dimanche 19 février 2017
mercredi 15 février 2017
Écouter les mots du politique : "souveraineté"
Le 2 février dernier au Lieu-Dit se tenait le deuxième atelier du CVUH consacré aux mots du politique. Nelcya Delanoë, Sophie Wahnich, Emmanuel Fureix et Olivier LeTrocquer ont animé la rencontre autour du terme "souveraineté".
Les traces audio de la soirée sont disponibles en téléchargement en 3 fichiers successifs, il suffit de cliquer sur l'icône pour les obtenir :
Fichier n°1 : 🔂
Fichier n°2 : 🔂
Fichier n°3 : 🔂
Bonne écoute !
Le prochain atelier du CVUH sur les mots du politique se teindra le 2 mars au Lieu-Dit : le thème n est "peuple et populisme".
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Bonne écoute !
Le prochain atelier du CVUH sur les mots du politique se teindra le 2 mars au Lieu-Dit : le thème n est "peuple et populisme".
mardi 7 février 2017
Ecouter "Les mots du politique : liberté et démocratie"
Le 8 décembre dernier, le CVUH inaugurait au Lieu-Dit, une série de rencontres-débats consacrées au Mots du Politique avec ce soir là une thématique consacrée aux mots "démocratie" et "liberté".
Ce moment d'échange fait l'objet d'une captation audio que nous mettons en ligne.
Chacun.e peut la télécharger puis l'écouter en cliquant sur cette icône 🔂.
Nous remercions chaleureusement Nelcya Delanoë et Emmanuel Fureix pour avoir permis de garder trace de cette soirée. Le second atelier consacré au mot "souveraineté" sera prochainement mis en ligne.
dimanche 29 janvier 2017
En revenant de l'expo : histoire du Maroc et prestidigitation par N.Delanoë
Du 12
octobre au 30 décembre, le Musée de L’Ordre de la Libération a accueilli au
cœur du Musée des Invalides l’exposition « Le Maroc à travers les âges »,
placée sous le haut patronage du roi du Maroc Mohamed VI en partenariat avec
l’Institut du Monde arabe, le soutien de l’ambassade du Maroc en France, la
Fondation Charles de Gaulle et la Mairie de Paris. Madame Bahija Simou, commissaire
de cette exposition, directrice des Archives royales, est l'organisatrice de cet
évènement.
L’exposition
a été inaugurée en grande pompe par le prince Moulay Rachid, le conservateur du
musée de l’Ordre de la Libération, l’ambassadeur du Maroc en France, le Trésorier de la Fondation Charles de Gaulle, un
colonel Délégué national
du conseil national aux communes "Compagnons de la Libération". Jack
Lang était l’invité d’honneur.
Selon Madame Bahija Simou, « nous assistons /…/ à une instrumentalisation des spiritualités qui
nous fait courir le risque d’un recul de la civilisation et de la
modernité. » Devant « la
menace de la destruction du patrimoine mondial et d’une agression contre
l’humanité et sa mémoire », il s’agissait, avec cette exposition
« de combattre la barbarie ».
Ainsi, conformément à « la pensée de
Sa Majesté le Roi du Maroc /… / la culture constitue le moyen le plus efficace
pour préserver la mémoire des diverses menaces qui pèsent sur elle… L’un des
moyens majeurs pour garder les générations futures de tout égarement. »
Alors que le Maroc a en 2016 commémoré le 60ème
anniversaire de son accession à l’indépendance, (9 mars 1956), cette exposition
se veut l’aboutissement de deux expositions précédentes. L’une « Le Maroc
contemporain », accrochée à l’IMA à l’automne 2014, était consacrée aux
plasticiens marocains contemporains. L’autre, « Le Maroc médiéval, un
empire de l’Afrique à l’Espagne » s’était tenue au Louvre d’octobre 2014 à
janvier 2015. L’événement culturel du Musée de l’0rdre de la Libération avait quant
à lui était scellé en février 2016 à l’IMA entre le roi du Maroc et le
président de la République française.
