mardi 10 février 2009

Misère de l’Histoire, Alain Minc et sa France par Blaise Dufal


Alain Minc se veut historien du dimanche, et s’attend à se prendre « une volée de bois vert » (p.7) comme il n’en a jamais connu. Il revendique, selon une rhétorique de la double négation très en cour, le droit de faire sa synthèse personnelle de l’histoire de France. Cette apparente modestie est assez surprenante pour quelqu’un qui a souvent écrit et parlé sur des sujets bien éloignés de sa compétence. Ce conseiller des grands acteurs économiques et politiques français de tous bords a produit une oeuvre abondante (29 livres) dont le succès doit pourtant plus à ses réseaux médiatiques qu’à son intérêt intellectuel (1). Comme Jacques Attali, il incarne la figure française de l’analyste-essayiste à tendance polémico-prophétique qui croit penser son époque quand il ne fait que travestir des lieux communs. Leurs formules prétendument provocantes, plus clinquantes que brillantes, ne sont que des vases creux et trompeurs, monnaie d’échange pour construire des positions institutionnelles à fort taux rémunérateur. Affirmer l’histoire comme une chasse gardée constitue une déclaration d’intention visant à faire croire qu’il y a aujourd’hui un corporatisme intellectuel, une doxa universitaire élitiste et bien-pensante qui cadenassent les débats et empêchent les Français de s’approprier leur histoire. Et le retournement est audacieux de la part d’un membre de l’establishment, qui se proclame libre braconnier et dont la parole, à ce titre, serait plus pertinente et apporterait une lumière salvatrice.
Alors que se multiplient les usages politiques de l’histoire par le gouvernement français tant au niveau des commémorations, des discours politiques que de l’enseignement, on peut constater que la sortie de cette Histoire de France coïncide avec celle de deux autres ouvrages écrits par des personnalités également proches du pouvoir (2). Max Gallo, historien officiel du régime, cherche ainsi dans L’âme de la France à « ressaisir l’esprit du roman national », dans une entreprise qui se veut performative pour accomplir la nation. Jean Claude Barreau, ancien conseiller de Mitterrand puis de Charles Pasqua, publie pour sa part Les racines de la France dont le sous-titre, Notre histoire des origines à nos jours, marque la dimension fortement identitaire du projet. Ainsi Minc ne fait pas oeuvre de solitaire ou d’original, son livre se comprend mieux comme un pan d’une offensive éditoriale pour promouvoir la vision de l’histoire du pouvoir français actuel, le retour d`une histoire officielle.
Minc revendique une approche comparatiste, ce qui n’a rien de très original, surtout depuis un certain Marc Bloch. Mais le comparatisme est une méthode qui nécessite énormément de rigueur et de précaution, il ne s’accommode pas des formules toutes faites et des anachronismes esthétisants. Comparer doit permettre d’apporter un supplément de compréhension et non d’éviter ou de tordre les problématiques historiques, or l’auteur ne prend pas en compte les spécificités méthodologiques de l’analogie. Nous n’énumérerons pas les multiples simplifications et erreurs ni ne discuterons les choix dans la présentation des faits. Ce comparatisme de salon, où la vision du passé apparaît comme totalement assujettie au présent, n’est pas que pure coquetterie et il faut souligner sa dimension idéologique. L’auteur parle de la « politique d’ouverture »(p.13) d’Auguste, d’un Clovis rétablissant la « sécurité » (p.19), d’une « immigration clandestine » dans l’Antiquité (p.18). Des formules extrêmement marquées dans le discours politique français sont projetées sur l’histoire comme pour justifier les actes politiques actuels.
Chaque page est ponctuée par un parallèle avec d’autres faits historiques, ce qui donne l’impression d’une histoire circulaire qui se répète et qui rejoue toujours les mêmes schémas. Les évènements sont reliés entre eux par dessus les contextes historiques dans une logique d’annonciation, tout y est modèle, « à venir ». Le terme le plus employé est celui de « préfiguration » (plusieurs dizaines d’occurrences) ; ce qui définit une conception particulièrement téléologique de l’histoire. Une seule exception notable à cette vision : celle de la Révolution Française. Minc s’insurge contre l’interprétation de ce macro-événement comme inévitable, l’imputant à une vision marxiste (une de ses références préférées par ailleurs). Elle aurait pu être en partie évitée, grâce à un gouvernement plus éclairé, dans le style anglais... À cette exception près, si particulièrement « française », s’il y a une leçon d’histoire à tirer de ce livre, c’est celle de l’éternel recommencement, qui aboutit à une double permanence : celle de la France, celle du jeu politique.
Ce braconnage s’apparente surtout à une remise au goût du jour de la veille histoire de France, très classique et traditionnelle, cherchant la logique historique d’une identité nationale. Très marqué par des considérations psychologiques sur les masses autant que sur les individus, ce livre met en avant le rôle crucial de quelques grands personnages. On renoue alors avec l’histoire des grands hommes, ces représentations mythiques qui incarneraient « une certaine idée de la France », ces génies qui feraient basculer l’histoire (3). Les phénomènes collectifs, économiques, sociaux, culturels sont passés sous silence, ignorés. Cette histoire de la construction de la France, de son « surgissement » (p.39), serait faite de continuités dans le rapport fusionnel entre des gouvernants parfois exceptionnels et une entité mal définie, le petit peuple, l’opinion. Ce peuple, presque imperturbable, reste cantonné au rôle mythique de garant de la légitimité, dépositaire de l’esprit français, autre entité bien floue.
Dans les exemples qu’il prend à titre comparatiste, certains reviennent régulièrement et dessinent les obsessions historiques de l’auteur : la guerre d’Espagne, les accords de Munich en 1938, la nomination de Pétain par l’assemblée du Front Populaire en 1940, le coup d’État de De Gaulle en 1958, Les procès de Moscou, l’arrivée de Mitterrand en 1981, les réactions face à l’épisode Jaruzelski, le phénomène de cohabitation politique. Ce sont des moments où les événements révèlent des tensions morales à l’intérieur des stratégies politiques : des paradoxes historiques qui acquièrent chez Minc une dimension archétypale. Ces multiples considérations sur les décisions politiques tracent un art de gouverner, un traité de politique offert au prince dans la tradition médiévale : l’histoire enseigne et met en récit des formes de savoirs sur la manière de gouverner. Ainsi l’auteur distribue les bons et les mauvais points, les satisfecits et les blâmes, égrenant de plates considérations sur la politique.
Il en profite ainsi pour réhabiliter Louis-Philippe et Clemenceau, deux figures représentant des références et des traditions spécifiques de la droite française. La figure de Richelieu éclipse celle de Louis XIII mettant ainsi en avant le primat du gouvernement politique. Napoléon Bonaparte, qui occupe une place centrale dans le récit, est lui comparé à Charlemagne, « le premier européen ». Une des grandes entreprises de réhabilitation est celle menée à propos de Napoléon III qui aurait choisi la démocratie plutôt que la liberté (4) (sic), et dont les actes répressifs ne seraient pas conformes à son tempérament, ce qui constitue pour l’auteur une forme d’excuse. L’auteur insiste sur l’importance de la perte de l’Algérie française que le projet de citoyenneté de Napoléon III aurait pu éviter. Il proclame par ailleurs à propos de la Gaule envahie par les Romains : « la chance d’être colonisé » (p.11). Pourtant, son histoire de France est réduite à l’Hexagone, passant sous silence la question coloniale et ses impacts historiques depuis le XVIIIe siècle.

Minc se réclame de Braudel mais au jeu des autorités rappelons que Lucien Febvre, analysant les oeuvre d’Arnold Toynbee et d’Oswald Spengler, écrivait : « Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. » (5). Et lorsque ces braconniers sous couvert de distraction font de l’idéologie, la farce tourne à l’instrumentalisation politique.


