mardi 19 janvier 2010

À propos de la réception de L’ Armée de l’empereur L’historien et les japonologues. par Emmanuel Lozerand (Cej – Inalco)


Il paraît régulièrement en France de mauvais livres sur le Japon. Cette situation s’explique sans doute par la conjonction d’au moins trois facteurs : la méconnaissance généralisée de l’histoire japonaise, y compris dans les cercles les plus cultivés, voire savants, de l’hexagone, pour qui le monde non occidental constitue trop souvent un angle mort ; le faible nombre de chercheurs et d’universitaires compétents (l’histoire des études japonaises en France n’est pas très longue) ; une fascination ou parfois une répulsion marquées pour la culture de l’archipel, qui induisent une forte demande de la part d’un public curieux, qu’éditeurs et medias s’emploient à satisfaire à bon compte en recourant à de pseudo experts.

Comme les chercheurs ne peuvent passer leur temps à traquer les discours insatisfaisants, ils les accueillent généralement par le silence. Parfois cependant certaines bornes sont franchies. Récemment un ouvrage critiquable à de nombreux points de vue a ainsi reçu un accueil favorable non seulement de la presse, mais aussi d’une partie notable de la communauté savante. L’Armée de l’empereur (1) de Jean-Louis Margolin a ainsi bénéficié de plusieurs recensions critiques élogieuses et a été couronné par le prix Augustin Thierry 2007.

Certains acteurs de la recherche japonologique (2) ont cru devoir réagir, de façon exceptionnelle, pour alerter leurs collègues historiens et tenter de leur faire comprendre à quel point pouvaient être bafouées certaines normes de sérieux intellectuel dès lors qu’on traitait d’un pays « éloigné » comme le Japon. La revue Cipango. Cahiers d’études japonaises, publiée depuis 1992 par le Centre d’études japonaises de l’Institut national des langues et civilisation orientales – les Langues O’ –, a ainsi fait paraître en guise d’éditorial à son numéro 15 de 2008 une longue recension critique de l’ouvrage en question. L’auteur de celle-ci, Arnaud Nanta, est un des plus brillants historiens de la jeune génération (3). Jean-Louis Margolin a évidemment répliqué avec vigueur (4). Il a aussitôt bénéficié d’un relais médiatique de poids : Pierre Assouline, dans la revue L’Histoire (« À couteaux tirés », n° 346 - 10/2009), ainsi que sur son blog La République des livres (« Rififi chez les japonologues », 17 octobre 2009), est venu défendre le gentil « historien » attaqué par un groupe de méchants « japonologues » rassemblés autour d’une obscure « revue savante ».

Après avoir un instant tenu la balance de l’objectivité : « Aurait-il appuyé là où ça fait mal ou a-t-il mal jugé la complexité d’un pays dont il n’est pas spécialiste ? », le chroniqueur penche nettement en faveur de Jean-Louis Margolin et relaie abondamment l’argument ultime de celui-ci : si les « japonologues » se sont mobilisés de manière aussi active, c’est tout simplement parce qu’« ils n’auraient pas supporté que Jean-Louis Margolin fasse du Japon en guerre un cas à part dans le registre des atrocités de masse », parce que, semblables aux communistes face aux crimes du communisme, ils « ne supporteraient pas une dénonciation globale du système lui-même ». Comme l’écrit encore Édouard Husson, un autre défenseur de Jean-Louis Margolin, si Nanta a critiqué sévèrement L’Armée de l’empereur, ce serait tout simplement parce que « la question de [l’]enracinement [des crimes du Japon impérial] dans la société de l’époque lui paraît insupportable » (5).

L’idée qu’il puisse exister en France des gens un tant soit peu compétents, qui consacrent leur énergie à étudier patiemment l’histoire et la civilisation du Japon du point de vue de disciplines variées, mais en partant d’une documentation de première main et en essayant de tenir compte des travaux de leurs collègues japonais, ne semble donc pas acquise. Est-il vraiment si difficile d’imaginer que ces « japonologues » puissent prendre la parole avec quelque raison pour critiquer un ouvrage médiocre ? Pourquoi faut-il les discréditer a priori, au lieu d’examiner leurs arguments, selon une méthode grossière qui rappelle des mœurs politiques que l’on aurait pu croire révolues ? De manière paradoxale, leur compétence dans un domaine particulier, au lieu de leur conférer quelque légitimité, devient suspecte et se transforme étrangement en un argument à charge, en un indice d’aveuglement idéologique. Dans ces conditions pourquoi ne pas clouer carrément au pilori Nanta et la clique japonologique, ces agents de Tôkyô ?

Le procès d’intention mené par Jean-Louis Margolin, Pierre Assouline et Edouard Husson est tout simplement grotesque quand on connaît un tant soit peu l’ensemble de la production japonologique française, à commencer par les travaux d’Arnaud Nanta lui-même qui écrit depuis 2001 sur l’actualité du révisionnisme historique au Japon (6), ou encore ceux du secrétaire de rédaction de la revueCipango, Michael Lucken, qui a écrit deux livres importants sur la période de la guerre : Grenades et amertume. Les Peintres japonais à l’épreuve de la guerre (Les Belles Lettres, 2005) et 1945 - Hiroshima : Les images sources (Hermann, 2008) (7).

La réalité que cherche à masquer cette charge médiatique tonitruante est pourtant on ne peut plus triviale. Jean-Louis Margolin, bien que « spécialiste » autoproclamé (4e de couverture) « de l’Asie au XXe siècle » – rien de moins ! – ne connaît pas, ne peut pas connaître, sérieusement l’histoire du Japon puisqu’il n’a accès ni aux sources, ni à l’historiographie disponibles, à l’exception de la part infime et tronquée de ce qui est publié et traduit en anglais. Car il ne sert à rien de détourner l’attention en soulignant à grands cris que « c’est en langue anglaise qu’on publie le plus à Singapour, aux Philippines et à Hong-Kong » (8) : ce n’est absolument pas vrai pour Tôkyô, Séoul et Pékin !

Autrement dit, si Jean-Louis Margolin a sans aucun doute les moyens de vulgariser les travaux anglophones qui ont décrit depuis les années 1980 les violences et les crimes de l’armée japonaise en Asie, il n’a en revanche aucune possibilité de comprendre en profondeur les processus qui ont conduit l’armée, et la société, japonaises à ces atrocités. Son ouvrage ne comporte ainsi aucune analyse digne de ce nom de l’histoire politique du Japon depuis la Restauration de Meiji, pas plus que des évolutions de la société japonaise elle-même ou des combats idéologiques qui la traversent. Plus grave encore, il n’explique pas ce qu’a été le positionnement du Japon dans l’affrontement des impérialismes, ni non plus – malgré le titre de son ouvrage ! – ce qu’est réellement cette « armée impériale » (9), d’où elle vient, comment elle fonctionne, quel est son rapport au politique, dans quelles conditions elle s’est livrée à ces actes barbares que nul ne songe aujourd’hui à nier, à part les négationistes de l’extrême-droite japonaise.

Si Jean-Louis Margolin n’hésite pas à couvrir de louanges une historiographie japonaise qu’il ne connaît pas, c’est pour mieux la faire passer à la trappe : « Il est impossible de rendre justice en peu de lignes au foisonnement historiographique japonais sur les années terribles » (L’Armée de l’empereur, p. 18). Et pour cause ! Des historiens aussi importants qu’Awaya Kentarô, Fujiwara Akira, Kasahara Tokushi, Mishima Ken.ichi, Yamada Akira, Yoshida Yutaka par exemple ne sont pas évoqués une seule fois, car, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, il est absolument inexact que « beaucoup des œuvres les plus importantes » soient « accessibles » (p. 23) en traduction. Jean-Louis Margolin ne semble pas avoir conscience une seule seconde des déformations majeures et innombrables qu’implique un processus de traduction. L’une d’elles, essentielle, c’est qu’une importance disproportionnée se trouve accordée à des travaux provocateurs et marginaux, et en particulier aux thèses révisionnistes, ce qui explique sans doute pourquoi l’écho de celles-ci est si marqué dans L’Armée de l’empereur, en dépit des bonnes intentions de l’auteur, semble-t-il, et comme malgré lui.

