jeudi 8 mars 2007

Les historiens et les autres. Sur le rôle des historiens dans les débats publics récents en France. Une lecture. par Gérard Noiriel (EHESS) et Nicolas Offenstadt (Paris 1)


La parole des historiens, en France, n’a pas la maîtrise du débat public sur les questions historiques, ni sur le fond, ni dans l’organisation 1. Antoine Prost s’interrogeait déjà, il y a quelques années, sur cette échappée : "Il est curieux, d’abord, en tout cas inédit, que l’on se mette à traiter les controverses historiques dans les salles de rédaction des quotidiens " 2. La remarque est d’actualité avec la sortie d’un film sur les soldats des colonies dans la Seconde Guerre mondiale qui donne l’impression que le cinéma fait connaître, comprendre et découvrir l’histoire 3. De plus, la presse construit souvent la mise en concurrence du témoin et de l’historien 4.
Les modalités de cette parole historienne dans l’espace public n’en sont pas moins multiples et le singulier contestable 5. La question de l’expertise, en est une, au coeur des enjeux 6. Elle se marque notamment par la participation à des commissions de travail qui sont créées par des instances extra-universitaires (comme l’Eglise catholique dans l’Affaire du milicien Paul Touvier).
Cette compétence se développe, outre pour la Seconde Guerre mondiale, en histoire des femmes ou pour la guerre d’Algérie. A l’évidence, le terrain est ici controversé. Comme l’a remarqué le politiste Romain Bertrand, « il n’existe pas de consensus fort, parmi les historiens de métier, sur la question des modalités de leur rapport au débat public » 7. En témoignent les débats récurrents sur l’histoire du temps présent, son laboratoire phare l’IHTP et les effets sociaux et politiques de cette expertise historienne 8. La démarche même de l’Institut d’histoire du temps présent est justifiée par la demande sociale et la nécessaire réponse aux nouveaux enjeux des années 70 (l’HTP comme une "nécessité historique" en quelque sorte remarque Christian Delacroix 9) : reflux du militantisme, crise de la pensée et l’action progressiste, fin de la croissance etc. Face à ces enjeux de « la demande sociale », l’Institut d’histoire du Temps Présent veille à bien rendre légitime sa démarche en stabilisant un argumentaire de justification en une forme de "retournement des stigmates" : vigilance renforcée face au manque de recul, sources variées compensant l’absence d’archives, etc. Ses praticiens tiennent ainsi un discours d’objectivation : l’IHTP serait un réponse aux changements dans le rapport au temps.
A côté de ce rôle d’accompagnement des mutations sociales (version glorieuse) ou d’intellectuels organiques (version critique) s’ajoute, en certains cas, pour les historiens, celui de pacificateurs si l’on croît Christian Amalvi. Les médiévistes des Annales auraient ainsi permis d’offrir à un large public une vision apaisée des temps médiévaux, présentés de manière bienveillante comme une "préfiguration de notre époque" 10. Dans un autre registre, on peut aussi se demander si les travaux de Guy Pedroncini dans les années 60 autour des mutineries de 1917, favorisés par l’institution militaire, n’avait pas une dimension « pacificatrice », à savoir refroidir un sujet qui ne l’était pas entièrement 11.
Il y a bien sûr aussi à s’interroger sur les effets politiques des discours et récits historiens proprement savants. Quels sont ainsi les effets des travaux sur les représentations et l’imaginaire colonial, un "processus collectif de remémoration dont on voudrait comprendre les enjeux" s’interroge Isabelle Merle et Isabelle Sibeud 12. Leur succès public implique assurément une réflexion sur les effets au-delà du champ savant. En travaillant sur les stéréotypes ou les liens passé/présent, ils pratiquent en fait une histoire assez abstraite de la colonisation, "une auto-critique disculpante" qui exclut les colonisés, réduits à des "modèles pour stéréotypes" et qui empêche toute "appréhension critique" des relations et des interactions sociales. Leur démarche favorise "une patrimonialisation du passé colonial en deux parts nettement distinctes", sans égard pour les métissages.
C’est bien un enjeu de cette parole historienne, dans sa dimension experte comme dans ses travaux savants, que sa réception dans l’espace publique. Elle est à la fois un instrument de lutte, - on le reverra -, un outil de légitimation (ainsi lorsque Lionel Jospin, à Lyon, quelques jours après le discours de Craonne sur les soldats de 1917, estime son discours conforme au savoir historien 13) ou la cible de mémoires insatisfaites, tel Charles-Robert Ageron accusé de négationnisme par les harkis à propos de son évaluation au sujet de massacres 14.
Aussi convient-il de souligner la concurrence faite aux récits historiens par cette parole mémorielle. On peut constater comme un basculement à cet égard, alors que dans les années 70, il semblait largement positif, notamment chez les historiens, de faire émerger la parole des témoins, les « cultures populaires » ou les identités régionales anciennes que l’on voyait disparaître ou que l’on estimait étouffées par les pouvoirs, c’est aujourd’hui au contraire une parole qui semble envahir l’espace public et dont le rôle contestataire paraît plus discuté que celui des « contre-histoires » des années 70.
Ces enjeux posés, nous voudrions saisir l’articulation des paroles historiennes dans le contexte immédiat des débats sur le « rôle positif » de la colonisation tel qu’évoqué par la loi de 2005. On verra ainsi à l’oeuvre les questions soulevées dans cette introduction. Nous ne prétendons évidemment pas ici faire ici un travail complet et objectif, pour deux raisons 15. D’une part l’affaire est trop récente pour permettre de bien en dégager tous les enjeux, de bien saisir toutes les séries dans laquelle elle s’inscrit. Par ailleurs, nous avons été partie prenante de ces débats, nous avons exprimé et défendu un certain nombre de positions, surtout collectives, mais nous expliciterons ces choix dans la mesure du possible.

