Annie Lacroix-Riz nous a transmis ce texte publié entre temps sur Mediapart, il est consultable en suivant ce lien.
lundi 21 février 2011
jeudi 3 février 2011
Les Tunisiens ne sont pas en 1789 ! ou impossible n’est pas tunisien. par Pierre Serna
Non la Tunisie n’est pas en 1789 ! Par pitié que l’on cesse d’instrumentaliser l’Histoire en mesurant l’histoire du monde à l’aune de l’histoire de France. La posture consciente ou non de Jean Tulard, dans Le Monde du 18 janvier, qui consiste à considérer les Tunisiens en face de leur 1789, relève d’une lecture post-colonialiste insultante au pire, condescendante, au mieux. Les tunisiens auraient 220 ans de retard sur l’histoire de France et découvriraient enfin les vertus de la liberté conquise. Eh bien non !
dimanche 7 novembre 2010
« Vous prendrez bien un peu de jeu de Paume ? » par Pierre Serna
Dans Le Monde du dimanche 24 octobre 2010 une jeune et brillante collègue philosophe, Cynthia Fleury, professeur à l’IEP et dans d’autres grandes écoles, après avoir fustigé comme il se doit le gouvernement et son autisme congénital, en vient à réfléchir sur la réforme de la République et le danger inhérent dans lequel elle se trouve. Le constat se fonde en faisant référence à Pierre Rosanvallon, et à sa conception du régime républicain.
Cynthia Fleury elle-même en vient à donner une définition de la République comme un mode fonctionnement par assentiment du plus grand nombre, par construction lente du consensus et surtout par la compréhension les uns des autres, dans le compromis sans cesse rejoué.
Afin de développer ce dernier argument la jeune professeure de philosophie explique que la république est impossible dans le mépris partagé : le blocage selon elle des institutions viendrait d’un mépris commun, égal entre les acteurs syndicaux, ne saisissant pas les impératifs d’une technicité de la gouvernementalité pour reprendre un terme de Foucault et un mépris aussi égal des dirigeants sur le monde des syndiqués ou des citoyens indociles ;
Ce premier constat ne peut que laisser dubitatif et appelle une remarque. L’historien du XVIIIe siècle habitué à travailler sur la cascade des mépris qui constitue le tissus social de la société d’Ancien Régime puis l’historien des élites issues de la Révolution et du Consulat, ancêtres des noblesses d’Etat, celui qui a étudié les élites d’Ancien Régime et de la République et les modes de distinction dans les systèmes politiques récents peut apporter un bémol à ce constat qui se veut modéré, impartial, juste et philosophique.
Le mépris est le résultat d’une situation de domination objective de telle sorte qu’il n’y a pas de mépris réciproque, né au même moment de part et d’autre d’une frontière politique ou sociale.
Il y a un mépris d’abord, le plus souvent ce sont les élites qui le produisent car elles ont les moyens faciles de disqualifier les autres, ceux qui ont moins accès au moyens d’information et de diffusion des modes de pensée dominants ; puis il y a en réaction, un contre-mépris c’est vrai, mais qui vient dans un second temps et dont l’efficacité est moindre. En clair il ne saurait être question d’un constat de crise où les responsabilités seraient partagées en un égal mépris de part et d’autre.
L’historien peut dire à la philosophe que cela ne fonctionne pas comme cela et que l’antécédence du mépris des gouvernants pour les gouvernés produit toujours des dégâts lourds de conséquences sociales. Dans le cas présent la moquerie incessante sur les grèves invisibles, sur la pauvreté intellectuelle des syndicats et leur incapacité à mobiliser a fini par créer un front de refus dont il faut bien comprendre l’origine et le mépris constitutif pour comprendre sa force.
Comment sortir de cette Situation ? Cynthia Fleury propose une solution : établir un nouveau serment du jeu de paume. L’historien de la Révolution ne peut que se sentir flatté, l’année 1789 sert encore à quelque chose et semble offrir une matrice de relance du processus républicain, et interpellé en même temps, pourquoi précisément Le Jeu de Paume, pourquoi cet événement dans l’année 1789 ?
Quelques pages plus loin du même journal ! un début de réponse peut être esquissé. Dans une tribune intitulée « Perplexe Albion » sur le calme stoïque des anglais au moment d’accepter la rigueur nécessaire, face à l’énervement répété des français égoïstes au moment de refuser les justes réformes, un chroniqueur anglais interrogé explique que les mouvements actuels ne sont pas si étonnants de la part d’un peuple qui a pris la Bastille pour délivrer sept personnes…
Passe sur la vérité historique et les conditions précises de la prise de la forteresse-prison, ce qui demeure Outre Manche est éclairant de l’autre article : ce n’est même plus la Terreur qui terrorise ce n’est même plus la Vendée qui vandalise, c’est la Bastille elle-même qui est érigée en renversement complet, injustifiée, incroyable, complètement disproportionné.
Ce glissement sur l’inacceptable de la révolution de 1793 à 1789 a quelque chose de fort intéressant pour l’historien, sensible aux usages de l’histoire et à ses manipulations.
Il indique à quel niveau de régression politique et contestataire nous en sommes réduits, mais il indique aussi une vérité profonde (il y a toujours du vrai dans les utilisations, ce n’est pas l’utilisation de l’histoire qui pose problème, c’est le résultat de cet usage), cette vérité profonde que les contemporains ont tous compris : la Bastille était bien plus qu’une manifestation elle était plus qu’une révolte, elle était une, la Révolution.
Du coup, on comprend bien pourquoi la jeune philosophe républicaine mais consensuelle, modérée mais ferme dans la critique contre le système Sarkozy, voit dans la scène du serment du Jeu de Paume un moment fédérateur, non violent, un moment de calme où les députés réunis se prêtent un serment à renouveler de nos jours pour relancer le pacte républicain…
Fort bien.
La scène semble idyllique donc, et susceptible de constituer une nouvelle matrice pour un contrat républicain renouvelé, à inventer (sic) dont on imagine qu’il est d’autant plus fort que l’on vient de choisir symboliquement cette scène immortalisé par David du serment réconciliateur.
A cela près deux remarques.
1. Alors que l’entretien se construit sur l’idée que la République est le gouvernement partagé et celui de l’attention portée à tous les citoyens éclairés, ces mêmes hommes qui prêtent serment en ce 20 juin 1789, forment déjà une élite qui n’est sûrement pas le peuple à ce moment là, et prennent bien soin de s’en distinguer. Trois jours auparavant Mirabeau a perdu une belle bataille de symboles contre Sieyès, ce dernier bataillant pour que cette assemblée se nommât Assemblée Nationale, là où le tribun aixois demandait qu’elle s’appelât Assemblée du Peuple. Exit le peuple, les représentants sont ceux de la nation et comptent bien le demeurer. Choisir comme symbole du pacte républicain cette assemblée de l’élite du Tiers-Etat n’est pas le meilleur gage de démocratisation de la vie politique.
