mardi 30 janvier 2018

Livre "Pourquoi se référer au passé"

Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey
Le passé, moteur d’action

Le passé est quelque chose de mouvant, quelque chose qui nous travaille. Construction de mythes, évocation d’un âge d’or, propagande, désinformation… Quand le passé est convoqué, c’est souvent pour légitimer, figer et déformer des moments d’histoire, à des fins souvent politiques ou idéologiques.

Claudia Moatti et Michèle Riot-Sarcey ont mené, avec un collectif d’historiens, un travail de longue haleine pour repenser notre relation au passé, et la façon dont il surgit dans le présent. Car le passé n’est pas figé, il n’est pas fini. Dynamique, inachevé, il subsiste dans la mémoire collective et agit comme moteur d’action.

« La dimension politique, l’interrogation sur ce qui fait le mouvement même de l’histoire dans l’événement, constitue le cœur de notre travail.»

Chaque chapitre de ce livre analyse un moment historique où le passé est intervenu dans le présent comme « référence » : l’un s’intéresse ainsi au cas des destructions d’églises pendant la Commune, un autre à la Grande Famine en Irlande entre 1845 et 1851, un troisième au coup d’État en Argentine du 6 septembre 1930, un autre encore se penche sur la notion de peuple en Italie au milieu du XIVe siècle, ou sur la notion de martyr dans la Tunisie contemporaine… Cette notion de référence a pour ambition de restituer à la connaissance du passé tout son potentiel critique, afin d’avancer dans l’intelligence de l’histoire, qu’il s’agisse d’y trouver des références nécessaires à l’action ou d’échapper au tragique re-jeu du passé.

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Claudia Moatti

Michèle Riot-Sarcey

368 p. – 25 €

DISPONIBLE EN LIBRAIRIE LE 18 JANVIER 2018

Un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée du Mythe national de Suzanne Citron en invitant à faire de l’histoire à l’échelle mondiale. Une réflexion d’ampleur sur le rapport entre passé et présent, et sur ce que c’est que de faire de l’histoire.





SOMMAIRE

Introduction

La référence au passé - Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey

Partie I - LES FIGURES DE LA RÉFÉRENCE

Entre analogie et anachronisme : la référence au passé dans la Rome antique

Claudia Moatti

Le jeu du peuple avec le temps en Italie au milieu du XIVe siècle

E. Igor Mineo

L’invention d’une nouvelle langue dans l’Italie du XVIe siècle : l’appel au passé contre le présent de la guerre

Jean-Louis Fournel

Freud, une rupture dans la pensée de soi

Nicole Edelman        

« Le chant d’Ulysse », de Si c’est un homme de Primo Levi

Gisèle Berkman

Partie II - LA RÉFÉRENCE EN RÉVOLUTION

« Le saut du tigre dans le passé. » W. Benjamin et la réactualisation du passé antique pendant la Révolution française

Caroline Fayolle

La référence au passé récent : l’an II comme moteur d’action chez les révolutionnaires démocrates (Thermidor et au-delà)

Déborah Cohen

Sous la table rase, les passés. Référence au passé et espace révolutionnaire : le cas des destructions d’églises pendant la Commune de Paris (1871)

Quentin Deluermoz

Le passé présent. 1968 : la référence à l’histoire au cœur de l’événement

Ludivine Bantigny

Partie III - LA RÉFÉRENCE EN DÉBAT

La Grande Famine en Irlande, un siècle après : une référence silencieuse ?

Laurent Colantonio

Le Paradis – un peu plus loin. Francisco Bilbao, utopiste hispano-américain

Annick Lempérière

Une référence politiquement située : perspectives d’alliances anticoloniales à partir des Jacobins noirs de C.L.R. James

Timothée Nay

La fin des citoyens en armes. Le coup d’État du 6 septembre 1930 en Argentine et les références au passé révolutionnaire

Marianne González Alemán

Le « martyr » : une « variation » tunisienne

Kmar Bendana



Contrepoint
La modernité, entre utopie et idéologie
Michèle Riot-Sarcey




Les Éditions de l’Atelier

lundi 22 janvier 2018

Hommage à Suzanne Citron

Suzanne Citron est née le 15 juillet 1922. Sa vie faite de combats, d’engagements, de réflexions fécondes et de travaux décapants s’est achevée paisiblement ce lundi 22 janvier 2018 à son domicile parisien. 

Le travail de Suzanne sur l’histoire de France et son enseignement l’a faite marraine naturelle du collectif Aggiornamento histoire géographie qui naquit dans son salon où il fut baptisé du nom de cet article qu’elle publia dans les Annales en 1968 comme un appel impérieux à dépoussiérer l’existant[1].

Sa route a croisé quelque temps auparavant celle du C.V.U.H. Le parcours personnel de Suzanne Citron, née Grumbach, s’est heurté à la France de Pétain et à l’enfermement au camp de Drancy dont elle réchappa de peu. La guerre d’Algérie a, par la suite, affuté ses engagements politiques et citoyens, tout comme son parcours intellectuel, de bonne élève d'Henri Marrou puis d’enseignante en lycée. Suzanne était agrégée et considérait ce concours à l’époque où elle le passa comme une source de « stérilité intellectuelle et d’appauvrissement humain »[2], encore une ligne de démarcation. Que ce soit avec son autobiographie éponyme ou son Histoire des hommes, ainsi que son manuel d’histoire alternatif L’histoire autrement,  elle n’a cessé d’explorer, de déconstruire et de renouveler la vision de cette discipline, aiguillonnée par un insatiable appétit de liberté et une indépendance d’esprit qui la firent s’affranchir du poids des conventions, des normes et des allant de soit.

Avec son maître ouvrage, Le mythe national, la pensée de Suzanne et ses combats rejoignent ceux du C.V.U.H. puisque c’est notamment aux instrumentalisations politiques et publiques - donc scolaires et médiatiques, par exemple - qu’elle s’attaque dans ce livre qui met à mal le fameux roman national. En déconstruisant le mythe d’une France toujours déjà là, en dénonçant les effets sclérosants et déformants d’un récit historique linéaire par trop figé, terreau fertile aux discours nationalistes et patriotiques incompatibles avec une France devenue plurielle, par ailleurs sommée de se mettre à l’heure du monde, elle rejoint les indignations et les propositions du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire.