Les historiens dans le débat de 2005 16


C’est pour tenter de clarifier les enjeux évoqués qu’au sein des débats de l’année 2005 a été créée, au printemps le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) 17. Ce collectif est né sous l’impulsion de quelques universitaires et professeurs du secondaire pour réagir contre les multiples pressions qui s’exercent aujourd’hui sur l’enseignement et la recherche en histoire. L’événement principal qui a motivé cette démarche, c’est la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 stipule : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit." La pétition lancée contre cette loi, dès le mois de mars 2005, à l’initiative de Claude Liauzu, spécialiste d’histoire coloniale, a d’emblée rencontré un grand écho dans le milieu des enseignants 18. En quelques semaines, plus de mille signatures ont été recueillies. L’initiative a été immédiatement relayée et amplifiée par la Ligue des droits de l’homme et par plusieurs syndicats d’enseignants. Mais les partis de gauche n’ayant pas combattu cette loi au Parlement ont refusé 19, au départ, de soutenir la démarche des historiens.
L’intervention de ces derniers dans l’espace public a même été ressentie, par certains dirigeants politiques, comme une menace qu’ils ont tenté de contrer en discréditant les promoteurs de cette pétition. Le ministre délégué des anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, n’a pas hésité à affirmer que la contestation de la loi du 23 février 2005 était née d’"une interprétation complètement absurde" du texte, imputable à un "pseudo-historien" 20. Plus généralement la défense de la loi est alors appuyée par un ensemble de discours contre l’enseignement de l’histoire et les historiens accusés par les députés UMP impliqués dans ce combat (Michel Diefenbacher, Christian Vanneste, Lionnel Luca) : soit ne pas faire leur métier, soit de donner du sujet - l’histoire coloniale - des présentations déséquilibrées, soit d’être franchement partisans, voire des staliniens 21. Jean-Claude Guibal (UMP) s’en prend aux « professeurs en objectivité » qui, en attaquant la loi, pratiquent « avant tout de la défense de leur fonds de commerce » 22
.
La virulence des réactions montre bien l’importance politique des enjeux de mémoire dans la France d’aujourd’hui. On peut faire l’hypothèse que l’affaiblissement du mouvement ouvrier, en marginalisant les analyses en termes de classes sociales, a facilité la politisation des questions identitaires. Les « pieds noirs » - électorat ressenti comme un enjeu par l’UMP et notamment les députés des régions à fortes communautés de rapatriés - la « communauté juive », la « communauté antillaise », les « jeunes issus de l’immigration post-coloniale », etc. sont constamment mis en scène dans le débat public, comme des acteurs collectifs que les discours mémoriels ont pour fonction de réhabiliter. Cette tendance est renforcée par la façon dont les journalistes traitent les questions historiques. Pour qu’elles suscitent leur intérêt, il faut qu’ils puissent les transformer en « affaires », en mettant en scène des victimes et des coupables, des « tabous » et des secrets d’Etat. Alimentés par l’actualité politique internationale (terrorisme islamiste, conflits du Moyen Orient, etc.), le traitement journalistique du passé contribue à nourrir les polémiques qui opposent constamment les groupes de pression mémoriels à travers les porte-parole, parfois auto-désignés, de ces groupes.
Dans un tel contexte, les historiens professionnels travaillant sur les questions qui intéressent les entrepreneurs de mémoire sont soumis à des pressions de plus en plus fortes, qui peuvent aller jusqu’à des actions judiciaires. Alors que la mobilisation contre la loi du 23 février continuait, un « Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais », entamait ainsi une action en justice contre Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de la traite, à la suite des propos qu’il a tenu dans le Journal du Dimanche (12 juin 2005) 23. S’interrogeant sur la loi Taubira 24, il y affirmait notamment « Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple (...) Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances ». Propos qui n’a rien d’illégitime même s’il pouvait être discuté. Parmi les historiens, cette attaque d’un universitaire reconnu a largement mobilisé. Si les travaux de l’auteur ou son interview ont pu suscité des discussions, en revanche, il y eut quasi-unanimité pour dénoncer l’offensive judiciaire. Cette mobilisation a d’ailleurs eu son efficacité puisque la plainte a été retirée. Un des leaders du collectif a affirmé qu’il ne voulait se retrouver en opposition « avec toute l’intelligentsia et les décideurs », la première désignant les historiens impliqués dans cette mobilisation 25.
La protestation des historiens contre la loi du 23 février 2005 n’est devenue un problème politique que progressivement. Ceci pour deux séries de raison. La première est d’ordre diplomatique. Les Etats issus de l’ancien empire colonial français, notamment l’Algérie 26, ont réagi très vigoureusement contre cette mesure. Partout dans le monde elle a été sévèrement jugée et interprétée comme une volonté de réhabiliter la colonisation. Mais c’est surtout la mobilisation massive des élus et de la population des DOM-TOM qui a mis le gouvernement en difficulté. Les partis de gauche ont découvert à ce moment-là le caractère néfaste de cette loi et se sont mobilisés pour sa suppression. La majorité de droite a préféré néanmoins confirmer son vote au Parlement plutôt que de se désavouer. Pour sortir de l’impasse, le Président de la République a confié au président de l’Assemblée nationale une mission ayant pour but d’évaluer « l’action du parlement dans les domaines de la mémoire et de l’histoire ». Dans son intervention du 9 décembre 2005, il a déclaré : « Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire. L’écriture de l’histoire, c’est l’affaire des historiens ».
Ce discours a eu des effets immédiats à l’intérieur du monde des historiens. Peu de temps après, une nouvelle pétition, initiée autour Sciences-Po, a été rendu publique par une déclaration du 12 décembre 2005 et signé d’abord par dix neuf personnalités, demandant l’abrogation de toutes les lois mémorielles (Loi dite Gayssot contre le négationnisme, loi dite Taubira sur la traite et l’Esclavage...), au nom de la « liberté de l’histoire ». Ces lois auraient en effet « restreint la liberté de l’historien » 27. Plusieurs autres pétitions et textes ont circulé dans les semaines suivantes, émanant de collectifs d’enseignants du secondaire, de juristes, parfois opposés à l’amalgame opéré par la prise de position des « 19 ». Dans le même temps, un grand nombre de débats ont été organisés en « interne » par des historiens affiliés à des associations de spécialistes et sur leurs sites de discussion.
Très schématiquement, on peut distinguer trois grandes tendances chez les historiens dans ce débat.
- La première réunit ceux qui ont estimé que la meilleure façon de combattre la loi du 23 février 2005 et de s’opposer aux groupes de pression mémoriels consistait à mobiliser les enseignants et les chercheurs dans le cadre de leurs organisations professionnelles et des associations de spécialistes, comme la Société d’histoire moderne. Ces historiens sont souvent très critiques à l’égard de leurs collègues qui interviennent dans l’espace public sur des questions d’ordre historique. Ce genre d’initiatives est à leurs yeux inutile, voire condamnable, car ils y voient une forme de narcissisme ou de prétention intellectuelle, contraire aux valeurs tacites que défend la communauté des historiens.
- La seconde tendance rassemble les historiens qui ont été à l’initiative de la pétition des « 19 », contre l’ensemble des lois mémorielles. Lorsqu’on examine la liste des signataires de ce texte, on voit d’emblée qu’elle repose sur une définition de l’ « historien » qui n’a pas grand-chose à voir avec le monde des « professionnels ». Parmi les 19, on ne trouve aucun enseignant du secondaire et très peu d’enseignants-chercheurs encore en activité. La plupart des universitaires qui ont lancé ce texte sont des professeurs émérites, plusieurs d’entre eux sont membres de l’Académie française ou occupent des fonctions éminentes dans des institutions culturelles. Les autres signataires sont des journalistes ou essayistes. Les « 19 » sont donc très représentatifs de l’élite culturelle française, située au coeur des réseaux de pouvoir qui lient le journalisme, l’édition, l’université et les sommets de l’Etat. On comprend que pour ces personnalités, le véritable historien, ce n’est pas l’enseignant-chercheur de base, mais l’écrivain qui s’intéresse au passé. C’est la raison pour laquelle cette pétition met l’accent sur la liberté de l’histoire. L’historien-écrivain est un « intellectuel » qui cherche à mobiliser l’opinion publique contre l’Etat, en dénonçant toutes les lois qui traitent du passé comme des atteintes à la démocratie, une mise en cause intolérable de la liberté de penser. Logiquement, la pétition des 19 met donc sur le même plan les lois qui condamnent le racisme, l’esclavage, les génocides, et une loi qui fait l’apologie de la colonisation.
Comme on pouvait s’y attendre, bien que la réaction des 19 ait été tardive (puisque la mobilisation des enseignants-chercheurs avait commencé dès le printemps 2005), elle a été aussitôt massivement relayée par les journaux, les radios et les télévisions. Les journalistes qui écrivent des livres d’histoire, et les universitaires qui tiennent des rubriques régulières dans la presse, se sont aussitôt reconnus dans cette démarche.
Ces réactions sont très instructives sur la façon dont fonctionnent les relations de pouvoir dans le monde intellectuel français. Une action militante, soutenue au départ uniquement par des enseignants et des chercheurs de « base », inquiets de l’intrusion du pouvoir politique dans leurs activités professionnelles, est devenue un sujet digne d’intérêt pour les élites (parmi les 19, deux seulement ont signé la pétition contre la loi du 23 février 2005), uniquement lorsque le président de la République est entré en scène. La politisation de l’affaire a en effet créé un enjeu nouveau : qui sont les interlocuteurs légitimes du chef de l’Etat ? Autrement dit : qui a le droit, dans ce pays, de parler au nom des historiens ? La mobilisation des réseaux de pouvoir et universitaires a permis de reléguer au second plan les différentes actions menées depuis le printemps 2005 pour faire croire au grand public que les 19 représentaient l’ensemble des historiens 28. Cette propension de l’élite à parler au nom de l’histoire n’est certes pas nouvelle. Mais jusqu’ici, cette position de porte-parole auto-proclamé n’avait jamais été vraiment contestée collectivement par d’autres historiens.
- C’est ce qu’ont commencé à faire les historiens regroupés au sein du CVUH. Ils représentent une troisième tendance dans la discipline qui a beaucoup de points communs avec la première évoquée. Néanmoins, les membres du CVUH refusent de s’enfermer dans leur « tour d’ivoire » car ils estiment que l’histoire n’est pas l’apanage des seuls universitaires. Dans une démocratie, ce sont toujours les citoyens qui ont le dernier mot. Les enseignants et les chercheurs doivent donc « rendre des comptes » en intervenant dans l’espace public pour défendre les acquis de la recherche, la fonction critique et les idéaux de la science. L’expression « comité de vigilance » est un clin d’oeil au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), créé en 1934. Nous ne pensons pas pour autant, bien évidemment, que nous serions dans un contexte comparable à celui des années 1930 ni que l’histoire de ce comité soit exemplaire. Nous ne prétendons pas qu’il existerait aujourd’hui en France des menaces sérieuses sur la démocratie. Le point commun entre notre comité de vigilance et son prédécesseur réside dans la volonté de ne pas faire de l’activité professionnelle repliée sur elle-même l’horizon unique de notre travail, au mépris des enjeux sociaux qui nous impliquent directement, à la fois comme historiens et comme citoyens. Appeler à la « vigilance » face aux usages publics de l’histoire ce n’est donc pas se placer en position d’expert pour arbitrer, au nom de LA vérité historique, les querelles sur le passé qui ont lieu sur la place publique. Au contraire, notre démarche incite les historiens à davantage de modestie. La posture critique que nous défendons est tournée d’abord contre les gens de notre propre milieu, ceux qui détiennent le privilège de parler en public. Fort de notre propre expérience d’enseignants-chercheurs, nous estimons que les connaissances spécialisées que nous produisons sont souvent inutilisables, en tant que telles, par les acteurs de la scène publique, parce que les problèmes scientifiques ne sont pas des problèmes politiques (au sens habituel du terme). Ce qui ne dispense pas d’élaborer des modalités d’échange qui soit capables de construire des liens entre ces connaissances et les interrogations plus larges.
Si tous les historiens respectaient les principes de l’histoire-problème tels que Marc Bloch et Lucien Febvre l’ont définie, ils ne risqueraient guère d’être incriminés par les lois mémorielles. C’est pourquoi, il nous paraît abusif d’ameuter l’opinion en affirmant que « la liberté de l’histoire » serait menacée par ces lois. A nos yeux, seule la loi du 23 février 2005 est antidémocratique, car c’est la seule qui a voulu contraindre les enseignants et les chercheurs à prononcer des jugements de valeur sur l’histoire (cf. les aspects « positifs » de la colonisation). Nous avons d’ailleurs obtenu gain de cause sur ce point, puisque le chef de l’Etat a finalement lui-même demandé le déclassement de cet article 4 - c’est à dire la sortie du domaine de la loi pour son caractère réglementaire -, parce qu’il était en contradiction avec les articles constitutionnels qui définissent le domaine de la loi.
A la différence des « 19 », le fait que le Parlement légifère sur le passé, ne nous semble pas contraire à la démocratie, car toute action politique relative au passé concerne la mémoire collective, et engage donc l’ensemble des citoyens. En tant que citoyens ordinaires, nous pouvons parfaitement défendre ou combattre telle ou telle de ces lois, mais nous ne pouvons pas essayer d’imposer notre point de vue aux autres citoyens en arguant de nos compétences d’historiens. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire, mais ce n’est pas aux historiens de faire la loi.
Il nous semble au final que face à de telles demandes d’histoire/mémoire et de tels enjeux, la politique de la tour d’ivoire serait une singulière conception du métier et surtout de la place du savant dans la cité. Il y a sans doute, plutôt, à réinventer des rapports entre « savants » et « profanes », peut-être autour de la notion de « forum hybride », telle que définie par Barthe, Callon et Lascoumes, certes pour des thèmes plus « techniques » (maladies, affaires nucléaires...) : ces lieux, opposés à une « recherche confinée », qui rassemblent des compétences variées, « experts » et « profanes », pour discuter des enjeux, notamment controversés, à la double dimension technique (comme le métier historien le requiert ici) et sociale 29. Si toutes les recherches - ou tous les moments de la recherche - ne se prêtent pas à la mise en débat public, plusieurs thématiques historiennes trouveraient assurément un gain à la confrontation large.