Blaise Dufal


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Notes :

(1) Franz-Olivier Giesberg disait d’Alain Minc : c’est « une des rares personnes que je trouve plus intelligente que moi » Challenges (avril 1998)
(2) Alain Minc qui clôt son histoire en 2007 sur l’élection présidentielle, déclare à cette occasion son amitié pour Nicolas Sarkozy.
(3) « L’histoire de France a connu trois anomalies chromosomiques : Jeanne d’Arc, Bonaparte, de Gaulle » (p. 377)
(4) Cette vision d’un Napoléon III démocrate a notamment été défendue par François Furet et l’historiographie libérale
(5) Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, 1992, p.118-119.

samedi 7 février 2009

14-18, le bruit et la fureur : chronique d’une offensive télévisuelle par Julien Mary


Avez-vous vu mardi 11 novembre dernier, en prime timesur France 2, le documentaire 14-18, le bruit et la fureur ? Annoncé à grand renfort de tambours, le film a permis à la chaîne de réaliser un excellent score d’audience : 5 893 000 téléspectateurs, soit 21,3 % de parts de marché (source : Médiamétrie). Meilleure audience pour un documentaire sur France 2 depuis janvier 2006 et la sulfureuse Odyssée de la vie ! Avec la note de 8,5 / 10, à égalité avec l’émission Faites entrer l’accusé, le documentaire est également placé en tête du baromètre qualitatif publié par France Télévisions pour le mois de novembre, toutes chaînes et tous programmes confondus. On ne sait si le titre choisi en référence au chef d’œuvre de William Faulkner a contribué à un tel succès, mais il est certain que le documentaire n’en partageait pas les mêmes attendus. La direction de la chaîne se félicite néanmoins du score réalisé. Pour elle, les téléspectateurs « ont manifesté ainsi leur désir de mieux comprendre et de ne pas oublier ceux qui ont combattu lors de cette Grande Guerre. »
« Mieux comprendre et ne pas oublier » : un objectif ambitieux et bien légitime, dont il ne s’agit aucunement ici de remettre en cause le bien-fondé. Les historiens n’ont pas le monopole de l’histoire et il est essentiel de l’ajuster à des supports et des publics variés. Le film se proposait ainsi de nous rendre sensible l’expérience de la Grande Guerre à travers le récit d’un soldat français prétendument "type", commentant, année après année, des images inédites du conflit. En effet, « tout est loin d’avoir été dit sur la “der des ders”, sur l’histoire de cette immense tromperie, de ce gâchis infini » (http://programmes.france2.fr/14-18, 12/11/2008). Et on ne pouvait que se réjouir à l’idée de voir ainsi renouvelée l’approche télévisuelle de 14-18 : on allait voir ce qu’on allait voir… Mais dès la lecture du résumé proposé par France 2, l’on s’aperçoit que c’est au contraire une vision spécifique, bien connue des historiens de la Grande Guerre, qui constitue l’arrière-fond du documentaire, et que, loin de contester la version officielle, le documentaire en fait la trame de la narration :

« A travers le récit d’un soldat qui a traversé toute la guerre et qui parle aussi au nom de ses camarades, "14-18 le bruit et la fureur" est un documentaire réalisé à partir d’images d’archives, pour la première fois, restaurées, colorisées et sonorisées. A rebours de la victimisation du soldat qui a longtemps prévalu, le propos de ce film est nouveau : la Grande Guerre a été entretenue par un consentement général. Ce sont des sociétés entières qui se sont jetées dans ce qu’elles pensaient être un combat de la civilisation contre la barbarie. » (Id.)

Rien n’est dit du statut de ce narrateur omniscient, de ce combattant dont le téléspectateur ignore s’il a véritablement existé ou s’il a été inventé pour les besoins du film. Outre son absence de caractérisation sociale et l’inconstance de son point de vue – notre héros s’exprime en effet tour à tour en simple combattant, officier d’état-major, historien, allant même jusqu’à prendre des allures de prophète –, la question première posée par ce procédé narratif n’est elle pas celle de la pertinence de cette narration fictive elle-même, qui ne s’avoue de plus jamais comme telle ? Pourquoi ne pas construire le propos du film autour de témoignages réels ? Pourquoi leur préférer un témoignage fictif, construit pour les besoins d’un film et la défense d’une historiographie se jugeant en perte de vitesse sur le terrain public, et qui déploie son discours caché sous le masque du réel, celui d’un authentique combattant auquel le film donne un âge (24 ans en 1914), un ami (Léon), une fiancée (Marthe), et même un visage ? Au début du film, en effet, le narrateur commente ainsi la photographie d’un groupe de soldats : « C’est la seule photo de moi que j’ai conservée. Elle a été prise dans l’Artois, au lendemain d’une nuit d’épouvante. Je suis au troisième rang, le quatrième en partant de la gauche. » Comment expliquer un tel parti pris narratif, non clairement établi et par conséquent largement inintelligible au spectateur ? Pourquoi choisir le "témoignage fictif" comme mode explicatif grand public d’un passé pourtant pourvoyeur d’un nombre important de témoignages ? Les téléspectateurs sont-ils jugés incapables d’appréhender ce type d’archive spécifique qu’est le témoignage combattant ? Y a-t-il rejet de ce matériau en tant que source digne de contribuer à écrire l’histoire ?
La réponse à ces questions nous est fournie en substance par Jean-François Delassus lui-même, pour lequel son héros est un « soldat inconnu, qui a traversé toute la guerre, puis qui a lu, vu beaucoup de films et réfléchi sur ce qu’il a vécu. […] La version qu’il donne, son point de vue sur les mentalités d’alors sont proches de l’école de pensée historique à laquelle appartient Annette Becker » (http://programmes.france2.fr/14-18, id.), unique conseillère historique du film. Ce soldat n’est ainsi pas inconnu pour tout le monde : à l’historial de la Grande Guerre de Péronne (1), cela fait dix ans qu’il est sur la ligne de front du débat historiographique. En soldat fidèle et obéissant, il témoigne naturellement en faveur de l’histoire qui lui a donné vie :

« Du ventre de la terre vulcanisée, je vois naître les grandes catastrophes du siècle. Elles sont toutes issues d’une même tragédie : 14-18. […] 10 millions de morts, 23 millions de blessés, c’est-à-dire la moitié des 70 millions de mobilisés. C’est la vérité nue de 14-18. Mais c’est trop abstrait, et moi je connais la souffrance de tous ces hommes, un par un. […]
Bien sûr, je lis des témoignages, j’écoute les historiens me raconter ma guerre et je regarde quantité de films qu’on discute avec les potes. Et alors ? Alors on décrit beaucoup trop souvent 14- 18 comme le conflit imposé à la troupe, c’est-à-dire subi. […] Mais la vérité est différente, notre guerre à nous est librement consentie. Sinon, pourquoi moi et tous les autres on aurait accepté quatre années de douleurs intenses, la promiscuité irrespirable, les conditions de vie innommables, tout ça en se révoltant si peu ? Nous on a fait corps avec cette guerre. Y consentir en 14, c’est notre raison d’être. […] Comment on se parlait avec Léon et les autres ? On utilisait des mots dont les valeurs n’ont plus cours : Patrie, devoir, parole, héroïsme, honneur, haine ! [Sur ces mots, apparaît l’intitulé du premier chapitre : « 1914 HONNEUR ET HAINE »] Des mots essentiels qui ont fait la guerre à travers nous... »

14-18 serait donc la matrice du XXe siècle et de toutes ses horreurs ; la ténacité des combattants s’expliquerait par leur consentement général à la guerre, tout particulièrement entretenu par une haine commune de l’ennemi et un patriotisme tenace : cette lecture particulière du conflit est imposée au téléspectateur dès l’introduction du film. Mais si ces idées sont familières aux lecteurs des ouvrages d’Annette Becker, les auteurs du film omettent d’en présenter au grand public le caractère construit et éminemment polémique (2). Par ailleurs, le narrateur place sur le même plan des lectures du conflit d’essences très hétéroclites (témoignages, travaux des historiens et œuvres de fiction). Pour lui, quelle qu’en soit la nature, ces différents modes de rapport au passé donnent la plupart du temps une fausse image du conflit : SA guerre n’a pas été subie, mais « librement consentie » (3) [notons la tournure pléonastique, figure d’insistance]. Cet amalgame, associé à l’ambiguïté entretenue autour de la dimension réelle ou fictive de ce récit, illustre bien le peu de cas que ce type d’histoire fait des témoignages de combattants (4).
Sur le site Internet de France 2, le contenu de ce film, largement inspiré des outils d’analyse élaborés par Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau dans 14-18, retrouver la guerre (Paris, Gallimard, 2000), est présenté comme une nouveauté, avec toute l’imprécision et la prétention véhiculée par ce terme :

« A rebours de la victimisation du soldat qui a longtemps prévalu, le propos de ce film est nouveau [souligné par nous]  : la Grande Guerre a été entretenue par un consentement général. […] En suivant les analyses d’Annette Becker, l’un des chefs de file de ce nouveau[Id.] courant historiographique, ce film donne une vision neuve [Id.] de ce conflit dont l’ampleur, la violence, le caractère total ont à la fois préfiguré et engendré les tragédies du XXe siècle. » (http://programmes.france2.fr/14-18, id.)