Selon l’étonnante logique d’un « qui ne peut pas le moins peut quand même le plus », Jean-Louis Margolin affirme avec un aplomb imperturbable, en jouant sur les mots : « La documentation d’origine japonaise est cependant loin d’être la seule utilisée ici. […] Il était indispensable de recourir à l’ensemble des sources accessibles » (p. 21), avant d’asséner sans vergogne qu’en Asie « les grands colloques se déroulent pour la plupart exclusivement dans cette langue [l’anglais] » (p. 23), ce qui est une contre-vérité ébouriffante, sauf à croire que l’Asie se limite à Singapour, aux Philippines et à Hong-Kong…

Comme la diversité des langues parlées en Asie constitue décidément un problème irritant, Jean-Louis Margolin n’hésite pas à pousser le bouchon encore plus loin encore pour tenter de s’en débarrasser :
« Il est néanmoins évident que des investigations dans les langues vernaculaires permettraient un tableau plus complet que celui présenté ici. On ne se dissimulera cependant pas la difficulté : se contenter de la bibliographie en japonais ou en chinois amènerait d’autres biais. Il faudrait maîtriser au bas mot une demi-douzaine de langues asiatiques, toutes très différentes les unes des autres, pour escompter y échapper. » (p. 23)

La logique du raisonnement est édifiante : mieux vaudrait en fin de compte ne connaître aucune langue asiatique plutôt qu’une seule, ou deux, ou trois, afin de préserver la sainte ignorance qui permet d’échapper aux préjugés. On retrouve donc l’accusation de fond faite aux « japonologues » : loin d’être un avantage, leur compétence induirait en réalité des partis-pris fâcheux.

N’en déplaise pourtant à Jean-Louis Margolin et à ses soutiens, il importe de réaffirmer quelques principes essentiels : quel que soit le pays concerné (10), il est impossible de faire de la bonne histoire sans avoir lu les travaux écrits par ses confrères les plus compétents dans le domaine, sans s’être frotté directement à des documents de première main auxquels on s’est donné les moyens d’avoir accès, sans être capable d’établir et de démêler des chaînes causales complexes. C’est en tout cas ce que nous essayons d’apprendre à nos étudiants.


Pendant de longues années une sorte de partage du travail s’était installé entre une poignée d’orientalistes érudits enfermés dans leurs bibliothèques et des plumitifs prolixes toujours prêts à ressasser les mêmes poncifs sur « le Japonais » (p. 61) conformiste, efficace et cruel. Peut-être serait-il temps de tourner la page ?


Emmanuel Lozerand (Cej – Inalco)



=========

Notes :


(1) Jean-Louis Margolin, L’Armée de l’empereur. Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Armand Colin, 2007 (réédition sous le titre Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Pluriel, Hachette, 2009, avec une « Postface inédite »).
(2) Ils ne sont pas les seuls : le sinologue Christian Henriot a publié un compte-rendu au vitriol de l’ouvrage dans l’European Journal of East Asian Studies (no 7-1, 2008, p. 161-165).
(3) Voir sa page personnelle : http://crj.ehess.fr/document.php?id=315.
(4) Sa réponse paraîtra dans le numéro 16 de Cipango. On en trouvera les éléments principaux dans sa « Postface inédite », Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945op. cit.
(5) Voir « Une nouvelle “querelle des historiens” », publié le 7 octobre 2009 sur le blog d’Edouard Husson : http://www.edouardhusson.com/.
(6) Voir sa synthèse la plus récente : « Le Japon face à son passé colonial », dans Olivier Dard et Daniel Lefeuvre (ss la dir. de), L’Europe face à son passé colonial, Riveneuve éditions, 2008, p. 129-146.
(7) Voir aussi, dans Cipango (n° 9, 2000, p. 263-296), le papier de Franck Michelin, « Les Coréens enrôlés dans l’armée et les procès de l’après-guerre ».
(8) « Postface inédite », op. cit., p. 466.
(9) Pour qui aurait envie de mieux connaître cette « armée de l’empereur », mais aussi de mesurer quel genre de documentation un historien sérieux peut mobiliser sur ce sujet, on recommandera la lecture du tout récent Japan’s Imperial Army. Its Rise and Fall. 1853-1945, d’Edward J. Drea, University Press of Kansas, 2009.
(10) Édouard Husson, qui loue le « sérieux de l’ouvrage » de Jean-Louis Margolin, est réputé « excellent connaisseur des archives allemandes et des travaux les plus récents » : pourrait-il un instant songer à louer le « sérieux » d’un livre écrit sur son domaine, l’Allemagne nazie, par un chercheur qui ne lirait pas la langue de Goethe et ignorerait superbement les travaux de quelques-uns des meilleurs spécialistes de la question ?

lundi 18 janvier 2010

De la nécessité des controverses scientifiques et de leurs échos publics par Laurence De Cock



[Ce texte introduit le texte de Emmanuel Lozerand, l'historien et les japonologues. A propos de la réception de l'Armée de l'empereur. 







Le 17 octobre dernier, sur le blog très consulté de Pierre Assouline est paru un billet ironiquement titré « Du rififi chez les japonologues » à propos des débats entre historiens en général, et plus particulièrement, de la controverse provoquée par l’ouvrage de Jean-Louis Margolin, L’armée de l’empereur qui porte sur les violences de guerre des Japonais entre 1937 et 1945. Evoquant successivement la plainte d’une association mémorielle contre Olivier Pétré Grenouilleau, la levée de boucliers de nombreux médiévistes face au dernier livre de Sylvain Gougenheim (1), la controverse autour des recherches sur la « Shoah par balles » du père Desbois, puis la mobilisation de soutien à Vincent Geisser mis en accusation par le CNRS pour diffamation, Pierre Assouline pointe du doigt les récents débats dans le champs historique, sous-entendant au passage leur désuétude et leur inutile violence. Ce billet a d’ailleurs donné lieu à des réactions de lecteurs, flopée de sarcasmes en tout genre et dérives quasi délirantes, notamment sur la soi-disant propension des historiens à provoquer débats stériles et procès d’intention. Au milieu de cet unanime soulèvement en soutien à Margolin, ce dernier intervient personnellement livrant sa version de la question : « L’ Affaire Gouguenheim : je ne l’ai pas suivie de près, la seule similitude évidente avec mon cas est une forme de réaction corporative des hyper-spécialistes face à un “intrus”, même relatif (je travaille sur l’histoire contemporaine de l’Asie orientale depuis 30 ans…). Sur le fond, je ne vois pas bien le rapport entre son cas et le mien. », tandis qu’un internaute lui répond poliment : « Je suis d’accord là-dessus, il s’agissait plus de forme et de la façon dont semblent désormais impossibles certaines discussions historiques ».

Cette longue complainte contre l’opportunité du débat dans le champ scientifique interpelle directement les fondements, les raisons d’agir et les modalités d’action du CVUH. Car si l’histoire n’appartient pas aux historiens, ce que nous avons toujours soutenu, l’historien professionnel n’en détient pas moins des compétences spécifiques qui lui permettent de construire des outils de réflexion dont l’objectif est d’être mis en partage. C’est ainsi qu’il nourrit la démocratie et qu’il assume sa fonction sociale et politique. La question de la transmission des savoirs historiques est donc au cœur de nos préoccupations et de nos pratiques. A ce titre, les modalités de réception de nos débats ne peuvent que nous interroger, surtout lorsque ces derniers sont renvoyés à leur inutilité.