Notes :
1. François Hartog, Jacques Revel, "Note de conjoncture historiographique", in Les usages politiques du passé, Enquête, Paris, éd. de l’EHESS, 2001, p. 17, 21-22. Cf aussi les remarques de Daniel Levy et Natan Sznaider, Erinnerung im globalen Zeitalter : Der Holocaust, Francfort, Suhrkamp, 2001, p. 30 notamment. Plus généralement, Maryline Crivello, Patrick Garcia, Nicolas Offenstadt éds., La concurrence des passés. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2005, 298 p.
2. Antoine Prost, "Les historiens et les Aubrac : une question de trop", Le Monde, 12 juillet 1997, p. 13.
3. Comme s’en émeut un professeur d’histoire, lecteur de Libération, 28 septembre 2006, p. 5.
4. Sur les places respectives de l’histoire et de la mémoire, Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration, Paris, Belin, 2001, p. 15 et suiv., Id.Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003, p. 76 et suiv.
5. Nous reprenons ici les propos de l’introduction de Nicolas Offenstadt et Maryline Crivello in La Concurrence des passésop. cit., p. 191-202.
6. Pour le temps long de l’expertise historienne, cf. Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien. De la Chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003. Pour le cas allemand et les historiens qui ont entouré Helmut Kohl dans la construction des discours sur l’identité nationale allemande, cf. Mary Fulbrook, « Dividing the Past, Defining the Present : Historians and National Identity in the Two Germanies », Stefan Berger et al. Éds., Writing National Histories : Western Europe since 1800, Londres/NY, Routledge 1999, p. 221.
7. Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial », Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2006, p. 192.
8. Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Paris, Hachette, 1999, p. 9-43. O. Dumoulin, op. cit.
9. Christian Delacroix, « L’histoire du temps présent au risque de la demande sociale », in M. Crivello et alii, op. cit., p. 271-282 sur lequel nous nous appuyons pour le paragraphe qui suit.
10. C. Amalvi, « Usages politiques du Moyen Age en France de 1970 à nos jours » in M. Crivello et alii éd., op. cit., p. 203-211.
11. Cf. N. Offenstadt, « Les mutineries de 1917. Objet historiographique et enjeu mémoriel », postface à Denis Rolland, La Grève des tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Imago, 2005, pp. 415-428.
12. I. Merle et E. Sibeud, « Histoire en marge ou histoire en marche ? La colonisation entre repentance et patrimonialisation », in M. Crivello et alii éd., op. cit., p. 245-255.
13. « Les mutins de 1917 dans l’espace public ou les temporalités d’une controverse (1998- ?) » in M. Crivello et alii, op. cit., p. 233-243.
14. G. Pervillé, « Les historiens de la guerre d’Algérie et ses enjeux politiques en France », in M. Crivello, op. cit., p. 261.
15. Voir cependant une mise en perspective efficace, notamment pour la genèse de la loi, dans R. Bertrand, op. cit.
16. Cette analyse reprend la trame revue et actualisée d’un article de la revue (Nouvelles) FondationS, n°2, 2006.
17. Sa première réunion s’est tenue à l’EHESS le 18 mai 2005. Le comité ne s’est formalisé que progressivement à l’initiative de Gérard Noiriel, historien, directeur d’études à l’EHESS, de l’historienne Michèle Riot-Sarcey, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VIII et Nicolas Offenstadt, Maître de Conférences à l’Université de Paris I. Son action a été rendue publique en novembre-décembre 2005, à travers un communiqué et différentes interventions dans la presse, que l’on peut retrouver sur ce site, rubrique « Les Echos du CVUH ». La première réunion publique, en conformité avec son souhait d’être un large forum, s’est déroulée à la Sorbonne le 4 mars 2006. Elle a consisté en un dialogue entre les historiens et le public autour de thèmes controversés ou du moins discutés dans l’espace public.
18. Elle est publiée dans Le Monde du 25 mars 2005 sous le titre, « Colonisation : non à l’enseignement de l’histoire officielle ». Voir Claude Liauzu, Gilles Manceron éds., La colonisation, la loi et l’histoire, Paris, Syllepses, 2006, 184 p.
19. Voir R. Bertrand, op. cit., p. 43.
20. Entretien publié par le journal d’Alger, Le Citoyen, 15 septembre 2005. Voir la réponse de chercheurs dans L’Humanité du 22 septembre 2005 : « Le retour des « professeurs de trahison » ? ». Voir aussi la réponse de T. Le Bars et C. Liauzu, occasionnée par les propos partisans du ministre, dansLe Monde du 12 mai 2005.
21. Cf R. Bertrand, op. cit., p. 181.
22. Ibid., p. 183.
23. Le collectif convoque une conférence de presse le 16 juin 2005 pour présenter les actions à mener contre l’historien.
24. Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.
25. Texte cité in R. Bertrand, op. cit., p. 205.
26. Voir notamment Le Monde du 11 juin et du 1er décembre 2005. Et R. Bertrand, op. cit., p. 85, 94.
27. Voir Le Monde du 14 décembre 2005 qui décide de mettre en première page cette intervention.
28. Les principaux textes de ces mobilisations antérieures à l’intervention des « 19 » sont publiés dans C. Liauzu, G. Manceron éds., op. cit., p. 59 et suiv.
29. Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, p. 36, 50 notamment.