2. Si l’on suit bien la philosophe Cynthia Fleury, le symbole de ce serment est son côté posé, presque calme, serein, exit la violence, populaire bien sûr, exit la violence de l’arbitraire du pouvoir évidemment, la dense tranquillité, pour ne pas écrier la force tranquille (!) de la scène en impose et semble un programme en soi d’une politique apaisée, espoir d’un pacte républicain à re-proposer, ni « populiste » de gauche, ni « conservateur » de droite (re-sic), où alors ? En un centre sûrement, immense et flou, légèrement à gauche, posture d’intellectuel oblige, mais fédérateur en diable imagine-t-on sans peine…
Est-ce vraiment le cas, est-ce vraiment ce qui s’est passé ce jour là et dans cette ambiance là, en ce 20 juin 1789 ?
Là encore une nuance de taille s’impose qui nécessite de rappeler quelques banalités. Ces hommes, en cette fin de juin 1789, sont pressés par le pouvoir du roi. Ils se réfugient dans cette salle du jeu de paume et jurent de ne se séparer que lorsque la France aura une constitution. Cette élite du tiers Etat est en rupture de ban, dans l’illégalité ; ce sont des hors-la-loi passibles d’être arrêtés et de subir une tentative de coup d’Etat qui ne manquera pas de se produire trois jours plus tard, le 23 juin, lors de la fameuse séance royale.
On ne saurait être plus clair. Ces hommes, et ce fut leur immense courage, leur brave témérité, entrent délibérément en Révolution, désobéissent au pouvoir, refusent l’autorité du roi, font la grève des Etats généraux littéralement, manifestent publiquement dans Versailles, la cité royale, leur désaccord total avec la politique de réformes du roi. Pire ils font le serment de ne se séparer qu’après la victoire… en se jurant de faire comme les insurgent américains « vivre libre avec une constitution, ou mourir ».
Personnellement, on l’aura peut-être compris, cela ne me gène strictement pas et je suis admirateur du courage et de la force subversive de cette scène fondatrice, et la prends volontiers comme pacte fondateur d’une nouvelle république s’il le faut.
Simplement, je ne souhaiterais pas que la force et la violence de la scène soient édulcorées et présentées comme la matrice d’une nouvelle fondation à inventer, dont l’objectif serait la recherche d’un consensus entre tous, dans la discussion pacifiée, comme cela est présenté dans cet entretien.
Il y a des moments où il faut lutter et les hommes qui font ce serment en ce 20 juin le savent bien, et sont résolus à affronter le pouvoir en place.
Le Serment du Jeu de Paume fut un acte de bravoure, de combat, de rébellion, de révolte, une journée révolutionnaire. L’équivalent d’un refus catégorique des réformes du pouvoir, l’égal d’une manifestation monstre.
Qu’on le prenne comme exemple de la radicalisation à poursuivre contre un pouvoir qui nie les formes les plus élémentaires de la démocratie, et comme journée de référence pour la lutte, et l’on sera plus près de la non-manipulation de l’histoire.
Mais qu’on édulcore à ce point le Serment du jeu de Paume au point d’en faire un bon think thank pour faire semblant de jouer à la démocratie participative, comme nouveau souffle pour la deuxième gauche : il y a une limite qu’il serait bon de ne pas franchir.
Un temps la Révolution fut niée, puis critiquée, ensuite ignorée, au fond c’était mieux que de nous la présenter comme un jus au goût sirupeux.
A tout prendre on préfère le regard inquiet du chroniqueur anglais, devant l’incroyable action desfrogs attaquant une prison pour libérer 7 personnes, y en eût-il eu une seule que cela en aurait valu la peine, simplement ce n’était pas le but de l’assaut…
Entre se faire craindre et se faire déguster de façon sucrée, mieux vaut la première alternative.
Non merci pas de ce jeu de Paume, trop mielleux… pas assez naturel…trop trafiqué…
Pierre Serna
samedi 23 octobre 2010
La Maison de l’histoire de France : essai de socio-histoire d’un projet par Isabelle Backouche
« Un lieu attrayant. Un lieu vivant. L’endroit où il faudra être si l’on aime l’histoire. L’endroit qui fera aimer l’histoire » (1).
Pour apprécier et contrer le projet en cours d’élaboration de Maison de l’histoire de France, la mise en œuvre de mes compétences d’historienne appliquées aux documents disponibles et au profil de leurs auteurs, semble le moyen le plus efficace pour faire pièce à un certain nombre d’affirmations, souvent fallacieuses ou erronées. En effet, le dernier rapport rendu en avril 2010 par Jean-François Hébert prend la précaution de citer en notes les tribunes publiées par des historiens hostiles au projet, afin de contrer leurs argumentaires (2). J’utiliserai ici une autre méthode : faire valoir comment le métier d’historien, dont les promoteurs du projet sont loin de maitriser les savoir-faire, confère une aptitude critique à celui (ou celle) qui l’exerce et permet de ruiner les prétentions du projet de Maison de l’Histoire de France. Depuis plus d’un an, une offensive a été menée contre les sciences humaines et sociales, avec notamment le mot d’ordre de la valorisation de nos savoirs. Et bien, je propose de me livrer à un exercice que je n’aime pas nommer « expertise » mais qui avec ce nom trouvera tout son sens aux yeux des promoteurs de la Maison de l’histoire de France.
Historienne formée aux sciences sociales, je m’arrêterai tout d’abord sur un essai de mise en contexte du projet de la Maison de l’Histoire de France, convaincue qu’il n’est qu’une pièce d’un programme cohérent de destruction du savoir et de sa marchandisation dans notre société. Puis je me prêterai à une lecture croisée des sources disponibles (3) (les rapports publiés sur internet), et à un essai de sociologie des porteurs du projet, étrangers au métier d’historien et à la recherche qui lui donne vie.
Sans vouloir plaider pour une chapelle quelconque, ni revendiquer la moindre exclusivité, on peut prétendre que seuls des historiennes et des historiens peuvent se prononcer sur la validité d’un tel projet, et éclaircir les ambiguités que font régner ses promoteurs entre « musée de l’histoire » et « musée de l’histoire de France » dont les enjeux sont bien entendu radicalement différents. D’emblée, il faut poser une première question : pourquoi le projet n’a-t-il pas été préfiguré par un conseil scientifique comprenant des chercheurs en histoire susceptibles de trancher cette première option essentielle, et la viabilité du choix mis en avant d’une Maison d’histoire nationale. On parle beaucoup ces derniers mois de la professionnalisation, notamment comme débouché des filières de sciences humaines et sociales. Et bien, sur un tel projet, les historiens étaient les professionnels qui devaient être mobilisés en tout premier lieu. Il n’en a pas été ainsi.
