille d'Einaudi de Fabrice Riceputi, Le passager Clandestin, 2015
In memoriam : ce beau portrait de J-L Einaudi par A. Frappier

samedi 26 septembre 2015

Réunion de rentrée du CVUH : compte rendu

L'ordre du jour de la réunion était le suivant :

1. La journée d'études consacrée au modèle républicain et ses usages
2. Le projet autour des 10 ans du CVUH
3. Le CVUH en province
4. Le CVUH aux rencontres d'histoire critique de Gennevilliers
5. Nouvelles videos du CVUH
6. Projets d'articles et de compte-rendus;
7. Le volume en préparation chez Agone dans la collection Passé-présent issu de la journée d'études sur les usages socio-politiques e la catégorie de génocide.
8. Divers 


1. Journée d’études :  
Echange sur le titre possible qui reste provisoire : La République en question : quel modèle ? quelle  histoire ?
 Dates envisagées : les samedi 5 ou 12 décembre 2015
5 à 7 intervenants dont plusieurs membres du CVUH (S. Aprile, O. Le Trocquer, B. Dufal seront présents).

2. Les 10 ans du CVUH :

L'idée avait été évoquée à la réunion précédente. La discussion a porté sur la forme qui reste à déterminer.
Dates possibles au printemps : samedi 2 ou 9 avril
L'idée de base  est de  faire  venir les fondateurs  pour qu’ils interviennent sur la nécessité de créer le CVUH  à ce moment-là mais aussi d'exposer la nécessité actuelle d'un tel regard.  Les intervenants et les autres membres du CVUH venus dès la fondation doivent toutefois pouvoir librement déterminer leurs modalités d'intervention.
On peut envisager également d'organiser cette journée autour d'une thème spécifique comme le savant et le politiquel’histoire des migrations.  
Suggestion : Placer l’Assemblée Générale annuelle le même jour , en début de journée.

3. Le CVUH en province :

L'idée serait de reprendre des conférences-débat récentes et de les proposer dans différents lieux en province dans lesquels le CVUH est susceptible d'être accueilli par des membres  de l'association. Les villes "éligibles" seraient Marseille, Lille, Lyon, Montpellier. 
Les dates restent à fixer.



4. Les Rencontres d’histoire de Gennevilliers : 

Le thème de cette édition qui aura lieu les 26-28 novembre 2015 est Nation(s)/Mondialisation(s).

Nelcya Delanoë du CVUH interviendra dans la table ronde sur les usages nationalistes de l’histoire de la nation (à partir notamment de Soumission, de Michel Houellebecq, Flammarion, 2015, et de 2084. La fin du monde, Gallimard, 2015, de Boualem Sansal). 
Olivier Le Trocquer propose également, à cette occasion ou à un autre moment,  d’analyser le discours de Zemmour dans Le Suicide français, Albin Michel, 2014 ( histoire polémique des 40 dernières années), en particulier au sujet des réfugiés espagnols, en relation avec la question des réfugiés aujoud’hui. Il modèrera aussi un des ateliers.
Le CVUH devrait y tenir une table présentant l'association, ses projets, des bulletins d'adhésion et ses publications. Nous aimerions également voir avec les organisateurs si un moment de débat avec l'association est insérable dans le programme.

5. Les vidéos du CVUH : 

Aurore Chery qui a en charge cette partie de l'activité de l'association doit  finir le montage de la vidéo de Suzanne Citron et Marianne Debouzy. 
Fin septembre, elle envisage également de filmer Sandra Vacca qui prépare une thèse, à Cologne, sur les musées d'histoire de l'immigration. Sandra Vacca  participe aussi à la création de l'un d'eux avec l'association Domid. Enfin, elle a créé une association pour aider les doctorants qui ne sont pas issus de milieux universitaires et qui se posent beaucoup de question sur le fonctionnement de l'université. L'initiative essaime désormais un peu partout en Allemagne.

6. Les comptes rendus de livres et de films pour le site :

 - Livres ayant retenu l'attention pour un compte rendu en ligne

Ivan Jablonka, L'Histoire est une littérature contemporaine : Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, 2014. 
Paul-Laurent Hassoun, Tuer le mort. Le désir révolutionnaire, PUF, 2015. Il s'agit d'une analyse historico-psychanalytique de l’iconoclasme révolutionnaire à l’abbaye de St Denis : destruction des tombes, royales, etc.. 