Compte-rendu du livre de Romain Bertrand, Mémoires d’empire. La controverse autour du « fait colonial » par Vincent Chambarlhac


Clamecy, Editions du Croquant « Savoir / agir », Août 2006, 220 p, 18,50 euros.
Pour l’association Raison d’agir, Romain Bertrand revient sur la controverse autour du fait colonial. Bâtie par de nombreuses références à Michel Foucault (L’Ordre du discours notamment), son analyse tranche sur l’ordinaire des commentaires de la polémique autour du fait colonial nouée en 2005 à partir, notamment, de l’article 4 de la loi du 23 février. Récusant l’exceptionnalité de cette controverse, souvent expliquée par l’argument simplificateur du dérapage individuel (une connerie, dixit Jacques Chirac) et / ou du dysfonctionnement législatif, Romain Bertrand inscrit celle-ci dans la routine du jeu politique démocratique contemporain (p 207). Derrière le rideau, il n’y a rien à voir, avertit Gilles Deleuze en exergue du volume. L’efficace de l’analyse est là.
Brossant une archéologie des mises en débats du fait colonial, la démonstration s’attache d’abord à la genèse de la loi du 23 février 2005. Sa préhistoire tient à l’invention de politiques publiques de mémoires assorties notamment de la repentance face à la guerre d’Algérie. Dans ce contexte, l’article 4 procède du lobbying d’associations affines à la cause des rapatriés, militant pour la réhabilitation officielle des condamnés de l’OAS. L’arc méditerranéen français constitue le socle territorial de ce travail mémoriel. Des députés de la majorité, novices à l’Assemblée nationale puisque élus en 2002, mais ancrés dans cet espace par des mandats locaux pérennes, portent ces revendications au plan national par l’article 4. Si celui-ci ressort à un cavalier législatif, le précédent de 2003 initié par Philippe Douste-Blazy signifie la récurrence de cette tentation. Dans l’arène de l’Assemblée nationale, l’article 4 est le fait de challengers. Ces députés adaptent des compétences forgées dans le travail politique au niveau local à l’espace national ; ils entrent ainsi nationalement en politique, modifiant les frontières du territoire du dicible politique (p 84). L’article 4 résulte alors des reconfigurations en cours au sein de l’UMP. Il paraît également l’effet, à la faveur des débats portant sur son abrogation (novembre 2005), de l’appréciation par la représentation nationale des émeutes contemporaines. Rapidement, les débats glissent d’une discussion portant sur la violence coloniale et les deux temps de la colonisation, à l’établissement d’un lien de causalité directe entre la condition d’immigré et le passé colonial. Reconnaître les torts passés (se repentir) absout alors d’une lecture politique des émeutes. La controverse sur le fait colonial semble ainsi occulter toute portée d’un questionnement social et / ou politique sur cet embrasement ; les gestes d’insoumission à l’égard de l’Etat sont en effet rabattus sur une sensibilité mémorielle, et ce faisant dépolitisés (p 115). Il y a là une lecture postcoloniale des émeutes. Le débat sur le fait colonial vaut alors palimpseste. Il déplace son enjeu initial sur le terrain du fait républicain par l’immédiateté de l’équivalence colonisés / immigrés. Dans cette nouvelle configuration, la discussion sur l’enseignement du fait colonial se comprend surtout dans l’orbite de l’acculturation républicaine (topique de l’intégration). Il sera donc question de pédagogie à mettre en ?uvre, de valeurs républicaines. La prise en compte des collectifs mémoriels dans l’ordre de la plainte, de la revendication, et des luttes pour la reconnaissance, participe alors de l’équation colonisés / immigrés, décentrant la question sociale vers l’équivoque des ressentiments mémoriels. La force médiatique desIndigènes de la République, à l’appel consacré après-coup par la polémique autour de l’article 4, l’illustre. La controverse autour du « fait colonial » procède ainsi de mécanismes démocratiquesroutiniers. A suivre Romain Bertrand, cette routinisation n’est pas seulement la somme singulière du jeu politique dans ses multiples configurations. Les médias formatent d’autant plus le débat parlementaire qu’ils se sont eux-mêmes inscrits dans la sphère intellectuelle par les logiques éditoriales. La fracture coloniale excipée par l’équation colonisation / immigration est le titre d’un ouvrage collectif rassemblant des historiens et des sociologues militants ; il propose une grille de lecture postcoloniale du fait républicain qualifiée de vade-mecum historiographique ? qui a pour lui la force de l’évidence simple qu’il cherche à construire (p 130). Dans le même esprit, l’auteur souligne le capital universitaire des initiateurs de l’Appel des Indigènes de la République qui dépossèdent de leur parole ceux mêmes qu’ils affirment représenter. Les mobilisations autour du fait colonial, leur publicité, sont ainsi également construites par le champ académique. Les trop courtes pages réservées à cet aspect ne font qu’esquisser en creux une logique de la compétition universitaire et historiographique tangentielle à la sphère militante.
En somme, les Mémoires d’empire questionnées ici par Romain Bertrand procèdent d’unemachine de guerre (Deleuze) contre la question sociale. Contre le désordre social signifié par la question des banlieues et la crise du politique, elles sont l’outil d’un retour à l’ordre au prix d’une politique de la repentance, au prix du simulacre d’une guerre des mémoires qui confesse, plus qu’elle n’assume, ce que la société française ne veut ni voir, ni reconnaître. Tout est là dans la controverse autour du fait colonial, rien pourtant n’est reconnu comme tel. Derrière le rideau, il n’y a rien à voir.
Le catalogue de la collection Savoir / Agir mérite le détour, cf.http://www.atheles.org/editionsducroquant/

Sur ce point, cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, La Bataille de Marignane, Paris, Tirésias, 2006. Chroniqué sur http://www.dissidences.net/parutions.htm

Pascal Blanchard et aliiLa Fracture coloniale, Paris, La Découverte « Cahiers libres », 2005.
Sur ce point, outre les débats sur l’Appel des Indigènes de la République dans la LCR et ses mouvances (ainsi de Motivés toulousains), cf. l’écho du postcolonialisme dans les revues de la gauche radicale : ContrepointsLes Cahiers d’Histoire (Espace Marx), Multitude...

dimanche 4 mars 2007

À propos de l’histoire des traites négrières et, plus généralement, des positions contrastées des Historiens par Catherine Coquery-Vidrovitch (professeur émérite de l’Afrique à l’Université de Paris 7)