Comment faire du neuf avec de l’ancien ? Balayant d’un revers de main près de dix ans d’historiographie, les thèses de 14-18, retrouver la guerre (5) font ici peau neuve et s’offrent à grands frais – à 20h50 s’il vous plaît ! – une nouvelle jeunesse… Et tout est effectivement neuf dans ce documentaire... Mais neuf au sens d’inexpérimenté [et d’inopérant] : le narrateur est un poilu anachronique, fraîchement moulu au seuil des années 2000 ; les images sont des (re)constitutions, ne reflétant les réalités du conflit qu’au travers d’un prisme essentiellement propagandiste non clairement explicité et assumé ; le discours scientifique, lui, campe des tranchées mal conçues et déjà pas mal ébranlées... L’année 2000, date de la sortie de 14-18, retrouver la guerre, marquerait-il la "fin de l’histoire" du premier conflit mondial ? C’est en tout cas ce que semble penser Jean-François Delassus :

« Ce livre est essentiel. Même si, bien évidemment, je me suis penché pour faire ce film sur d’autres livres confirmant, nuançant ou infirmant le propos de 14-18, retrouver la guerre. Le regard que ces deux historiens portent sur la Première Guerre mondiale va à l’encontre de la vision habituelle d’une guerre subie, d’une troupe contrainte à se battre par une poignée de Généraux va-t-en guerre, avec pour preuves les mutineries de 17, les fusillés pour l’exemple, les désertions. » (http://programmes.france2.fr/14-18, id.)

Et c’est ainsi tout l’appareil analytique de 14-18, retrouver la guerre que l’on retrouve au cœur de ce documentaire : le consentement au conflit, la haine de l’ennemi, la Première Guerre mondiale comme matrice du XXe siècle et, d’une manière plus diffuse, la notion même de culture de guerre (6)(7) Cet appareil de propagande en place, il reste donc à l’illustrer. Et l’option retenue est caractéristique de l’art de l’endoctrinement. Les « images d’archives » étant indissociables dubourrage de crâne qu’elles véhiculent, l’on s’attend à ce que le discours de vulgarisation scientifique tenu par notre héros vienne circonstancier et expliciter cette consubstantialité. Au lieu de cela, par un habile procédé de mise en abîme, la prosopopée du narrateur est elle-même le véhicule d’un deuxième discours propagandiste, au service de l’historiographie du conflit aujourd’hui dominante :

« Comment j’ai dit oui à la guerre ? Grâce à ces archives filmées, vous allez voir ce que j’ai vécu, au plus près. En 14, le cinéma est à ses débuts. Faut savoir que les caméras ne vont pas partout et filment sur ordre. L’armée réalise des reconstitutions après les grands évènements. Nous, les Poilus, on est stupéfait qu’ils pensent à faire ça. Mais je vais quand même vous raconter la guerre avec ces images. »

Un avertissement préliminaire vient avertir le téléspectateur : « Ce document est réalisé à partir d’images d’archives d’époque colorisées et sonorisées. » Si l’objectif apparent de ce parti-pris consistant à donner la parole au muet et à coloriser les images dans lesquelles s’inscrit le vécu du narrateur (tout en conservant en noir et blanc celles qui lui sont immédiatement étrangères) est d’accroître la dimension télégénique du film, la tentation sous-jacente est bien celle de faire dire aux images ce que l’on veut ! Pour Laurent Véray, « cela revient à dire que la valeur ontologique des archives en noir et blanc n’est plus suffisante, et qu’il est désormais nécessaire de produire de la nouveauté par réincarnation digitale. […] Sans chercher à se poser en gardien de l’orthodoxie des archives, il faut bien reconnaître que cette pratique est très discutable » (L. Véray, La Grande Guerre au Cinéma, Paris, Ramsay, 2008, p. 230). Laurent Véray..., que l’on retrouve pourtant au générique du documentaire comme consultant historique ! (8)
Ces « image d’archives », mêlant reconstitutions d’époque, films de propagande, images « authentiques », extraits de films de cinéma, photographies, reproductions de cartes postales, et extraits du reportage anglais La Bataille de la Somme (1916), ne font d’ailleurs l’objet d’aucune présentation critique. Le téléspectateur se retrouve ainsi noyé dans une succession de plans courts où s’enchaînent des images répondant à des logiques fonctionnelles différentes, mais dont la plupart émanent du commandement militaire qui les instrumentalise. Cette accumulation prédispose une fois de plus le spectateur à l’amalgame : ce qui lui est donné de voir pour la première fois, c’est un bloc d’« images d’archives d’époque », dont la seule concession aux standards télévisuels contemporains est d’avoir été colorisé et sonorisé. Avec de telles archives cinématographiques, données comme authentiques et inédites, une éminente conseillère historique, le soutien du ministère de la Défense, un 11 novembre à 20h50 sur une chaîne publique…, nul doute que ce documentaire remplit tous les critères d’une émission sérieuse, devant laquelle on peut s’installer en famille.
Commémorations du 90e anniversaire de l’armistice obligent, la plupart des organes de presse, TV et généralistes, ont relayé l’annonce du programme telle que présentée dans le dossier de presse de France 2, sans aucun travail critique (9) : le réalisateur, écrit par exemple Marion Festraëts dans L’Express : « a réuni des kilomètres d’archives pour rendre la vérité d’une tuerie consentie : la guerre de 1914-1918. […] Delassus narre, année après année, le quotidien d’un soldat inconnu en s’appuyant sur 90 % d’images d’époque. Colorisées, sonorisées – une première – ces images montrent une guerre inédite, proche et palpable » (http://www.lexpress.fr/culture/tv-radio//14-18-le-bruit-et-la-fureur-france2_690116.html?xtor=RSS-194, 12/11/2008)… Ainsi, pour Lionel Kaufmann, « la qualité de ce documentaire viendrait non pas des sources elles-mêmes, mais des prouesses techniques qui aujourd’hui colorisent et sonorisent des images d’archives. Une telle entrée en matière occulte

• qu’à aucun moment dans ce documentaire, il n’est procédé à un travail relativement à la nature, l’identification et la contextualisation des sources utilisées (...) ;
• que seuls les extraits des films de fiction sont identifiés par leur titre et leur date de sortie ;
• que nous ne disposons d’aucune image authentique des combats de 1914-1918 ;
• qu’il n’y a aucune raison historienne de coloriser ces images ; • le fait que les sons ou les dialogues ont été inventés pour l’occasion.
En définitive, les images ne servent que d’illustration aux propos du narrateur, poilu imaginaire, et ce soi-disant documentaire historique n’est qu’une œuvre de fiction de plus, un roman à thèse à la forme picturale particulière (...). L’intention n’en est pas moins de faire croire au spectateur que ceci est « vrai », plus vrai en tout cas que tous les films de fiction consacrés à la guerre de 1914-1918 pour zapper ces derniers. » (http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2008/11/17/14-18-le-bruit-et-la-fureur-le-retour-du-bourrage-de-crane/, 20/11/2008)