Les motifs d’un projet
Rappelons que le projet de Maison de l’histoire de France a découlé d’une demande du Président de la République à la ministre de la Culture et de la Communication pour que soit expertisé « le projet de créer un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France » afin de répondre au goût des Français pour leur histoire (4). Ici, tous les mots sont importants. D’abord le périmètre initial du projet dédié « à l’histoire civile et militaire de la France », devenue aujourd’hui « histoire de France », et alors que le rapport Hébert s’appuie sur l’idée d’un goût des Français pour l’histoire (5), ici, remarquons qu’il est question de « leur histoire ». Alors malgré les promesses d’inscrire cette histoire à une échelle qui déborde le cadre national, il semble que l’adjectif possessif soit ici central. Mais on peut alors se demander quels sont les Français qui seront jugés dignes de s’approprier cette histoire. On voit ici, qu’on entre dans une logique de catégorisation du social, toujours dangereuse mais à forte portée politique aujourd’hui.
Il s’agit peut-on lire de « redonner à l’histoire la place qu’elle a perdue » (6). On retrouve ici la rhétorique de la perte et de la disparition fréquemment pratiquée par le chef de l’État pour introduire ses réformes et moderniser la France. Ne l’a-t-on pas entendu décrire une recherche française misérable et déclassée en janvier 2009 pour justifier le train de réformes que le gouvernement a finalement fait passer, et continue d’imposer à la recherche française pour la soumettre à des logiques gestionnaires étrangères à la production du savoir. Ainsi, la Maison de l’Histoire de France semble découler d’une forme d’évidence : l’histoire doit retrouver une place dans notre société, mais le rapport Hébert s’évertue à nous assurer que ce ne sera pas une histoire officielle. Comment le croire quand on voit la place accordée aux historiens dans la préfiguration du projet ?
Et on peut opposer à cette volonté de réhabilitation de l’histoire dans notre société une double opération de déqualification de la transmission du savoir historien qui s’est faite dans le même temps. D’une part, les programmes du CAPES d’histoire-géographie ont été l’an dernier réduits à leur plus simple expression, c’est à dire à une connaissance minimale de ce que l’élève trouve dans son livre d’histoire. Et on a supprimé l’épreuve dite d’historiographie qui permettait précisément de faire valoir l’histoire comme construction. D’autre part, les programmes du second cycle ont été ravalés à une série de connaissances fragmentées pompeusement intitulées : « Questions pour comprendre le vingtième siècle » (7), toute la démarche consistant à repérer des lieux, des dates et des faits emblématiques. On voit là une communauté de conception avec le projet de Maison de l’Histoire de France qui donne toute sa force à cette offensive contre le savoir dans notre société. Autre point commun, la Maison de l’Histoire de France placera en son centre les nouvelles technologies, initiative louable à condition qu’elle ne soit pas exclusive. De même, le programme de la classe de Première conseille dans sa section « développer son expression personnelle et son sens critique » d’utiliser en premier lieu « de manière critique les moteurs de recherche et des ressources en ligne (internet, intranet de l’établissement, blogs) ». Saine précaution certes, mais le livre n’est pas nommé comme objet susceptible d’une lecture critique.
Autre dimension du projet : la valorisation de la recherche en histoire. Hébert propose de faire de la Maison de l’histoire de France un lieu qui mettra en valeur « l’utilité sociale de la recherche en histoire » (8). Mais les historiens ne souhaitent pas être « utiles » : ils sont soucieux de diffuser leurs recherches, et les pouvoirs publics pourraient tout simplement pratiquer une aide à la publication plus systématique et plus étoffée – notamment pour faire connaître les travaux des jeunes chercheurs et soutenir les revues - plutôt que de faire croire que la Maison de l’histoire de France servira à mettre en valeur leurs travaux.
Enfin, on peut clôre cet essai de mise en contexte du projet de Maison de l’Histoire de France en citant les propos récents de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche : « Il faudra aussi faire évoluer les études d’histoire et géographie, trop spécialisées : personnellement, je crois beaucoup aux bi-diplômes. Si l’on ajoutait de l’anglais, des technologies de l’information, du droit ou de la gestion, les diplômés en histoire pourraient plus facilement trouver à être embauché – comme en Allemagne ou en Angleterre – dans les métiers du tourisme, du journalisme ou de la culture » (9). On retrouve le souci de niveler le niveau de connaissances, déjà présent dans la formation des futurs enseignants du secondaire. A cela s’ajoute une double objection que l’on peut faire à Valérie Pécresse. Les cursus d’histoire proposent depuis fort longtemps des parcours diversifiés à leurs étudiants ce que la ministre semble méconnaitre. Elle se garde surtout de dire que ces bi-diplômes existent déjà mais qu’en raison du manque de moyens et de postes, ils sont presque inaccessibles : la double licence histoire-science politique proposée par Paris I offrait 100 places pour plus de 3000 candidatures par le biais d’admission post-bac cette année. Il ne suffit pas de vanter les mérites de certains parcours universitaires, encore faut-il donner la capacité aux universités d’accueillir tous les bacheliers qui souhaitent s’engager dans une telle voie.
Un généalogiste et un énarque
La qualité même et le parcours de formation des auteurs du projet apparaissent déterminants pour cerner ses ambitions et éclaircir ses objectifs. On peut bien entendu débattre longtemps sur la légitimité à porter le titre d’historien. Pour ma part, je considérerai que la qualité d’enseignant-chercheur, avérée par des publications et une activité d’enseignement, me semble la meilleure garantie pour être capable d’élaborer un nouvel outil au service de la recherche en histoire. Or que remarquons nous. Parmi les trois auteurs de rapports ayant mené à l’annonce de l’installation de la Maison de l’histoire de France au Archives nationales, seul Jean-Pierre Rioux répond à la définition précédente mais sa mission consistait à faire l’expertise des lieux possibles d’installation. Il est étrange d’avoir sollicité un historien sur ce versant de l’étude et de ne pas lui avoir confié la partie scientifique de l’opération.
Les deux hommes qui ont préfiguré la Maison de l’Histoire de France ont un point commun : ils sont tous deux passés par le ministère de la Défense. Hervé Lemoine s’y est occupé, à divers titres, des archives entre 1988 et 2007 tandis que Jean-François Hébert a été conseiller dans les cabinets ministériels de la Défense (1993-97), puis secrétaire général pour l’administration du ministère de la Défense jusqu’en 2002.