[Lettre primitivement adressée à la Société d’Histoire moderne dont les discussions ont été intenses sur l’« affaire Pétré-Grenouilleau » en étant parfois peu informées sur cette partie de notre histoire . Ce texte a depuis été légèrement amendé. 5 janvier 2006]
Chers amis,
Bien entendu, il est, plus qu’inadmissible, idiot de porter plainte contre Olivier Pétré-Grenouilleau, qui est un historien sérieux, et dont les propos dans le journal ne sont pas aussi meurtriers que la façon dont certains l’ont interprétés (Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, essai d’histoire globale, Paris, Gallimard/Bibliothèques des histoires, 474 pages, 32 euros).
C’est donc tout à l’honneur des historiens modernistes que de protester en ce sens auprès du tribunal. Ceci dit, nous serions bien bas en France si le tribunal ne classait pas sans suite cette affaire ridicule ?
Les « spécialistes » de la colonisation et de l’histoire de la traite sont en France divisés, mais dans l’ensemble ne participent pas à une pétition générale qu’ils estiment ne pas poser le problème de façon informée, car les choses se succèdent très vite chez les spécialistes où il s’agit plutôt de tables rondes, d’articles de fond, dans un cadre de très grande susceptibilité des partenaires (aussi bien des descendants d’esclaves que de colonisés), si bien qu’on s’engage dans une querelle franco-française hexagonale sans bien en sentir tous les affects, qui sont énormes. Nous sommes dans l’histoire immédiate autant que dans l’histoire des traites, et les incompréhensions se multiplient si on se lance dans pétitions et contre pétitions sans bien en mesurer tous les enjeux. C’est un dialogue de sourds qu’il faudrait éviter.
Quant à Olivier Pétré Grenouilleau, c’est un érudit, qui connaît bien la littérature anglo-saxonne qu’il a étudiée dans son livre. Celui-ci est une somme remarquable, dont on trouve des critiques intelligentes et mesurées, mais sérieuses, sur Internet, notamment par Pap Ndiaye (MC EHESS, spécialiste d’histoire noire-américaine, pourtant peu gâté, lui aussi, sur le Web !) et Marcel Dorigny (MC à Paris 8, spécialiste de l’histoire des Caraïbes) - c’est à dire deux historiens parmi les mieux à même d’évaluer cet ouvrage en France. Globalement je suis d’accord avec eux, et ils sont mesurés tout en étant parfois sévères.
Sévères parce que, tout en étant un historien de qualité, Pétré-Grenouilleau a des réflexes, disons, « hexagonaux » et cela pointe parfois. Cela n’a bien entendu rien de condamnable, on a le droit d’être historien indépendamment de ses opinions quelles qu’elles soient (sauf négationnistes) et son livre n’est attaquable que dans des discussions entre spécialistes.
Mais la confusion entretenue réside ailleurs ; ce n’est pas sur son livre, inattaquable autrement que par ses pairs, qu’il est attaqué en justice (contrairement à ce que même un directeur du CNRS, philosophe de surcroît, a récemment affirmé dans une pleine page de « Rebonds » de Libération) : la plainte porte explicitement sur ses propos publiés dans le Journal du Dimanche. [cf. texte intégral ci-dessous], qui est plus maladroit qu’erroné, contrairement aux commentaires qui en ont été fait en l’écourtant : que les traites négrières soient de nature différente, parce que la Shoah était faite pour tuer les gens, et la traite pour les faire travailler, c’est vrai en théorie, mais discutable dans la pratique, non seulement parce que les camps d’extermination nazis étaient aussi des camps de travail et que tous les camps de concentration n’étaient pas des camps d’extermination, mais précisément parce qu’il y a un lien entre la très grande mortalité des noirs au 18è siècle (jusqu’à 20% par an par endroits, avec évidemment des chiffres variables et discutéss) et l’activité du commerce des esclaves (à différencier de l’esclavage qui était un statut) : les négriers étaient probablement fort satisfaits d’avoir constamment à renouveler le stock d’esclaves sur un marché très demandeur ? La mortalité des esclaves a énormément baissé aux USA début XIXe siècle, pour des raisons complexes : progrès de l’hygiène sinon de la médecine, interdiction de la traite (1807) donc nécessité de protéger le « cheptel » (causes ou conséquences, ou les deux à la fois ?), baisse de rentabilité du commerce de contrebande de plus en plus aléatoire ? L’attitude « froide » de OPG a donc rendu furieux des Antillais, et a entraîné sur le Web un déluge d’insultes de la part de gens dont la plupart ne sont pas historiens, et tout s’est envenimé. Il faut aussi se souvenir que colonisation et esclavage sont unis dans la mémoire des Antillais, tandis qu’en Afrique ou en Indochine la colonisation a commencé quand la traite s’arrêtait...
À ce propos, je voudrais souligner un manque de compréhension de l’autre qui m’a frappée dans le texte de Henry Rousso paru dans le Monde, dont les historiens dans l’ensemble le félicitent. En qualité d’historienne de l’"autre", je le trouve discourtois, de façon involontaire car inconsciente : parler de l’esclavage comme d’un "passé qui nous est aussi étranger" car "d’il y a quatre siècles", tandis que la Shoah demeurerait le seul, en somme donc valable "souvenir... érigé en symbole universel de la lutte contre toutes les formes de racisme", c’est privilégier sans même s’en rendre compte la « communauté blanche » (tout aussi "communautariste" que les autres : être majoritaire n’est pas synonyme d’universalité ?) : aux Antilles, départements français, il reste encore de vieilles gens dont les arrières grands parents (voire, dans de rares cas, les grands ?parents) sont nés esclaves dans le royaume de France. Cela ne leur est pas étranger - et cela n’est pas étranger non plus à Françoise Chandernagor puisqu’elle en parle encore ? Comme le remarque OPG, on choisit effectivement l’ancêtre que l’on préfère, mais ceci, en revanche, est universel, chacun se fabrique son petit mélange identitaire personnel. La mémoire de l’esclavage demeure écorchée, à chacun son symbole, et en qualité de citoyens français, respectons à ce titre les symboles des uns et des autres ; ce qui n’interdit en rien par ailleurs de juger que, de quelque côté que ce soit, ces symboles sont parfois utilisés à tort et à travers ? Pour moi, ancienne "enfant cachée ?, j’assume les deux symboles, et je ne les mets pas en concurrence en en préférant un plutôt que l’autre, ce qui dénoterait le mépris de la souffrance des autres : à chacun sa souffrance, mais toutes les souffrances sont des souffrances, et il n’y a pas d’échelle de Richter comme l’a écrit OPG lui-même dans l’interview incriminée, même si en revanche le paragraphe précédent est assez maladroit dans son énoncé...
Les historiens (indifférents dans l’ensemble à l’histoire des autres en général, et même des nôtres pour l’histoire spécifique des Caraïbes dont les spécialistes sont rares en France métropolitaine) sont sensibles au déluge d’insultes sur le Web (mais internet n’est pas une source pour les historiens, et il faudrait supprimer internet si on veut en supprimer les horreurs !), ils ne sont guère sensibles au contexte, dans lequel il faut s’avancer avec intelligence et délicatesse de façon à tenir compte de tout, y compris du contexte des débats sur la colonisation et le fameux article 4 de la loi de février 2005 intimant aux enseignants ce qu’ils devraient enseigner à l’école sur les « bienfaits de la colonisation ».
Sur ce point, j’ai aussi trouvé que les « 19 » historiens signataires brouillaient les pistes en mettant tout dans le même plat, du négationnisme à ce que l’historien doit enseigner à l’école (cette dernière intrusion étant intolérable). J’ai néanmoins trouvé l’article dans Le Monde par Mme Chandernagor convaincant dans sa mesure. Des lois sur les crimes contre l’humanité ne me choquent pas (en qualité d’historien, ce n’est pas notre rôle spécifique de décider ce qui est ou non crime contre l’humanité), ce n’est peut-être pas non plus celui du Parlement, mais pas plus le nôtre, à nous historiens, sinon en qualité de citoyens comme les autres : ce que nous avons à faire en historien c’est apporter les faits, les preuves ou les dénégations aux instances (généralement internationales) décidant au vu de ces démonstrations ce qui peut ou ne pas être crime contre l’humanité. En revanche, comme le remarque Chandernagor, faire intervenir dans la loi l’honneur des descendants (et non plus seulement celui des acteurs et victimes eux-mêmes) est une erreur, qui s’explique par le contexte politique, par le déni dont effectivement les Français noirs estiment avoir souffert.
Tout cela est bien compliqué. Je pense que c’est la raison pour laquelle les spécialistes ont été assez rétifs à partir en guerre ouverte, et qu’il ne faut pas non plus être tout feu tout flamme dès que l’on songe à étendre les crimes contre l’humanité au-delà de la Shoah qui fut probablement le pire, mais quand même pas le seul (étant d’origine juive moi-même, je ne peux être taxée d’antisémitisme en écrivant cela !).
Voilà, en tous les cas, mon avis.
Si vous en désirez davantage, je suis à votre disposition pour vous suggérer des références !
À ce propos, je vous signale, à toutes fins utiles, que vient de paraître un numéro spécial double desCahiers d’Études africaines (EHESS, no 179-180, 2005), intitulé "Esclavage moderne, ou modernité de l’esclavage ?". Un article est particulièrement fourni et répond en grande partie aux question posées, celui de la politologue Françoise Vergès, intitulé : « Les troubles de la mémoire. Traite négrière, esclavage et écriture de l’histoire », pp. 1143-1178. Ceux qui ne sont informés que par la presse ou le courrier internet y trouveront des précisions utiles pour la compréhension de la question.
Je pense aussi que la lettre explicative signée de Jean-Luc Bonniol, anthropologue, université de Provence ; Marcel Dorigny, historien, université de Paris VIII ; Dany Ducosson, pédopsychiatre ; Jacky Dahomay, philosophe, membre du Haut Conseil à l’Intégration ; Thierry Le Bars, juriste, université de Caen ; Caroline Oudin-Bastide, historienne et sociologue ; Frédéric Régent, historien, université Antilles-Guyane ; Jean-Marc Regnault, historien, université de la Polynésie française ; Alain Renaut, philosophe, université de Paris IV, est aussi claire que mesurée (sur le site).
Enfin, quelques spécialistes interdisciplinaires prennent la parole, une parole originellement informée scientifiquement...
A noter aussi que le texte finalement rédigé par la Société d’Histoire d’outre mer (voir le site) et à paraître dans la revues Outres mers/ Revue d’Histoire, reprend à peu près cet argumentaire.
PS : Documents annexes d’information
ARTICLE PARU DANS LE JOURNAL DU DIMANCHE
> n°3049, dimanche 12 juin 2005 (France)
>
> Un prix pour Les traites négrières
>
> Interview
> Christian Sauvage
>
> LE JURY du prix du livre d’histoire du Sénat a été bien inspiré de
> couronner Les traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau. Un livre
> d’histoire, savant et abordable, mais aussi un livre débat au moment
> où certains lancent des appels aux "peuples indigènes". Une belle
> conclusion ausi des Rendez-vous citoyens histoire du Sénat, auxquels
> s’est asocié le JDD, qui ont connu, hier, un grand succès. Olivier
> Pétré-Grenouilleau, 43 ans, est professeur d’histoire à l’université de
> Lorient. Voilà dix-sept ans qu’il se consacre aux problèmes de la
> traite négrière.
>
> Pourquoi ce pluriel, Les traites négrières ?
>
> L’objectif de ce livre était de faire une histoire globale d’un
> phénomène qui s’est étendu sur treize siècles et sur cinq continents.
> C’est un sujet tellement vaste qu’en général les chercheurs se
> spécialisent sur un aspect ou un autre. Je voulais resituer cette
> histoire dans la durée et dans ses différents aspects. Il y a eu de
> l’esclavage dés l’antiquité, mais la traite, c’est à dire le commerce
> des esclaves, n’est apparue qu’au VIIe siècle, vers 650.
>
> C’est l’empire musulman qui a commencé la traite. Pour une raison
> simple : les musulmans n’ont pas le droit d’avoir des esclaves
> musulmans. Ils se sont donc tournés vers l’Europe et vers l’Afrique
> noire pour acheter ces esclaves. La traite négrière s’est achevée vers
> 1920.
>
> Comment en est-on sorti ?
>
> Par le combat des abolitionnistes, essentiellement des philanthropes
> blancs, protestants. Cette première explication paraissait trop simple.
> On a alors évoqué des raisons économiques. L’Angleterre de la
> révolution industrielle n’avait plus besoin d’esclaves. Mais, du fait
> du blocus, ils étaient encore utiles, d’autant plus que le système
> esclavagiste de la fin du XVIIIe siècle était très rentable. On a
> ensuite évoqué des raisons religieuses. Il y a eu en Angleterre des
> pétitions très nombreuses contre l’esclavage, à l’initiative de
> pasteurs. Des raisons politiques ont été ensuite avancées. On a dit :
> c’est un moyen de détourner l’attention de la classe ouvrière de ses
> problèmes. En fait, l’abolition est née d’un peu toutes ces raisons et
> de la résistance des esclaves eux mêmes.
>
> Les premiers à pratiquer la traite étaient les Africains ?
>
> Je crois qu’il faut se débarrasser des clichés même s’ils sont
> rassurants. On sait que l’Afrique noire a été victime et acteur de la
> traite. Les historiens, quelles que soient leurs convictions
> politiques, sont d’accord là dessus.
>
> Votre livre paraît éclairant dans le débat actuel sur "les peuples
> indigènes" et l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné.
>
> Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire
> américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd’hui en France. Cela
> dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui
> considère la traite des Noirs par les Européens comme un "crime contre
> l’humanité", incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les
> traites négrières ne sont pas des génocides.
>
> La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était
> un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler
> le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des
> processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances.
>
> Beaucoup d’artistes, d’intellectuels d’origine africaine se disent
> "descendants d’esclaves".
>
> Cela renvoie à un choix identitaire, pas à la réalité. Les Antillais,
> par exemple, ont été libérés en 1848. Mais si l’on remonte en amont,
> vers l’Afrique, on peut aussi dire que les ancêtres de leurs ancêtres
> ont été soit des hommes libres, soit des esclaves, soit des négriers.
> se présenter comme descendant d ?esclaves, c’est choisir parmi ses
> ancêtres. C’est aussi créer une immédiateté entre le passé et le
> présent. Descendant d’esclaves est une expression à manier avec prudence.
>