On le voit, cet événement a
bénéficié d’une introduction diplomatico-culturelle de poids, mise en place de
longue main et qui entend servir des buts
historico-diplomatiques de poids eux aussi. En un temps où la France est en
guerre contre « le terrorisme»/Daëch/l’Etat islamique (selon), tant en
Afrique limitrophe du Maroc qu’au Moyen Orient, et où les services de renseignement
marocains sont devenus des alliés « de la coalition internationale » indispensables
et imbattables dans cette guerre, le roman national en miroir est de rigueur.
À l’entrée du musée s’ouvre la première partie de
l’exposition, gratuite. On longe de (trop) hautes bannières chronologiques qui
déroulent treize siècles à grands pas, photographies et facs-similés à l’appui –lieux
antiques, personnages remarquables, textes calligraphiés rares, cartes des
réseaux commerciaux et voyageurs de l’Afrique à l’Europe, réseaux urbains et
architecture, casbahs imprenables, bijoux, oasis, cités royales, arbres
généalogiques. De tout temps, de dynastie royale en dynastie royale, l’État
marocain était en marche, son peuple était arabe. Un Maroc de l’ancienneté, de
la permanence, de la spiritualité et de l’islam modéré (sunnite) et de la
présence chrétienne, y compris des relations avec le Saint Siège au temps des
Croisades, un Maroc carrefour des civilisations (à peine présents toutefois,
les peuples qui en furent et en sont les porteurs). Mais surtout, un Maroc qui
entretient avec la France une amitié séculaire –depuis le XIIIe siècle. Entre
ces deux-là, c’est l’art du dialogue. Et du partage des deux guerres mondiales
du XXe siècle, au cours desquelles les Marocains ont payé un très lourd tribut
aux côtés de la France.
Les photos en noir et blanc sont impressionnantes, et
émouvantes, qui montrent spahis, tabors et goumiers en burnous ainsi que des fantassins
de l’armée de terre armés jusqu’aux dents en train de crapahuter, ramper,
traverser des cordillères à dos de mulets chargés de mitrailleuses. On les voit
aussi en Anciens combattants, décorés et fiers, saluant le drapeau et les
officiers français qui leur doivent tant. La fin de la première partie de
l’exposition souligne la dimension historique du futur Mohamed V. À l’époque
sultan du Maroc, Sidi Mohamed ben Youssef est en effet invité à la célébration de
la Victoire le 18 juin 1945 et est fait Compagnon de la Libération par de Gaulle
en personne –devenant ainsi le seul chef d’état arabe et musulman à avoir reçu ce
titre. Deux grands hommes frères d’armes scellaient ainsi à la face du monde
l’égalité et la fraternité qui les reliaient. Alors, fin du Protectorat
colonial ?
Petit rappel historique. En septembre 1939, le sultan
avait prononcé un discours remarquable et remarqué appelant ses sujets à
s’engager pour soutenir la France contre les Allemands : « Nous lui devons un secours sans réserve /…/ dans l’épreuve qu’elle
traverse et d’où elle sortira, nous en sommes convaincus, glorieuse et grande. »
En août 1941, la Charte de l’Atlantique avait promis l’autodétermination aux
peuples colonisés et le 8 novembre 1942, avec le débarquement américain, une
pluie de tracts sur Casablanca avaient proclamé: « Les
Américains ne luttent pas uniquement pour leur sécurité future mais aussi pour
rendre à ceux qui vivent sous le drapeau tricolore leur idéal, leur
liberté et la démocratie.. »
À la suite du débarquement, auquel résistèrent violemment les forces
pétainistes, faisant de très nombreuses victimes, la France Libre avait repris
le contrôle de l’administration coloniale. Néanmoins souverain sur ses sujets,
le sultan protégea les Juifs marocains des lois antisémites, qui persistaient.