Retour sur la controverse en question : dans son éditorial à la revue Cipango (n° 15, 2008), Arnaud Nanta entreprend une critique serrée des thèses de Margolin en arguant des faiblesses méthodologiques de l’ouvrage et des interprétations plus que contestables confinant parfois au révisionnisme (2). On peut certes débattre là encore de certains points de cette réponse argumentée : légitimation du concept de « brutalisation » (Georges Mossé) aujourd’hui remis en cause par certains historiens de la première guerre ; interprétation un peu réductrice de l’historiographie française dominante sur le fait colonial, ou encore définition contestable du fascisme ; mais il est difficile de balayer d’un revers de la main, comme le fait Assouline, le sérieux et la portée politique de la critique.

Encore faut-il admettre la critique comme un mal nécessaire. Et c’est à cet endroit que réside l’effet principal du billet assoulinien que le conflit insupporte - « Pourquoi tant de haines ? » écrit-il - et qui préfère vanter les mérites du consensus mou et des mondanités aseptisées. Difficile alors de ne pas s’interroger sur les effets de captation du débat scientifique par les medias. Sous couvert d’érudition, le langage médiatique, par ses raccourcis et simplifications systématiques, peut se faire complice du discrédit de ceux qui travaillent à l’élaboration d’outils critiques. La temporalité du chercheur n’est pas de la même nature que celle du journaliste, et on ne peut que regretter le recouvrement de l’une par l’autre lorsqu’il sert une cause proprement réactionnaire en lieu et place d’une complémentarité qui pourrait s’avérer utile.

Les réactions de lecteurs auraient pu venir compenser cet effet d’imposition. Il n’en est rien, et cela doit nous interpeller sur l’efficacité des discours promoteurs d’une pensée molle de ce type. Nous avons sans doute encore un long et sans doute laborieux travail de terrain à mener pour convaincre de l’utilité sociale et politique des querelles ou conflits scientifiques. On peut certes se féliciter que l’histoire soit en France l’objet d’un vif intérêt public - ce qui donne de l’écho à nos travaux ; mais peut-être qu’une part trop importante de ceux qui "consomment" de l’histoire ou qui la pratiquent en "amateurs" attendent avant tout des chercheurs qu’ils leur donnent la version lisse d’une histoire descendue de la chaire où la controverse met profondément mal à l’aise. Il nous faut continuer à inventer lieux et formes d’expression rompant avec l’image des chercheurs enfermés dans la chaleur de leur tour d’ivoire et préoccupés par la seule portée académique de leurs travaux. Il nous faut continuer à plaider l’utilité sociale des controverses scientifiques seules habilitées à fabriquer des outils critiques dont puissent s’emparer les citoyens ; raison pour laquelle nous publions ci-dessous un article d’Emmanuel Lozerand « L’historien et les japanologues » qui revient sur la réception de l’armée de l’empereur.


Laurence De Cock


=========
Notes :

(1) Sur cette question, lire l’article de Blaise Dufal : http://cvuh.free.fr/spip.php?article180
(2) Voir l’article d’Arnaud Nanta « Le succès de l’armée de l’empereur, un symptôme » au lien suivant : http://crj.ehess.fr/docannexe.php?id=574

lundi 11 janvier 2010

Russie : l’héritage controversé de Staline par Korine Amacher



(article paru dans Le Temps du 22 décembre 2009)


La question de l’héritage du stalinisme est plus que jamais à l’ordre du jour en Russie. Colloques scientifiques durant lesquels les historiens font le point des dernières recherches, conférences, émissions de radio, articles de journaux et débats se succèdent à un rythme soutenu. Il y a peu, c’est Moscow News, journal russe publié en anglais, qui a organisé un débat consacré à la question de « l’héritage de Staline ». Les invités ont été conviés à répondre à plusieurs questions, dont les suivantes : doit-on se souvenir de Staline pour ses répressions ou pour la victoire lors de la Deuxième guerre mondiale ? Les crimes de Staline doivent-ils être reconnus ? Une réhabilitation de Staline est-elle en cours aujourd’hui en Russie ?

La table ronde était composée de « défenseurs » et de « détracteurs » de Staline (1). Ceux qui évoquent la « modernisation » économique du pays qui eut lieu à l’époque stalinienne, et ceux qui refusent le prix humain payé pour l’industrialisation forcenée du pays. Ceux qui voient en Staline un des plus grands chefs d’État du XXe siècle, qui estiment que cinquante ans ne sont pas suffisants pour porter un jugement « objectif » et « dépassionné » sur son œuvre, et ceux pour qui Staline est un criminel qui a mené à la mort des millions de citoyens soviétiques, et qui considèrent qu’il n’est jamais trop tôt pour juger un criminel. Ceux qui prétendent que la « grande Victoire » est le fruit de l’efficacité de Staline, et ceux qui estiment que la guerre fut gagnée non pas « grâce » mais « malgré » Staline, malgré ses erreurs durant la guerre, au prix de sacrifices terribles réalisés par le peuple soviétique, lequel n’a obtenu pour récompense que de nouvelles répressions dès la paix revenue. Ceux qui estiment que l’URSS a libéré les territoires de l’Europe occupés par les nazis, ceux qui parlent d’occupation. Mais si l’URSS n’avait pas vaincu le nazisme, rétorquent les uns, ses habitants auraient été transformés en « esclaves » des nazis. Certes, arguent les autres, mais les avoir libérés du nazisme ne justifie pas pour autant de leur avoir imposé, par la contrainte et la violence, un système politique dont ils ne voulaient pas.

La liste des exemples pourrait être enrichie. Cette table ronde, mais également les nombreux articles qui paraissent en Russie (2) montrent à quel point les esprits sont toujours fondamentalement divisés. Il n’y a actuellement aucun consensus national autour de la figure de Staline. Et à la différence de la période de la « déstalinisation » de Khrouchtchev, contrôlée par l’État soviétique, seul habilité à décider jusqu’où pouvait aller la critique, aujourd’hui, lors de tables rondes, durant les colloques ou dans la rue, chacun est libre d’évoquer Staline en bien ou en mal. Que ce soit à la télévision ou dans les librairies, des ouvrages de Varlam Chalamov ou d’Alexandre Soljenitsyne, des émissions, des documentaires, des séries sur les répressions staliniennes et le goulag côtoient les ouvrages et les émissions évoquant la « Grande Victoire », le rôle positif de Staline dans l’histoire du pays ou les réussites économiques de l’époque stalinienne.

En quelque sorte, Staline est omniprésent en Russie. Mais y a-t-il pour autant une réhabilitation officielle du « petit père des peuples », comme on le lit parfois tant dans la presse tant russe qu’occidentale ? Bien sûr, les faits sont insistants, et troublants : dans les sondages, Staline est constamment classé parmi les plus grands hommes de l’histoire russe. Dans certains manuels d’histoire publiés dès 2007 et faisant partie d’un important projet d’élaboration de nouveaux standards d’éducation au niveau fédéral, la politique stalinienne est présentée de façon à la justifier. En mai 2009, une « Commission de lutte contre les tentatives de falsification de l’histoire » a été créée sur décret présidentiel. Enfin, en août 2009, dans la station de métro Kourskaïa à Moscou une inscription en l’honneur de Staline a été restaurée. Et la phrase gravée dans la pierre, une des strophes de l’hymne soviétique, « Staline nous a élevés dans la foi en le peuple, il a inspiré notre travail et nos exploits », fait froid dans le dos lorsque l’on connaît les conditions de travail et le prix humain des « exploits » réalisés à l’époque soviétique. Tels sont quelques exemples récents, de l’avis de certains historiens et chercheurs, de la réévaluation positive du passé stalinien actuellement à l’œuvre en Russie. Et à ceux qui arguent que l’enseignant d’histoire est libre de choisir son manuel, qu’il ne s’agit donc pas de censure, que ces manuels ne représentent qu’une minorité parmi ceux disponibles actuellement sur le marché, d’autres répondent que les nouveaux manuels d’histoire sont tirés à plus de 100’000 exemplaires, les autres entre 10’000 et 15’000. Que les écoles en reçoivent en quantité plus que suffisante, parfois sans même qu’ils ne soient commandés par les enseignants, lesquels ont le choix entre plusieurs manuels proposés sur une liste à l’administration de l’école. Il est bien sûr possible d’acheter et d’utiliser d’autres manuels que ceux indiqués sur la liste. Toutefois, les écoles russes ne sont pas riches, et les enseignants, vu leur maigre salaire, encore moins (3) .