Rappelons-nous en effet les propos d’Annette Becker, recueillis par Jean Birnbaum dans son fameux article « 1914-1918, guerre de tranchées entre historiens » :

« Ceux qui nous critiquent ne sont pas nombreux et leurs travaux m’intéressent peu. Mais, du point de vue de l’espace public, il est clair que nous avons perdu depuis longtemps. Ils ont le film de Christian Carion (10) pour eux : un peu d’antimilitarisme franchouillard, quelques anachronismes, plein de petites lumières, et on fait pleurer dans les chaumières. Quand je suis allée le voir au cinéma, je n’ai pas cessé de rire, et j’ai eu droit à des regards noirs ! Pour le public, il est plus facile de croire que nos chers grands-parents ont été forcés de faire la guerre par une armée d’officiers assassins. » (Le Monde, 10/03/2006)

Dédain de l’"adversaire historiographique" (11) et mépris pour un grand public jugé trop candide : deux aspects que l’on retrouve exprimés par le narrateur du documentaire lui-même, dont la ténacité prendrait ainsi sa source dans une haine commune de l’ennemi – facteur de cohésion de la troupe – et la croyance partagée en un corps de valeurs d’essences patriotique et républicaine. Un aspect fusionnel de la relation auteurs-narrateur parfaitement assumé par Isabelle Rabineau, collaboratrice à l’écriture du film :

« Dans 14-18, nous nous reconnaissons. C’est un miroir ou un autoportrait, au mimétisme flagrant et collectif, au-delà de tout sentiment nostalgique abusif. 14-18 est propice aux fantasmes, certes. C’est que cette guerre est faite d’une complexion spéciale, très malléable. On peut aisément y mouler ses empreintes, s’y façonner une "mémoire d’avant". […]
Enfin, je m’interroge : 14-18, le bruit et la fureur est-il exactement un documentaire ? Je n’en suis pas sûre. Le monologue du soldat, tout en suivant les images seconde après seconde, emporte le film vers une dimension pas vraiment interprétative ni fictionnelle, mais récitative, en chair et en os, en direct en quelque sorte. Finalement, la voix est un prélude respectueux aux images, qu’elle ne corrompt ni n’oblitère. Chœur ou récitant emprunté au genre tragique, c’est un peu comme si d’aujourd’hui et d’hier, elle retrouvait des empreintes perdues dans la boue.
Celles d’un soldat et puis d’un autre (et d’un autre et d’un autre etc.) que l’on suivrait à l’infini dans le passé tout en sachant qu’il n’est ni tout à fait présent ni tout à fait disparu, à la fois témoin, passant par là, regardant la guerre à travers le prisme de ses désirs et de ses frustrations, et des nôtres tout autant. » (http://programmes.france2.fr/14-18, id.)

Coupés de ce passé qui n’a pas un siècle et qui a touché de plein fouet la plupart de leurs familles, de nombreux Français éprouvent ainsi un intérêt tout particulier pour l’objet 14-18. En témoignent les succès de librairie des éditions et rééditions de lettres et journaux de combattants, ainsi que ceux de films tels que Joyeux Noël ou Un long Dimanche de fiançailles… Dans un pays en "paix" depuis plus d’un demi-siècle, parmi des citoyens qui ne connaissent plus la guerre, ni même souvent la caserne, la ténacité des combattants laisse songeur : désormais qualifiée d’incroyable, elle nous laisse perplexe, elle nous émeut, sans que l’on sache très bien pourquoi… L’imaginaire contemporain que l’on plaque sur ces évènements contribue à nous en maintenir à distance, en même temps qu’il renforce encore notre curiosité pour ce pan de notre histoire, confinant presque à l’exotisme. 14-18, le bruit et la fureur, dans son propos et sa conception, renforce ce magnétisme exercé par la Grande Guerre. Il larévèle plus qu’il ne l’explicite. Car la bonne parole n’est pas ici celle des hommes, témoins et/ou historiens du conflit, mais celle de cet être, mi-combattant–mi-poète, mi-historien–mi-prophète, de cette entité qui se dit révéler le sens caché de l’expérience combattante, de quoi combler la fracture de l’incompréhension par un remblai de mysticisme dogmatique. Au total, 14-18, le bruit et la fureur est donc bien une fiction, au sens strict du terme. Mais c’est une fiction qui ne dit pas son nom, et dont la fonction est éminemment prosélytiste… Sa mission : entamer la reconquête du terrain public "perdu" au profit d’autres visions du conflit. Le film est ainsi paru le 19 novembre dernier en coffret double DVD, sous le titre 14-18, une guerre immense. Il s’accompagne de nombreux bonus (12), dont une interviewe de Lazare Ponticelli. Nul doute, selon Lionel Kaufmann, qu’il trouvera « une place de choix dans la mallette des enseignants ». Sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique (CNDP), dans la série « télédoc – le petit guide télé pour la classe », un dossier consacré au film était déjà disponible avant même la diffusion du documentaire. Afin de guider ses confrères professeurs d’histoire et de géographie qui souhaiteraient diffuser le film à leurs élèves, Olivier Dautresme y propose plusieurs pistes de travail, dont les deux premières sont particulièrement édifiantes :

-  « Les formes de la "brutalisation" – Identifier les nouveaux seuils de violence franchis par la Grande Guerre, chez les combattants comme chez les civils » ;
- « Une "croisade" ? – Repérer quelques expressions de la "culture de guerre" qui a rendu possible le "consentement" des populations ». (http://www.cndp.fr/tice/teledoc/mire/teledoc_1418lebruitetlafureur.pdf, 12/11/2008).


Un quasi-décalque de la table des matières de 14-18, retrouver la guerre (13)… Gageons cependant que de nombreux téléspectateurs et la majeure partie des enseignants seront assez critiques pour ne pas succomber à ce plan média !


Julien Mary
Doctorant en Histoire – Membre du CRID 14-18 (14)


Notes :