>



2) A signaler : une chronologie intéressante des événements relatifs à l’affaire :http://www.clionautes.org/article.p...

3) Enfin, il est intéressant de savoir que si les modernistes se sentent très concernés par la question, les contemporanéistes sont, comme je le pressentais, divisés, et que les quatre associations se sont mises d’accord en conséquence sur un texte minimal qui paraît, en tout état de cause, clair et suffisant (même si le texte plus long des modernistes non spécialistes est grosso modo acceptable). À remarquer néanmoins que le texte accepté par les contemporanéistes se prononce sur les travaux d’OPG (ce qui va de soi), alors que la plainte concerne juridiquement l’interview... : c’est bien la preuve que ce débat supposé d’histoire moderne est en fait aussi un débat d’histoire immédiate (vécue et qui reste à écrire !)
- Motion commune :
Les quatre associations d’historiens des universités françaises représentées par leurs présidents :
- la Société des Professeurs d’histoire ancienne des universités
- la Société des historiens médiévistes de l’enseignement public français
- l’Association des historiens modernistes des universités françaises
- l’Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche
Qui regroupent une grande partie des historiens des universités et des autres établissements d’enseignement supérieur et organismes de recherche, se déclarent solidaires de leur collègue Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur d’histoire moderne à l’université de Bretagne Sud. Elles peuvent attester que, dans ses publications, il a respecté les règles habituelles de la déontologie du métier d’historien. Par ailleurs, ses qualités scientifiques ont été reconnues par l’attribution de 3 prix décernés en 2005 :
- un prix du Sénat
- un prix de l’Académie Française
- un prix Chateaubriand
Elles tiennent à déclarer que les travaux du Professeur Pétré-Grenouilleau ne sauraient se discuter au tribunal ; qu’il est certes loisible de diverger d’opinion à leur propos mais seulement dans le cadre d’un débat scientifiquement argumenté. Si Monsieur Pétré-Grenouilleau venait à être condamné, c’est la méthode même de la recherche historique qui serait condamnée.
Elles autorisent la production de cette attestation dans le cadre de l’action en justice opposant Mr Olivier Pétré-Grenouilleau au Collectif Antillais, Guyanais, Réunionnais. Nous avons connaissance qu’une fausse déclaration peut nous exposer à des sanctions pénales.
- Texte des Modernistes :
ATTESTATION DE L’ASSOCIATION DES HISTORIENS MODERNISTES DES
>> UNIVERSITÉS FRANCAISES (AHMUF) REPRÉSENTÉE PAR SON PRÉSIDENT
>> L’association des historiens modernistes des universités françaises
>> (AHMUF) qui regroupe la quasi totalité des historiens de la période
>> appelée sur le plan académique (XVI°-XVII°-XVIII°siècles)
>> se déclare solidaire de M. Olivier Pétré-Grenouilleau dont les
>> travaux de recherche sont mis en cause par une association devant la
>> justice.
>> Spécialistes en matière d’enseignement et de recherche de cette
>> même période de l’histoire que M. Olivier Pétré-Grenouilleau, ils
>> tiennent à dire que leur collègue , dont ils ont lu les travaux, ne
>> conteste pas que l’esclavage soit un crime contre l’humanité et qu’il
>> n’encourage ni les discriminations ni la haine raciale. De plus, il a
>> toujours respecté les règles de déontologie du métier d’historien et
>> jouit d’une grande considération parmi ses pairs.
>> Agrégé (1988) et Docteur en histoire (1994), Habilité à diriger des
>> recherches(1997), il a suivi la carrière d’un enseignant-chercheur en
>> devenant Maître de conférence en 1995 puis professeur en 2004. En
>> outre, la qualité de ses travaux est telle qu’il a été détaché à
>> l’IUF (Institut Universitaire de France) de 1999 à 2004 et qu’il a
>> été récompensé en 2005 par trois prix prestigieux don