Et puis, il y a la position défendue par le président russe, Dmitri Medvedev. Le 30 octobre, le jour de la commémoration annuelle des prisonniers politiques, il l’a répété : les répressions de Staline constituent une des plus grandes tragédies de l’histoire russe, et aucune réalisation, aucun succès économique ou politique, aucun développement national ne sauraient être atteint au prix de sacrifices d’êtres humains. Rien ne peut justifier ces répresssions, et la Russie doit se souvenir de ses victimes. Beaucoup, en Russie, restent cependant sceptiques. Poutine, lui aussi, en 2007, s’était rendu à Boutovo, dans la banlieue de Moscou, lieu tristement célèbre des purges staliniennes de 1937, là où chaque année ont lieu les commémorations des victimes des répressions politiques. Cela ne l’a pas empêché de soutenir la publication des nouveaux manuels scolaires qui font couler tant d’encre en Russie depuis deux ans.

En fait, comme le font remarquer à juste titre de nombreux commentateurs politiques en Russie (4), il ne s’agit pas tant, aujourd’hui, de réhabiliter Staline que de renforcer l’idée d’un pouvoir fort, d’un État puissant capable de diriger le pays d’une main ferme et de le mener vers de nouvelles hauteurs économiques. Au demeurant, les tsars russes, en particulier les tsars autoritaires, font eux aussi un retour en force dans certains manuels scolaires et ouvrages historiques, où ils sont décrits comme de véritables héros. Ce n’est donc pas non plus Staline héritier de Lénine qui compte ; Staline aurait-il été un tsar que cela n’aurait pas empêché les auteurs des nouveaux manuels scolaires de justifier son œuvre, soit la transformation de l’URSS en une grande « puissance industrielle », par la « modernisation forcée » du pays.
Or, la question qui revient désormais constamment, qui est sur toutes les lèvres, c’est, justement, celle de la « modernisation » du pays. Et ce n’est donc pas un hasard si dans l’allocution de Dmitri Medvedev prononcée le 12 novembre, le thème de la « modernisation » économique et politique du pays a été central. Oui, mais comment moderniser le pays ? Et que signifie le « progrès » et la « modernisation » ? Enfin, faut-il moderniser en sacrifiant l’individu à l’État, en lui refusant toute initiative personnelle et liberté ? En lui demandant de travailler sous les ordres d’un pouvoir patriarcal, omnipotent et omniprésent ? Ou bien s’agit-il, comme l’a affirmé le président russe, de moderniser le pays dans le respect des principes démocratiques et en tenant compte du bien-être de l’individu, en octroyant une réelle marge de liberté créatrice aux citoyens russes, en leur accordant des droits, qui soient respectés, ainsi que des garanties d’indépendance ?


Telles sont les questions qui demandent une réponse urgente. Et la condamnation par Medvedev des répressions staliniennes d’un côté, la phrase à la mémoire de Staline gravée dans le marbre du métro Kourskaïa de l’autre, reflètent cette ambivalence de la Russie actuelle entre la voie démocratique et la voie autoritaire.


Korine Amacher,
historienne,
Fonds national suisse de la recherche nationale (FNS)
Université de Genève




=========
Notes :


(1) La table ronde était composée de Nikita Petrov, historien (Association Memorial), du père Guéorgui Mitrofanov, historien (auteur de La Tragédie de Russie - 2009), de Peter Taafe, secrétaire général du Socialist Party of England and Wales, ainsi que de Serguéï Tcherniakhovski, commentateur politique (Institut éco-politologique international) et de Egor Kholmogorov, commentateur politique orthodoxe et conservateur.
(2) Cf. par exemple, en français, Inna Doulkina, « Leur morale et la nôtre », Le Courrier de Russie, 12 mai 2009.
(3) Cf. notamment à ce propos l’article (en russe) de l’historien Alekseï Miller, « Russie : pouvoir et histoire », publié dans le récent numéro de la revue Pro et Contra (mai-août 2009) consacré aux « politiques de l’histoire ».
(4) Cf. par exemple Masha Lipman, « Russia’s search for an identity », The Washington post, 3 novembre 2009, ainsi que, d’une façon générale, les nombreux articles et émissions de radio consacrés à la question de l’héritage du stalinisme dans la Russie actuelle et publiés sur de nombreux sites internet russes, notamment www.polit.ruwww.novayagazeta.ruwww.newsru.comwww.svobodanews.ru,www.echo.msk.ru, etc.

dimanche 6 décembre 2009

L’histoire-géographie au lycée : quelques principes de vigilance sur la réforme en cours par le CVUH


La réforme présentée par Luc Chatel est de bien mauvais augure pour l’enseignement de l’histoire-géographie au lycée. Et le problème ne se limite pas à la suppression de son enseignement obligatoire en Terminale scientifique, qui a jusqu’à présent concentré l’attention des premières critiques. L’enjeu est beaucoup plus lourd de sens pour l’avenir de nos disciplines.
Cette décision rompant avec une longue tradition nationale de l’enseignement de l’histoire et de la géographie pour tous les élèves du primaire jusqu’au lycée, y compris professionnel, nous est présentée comme une volonté de valoriser les autres filières, de mieux préparer les lycéens aux carrières scientifiques et, plus globalement, d’articuler davantage le secondaire au supérieur. Mais le ministère se livre à une communication mensongère. À première vue, qui pourrait sérieusement s’opposer à un objectif aussi urgent que louable ? C’était déjà la volonté des précédentes réformes. Elles ont toutes échoué car, comme dans cette dernière mouture, cette articulation n’est restée qu’un slogan. Par ailleurs, cette suppression semble ignorer totalement que nombre de bacheliers scientifiques s’orientent ensuite vers des études où l’histoire et la géographie sont loin d’être négligeables. On propose alors aux candidats à Sciences Po ou aux classes préparatoires littéraires ou commerciales un enseignement « optionnel » de l’histoire-géographie. Mais les autres ? Faudrait-il les priver de toute possibilité d’études de sciences humaines ou sociales à l’université ?

Cette réforme, mal ficelée et vendue par une opération de marketing politique, ne tient pas compte du réel. Il n’existe à ce jour aucune concertation entre les enseignements secondaire et supérieur sur une éventuelle continuité pédagogique, ni sur une mise en commun de méthodes ou d’outils de travail. Bien au contraire : en imposant à toutes les Terminales un programme allant de 1989 à nos jours (propositions ministérielles), on prononcerait tout simplement l’arrêt de mort de l’histoire-géographie, ainsi ravalée au mieux à l’étude du temps présent, au pire à un simple commentaire d’actualité. Ce projet masque à peine la volonté du gouvernement de transformer l’enseignement de l’histoire en didactique d’un passé le plus récent possible, afin d’ôter la distance nécessaire à toute réflexion sur l’organisation du savoir historique où temps et espace sont étroitement mêlés. D’où une hémorragie à craindre dans le supérieur en termes d’effectifs et de vocations !