- Films
- Much loved, film marocain de Nabil Ayouch
- Kommunisten, film de Jean-Marie Straub
- Red Rose, film iranien de Sepideh Farsi sur la révolte réprimée en Iran en 2009 

7. Les publications dans la collection Agone :

Les usages socio-politiques de la catégorie de génocide est la prochaine publication de la collection Passé-Présent. Elle prolonge la journée d'études du même titre. Le plan du livre est à peu près déterminé et  Blaise Dufal  travaille à l’introduction de l'ouvrage.

8. Faire  adhérer d'autres personnes au CVUH 

Le CVUH doit reprendre une campagne d'adhésion via sa liste de diffusion, les journées de Gennevilliers et recontacter le personnes qui sont déjà venues à plusieurs reprises à nos réunions. Les adhérents fidèles peuvent cotiser en utilisant le lien du site





mercredi 16 septembre 2015

Réunion de rentrée du CVUH


La réunion de rentrée du CVUH

 ouverte à tou.te.s celles et ceux qui souhaitent
 soutenir, participer, aider aux activités de l'association
 se tiendra

 jeudi 17 septembre 2015
 à 19 h

 au café le Balbuzard 
 54 Rue René Boulanger,
 75010 Paris 
 (métro République) 
 dans la petite salle à l'étage. 


 N'hésitez pas à nous rejoindre !

jeudi 3 septembre 2015

Le CVUH fait sa rentrée à la Fête de l'Humanité !



Le CVUH a le plaisir de vous donner rendez-vous à la Fête de l'Humanité et plus particulièrement au 
VILLAGE DU LIVRE 

Dimanche 13 septembre 2015  à 10H

Pour une rencontre débat ayant pour thème : 

Le modèle républicain : des usages politiques dans l'Histoire 

En présence de Sylvie Aprile et Olivier LeTrocquer

Au plaisir de vous y retrouver nombreux comme chaque année !

dimanche 21 juin 2015

Catherine Coquery-Vidrovitch sur l'histoire de l'Afrique.

L'histoire de l'Afrique est aussi notre histoire. Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l'Afrique, auteure du volume consacré aux Enjeux politiques de l'histoire coloniale dans notre collection Passé-Présent, rappelle comment les historiens du supérieur ont peu à peu dirigé leurs regards et leurs recherches vers la partie sub-saharienne de ce continent. 

Elle revient également sur l'introduction dans les programmes de 2008 d'un thème consacrée à l'étude de l'Afrique médiévale en 5ème. L'occasion, par le biais de l'histoire enseignée, de rappeler les liens entre l'histoire de ce continent et celle de la France. 



dimanche 7 juin 2015

Compte rendu de la soirée-débat du CVUH sur le modèle républicain en question.


Jeudi soir au Lieu-Dit s'est tenue la soirée débat du CVUH consacrée au modèle républicain, une notion dont il est nécessaire de questionner les usages pour comprendre les enjeux de son utilisation dans l'espace public. 







Sylvie Aprile et Olivier LeTrocquer sont intervenus à tour de rôle pour circonscrire les termes du sujet et les replacer dans une perspective historique. Dans un deuxième temps les participants installés dans une salle quasi remplie ont pu engager le débat avec et entre eux.






Une captation audio de la soirée a été effectuée. Vous pouvez l'écouter voire la télécharger en cliquant sur l'image ci-dessous : 
 Soirée débat CVUH modèle Républicain captation audio.


jeudi 28 mai 2015

Soirée-Débat organisée par le CVUH au Lieu-Dit jeudi 4 juin 2015 : Le modèle républicain en question.



Le CVUH a le plaisir de vous convier à une soirée-débat 

sur 

LE MODELE REPUBLICAIN : 

USAGES ET ENJEUX D'UNE NOTION

avec Sylvie Aprile, Porfesseure en Histoire Contemporaine à Lille 3
et Olivier Le Trocquer, Président du CVUH

qui se déroulera au 

LIEU-DIT
6 rue Sorbier
75020 PARIS 

DE 19H À 21H

L'entrée est libre et nous vous attendons nombreux pour échanger autour de cette question au coeur de l'actualité.