Celle qui gardait un souvenir au parfum d’enfance de sa visite de l’exposition coloniale de 1931, et d’autres, plus révoltants, des sociétés et guerres coloniales françaises ne pouvait rester indifférente aux amendements de la loi du 23 février 2005 prescrivant un enseignement des aspects positifs de la colonisation. Se taire face aux manipulations grossières de l’histoire par N. Sarkozy et de ses plumitifs - H. Guaino ou M. Gallo - sur la résistance ou l’entrée de l’Afrique dans l’histoire ne lui était pas davantage possible. La création du ministère de l’identité nationale, autre volet de cette politique, fut l’occasion pour elle de s’opposer avec le C.V.U.H., aux consensus convenus, assis sur des positions académiques et éditoriales dominantes, qui permettaient de faire des travaux d’un Pierre Nora l’alpha et l’oméga d’une histoire réduite à des finalités identitaires.

Libre, indomptable, indignée mais savante et insatiable d’en savoir toujours plus, Suzanne Citron ne s’est jamais contentée de l’existant, et d’une histoire condamnée à contempler son pâle reflet dans le miroir du passé. La pertinence de ses travaux a donné au Mythe national une nouvelle actualité au moment de la campagne présidentielle de 2017, droite et gauche recyclant à l’envie les uns le roman, les autres le récit national,  se complaisant dans un discours qu’elle jugeait anachronique et paresseux - ce qui ne cessait de l’inquiéter. Elle lisait ces temps derniers Les illusions perdues de Balzac, après avoir passé l’été avec Mme de Staël et la rentrée scolaire avec le dernier volume de Jean-Pierre Demoule.

De sa voix si singulière, une peu éraillée et grave qui prenait soin de détacher chaque mot tandis que ses mains battaient l’air pour appuyer son argumentaire, elle exprimait encore et toujours sa colère face à la politique de G. Collomb et ses interrogations pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain.

« J’ai toujours vécu avec le sentiment, d’abord fugitif et vague, que la vie quotidienne s’inscrivait dans quelque chose de plus vaste, et que le présent était indissociable du passé ». Ainsi débute son autobiographie, Mes lignes de démarcation. Elle nous a appris à en franchir tant et tant. Que cela reste son héritage à perpétuer dans le futur.

Véronique Servat

Quelques ouvrages de Suzanne Citron à consulter en ligne :


 
Son introduction à La Fabrique scolaire de l'histoire 



[1] Citron Suzanne, « Dans l'enseignement secondaire : pour l’aggiornamento de l'histoire-géographie », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 23ᵉ année, n° 1, 1968, p. 136-143.
[2] Citron Suzanne, Mes lignes de démarcation, Paris, Syllepse, 2013, 373 p., p. 206.

samedi 6 janvier 2018

Atelier Terreur/terrorisme le 11 janvier 2018


JEUDI 11 JANVIER 2018 à 18H30

TERREUR, TERRORISME

Séance animée par Nelcya Delanoë, spécialiste de l’Histoire des Etats-Unis, et Anne Jollet, spécialiste de la Révolution française
Nelcya Delanoë, Sens et enjeux de «The War on Terrorism» des discours de George W. Bush à la suite du 11 septembre.

Anne Jollet, Les enjeux des mots des mots « Terreur » et « terrorisme » entre révolution et contre-révolution

Nous vous attendons nombreuses et nombreux pour en débattre.

 Au théâtre de Ménilmontant, salle SAVIO, 15, rue du Retrait. La rue  est parallèle à  la Rue Orfila, elle donne dans la Rue des Pyrénées, M° Gambetta.

jeudi 7 décembre 2017

La dérive Wikipédia


Il y a un dizaine d’années nous avions organisé à l’université de Nanterre un colloque sur les effets de connaissance engendrés par le changement de pratique dans la recherche documentaire à l’occasion de ce que nous avions appelé « l’ordre informatique».[1] Plus tard j’avais approfondi ma réflexion personnelle et tenté de montrer comment le langage d’indexation des catalogues électroniques des bibliothèques de recherche (Rameau en France, LCSH, aux Etats-Unis) contraignait à recourir à Google et tous ses semblables et dérivés.[2] Je n’avais cependant pas anticipé « la culture Wikipédia », comme la qualifia judicieusement un des collègues à qui je relatai le dialogue suivant[3]:
Elle (coordinatrice d’un ouvrage collectif) : « Bon,  dans ton papier tu dis qu’en règle générale on pense que la stabilité des sociétés communistes était le produit de la peur et de la résignation. Tu peux me dire ta source ? »
Moi : ??? « Ben, c’est la pensée commune. »
Elle : « Les autres contributeurs du volume ne sont pas d’accord avec ça. » 
Moi : « Heureusement qu’ils ne le sont pas, moi non plus, c’est même l’objet de mon papier ! (Puis, pédagogue, pensant qu’il y a malentendu) : La vocation du chercheur c’est précisément de remettre en cause la pensée commune. » 
Elle, insistant : « Depuis quand on ne cite pas ses sources sous prétexte que c’est la pensée commune ? » 
Moi (perdant patience): « Tu sais ce que ça veut dire « la pensée commune » ? (Me voulant plus conciliante) Tiens, si tu veux une source à tout prix, cite donc cet historien et son livre-là, il va encore plus loin, pour lui les gens ont davantage souffert du communisme que du nazisme. (Je lui donne les références bibliographiques.) »
Elle : « À quelle page il dit ça ? » (La question était d’autant plus drôle que je lui avais dit que je partais pour l’aéroport et que j’étais dans un  taxi.)
Moi (voulant faire un peu d’humour pour détendre l’atmosphère) : « Crois moi sur parole ! »
Elle : « On ne croit pas un historien sur parole, il doit citer ses sources. »
Moi : « Ecoute, ça suffit, arrêtons les frais. » (J’ai peur de la blesser en lui disant le fond de ma pensée, l’inverse n’est pas réciproque)
Elle : « Ton papier risque d’être refusé par l’éditeur. » 
Moi : « Tant pis, pas grave. » (C’est la vérité, ce papier elle me l’avait plus ou moins extorqué).
Elle : « Mais j’en ai besoin moi, de ton papier. Tu n’as aucune considération pour moi ! » 
Je ferme mon portable. Est-elle stressée par la date de remise du manuscrit au point de ne rien comprendre? Joue-t-elle à la maîtresse d’école? « Non, me dit le collègue précité, c’est la culture Wikipédia ». Que n’y avais-je pensé ! Les notices « Wikipédia » sont en effet truffées de la remarque « cet article ne cite pas suffisamment ses sources ». Ce qui n’empêche pas nombre de notices acceptées par l’encyclopédie « libre » d’être elles-mêmes truffées d’erreurs ! Depuis quand d’ailleurs l’encyclopédie Wikipédia serait-elle détentrice de la vérité ? Sans doute serait-il cependant préférable de dire « la culture style Wikipédia » car il est aussi bien entendu normal que pour contrer les fake news, les rédacteurs de l’encyclopédie demandent à ce que l’on cite ses sources. Simplement ils ont érigé cette pratique en système. Il faut également admettre, à la décharge de cette collègue dont l’esprit de sérieux m’avait quelque peu agacée, qu’elle ne fait que se soumettre à ce qu’on exige d’elle pour être publiée. De plus en plus d’éditeurs universitaires, notamment anglo-saxons, semblent penser que plus on cite de sources, plus l’ouvrage est scientifique. Au point que, parfois, les exigences tournent au grotesque, lorsque, par exemple, on vous demande de citer vos sources alors qu’il s’agit de l’élaboration de votre propre pensée… Ainsi s’explique également que nombre d’articles ne soient plus que du name dropping  (désolée, je ne connais pas d’équivalent en français, ou alors la périphrase, « je te cite et tu me cites et … mon nom arrivera en tête sur  Google scholar »), ce qui n’est pas le moindre des bénéfices secondaires de cette pratique. (Laquelle se vérifie par la tendance à citer de moins en moins d’auteurs classiques dès lors qu’ils ne sont plus de ce monde.)
Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement de prôner l’émancipation de la citation de sources ! Nous ne sommes pas des romanciers qui se permettent de mêler fiction et histoire, mais nous devons citer à bon escient insister lorsque d’autres éditeurs voudraient, a contrario, nous faire renoncer à nos notes en bas de pages et autres références. Nos ouvrages, néanmoins, s’adressent à nos pairs (étudiants compris) et à un public avisé selon la formule consacrée, ce ne sont pas des manuels scolaires ou des traités d’érudition. Alourdir un propos par un appareil de notes ne le rend pas plus savant. Cela peut s’avérer une démonstration inutile d’érudition et masquer une pauvreté de la pensée. Quant à la pratique de la citation et à ses effets primaires ou secondaires, je renvoie aux travaux d’Yves Gingras sur l’évaluation, notamment (mais pas seulement) à son article « Du mauvais usages de faux indicateurs », RHMC, 2008/5.

