lundi 5 février 2018

Ne faisons pas la promotion d’une pensée identitaire

Tribune de Sébastien Ledoux publiée dans Le Monde le 3 février 2018.



La commémoration est d’abord et avant tout une pratique sociale collective de remémoration qui prend pour objet le passé. Elle peut survenir « par le bas », c’est-à-dire s’effectuer spontanément par des individus comme on a pu l’observer après les attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris ou après celui de Nice en juillet 2016. Les pratiques commémoratives peuvent aussi être instaurées dans un rituel de deuil et d’hommage par des organisations en dehors de toute intervention de l’Etat. Des associations juives de rescapés des camps d’extermination comme l’Amicale des Anciens Déportés Juifs de France ont ainsi organisé chaque année à partir des années 1950 la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv’ avant qu’elle ne devienne journée nationale par décret présidentiel en 1993. Certaines commémorations non officielles sont parfois instituées en réaction au discours officiel comme celles qui ont vu le jour en Martinique dans les années 1960-1970 pour rendre hommage le 22 mai aux esclaves qui s’étaient soulevés pour l’application du décret d’abolition en avril 1848. Les commémorations officielles quant à elles fixent et encadrent des hommages qui disent quelque chose de la mise en perspective de l’histoire nationale qui évolue avec le temps. La commémoration de la Première Guerre mondiale a été fixée au 11 novembre par une loi du 24 octobre 1922 pour rendre hommage à la victoire et à la paix, mais une loi récente du 28 février 2012 a institué le 11 novembre comme une journée d’hommage national aux morts pour la France. 


Si les objets du passé commémorés sont ainsi extrêmement divers (évènements, individus) et prennent des modalités diverses mouvantes, ils ont pour signification anthropologique et philosophique un sentiment de dette des contemporains envers ce que l’on commémore, c’est-à-dire un passé entendu d’abord comme une « chose absente » (Ricoeur) et dont l’absence concerne la collectivité humaine eu égard à ce que ce passé lui à apporté (commémoration du 14 juillet par une loi de 1880 par exemple) ou lui à retiré (commémoration du Vel’ d’Hiv’ par exemple). Ce qui est commémoré, au-delà des individus ou des évènements, est une expérience humaine inscrite comme ressource de sens dans un horizon d’attente. C’est donc à partir de ce ressort puissant à l’échelle individuelle et collective que l’on doit situer les réactions à la décision de commémorer en 2018 la naissance de l’écrivain Charles Maurras né en 1868 et connu notamment pour ses positions nationalistes, antisémites et antirépublicaines. Les commémorations officielles pour rappeler les pages sombres de l’histoire nationale se sont multipliées depuis les années 1980. Si elles ont été acceptées, si elles ont pu faire sens collectivement, c’est à titre symbolique au nom de l’hommage rendu aux victimes et non en souvenir de ceux qui ont participé aux crimes ou soutenu par adhésion idéologique les responsables de ces crimes. Rappelons d’ailleurs que Maurras a été condamné dès janvier 1945 à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale pour son soutien actif au régime de Vichy. Commémorer n’est pas célébrer bien sûr mais la commémoration -et davantage encore la commémoration officielle prescrite par un Etat- relève d’un cadre social particulier de la transmission du passé qui produit une mise en intrigue spécifique. Si l’action et la pensée de Charles Maurras doivent être transmises pour notre connaissance du passé national dans toute sa complexité et sa conflictualité, elles peuvent difficilement l’être dans le cadre de commémorations publiques qui déterminent ce qui dans le passé peut faire ressource de possibles pour le présent et l’avenir d’une collectivité nationale arrimée aux principes de la République. L’acte de commémorer est intrinsèquement lié à la dimension symbolique de l’hommage. Pour une institution républicaine qui ambitionne une mise en récit de l’histoire nationale par la voie commémorative, les choix imposent une grande clarté à l’heure où la promotion d’une histoire identitaire contre-républicaine va bon train, où le passé national tient souvent lieu de "réconfortification" et où les propos et actes antisémites se banalisent. Il conviendrait dans ce contexte de rappeler des évènements ou des individus qui ont, par leurs actes et/ou leurs pensées, ouvert les traces et promesses inachevés d’un espace collectif commun, celui de la République, dont le devenir reste, pour nous contemporains, à accomplir. 


Sébastien Ledoux

dimanche 4 février 2018

Commémorer, c'est bien plus que célébrer

Tribune publiée dans L'Humanité le 2 février 2018.

Les polémiques autour des enjeux sociaux et politiques des cycles de plus en plus intenses de commémorations et des hommages nationaux et étatiques à telle ou telle personne se multiplient au fil des années au rythme d'une démultiplication de ces modalités particulières de faire récit et de faire vivre des mémoires. Nous étions un certain nombre à nous réjouir, au CVUH comme ailleurs, de la suppression du nom de Charles Maurras de la liste des commémorations nationales pour l'année 2018, à la suite du débat et de l'émotion légitimes provoqués par la prise de conscience de la présence du fondateur de l'Action française dans cette liste. Nous avons été étonnés de lire dans le numéro du Monde daté de mardi 30 janvier une justification de la présence sur cette liste de Charles Maurras, nationaliste fanatique et anti-républicain militant, de la part de deux des historiens membres du Haut Comité aux Commémorations nationales, Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, et encore plus étonnés de découvrir l'argumentation visant à la légitimer.