(1) A l’origine de l’Historial de Péronne, souvent perçu comme le musée français "officiel" de la Première Guerre mondiale, le Centre de Recherche de l’Historial, réunissant plusieurs spécialistes internationaux du conflit, a pour vocation la promotion de la recherche sur l’objet 14-18. Annette Becker en partage la vice-présidence avec Stéphane Audoin-Rouzeau et Gerd Krumeich. Son père, Jean-Jacques Becker, en est le président.
(2) Pour une analyse critique de ces concepts, voir, sur le site du CRID 14-18, le « Répertoire critique des concepts de la Grande Guerre » (http://www.crid1418.org/espace_scientifique/textes/conceptsgg_01.htm) et la reproduction de l’article de Rémy Cazals dans le numéro 46 de la revue Genèses (03/2002, pp. 26-43), « 14-18 : Oser pense, oser écrire » (http://www.crid1418.org/doc/textes/cazals_oser.pdf)
(3) Pour une discussion du concept de consentement, voir notamment Frédéric Rousseau, « "Consentement", requiem pour un mythe "savant" », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 91, 08-09/2008, pp. 20-22.
(4) Exception faite de ceux des élites... Sur la page Internet du site de France 2 consacrée au documentaire, Annette Becker, questionnée sur la place réservée aux artistes et intellectuels dans 14-18 retrouver la guerre, répond : « Parmi les plus grands artistes de l’époque, qu’ils soient impressionnistes allemands, poètes français, écrivains britanniques ou américains, certains ont été les témoins directs ou indirects de ce conflit. Autant de sources absolument magnifiques pour les historiens ou tous ceux qui veulent essayer de comprendre cette guerre. » (http://programmes.france2.fr/14-18, id.).
(5) Voir, par Blaise Wilfert-Portal, le compte-rendu critique de l’ouvrage sur le site du CRID-14-18 (http://www.crid1418.org/bibliograph...).
(6) Pour André Loez, dans son « Répertoire critique des concepts de la Grande Guerre » (http://www.crid1418.org/espace_scientifique/textes/conceptsgg_01.htm), « la « culture de guerre » est [initialement] définie de manière très large : « le champ de toutes les représentations de la guerre forgées par les contemporains » (Becker et Audoin-Rouzeau, « Violence et consentement : la "culture de guerre" du premier conflit mondial », in Rioux et Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 252). […] une variante nettement plus dense de la « culture de guerre » y voit, pour le cas français, une « spectaculaire prégnance de la haine », nourrissant une « pulsion "exterminatrice" » (Becker et Audoin-Rouzeau, 2000, op.cit., p. 122). »
Pour ses détracteurs, analyse A. Loez, « le concept de « culture de guerre » est trop englobant pour être opératoire, puisqu’il regroupe les représentations de tous les pays belligérants, et de tous les groupes sociaux à l’intérieur de ces pays. […] Dans sa version extrême qui y voit une « culture de la haine », la notion est fort simplificatrice, peu fondée par des sources et invalidée par les travaux attestant d’une « culture du temps de paix » ou de cultures politiques maintenues ou réactivées dans le cadre guerrier (Cazals, 2002, op.cit., p. 45 et Loez, « Mots et cultures de l’indiscipline : les graffiti des mutins de 1917 », Genèses, n°59, juin 2005, pp. 25-46). Plus profondément, il apparaît problématique de lier l’émergence spontanée d’une « culture » à un événement, fût-il majeur comme la Grande guerre. On comprend mal comment une « culture », c’est-à-dire un ensemble complexe et cohérent de représentations partagées, pourrait apparaître en quelques semaines. De plus, le terme « culture de guerre », en liant une culture à un événement, efface la longue durée sur laquelle, précisément, se construit, se modifie et se transmet une « culture ». Enfin, il faut relever la circularité des raisonnements qui se basent sur cette notion : on dit à la fois que cette culture est « issue » du conflit et qu’elle en est la « matrice », donc que la violence explique la culture, mais que la culture explique la violence… (Becker et Audoin-Rouzeau, 2000, op.cit., p. 259). »
(7) Il est intéressant de constater que ce parti-pris ne relève vraisemblablement pas de la politique éditoriale de France 2, comme en témoigne le téléfilm Le Voyage de la veuve, diffusé ce mardi 9 décembre, et dont le propos était, sur bien des aspects, l’exact contrepoint de celui de 14-18, le bruit et la fureur. Mais avec 14 % de PDM et 3 589 000 téléspectateurs [source : Médiamétrie], plaçant ainsi France 2 derrière TF1, France 3 et M6, le programme est loin d’égaler le score d’audience réalisé par le documentaire.
(8) [Laurent Véray nous a écrit pour apporter une précision sur ce point :]
"Bonjour,
Venant de découvrir sur votre site le texte de Julien Mary sur le film "14-18, le bruit et la fureur", je me permets, puisque je suis cité, d’apporter une précision. Je n’ai pas été consultant historique sur ce docu-fiction, mais sollicité par Program 33, qui l’a produit, pour donner des références d’images d’époque en rapport avec les thèmes que Jean-François Delassus voulait développer. Autrement dit, il s’agissait plutôt d’un travail de documentaliste. Je n’ai donc absolument rien à voir avec les choix historiographiques et narratifs effectués par le réalisateur. Je suis d’ailleurs d’accord avec l’analyse de Julien Mary concernant l’usage abusif dans ce film des archives cinématographiques (colorisation, modification du format, sonorisation, absence d’identification, amalgame en tout genre...), ce que je n’ai pas manqué de dire et de redire à l’équipe de réalisation... Mais à l’évidence cela n’a pas servi à grand chose.
Bien à vous
Laurent Véray
Maître de conférences
Département des arts du spectacle
Université de Paris Ouest-Nanterre"
(9) Outre Télérama, deux exceptions au moins méritent d’être signalées. Soulignant l’approche historiographiquement partisane du documentaire (et son aspect non explicite), Les Inrockuptibles et Le Monde des 4 et 9 novembre 2008 expriment en effet un avis nuancé sur ce programme…, qu’ils saluent néanmoins comme une œuvre remarquable et globalement réussie.
(10) Annette Becker fait référence au film Joyeux Noël (sorti en salle le 9 novembre 2005), qui abordait d’une manière romancée le phénomène des fraternisations entre combattants à la Noël 1914. Diffusé pour la première fois à la télévision ce dimanche 7 décembre à 20h 50 sur TF1, le film a réuni 6 707 000 téléspectateurs (27,1 % de PDM), plaçant ainsi la chaîne en tête des audiences (source : Médiamétrie).
(11) Sur le débat historiographique actuel autour de la Grande Guerre, voir Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre : un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.
(12) Outre l’interviewe de Lazare Ponticelli, le DVD présente également deux autres bonus : « La vision d’Annette Becker » et « Adieu 14 », documentaire réalisé par Jean-Marc Surcin.
(13) Pour une discussion critique du concept de brutalisation, initialement forgé par l’historien américain George Mosse dans Fallen Soldiers, Reshaping the Memory of the World Wars (Oxford University Press, 1990), et par la suite improprement généralisé notamment par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, voir le compte-rendu de Rémy Cazals de l’ouvrage original de G. Mosse et de sa traduction française sur le site du CRID 14-18 (http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/mosse_cazals.html), ainsi que l’article d’Antoine Prost « Les Limites de la brutalisation, tuer sur le front occidental, 1914-1918 » [Vingtième siècle, n°81, 01-03/ 2004, pp. 5-20] consultable sur le site du CAIRN (http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=VING_081_0005)
(14) Le Collectif de Recherche International et de Débat sur la guerre de 1914-1918 est une association de chercheurs qui vise au progrès et à la diffusion des connaissances sur la Première Guerre mondiale (http://www.crid1418.org/).


samedi 24 janvier 2009

Compte-rendu de la réunion du lundi 27 octobre 2008 aux archives départementales des Bouches-du-Rhône Compte-rendu de S. Chabani


Compte-rendu de la réunion du lundi 27 octobre 2008 aux archives départementales des Bouches-du-Rhône
18, rue Mirès - BP 10099-13303 Marseille cedex 03

Journées Patrimoine - Education – Immigration Histoire et mémoire des immigrations à Marseille, quels enjeux ? Mercredi 13 et samedi 16 mai 2009

Présents 

-  Laurence De Cock : enseignante en secondaire, à l’IUFM et chercheur à l’INRP (UMR Education et Politique), membre du bureau du CVUH, association créée par Gérard Noiriel (travail sur la mémoire, sur les instrumentalisations politiques de l’histoire et sur le rapprochement entre monde universitaire et monde scolaire)

-  Samia Chabani (ANCRAGES)

-  Ramzi Tadros (ACT)

-  François Gasnault,Directeur

-  Isabelle Langlade-Savi, Responsable du service action culturelle et pédagogique

-  Sabine Raucoule, assistante de conservation, en charge du service pédagogique


Tour de table présentation des participants.

Présentation du CVUH 

-  journées d’étude sur la fabrique scolaire de l’histoire et sur les questions socialement vives développement de relais en région (antenne à Montpellier et en cours à Marseille). L’organisation de ces 2 journées sur l’histoire des immigrations à Marseille serait le point de départ de l’action de cette nouvelle antenne. Enfin, Laurence de Cock évoque les changements de programme scolaire pour 2011, qui intégreront l’histoire de l’immigration, notamment pour les 3e.