Peu après, lors de la Conférence d’Anfa/Casablanca de janvier
1943 à laquelle participèrent Churchill, de Gaulle, Giraud et Roosevelt, ce
dernier offrit un dîner en l’honneur du sultan et lui laissa entendre que la
fin du système colonial viendrait avec la fin de la guerre. Aussi, en janvier
1944, les nationalistes marocains présentaient-ils au sultan, qui approuva, un
Manifeste pour l’indépendance du Maroc, tout de suite très populaire dans la population marocaine, mais pas auprès des autorités françaises, on s’en doute.
En 1945, on l’a vu, Ben Youssef n’en était pas moins fait Compagnon de la
Libération.
Fin de la première partie de l’exposition. Il s’agit en
somme d’une présentation lissée d’un Protectorat qui va tranquillement vers
l’indépendance, malgré de réelles frictions. D’abord, le Manifeste nationaliste,
suivi en 1947 du discours de Tanger prononcé par Sidi Mohammed ben Youssef
lui-même, réclamant l’indépendance et l’adhésion du Maroc à la Ligue arabe,
membre de l’ONU -pas un mot sur cet aspect. À partir de 1951, la rupture est
consommée. Les ultras français, avec le général Juin à leur tête (pas un mot
sur lui ni sur eux) font pression sur le sultan, qui ne désavoue pas les
nationalistes, au contraire. Le conflit s’exacerbe, la résistance se durcit et les
émeutes se multiplient -pas un mot sur ces dernières ni sur le pacha de
Marrakech qui passe à la solde de la France. Celle-ci dépose le souverain, le
remplace par un fantoche et le déporte à Madagascar (1954).
À l’heure de Diên Biên Phu, du début de la guerre
d’Algérie et des luttes pour l’indépendance en Tunisie, le Maroc est à feu et à
sang. Mais on préfère parler d’un simple exil de deux ans. Puis d’un retour triomphal
et glorieux, ce qui est exact.
La deuxième partie de l’exposition n’est pas gratuite.
Elle présente, toujours sous forme de panneaux imagés, à quelques beaux objets
près, le Maroc indépendant de Mohamed V –des barrages, des usines, des visites à
travers le pays, à la fois homme d’Etat et musulman charismatique, hélas mort
trop tôt –février 1961.
Et puis on passe à la salle consacrée au Maroc
contemporain, celui de Mohamed VI –des gares, des TGV, des autoroutes, des
écoles coraniques, des relations internationales, dans l’union et l’intégrité
territoriale, le tout en clips vertigineux et la présentation là encore de
quelques objets prestigieux. L’exposition se termine sur le courageux appel
lancé par Mohammed VI en août 2016, dénonçant les islamistes et appelant les
hommes de bonne volonté à s’unir contre eux.
Je n’ai pas rêvé, il n ‘y a rien sur le Maroc de Hassan
II, ni sur Hassan II lui-même.
C’est tout juste s’il apparaît et est nommé deux fois,
jeune prince héritier aux côtés de son père. Et une fois sur un portrait en
couleurs (le nom n’apparaît pas dans la légende), tenu par une manifestante au
cours de la faramineuse Marche verte de 1975 –une des grandes manœuvres de
Hassan II pour que le Sahara ex-espagnol soit internationalement reconnu comme
faisant partie du Maroc. Rien sur le roi Hassan II, ni sur Ben Barka, ni sur Oufkir,
ni sur les coups d’état (déjoués) dont le royaume fut à plusieurs reprises l’objet,
rien sur la répression contre leurs auteurs et contre la gauche qui fit du Maroc un pays policier d’épouvante. Aucune citation non plus de l’aura
internationale de Hassan II, ni de sa politique étrangère très complexe –le
seul pays arabe à avoir des relations avec Israël, et de bonnes relations qui
plus est. Enfin rien sur sa politique dite d’alternance à partir de 1998, avec
un chef gouvernement socialiste. Rien.