La condensation des programmes sur deux ans, entre la seconde et la première, qui résultera nécessairement d’une telle disparition, appelle également à la vigilance. Quels moments historiques, quelles aires culturelles sortiront rescapés d’une telle compression ? Dans le contexte d’instrumentalisation politique du passé que l’on connaît actuellement, de quelles garanties dispose-t-on pour qu’une telle simplification ne vienne pas couronner les tentations de l’ethnocentrisme, du recours à l’émotion facile ou du devoir de mémoire téléguidé depuis le sommet de l’État ? Comment ne pas craindre que cette histoire, réduite à une peau de chagrin, ne fasse passer l’événementiel avant l’esprit critique ?

Le ministère se donne deux mois pour élaborer de nouveaux programmes. On imagine que leur confection, menée tambour battant pour des raisons politiques, ne s’embarrassera pas beaucoup de la consultation des enseignants. Plutôt que de mettre publiquement en scène la punition des fonctionnaires « désobéisseurs », plutôt que de traiter les enseignants en spectateurs d’injonctions non négociées, le ministère devrait les considérer pour ce qu’ils sont avant toute chose : des acteurs du système éducatif.

Privilégier les méthodes ? Mais la suppression des modules en classe de seconde contredit des décennies de modernisation et d’innovation pédagogiques. Elle rétablit une école d’un autre âge, celle du cours magistral, dans lequel le professeur, réinvesti d’une autorité patriarcale, délivre le savoir à des élèves collectivement infantilisés.
De cette réforme il y a donc peu de raison de se réjouir et au contraire beaucoup de s’inquiéter. Comme d’autres qui l’ont précédée, elle n’atteindra pas les objectifs qu’elle affiche car ces derniers ne sont qu’un écran de fumée. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que, derrière la façade des justifications pour la réussite, la véritable raison d’être de cet ensemble de mesures est d’ordre strictement budgétaire. C’est la même logique que celle qui préside à la réforme de l’université, à la destruction de la formation des enseignants et à son remplacement par des masters professionnalisants, dont les titulaires serviront de main d’œuvre mal payée pour combler les besoins provoqués par la suppression massive des postes d’enseignants du Secondaire.

Mais l’histoire et la géographie ne sont pas seulement les victimes collatérales de cette logique comptable et d’une vision très rétrograde du rôle de l’école. Au-delà, comme nos collègues de Sciences économiques et sociales, nous pensons que les réformes annoncées font fi du rôle des sciences humaines et sociales dans l’éducation de nos futures générations : sous le prétexte de professionnaliser l’enseignement, c’est l’apprentissage d’une citoyenneté critique et de la culture humaniste qui, une fois de plus, se voit sacrifié sur l’autel de l’utilité et de la rentabilité à courte vue.


Le CVUH (comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire)

jeudi 3 décembre 2009

« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » par Michèle Riot-Sarcey


« En revenir à « l’origine » de la citoyenneté » écrit Michèle Riot-Sarcey… Voilà bien la seule quête des origines que nous estimons politiquement nécessaire, et surtout urgente. Les usages de l’histoire ne doivent pas servir à dessiner les contours d’une « identité nationale » figée dans le marbre blanc. Car s’appesantir sur son appartenance accule à la passivité politique et détourne de l’action. Au contraire, un regard sur le passé révolutionnaire et républicain, permettant d’en retrouver les enjeux véritables pour le présent, aidera à retrouver les fondements d’une véritable citoyenneté critique, celle qui irrigue tout débat démocratique digne de ce nom, celle qui donne du sens au principe de l’engagement.
Comment qualifieriez-vous la conception de la Nation promue par Eric Besson et Nicolas Sarkozy ?
Depuis la Révolution Française, le concept de Nation n’a cessé de servir tous les pouvoirs. Ceux-ci s’y réfèrent dès qu’ils sont en difficulté. C’est un moyen relativement commode de créer une unité factice, en entraînant la population dans une unité abstraite regroupée autour d’une reconnaissance virtuelle et exclusive. De ce point de vue, le gouvernement actuel n’innove pas : dans une période de désenchantement, il cherche à masquer les inégalités criantes en faisant oublier son incapacité à affronter les dysfonctionnements du système. La discussion sur l’identité nationale ne fait illusion qu’auprès de ceux qui veulent croire à la facticité des choses.

Peut-on voir dans le repli sur l’identité nationale la conséquence d’un appauvrissement de l’idée de République ?
Je ne sais pas si l’on doit parler d’un appauvrissement de l’idée de République. Ce qui est certain, c’est que ce terme, comme celui de Nation, a été utilisé par tous les pouvoirs, dans les conditions les plus conflictuelles (Révolution française, 1848, etc...) et les plus dramatiques (la Terreur en 1793...). On connaît l’étymologie du terme - res publica (chose publique) - mais cette notion n’a de sens que si elle est fondée sur un contenu précis, une démocratie réelle dans laquelle le citoyen détient effectivement une « part de souverain ». Le véritable enjeu est là : quels sont aujourd’hui les dispositifs permettant à la population de contrôler l’usage de la souveraineté ponctuellement déléguée à telle ou telle fraction de la classe politique ? République et démocratie représentative se confondent à travers la délégation de pouvoir confisquée par des professionnels de la politique. Or, la population s’est fortement politisée ces dernières années, en usant des nouveaux moyens de communication et d’information à sa disposition. La frustration n’en est que plus grande. Les professionnels de la politique se réfugient dans l’invocation des traditions républicaines pour tenter de légitimer leur pouvoir. Mais c’est de la pratique républicaine qu’il faudrait parler, pour avoir une approche complète de ces traditions. En 1848, par exemple, certains aspiraient à la République démocratique et sociale. Cet espoir reposait sur l’expérience des associations ouvrières, qui cherchaient à concrétiser les mots de la devise républicaine : « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce souffle qui doit être retrouvé aujourd’hui.

Les fondements de la citoyenneté ne sont-ils pas sapés par l’individualisme libéral dominant ?
Je ne pense pas que les individus soient complètement pris dans les rets du libéralisme. Le problème est davantage structurel : dans le contexte de la crise économique, qui a commencé par une crise financière, chaque individu se trouve confronté à des réalités qui le dépassent. Chacun, isolément, éprouve un sentiment d’impuissance, aggravé par la surdité du pouvoir actuel. Cette donnée cœxiste avec la forte politisation dont je viens de parler. Partout, dans des espaces les plus inattendus, la parole critique se développe, particulièrement dans les interstices d’un système pseudo démocratique. À chaque instant, en deçà des effets de modes, les individus se détournent du savoir convenu en cherchant tout bonnement à comprendre le monde dans lequel les pouvoirs cherchent à les enserrer. Mais ces espaces très singuliers, dans des enjeux locaux par exemple, échappent à la sagacité des autorités censées mesurer l’opinion publique. Ces dernières sont dans l’incapacité de saisir ce que souhaite la population dans son ensemble. Du coup, le pouvoir mobilise « l’opinion publique républicaine ». Concrètement, comme le disait Rancière, on fait parler les gens en les faisant taire.

Comment s’opposer à cette tendance ?