- Argumentation de Samia C sur l’intérêt d’associer les AD13, lieux ressources, à ces journées et qui fait lien avec le partenariat engagé entre Ancrages et les AD13 sur la collecte d’archives des associations de l’immigration sur les BDR. Opportunité pour l’équipe pédagogique des AD d’impulser un nouveau dossier documentaire sur la question des immigrations à Marseille dans le prolongement de ceux qui existent…
- Ramzi ajoute que l’organisation de ces journées est née de cette rencontre entre le CVUH et de sa volonté de se développer à Marseille et d’autres volontés locales comme celles d’enseignants et d’associations locales qui oeuvrent pour une meilleure connaissance du phénomène migratoire et qui s’inscrivent dans une volonté de travailler en commun. Ramzi rappelle la volonté d’ACT d’impulser des projets locaux de territoires sur cette thématique et de formaliser à long terme, le réseau qui y contribue… (ex. ACT CRDP…).
Présentation du programme provisoire de ces 2 journées
-  le mercredi se déroule à l’Estaque ( ?) et est axé sur une approche scientifique le matin (conférence de Gérard Noiriel sur l’histoire de l’immigration, intervention de Salva Condro…), l’après-midi serait consacré à une prise de parole des habitants …(à préciser, qui quoi, comment, où) 
-  le samedi serait davantage centré sur l’école et se déroule à l’auditorium des AD13 s’il est disponible : enseignement de l’histoire de l’immigration, présentation des ressources pédagogiques pour les enseignants (comme dossiers pédagogiques écrits par Sylvie Orsoni, dossiers documentaires du secteur pédagogique, archives du centre de rétention d’Arenc, de police, du tribunal administratif) et présentation de l’inventaire des sources réalisé par l’association Génériques.

F Gasnault signale l’intérêt d’impliquer la Direction de l’Education (Claire Britten) et Jeanine Ecochard, conseiller général délégué à l’éducation. Il précise les modalités relatives à la réservation de l’auditorium qui nécessite que le collectif s’adresse au cabinet du Président du CG 13 
F Gasnault propose d’intégrer les interventions d’autres lieux ressources, CNHI, archives municipales…CRDP… pour élargir l’éventail des sources disponibles en direction des enseignants et valide le principe d’une intervention (prise de parole) des AD13 dans me cadre de cette journée.

Communication

-  la publication du programme ne pourra être prise en charge par le Conseil général

-  en revanche, il est possible d’intégrer un paragraphe sur le semestriel des ABD et présenter la manifestation sur www.archives13.fr

-  penser aux autres relais : lettre des IPR, CRDP

Prolongements
-  exposition des travaux d’élèves des établissements marseillais autour de la question des immigrations ? (lieu proposé : hall d’accueil des ABD, il faudra faire le nécessaire pour le matériel d’exposition avec le SAG)
-  publication en lien avec le CRDP ?
Décisions : 
Suite à cette réunion, il est prévu d’ajouter à la réunion du 15/11/08 à la MMA de l’Estaque :

Les questions relatives à :
1. La question de la coordination (qui a un coût…)
2. celle de l’image visuelle du collectif (nom, logo....) pour solliciter de manière cohérente et concertée les différents partenaires locaux en matière d’information et de communication que les journées.
3. Valider un programme plus précis des journées (déroulé, acteurs, lieux, actions, …etc.)
4. Faire le point sur les ressources financières disponibles pour le projet

La répartition des tâches s’organise comme suit : 
1. La réservation de l’auditorium, affaire suivie par Samia
2. Le contact avec les IPR d’histoire-géographie, affaire suivie par Philippe Olivera
3. le contact avec les secteurs recherche université, affaire suivie par Laurence Decock
4. le contact avec d’autres intervenants, affaire suivie par Ramzi

vendredi 23 janvier 2009

Le sabre et le goupillon : ce que sous-tendent les rapports Kaspi et Lemoine par le CVUH



[Article paru dans le journal L’Humanité du 22 janvier 2009]


L’historien André Kaspi, chargé par le gouvernement de mener une réflexion sur les commémorations (Rapport de la commission de réflexion sur la modernisation des commémorations publiques au secrétaire d’État à la Défense, 12 novembre 2008), avait déjà livré une conclusion pour le moins conservatrice : alors que la lettre de mission lui demandait, face à la « désaffection » des cérémonies existantes, des propositions « plus conformes à la diversité de notre pays et plus en phase avec les attentes des jeunes générations », il a en effet préconisé d’en revenir strictement, outre naturellement le 14 juillet, au 11 novembre et au 8 mai, aux dépens (explicites) de journées commémorant l’abolition de l’esclavage ou la mémoire des Justes : « il n’est pas admissible [écrit-il] que la nation cède aux intérêts "communautaristes" et que l’on multiplie les journées de "repentance" … car ce serait affaiblir la conscience nationale », reprenant à son compte la logique « d’anti-repentance » naguère promue par le Président Nicolas Sarkozy depuis sa campagne électorale. La « conscience nationale » ne se construit-elle que dans la mémoire des guerres et des victoires ? Est-ce « se repentir » que d’en appeler au non-oubli, voire au rappel régulier, d’un fait historique constitutif comme les autres d’une histoire commune même s’il révèle la face plus sombre d’un passé partagé ? On ne peut exprimer plus clairement une vision antagoniste de celle suggérée récemment par de Barack Obama : « assumer le poids de notre passé sans en devenir les victimes ».

La conclusion du rapport Kaspi se rapproche étonnamment du contenu du rapport final sur la création d’un musée de l’histoire de France aux Invalides (rapport Hervé Lemoine, avril 2008). La publication de ce rapport avait alors provoqué de nombreuses critiques, dont celles du CVUH , quant à la vision héroïsante et ethnocentrée de l’histoire de France plébiscitée par la muséographie prévue. Depuis, M. Lemoine a multiplié lectures et entretiens afin d’affiner son rapport final, parmi lesquels on remarque le nombre élevé de conseillers militaires (liste en annexe). Néanmoins, sous couvert d’un vernis d’historiographie actualisée, le projet maintient ses caractéristiques initiales. Il demeure hanté par le spectre de la mémoire (commémorations, lois mémorielles) contre lequel il faudrait prôner le retour au « devoir d’histoire », comme si celui-ci pouvait se passer des dimensions mémorielles pour aborder son objet. Se référant à Max Gallo, il vante les vertus de l’ « âme de la France », dans la tradition d’une construction de « lieux de mémoire » officiels qui s’appuie sur des archives codifiées et classées et permet de renchérir sur la continuité de l’Etat. Le rapport précise en outre la vocation motrice et tentaculaire du « Centre » pour les recherches à venir et l’enseignement. 
C’est bel et bien le problème principal soulevé par ce projet : tout en vantant les mérites d’une histoire critique et ceux du débat, rien ne vient questionner le paradigme dominant d’une écriture linéaire et continue de l’histoire ; celle d’une « France » alors que le caractère pluriel de la demande sociale appellerait davantage un musée « des Frances », dans leurs temporalités multiples, dans leurs dimensions sociales et culturelles, dans leur complexité et leur possible désajustement par rapport au continuum événementiel. Ignorant ou niant les recherches en histoire sociale et culturelle développées par les historiens depuis près d’un demi-siècle, le rapport, s’il évoque peu d’événements historiques, suggère de se rassembler autour des figures tutélaires, à la fois civiles et militaires, de Louis XIV, Napoléon et De Gaulle, reprenant le cadre historique des Invalides. En sus, les trois premières dates citées arbitrairement comme fondatrices de ce qui constituerait la nation française convergent pour souligner exclusivement la nature chrétienne de la France : 

- 732 : la bataille de Poitiers, « qui arrête l’invasion arabe et change de ce fait l’histoire de l’Occident » ;
- 1099 : la première croisade, « qui témoigne à la fois de l’essor de l’Europe chrétienne et de ses velléités d’expansion » ; 
- 1685 : la révocation de l’édit de Nantes, « qui confirme la tendance longue dans l’histoire de France au « choix de Rome » 

Ainsi on insiste lourdement dès le départ sur la thèse discutée et discutable du « choc des civilisations », tout en donnant à l’Église un rôle excessif et à la France un rôle européen prématuré. Dans le même ordre d’idée, la place donné au « moment colonial » est limitée, et l’accent est surtout mis sur la fin de la guerre d’Algérie qui entraîne « le déplacement de plus d’un million de Français ».Rien sur le devenir des Français alors dits « de statut musulman » ni sur l’immigration importante en métropole des travailleurs coloniaux ni des ex-colonisés, qui comme les autres ont contribué à façonner notre « identité nationale ».
Décidément, seules la guerre et la croix (le sabre et le goupillon !) paraissent dignes de rassembler les Français… 
Mais est-ce vraiment notre idéal ?