Sonia Combe


[1] Voir les actes du colloque dans Classification et histoire. L’historien face à l’ordre informatique, Matériaux  pour l’histoire de notre temps, n° 82, 2006/2
[2] Sonia Combe, D’Est en Ouest, retour à l’archive, suivi de La langue de Rameau, Publication de la Sorbonne, 2013.
[3] Il s’est déroulé par sms, ce qui n’arrange rien et je cite de mémoire, mais c’est presque du verbatim.

dimanche 15 octobre 2017

Contribution pour les Etats généraux pour les archives

Contribution pour les Etats généraux pour les archives

organisés à Clermont-Ferrand par le Rn2A, les 12 et 13 octobre 2017

au nom du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la LDH

et du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH),

Table ronde du 13 octobre 2017

 

Gilles Manceron

 

La réflexion suscitée par le Rn2A (Réseau national d’actions pour les archives) sur le fonctionnement des archives en France, qui pose en particulier la question de liberté d’accès aux archives, est importante. Elle ne concerne pas seulement les archivistes professionnels mais aussi tous les citoyens. Elle recoupe l’un des chantiers du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la Ligue des droits de l’Homme. Il a suivi les journées préparatoires à ces Etats généraux organisées par Rn2A et il aurait souhaité participer, ce vendredi 13 octobre, à Clermont-Ferrand, à l’atelier ayant pour thème « Faciliter l’accès aux archives : un observatoire ? ». Mais ne pouvant finalement pas y participer en raison de problèmes de calendrier, le groupe de travail y envoie cette contribution écrite.

 

De son côté, le Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH —http://cvuh.blogspot.fr —) aurait souhaité lui aussi participer à ces Etats généraux et s’est trouvé également dans l’impossibilité d’y envoyer un représentant. Son comité ayant eu un premier échange sur la question, le 9 octobre 2017, a conclu qu’il partageait les grandes préoccupations du groupe de travail de la LDH en matière d’ouverture des archives et a décidé de s’associer à cette contribution. Elle est donc faite à la fois au nom du CVUH et du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la LDH, mais, dans sa rédaction, elle relève de son auteur car la réflexion reste à approfondir en leur sein.

 

Le constat

 

L’idée d’« archives publiques » découle de l’article 15 de la déclaration de 1789, qui affirme que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». La loi du 24 juin 1794 de la Première République qui a créé les « Archives nationales » stipule que « Tout citoyen peut demander communication des documents qui sont conservés dans les dépôts des archives, aux jours et heures qui sont fixés ». Elle pose le principe selon lequel l’accès aux archives est un droit civique.

 

Or, l’organisation des archives publiques en France, la question de leur accessibilité aujourd’hui pour les citoyens, mérite un débat. Par exemple, le fait que le gouvernement du Front populaire, constatant que certaines administrations — le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Guerre, le ministère des Colonies et le Conseil d’Etat — n’obéissaient pas à l’obligation légale de versement de leurs archives aux Archives nationales, a promulgué, le 21 juillet 1936, un décret qui les a autorisées (article 3) à les conserver elles-mêmes — mais dans le cadre de la loi. La Préfecture de Police de la Seine (devenue de Paris) a fait de même. Même si nous constatons que ces fonds ne sont pas forcément aujourd’hui ceux dont l’accès pose le plus de problèmes, la pérennisation de cette originalité française de gestion distincte de leurs archives par certaines des administrations qui les produisent mérite un débat.  