Pour ces historiens, commémorer ne serait pas célébrer, et donc ne reviendrait pas à légitimer l'antisémitisme, la xénophobie, l'anti-protestantisme, l'anti-maçonnisme fondamentaux de ce penseur de l'extrême droite monarchiste, dont les idées et les actes ont joué un rôle particulièrement délétère aussi bien dans la vie politique que dans la vie intellectuelle et sociale de la France et de l'Europe, de la période de l'Affaire Dreyfus aux lendemains de la Seconde guerre mondiale. Notre étonnement est d'autant plus fort que Jean-Noël Jeanneney anime une émission hebdomadaire intitulée Concordance des temps sur France Culture, dans laquelle il interroge la circulation entre le passé et le présent, et que Pascal Ory, auteur de nombreux ouvrages ayant trait à la vie politique et culturelle de la France, a réfléchi depuis de nombreuses années sur la question des commémorations aussi bien que sur le phénomène de la collaboration. Nous apprenons au passage que si le mot " célébrations " a été remplacé par le mot " commémorations ", ce serait pour éviter les ambiguïtés et " l'impossibilité qu'il y avait à 'célébrer' Céline ", référence à la polémique qui a eu lieu en 2011, suite à l'inscription de Louis-Ferdinand Céline sur cette même liste des commémorations nationales. Il n'y aurait donc en revanche aucune difficulté à le commémorer, lui l'auteur de pamphlets ignobles, comme à commémorer Charles Maurras, lui dont le journal justifiait pendant la Seconde guerre mondiale, sous la plume de Michel Déon qui fut son secrétaire, le fait d'aller au STO par opposition à l'acte d'aller rejoindre le maquis, et dénonçait les résistants comme étant des terroristes, sans parler de l'antisémitisme continuellement entretenu. Pire, en refusant comme d'autres la commémoration de Charles Maurras, nous serions les uns et les autres en contradiction avec nous-mêmes, qui n'acceptons pas l'oubli et encore moins la négation des crimes commis au nom de la France. Et il s'agit bien là d'histoire, autant que de mémoire.

Pourtant, ces arguments nous semblent entretenir une certaine confusion, au nom même de la clarté et de la complexité historiennes. Tout d'abord, il n'est pas certain intellectuellement ni nécessaire moralement qu'une nation, ou un groupe social quelconque, doive absolument célébrer ou commémorer des événements pas plus que des humains décédés ou des œuvres du passé. Il n'y a là qu'un ensemble variant de constructions historiques et anthropologiques qui ne sont en aucun cas les garants d'un bien-être commun, voire qui peuvent être l'occasion de fractures et de division. Mais si on en fait le choix, il ne peut s'agir que d'événements, d'actes, d'êtres ou d'œuvres doués d'un sens éthiquement fort et positif, en adéquation avec les valeurs communes proclamées par une société (en l'occurrence pour la République française, sa devise : liberté, égalité, fraternité). A ce titre, la multitude des figures et des événements présents dans la liste des commémorations  à venir pose de nombreuses questions, au-delà du cas de Charles Maurras. Tout d'abord, cela n'exclut en rien la complexité des existences, des pensées et des actes, cela n'exclut pas l'analyse des moments sombres, mais à la condition de ne pas confondre un événement et un être humain. La complexité d'une situation n'est pas le choix d'un sujet humain confronté à l'événement. Commémorer la rafle du Vel d'hiv, l'affaire Dreyfus, la Saint-Barthélémy, selon l'exemple choisi par Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, ce n'est pas célébrer ni commémorer le lieutenant colonel faussaire Henry, Philippe Pétain, Pierre Laval ou Charles IX ; cela ne souffre aucune ambiguïté, d'autant que le travail d'histoire et de mémoire a eu lieu. En un mot, il s'agit de se souvenir d'événements, de conflits, de luttes, qui sont constitutives d'une mémoire collective et d'une histoire collective dont nous devons assumer les antagonismes.