Le CVUH

Les historiens de la Russie face au passé stalinien par Korine Amacher


[Article paru dans Le Temps du 22 décembre 2008]
En Russie, deux nouveaux manuels scolaires d’histoire russe consacrés aux années 1900-1940 et 1945-2007 et destinés aux enseignants suscitent une forte inquiétude et une importante polémique dans le milieu des historiens. Vraisemblablement, rien n’aurait pris tant d’ampleur si ces manuels ne représentaient que quelques manuels de plus parmi tout ceux actuellement disponibles dans les librairies russes, et s’ils ne faisaient pas partie d’un important projet d’élaboration de nouveaux standards d’éducation au niveau fédéral.
Dans un article récent, Alexandre Danilov, l’auteur du premier manuel, et Alexandre Filippov, à qui l’on doit le second, affirment que la « mission de l’histoire » est d’inculquer au futur citoyen russe une « charge positive » à l’égard de son pays. Les historiens ne doivent pas dépeindre le passé comme une longue liste de crimes, auquel cas l’histoire mènera la jeune génération à la « névrose ». Les cours d’histoire doivent apprendre à l’écolier à « aimer sa Patrie ». Cette mission n’en contredit pas une autre, affirment-ils : dire la vérité. C’est pourquoi il faut évoquer les répressions staliniennes, car ces événements ont été conservés dans la mémoire populaire. Toutefois, ajoutent-ils, si dans la mémoire populaire est également resté que Staline a réalisé « plus de bien que de mal », l’historien doit aussi le dire.
Comment alors évoquer les aspects positifs et négatifs du stalinisme ? Par une analyse « rationnelle » des événements, expliquent les deux historiens, laquelle ne se contente pas de « communiquer des faits », mais dévoile leur « logique ».
L’époque stalinienne est donc décrite dans ces manuels comme une période de « modernisation ». L’URSS, véritable « forteresse assiégée », aurait été constamment soumise au danger d’une agression extérieure. La modernisation a donc dû se réaliser dans un délai extrêmement court et dans un contexte international hostile, selon un « système politique mobilisateur », lorsque « les tâches qui se posent à la société » sont formulées par « l’élite politique », laquelle, en raison des contradictions « entre les objectifs fixés et les capacités de la population à les atteindre », doit pour les résoudre utiliser la « violence et la contrainte ».
Pour Danilov, après l’ « échec » de la politique économique des années 1920, la collectivisation des terres initiée dès la fin des années 1920 était la seule alternative pour fournir les ressources nécessaires au développement économique. Quant à la famine des années 1932-1933, elle ne fut, écrit-il, ni organisée, ni dirigée contre un groupe social déterminé, mais résulterait des conditions climatiques et de l’inachèvement du processus de collectivisation. De même, l’industrialisation forcée a transformé le pays en un puissant complexe militaro-industriel, grâce à quoi le pays put garantir sa souveraineté lors de la Seconde Guerre mondiale. Une des raisons principales de la Terreur de 1937-1938, explique-t-il, aurait été l’opposition à cette « modernisation forcée » et la crainte de Staline d’une déstabilisation politique au sein du parti. Après 1938, un autre type de terreur s’installe, mais toujours au service du développement industriel. La terreur « devient un instrument pragmatique de résolution des problèmes de l’économie nationale », les camps de travail une importante aide à l’industrialisation du pays. Certes, écrit Danilov, le prix humain pour l’accomplissement des « tâches grandioses » fut élevé, mais, afin d’éviter les « spéculations » sur le thème des répressions, il suggère de ne prendre en compte dans le calcul des victimes que les personnes condamnées à mort et fusillées. Ce qui revient à laisser de côté toutes les personnes condamnées à des années de goulag, mortes d’épuisement, de faim, de mauvais traitement…

En tout les cas, insiste Danilov, il est important d’expliquer aux écoliers que Staline a agi « dans une situation historique concrète », de façon « rationnelle », comme un dirigeant dont le but est la transformation de son pays menacé par une guerre en un Etat industriel centralisé. Et, conclut l’historien, en « combinant la contrainte et la stimulation morale, en utilisant la menace et l’enthousiasme », le pouvoir a globalement résolu les problèmes qui se posaient au pays à la fin des années 1920.


C’est le même principe explicatif qui guide Filippov. Le pays est victorieux, puissant, il a « libéré » les territoires de l’Europe de l’Est, a vaincu le « Mal absolu ». Le « développement forcé des années 1930-1940 a transformé l’URSS en un puissant Etat industriel, capable de vaincre l’Allemagne, géant industriel de l’Europe ». Toutefois, dans le contexte de la Guerre froide, alors que l’économie du pays était détruite, il a été impossible de « relâcher » le rythme. A nouveau, grâce aux sacrifices de la population et au système de mobilisation des masses, affirme l’auteur, l’URSS retrouve sa puissance économique d’avant la guerre. Et la mort de Staline marque selon lui la fin de la « progression vers les hauteurs économiques et sociales » et de la période de « mobilisation totale des forces nationales ». « C’est précisément durant la période stalinienne que le territoire du pays a été le plus large, atteignant même les frontières de l’ancien empire russe (et à certains endroits, les surpassant) ». Et Filippov relie la politique de Staline à celle de deux de ses prédécesseurs sur l’ « Olympe du pouvoir russe » : Ivan le Terrible et Pierre le Grand, lesquels ont aussi, écrit-il, renforcé la formation étatique russe, à l’aide d’un système autoritaire fortement centralisé. Avec, là aussi, ajoute-t-il néanmoins, les « inévitables » « déformations » qui accompagnent toute centralisation et modernisation forcées.

C’est dans cette atmosphère de « reconstitution » du passé stalinien, où la raison d’Etat est placée au-dessus de toute autre considération, qu’a eu lieu à Moscou en décembre une Conférence internationale sur l’histoire du stalinisme, co-organisée par plusieurs organismes, dont les Archives de la Fédération de Russie, la maison d’Editions ROSSPEN et l’association Memorial, et qui a réuni une centaine de participants.


De l’avis général, la seule chose que les historiens peuvent faire pour contrer cette vision « modernisatrice » du stalinisme, c’est de continuer à publier des études scientifiques dans lesquelles le stalinisme est dépeint tel qu’il fut vraiment. Et les chiffres, rappelés par Oleg Khlevniouk, un des spécialistes les plus réputés de l’époque stalinienne, continuent de faire froid dans le dos : environ 50 millions de personnes ont été soumises à des répressions entre 1930 et 1953. Khlevniouk a en outre insisté sur le caractère organisé des répressions, fortement contrôlées par le pouvoir, qui déterminait des quotas d’arrestations et d’exécutions.
La famine de 1932-1933, ont rappelé les historiens, a été le fruit de la politique de répression de Staline et de son entourage, et visait à « briser » l’opposition de la paysannerie à la collectivisation. Enfin, les chercheurs mettent sérieusement en doute l’affirmation de l’efficacité et de la réussite du système stalinien, et réfutent ainsi la justification historique des méthodes staliniennes comme solution à la « modernisation » du pays.
Toutefois, nombreux ont été les participants à regretter le peu d’influence des conclusions des scientifiques au sein de la société russe. Et comme l’explique l’historien Arseni Roginski, président de l’Association Memorial, si mémoire des répressions staliniennes il y a, il s’agit de celle des victimes, et non des bourreaux. Jusqu’à aujourd’hui, aucun acte juridique en Russie ne qualifie de criminelle la terreur stalinienne. Deux lignes dans la Constitution de 1991 sur la réhabilitation des victimes ne suffisent pas.