 

En dehors de cette question, il découle des principes fondateurs de la République que les archives de tous les services de l’Etat et administrations publiques n’appartiennent pas à tel ou tel service administratif mais à la nation. La consultation des archives est un droit qui appartient à tous les citoyens, qui sont égaux dans l’accès aux services publics. Ce ne peut être un privilège accordé individuellement. Les archivistes ne sont pas des gardiens de secrets d’Etat. Leur rôle est de conserver, c’est-à-dire classer, protéger, inventorier, numériser et dupliquer les archives afin, tout en les préservant, de permettre aux citoyens d’y accéder. Ils sont les aides et les guides des citoyens dans l’exercice de leur droit à consulter librement les traces de notre histoire.

 

Des débats historiographiques contemporains — comme celui relatif à l’existence dans les années 1930 et 1940 d’un « fascisme français » aux formes spécifiques, ou celui portant sur l’évaluation du rôle de l’administration de Vichy et autres autorités françaises, et du comportement de la population du pays dans la déportation ou dans la protection des Juifs en France durant l’Occupation — ne peuvent être menés à bien que par une réelle liberté d’accès aux archives. L’accès aux archives relatives à la colonisation et à la guerre d’Algérie pose aussi problème.

 

La loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, adoptée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui multiplie les exceptions à l’accessibilité, doit être débattue. Que penser de son affirmation du caractère « communicable sans restriction » des archives, puisqu’elle a créé une catégorie d’archives « incommunicables » sans limitation de durée, celles concernant certaines armes de destruction massive ? Cela aboutit, par exemple, à ce qu’en 2015, les archives de 14-18 sur le gaz moutarde sont inconsultables. La loi précédente, du 3 janvier 1979, adoptée sous la présidence de Valéry Giscard-d’Estaing, avait fait passer de cinquante à soixante ans les délais de consultation des archives de Vichy, et ses décrets d’application avaient déclaré secrets dans un délai de soixante ans les archives de la Présidence de la République et du Premier ministre. Celle de 2008 a eu pour effet de faire passer de soixante à soixante-quinze ans ceux des archives relatives à la guerre d’Algérie et aux débuts de la Ve République — ce qui a impliqué qu’il a été mis fin, en particulier, à l’accessibilité des archives judiciaires de la répression de l’OAS — ; et à cent ans pour les « renseignements relatifs à la sécurité des personnes et concernant la défense nationale » — notion floue, s’il en est — ; ainsi qu’à rendre définitivement incommunicables les archives concernant l’arme nucléaire française et ses essais en Algérie et en Polynésie.

 

Elle a été suivie d’une ordonnance du 29 avril 2009 ­ qui a considérablement allongé la liste des documents d’archives non communicables mentionnés dans la loi, en y ajoutant les « documents administratifs dont la consultation ou la communication porterait atteinte […] au secret des délibérations du gouvernement et des autorités responsables relevant du pouvoir exécutif » — pourtant déclarées par la loi  consultables après vingt-cinq ans —, « au secret de la défense nationale » — pourtant déclarées par la loi  consultables après cent ans —, « à la conduite de la politique extérieure de la France ; à la sûreté de l’Etat, à la sécurité publique ou à la sécurité des personnes ». Autrement dit, cette ordonnance permet de déclarer incommunicable tout document officiel concernant l’histoire contemporaine de la France.

 

Par ailleurs, la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), créée par la loi du 17 juillet 1978, s’est vue attribuer en 2000 le rôle, différent de celui pour lequel elle avait été fondée, de donner un avis sur les refus opposé par les Archives de France à une demande de dérogation pour la consultation d’archives publiques ; un avis qu’actuellement les Archives de France refusent parfois d’appliquer. Ce qui lui confère une autorité problématique sur la recherche historique. Ce principe même des dérogations, qui n’existe pas dans d’autres pays démocratique, doit être débattu.

 

Le libre accès aux archives découle de l’exigence démocratique de la Révolution française et des recommandations du Conseil de l’Europe qui prônent « l’égal traitement de l’ensemble des utilisateurs » (R 2000/13). Il faut débattre, par exemple, du fait qu’aujourd’hui dans les Archives départementales, la consultation d’un même type d’archives de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation des Juifs, soit déclarée, selon les cas, possible ou impossible. Ou que les dossiers de police judiciaire de la Seconde guerre mondiale soient librement communicables dans les départements, mais pas aux Archives nationales. 

 

La nécessité d’un débat

 

Cela nous amène à penser qu’un débat public est nécessaire, en particulier autour des questions suivantes :

 

• Un débat nous paraît nécessaire sur le principe selon lequel les archivistes n’ont pas à se substituer à la Justice en interdisant préventivement l’accès à des archives publiques sur la base d’un tri entre les citoyens et de la supposition chez certains du risque d’une infraction future. Ils ont à informer les lecteurs des lois qui répriment la diffamation, l’atteinte à la réputation ou la publication de certaines données personnelles privées, etc. Et c’est à l’autorité judiciaire de réprimer les éventuelles infractions, si elles sont commises. Nul archiviste ne peut être tenu responsable d’une infraction que commettrait un lecteur postérieurement à la consultation d’une archive. Leur rôle n’est pas d’autoriser ou d’écarter des lecteurs, ni de choisir parmi les archives publiques auxquelles la loi donne accès celles à communiquer à tel ou tel lecteur. Ils ne rendent pas public un document en permettant sa consultation, c’est le lecteur qui est légalement responsable de son utilisation.

 

• Le système des dérogations attribuées nominalement mérite d’être débattu. Peut-on faire un procès d’intention conduisant à interdire à un lecteur l’accès à telle ou telle archive publique au prétexte qu’il pourrait en faire un usage contraire à la loi ?

 

• Un fonds d’archives peut-il être seulement accessible à un seul ou à un petit nombre de lecteurs ? Travailler sur l’histoire implique d’indiquer les références des sources consultées afin que d’autres lecteurs puissent s’y reporter à leur tour.

 

• Un débat doit avoir lieu sur la fonction des archivistes afin de les libérer clairement d’un rôle de gardiens de la Raison d’Etat qui n’est pas le leur. Des moyens accrus doivent être donnés pour que les conditions matérielles de fonctionnement des lieux de consultation (horaires d’ouverture, nombre de places, nombre de cartons consultables par jour, séries fermées par manque de personnel ou pour des raisons techniques…) ne contribuent pas à une fermeture de facto et soient améliorées, notamment pour progresser dans les nécessaires inventaires d’archives contemporaines, pour qu’elles puissent jouer pleinement le rôle qui doit être le leur dans une démocratie.