Commémorer Maurras quel sens cela aurait-il eu ? Parce qu'ensuite, selon les mots de Pascal Ory, commémorer, c'est plus que célébrer. Et en effet, la palette de la notion de commémoration, nettement plus large que celle de célébration, englobe non seulement les actes officiels de célébration, mais encore toutes les manifestations publiques, toutes les publications, dans un sens ou dans l'autre, qui accompagnent potentiellement une commémoration, puisque nous ne sommes pas sous un régime de dictature autoritaire. Il ne saurait alors être question de censure. Comment donc empêcher préventivement ou a posteriori des actes de réhabilitation de Charles Maurras et de la mouvance idéologique qui l'a accompagnée ? Comment donner un sens éthique à cette commémoration, à côté de celle de Couperin, parmi d'autres exemples, et alors que la préface du livre des commémorations invite au plaisir de la découverte ? Il est étrange que ces deux historiens, connus et chevronnés, aient négligé le risque de légitimation d'un tel nom diffusé dans l'espace public au nom même de l'Etat-nation. La mouvance d'extrême droite, qui n'a de cesse de se faire entendre et de s'abstraire des interdits et des barrières éthiques et juridiques élaborées depuis la Seconde guerre mondiale, n'en demandait pas tant. Qui plus est, alors qu'il a été difficile de faire comprendre ce en quoi la " dédiabolisation " du Front national n'était qu'une stratégie électorale qui recouvrait le même fonds idéologique dangereux, un tel choix aurait semblé apporter une caution intellectuelle à cette stratégie. Enfin, le contexte international, et tout particulièrement en Europe de l'Est, comme les exemples polonais et hongrois ne cessent de nous le rappeler, vient souligner que les ambiguïtés mémorielles et historiennes, officielles ou non, servent aujourd'hui avant tout à cacher des entreprises de réhabilitation d'un nationalisme autoritaire, fermé, xénophobe et antisémite, qui a régné dans tout l'est de l'Europe dans les années 30 avant de triompher grâce à l'expansion de l'Axe, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un renouveau dont la parenté avec l'Action française de Charles Maurras n'est plus à démontrer. Il n'est nul besoin d'une commémoration nationale pour lire Charles Maurras de façon critique et pour prendre connaissance de son influence. Il y a suffisamment de publications et de travaux universitaires pour cela. Mais il est nécessaire d'éviter tout risque de réhabilitation, ce qu'une commémoration officielle n'aurait pas manqué de produire.

Le CVUH

mardi 30 janvier 2018

Livre "Pourquoi se référer au passé"

Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey
Le passé, moteur d’action

Le passé est quelque chose de mouvant, quelque chose qui nous travaille. Construction de mythes, évocation d’un âge d’or, propagande, désinformation… Quand le passé est convoqué, c’est souvent pour légitimer, figer et déformer des moments d’histoire, à des fins souvent politiques ou idéologiques.

Claudia Moatti et Michèle Riot-Sarcey ont mené, avec un collectif d’historiens, un travail de longue haleine pour repenser notre relation au passé, et la façon dont il surgit dans le présent. Car le passé n’est pas figé, il n’est pas fini. Dynamique, inachevé, il subsiste dans la mémoire collective et agit comme moteur d’action.

« La dimension politique, l’interrogation sur ce qui fait le mouvement même de l’histoire dans l’événement, constitue le cœur de notre travail.»

Chaque chapitre de ce livre analyse un moment historique où le passé est intervenu dans le présent comme « référence » : l’un s’intéresse ainsi au cas des destructions d’églises pendant la Commune, un autre à la Grande Famine en Irlande entre 1845 et 1851, un troisième au coup d’État en Argentine du 6 septembre 1930, un autre encore se penche sur la notion de peuple en Italie au milieu du XIVe siècle, ou sur la notion de martyr dans la Tunisie contemporaine… Cette notion de référence a pour ambition de restituer à la connaissance du passé tout son potentiel critique, afin d’avancer dans l’intelligence de l’histoire, qu’il s’agisse d’y trouver des références nécessaires à l’action ou d’échapper au tragique re-jeu du passé.

https://static.fnac-static.com/multimedia/Images/FR/NR/ca/f9/8a/9107914/1540-1.jpg

Claudia Moatti

Michèle Riot-Sarcey

368 p. – 25 €

DISPONIBLE EN LIBRAIRIE LE 18 JANVIER 2018

Un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée du Mythe national de Suzanne Citron en invitant à faire de l’histoire à l’échelle mondiale. Une réflexion d’ampleur sur le rapport entre passé et présent, et sur ce que c’est que de faire de l’histoire.





SOMMAIRE

Introduction

La référence au passé - Claudia Moatti & Michèle Riot-Sarcey

Partie I - LES FIGURES DE LA RÉFÉRENCE

Entre analogie et anachronisme : la référence au passé dans la Rome antique

Claudia Moatti

Le jeu du peuple avec le temps en Italie au milieu du XIVe siècle

E. Igor Mineo

L’invention d’une nouvelle langue dans l’Italie du XVIe siècle : l’appel au passé contre le présent de la guerre

Jean-Louis Fournel

Freud, une rupture dans la pensée de soi

Nicole Edelman        

« Le chant d’Ulysse », de Si c’est un homme de Primo Levi

Gisèle Berkman

Partie II - LA RÉFÉRENCE EN RÉVOLUTION

« Le saut du tigre dans le passé. » W. Benjamin et la réactualisation du passé antique pendant la Révolution française

Caroline Fayolle

La référence au passé récent : l’an II comme moteur d’action chez les révolutionnaires démocrates (Thermidor et au-delà)

Déborah Cohen

Sous la table rase, les passés. Référence au passé et espace révolutionnaire : le cas des destructions d’églises pendant la Commune de Paris (1871)

Quentin Deluermoz

Le passé présent. 1968 : la référence à l’histoire au cœur de l’événement

Ludivine Bantigny

Partie III - LA RÉFÉRENCE EN DÉBAT

La Grande Famine en Irlande, un siècle après : une référence silencieuse ?

