dimanche 2 septembre 2018

Le CVUH aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois


Le CVUH sera présent aux Rendez Vous de l’Histoire de Blois
le samedi 13 octobre 2018.

Nous organisons, ce jour-là, de 11h30 à 13h, une table ronde consacrée à “Servitude volontaire et séduction des images” 
dans le petit Amphi de l'INSA (3 rue de la Chocolaterie, bâtiment principal)


Carte blanche aux RV de l'histoire à Blois sur la mise en images des soft powers
 La table ronde propose de s'intéresser aux usages politiques des images pour faire accepter un pouvoir par la séduction. 3 thèmes seront abordés : la période des Lumières avec le changement de paradigme pour l'image du roi sous le règne de Louis XVI dans le but de dissocier la monarchie du despotisme ; l'usage des images dans le contexte de l'Afrique coloniale afin de faire accepter la présence des colons ; les images de la Bretagne au XXe siècle et leur usage pour appuyer le mouvement autonomiste.

Avec la participation de Olivier Le Trocquer (CVUH), Aurore Chéry (CVUH), Françoise Morvan (écrivaine) et Didier Nativel (Professeur d’histoire à l’Université Paris Diderot-Paris 7)


mercredi 11 avril 2018

La « start up nation » en quête de spiritualité - Tribune publiée dans L'Humanité

Le discours du président de la République au collège des Bernardins rompt avec l’image d’un Emmanuel Macron présenté depuis deux ans comme partisan d’une pacification des questions sur la laïcité, rompant ainsi avec la position radicale d’un Manuel Valls notamment. Cette image avait rassuré certain.e.s à l’heure d’aller aux urnes, qui y voyaient une forme de neutralité moderne bienveillante. Le Jupiter autoproclamé vient de la faire exploser consciemment dans un moment paroxystique d’hybris spirituelle où le chef de l’État français s’est transformé en un prédicateur volubile, toujours plus persuadé de la puissance de son verbe profondément empreint d’un catholicisme à la fois de circonstance et de conviction.

C’est là l’expression d’une stratégie de gouvernement basée sur la segmentarisation : Macron parle en tant que croyant aux catholiques, comme il parle aux patrons en tant que banquier. Il veut montrer qu’il partage les mêmes références intellectuelles, les mêmes valeurs, les mêmes inquiétudes et cherche à rassurer des groupes sociaux, pourtant parmi les moins menacés de notre société. Le résumé de son discours pourrait être, en paraphrasant Jean Paul II, « n’ayez plus peur ». Comme si les catholiques français avaient peur... Macron adopte alors le mode de l’empathie et, au mépris de la diversité des catholiques de France, reprend à son compte une interprétation du passé et du présent qui n’est pourtant soutenue que par une minorité d’entre eux.

Au-delà de la posture d’imitation cléricale impropre à la fonction présidentielle et des stratégies électoralistes à l’œuvre dans sa volonté de faire corps avec les catholiques français, ce discours témoigne d’une lecture spécieuse et partisane de l’histoire de la France. Macron fait le constat d’un lien « abimé » entre l’Église catholique et l’État français, dont les rapports seraient plein de « défiance » et de « malentendu ». Pourtant ce constat n’a rien d’une évidence, voire est un énorme contresens face à la réalité historique, sociale et institutionnelle. L’Église française, ses instances dirigeantes et les diverses communautés catholiques ont, tout au long de la Ve République, été des objets d’attention spécifiques des gouvernants français, dans leur grande majorité eux-mêmes catholiques.

Ce discours révèle une interprétation inquiétante de l’histoire de France. Le long processus de sécularisation aurait eu pour but d’« éliminer la tradition chrétienne » ce qui est historiquement et intellectuellement fallacieux, puisque la sécularisation est l’intégration des discours religieux sous d’autres formes, sans en modifier pour autant le fond. Par ailleurs, on se demande à quel moment l’Église s’est installée « hors les murs » de la cité en France, tant les clercs catholiques ont joué, selon diverses modalités, un rôle non négligeable dans la société et la politique française des dernières décennies. Il s’agit là de la construction d’une « légende noire » de la laïcité française qui pose un grave problème quand elle est énoncée au sommet de l’État.