Hervé Lemoine a élaboré un premier rapport en 2008. Sa biographie « officielle » sur le site du ministère de la Culture et de la Communication signale qu’il est titulaire « d’une licence d’enseignement en histoire et géographie et d’un DEA en histoire contemporaine et en sciences politiques ». Les différents sites consultés ne donnent pas de références bibliographiques attestant d’une activité de chercheur en histoire. Par contre, il a enseigné les sciences auxiliaires de l’histoire à Sciences-Po entre 1999 et 2006. Auparavant, il avait créé un cabinet spécialisé dans les recherches sur l’histoire des familles, et exercé les fonctions de vice-président de la Chambre syndicale des généalogistes-héraldistes de France. Voici une compétence importante pour mettre en place un musée de l’histoire de France qui « contribuera à faire vivre notre identité nationale auprès du grand public » (10), le généalogiste étant le spécialiste de la filiation, donc de la quête des origines. Mais nous savons qu’un bon généalogiste n’est pas un historien. Hervé Lemoine n’a d’ailleurs pas tardé à renouer avec ses affinités généalogistes, une fois nommé aux Archives nationales, puisqu’il y a organisé les 25 et 26 septembre 2010, « un forum de la généalogie » (11).
Plusieurs biographies disponibles sur le net (12) placent le travail d’Hervé Lemoine sous le signe d’une proposition de Fernand Braudel : « Décrire, voir, faire voir, pour faire comprendre l’histoire », sans que cette phrase ne soit jamais référencée dans les écrits de Braudel. Cette formule, en forme de slogan, donne son titre à la deuxième partie du rapport de Lemoine (13). Et ultime réemploi, on retrouve cette phrase, le slogan cédant la place à l’incantation, dans la lettre de mission du Ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, datée du 22 septembre 2009, à Jean-François Hébert, auteur du dernier rapport publié sur la Maison de l’histoire de France. Une telle répétition a du sens pour l’historien qui croise ses sources, et qui retrouve cette même affirmation sous la plume de tous les promoteurs de l’opération : il s’agit de faire valoir la figure tutélaire de celui qui est reconnu comme l’un des plus grands historiens du XXe siècle en France. Il est facile d’invoquer les grands historiens disparus, mais un tel procédé relève pourrait-on dire d’une méthode qui s’apparente davantage à la communication qu’à la référence savante. Et si Braudel doit donner l’exemple, alors pourquoi ne pas avoir sollicité l’avis d’historiens qui appartiennent au Centre de recherches historiques, créé précisément par Fernand Braudel en 1949 (14). Une telle omission, comparée à l’usage de la figure de Braudel, n’est pas un simple oubli. C’est une manipulation d’un label historien que les chercheuses et chercheurs en histoire ne peuvent tolérer.
Enfin, le rapport le plus récent a été confié à Jean-François Hébert, formé à l’ENA, conseiller Maître à la Cour des comptes, directeur du cabinet de Christine Albanel, puis nommé président du Château de Fontainebleau, un parcours qui ne lui confère ni une connaissance approfondie de la recherche en histoire, ni une véritable légitimité pour penser le projet scientifique d’un établissement dédié à l’histoire (15).
Le métier d’historien
Car tel est bien le problème central. Malgré des compétences avérées dans plusieurs domaines, les deux hommes qui portent le projet ignorent le métier d’historien et surtout ses évolutions qu’on ne peut qualifier de récentes puisqu’elles remontent à l’entre-deux-guerres.
On peut d’abord s’étonner qu’un conservateur général du patrimoine, modifie le titre initial d’un rapport rendu en avril 2008 et qui ne portait pas le titre de « Maison de l’histoire de France », mais bien celui de « Rapport pour la création d’un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France ». Il me semble qu’un rapport, une fois rendu public, est un document qui doit ensuite garder toute son intégrité. Or le projet publié sur le site du ministère depuis le mois de septembre a vu son titre modifié, et le titre d’origine basculé en sous-titre.
La première entorse au métier d’historien est de légitimer l’intervention de l’État en faveur de l’histoire sous condition que ce soit une histoire nationale. On a ici une habile confusion entre un État, promoteur d’une politique en faveur de l’histoire - et il vaudrait mieux parler de la recherche en histoire – et une France, objet de cette histoire, qui nous dit-on « souffre » à la fois de son histoire et de son identité (16). Ainsi, la Maison de l’histoire de France, et surtout les historiens qui y contribueraient, seraient les médecins du peuple français, malade et inquiet. On pouvait penser que les évolutions historiographiques de ces quatre vingt dernières années écarteraient le risque d’un telle instrumentalisation de l’histoire, grossière et pathétique. Mais voilà, Hervé Lemoine est loin de la recherche historique, il peut donc prétendre que l’histoire est apte à panser les plaies des Français, qui d’ailleurs ne sont pas vraiment objectivées. Il procède ainsi à une personnalisation de l’histoire, telle une muse, qui l’éloigne de son statut de science qui tire sa spécificité non de ses potentialités bienfaitrices mais de procédures expérimentales peu évoquées.
Lemoine pratique la dénégation en prétendant qu’un des effets pervers de la préoccupation des gouvernants pour la façon dont l’histoire est écrite et transmise est qu’il interfère avec le travail de l’historien en cherchant à lui imposer ses propres visions, ses propres interprétations (17). Il ne serait donc pas question de tomber dans ce travers avec la Maison de l’histoire de France ? Mais suffit-il de dire qu’à d’autres époques l’effet pervers a pu exister pour s’en écarter ? Ici encore, c’est un moyen bien grossier pour dénier ce qui est en réalité le cœur du projet. De même, le rapport Hébert dénie la possibilité d’une « histoire officielle » au sein de la Maison de l’histoire de France. Mais il y a ici confusion – délibérée ou pas – entre utilisation politique et construction du discours historique. En effet, tout discours historien est construit à partir des questions du présent. C’est une évidence que de le rappeler. Alors, inutile de prétendre que le pouvoir politique n’interviendra pas dans la conception de cette institution. C’est un vœu pieux, et c’est surtout méconnaitre le travail de la recherche en histoire. A partir du moment où il y a construction, c’est à dire impossibilité d’une sorte de neutralité, alors le parcours que proposera la Maison de l’histoire de France, par le simple tri qu’il opérera figera une vision particulière de l’Histoire de France. Et c’est une telle opération que nous, historiennes et historiens, trouvons dangereuse, sans qu’il soit nécessaire d’agiter le spectre de la censure politique. Mais le rapport Hébert ne l’utilise pas naïvement à mon sens, c’est une façon de pratiquer le déni pour faire passer « innocemment » un projet tout aussi risqué que celui qui revendiquerait ouvertement ses prétentions idéologiques.