Laurent Colantonio

Le Paradis – un peu plus loin. Francisco Bilbao, utopiste hispano-américain

Annick Lempérière

Une référence politiquement située : perspectives d’alliances anticoloniales à partir des Jacobins noirs de C.L.R. James

Timothée Nay

La fin des citoyens en armes. Le coup d’État du 6 septembre 1930 en Argentine et les références au passé révolutionnaire

Marianne González Alemán

Le « martyr » : une « variation » tunisienne

Kmar Bendana



Contrepoint
La modernité, entre utopie et idéologie
Michèle Riot-Sarcey




Les Éditions de l’Atelier

lundi 22 janvier 2018

Hommage à Suzanne Citron

Suzanne Citron est née le 15 juillet 1922. Sa vie faite de combats, d’engagements, de réflexions fécondes et de travaux décapants s’est achevée paisiblement ce lundi 22 janvier 2018 à son domicile parisien. 

Le travail de Suzanne sur l’histoire de France et son enseignement l’a faite marraine naturelle du collectif Aggiornamento histoire géographie qui naquit dans son salon où il fut baptisé du nom de cet article qu’elle publia dans les Annales en 1968 comme un appel impérieux à dépoussiérer l’existant[1].

Sa route a croisé quelque temps auparavant celle du C.V.U.H. Le parcours personnel de Suzanne Citron, née Grumbach, s’est heurté à la France de Pétain et à l’enfermement au camp de Drancy dont elle réchappa de peu. La guerre d’Algérie a, par la suite, affuté ses engagements politiques et citoyens, tout comme son parcours intellectuel, de bonne élève d'Henri Marrou puis d’enseignante en lycée. Suzanne était agrégée et considérait ce concours à l’époque où elle le passa comme une source de « stérilité intellectuelle et d’appauvrissement humain »[2], encore une ligne de démarcation. Que ce soit avec son autobiographie éponyme ou son Histoire des hommes, ainsi que son manuel d’histoire alternatif L’histoire autrement,  elle n’a cessé d’explorer, de déconstruire et de renouveler la vision de cette discipline, aiguillonnée par un insatiable appétit de liberté et une indépendance d’esprit qui la firent s’affranchir du poids des conventions, des normes et des allant de soit.

Avec son maître ouvrage, Le mythe national, la pensée de Suzanne et ses combats rejoignent ceux du C.V.U.H. puisque c’est notamment aux instrumentalisations politiques et publiques - donc scolaires et médiatiques, par exemple - qu’elle s’attaque dans ce livre qui met à mal le fameux roman national. En déconstruisant le mythe d’une France toujours déjà là, en dénonçant les effets sclérosants et déformants d’un récit historique linéaire par trop figé, terreau fertile aux discours nationalistes et patriotiques incompatibles avec une France devenue plurielle, par ailleurs sommée de se mettre à l’heure du monde, elle rejoint les indignations et les propositions du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire.

Celle qui gardait un souvenir au parfum d’enfance de sa visite de l’exposition coloniale de 1931, et d’autres, plus révoltants, des sociétés et guerres coloniales françaises ne pouvait rester indifférente aux amendements de la loi du 23 février 2005 prescrivant un enseignement des aspects positifs de la colonisation. Se taire face aux manipulations grossières de l’histoire par N. Sarkozy et de ses plumitifs - H. Guaino ou M. Gallo - sur la résistance ou l’entrée de l’Afrique dans l’histoire ne lui était pas davantage possible. La création du ministère de l’identité nationale, autre volet de cette politique, fut l’occasion pour elle de s’opposer avec le C.V.U.H., aux consensus convenus, assis sur des positions académiques et éditoriales dominantes, qui permettaient de faire des travaux d’un Pierre Nora l’alpha et l’oméga d’une histoire réduite à des finalités identitaires.

Libre, indomptable, indignée mais savante et insatiable d’en savoir toujours plus, Suzanne Citron ne s’est jamais contentée de l’existant, et d’une histoire condamnée à contempler son pâle reflet dans le miroir du passé. La pertinence de ses travaux a donné au Mythe national une nouvelle actualité au moment de la campagne présidentielle de 2017, droite et gauche recyclant à l’envie les uns le roman, les autres le récit national,  se complaisant dans un discours qu’elle jugeait anachronique et paresseux - ce qui ne cessait de l’inquiéter. Elle lisait ces temps derniers Les illusions perdues de Balzac, après avoir passé l’été avec Mme de Staël et la rentrée scolaire avec le dernier volume de Jean-Pierre Demoule.

De sa voix si singulière, une peu éraillée et grave qui prenait soin de détacher chaque mot tandis que ses mains battaient l’air pour appuyer son argumentaire, elle exprimait encore et toujours sa colère face à la politique de G. Collomb et ses interrogations pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain.

« J’ai toujours vécu avec le sentiment, d’abord fugitif et vague, que la vie quotidienne s’inscrivait dans quelque chose de plus vaste, et que le présent était indissociable du passé ». Ainsi débute son autobiographie, Mes lignes de démarcation. Elle nous a appris à en franchir tant et tant. Que cela reste son héritage à perpétuer dans le futur.