Rien sur un règne qui dura de 1961 à 1999 et qui fut mené
de main de maître et de fer par un monarque hors norme.
Mutatis mutandis,
ce serait comme si une exposition sur l’histoire de France contemporaine
gommait la présidence Mitterrand.
De la prestidigitation, cette histoire.
vendredi 27 janvier 2017
Droit de réponse à Sonia Combe
Rédacteur : Bruno Galland, conservateur général du patrimoine, directeur d'archives départementales.
Il y a vingt-deux ans, en publiant Archives interdites, Sonia Combe jetait un pavé dans la mare. En faisant
porter aux archivistes la responsabilité des difficultés d’accès à certains
fonds de la Seconde guerre mondiale, elle commettait une profonde injustice,
mais au moins contribuait-elle à mieux faire connaître les difficultés que
subissaient alors les Archives de France et, singulièrement, les Archives
nationales. A ce pamphlet ont heureusement succédé des initiatives concrètes –
auxquelles Sonia Combe s’est bien gardé de participer - qui ont permis, en
particulier, l’ouverture du nouveau site des Archives nationales de
Pierrefitte-sur-Seine, la mise en place d’un système d’information performant
et une revalorisation des archives contemporaines, parallèlement à une
réécriture de la loi et à une série de textes en faveur de l’ouverture (le
dernier en date étant le décret de 2015 ouvrant au public les fonds des
juridictions de l’Occupation et de la Libération).
Or, voici que le billet posté par Sonia Combe dénonce de
nouveau le comportement des archivistes, accusés cette fois-ci de se prêter
avec complaisance à l’écriture d’un « roman national » qui occulterait
des pan entiers de la mémoire, faute de connaître suffisamment les enjeux de
l’histoire contemporaine – et, plus fondamentalement, parce qu’ils
appartiendraient à un milieu socio-culturel qui privilégie « Dieu, le roi,
la France »...
Ainsi Sonia Combe concentre-t-elle ses attaques sur la
« grande collecte » de documents relatifs aux relations entre
l’Afrique et la France, une initiative de novembre 2016 qu’elle attribue aux
Archives nationales (il n’en est rien) et qui serait, au fond, la preuve d’un
colonialisme latent du milieu réactionnaire des archivistes. Plutôt que de
répondre sur un si mauvais procès, faut-il lui rappeler qu’il y a quelques
années les équipes scientifiques des Archives nationales se sont largement engagées
contre le projet de « Maison de l’histoire de France » précisément
parce qu’elles étaient très attentive à toute instrumentalisation de l’écriture
de l’histoire ? une position qui a coûté son poste à la directrice des
Archives nationales alors en fonction, Isabelle Neuschwander, mais qui a
finalement conduit à ce qu’Aurélie Filipetti, à son arrivée rue de Valois, annule
le projet. Mais, à ce moment-là, on n’a guère entendu Sonia Combe…
Sur le même plan, Sonia Combe prend prétexte des expositions
récentes des Archives nationales consacrées au fichage policier et aux services
secrets pour démontrer qu’elles participent de « l’occultation d’épisodes
peu glorieux du passé national ». On suppose que c’est aussi le cas de
l’exposition actuelle sur les procès des femmes – si tant est que Sonia Combe sache
qu’elle a lieu. On croit rêver ! Comment peut-on citer de tels exemples
pour reprocher aux archivistes de se désintéresser de l’histoire contemporaine
et des nouveaux enjeux de la mémoire – sinon par une sorte d’obsession ?
Sur un plan plus anecdotique, en dénonçant le poids excessif
du latin au concours d’entrée de l’école des chartes, Sonia Combe semble
ignorer qu’il existe depuis près de quinze ans un concours de recrutement sans
version latine qui représente une large partie des postes. De même, en
déplorant la présence monopolistique des chartistes dans les services
d’archives, au détriment des étudiants formés en master d’archivistique à
l’université, elle semble ignorer que la plupart des effectifs des archives
départementales et une large partie de ceux des Archives nationales sont
précisément constitués par ces archivistes issus de l’Université.