Macron veut contribuer à restaurer l’Église comme autorité morale centrale et nécessaire dans la société française. Lui pour qui l’humanisme n’est rien d’autre qu’un catholicisme en appelle à l’« alliance des bonnes volontés », faisant du catholicisme la base même de son mouvement politique. Cherchant à capter les dynamiques catholiques, il insiste sur l’engagement social de chacun lequel doit produire une fraternité qui ne serait pas du ressort de l’État. L’insistance sur la nécessité de l’engagement des catholiques contraste avec les coups portés au même moment à ceux qui s’engagent ailleurs. Car ce qui plaît dans l’engagement catholique, c’est son « humilité », terme qu’il répète sans cesse, cette humilité qui produit la soumission et l’obéissance.

Macron renvoie la laïcité à une distinction, éminemment catholique, entre le spirituel, incarné ici par l’Église et le temporel, incarné par l’État qu’il dirige, comme s’il n’y avait pas de spiritualité, de morale sociale et de valeur individuelle et collective portée par l’idéal républicain et démocratique, sous ses diverses formes. C’est là sans doute sa grande rupture et sa grave erreur d’interprétation de la laïcité. Il n’y a chez Macron de transcendance que dans le religieux, en l’occurrence le catholicisme. Ainsi il renoue avec une vieille tradition du catholicisme patronal du XIXe siècle, teinté d’individualisme propre à l’ultra libéralisme contemporain. Son « humanisme réaliste » délègue la construction du bien commun à la charité catholique bien ordonnée, c’est-à-dire peu dérangeante pour l’ordre social et politique. Ce discours fait du catholicisme le substrat spirituel qui manque à l’idéologie de la « start up nation », son supplément d’âme, damnée. Or, s’il y a bien un « nihilisme » prégnant dans la société française, c’est bien plutôt celui qui nie l’histoire et l’actualité des luttes sociales et politiques et leur capacité à donner du sens.


Blaise DUFAL, historien, membre du CVUH

vendredi 6 avril 2018

Journée d'étude Le CVUH et les usages publics de l'histoire, 26 mai


Journée d’étude
Le CVUH et les usages publics de l’histoire
26 mai 2018, 14h-18h

Centre Malher – Amphi Dupuis
9 rue Malher, 75004 Paris

Programme

Introduction
Natacha Coquery, présidente du CVUH, Université Lyon 2, et Anne Jollet, Université de Poitiers,
14h-14h15

Comment penser le passé dans l’actualité des mémoires ?
Michèle Riot-Sarcey, Université Paris 8, 14h15-14h35
Discussion/débat avec la salle, 14h35-14h55

Les politiques de mémoire, nouveau paradigme international
Sébastien Ledoux, Université Paris I, 14h55-15h15
Discussion/débat avec la salle, 15h15-15h35

Pause 15h35-15h55

Écriture de l’histoire et air du temps (Zeitgeist), la double instrumentalisation de l’antifascisme en Allemagne
Sonia Combe, centre Marc Bloch, Berlin, 15h55-16h15
Discussion/débat avec la salle, 16h15-16h35

Usages publics de l’histoire et engagement au Québec et au Canada
Laurent Colantonio, Université du Québec à Montréal, 16h35-16h55
Discussion/débat avec la salle, 16h55-17h15

Le CVUH, l’histoire enseignée et ses finalités
Olivier Le Trocquer, Université Paris 1, 17h15-17h35
Discussion/débat avec la salle, 17h35-17h55