Véronique Servat

Quelques ouvrages de Suzanne Citron à consulter en ligne :


 
Son introduction à La Fabrique scolaire de l'histoire 



[1] Citron Suzanne, « Dans l'enseignement secondaire : pour l’aggiornamento de l'histoire-géographie », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 23ᵉ année, n° 1, 1968, p. 136-143.
[2] Citron Suzanne, Mes lignes de démarcation, Paris, Syllepse, 2013, 373 p., p. 206.

samedi 6 janvier 2018

Atelier Terreur/terrorisme le 11 janvier 2018


JEUDI 11 JANVIER 2018 à 18H30

TERREUR, TERRORISME

Séance animée par Nelcya Delanoë, spécialiste de l’Histoire des Etats-Unis, et Anne Jollet, spécialiste de la Révolution française
Nelcya Delanoë, Sens et enjeux de «The War on Terrorism» des discours de George W. Bush à la suite du 11 septembre.

Anne Jollet, Les enjeux des mots des mots « Terreur » et « terrorisme » entre révolution et contre-révolution

Nous vous attendons nombreuses et nombreux pour en débattre.

 Au théâtre de Ménilmontant, salle SAVIO, 15, rue du Retrait. La rue  est parallèle à  la Rue Orfila, elle donne dans la Rue des Pyrénées, M° Gambetta.

jeudi 7 décembre 2017

La dérive Wikipédia


Il y a un dizaine d’années nous avions organisé à l’université de Nanterre un colloque sur les effets de connaissance engendrés par le changement de pratique dans la recherche documentaire à l’occasion de ce que nous avions appelé « l’ordre informatique».[1] Plus tard j’avais approfondi ma réflexion personnelle et tenté de montrer comment le langage d’indexation des catalogues électroniques des bibliothèques de recherche (Rameau en France, LCSH, aux Etats-Unis) contraignait à recourir à Google et tous ses semblables et dérivés.[2] Je n’avais cependant pas anticipé « la culture Wikipédia », comme la qualifia judicieusement un des collègues à qui je relatai le dialogue suivant[3]:
Elle (coordinatrice d’un ouvrage collectif) : « Bon,  dans ton papier tu dis qu’en règle générale on pense que la stabilité des sociétés communistes était le produit de la peur et de la résignation. Tu peux me dire ta source ? »
Moi : ??? « Ben, c’est la pensée commune. »
Elle : « Les autres contributeurs du volume ne sont pas d’accord avec ça. » 
Moi : « Heureusement qu’ils ne le sont pas, moi non plus, c’est même l’objet de mon papier ! (Puis, pédagogue, pensant qu’il y a malentendu) : La vocation du chercheur c’est précisément de remettre en cause la pensée commune. » 
Elle, insistant : « Depuis quand on ne cite pas ses sources sous prétexte que c’est la pensée commune ? » 
Moi (perdant patience): « Tu sais ce que ça veut dire « la pensée commune » ? (Me voulant plus conciliante) Tiens, si tu veux une source à tout prix, cite donc cet historien et son livre-là, il va encore plus loin, pour lui les gens ont davantage souffert du communisme que du nazisme. (Je lui donne les références bibliographiques.) »
Elle : « À quelle page il dit ça ? » (La question était d’autant plus drôle que je lui avais dit que je partais pour l’aéroport et que j’étais dans un  taxi.)
Moi (voulant faire un peu d’humour pour détendre l’atmosphère) : « Crois moi sur parole ! »
Elle : « On ne croit pas un historien sur parole, il doit citer ses sources. »
Moi : « Ecoute, ça suffit, arrêtons les frais. » (J’ai peur de la blesser en lui disant le fond de ma pensée, l’inverse n’est pas réciproque)
Elle : « Ton papier risque d’être refusé par l’éditeur. » 
Moi : « Tant pis, pas grave. » (C’est la vérité, ce papier elle me l’avait plus ou moins extorqué).
Elle : « Mais j’en ai besoin moi, de ton papier. Tu n’as aucune considération pour moi ! » 
Je ferme mon portable. Est-elle stressée par la date de remise du manuscrit au point de ne rien comprendre? Joue-t-elle à la maîtresse d’école? « Non, me dit le collègue précité, c’est la culture Wikipédia ». Que n’y avais-je pensé ! Les notices « Wikipédia » sont en effet truffées de la remarque « cet article ne cite pas suffisamment ses sources ». Ce qui n’empêche pas nombre de notices acceptées par l’encyclopédie « libre » d’être elles-mêmes truffées d’erreurs ! Depuis quand d’ailleurs l’encyclopédie Wikipédia serait-elle détentrice de la vérité ? Sans doute serait-il cependant préférable de dire « la culture style Wikipédia » car il est aussi bien entendu normal que pour contrer les fake news, les rédacteurs de l’encyclopédie demandent à ce que l’on cite ses sources. Simplement ils ont érigé cette pratique en système. Il faut également admettre, à la décharge de cette collègue dont l’esprit de sérieux m’avait quelque peu agacée, qu’elle ne fait que se soumettre à ce qu’on exige d’elle pour être publiée. De plus en plus d’éditeurs universitaires, notamment anglo-saxons, semblent penser que plus on cite de sources, plus l’ouvrage est scientifique. Au point que, parfois, les exigences tournent au grotesque, lorsque, par exemple, on vous demande de citer vos sources alors qu’il s’agit de l’élaboration de votre propre pensée… Ainsi s’explique également que nombre d’articles ne soient plus que du name dropping  (désolée, je ne connais pas d’équivalent en français, ou alors la périphrase, « je te cite et tu me cites et … mon nom arrivera en tête sur  Google scholar »), ce qui n’est pas le moindre des bénéfices secondaires de cette pratique. (Laquelle se vérifie par la tendance à citer de moins en moins d’auteurs classiques dès lors qu’ils ne sont plus de ce monde.)
Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit nullement de prôner l’émancipation de la citation de sources ! Nous ne sommes pas des romanciers qui se permettent de mêler fiction et histoire, mais nous devons citer à bon escient insister lorsque d’autres éditeurs voudraient, a contrario, nous faire renoncer à nos notes en bas de pages et autres références. Nos ouvrages, néanmoins, s’adressent à nos pairs (étudiants compris) et à un public avisé selon la formule consacrée, ce ne sont pas des manuels scolaires ou des traités d’érudition. Alourdir un propos par un appareil de notes ne le rend pas plus savant. Cela peut s’avérer une démonstration inutile d’érudition et masquer une pauvreté de la pensée. Quant à la pratique de la citation et à ses effets primaires ou secondaires, je renvoie aux travaux d’Yves Gingras sur l’évaluation, notamment (mais pas seulement) à son article « Du mauvais usages de faux indicateurs », RHMC, 2008/5.