Plus fondamentalement, comment ne pas s’étonner de cette
assimilation grossière entre médiévistes et passéistes, latinistes et
colonialistes… L’historiographie médiévale compte de nombreux esprits de toute
orientation qui témoigne combien de tels schémas sont réducteurs.
Toutes ces erreurs, confusions et omissions ramènent
l’article de Sonia Combe à ce qu’il est : une caricature grossière qui
témoigne, de la part de son auteur, d’une incapacité à remettre en cause ses
propres questionnements. Puis-je suggérer à Sonia Combe d’abandonner ses vieux
dossiers et de renouveler sa dialectique ? Ça tombe bien, la prochaine
grande collecte promue par le ministère de la Culture sera consacrée au rôle
des femmes dans la société. Sonia Combe pourra en profiter pour confier ses archives
aux Archives nationales…
Bruno GALLAND
Le texte de l'appel de la Grande collecte sur l'Afrique et la France au 19e et 20e" siècles sans référence au passé colonial avait surpris plusieurs membres du CVUH. Rappelons que la plupart des membres du CVUH (dont Sonia Combe), ont été largement mobilisés contre la Maison de l'histoire de France. Cependant la question n'est pas celle de nos états de service respectifs, mais de la nécessité d'une réflexion plus générale sur la façon dont l'institution des AN peut contribuer à masquer en partie le passé ou tout simplement sélectionner ce qui doit être dit ou vu.
Sonia Combe
vendredi 20 janvier 2017
Les Archives nationales et « le grand récit national » par Sonia Combe
A propos de La grande collecte 2016. De part et d’autre de la Méditerranée Afrique
France XIXe et XXe siècle, organisée par les Archives nationales en novembre 2016.
Certains d’entre nous se sont étonnés
de la présentation par les Archives nationales de leur projet d’une « grande
collecte de documents qui peuvent traiter des relations entre la France et
l’Afrique au 19e et 20e siècle sous tous ses aspects
(échanges commerciaux ou scientifiques, collaboration économique, partenariats
culturels, immigration, événements politiques et militaires etc.), afin
d’alimenter « le grand récit national » et « favoriser une
mémoire partagée et apaisée ».
Ces termes pudiques qui camouflent le
passé colonial posent en effet problème. Ils s’expliquent par l’objectif de
l’entreprise : contribuer à la fabrication du « grand récit national ».
On pourrait, bien sûr, se moquer de l’affichage de semblable méconnaissance des
débats scientifiques, mais ce serait ignorer que si les historiens pour la
plupart refusent qu’on leur assigne une telle mission, c’est en revanche la
vocation (implicite) des archivistes-paléographes. En un sens, on peut même
dire qu’ils sont formés à cela.
Le constat d’une euphémisation, voire d’une
occultation, d’épisodes peu glorieux du passé national peut être fait, d’autant
plus quand il s’agit du passé proche, à l’encontre de nombre d’expositions
organisées par les AN. Quand ces expositions s’accompagnent d’un colloque, les
intervenants peuvent redresser le tir, comme dans le cas présent (autour de
« la grande collecte »), mais cela ne change rien au message que
transmet la scénographie, et leurs catalogues, s’ils existent, continuent à en fournir
la preuve. Je citerai trois exemples sur lesquels je m’étais penchée car on
m’avait demandé d’en faire un compte-rendu :
-
En 2003, les archives d’Outre-Mer publiaient
un beau livre (« beau » car composé aux trois-quarts d’illustrations)
intitulé Archives d’Algérie
(1830-1960), dans lequel la rubrique « Guerre d’Algérie »
correspondait à 7 pages sur 255 et s’ouvrait sur l’émouvante photo d’un
« militaire tenant dans ses bras un enfant ». Le reste était à
l’avenant. « Plus édifiant encore,
écrivais-je alors dans La Quinzaine
littéraire (n°863, 2003), cette scène
où des Algériens en babouches et burnous dressent une banderole portant
l’inscription « Dieu protège la France » en l’honneur du gouverneur
général Chataigneau à Sétif le 14 avril 1946. Evidemment on se doute que les
archives d’Outre-Mer à Aix en Provence ne regorgent pas de photos de la
répression des manifestants de Sétif, un an plus tôt, le 8 mai 1945, nul Elie
Kagan s’y étant trouvé. Mais comment justifier ce choix d’images ?