 

• Une réflexion doit avoir lieu sur l’existence ou non d’inventaires, mis à la disposition du public, pour tous les fonds d’archives. On ne peut demander à consulter une archive qu’à la condition d’en connaître l’existence.

 

• Mérite aussi un débat l’usage qui est fait de la notion de « protection de la vie privée » pour ne pas nommer ceux qui ont commis tel ou tel acte pendant l’Occupation ou les guerres coloniales. Peut-elle être utilisée pour empêcher la connaissance historique de tel ou tel acte passé ? Le fait qu’actuellement, ne doit pas être communiqué un « document qui révèle un comportement dans des conditions dont la divulgation pourrait nuire à son auteur » ou à celle de ses descendants pose question. Est-ce à dire que ceux qui montraient la complicité de Maurice Papon dans des crimes contre l’humanité à Bordeaux en 1942 auraient dû être tenus secrets pour « protéger sa vie privée » et celle de ses descendants ? Les descendants ne sont en rien responsables des actes de leurs ascendants. L’idée de « respect de leur vie privée » ne doit pas servir d’alibi à une Raison d’Etat qui chercherait à dissimuler certains faits, comme les actes de collaboration de responsables français avec les autorités nazies sous l’Occupation ou l’institutionnalisation de la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie et les crimes de l’OAS.

 

• La notion d’« archives secrète » mérite aussi un débat. Elle doit être délimitée de façon à ne pas devenir un alibi facile de la Raison d’Etat. Il faut débattre, par exemple, sur le fait qu’un tampon « secret » apposé sur un document il y a plus de soixante-dix ans par une administration publique versante provoque aujourd’hui sa non communication, et une demande à l’administration héritière de celle qui l’avait produit à l’époque de déclassifier ce document — y compris pour des documents que, par exemple, les autorités nazies puis soviétiques avaient pu consulter à loisir, entre 1940 et les années 1990, avant leur restitution à la France.

 

• La généralisation de l’usage de la photographie et de la numérisation d’archives doit être débattue. A l’heure où ces pratiques sont couramment accessibles, le principe même de destruction sans traces d’un fonds d’archives — comme cela a été fait, malheureusement, pour des dossiers de procédures correctionnelles sous l’Occupation, au prétexte qu’on pourrait ne conserver qu’une « année témoin », 1943 — doit être discuté. Ces techniques, par ailleurs, facilitent grandement l’accès libre aux archives en protégeant les pièces originales. Elles peuvent aussi permettre l’anonymisation de photocopies de documents remises aux lecteurs, une fois qu’ils ont pu en prendre connaissance.

 

• Un débat doit avoir lieu aussi sur l’obligation pour les personnes exerçant des responsabilités publiques — y compris celle de ministre, de Premier ministre ou de Président de la République — de verser aux Archives de France les archives relatives à l’exercice de leur fonction. Une réflexion doit avoir lieu sur le fait que leur non versement ou leur versement partiel ne soit seulement l’objet, comme aujourd’hui, que d’un effort de persuasion, et non l’objet de poursuites. Ainsi que sur leur conservation dans des fonds privés ou dans des fondations — qui est une particularité française.

 

• En ce qui concerne l’accessibilité de la presse française postérieure à 1940 sur des bases de données numérisées comme Gallica, importantes pour la connaissance de notre histoire contemporaine, une réflexion aussi doit porter sur le fait que la notion de droit d’auteur est utilisée pour interdire sa mise en libre accès. Cette interprétation de cette notion est-elle justifiée ?

 

La proposition d’un observatoire

 

Un observatoire sur la liberté d’accès aux archives pourrait réunir différentes structures et associations désireuses d’ouvrir un tel débat et de discuter d’un certain nombre de cas remontant des archivistes et des usagers. La pétition lancée le 8 mai 2015 sur l’ouverture complète des archives relatives à la Seconde guerre mondiale et ses résultats montrent qu’une mobilisation sur ces sujets peut donner des résultats.

 

Un tel observatoire pourrait être un cadre d’échange entre des associations diverses d’historiens et d’archivistes. Un cadre pour s’interroger, avec des philosophes et des juristes, sur les conflits de droits qui peuvent exister, par exemple entre le droit à connaître le passé et celui à la protection de la vie privée.

 

Certes, la méconnaissance par le public des problèmes relatifs aux archives est un obstacle. Au sein même de la LDH, il nous a été fait remarquer, avec raison, que le manque de visibilité dans l’opinion et dans la presse des entraves à l’accès aux archives, n’est pas comparable, par exemple, à celle des entraves relatives à la liberté de création, qui est l’objet d’un observatoire mis en place avec succès ces dernières années par la LDH, et qui rassemble de nombreuses structures. Cette remarque doit être considérée. Elle souligne qu’un gros travail reste à faire auprès de l’opinion pour l’informer sur ces sujets et lui faire prendre conscience que cette question est un enjeu citoyen. Mais l’ampleur du travail doit-elle nous conduire à renoncer à ouvrir un tel débat ?

 

Il s’agit d’un enjeu scientifique concernant la connaissance historique de certaines périodes importantes de l’histoire contemporaine de la France, mais c’est aussi un enjeu civique. Car la question n’est pas sans lien avec une autre « exceptionnalité française » : celle qui fait qu’aujourd’hui en France existent des courants idéologiques qui se sont nourris des silences et des dénis d’histoire relatifs à la période de Vichy et aux guerres coloniales. Le libre accès aux archives est aussi une condition pour que les citoyens de ce pays puissent espérer mettre fin à cette triste « exception française ».

mardi 12 septembre 2017

"Les statues meurent aussi" par Nelcya Delanoë

LES STATUES MEURENT AUSSI
Une histoire américaine déconnectée

 Nelcya DELANOË


Les déboulonner ou pas, that is the question. On ne parle plus que de ça.

En avril 2017 à Charlottesville, Virginie, le conseil municipal vote le déboulonnage de la statue équestre du général Robert E. Lee (à la tête des forces armées confédérées pendant la Guerre de Sécession), et un nouveau nom au parc où elle avait été érigée en 1924 –de « Lee Park » à « Emancipation Park ». En mai, un juge de Virginie impose un moratoire de six mois à cette décision. Depuis juin 2016, la statue avait été l’objet de diverses vindictes colorées et graphées. En juillet 2017, elle avait été recouverte de peinture rouge. Et les manifestations de se succéder.