mardi 6 mars 2018

Trajectoire et héritage(s) d'une intellectuelle engagée : Suzanne Citron

RENCONTRE
MARDI 6 MARS
18H30 > 20H30

TRAJECTOIRE ET HÉRITAGE(S) D’UNE INTELLECTUELLE ENGAGÉE
SUZANNE CITRON
La Colonie et le collectif Aggiornamento organisent une soirée en honneur de l’historienne et militante juive Suzanne Citron avec le soutien du CVUH. Auteur du Mythe National, elle est connue pour ses travaux critiques sur l’enseignement de l’histoire et pour ses engagements anticoloniaux.
Nous présenterons ici sa trajectoire et ses engagements mais aussi son héritage.
PROGRAMME
● Ouverture : Laurence De Cock
● Première partie | Trajectoire et engagements de Suzanne Citron :
avec Marianne Debouzy (historienne), Patricia Legris (historienne), Etienne Balibar (philosophe) et Gilles Manceron (historien), Jérome Boquet (historien)
● Deuxième partie | Héritages : L’aggiornamento de l’enseignement de l’histoire, depuis l'article de 1968 de Suzanne Citron dans les Annales jusqu’à sa préface en 2017 «Pesanteurs et frustration autour de l’histoire scolaire » dans la deuxième édition de La Fabrique scolaire de l’histoire (Agone, CVUH)
avec Laurence De Cock (historienne), Patricia Legris (historienne),Véronique Servat (historienne), Vincent Casanova (enseignant d'histoire-géographie), Servane Marzin (enseignante d'histoire-géographie) et Hayat El Kaaouachi (enseignante d'histoire-géographie).
Mais aussi
● Présentation d'archives et ouvrages
● Projection du film d'Aurore Chéry et Nelcya Delanoë pour le CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire) : Suzanne Citron et Marianne Debouzy : itinéraires croisés d'historiennes (2015)
● Vente de livres
Et encore
L'histoire des Hommes de Suzanne Citron est disponible en ligne
L'histoire des hommes, Suzanne Citron, Edition Originale (Syros Jeunesse 1996) remise en ligne par Suzanne Citron

dimanche 4 mars 2018

Interview de Michèle Riot-Sarcey parue dans Télérama

Interview publiée dans le numéro du 28 février 2018.

Vous défendez l’idée que les individus et les collectifs ont toujours puisé dans le passé la force d’agir. Qu’entendez-vous par là ?

Depuis des temps immémoriaux, le passé ne cesse de resurgir dans le présent. Pas de manière nostalgique, mais comme une référence le plus souvent porteuse d’espoir. Un moteur d’action. Car ces remémorations individuelles ou collectives  bien différentes des commémorations qui, elles, figent le passé à jamais et laissent de côté les les expériences inabouties - permettent aux citoyens de retrouver l’étincelle des expériences enfouies. Encore récemment, des mouvements comme Nuit Debout ou le Printemps arabe en ont donné l’exemple. En 2011, quand la vague de protestation née en Tunisie s’est propagée à d’autres pays, j’ai été étonnée de constater combien était active – y compris de manière inconsciente – la référence au Printemps des peuples. En effet, on retrouve dans ces soulèvements populaires cette liberté « vraie » qui était présente en germe dans les révolutions européennes de 1848. Ce principe, cette idée, a pris sens dans ce moment exceptionnel et éphémère. Les acteurs de Nuit Debout ont cherché, quant à eux, à suspendre le temps, faisant ainsi écho aux révolutionnaires de Juillet 1830 qui auraient, a-t-on écrit, tiré sur les horloges pour arrêter le temps, afin d’immortaliser le moment. En actualisant des principes comme la liberté ou la démocratie, les « insurgé.es » se réapproprient des événements restés jusqu’alors inachevés ou incompris. Ces références permettent de faire revivre des idées qui avaient été refoulées. 

Comment ces épisodes, parfois oubliés, en viennent-ils à s’immiscer dans le présent ?

Le plus souvent, cette remémoration est soudaine et spontanée. Elle surgit au détour d’une manifestation, d’un film, d’un débat, d’une lecture que l’on n’avait pas comprise, d’un cours dont on avait pas saisi la portée… La Recherche du temps perdu illustre assez bien ce processus de surgissement du passé : à la manière de la madeleine de Proust, sans savoir pourquoi, soudainement émergent des fragments du passé qui restaient tapis dans les mémoires. En psychanalyse, le processus analytique démontre bien lui aussi comment l’individu est agi par son inconscient, dans un mouvement qui le dépasse. Corriger le présent exige de sa part de saisir le refoulement qui bloque l’action. C’est ce que firent, en 1924, des membres du parlement italien lorsqu’ils décidèrent de faire sécession sur l’Aventin, l’une des sept collines de Rome, pour protester contre la naissance du régime fasciste. Par ce geste, ils ont réactivé une expérience révolutionnaire datant du Ve siècle avant notre ère, sans chercher à l’imiter : pendant l’Antiquité, la plèbe s’était retirée plusieurs fois sur l’Aventin pour obtenir la reconnaissance de ses droits.
 