Sonia Combe


[1] Voir les actes du colloque dans Classification et histoire. L’historien face à l’ordre informatique, Matériaux  pour l’histoire de notre temps, n° 82, 2006/2
[2] Sonia Combe, D’Est en Ouest, retour à l’archive, suivi de La langue de Rameau, Publication de la Sorbonne, 2013.
[3] Il s’est déroulé par sms, ce qui n’arrange rien et je cite de mémoire, mais c’est presque du verbatim.

dimanche 15 octobre 2017

Contribution pour les Etats généraux pour les archives

Contribution pour les Etats généraux pour les archives

organisés à Clermont-Ferrand par le Rn2A, les 12 et 13 octobre 2017

au nom du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la LDH

et du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH),

Table ronde du 13 octobre 2017

 

Gilles Manceron

 

La réflexion suscitée par le Rn2A (Réseau national d’actions pour les archives) sur le fonctionnement des archives en France, qui pose en particulier la question de liberté d’accès aux archives, est importante. Elle ne concerne pas seulement les archivistes professionnels mais aussi tous les citoyens. Elle recoupe l’un des chantiers du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la Ligue des droits de l’Homme. Il a suivi les journées préparatoires à ces Etats généraux organisées par Rn2A et il aurait souhaité participer, ce vendredi 13 octobre, à Clermont-Ferrand, à l’atelier ayant pour thème « Faciliter l’accès aux archives : un observatoire ? ». Mais ne pouvant finalement pas y participer en raison de problèmes de calendrier, le groupe de travail y envoie cette contribution écrite.

 

De son côté, le Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH —http://cvuh.blogspot.fr —) aurait souhaité lui aussi participer à ces Etats généraux et s’est trouvé également dans l’impossibilité d’y envoyer un représentant. Son comité ayant eu un premier échange sur la question, le 9 octobre 2017, a conclu qu’il partageait les grandes préoccupations du groupe de travail de la LDH en matière d’ouverture des archives et a décidé de s’associer à cette contribution. Elle est donc faite à la fois au nom du CVUH et du groupe de travail Mémoires, histoire, archives de la LDH, mais, dans sa rédaction, elle relève de son auteur car la réflexion reste à approfondir en leur sein.

 

Le constat

 

L’idée d’« archives publiques » découle de l’article 15 de la déclaration de 1789, qui affirme que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». La loi du 24 juin 1794 de la Première République qui a créé les « Archives nationales » stipule que « Tout citoyen peut demander communication des documents qui sont conservés dans les dépôts des archives, aux jours et heures qui sont fixés ». Elle pose le principe selon lequel l’accès aux archives est un droit civique.

 

Or, l’organisation des archives publiques en France, la question de leur accessibilité aujourd’hui pour les citoyens, mérite un débat. Par exemple, le fait que le gouvernement du Front populaire, constatant que certaines administrations — le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Guerre, le ministère des Colonies et le Conseil d’Etat — n’obéissaient pas à l’obligation légale de versement de leurs archives aux Archives nationales, a promulgué, le 21 juillet 1936, un décret qui les a autorisées (article 3) à les conserver elles-mêmes — mais dans le cadre de la loi. La Préfecture de Police de la Seine (devenue de Paris) a fait de même. Même si nous constatons que ces fonds ne sont pas forcément aujourd’hui ceux dont l’accès pose le plus de problèmes, la pérennisation de cette originalité française de gestion distincte de leurs archives par certaines des administrations qui les produisent mérite un débat.  