samedi 3 mars 2007

Guerres de mémoire ou histoire : pour une vulgarisation de qualité par Claude Liauzu (Professeur à l’université Denis-Diderot Paris-VII)


le 17 février 2007
La parution d’un manuel d’histoire pour les écoles primaires de la Nouvelle-Calédonie risque de passer inaperçue dans la capitale des arts et des lettres. Pourtant, ce n’est pas un mince événement d’avoir élaboré une histoire partagée entre les diverses populations. C’est une contribution au devenir commun qu’elles ont à construire à partir d’un lourd passé.
Cela sans complaisance envers les nostalgiques du bon vieux temps de la colonisation, ni envers les pénitents battant leur repentance sur la poitrine de leurs ancêtres, ni envers ceux qui se réclament du statut éternel de victime absolue. Cela aussi sans choisir le plus petit commun dénominateur entre Kanak, caldoches, descendants de déportés et bagnards, de petits colons, de Polynésiens et asiatiques. En acceptant leur pluralité, les auteurs (dont un seul Kanak, en raison du retard scolaire légué par le passé, regrettent-ils) ne se sont pas réfugiés derrière une impossible neutralité, n’ont esquivé aucun des grands problèmes auxquels sont confrontés les enseignants du « Caillou  ».
1° Comment interpréter les siècles et millénaires antérieurs à la colonisation en refusant à la fois le mythe du « bon sauvage », ou la légende des siècles d’or, aussi bien que la justification de la colonisation par la hiérarchie des civilisations ?
2° Comment étudier une colonisation ambiguë : la domination, la violence, les massacres, la dépossession, le statut de l’indigénat, la destruction des identités, sans réduire la colonisation, qui a été une des dimensions du nationalisme et du capitalisme européens, au pillage et au meurtre ? Sans négliger les transformations - résistance, emprunts, ré-interprétations - des colonisés ?
3° Comment étudier aussi bien les Kanak que les colons et leurs relations en évitant le manichéisme des « zoos humains », ou son doublet inversé, la « reconnaissance de la nation » envers l’oeuvre des Français d’outre-mer ? Quelle a été l’histoire des colons : ni hussards de la civilisation, ni pionniers héroïques, ni bourreaux, ni boucs émissaires, mais porteurs des contradictions de la société métropolitaine et de la situation coloniale ?
Cet ouvrage est-il à classer dans la rubrique curiosa des histoires exotiques ? Oui, si l’on ignore la loi du 23 février 2005, par laquelle des élus ont prétendu imposer un enseignement du « rôle positif » de la colonisation et créé une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie (mémoire, non pas histoire, et au singulier !), sous l’autorité d’un ministre qui traite les historiens de « spécialistes auto proclamés » ou « pseudo historiens » quand ils ne partagent pas son point de vue. Oui, si l’on néglige la multiplication des initiatives municipales en faveur de mémoriaux exaltant l’Algérie française, à Montpellier - où Georges Frèche traite les historiens de «  trous du cul » -, à Perpignan, au mépris de la pluralité de la population. Oui, si l’on n’a pas encore compris que nos sociétés postcoloniales sont traversées par ces problèmes.
Ce livre est un exemple dont il faut s’inspirer pour dépasser les guerres de mémoires et l’enlisement du débat métropolitain. Les historiens de la « Nouvelle » contribuent ainsi à la diffusion des connaissances, qui est une des fonctions de notre métier. Ce n’est pas un hasard si plusieurs des auteurs ont contribué aussi au
Dictionnaire de la colonisation française (Larousse, 2007) qui a le même objectif.

Préambule des accords de Nouméa 5 mai 1998


1 - Lorsque la France prend possession de la Grande Terre, que James Cook avait dénommée "Nouvelle-Calédonie", le 24 septembre 1853, elle s’approprie un territoire selon les conditions du droit international alors reconnu par les nations d’Europe et d’Amérique, elle n’établit pas des relations de droit avec la population autochtone. Les traités passés, au cours de l’année 1854 et les années suivantes, avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux.
Or, ce Territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les Iles étaient habités par des hommes et des femmes qui ont été dénommés Kanak. Ils avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique. Leur culture et leur imaginaire s’exprimaient dans diverses formes de création.
L’identité kanak était fondée sur un lien particulier à la terre. Chaque individu, chaque clan se définissait par un rapport spécifique avec une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière, et gardait la mémoire de l’accueil d’autres familles. Les noms que la tradition donnait à chaque élément du paysage, les tabous marquant certains d’entre eux, les chemins coutumiers structuraient l’espace et les échanges.
2 - La colonisation de la Nouvelle-Calédonie s’est inscrite dans un vaste mouvement historique où les pays d’Europe ont imposé leur domination au reste du monde.

Des hommes et des femmes sont venus en grand nombre, aux XIXème et XXème siècles, convaincus d’apporter le progrès, animés par leur foi religieuse, venus contre leur gré ou cherchant une seconde chance en Nouvelle-Calédonie. Ils se sont installés et y ont fait souche. Ils ont apporté avec eux leurs idéaux, leurs connaissances, leurs espoirs, leurs ambitions, leurs illusions et leurs contradictions.
Parmi eux certains, notamment des hommes de culture, des prêtres ou des pasteurs, des médecins et des ingénieurs, des administrateurs, des militaires, des responsables politiques ont porté sur le peuple d’origine un regard différent, marqués par une plus grande compréhension ou une réelle compassion.
Les nouvelles populations sur le Territoire ont participé, dans des conditions souvent difficiles, en apportant des connaissances scientifiques et techniques, à la mise en valeur minière ou agricole et, avec l’aide de l’Etat, à l’aménagement de la Nouvelle-Calédonie. Leur détermination et leur inventivité ont permis une mise en valeur et jeté les bases du développement. La relation de la Nouvelle-Calédonie avec la métropole lointaine est demeurée longtemps marquée par la dépendance coloniale, un lien univoque, un refus de reconnaître les spécificités, dont les populations nouvelles ont aussi souffert dans leurs aspirations.
3 - Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière. Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine. Des clans ont été privés de leur nom en même temps que de leur terre. Une importante colonisation foncière a entraîné des déplacements considérables de population, dans lesquels des clans kanak ont vu leurs moyens de subsistance réduits et leurs lieux de mémoire perdus. Cette dépossession a conduit à une perte des repères identitaires.
L’organisation sociale kanak, même si elle a été reconnue dans ses principes, s’en est trouvée bouleversée. Les mouvements de population l’ont déstructurée, la méconnaissance ou des stratégies de pouvoir ont conduit trop souvent à nier les autorités légitimes et à mettre en place des autorités dépourvues de légitimité selon la coutume, ce qui a accentué le traumatisme identitaire. Simultanément, le patrimoine artistique kanak était nié ou pillé. A cette négation des éléments fondamentaux de l’identité kanak, se sont ajoutées des limitations aux libertés publiques et une absence de droits politiques, alors même que les kanak avaient payé un lourd tribut à la défense de la France, notamment lors de la première guerre mondiale.
Les kanak ont été repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays, ce qui ne pouvait, chez un peuple fier et non dépourvu de traditions guerrières, que provoquer des révoltes, lesquelles ont suscité des répressions violentes, aggravant les ressentiments et les incompréhensions.
La colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak qu’elle a privé de son identité. Des hommes et des femmes ont perdu dans cette confrontation leur vie ou leurs raisons de vivre. De grandes souffrances en sont résultées. Il convient de faire mémoire de ces moments difficiles, de reconnaître les fautes, de restituer au peuple kanak son identité confisquée, ce qui équivaut pour lui à
une reconnaissance de sa souveraineté, préalable à la fondation d’une nouvelle souveraineté, partagée dans un destin commun.
4 - La décolonisation est le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, en permettant au peuple kanak d’établir avec la France des relations nouvelles correspondant aux réalités de notre temps.