Relevons dans le rapport Hébert toute une série d’affirmations erronées et périmées sur le rapport de l’historien à ses sources. Il nous donne comme garantie de la validité du projet le fait qu’il sera fondé sur la « réunion d’un ensemble de musées nationaux, ce qui aura pour effet de la doter d’emblée d’un socle de collections » (18). Voilà déjà une vision bien restrictive et désuète puisqu’au lieu de partir d’une problématique qu’il serait ensuite question de mettre en scène dans le futur Musée, il faudra se contenter des ressources disponibles, un peu comme si un historien engageait sa recherche à partir d’une pile de cartons d’archives disponibles. Ajoutons que cette proposition est aussi une garantie de conformer le futur établissement à la RGPP, comme il en est question dans la cinquième partie du rapport Lemoine intitulé : « Un rapport exemplaire du point de vue des principes de la révision générale des politiques publiques » (19). Donc, la Maison de l’histoire de France sera un bon élève, et il y a peu de chances qu’elle s’engage dans une politique coûteuse d’emprunts à d’autres établissements. Il faudra donc faire cette histoire de France à partir des collections des musées de Saint-Germain-en-Laye, de Cluny, d’Ecouen, du château de Fontainebleau, de la Malmaison, du palais de Compiègne, et d’autres encore qui ne sont pas cités.
Autre rapport problématique aux sources, J-F. Hébert suggère que le comité scientifique qui définira les axes de recherche promus par la Maison de l’Histoire de France se hasarde à« encourager les projets de recherche exploitant des sources inédites de l’histoire » (20). Ainsi la nouveauté d’une recherche reposerait sur le caractère « inédit » d’une source, un peu à la manière d’un scoop. On a là une conception de l’histoire dont la qualité reposerait sur la révélation et l’effet de surprise comme garanties d’une innovation, à l’image d’une « culture voyeuriste » qui fleurit dans notre société. C’est donc bien un projet d’histoire ancré dans son époque que nous propose J-F. Hébert. Autre proposition surprenante à propos des sources : il faudrait que « des sources fondamentales de notre histoire soient éditées » (21). On peut immédiatement poser la question de savoir ce qu’est « une source fondamentale » ? Il est donné en exemple des correspondances de grands hommes. Affleure encore ici une conception de l’histoire qui réifie les sources, leur attribue une valeur intrinsèque que le questionnement historien depuis près d’un siècle a relativisé au bénéfice d’une pratique réflexive qui place au centre de l’enquête historienne la construction d’une problématique et non les sources.
Finalement, la question qui justifie le projet procède d’une double interrogation qui mérite d’être mise en exergue : « Ainsi, « depuis quand la France ? » présuppose de s’interroger sur « qu’est-ce que la France ? » et c’est bien cette question centrale qui est au coeur du projet de création d’une « maison de l’histoire » aux Invalides » (22). Une telle naturalisation de l’objet de l’enquête est inacceptable : on passe d’une dimension chronologique à une dimension ontologique et, ce faisant, il me semble que l’historien n’a plus sa place dans l’enquête.
Ultime incartade au métier d’historien, à mettre au compte de J-F. Hébert. La « Galerie de l’histoire de France » proposera trois niveaux : la découverte, l’approfondissement et le débat. Intéressons nous au troisième niveau. On lit : « Le parcours général de la galerie de l’Histoire de France doit introduire le visiteur au débat contradictoire indispensable à la compréhension du récit historique, antithèse et antidote à toute histoire officielle. Autour d’un socle factuel, il montrera les différentes présentations auxquels les événements ont donné lieu sur le moment même et les interprétations divergentes qui en ont été tirées par la suite » (23) . Cette proposition est d’une grande naïveté : en quoi consistera le « socle factuel » qui échappera à la suspicion d’être une présentation particulière des faits, voire une interprétation des faits. Cette vision des choses découle de l’idée que l’histoire pourrait être neutre, isolée d’une construction qui nécessairement répond aux questions du présent. L’historiographie enseignée aux étudiants ne prétend pas leur dire : voilà ce qu’est l’histoire, et voilà les histoires qui en ont été faites. Cette dualité n’a aucun sens, elle vide de son contenu la fameuse « galerie de l’histoire de France », ou plutôt, elle démasque le parti pris sur lequel elle reposera forcément, malgré les allégations de ses concepteurs.
Le site de l’Hôtel de Soubise
A propos du site choisi, le quadrilatère du Marais qui abrite les archives nationales depuis le début du XIXe siècle, les rapports entre eux sont contradictoires. Le récent arbitrage a fait le choix du site des Archives nationales, prenant acte de l’abandon du projet de rénovation du musée des Archives, fermé depuis 1995 mais en cours de refondation depuis 2000 sous l’égide d’un véritable comité scientifique (24). Or, on pouvait lire en 2008 à propos du « projet scientifique pour le musée des Archives nationales » (25) : « Le décor intérieur prestigieux de ces bâtiments, tout en étant l’un des principaux attraits du Musée, constitue une contrainte architecturale qui s’impose à toute présentation muséographique et qui suppose une collaboration étroite avec les services compétents de la direction de l’Architecture et du Patrimoine ». Ainsi, les contraintes de 2008 seraient devenues des atouts pour accueillir le projet de Maison d’histoire de France en 2010 ? On a là, à deux ans d’intervalle, des affirmations peu crédibles. On apprend dans le rapport Hébert que le travail de préfiguration de ce musée des Archives nationales a abouti à une impasse en 2005, à partir du moment où le déménagement à Pierrefitte était lancé (26) . Il faut peut être plutôt envisager que le travail d’un véritable conseil scientifique a été mis au placard au profit du programme actuel dont nous avons démontré le caractère instrumental et peu crédible sur le plan scientifique.
Notons enfin qu’est rattaché au Musée des archives nationales, depuis les années 1950, un service éducatif qui accueille des élèves de tous les âges et des étudiants, pour les faire participer à des ateliers thématiques qui permettent de mettre en valeur le travail historien à partir des archives (27). La prétention affichée par le rapport Hébert d’enfin mettre à la disposition de tous les publics une institution susceptible de mettre à leur disposition le travail de l’historien est une fiction, ou plutôt une méconnaissance de l’existant pour faire valoir l’idée d’une innovation. Précisons que le service éducatif n’est pas doté d’un budget très important, mais que la méthode consiste à supprimer ce qui existe pour faire croire qu’on va inventer. Alors comment peut-on accepter de lire : « Il est fondamental que le monde enseignant s’approprie la Maison de l’Histoire de France qu’il doit considérer comme le prolongement naturel, comme le complément indispensable, de l’enseignement dispensé en classe » (28).