Quels sont les contextes les plus propices à ce surgissement ? 

Le passé réapparaît dans des moments de crise, de conflit, de tension. Pendant la Révolution française, bien sûr, qui se nourrit de la société des Anciens pour « ouvrir la voie à l’impossible », selon l’expression d’Edgar Quinet. « Il faut que le peuple ranime son énergie au souvenir de Lacédémone et d’Athènes », explique Robespierre en août 1793. Comme nombre d’orateurs, ce dernier invoque les idéaux de l’Antiquité grecque et romaine. Concrètement, il propose par exemple à la Convention un plan d’éducation qui fait référence au modèle spartiate, marqué par une discipline austère dans les pensionnats pour filles et garçons qui vise à former « une race renouvelée ». Cette référence à l’antique permet d’interrompre le fil d’une longue histoire royale et de ranimer le feu révolutionnaire. A son tour, Mai-68 convoquera les souvenirs de la Commune, du Front populaire ou de la Seconde guerre mondiale face au « vertige de l’inédit ». Tandis que le philosophe Raymond Aron crée des parallèles historiques pour disqualifier le présent dans La Révolution introuvable, d’autres font revivre le passé. Le 10 mai, on entend ce cri : « C’est la revanche de la Commune ! » Et sur les murs de la Sorbonne, on peut lire : « Vive la Commune ».
 
On se réfère aussi au passé dans des moments tragiques…

Dans les temps d’incertitude, la référence au passé vient combler un manque, parfois conjurer une angoisse. C’est pour cela qu’il refait surface par exemple à l’époque de la famine dans l’Irlande du milieu du XIXe siècle, comme au cours de la séquence de déstabilisation politique et de fragilité économique qu’a connue Florence au XIVe siècle. Le passé est aussi présent au fond de l’abîme des camps de concentration. Ainsi dans Si c’est un homme, Primo Levi se réfère à L’Enfer de Dante, dans lequel Ulysse fait le récit de sa propre fin. Ce n’est pas qu’un miroir de l’enfer concentrationnaire, mais surtout un un acte de remémoration qui éclaire l’inacceptable autant que l’inconcevable, et intervient comme un sauvetage. 

Il existe également des usages très critiquables du passé, des manières de l’instrumentaliser pour légitimer une cause, n’est-ce pas ?

La survenue d’un événement incite toujours les commentateurs, les analystes ou les acteurs qui en sont les contemporains à se tourner vers le passé. À l’évidence, la pensée a besoin de ce support pour s’orienter dans le présent. Mais il n’est pas rare que le passé soit alors reconstruit, mythifié, idéalisé, instrumentalisé. Dans certains cas, il tient lieu de modèle. L’exemplum antique est une forme de récit qui repose sur une anecdote autour d’une situation-type, comme la modestie de Cincinnatus, le patriotisme de Decius ou la loyauté de Régulus, laquelle fonctionne à la manière d’un mythe et a pour mission de guider les comportements humains. Mais se référer au passé, c’est aussi inscrire un moment dans une tradition qui fait fi des aspérités propres à la marche de l’histoire : le discours républicain idéalise ainsi l’idéal civique de l’Antiquité. Enfin, on peut manipuler et déformer le passé à des fins de propagande ou de désinformation, comme le faisait Mussolini en demandant à être représenté en Auguste pour légitimer son pouvoir. Dans ce cas, le passé est taillé à la mesure de celui qui l’instrumentalise. 