D’autant que malheureusement, le texte ne prend aucune distance vis à vis des
illustrations, ne cherche guère à combler les vides laissés par leur absence
dans les collections officielles. »
-
Plus récemment, une exposition
intitulée « Fichés ?
Photographie et identification du Second Empire aux années soixante (1960
ndlr) » aux AN, dans l’hôtel de Soubise à Paris, nous alléchait par ce qui
pouvait être pris pour de l’audace. Depuis quand expose-t-on les pratiques
policières ? Il est vrai qu’on ne s’y ennuyait pas et qu’on apprenait
beaucoup de choses sur les processus d’identification depuis ladite
« révolution Bertillon » qui devait empêcher, jusqu’à la découverte de
l’ADN, de confondre une personne avec une autre. Cependant, partagé entre gêne
et curiosité, on collait son nez sur des vitrines derrière lesquelles étaient
exhibées les photographies de l’instruction judiciaire d’hommes et de femmes
destinés à passer ainsi à la postérité et c’était avec un sentiment de
voyeurisme qu’on déambulait au milieu de ces « individus », selon le
langage policier qui semblait avoir contaminé les commissaires de l’exposition.
Souvent insuffisantes, les explications se contentaient de commenter ce qui
avait été fait. Nulle évocation, par exemple, des limites et des dérives de la
méthode Bertillon présentée ici dans un esprit acritique. (Un an auparavant le
livre de Carlo Ginzburg Le fil et les
traces avait pourtant été publié.) Enfin, comme il se doit, plus on se
rapprochait du présent, moins on entrait dans le détail. Hâtivement « bouclée »
par les pratiques de fichage pendant la guerre d’Algérie, l’exposition laissait
entendre que le fichage appartenait désormais à un passé révolu. Elle n’éclairait
guère sur la finalité du fichage ni sur l’engouement policier pour ce dernier,
laissant le visiteur qui ne voulait pas se contenter d’être un voyeur sur sa
faim.
-
C’est un jugement identique (à
quoi sert l’érudition sans réflexion critique ?) qu’on pouvait porter sur
le catalogue de l’exposition au titre prometteur Le secret de l’Etat. Surveiller-Protéger-Informer XVII-XXe siècle
(Archives nationales, 2015) dont voici l’avant-propos : Surveiller, protéger, informer : ce triptyque illustre à la
perfection les missions qui incombent à ces organisations discrètes et secrètes
à qui l’État confie des activités spécifiques et, en grande partie,
clandestines. Comme chacun sait, cette part d’ombre que recèle l’État alimente
aujourd’hui de nombreux fantasmes.
Ecrit
en langage convenu, ce préambule n’en était pas pour autant dépourvu de sens.