Ainsi, le 13 mai 2017, Richard B. Spencer, l’un des ténors de la droite suprémaciste américaine, ou Alt Right, avait organisé un rallye à la lueur de torches façon retraite aux flambeaux nazie. Il s’agissait d’affirmer son opposition au déboulonnage de la statue au son de « Jews will not replace us » et de « Russia is our friend. » Le 8 juillet, c’était au tour du Ku Klux Klan, mais les 50 hommes mobilisés se heurtaient cette fois à plusieurs centaines de contre-manifestants, la police faisait usage de gaz lacrymogènes et arrêtait vingt-trois personnes. Le 12 août, la tension montait de plusieurs crans, et sérieusement cette fois : Le mouvement « Unite the Right », qui regroupe diverses organisations d’extrême droite suprémacistes et des groupuscules néo-nazis, organise un rallye sur le campus de l’Université de Virginie, -fondée par Jefferson en 1818, elle conserve de cette origine sacralisée un parfum d’élite.

Flambeau à la main, ils défilent au son de « Jews will not replace us », de « Blood and Soil » -traduction de « Blunt unt Boden »-, de « Whose streets ? Our streets ! », « White lives matter ». En face, ceux qui ont choisi de militer en dehors du parti Démocrate, pour certains armés de bombes lacrymogènes, gourdins et boucliers, les « Anti-fa » et autres groupes de gauche -anarchistes, Black bloc-, chantent « No KKK, no Fascist USA, Black Lives matter.» Des centaines de part et d’autre et des échauffourées, l’état d’urgence est proclamé. Travaillant pour Vice News, la jeune journaliste Elle Reeve filme et enregistre les défenseurs de la statue –drapeaux confédérés, drapeaux frappés de la croix gammée, matraques, armement létal dissimulé ou pas -en Virginie, il est légal de porter des armes non dissimulées. « Nous sommes plus racistes que Trump, qui donne sa fille à un Juif », les homos sont des  pédés, des parasites, les Arabes et les musulmans des terroristes. Ils préparent un « Ethno-État blanc », les Blancs étant menacés de génocide, entre autres par les Juifs et les communistes, « il y aura de notre part de plus en plus de violence, on n’en est qu’aux préliminaires.» Puis c’est l’attaque à la voiture bélier -« c’est le conducteur qui a été attaqué par les manifestants », une femme est tuée, Heather Heyer, 32 ans[1].

Le président des États-Unis a alors renvoyé dos à dos d’une part Alt-Right et « Alt Left » - « Des gens bien des deux côtés » ; d’autre part le général Lee -« Sa statue, c’est notre histoire »- et les présidents Jefferson et Washington, propriétaires d’esclaves comme ce dernier -« Alors, on va détruire aussi leur statue » ? Ces propos ont transformé le pays en un vaste forum où se déchaînent, sur la toile et sur papier, les mises en cause, en perspective, en forme, en statistiques, en graphiques de l’Histoire américaine, de la Guerre de Sécession et de l’esclavage en particulier. À ceux qui veulent déboulonner la statue de Lee, et aussi celle de Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, Trump  déclare, indigné: « Vous êtes en train de changer notre histoire; vous êtes en train de changer notre culture ».

Tout est donc parti d’une statue dédiée à un militaire sudiste, sécessionniste, raciste et esclavagiste, érigée dans l’état de Virginie au début du XXe siècle. La statue de  Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, autre mémorial datant de la même époque et dans la même ville, avait pour sa part été érigée sur un terrain confisqué sept ans plus tôt à ses propriétaires noirs.

Or doncques, comment et pourquoi Charlottesville en 2017 ? Où l’on verra que ce débat sur le déboulonnage (ou pas) des statues masque et le sens du passé et une histoire amputée.

Dans les années 1960, Vinegar Hill est le quartier des affaires et de la vie culturelle des Noirs de Charlottesville, prospères et actifs. Par référendum (auquel ces derniers n’ont pas le droit de participer), la municipalité décide un plan de rénovation urbaine, c’est-à-dire de raser Vinegar Hill. Des centaines de résidents sont déplacés, des dizaines d’entreprises et de magasins disparaissent – et ne ré-ouvriront jamais. Des générations de familles noires sont prises dans le système du logement social ou quittent la ville. En avril dernier, avec le déplacement de la statue de Lee, le conseil municipal avait d’ailleurs adopté une loi de finance destinée à rattraper les disparités locales infligées aux résidences noires depuis des années.

La « gentrification » de cette ville universitaire a par ailleurs induit la baisse de la population noire, de 22% en 2000 à 19% en 2017. Or en 1860, avec 3000 habitants, Charlottesville était la ville la plus importante du comté d’Albermale où vivaient 606 Noirs libres, 13 916 esclaves et 12 103 Blancs… devenus aujourd’hui majoritaires.

Les Afro-Américains y sont désormais de plus en plus mal logés, dans des quartiers délabrés où ne vivent pas de Blancs. Les terrains de Vinegar Hill ont été abandonnés pendant plusieurs années avant qu’on y construise des parkings, un hôtel, un tribunal, un centre culturel qui font frontière entre des poches de pauvreté noire et le centre ville, chic. Là, ne subsistent que quelques immeubles de qualité subventionnés par la mairie, soit 150 appartements attribués aux Noirs et que la prochaine vague de ‘gentrification’ semble menacer. Défiler en 2017 dans les rues de Charlottesville et sur son campus en lançant des slogans suprémacistes blancs au fil d’une parade quasi militaire, c’est affirmer la nullité des 13e, 14e et 15e amendements de la constitution américaine et proclamer qu’on est toujours au pays des Codes noirs post Guerre de Sécession.

En dépit des acquis arrachés grâce à la lutte du Mouvement pour les droits civiques, depuis les années Reagan, la séparation entre les communautés noires et les autres s’est renforcée dans toutes les villes américaines, et avec elle l’inégalité –particulièrement depuis le recensement de l’an 2000 et du redécoupage des circonscriptions électorales. Alors, parler de statues, déboulonnées, drapées de deuil, taguées, enduites de rouge, remisées au musée, laissées en place avec mise en contexte historique, pourquoi pas ? Mais ce qui a jailli de cette insolente équivalence affirmée par Donald Trump entre des généraux sécessionnistes et des présidents fédéralistes, tous propriétaires d’esclaves certes, c’est un débat tronqué et truqué.