J’ai souhaité instruire ma critique du projet de Maison de l’Histoire de France à partir de ma double expérience, de chercheuse en histoire et d’enseignante en poste aux Archives nationales. En contextualisant le projet et en procédant à une lecture critique des rapports de préfiguration, il semble difficile d’imaginer que cette future institution sera susceptible de promouvoir la recherche en histoire quoi qu’en disent ses défenseurs pour la simple raison qu’ils ignorent, par naïveté ou cynisme, les contraintes du métier d’historien.
Isabelle Backouche
Maître de Conférences en histoire, EHESS-CRH
Sites consultés :
• Le blog de la fédération française de la généalogie http://leblog-ffg.over-blog.org/art...
Les trois rapports utilisés comme sources sont consultables à l’adresse suivante :
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Notes :
(1) Rapport Hébert, p. 17.
(2) Rapport Hébert, p. 11, note 15 et p. 16, note 22.
(3) Il s’agit de H. Lemoine, « La Maison de l’Histoire de France ». Pour la création d’un centre de recherche et de collections permanentes dédié à l’histoire civile et militaire de la France, avril 2008 ; J-P. Rioux, Sites susceptibles d’accueillir un musée de l’Histoire de France, Mai 2009 ; J-F. Hébert, Éléments de décision pour la Maison de l’Histoire de France, avril 2010.
(4) http://www.defense.gouv.fr/salle-de-presse/communiques/ministre/rapport-d-herve-lemoine-creation-d-un-centre-de-recherche-dedie-a-l-histoire
(5) Rapport Hébert, p. 6
(6) Rapport Hébert, p. 16.
(7) Voir plus précisément pour la classe de Première, le programme paru au BO du 30 septembre 2010, http://www.education.gouv.fr/cid533...
(8) Rapport Hébert, p. 13.
(9) Le Figaro Magazine, 16 octobre 2010. Valérie Pécresse y commente la publication du premier palmarès des universités françaises.
(10) Lettre de mission du 31 mars 2009 du président de la République à Eric Besson, ministre de l’immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, cité dans Libération du 15 octobre 2010, p. 1
(11) http://leblog-ffg.over-blog.org/article-herve-lemoine-nouveau-directeur-des-archives-44181930.html. Plusieurs photos sont accessibles à cette adresse attestant de la tenue de l’événement.
(12) Nous donnons à la fin de ce texte, toutes les adresses des sites que nous avons visités.
(13) Rapport Lemoine, p. 25. Notons une variante, liée probablement à des copies hâtives : « Décrire, voir, faire voir et comprendre l’histoire ». Aucune référence ne permet de stabiliser la phrase attribuée à Braudel, nouvelle incartade au métier d’historien.
(14) Seul Marc Ferro est cité, sans qu’on sache le rôle qu’il a joué dans la consultation. Il semble que ce soit au titre de son appartenance au conseil d’administration des archives nationales.
(15) Remarquons dans sa biographie un passage en 1989-90 dans les établissements de préfiguration de la bibliothèque de France dont on sait combien l’architecture et les bâtiments sont au service de la communauté scientifique…
(16) Rapport Lemoine, p. 17-18. Plusieurs textes d’historiens sont cités à l’appui de cette affirmation, et je laisse à ces auteurs la responsabilité de leurs écrits mais je ne suis pas certaine que leur diagnostic appelait une Maison de l’Histoire de France comme mode de guérison des maux des Français. Disons peut-être qu’ils ont joué aux apprentis sorciers.
(17) Rapport Lemoine, p. 17
(18) Rapport Hébert, p. 10
(19) Rapport Lemoine, p. 58
(20) Rapport Hébert, p. 13, note 18.
(21) Rapport Hébert, p. 14.
(22) Rapport Lemoine p. 65
(23) Rapport Hébert, p. 11.
(24) Sont cités parmi les historiens en faisant partie : Daniel Roche, Pierre Nora, Jacques Olivier Boudon, Alain Corbin.
(25) Rapport Lemoine, p. 80
(26) Rapport Hébert p. 30.
(27) Détachée à mi-temps de l’enseignement secondaire, j’ai travaillé neuf ans dans ce service éducatif, de 1987 à 1996, et j’ai par exemple conçu un atelier thématique fondé sur une sélection d’archives repérées au cours du travail de thèse que je réalisais au même moment sur les relations entre Paris et la Seine. Une véritable synergie existait entre professeurs d’histoire, documentalistes, archivistes et conservateurs pour faire vivre un lieu qui accueillait plusieurs milliers d’enfants et d’étudiants par an.
(28) Rapport Hébert, p. 12.
vendredi 24 septembre 2010
Virer l’Afrique de l’histoire de France, il paraît que C dans l’air du temps par Laurence De Cock, Suzanne Citron et Jean-Pierre Chrétien
Les nouveaux programmes d’histoire de 5ème introduisent l’histoire des royaumes médiévaux africains. Certains s’indignent que l’on puisse substituer aux grandes figures héroïques françaises la vulgaire étude de mondes lointains…
L’affaire commence par une déclaration d’intention qui fleure bon les plumiers et les pages jaunies de l’école de la troisième république : « Pour promouvoir et défendre l’Histoire de France et son enseignement dans l’Instruction Publique », laquelle instruction publique n’existe plus depuis 1932. Ringard ? point du tout, c’est sur Facebook, c’est du vrai débat de réseau social, c’est du sérieux (1). Car il y est question de défendre la vraie France, celle de nos ancêtres, celle de nos héros, la France qu’on aimerait que nos enfants (ré)apprennent à aimer. La France des livres d’histoire de papi et mamie, belle, éternelle, fécondée par Clovis qui lui a donné son nom, magnifiée sous Louis XIV, et sublimée par Napoléon. Et cette histoire là est aujourd’hui malmenée, violentée par les programmes scolaires de collège qui préfèrent les empires médiévaux africains (Songhaï et Monomotapa) à nos grandes figures totémiques, lesquelles ont été, du coup, capturées par le front national. Si vous êtes convaincus par la pertinence de l’argumentation, il y a une pétition à signer.