En 2005, vous avez participé à la création du Comité de vigilance contre les usages publics de l’histoire, en réaction une loi qui préconisait d’enseigner les « effets positifs » de la colonisation…

Avec Nicolas Offenstadt et Gérard Noiriel, nous avions été alertés par la proposition d’une loi qui tentait de règlementer l’histoire coloniale et effaçait les antagonismes. Il était alors question de mettre en valeur « les aspects positifs de la colonisation ». Ce type d’usage délibéré et conscient du passé revient à réécrire l’histoire en fonction de ses intérêts propres, afin de légitimer une orientation politique, un pouvoir, un mode de gouvernement. C’est très différent de la référence qui s’immisce dans le présent sans crier gare et donne une seconde chance à des idées qui n’ont pu s’accomplir.  En ressuscitant une histoire inachevée, cette remémoration s’oppose aux commémorations qui figent le passé à jamais et laissent de côté les expériences inabouties.

Invoquer des figures historiques mythiques semble être devenu un passage obligé pour les hommes politiques aujourd’hui. Pourquoi, à votre avis ?

On a tous besoin de figures positives, en particulier à une époque où l’on ne cesse de nous répéter, depuis que Fukuyama a annoncé la fin de l’histoire, qu’il n’existe pas d’alternative au modèle néolibéral. Les espoirs de libération nationale aussi bien que ceux initiés par les mouvements ouvriers sont à terre, si bien que les liens entre passé, présent et avenir se sont défaits. Du même coup, même si c’est illusoire, le seul sauvetage possible consiste à se construire une filiation mythique. C’est ce que fait d’ailleurs Emmanuel Macron lorsqu’il inscrit ses pas dans les traces laissées par le philosophe Paul Ricœur ou par Saint-Simon dont la pensée « réformatrice » eut une réelle influence au XIXe siècle. Voilà l’exemple même d’un homme politique qui se sert de l’histoire et, ce faisant, en vient à écarter, tout comme ses prédécesseurs libéraux, les idées utopiques des années 1830, lesquelles ont elles aussi considérablement inspiré les acteurs des révolutions du XIXe siècle. 

Pourquoi les populismes ont-ils tant besoin de convoquer le passé ? 

Celui-ci leur sert à construire une identité mythique du peuple, à instaurer artificiellement une communauté unifiée qui n’existe pas. Mais tout ceci n’est pas nouveau. Au début du XIXe siècle, les historiens modernes réécrivaient l’histoire pour conforter l’idée d’un peuple uni, le Tiers-Etat, luttant collectivement pour la liberté. Et ce depuis la Grèce antique. Reste qu’aujourd’hui, les usages « communautaristes » de l’histoire répondent davantage à un réflexe sécuritaire, un repli sur soi, qu’ils ne cherchent à se référer à l’universelle liberté. Il serait beaucoup plus rationnel et pertinent d’imaginer la coexistence de collectifs divers constitués d’individus différents les uns des autres, afin de reconstruire une perspective d’avenir où chacun puisse trouver sa place à partir de cette réalité plurielle. 

Du passé, on ne pourra donc jamais faire table rase ?
C’est certain. Pour imposer leur vision politique, tous les idéologues du XXe siècle ont essayé de nier les possibles contenus dans les espoirs non réalisés d’hier. C’est aussi vrai des tenants d’un ordre néolibéral qui emporte tout sur son passage et ne s’embarrasse d’aucune forme de tradition, au point de chercher à instituer une amnésie collective, laquelle empêche les hommes d’agir en les enchaînant à un présent perpétuel. Le rôle de l’historien, c’est de restituer la constellation d’événements restés inachevés dans le moment historique qui les a vu naître, de saisir le processus discontinu et souterrain qui les achemine jusqu’au présent : la linéarité des causes et des effets est trompeuse, elle laisse croire que tout ce qui n’est pas advenu hier n’adviendra jamais. Or c’est inexact. Le passé oublié, incomplet, revient en dépit de son effacement. D’ailleurs aujourd’hui, les utopies qui ont longtemps été rejetées resurgissent à la marge, dans des mouvements associatifs qui aspirent à la liberté comme à la démocratie. Il ne faut pas s’en laisser compter. Ce qui a été possible à un moment donné subsiste dans le souterrain des mémoires. C’est cela qui est extraordinaire. 

PR par Marion Rousset