Le secret de l’État – entendez ses services secrets - se justifiait pour notre
bien. Aucune agence du renseignement, sous n’importe quelle latitude ou
n’importe quel régime, ne dit autre chose. On pouvait cependant se consoler
avec la lecture de la façon dont la pratique du secret avait été constitutive
de la création de l’État moderne. Un processus d’autant mieux analysé qu’il
traitait, là encore, du passé. Au fur et à mesure que l’on se rapprochait du
présent, les auteurs effleuraient ou contournaient les questions dans un style
dont, parfois, on ne savait s’il reflétait l’embarras ou tout simplement la
confusion de la pensée. Des formes contemporaines du secret rien – ou fort peu
– était dit. Quid des raisons de ce temps de latence qui prive l’historien du
contemporain de ces sources estampillées « secret défense » ? De
ces documents stipulés à tout jamais incommunicables par l’article L 213-2 de
la loi sur les archives de 2008 et dont on attend l’abrogation promise au
début du quinquennat de François Hollande ? Certes, la France n’est pas le seul
État à protéger ses données « sensibles » et c’est pourquoi on aurait
souhaité une comparaison avec des législations étrangères, ignorées par les
auteurs.
Même
la fameuse « crise des archives » était évoquée en passant. Comme si
elle n’avait pas été déclenchée dans les années 1990 par la mise à nu de
pratiques de rétention de certaines archives du régime de Vichy et de documents
attestant la répression policière des militants algériens du FLN ! Ainsi,
cette approche fort érudite du « secret de l’État » nous
promenait-elle finalement à travers l’histoire sans trop se poser de questions.
Celles qui dérangent, naturellement.
Jadis institution discrète,
entièrement dévouée à l’histoire de la Nation, repliée sur elle-même et sur son
sentiment d’excellence, les AN sont sorties de l’ombre à la faveur de cette
crise qui leur a donné de la visibilité. En vingt ans, elles ont appris à
communiquer. Ou plus exactement à faire de la communication. D’où cette
présentation dans la langue de la com de
« la grande collecte » … sans même penser à mal vraisemblablement. Ont-elles
pour autant abandonné ces caractéristiques qui faisaient d’elles le « conservatoire
d’un monde du 19e siècle » ? Rien n’est moins sûr. L’Ecole
des Chartes, qui forme principalement les archivistes, vient à peine, à la
rentrée 2016, de proposer un master d’histoire transnationale dans son cursus !
Elle continue à privilégier l’histoire médiévale et moderne, au détriment de
l’histoire contemporaine alors même que les archivistes devront traiter dans
leur quotidien des archives récentes. Il suffit de jeter un œil sur les thèses
soutenues chaque année à l’Ecole des Chartes pour s’en convaincre : à
titre d’exemple, en 2015, sur les 27 thèses soutenues, seules trois d’entre
elles portaient sur l’histoire contemporaine. (http://theses.enc.sorbonne.fr/2015).
L’enseignement de
l’Ecole continue aussi à privilégier l’étude du latin et du néo-latin, à faire
de la version latine sans dictionnaire son titre de gloire. Loin de nous l’idée
de mépriser cet enseignement que l’université dispense elle-aussi fort bien,
mais il convient de noter l’inadéquation entre l’enseignement reçu et les
tâches à venir. Enfin, l’Ecole des Chartes ne semble pas avoir connu le même
processus de démocratisation que l’université. En l’absence d’une étude
prosopographique du milieu, on se contentera d’observer qu’il existe encore peu
de noms à résonnance étrangère parmi la liste des impétrants de 2015 et que Dieu,
le roi, la France, cloitres et abbayes restent des sujets prisés par les futurs
chartistes.
Des masters
d’archivistique ouverts dans différentes universités (et souvent tournés vers
les archives contemporaines) pourraient à la longue apporter un bol d’air si
ces archivistes formés à l’université ne se destinaient pas le plus souvent à
la gestion d’archives privées. La porte des archives publiques de la Nation est
bien gardée par les chartistes. En bref, on peut dire sans grand risque de se
tromper qu’issus d’un corps socialement, culturellement et ethniquement
homogène, les archivistes restent les meilleurs auxiliaires des producteurs du
« grand récit national ».
vendredi 13 janvier 2017
A propos de vilaines pratiques: citations non référencées, tronquées, plagiat etc.