Mais les choses sont complexes. La particularité des répressions staliniennes brouille la limite entre le « bien » et le « mal », le bourreau devenant souvent lui-même une victime quelques mois plus tard. À la différence du nazisme, explique Roginski, « nous avons principalement tué ‘les nôtres’, et la conscience refuse d’accepter ce fait ». Cette « impossibilité de se séparer du mal » constitue une des raisons du refoulement de la mémoire de la terreur stalinienne. Or, dans ce mécanisme, le rôle de l’élite politique a été fondamental, ajoute-t-il, il a commencé au milieu des années 1990, lorsque le pouvoir a voulu combler son déficit de légitimité en allant la chercher dans le passé. Elle a tout d’abord « oublié » l’époque soviétique, la société russe des années de la perestroïka étant trop « anti-stalinienne ». La Russie post-soviétique devint ainsi l’héritière de la Grande Russie. Or, comme l’explique encore Roginski, la mémoire de l’époque stalinienne s’est peu à peu confondue avec l’image de la « Grande Russie », tant il était impossible de faire abstraction d’une époque de plus de 70 ans. Le gouvernement du président Poutine a utilisé cette « disponibilité » de reconstruction du passé dans une société russe en quête d’identité. Roginski souligne qu’il ne s’agissait pas d’une réhabilitation de Staline, mais d’une vision d’un grand pays, qui avait toujours su rester puissant et vaincre toutes les adversités. Cette image était nécessaire pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat. Toutefois, d’une façon larvée, sur ce fond de « grande puissance » entourée « d’ennemis » est venu se greffer « le profil moustachu du grand guide », explique-t-il. Deux images de l’époque de Staline se concurrençaient désormais. D’un côté la terreur et les crimes, de l’autre la Victoire sur le « Mal », les réussites, la raison de l’Etat et la puissance nucléaire. Or, comment concilier des mémoires antagonistes, s’interroge Roginski ? C’est ainsi, continue-t-il, que la mémoire de la terreur a lentement cédé la place à la mémoire de la Victoire, « sans la mémoire du prix de la victoire », la terreur a été reléguée « à la périphérie de la conscience de masse ». 



Tous les sondages réalisés montrent que pour plus de 50% de la population, Staline est désormais considéré comme un personnage positif. Un grand concours a eu lieu en Russie, relayé par la télévision et Internet. Il s’agissait de choisir le « héros » national de l’année 2008. Staline a obtenu la troisième place, derrière le prince Alexandre Nevski, victorieux des Suédois en 1240 et des chevaliers teutoniques en 1242, et Piotr Stolypine, qui fut le Premier ministre énergique et autoritaire du dernier tsar Nicolas II. Oleg Khlevniouk a rappelé dans une interview que nombre de ceux qui votent aujourd’hui pour Staline n’ont pas en tête sa politique réelle, mais l’image d’un Staline mythique. Si on leur demandait s’ils seraient d’accord de vivre dans une société où règne un état de terreur incessante, soumis au risque constant d’une arrestation et d’une condamnation à mort, le résultat des sondages serait, dit-il, fort différent.



Korine Amacher (Fonds National Suisse pour la recherche scientifique)


Docteur en lettres, ses domaines de recherche portent sur l’histoire russe au 19e et au début du 20e siècles, plus particulièrement les mouvements révolutionnaires, l’historiographie, ainsi que sur les usages du passé dans la Russie actuelle.

lundi 5 janvier 2009

Assemblée Générale du CVUH samedi 17 janvier - EHESS, 105 bd Raspail, Paris


L’assemblée générale du CVUH pour l’année 2009 aura lieu samedi 17 janvier à l’EHESS, 105 boulevard Raspail, salle 4, de 9H à 12H. L’après-midi , une table ronde aura lieu sur le thème de la mémoire et de l’oubli : « Entre histoire et mémoire, usages et enjeux de l’oubli ». Pensez à vérifier que vos cotisations sont à jour.

Matinée :

Assemblée Générale
L’Assemblée générale se déroulera selon l’ordre du jour suivant :
1) L’association CVUH
a. un bilan de l’année 2008
• Bilan moral (Gérard Noiriel) ;
• Bilan financier (Thomas Loué) ;
• Bilan des nouvelles inscriptions et nombre d’adhérents ;
b. le renouvellement des membres du bureau et du CA
• Renouvellement des membres du bureau ;
• Renouvellement des membres du CA ;
Ceux et celles qui souhaitent se porter candidats à une fonction dans l’association sont invitées à le faire savoir au bureau du CVUH.
c. Le fonctionnement de l’association
• Les réunions mensuelles
• Les prises de décision collectives
2. Fonctionnement de la liste de diffusion

• Rappel de l’objet de la liste de diffusion
• Modalités d’inscription
3. Fonctionnement du site CVUH (Guillaume Garel)

• Bilan annuel de fréquentation
• Politique éditoriale et réaménagement du site
4. Bilan des actions de l’année 2008

• Les journées d’étude et colloques ;
• Les conférences du CVUH ;
• Interventions et débats publics ;
• Publications, collection Passé/Présent (Agone) ;
5. Projets et débats pour l’année 2009 et les années suivantes

• Projet de sigle-logo ;
• Collection Passé –Présent et partenariat avec Agone (contrats ; publications à paraître ; projets de livres, etc.) ;
• Journées d’étude et conférences (journée sur les enjeux mémoriels en Europe : 4 avril 2008 ; journée de Montpellier du 25 avril 2008 sur les usages publics de l’histoire ; Histoire(s) et mémoire(s) des immigrations marseillaises, les 13 et 16 mai 2008 à Marseille ; autres projets) ;
• Essaimage et "internationalisation" du CVUH ( CVUH en région ; CVUH étrangers (Suisse, Italie...) ;
• Partenariat avec l’université populaire de Gennevilliers ;
• Approfondissement de la dimension d’éducation populaire du CVUH ;

Après-midi :

Table ronde
[La table ronde aura lieu de 14h à 17h dans la salle Marc Bloch, Université de la Sorbonne (entrée principale, place de la Sorbonne)]
L’après-midi, la table ronde intitulée : « Entre histoire et mémoire, usages et enjeux de l’oubli »partira des interrogations suivantes :
Pour tenter de dépasser les oppositions réductrices à l’encontre des lois mémorielles, nous souhaiterions nous interroger sur l’historicité d’un enjeu historiographique dont le socle d’incompréhension repose sur l’oubli d’événements impossibles à intégrer dans des histoires nationales. L’oubli, parfois associé à l’amnistie, se rapporte presque toujours au conflit interne à une population. Les guerres civiles, les révolutions, les luttes de libération sont souvent l’objet d’effacement par les autorités qui, consciemment ou inconsciemment, recouvrent d’une couche interprétative, au plus près de l’événement, les traces d’affrontements dont furent victimes les contemporains. L’ordre reconstitué tolère rarement les enjeux d’interprétations d’après coup. Toujours une lecture du passé l’emporte sur une constellation d’explications et de commentaires possibles en traçant, en quelque sorte, “un sens de l’histoire” qui sert de référence normative à son écriture. L’apport d’une réflexion sur l’oubli s’avère ainsi nécessaire à toute analyse critique des rapports entre histoire et mémoire.
Cette table ronde sera aussi l’occasion de croiser les points de vue méthodologiques, en faisant une place à la socio-histoire qui s’intéresse plus particulièrement au rôle joué par les différents acteurs sociaux dans la qualification du passé. Cela permettra de rappeler les travaux novateurs de Maurice Halbwachs. Plusieurs exposés seront présentés à partir d’exemples précis : de la 3ème République à la guerre d’Espagne et à la guerre d’Algérie, après une introduction sur les travaux de Nicole Loraux spécialiste de la Grèce antique, qui fut, parmi les historiens, la seule à lier oubli et amnistie en l’analysant en termes d’exercice du pouvoir, et une réflexion sur l’approche socio-historique de l’oubli collectif.

Intervenants :
• Introduction : Michèle Riot-Sarcey : Entre histoire et mémoire, usage et enjeux de l’oubli
• Gérard Noiriel : Approche socio-historique de l’oubli collectif
• Olivier Le Trocquer : « Expérience, mémoire, oubli : les enjeux du refoulement politique au cœur de la construction républicaine. La 3ème république et la crise de 1870-1871 »
• Mari-Carmen Rodriguez : « Usages politiques de l’histoire en Espagne depuis la guerre civile (de la propagande politique a la judiciarisation de la memoire) »
• Sylvie Thénault : « La guerre d’indépendance algérienne : une histoire aux enjeux mémoriels bilatéraux »