Il faut d’abord revenir à “l’origine” de la citoyenneté. La citoyenneté, perçue comme la capacité dont dispose chacun de maîtriser sa vie — à commencer par les dimensions les plus ordinaires du quotidien (travail, logement, éducation...) — a perdu son sens. Cette conception élémentaire a été oubliée. C’est pourquoi il est plus que nécessaire d’en rappeler les usages d’hier. De même, faut-il préciser la signification de la démocratie. Loin d’être réduite à la représentation politique, la démocratie s’exprime par le débat, voire le conflit, l’échange des point de vues. L’élection n’intervenant qu’à l’issue de ces échanges. C’est dire combien la démocratie ne peut se laisser enfermer dans un cadre institutionnel. En 1848, les ouvriers se constituaient en association sur les lieux de travail, pour tenter d’organiser autrement les entreprises. De ces lieux ils entendaient développer le “gouvernement des travailleurs”, en l’absence de représentants ouvriers dans les assemblées “représentatives”. La situation actuelle est identique. Le contenu social, voire socialiste, de la république a été oublié à force d’être refoulé hors des frontières de la politique.
Aujourd’hui, en pleine crise du système capitaliste, la mémoire de cette histoire doit être ravivée par la ré-appropriation de la citoyenneté concrète. Nécessité d’autant plus grande que le pouvoir souverain n’a de sens que si chacun est en capacité de l’exercer.


Entretien réalisé par Laurent Etre, paru dans L’Humanité du 19 novembre 2009.

lundi 16 novembre 2009

20e anniversaire de la chute du mur de Berlin : Tout est bien qui finit bien par Eric Aunoble


A défaut d’autoriser un bilan mémoriel et historique de la fin du bloc soviétique (entreprise trop ambitieuse !), les 20 ans de la chute du mur de Berlin donnent l’occasion de réfléchir au processus commémoratif lui-même et à la vision de l’histoire qu’il véhicule, notamment auprès des générations nées post festum.
Voir les images de 1989, c’est remarquer le grain particulier de la vidéo, être étonné par les couleurs et les coupes de vêtements. Si l’incessant recyclage des modes passées par la mode présente permet d’imaginer qu’on ait pu écouter Scorpion et se laisser pousser les cheveux dans le dos, comment comprendre aujourd’hui la réalité d’avant ? Les journalistes la décrivent sur le ton de l’explorateur de retour d’une contrée primitive. Mon Quotidien explique aux 10-14 ans : « Le communisme est un système politique très dur. Tout appartient à l’État, les gens ne possèdent rien ou presque. Ils ne sont pas libres et dépendent entièrement des gens qui les dirigent » (1). Il est loisible de moquer cette présentation caricaturale. Mais, au-delà d’un parti-pris critiquable, quiconque doit enseigner l’histoire du communisme en collège ou lycée connaît la difficulté de l’entreprise.
Alors que tout le monde s’accorde sur la mort du communisme, plus personne ne sait ce que c’était. Presque tous les historiens utilisent un terme, LE communisme, dont le singulier est trop général (2). « Socialisme réel », « communisme bureaucratique », « stalinisme » : les nuances se sont perdues avec les euphémismes, en même temps que disparaissait la capacité à faire discerner au public les origines et les modalités d’un phénomène historique. Le communisme générique et anhistorique servi pour la commémoration médiatique est en conséquence un attelage paradoxal de totalitarisme et d’ostalgie. Surveillance de la population et protection sociale, centralisation absurde et underground dissident, atomisation sociale et micro-solidarités, dictature et utopie : ces notions semblent nécessairement aller de pair (3).
De telles associations prennent valeur d’avertissement. Mais il faut sans doute y voir l’expression d’un regret enfantin tempéré de gros bon sens (dans l’esprit de Good bye Lenin) plutôt qu’une opération de propagande délibérée. En effet, partant de l’évidence de la « mort du communisme », le discours était généralement retenu, comme s’il était malséant de frapper un cadavre. La journée spéciale « Radio France fait le mur » était exemplaire à cet égard. Les spots de la France mutualiste, qui s’ouvraient par l’injonction « Place au devoir de mémoire ! », mettaient doublement à distance la politique en s’en tenant à des histoires du Mur et en les mettant dans la bouche de « jeunes [pour qui] c’est de l’histoire » (4). Sur le plateau du « 7h/9h », il y avait un équilibre parfait : l’ancien opposant Rainer Eppelmann et l’ancien premier ministre de RDA Hans Modrow ; Bernard-Henri Lévy et Charles Fiterman. Si les échanges étaient parfois vifs, le jeu restait correct.
Le choix des invités de Radio France était à l’imitation de la commémoration officielle, pluraliste dans la rencontre des icônes du soviétisme et de l’anti-soviétisme, Gorbatchev et Walesa. L’ancien syndicaliste polonais a conçu quelque amertume de l’hommage appuyé d’Angela Merkel à l’ex-premier secrétaire du PC soviétique. Peut-être n’avait-il pas compris le véritable objet de la commémoration : la réunion des grands de monde célébrait leur propre action et, partant, leur pouvoir sur l’histoire (5). Derrière l’unanimisme consensuel de la cérémonie, derrière son apologie de la liberté et du peuple, on trouve la séparation achevée entre la masse et ses dirigeants.
Écornant pour une fois la vulgate libéral (6), François Furet notait qu’il est « inexact que de baptiser du terme de « révolution » la série d’évènements qui a conduit en URSS et dans l’Empire à la fin des régimes communistes » (7). Dans ce cas, l’absence du peuple là où se décide son sort était bien à la racine de l’événement et donne son sens à la « fin de l’histoire » diagnostiquée par Fukuyama. Les castes dirigeantes s’étaient désagrégées, d’abord à Moscou, puis dans le bloc, ouvrant les brèches par où les gens du commun s’échappèrent de la dictature. Le risque d’une déstabilisation profonde du pouvoir ayant été durablement écarté grâce aux efforts conjoints des gouvernements occidentaux, des opposants les plus en vue et des bureaucrates les plus éclairés, on pouvait, vingt ans après, donner une fête et y convier le bon peuple.
Il n’y avait rien à cacher. Les ouvriers des chantiers de Gdansk et les « manifestants du lundi » de RDA ont depuis longtemps disparu de la scène, sans doute pour aller pointer au chômage. Seuls restent les hommes du pouvoir passé et présent, se légitimant les uns les autres. Un Berlinois l’avait écrit dès 1928 :

« Tout est bien qui finit bien,

Tout le monde est satisfait.




(...) Hinz a menacé Kunz,

Mais à la fin ils se retrouvent à table

Et mangent le pain des pauvres gens

Car les uns sont dans l’ombre

Et les autres dans la lumière » (8).
L’amertume de Bertold Brecht se comprend à la lumière d’un autre 9 novembre, dix ans plus tôt.
Le 9 novembre 1918, le Reich wilhelminien s’effondrait. Les mutineries dans l’armée couvraient le pays de conseils d’ouvriers et de soldats, de Königsberg à Strasbourg. À Berlin, Karl Liebknecht proclamait la « République socialiste » pour « construire l’ordre nouveau du prolétariat, un ordre de paix et de bonheur, avec la liberté pour tous nos frères du monde entier ». Rosa Luxemburg et lui étaient communistes, d’un communisme qui devenait une perspective réelle au rythme de la liberté allemande qui se construisait alors. Dès janvier 1919, ils étaient assassinés. « L’ordre règne à Berlin », titrait le dernier article de Rosa Luxemburg. Cet ordre avait été rétabli par les soudards des corps francs au service d’une coalition hétéroclite de socialistes gouvernementaux et de bourgeois conservateurs (9).

Force armée, gauche en trompe-l’oeil et pouvoir de l’argent : en différentes configurations et sous divers visages, on les retrouve aux tournants dramatiques de l’histoire allemande, étouffant puis effaçant les traces des rares explosions populaires vers la liberté.