Rédactrice Sonia Combe
Puisqu’il a été question de plagiat récemment (cf. Le Monde du 5 décembre et la réponse d’Etienne Klein), je voudrais
rebondir sur ces pratiques déshonorantes et réfléchir au moyen de les prévenir.
Une collègue turque, qui a fait sa thèse en France,
s’indignait il y a peu sur Facebook
du fait que ses travaux étaient de plus en plus utilisés par des historiens
français sans que son nom soit mentionné. Elle avait le sentiment qu’on s’appropriait
son travail.
Le procédé est à peu près sans risque. Cette collègue est
loin et peut difficilement surveiller l’édition française. Et puis, elle n’est
pas (re)connue en France, elle enseigne en Turquie (et non à Columbia ou
Princeton, dans ce cas, elle serait citée en lettres majuscules si c’était
possible), elle ne siège dans aucune commission, dans aucun comité de rédaction
etc., en bref, elle est dépourvue de capital symbolique dans le champ.
Ce n’est pas un hasard si je reprends ces concepts car
Bourdieu avait très bien expliqué ce qui se jouait avec les citations : les
gens importants (influents) sont généralement cités dans le corps du texte, les
autres renvoyés dans les notes en bas de page ou dans la bibliographie finale,
ce qui signifie que leur paternité se trouve noyée dans l’ensemble des sources.
Il n’avait pas mentionné, me semble-t-il, qu’il y avait mieux encore : il
existe une catégorie de collègues, comme cette collègue turque, qu’on peut
piller sans scrupule, se dispensant même de les citer. Sans doute pour alléger
l’appareil de notes. Vous connaissez les éditeurs...
Une autre pratique consiste à délégitimer les travaux
de collègues en tronquant leurs propos, ce qui revient à leur faire dire ce
qu’ils n’ont pas dit, ou même l’inverse de ce qu’ils ont dit. C’est ainsi que
je fus avertie qu’un historien me faisait défendre un ouvrage que j’avais au
contraire critiqué, mais sur lequel j’avais eu en son temps un désaccord avec
l’un de ses patrons de thèse. Je lui adressai un e-mail : avait-il bien lu ce que j’avais écrit ? Je
ne m’attendais certes pas à ce qu’il fasse amende honorable. Je savais même que
je ne m’en faisais pas un ami, mais ce jour là, au lieu de hausser les épaules,
je pris ma plume. Il y a des jours où c’est comme ça. Grande fut ma surprise lorsque je reçus par retour
du courrier un mail courroucé : « Ah, ah, vous cherchez la
polémique ! Sachez qu’avec moi, ça ne prend pas ! » Pour un peu
on l’imaginait relevant ses manches. Tiens, pensé-je, ta seule défense quand tu
es pris la main dans le sac, c’est l’attaque. Je ne sais pas ce que valent tes
travaux, mais je peux t’assurer que tu feras carrière. Continue à être du côté
de qui peut t’être utile. Tu as tout compris.
Bourdieu disait encore, je ne sais plus où, peut-être
dans son séminaire, qu’à ne pas nommer ceux qu’on cible, par peur, pudeur ou prudence,
on tombe à plat. Les initiés, qui ont compris qui était visé, rient sous cape
tandis que le coupable, assuré de son impunité, s’en lave les mains.
Alors, que faire ? Un billet d’humeur – à tout le
moins. En citant ses sources. Mais devrait-on encourager notre collègue turque
à le faire? Ce serait à ses risques et périls…pour le cas où elle ambitionnerait
un poste en France - ce qui, étant donné la situation en Turquie, pourrait ne
pas être impossible.
Quant à moi, voici mes sources :
Sonia Combe, Archives
interdites. Albin Michel, 1994 p. 294-300
Fabien Theofilakis, « Les prisonniers de guerre
allemands en mains françaises dans les mémoires nationales en France et en
Allemagne après 1945 », Cahiers
d’histoire critique, 100/2007.
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