Depuis la fin de cette guerre civile (1865), historiens, chercheurs, penseurs écrivains, journalistes, politiques ont certes bataillé pour en écrire l’histoire – bataillé avec eux-mêmes, avec les États-membres, l’État fédéral, les parlementaires, les juges, les universités, les lecteurs, les étudiants… Et c’est sur ce sujet que le 16 août 2017, le Washington Post tançait le président: « No, Mr President, Washington and Jefferson are not the same as Confederate soldiers », puis donnait la parole à des historiens réputés. Selon Jim Grossman, directeur exécutif de l’American Historical Association, pour avoir eux aussi possédé des esclaves, les Pères Fondateurs n’en ont pas moins « accompli une chose importante… ils ont été au cœur de la création d’une nation… Alors que honorer Lee et Stonewall, c’est honorer ceux qui ont créé et défendu la Confédération, dont la seule raison d’être était la protection du droit de certaines personnes à en posséder d’autres ». Denver Brunsman, historien et professeur à George Washington University estime que « Washington a construit une structure qui, bien qu’imparfaite, est dédiée à la liberté universelle… Il a anticipé une Amérique multiraciale.» Et si Jefferson vieillissant a aggravé son cas d’esclavagiste, « le discours sur la liberté universelle qu’il nous a offert avec la Déclaration d’Indépendance demeure toujours bien vivant ».

Quelques jours plus tard, le New York Times des 22 et 23 août 2017 publiait une dizaine d’articles sur le sujet – historiens (Eric Foner, Timothy Snyder), journalistes, responsables politiques, universitaires, éditoriaux… Dans l’ensemble, le président est condamné pour avoir établi une équivalence historique fallacieuse et pour avoir, comme le résume Snyder, normalisé  l’idéologie de ces nazis américains, excusé leurs actes, les avoir rassurés sur la suite: la prochaine fois que le terrorisme frappera aux États-Unis, le président s’en prendra à son opposition.

Quant à la notion de « notre histoire » américaine dont Trump se veut le défenseur, les esclaves en ont-ils fait partie, de ce « notre »? Et les Noirs ? Et, au fait, les Amérindiens dont nul ne parle dans ce débat? À ce jour, qui fait partie de l’histoire américaine ?

Depuis la fondation des États-Unis d’Amérique, le pays s’est demandé et se demande toujours comment on peut être ou devenir Américain. Au nom de valeurs communes ? De la race ? De l’origine ethnique ? Nationale ? La première loi (1790) avait décidé que seuls les immigrants blancs pourraient devenir américains. Mais quid alors des non-blancs nés dans le pays, demande Foner, en pensant aux descendants d’Africains, jamais aux Autochtones. Avant la Guerre de Sécession, la réponse variait selon les États-membres – aux Afro-Américains, certains accordaient la citoyenneté américaine. Mais en 1857, le fameux attendu de la Cour Suprême, connu sous le nom de Dred Scott Decision, stipule qu’un esclave ayant résidé dans un État-membre libre ne devient pas libre, que les Afro-Américains ne sont pas et ne seront jamais des citoyens américains mais sont et seront toujours des étrangers aux États-Unis. Enfin, il proclame l’inconstitutionnalité du Compromis du Missouri de 1820 qui prévoyait de faire des Territoires situés à l’ouest du Mississipi de futurs États-membres libres - pas d’esclaves. Nous reviendrons sur ce dernier point.

Les anti-esclavagistes et abolitionnistes, actifs dans le débat dès la fondation des États-Unis, rejetaient toute définition raciste et proposaient une citoyenneté liée à la naissance dans le pays – les Amérindiens non compris. La période de l’après guerre civile – La Reconstruction - valut ainsi leur émancipation aux Noirs, anciens esclaves ou pas, et vit éclore mille fleurs – écoles, mairies, tribunaux, les anciens esclaves votaient et étaient élus, bientôt écrasées dans le sang et la torture par la réaction d’un Sud vaincu, humilié par le Nord et plongeant dans la haine criminelle une fois remis.

C’est la renaissance du KKK, de ses assassinats et du lynchage des Noirs, les « strange fruit » pendus aux arbres que chante Billie Holiday. Grâce à la marge de manoeuvre qu’offre le système fédéral, les États du Sud adoptent bientôt des lois « Jim Crow », ou codes noirs, offertes par la célèbre décision de la Cour suprême qui fait des Afro-Américains des citoyens « Separate but equal » (Plessy v. Ferguson, 8 mai 1896). Ainsi est institutionnalisée la ségrégation -dans les écoles, les hôpitaux, les transports, les zones d’habitation, et bien sûr les actes de la citoyenneté - plus question que les Noirs votent, s’ils sont américains, ils sont des citoyens amputés.

À partir des années 1920, ce monde de la persécution lisse et crypte la réécriture de l’histoire américaine depuis la guerre civile, comme on l’appelle aux États-Unis – la sécession devient « la Cause Perdue » et perdue dans l’honneur. Il s’agit désormais de rendre hommage à ses acteurs, de les commémorer, un Mémorial ici un autre là et encore là, dans tous les États ex-sécessionnistes, coulé dans le bronze et le marbre contre un pendu ici un assassiné là un noyé ailleurs, un fracassé, et partout une paupérisation galopante. La paranoïa anti rouge, la fameuse Red Scare (1917-1920, voir Emma Goldman, Sacco et Vanzetti) suivie des quota contre l’immigration (1921, 1924) se double d’une hystérie anti-noire sublimée en célébration d’un monde perdu, en vérité la proclamation d’un territoire de nouveau occupé. Ces statues en deviennent les gardiennes, et en attestent, encadrant l’histoire des États-Unis avec esclavage d’un éloquent mais silencieux trompe-l’œil qui ne trompe personne, d’un leurre que tout le monde sait décoder.