Éric AUNOBLE




=========
Notes :


(1http://www.monjtquotidien.com/, journal du 9/11/2009, « L’Allemagne est de nouveau "la capitale du monde", 20 ans après la chute du mur de Berlin ».
(2) Comme l’ont remarqué Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Iingerflomm et alii, Le siècle des communismes ([2000 ;] édition augmentée et mise à jour), Seuil « Points », Paris, 2004.
(3) Voir par exemple « Reportage à Eisenhüttenstadt, en ex-Allemagne de l’est », Nous autres, Michelle Soulier et Zoé Varier, France Inter, les vendredi 30/10 et 6/11/2009,http://sites.radiofrance.fr/francei...
(5) D’où l’entêtement de Nicolas Sarkozy, présent à Berlin le 9 novembre 2009, à affirmer qu’il était déjà sur place le 9 novembre 1989.
(6) Alain Lamassoure par exemple parle de « torrent révolutionnaire » dans « Europe : Une maison à trois demeures » (Le Monde, 30/12/1989).
(7) François Furet, Le passé d’une illusion ; essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont / Calmann-Lévy, Paris, 1994 ; p. 12.
(8) Bertold Brecht, Opéra de quat’sous, dernier final.
(9) Voir : Gilbert Badia, Les spartakistes, 1918, l’Allemagne en révolution, Aden, Bruxelles, 2008 ; Jean-Paul Musigny, La Révolution mise à mort par ses célébrateurs, même. Le mouvement des conseils en Allemagne, 1918-1920, Nautilus, Paris, 2000.

mardi 20 octobre 2009


Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

par Laurence De Cock-Pierrepont, pour le CVUH
Mis en ligne le 21 mai 2007


Le dernier effet d’annonce de Nicolas Sarkozy, l’injonction de lecture de la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées de France, à chaque rentrée scolaire, n’a rien d’étonnant et peut être interprété à travers une double grille de lecture : le pli désormais pris d’instrumentaliser l’histoire, dans une stratégie d’abord électoraliste, et aujourd’hui présidentielle. l’appel à une vision de l’école sanctuarisée et dont on renforcerait la mission civique, à charge pour elle de revitaliser le sentiment national.
Le premier point a été largement développé dans le texte critique du CVUH : « L’histoire par Nicolas Sarkozy, le rêve passéiste d’un futur national-libéral » (1). Sous la plume d’Henri Guaino, un montage/brouillage rhétorique a permis à Nicolas Sarkozy de bâtir un agglomérat de références historiques. Ces dernières sont systématiquement décontextualisées et mises en équivalence au service d’une écriture de l’histoire qui revalorise la lignée des grands hommes, là où le nouveau président viendrait tout naturellement s’inscrire avec la ferme intention d’« écrire [avec tous les Français] une nouvelle page de notre histoire » (discours du 6 mai 2007). Guy Môquet pénètre cette généalogie mythologique sur une suggestion d’Henri Guaino : « On en a beaucoup discuté, il a tout de suite été très enthousiaste », a précisé sur France culture l’expert en communication, le 14 mai dernier (2). Que cette nouvelle entrée ait pu faire grincer des dents ne dérange pas outre-mesure le candidat d’alors : « Ceux qui ont osé dire que je n’avais pas le droit de citer Guy Môquet parce que je n’étais pas de gauche, je veux dire que je demeure stupéfait de tant de sectarisme. Guy Môquet appartient à l’histoire de France et l’histoire de France appartient à tous les Français. » (Discours du 18 mars 2007). Car, dans ce long héritage, ce jeune résistant communiste fusillé à 17 ans, le 22 octobre 1941, vient incarner les valeurs d’une jeunesse énergiquement tournée vers le sacrifice patriotique. Qu’il fut militant communiste devient donc strictement anecdotique dans cette mise en scène de l’histoire, puisqu’il ne s’agit que de puiser les attributs qui pourront confirmer la continuité de la mission providentielle du nouveau président : tout donner à cette « grande, belle et vieille nation » (6 mai). Ces détournements désormais récurrents des personnages et/ou moments historiques ne sont pas de simples procédés temporaires et électoralistes, ils témoignent d’une entreprise d’instauration d’une mémoire officielle qui opère par amalgame en gommant tout effet de contexte ou de divergences politiques.
Second point, l’école devient logiquement la caisse de résonance de ce nouveau projet. La philosophie scolaire de l’enseignement de l’histoire est née dans la matrice de la IIIème République. Dans la France de la fin du XIXème siècle, encore largement morcelée en « terroirs », l’école fut investie comme l’un des lieux stratégiques d’intégration nationale. Avec le modèle de l’État-nation français s’élaborèrent des références communes et homogénéisatrices. En outre, il fallait consolider la République en gestation et l’inscrire dans une logique de continuité historique et d’avancée linéaire vers le progrès, au miroir d’un universel républicain à promouvoir. L’histoire scolaire s’est posée comme un outil de fabrication et de légitimation de ce sentiment national. Elle s’est structurée autour de la double logique de l’unité et de la continuité, se devant de susciter l’adhésion, sans le doute. Nicolas Sarkozy ne cache pas aujourd’hui son admiration pour l’école de Jules Ferry : « Nous ne referons pas l’école de la IIIème République à l’heure d’internet, de la télévision ou du portable. Mais nous pouvons, nous devons en retrouver l’esprit. » (Discours du 23 février 2007 à Perpignan). De ce point de vue, l’« affaire » de la lettre de Guy Môquet fait très nettement sens. La geste symbolique qui consiste à inaugurer chaque année scolaire par la lecture d’une même lettre de résistant témoigne d’une forme de parrainage du récit historique scolaire dont il ne faut pas sous-estimer la portée idéologique. Lue hors programme, et quel que soit le niveau de classe, cette lettre sera déconnectée de son contexte d’élaboration, et servira de véhicule à des valeurs données comme universelles, à des valeurs absolutisées. Elle perdra son caractère de source pour se voit déshistoricisée. C’est ainsi aller à l’encontre de toute méthodologie historique et prendre le risque de patrimonialiser un contenu au service de la transmission d’une idéologie d’État. Dissocié de l’histoire de la deuxième Guerre et de la résistance, le message adressé aux adolescents lycéens pourrait se réduire à une accumulation de qualités morales aux échos douteux : « Qu’il étudie bien [Guy Môquet parle de son petit frère] pour être un homme » ; « Petit papa, j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; « Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose (…) Vive la France »… Le travail, la famille, la patrie… triste résurgence d’une sombre trilogie. La lettre de Guy Môquet n’a pas besoin de cette bénédiction gouvernementale et de sa conception moins civique que conservatrice de l’école et de l’écriture scolaire de l’histoire. Elle est déjà très largement utilisée par les enseignants d’histoire-géographie dans le cadre de l’étude de la résistance en France. Chacun s’efforce de la contextualiser et d’en dégager les enjeux propres à ce moment historique particulier. Mais il est vrai que cette première mesure gouvernementale doit aussi se lire à l’aune de cet amour que Nicolas Sarkozy déclare sans relâche à la France ; cet amour qui lui arrache des larmes à chaque nouvelle lecture de la lettre de Môquet (3) ; cet amour qui renvoie à une vision empathique de l’histoire tout en convoquant le principe totalement a-historique de l’identification. Activer le pathos est un procédé pédagogique (et démagogique) très efficace, qui gomme toute complexité ou principe de mise à distance critique. Or, c’est bien une posture de pédagogue national que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet permet à Nicolas Sarkozy d’endosser ; une position plutôt confortable pour policer la jeunesse lycéenne et la mobiliser autour de la vision sacrificielle de la nation et de l’identité nationale que réifie cet usage de l’histoire.
Laurence De Cock, pour le CVUH, mai 2007
(1)  http://cvuh.blogspot.com/2007/04/lhistoire-par-nicolas-sarkozy-le-reve.html
(2)  http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/matins/fiche.php?diffusion_id=52920
(3) Curieux, à ce propos, qu’il ait pourtant attendu la « suggestion » d’Henri Guaino pour l’inclure à son panthéon.