 

En dehors de cette question, il découle des principes fondateurs de la République que les archives de tous les services de l’Etat et administrations publiques n’appartiennent pas à tel ou tel service administratif mais à la nation. La consultation des archives est un droit qui appartient à tous les citoyens, qui sont égaux dans l’accès aux services publics. Ce ne peut être un privilège accordé individuellement. Les archivistes ne sont pas des gardiens de secrets d’Etat. Leur rôle est de conserver, c’est-à-dire classer, protéger, inventorier, numériser et dupliquer les archives afin, tout en les préservant, de permettre aux citoyens d’y accéder. Ils sont les aides et les guides des citoyens dans l’exercice de leur droit à consulter librement les traces de notre histoire.

 

Des débats historiographiques contemporains — comme celui relatif à l’existence dans les années 1930 et 1940 d’un « fascisme français » aux formes spécifiques, ou celui portant sur l’évaluation du rôle de l’administration de Vichy et autres autorités françaises, et du comportement de la population du pays dans la déportation ou dans la protection des Juifs en France durant l’Occupation — ne peuvent être menés à bien que par une réelle liberté d’accès aux archives. L’accès aux archives relatives à la colonisation et à la guerre d’Algérie pose aussi problème.

 

La loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, adoptée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui multiplie les exceptions à l’accessibilité, doit être débattue. Que penser de son affirmation du caractère « communicable sans restriction » des archives, puisqu’elle a créé une catégorie d’archives « incommunicables » sans limitation de durée, celles concernant certaines armes de destruction massive ? Cela aboutit, par exemple, à ce qu’en 2015, les archives de 14-18 sur le gaz moutarde sont inconsultables. La loi précédente, du 3 janvier 1979, adoptée sous la présidence de Valéry Giscard-d’Estaing, avait fait passer de cinquante à soixante ans les délais de consultation des archives de Vichy, et ses décrets d’application avaient déclaré secrets dans un délai de soixante ans les archives de la Présidence de la République et du Premier ministre. Celle de 2008 a eu pour effet de faire passer de soixante à soixante-quinze ans ceux des archives relatives à la guerre d’Algérie et aux débuts de la Ve République — ce qui a impliqué qu’il a été mis fin, en particulier, à l’accessibilité des archives judiciaires de la répression de l’OAS — ; et à cent ans pour les « renseignements relatifs à la sécurité des personnes et concernant la défense nationale » — notion floue, s’il en est — ; ainsi qu’à rendre définitivement incommunicables les archives concernant l’arme nucléaire française et ses essais en Algérie et en Polynésie.

 

Elle a été suivie d’une ordonnance du 29 avril 2009 ­ qui a considérablement allongé la liste des documents d’archives non communicables mentionnés dans la loi, en y ajoutant les « documents administratifs dont la consultation ou la communication porterait atteinte […] au secret des délibérations du gouvernement et des autorités responsables relevant du pouvoir exécutif » — pourtant déclarées par la loi  consultables après vingt-cinq ans —, « au secret de la défense nationale » — pourtant déclarées par la loi  consultables après cent ans —, « à la conduite de la politique extérieure de la France ; à la sûreté de l’Etat, à la sécurité publique ou à la sécurité des personnes ». Autrement dit, cette ordonnance permet de déclarer incommunicable tout document officiel concernant l’histoire contemporaine de la France.

 

Par ailleurs, la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), créée par la loi du 17 juillet 1978, s’est vue attribuer en 2000 le rôle, différent de celui pour lequel elle avait été fondée, de donner un avis sur les refus opposé par les Archives de France à une demande de dérogation pour la consultation d’archives publiques ; un avis qu’actuellement les Archives de France refusent parfois d’appliquer. Ce qui lui confère une autorité problématique sur la recherche historique. Ce principe même des dérogations, qui n’existe pas dans d’autres pays démocratique, doit être débattu.

 

Le libre accès aux archives découle de l’exigence démocratique de la Révolution française et des recommandations du Conseil de l’Europe qui prônent « l’égal traitement de l’ensemble des utilisateurs » (R 2000/13). Il faut débattre, par exemple, du fait qu’aujourd’hui dans les Archives départementales, la consultation d’un même type d’archives de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation des Juifs, soit déclarée, selon les cas, possible ou impossible. Ou que les dossiers de police judiciaire de la Seconde guerre mondiale soient librement communicables dans les départements, mais pas aux Archives nationales. 

 

La nécessité d’un débat

 

Cela nous amène à penser qu’un débat public est nécessaire, en particulier autour des questions suivantes :

 

• Un débat nous paraît nécessaire sur le principe selon lequel les archivistes n’ont pas à se substituer à la Justice en interdisant préventivement l’accès à des archives publiques sur la base d’un tri entre les citoyens et de la supposition chez certains du risque d’une infraction future. Ils ont à informer les lecteurs des lois qui répriment la diffamation, l’atteinte à la réputation ou la publication de certaines données personnelles privées, etc. Et c’est à l’autorité judiciaire de réprimer les éventuelles infractions, si elles sont commises. Nul archiviste ne peut être tenu responsable d’une infraction que commettrait un lecteur postérieurement à la consultation d’une archive. Leur rôle n’est pas d’autoriser ou d’écarter des lecteurs, ni de choisir parmi les archives publiques auxquelles la loi donne accès celles à communiquer à tel ou tel lecteur. Ils ne rendent pas public un document en permettant sa consultation, c’est le lecteur qui est légalement responsable de son utilisation.