Bien-sûr, on connaît la rengaine de ces missionnaires de l’identité nationale, on l’a suffisamment désossée ces derniers temps. Et le discours est tellement grotesque qu’en cette rentrée scolaire déjà suffisamment compliquée, on n’avait guère plus de quelques secondes à perdre à pester contre ces pitreries. Mais c’était sans compter sur l’acuité de la presse qui perd rarement une occasion de s’engouffrer dans la brèche d’une possible et énième polémique sur « l’enseignement en France qui fout le camp, c’est comme tout ma bonne dame ». A commencer par Le Figaro qui part donc interroger le docteur de l’âme blessée de la France, Max Gallo (2), lequel trouve que « l’enfer est pavé de bonnes intentions » et craint le « zapping ». Mazette. Ce n’est donc pas Bénin (pardon pour le jeu de mot, c’est cette mode africaine, que voulez-vous).
Il est vrai que le véritable instigateur de la campagne pour l’hexagonalisation des programmes de collège est pugnace. Dimitri Casali est présenté successivement comme historien, spécialiste de la révolution, puis de Napoléon, puis de l’immigration, puis un peu enseignant tout de même, « en ZEP » bien entendu. Autant dire qu’il s’y connaît en drapeau bleu blanc rouge bafoué. Dans sa pétition pour le rétablissement de Louis XIV et Napoléon 1er (lesquels n’ont jamais disparu des programmes) , il fait montre de tous ses talents de polémiste historien polyvalent. A commencer par la référence obligée à Marc Bloch et à sa célèbre citation désormais tronquée à tout va qui, en version « casaliste » donne ceci : « Ceux qui ne frissonnent pas à l’évocation du baptême de Clovis et de la fête de la Fédération de 1790 ne comprendront jamais l’histoire de la France » tandis que la citation originale est la suivante : "Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France , ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération." Nom de Dieu, mais où est donc passé Clovis ?
Certes, sortie de son contexte, à la manière de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, l’affirmation peut venir valider les prétentions nationalistes les plus primaires. Mais comme le rappelle Gérard Noiriel (3), loin de la perspective du consensus national, Marc Bloch, dans L’étrange défaite, se fait le défenseur d’un libre et nécessaire combat des « philosophies sociales contraires ». Il déplore ainsi que les élites n’aient pas su forger des fêtes populaires susceptibles de mobiliser le peuple autour d’idéaux démocratiques. On est loin de l’apostolat national. Dans le même ouvrage, Marc Bloch écrivait d’ailleurs : "Je ne crois nullement plus difficile d’intéresser un enfant aux vicissitudes d’une technique, voire aux apparentes étrangetés d’une civilisation ancienne ou lointaine, qu’à un changement de ministère".
Mais ce n’est pas l’avis des invités du lundi 6 septembre de l’émission C dans l’air sur France 5, avec au casting :
Le dispositif a donné lieu à une bien belle expérience de surdité partagée. Autour de joutes profondes et animées que l’on pourrait résumer ainsi :
Précisant bien qu’on ne peut pas l’accuser de conservatisme car il a écrit un livre sur « ces immigrés qui ont fait la France », Dimitri Casali y lance un cri d’alarme : si les jeunes croient aujourd’hui que le drapeau bleu blanc rouge est celui du Front national, c’est parce qu’ils ne peuvent plus s’identifier au panthéon républicain et nourrir le désir de se mettre au service de la grandeur nationale. Dans ce cas, l’urgence n’est certainement pas d’aller promener ses neurones dans la brousse africaine. Thierry Guerrier relance parfois le débat pour comprendre – car il VEUT comprendre- et bigre, par deux fois, lance la question brûlante : Serait-ce parce qu’il y a des enfants issus de l’immigration dans les classes ? Question évincée, contournée, où on comprendra que le petit Mohamed ou le petit Mamadou ont quand même le droit de rêver : le petit Corse Buonaparte ne fut-il pas un modèle « d’intégration réussie » !? Ils peuvent aussi rêver de se faire baptiser à Reims, comme Clovis, avant de repousser Charles Martel à Poitiers…
On peut certes discuter des modalités de l’intégration de l’histoire africaine dans le récit scolaire et dans ces nouveaux programmes. Est-ce un hasard, par exemple, si dans cette polémique ridicule, on a évité soigneusement de citer l’empire du Mali (qui figure aussi dans le nouveau programme et qui risquait d’être mieux connu des auditeurs) et si on s’est empêtré à plaisir dans le Monomotapa célébré par La Fontaine sans jamais citer les fortifications de Zimbabwe ? Mieux vaut peut-être, pour l’Afrique, parler de ce que l’on ignore, du plus « exotique », et « oublier », dans les deux cas (pays du Sahel et pays du Zambèze) que l’or qui en provenait fut durant des siècles un des supports essentiels du commerce international, de la Méditerranée à l’océan Indien. Pour le dire plus clairement, « oublier » que, sans l’or africain, on ne peut comprendre l’économie de l’Occident médiéval. Maurice Lombard l’avait déjà expliqué dans les Annales il y a un demi-siècle… Mais il parait, a-t-on entendu dans la bouche de M. Casali, que l’histoire des Annales est une affaire d’intellos révolue et que le bon peuple de France doit enfin bénéficier d’un retour enchanté aux images d’Epinal de nos grands-parents. C’ dans l’air le revival lavissien. Et vraiment, il est navrant de tendre un porte-voix à ceux qui, de concert avec notre président, pensent encore que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » (4).… de France ?
Laurence De Cock, professeure d’histoire-géographie au lycée Joliot Curie de Nanterre
Suzanne Citron, historienne
Jean-Pierre Chrétien, historien africaniste.
Tous trois sont membres du CVUH : comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.
Notes :
(3) « Marc Bloch » notice de Gérard Noiriel dans Laurence De Cock et alii, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.
(4) Nicolas Sarkozy, discours de Dakar, 26 juillet 2007. Voir Jean-Pierre Chrétien et al., L’ Afrique de Sarkozy. Un déni d’histoire, Karthala, 2008
La tentation du bouc émissaire par Guillaume Mazeau.
Réagissant aux graves violences perpétrés par une cinquantaine de personnes à Saint-Aignan, Brice Hortefeux a rapidement donné le ton : « Les gens du voyage ne sont pas au-dessous des lois, ils ne sont pas au-dessus non plus ». Le 21 juillet, Nicolas Sarkozy a annoncé une réunion « sur les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms » afin d’expulser « tous les campements en situation irrégulière ». En quelques jours, un problème de droit commun a ainsi conduit à la stigmatisation officielle d’une communauté tout entière. Sœurs d’infortune des sans-papiers, ces populations sont ainsi livrées en pâture à l’opinion publique comme les « ennemis de l’intérieur » d’une société dépressive, malade d’elle-même et qui cherche des coupables. Pour masquer leur impuissance devant la crise, les autorités politiques prennent donc la responsabilité d’organiser une chasse aux boucs émissaires à coups d’amalgames entre « gens du voyage » et « Roms ». Jugées par avance, ces populations sont les premières cibles d’une politique de salissure et d’expulsion comme en témoignent le marquage au tampon dont certains Roms de l’Essonne ont été victimes en 2009 ou la récente destruction du bidonville du Hanul (Seine-Saint-Denis). En dénonçant des populations déjà mises au ban de la société, les autorités alimentent un climat explosif.