====

"Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves à la prochaine rentrée scolaire"

Tribune de Pierre Schill du CVUH dans Libération
Mis en ligne le 22 mai 2007

Signalons la tribune de Pierre Schill du CVUH, "Pourquoi je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves à la prochaine rentrée scolaire" publié dans Libération du 22 mai 2007 qui rappelle l’intervention de Gérard Noiriel pour analyser le rapport de Nicolas Sarkozy à l’histoire sur le site du CVUH.

====

Toute histoire a un contexte. Une réponse à Laurent Joffrin refusée par Libération...
Mis en ligne le 28 mai 2007
La première décision du nouveau Président de la République, - une décision par essence symboliquement forte - de demander à l’ensemble des enseignants d’histoire-géographie de lycées de lire au début de chaque année scolaire la lettre que Guy Môquet écrivit à ses parents avant son exécution le 22 octobre 1941 en représaille à l’assassinat d’un officier allemand interroge la communauté historienne.

====

"Guy Môquet revu et corrigé"

Tribune de Pierre Schill du CVUH
Publié dans Libération du 11 septembre 2007

Le 18 mars 2007 au Zénith de Paris, le candidat Sarkozy déclarait : « Je veux dire que cette lettre de Guy Môquet, elle devrait être lue à tous les lycéens de France, non comme la lettre d’un jeune communiste, mais comme celle d’un jeune Français faisant à la France et à la liberté l’offrande de sa vie, comme celle d’un fils qui regarde en face sa propre mort. » Xavier Darcos vient d’annoncer que la lettre sera lue le 22 octobre dans tous les lycées de France.

====

Guy Môquet, et après ? Effacement de l’histoire et culte mémoriel
Mis en ligne le 7 octobre 2007

Le 22 octobre prochain, la lecture de la dernière lettre de Guy Môquet sera l’occasion de ce qui pourrait passer pour une cérémonie de plus, dans le Panthéon résistant. Il n’en est rien : c’est un véritable programme commémoratif que le Bulletin officiel de l’Education Nationale du 30 août organise dans les lycées et collèges. Promotion soudaine d’une figure patriotique, présentée comme exemplaire, place centrale accordée à l’Ecole pour la lecture d’une « lettre », dimension strictement nationale de la célébration : tout cela n’est pas sans susciter des interrogations sur les causes profondes de cette fabrique à « flux tendu » d’un héros pour la jeunesse.
La rapidité de la découverte puis de la promotion de Guy Môquet par le candidat Sarkozy devenu chef de l’Etat a de quoi surprendre. Jusqu’au printemps 2007, la principale figure célébrée par le leader de l’UMP était Georges Mandel, homme politique de droite assassiné par la Milice parce que juif, en riposte à l’exécution du collaborateur Philippe Henriot par la Résistance. Pourtant, dès le 15 mai, le premier geste du nouveau pouvoir consiste à réinventer la mémoire résistante : la dernière lettre de Guy Moquet, promue au rang d’Archive exemplaire, est surajoutée à la commémoration des Fusillés de la Cascade du Bois de Boulogne. Image de l’Emotion officielle, objet de la « première décision » présidentielle, elle devient une véritable affaire d’Etat : désormais, elle devra être lue solennellement dans chaque lycée à chaque rentrée scolaire. L’hommage posthume fait à Guy Môquet incarne l’« ouverture mémorielle » qui annonce l’ouverture politique.
Cet usage politique n’est pas anodin : il entraîne des effets pernicieux sur la connaissance du passé ainsi instrumentalisé : Guy Môquet semble se résumer à sa mort, aux adieux à sa famille et à ses amis qui ponctuent sa dernière lettre. La Résistance est réduite à la seule perspective du sacrifice. Ainsi la spécificité du combat de Guy Môquet est-elle éludée : le caractère communiste de son engagement, la singularité de son courage au moment où le Parti Communiste, interdit par la République dès 1939, ne résistait pas encore officiellement, sont escamotés. De même, son arrestation par la police française, l’intervention des autorités de Vichy qui désignent spécifiquement parmi les otages une liste de militants communistes à fusiller sont passées sous silence. Toutes les singularités et les complexités de la Résistance disparaissent derrière l’écran blanc d’une dernière lettre sortie de son contexte.
On pourrait supposer que les enseignants chargés de lire la lettre aient précisément pour tâche de restituer ce contexte et ces enjeux. Mais la façon dont la cérémonie est prévue par le texte et déjà organisée en plusieurs lieux montre qu’il n’en est rien : tout est fait pour que l’École fabrique un mythe patriote en lieu et place d’une interrogation critique, aussi chargée d’émotion puisse-t-elle être. C’est en effet une véritable cérémonie de monument aux morts qui est prévue dans un certain nombre d’établissements, inventée pour l’occasion. Le public scolaire dont on attend le « recueillement » y préfigure celui du 11 novembre, les Résistants occupent la place des Anciens Combattants et la lettre celle du monument funéraire. Entre usage rugbystique de la lettre et cérémonie scolaire, tout se passe comme s’il s’agissait de mettre en place des bataillons de la mémoire dont les enseignants seraient les nouveaux « hussards noirs », au service d’une mémoire aussi étroitement nationale -malgré les dénégations - que largement amnésique.
La place donnée à l’Ecole dans cette cérémonie et les formes suggérées pour son organisation indiquent une double visée : restauration de l’ordre social et restauration de l’unité nationale. L’ordre cérémoniel est la traduction sous forme rituelle de la Lettre aux éducateurs envoyée par le même donneur d’ordres ; restauration de la hiérarchie, des « valeurs » et du vouvoiement : Guy Môquet le militant est utilisé à contre-emploi. Le message présidentiel n’en a cure, il soumet l’histoire à son usage par ses directives très claires : « aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre. » On ne peut mieux indiquer l’usage politique ainsi visé : l’union sacrale dont l’Ecole doit être la garante permet d’effacer toute « tache » mémorielle : de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation et l’extermination des Juifs à la non reconnaissance des massacres coloniaux, de la répression du 17 octobre 1961 à l’oubli des anciens combattants « ex colonisés », etc. On peut observer une singulière concomitance entre la monumentalisation de la figure de Guy Môquet dans une cérémonie scolaire et les remaniements des programmes d’histoire des filières techniques qui font disparaître comme thèmes d’enseignement aussi bien Vichy que les guerres d’Indochine et d’Algérie ; entre la réinvention d’une mémoire résistante purement nationale et unanime et les créations successives d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration, sur fond de projets de musées régionaux tendant à exalter l’œuvre coloniale de la France. On peut enfin trouver que la célébration de l’amour exclusif de la patrie devant un public de lycéens comprenant des élèves sans-papiers que le Gouvernement entreprend d’expulser confère à cette cérémonie un caractère objectivement cynique.
Le chef de l’Etat a annoncé publiquement vouloir la « fin de la repentance », ce qui signifie le refus de reconnaître désormais de façon officielle la responsabilité de la France sur la scène publique et la volonté explicite de mettre fin à tout débat à ce sujet. Célébrer la figure sacrificielle d’un Guy Môquet purement patriote, c’est recréer un culte unanimiste de la nation en lieu et place de toute interrogation critique sur la mémoire nationale, en escamotant les enjeux les plus actuels de la recherche et de l’enseignement de l’histoire. Chaque acteur de l’espace scolaire jugera de l’attitude qui lui paraît la plus juste, mais il ne nous apparaît pas possible, en tant qu’enseignants comme en tant que chercheurs, de cautionner d’une façon ou d’une autre une telle contrefaçon mémorielle.
le CVUH