Les communautés qui vivent sur le Territoire ont acquis par leur participation à l’édification de la Nouvelle-Calédonie une légitimité à y vivre et à continuer de contribuer à son développement. Elles sont indispensables à son équilibre social et au fonctionnement de son économie et de ses institutions sociales. Si l’accession des kanak aux responsabilités demeure insuffisante et doit être accrue par des mesures volontaristes, il n’en reste pas moins que la participation des autres communautés à la vie du Territoire lui est essentielle.
Il est aujourd’hui nécessaire de poser les bases d’une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, permettant au peuple d’origine de constituer avec les hommes et les femmes qui y vivent une communauté humaine affirmant son destin commun...

vendredi 2 mars 2007

Résolution et Recommandations sur « La nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires » . Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Rapporteur M. Göran Lindblad, Groupe du Parti populaire européen. par Bernard Pudal (Université de Paris 10)


L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe vient d’adopter une résolution sur « la nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes » (99 pour, 42 contre, 12 abstentions) tout en rejetant les recommandations qui l’accompagnaient (il aurait fallu une majorité des 2/3 qui n’a pas été atteinte). Cette résolution est organisée autour de deux idées principales : « les régimes communistes totalitaires qui étaient en place en Europe centrale et orientale au siècle dernier, et qui existent toujours dans plusieurs pays du monde, ont été marqués sans exception par des violations massives des droits de l’homme ». Ces violations sont déclinées ainsi : assassinats, exécutions, décès dans les camps de concentration, mort par la faim, déportations, torture, travail forcé et d’autres formes de terreur physique collective. (dans l’exposé des motifs le rapporteur proposait une quantification provisoire de presque 100 millions, probablement inférieure à la réalité disait le rapporteur).
La deuxième idée de la résolution consiste à proposer une interprétation des faits : « les crimes ont été justifiés au nom de la théorie de la lutte des classes et du principe de la dictature du prolétariat.L’interprétation (mis en italique par moi) de ces deux principes rendait légitime « l’élimination » des catégories de personnes considérées comme nuisibles à la construction d’une société nouvelle et, par conséquent, comme ennemies des régimes communistes totalitaires ».
Il faut sans doute être attentif à ces formulations dans la mesure où elles semblent traduire un compromis au sein de la commission (auquel le rapporteur fera allusion en indiquant que son rapport « a été longuement discuté avant d’être adopté par la commission à l’unanimité »).
L’actualité de la résolution et des Recommandations est justifiée par le nécessaire travail de mémoire et l’éducation des jeunes générations. Les Recommandations visaient essentiellement cet aspect du problème en proposant colloques, débats, commission indépendante d’experts, modifications des manuels scolaires, etc. Pour le rapporteur, il y a urgence dans la mesure où, à la différence des crimes nazis et de la Shoah, les crimes des régimes communistes totalitaires n’ont pas bénéficié du même intérêt public. Il y aurait du « retard » dans la pédagogie de cette histoire là. Le rapporteur en effet, dans son exposé des motifs, mentionne les nombreuses raisons et facteurs qui participent à « freiner », à « retarder », la condamnation pour laquelle il milite :
« l’absence de condamnation internationale peut s’expliquer en partie par l’existence de pays dont les gouvernements adhèrent toujours à l’idéologie communiste. Le souhait de maintenir de bonnes relations avec certains d’entre eux peut dissuader certains acteurs politiques de traiter ce sujet difficile. En outre, de nombreuses personnalités politiques encore en activité ont soutenu, d’une manière ou d’une autre, les régimes communistes. Il existe dans beaucoup de pays européens, des partis communistes qui n’ont pas formellement condamné les crimes du communisme. Enfin, et ce point de vue n’est pas le moins important, des éléments de l’idéologie communiste, comme l’égalité ou la justice sociale, continuent à séduire de nombreux membres de la classe politique, qui craignent que la condamnation des crimes communistes ne soit assimilée à une condamnation de l’idéologie communiste ». D’où la formulation selon laquelle ce sont les « interprétations » de l’idéologie communiste qui sont condamnables... Il faut cependant, on en conviendra, une lecture symptômale bien attentive pour déceler dans le projet de résolution cette « irrésolution » toute relative de certains membres de la commission...
De même, la résolution ne reprend pas tout à fait à son compte l’idée que nazisme et communisme relèvent d’un même type de régime politique, « le totalitarisme », mais, en usant de la forme adjectivale, « les régimes communistes totalitaires », elle fait fonctionner la catégorie comme présupposé analytique. Là encore, l’exposé des motifs était plus clair : « L’idéologie communiste, partout et à toutes les époques où elle a été mise en oeuvre, que ce soit en Europe ou ailleurs, a toujours débouché sur une terreur massive, des crimes et des violations des droits de l’homme à grande échelle. Quiconque analyse les conséquences de l’application de cette idéologie ne peut que constater des analogies avec les effets de la mise en pratique d’une autre idéologie du 20ème siècle, le nazisme. En dépit de leur hostilité mutuelle, ces deux régimes ont en commun un certain nombre de caractéristiques ».
Dans la discussion à l’Assemblée parlementaire, M. Van den Brande a défendu un amendement demandant « que l’on évite toute confusion en s’abstenant d’une référence au nazisme », amendement qui a été rejeté.
Il est vraisemblable par conséquent que des oppositions se sont manifestées, au sein de la commission, à la ligne argumentative défendue par le rapporteur : communisme et nazisme = deux variantes du « totalitarisme » inhérentes à leurs « idéologies respectives », le tout constituant un « ensemble » lié qui implique que tous deux soient également condamnés.
Pour tout spécialiste de l’historiographie du communisme, ces différences d’interprétation renvoient aux débats et controverses relatifs aux « paradigmes » mis en oeuvre pour rendre compte de l’histoire du/des communisme(s). La résolution milite clairement pour « une » interprétation du communisme (une interprétation totalitarienne) au détriment de celles - qui sont nombreuses - qui, soit récusent, soit limitent l’emploi de ce concept.
En assujettissant les débats publics et les recherches à une interprétation préalable du phénomène « à comprendre », la Résolution et les recommandations cherchent à enrôler ceux qui, parmi les historiens, défendent une interprétation conforme à son projet de pédagogie politique. Il n’est guère étonnant par conséquent que Jean-Louis Margolin et Nicolas Werth, deux des auteurs du Livre noir du communisme (1997) déplorent dans Le Monde du 3 février que les recommandations n’aient pas été adoptées et imputent pour partie au rapporteur lui-même une part de responsabilité dans leur rejet. Leur analyse critique des justifications du rapporteur est tout à fait pertinente : en soulignant que l’évocation « des éléments de l’idéologie communiste » que sont l’égalité et la justice sociale est une « maladresse » (c’est sans doute le moins que l’on puisse dire), que les chiffres des victimes sont « généralement surévalués », que les archives sont bien plus ouvertes que ne le donne à penser le rapporteur, qu’il est discutable de leur point de vue que le terme de « génocide » soit utilisé à propos de l’URSS et qu’enfin, en analysant les crimes du communisme comme « la conséquence de politiques délibérées conçues par les fondateurs de ces régimes avant même qu’il ne parviennent au pouvoir » le rapporteur fait un « raccourci hasardeux dans une question complexe, surtout pour le cas prototype du bolchevisme russe », ils mettent à jour la position spécifique du rapporteur. Mais en concluant que des écrits de M. Lindblad, il ressort que « la nécessaire critique du communisme est trop importante pour être laissée à des anticommunistes un peu trop professionnels », ils font aussi acte de candidature pour une expertise plus savante, moins idéologisée, associée néanmoins à un projet politique, « la nécessaire critique du communisme » (le titre de leur point de vue est « Retour sur le communisme d’Etat »).
On notera donc pour conclure qu’il est pour le moins curieux qu’une résolution et un rapport qui prétendent qu’il est plus que tout nécessaire de faire oeuvre de « vérité », dans le but d’éduquer les « jeunes générations », ne puissent le faire qu’en usant d’une rhétorique essentiellement animée par la volonté de masquer les conflits d’interprétation qui, de la communauté des spécialistes aux acteurs politiques, se manifestent sur le sujet. Bien entendu, cette opération d’effacement de pans entiers de la recherche se fait principalement au profit d’une famille d’interprétation, la famille « totalitarienne ». Puisque le rapporteur en appelle à une nécessaire action pédagogique, que celle-ci soit fondée sur la reconnaissance des conflits d’interprétation, sur l’explicitation des controverses. Il n’est pas interdit de penser que c’est précisément cette façon de faire - et elle seule - qui serait « instructive » et participerait à diffuser une conception de l’histoire plus critique. De ce point de vue, on ne peut que souhaiter une démarche collective des historiens et spécialistes du communisme afin d’éviter que, sous prétexte d’un travail de mémoire et éducatif auquel il peut être souhaitable de participer, ne soit indûment privilégiées les analyses les plus en affinités avec tel ou tel camp politique.