La ségrégation et la discrimination, institutionnalisée ou feutrée, font ainsi une doublure au consensus qui soutient la Guerre froide et la démocratie américaine comme flambeaux du Monde libre. Dans les années 1960, le Mouvement des droits civiques parvient à déjouer et déconstruire ces pièges à êtres humains, au prix du sang et des souffrances que l’on sait. Des lois sont votées, d’autres lois sont votées, des décisions de justice sont rendues et d’autres encore, la nation bat sa coulpe et s’engage autour des questions que posent l’histoire de l’esclavage puis de la Guerre de Sécession. Aujourd’hui elle en est à se déchirer à travers les réseaux sociaux, le Web, la presse,  la radio, la télévision, intox et contre-intox, Démocrates et démocrates s’affrontent, droites et extrêmes droites aussi, sans que la lumière soit. Pour intéressants et troublants que soient ces affrontements, leur étroitesse n’en étonne pas moins: l’Histoire des États-Unis commencerait-elle au milieu du XIXe siècle ? Ne concernerait-elle que Noirs et Blancs ?

Entre autres, ce sur quoi cette controverse fait ainsi l’impasse, c’est sur une strate qui est au fondement de l’histoire des États-Unis. Non moins douloureuse et controversée, c’est celle de l’histoire des Autochtones, de leurs terres et de leur place dans cette histoire américaine.

En septembre 1767, Washington écrit à son ami William Crawford : « ... Si vous veniez à trouver ce type de terres, vous me rendriez un singulier service en dénichant la méthode qui vous permettrait de les mettre immédiatement de côté pour moi… Celui qui aujourd’hui laisse passer l’occasion de se chercher de bonnes terres… ne retrouvera pas cette chance de si tôt… Il ne me déplairait pas d’avoir droit à des terres au bord de l’Ohio… mais je me contenterais volontiers de quelques bons arpents moins retirés. »

En février 1803, Jefferson, alors troisième président des États-Unis, théorise la conquête américaine du continent et sa faim de terres en ces termes : « … Nos colonies de peuplement approcheront les Indiens en les encerclant… Il ne leur restera plus, à la longue, qu’à s’incorporer à nous en devenant citoyens des États-Unis, ou alors d’aller s’installer de l’autre côté du Mississipi. La première solution constitue sans doute la fin la plus heureuse de leur histoire… Notre force et leur faiblesse sont devenues si patentes qu’ils ne peuvent manquer de savoir que nous pouvons les broyer d’une seule main… Qu’une seule tribu soit assez folle pour saisir la hache de guerre… Nous nous emparerions de leur territoire tout entier et la repousserions au-delà du Mississipi… » Cette annonce de la déportation massive des Amérindiens sera suivie d’effet en 1830, avec délégitimation de leurs droits tribaux, garantis pourtant par traité, cet instrument du droit international, toujours valide. Quant à la résistance armée amérindienne à la conquête anglaise puis américaine, elle a duré jusqu’à la fin du XIXe siècle, soit trois siècles au moins.

Ces terres indiennes, qu’il était à l’évidence nécessaire de s’approprier pour exister en tant qu’État, furent cultivées pour partie par des esclaves. Capital foncier et cheptel humain à bas prix abaissèrent ainsi le coût du travail et de la colonisation. Avant l’abolition de l’esclavage, l’expansion vers l’ouest - l’ouest des Appalaches, l’ouest du Mississipi, puis de la Californie et au-delà - s’est toujours faite par appropriation des terres indiennes (négociations, guerres, vols, traités etc…). Cette expansion devint simultanément l’une des causes de la Guerre de Sécession: les États-membres créés au fur et à mesure de l‘avancée de la conquête seraient-ils proclamés esclavagistes ou pas ? Lincoln était très clair sur la question, il était pour l’Union. Si l’esclavage préservait l’Union, il y serait favorable, s’il menaçait l’Union, il s’y opposerait. Le tout étant néanmoins de mener l’avance fédérale de main de maître et de Yankee -industriel et protectionniste.

Les Pères fondateurs ne se sont jamais voilés la face quant à la nature initiale de la construction des États-Unis: appropriation et développement des terres des autres à l’aide du labeur des serfs européens et des esclaves africains (massivement). Et ils l’ont ainsi organisée, par la loi et par les armes, jusqu’à ce jour. Ces données étaient alors et sont toujours de notoriété publique, mais elles sont désormais absentes du débat. Ce passé-là demeure un impensé historique. L’histoire américaine comme histoire déconnectée.

Bill de Blasio, le maire de New York qui veut faire enlever la plaque apposée en l’honneur de Pétain, a aussi proposé de déboulonner la statue de Christophe Colon… De là à ce que l’histoire des États-Unis soit abordée enfin dans son épaisseur historique…


[1] Charlottesville: Race and Terror – VICE News Tonight...https://www.youtube.com/watch?v=P54sP0Nlngg


Nelcya DELANOË

lundi 11 septembre 2017

Publication : La Fabrique scolaire de l'histoire 2

La collection Passé/Présent du CVUH annonce la publication de La Fabrique scolaire de l'histoire 2ème édition, sous la direction de Laurence De Cock, préface de Suzanne Citron

Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école.

Présentation :
Pourquoi et comment apprendre l’histoire ? Et surtout, quelle histoire ? La virulence des débats récurrents sur ce que les élèves apprennent à l’école est aujourd’hui autant le signe de la vigueur des courants réactionnaires que d’un profond désarroi autour de ces questions décisives. Refuser fermement le terrain du discours scolaire nostalgique et patriotique n’interdit pas de regarder en face l’ampleur des tensions qui traversent aujourd’hui un enseignement chargé de sens civique.
Cette édition entièrement renouvelée de La Fabrique scolaire de l’histoire poursuit la réflexion sur les spécialités et les enjeux de l’histoire qu’on enseigne à l’école. Elle plaide pour une histoire scolaire faisant place à toutes les composantes d’une société plurielle sachant les rassembler autour d’un rapport critique et confiant au savoir.

Géraldine Bozec, Vincent Capdepuy, Vincent Casanova, Suzanne Citron, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, Charles Heimberg, Samuel Kuhn, Françoise Lantheaume, Patricia Legris, Servane Marzin, Véronique Servat : chercheurs et enseignants, les auteurs de cet ouvrage nourrissent les réflexions du collectif Aggiornamento histoire-géographie (http://aggiornamento.hypotheses.org/) qui milite pour un enseignement libéré du carcan de l’habitude et des pesanteurs bureaucratiques.
Une rencontre avec Laurence De Cock accompagne cette publication 

Mardi 12 septembre
à 19h30
Au Lieu-Dit
6, rue Sorbier 75020 Paris

http://lelieudit.com/