Loin de trahir l’impossible intégration de la communauté des « gens du voyage », les violences de Saint-Aignan révèlent avant tout le divorce entre l’Etat et les citoyens les plus précaires. Comme ce fut le cas à Clichy-sous-Bois en 2005 après l’électrocution de Zied et Bouna, mais aussi à Villiers-le-Bel en 2007 après le décès de deux adolescents ou à Grenoble le 16 juillet dernier après la mort d’un jeune braqueur du quartier de La Villeneuve, la rébellion de Saint-Aignan, partie de la mort d’un jeune homme ayant forcé un barrage de police, est due au sentiment d’injustice ressenti par des populations de plus en plus exclues. Enfermées dans une logique de violence, celles-ci rejettent, jusqu’à faire littéralement la guerre aux policiers ou même aux pompiers, ceux qui prétendent exercer une autorité au nom de l’Etat. Plusieurs fois publiquement insulté, le président de la République n’échappe pas à cette nouvelle forme de défiance contre les élites de la République, qui se banalise aujourd’hui bien au-delà des banlieues et des populations les plus précaires.
Lassés par les dérobades et les trahisons des puissants, les Français veulent que tombent des têtes. Des caprices des Bleus à l’affaire Woerth-Bettencourt en passant par les cigares de Christian Blanc et le jet privé d’Alain Joyandet, les dernières semaines ont été émaillées d’incidents aussitôt convertis en « affaires » aussi accidentelles que révélatrices d’un profond passif entre le peuple et les élites (voir l’interview de Marcel Gauchet dans Le Monde du 17 juillet). Ecœurées par les abus de pouvoir et l’insolent sentiment d’impunité affiché par certains dirigeants (condamné le 4 juin pour injure raciale, le ministre de l’intérieur n’a même pas démissionné), écrasées par la précarité et frustrées par la panne de l’ascenseur social, les classes moyennes cèdent aux sirènes d’un antiélitisme parfois primaire, dont certains prophètes de malheur comme Michel Onfray, détruisant à l’aveugle toutes les formes d’autorité, opposant systématiquement corruption des « grands » à la vertu des « petits », se font les irresponsables porte-paroles.
Crise économique et sociale, haine des élites, chasse des populations marginales, succession d’affaires politico-médiatiques paralysant le débat public : les années 2010 s’ouvrent sur un climat qui rappelle les plus graves crises de notre histoire. La première, dans les années 1780, s’est soldée par une décennie de Révolution. La seconde, dans les années 1930, a engendré le collaborationnisme et le pétainisme. Forts de notre expérience démocratique, il est temps que nous choisissions les termes de notre avenir et que nous réinventions les utopies collectives dont la République a toujours eu besoin pour résister à la politique du pire.
Guillaume Mazeau, maître de conférences en histoire moderne, Institut d’histoire de la Révolution française, membre du CVUH (comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire)
(article publié dans Le Monde du 24 juillet 2010 sous le titre « Des leçons de Saint-Aignan »).
La politique de sécurité n’est pas la sûreté de la Révolution française par Guillaume Mazeau
Interviewé sur France Inter le 23 août, le ministre de l’Immigration a ainsi défendu le tour de vis sécuritaire annoncé par Nicolas Sarkozy : « C’est comme ça que s’est construite la Révolution. Ce qu’on appelait […] la sûreté, aujourd’hui on dirait la sécurité, c’était bien la loi qui protège, l’Etat qui protège les faibles, les opprimés et les plus fragiles, et c’est toujours le cas dans notre société. »
En établissant cette filiation, Eric Besson tente de démontrer que l’actuelle politique sécuritaire ne trahit pas les valeurs républicaines mais qu’au contraire, elle les garantit. Ainsi présentées, les lois sur la sécurité annoncées cet été par Nicolas Sarkozy seraient même fidèles à l’esprit de la Révolution française, puisque selon Eric Besson, ces lois rappellent que le premier devoir de l’Etat est de protéger les citoyens les plus vulnérables.
Il est pourtant impossible d’amalgamer la notion de « sûreté », telle qu’on l’employait au XVIIIe siècle et celle de « sécurité », telle qu’on l’entend aujourd’hui. En 1789, une des premières urgences des révolutionnaires était d’éliminer les atteintes à la liberté individuelle : les arrestations décidées de manière arbitraire étaient devenues les marques les plus honnies du despotisme monarchique.
Dès le 26 août, la sûreté est ainsi inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme un des droits naturels et imprescriptibles (art. 2). Inspirée de l’exemple anglais (l’Habeas corpus de 1679 interdit d’être emprisonné sans jugement) puis popularisée par les penseurs des Lumières, la notion de sûreté individuelle est alors définie comme la garantie qu’a toute personne de ne pas être détenue arbitrairement, mais selon les formes et conditions prévues par la loi.
La défense de la « sûreté » des personnes, qui vise à protéger les individus contre l’arbitraire de l’Etat, n’a donc rien à voir avec la notion de « sécurité » telle que l’emploie Eric Besson. Le terme de « sécurité » ne s’est imposé que depuis les années 1980 pour désigner le droit à être protégé des violences civiles. Ainsi associé au maintien de l’ordre public, il se rapproche davantage de ce qu’au Siècle des lumières, on nommait « tranquillité publique » ou encore « sûreté générale ». Mais, surtout depuis la loi du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure, ce droit est désormais compris dans son sens le plus restrictif : le devoir de l’Etat est de protéger les citoyens et leurs biens contre les délinquants, quitte à menacer la sûreté des personnes (fouilles, contrôles d’identité, fichage ADN…). En assimilant la sécurité à la protection des droits fondamentaux de l’homme, Eric Besson ne fait ainsi que reprendre une stratégie électoraliste déjà tentée par le garde des Sceaux Alain Peyrefitte, qui affirmait en 1980 devant la montée de la gauche : « La sécurité est la première des libertés . »
Guillaume Mazeau, maître de conférences à l’Institut d’histoire de la Révolution française, est membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (Cvuh)
(article publié dans Libération du 1er septembre 2010 sous le titre « La sécurité de Sarkozy n’est pas la sûreté de la Révolution »).
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