 

• Le système des dérogations attribuées nominalement mérite d’être débattu. Peut-on faire un procès d’intention conduisant à interdire à un lecteur l’accès à telle ou telle archive publique au prétexte qu’il pourrait en faire un usage contraire à la loi ?

 

• Un fonds d’archives peut-il être seulement accessible à un seul ou à un petit nombre de lecteurs ? Travailler sur l’histoire implique d’indiquer les références des sources consultées afin que d’autres lecteurs puissent s’y reporter à leur tour.

 

• Un débat doit avoir lieu sur la fonction des archivistes afin de les libérer clairement d’un rôle de gardiens de la Raison d’Etat qui n’est pas le leur. Des moyens accrus doivent être donnés pour que les conditions matérielles de fonctionnement des lieux de consultation (horaires d’ouverture, nombre de places, nombre de cartons consultables par jour, séries fermées par manque de personnel ou pour des raisons techniques…) ne contribuent pas à une fermeture de facto et soient améliorées, notamment pour progresser dans les nécessaires inventaires d’archives contemporaines, pour qu’elles puissent jouer pleinement le rôle qui doit être le leur dans une démocratie.

 

• Une réflexion doit avoir lieu sur l’existence ou non d’inventaires, mis à la disposition du public, pour tous les fonds d’archives. On ne peut demander à consulter une archive qu’à la condition d’en connaître l’existence.

 

• Mérite aussi un débat l’usage qui est fait de la notion de « protection de la vie privée » pour ne pas nommer ceux qui ont commis tel ou tel acte pendant l’Occupation ou les guerres coloniales. Peut-elle être utilisée pour empêcher la connaissance historique de tel ou tel acte passé ? Le fait qu’actuellement, ne doit pas être communiqué un « document qui révèle un comportement dans des conditions dont la divulgation pourrait nuire à son auteur » ou à celle de ses descendants pose question. Est-ce à dire que ceux qui montraient la complicité de Maurice Papon dans des crimes contre l’humanité à Bordeaux en 1942 auraient dû être tenus secrets pour « protéger sa vie privée » et celle de ses descendants ? Les descendants ne sont en rien responsables des actes de leurs ascendants. L’idée de « respect de leur vie privée » ne doit pas servir d’alibi à une Raison d’Etat qui chercherait à dissimuler certains faits, comme les actes de collaboration de responsables français avec les autorités nazies sous l’Occupation ou l’institutionnalisation de la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie et les crimes de l’OAS.

 

• La notion d’« archives secrète » mérite aussi un débat. Elle doit être délimitée de façon à ne pas devenir un alibi facile de la Raison d’Etat. Il faut débattre, par exemple, sur le fait qu’un tampon « secret » apposé sur un document il y a plus de soixante-dix ans par une administration publique versante provoque aujourd’hui sa non communication, et une demande à l’administration héritière de celle qui l’avait produit à l’époque de déclassifier ce document — y compris pour des documents que, par exemple, les autorités nazies puis soviétiques avaient pu consulter à loisir, entre 1940 et les années 1990, avant leur restitution à la France.

 

• La généralisation de l’usage de la photographie et de la numérisation d’archives doit être débattue. A l’heure où ces pratiques sont couramment accessibles, le principe même de destruction sans traces d’un fonds d’archives — comme cela a été fait, malheureusement, pour des dossiers de procédures correctionnelles sous l’Occupation, au prétexte qu’on pourrait ne conserver qu’une « année témoin », 1943 — doit être discuté. Ces techniques, par ailleurs, facilitent grandement l’accès libre aux archives en protégeant les pièces originales. Elles peuvent aussi permettre l’anonymisation de photocopies de documents remises aux lecteurs, une fois qu’ils ont pu en prendre connaissance.

 

• Un débat doit avoir lieu aussi sur l’obligation pour les personnes exerçant des responsabilités publiques — y compris celle de ministre, de Premier ministre ou de Président de la République — de verser aux Archives de France les archives relatives à l’exercice de leur fonction. Une réflexion doit avoir lieu sur le fait que leur non versement ou leur versement partiel ne soit seulement l’objet, comme aujourd’hui, que d’un effort de persuasion, et non l’objet de poursuites. Ainsi que sur leur conservation dans des fonds privés ou dans des fondations — qui est une particularité française.

 

• En ce qui concerne l’accessibilité de la presse française postérieure à 1940 sur des bases de données numérisées comme Gallica, importantes pour la connaissance de notre histoire contemporaine, une réflexion aussi doit porter sur le fait que la notion de droit d’auteur est utilisée pour interdire sa mise en libre accès. Cette interprétation de cette notion est-elle justifiée ?

 

La proposition d’un observatoire

 

Un observatoire sur la liberté d’accès aux archives pourrait réunir différentes structures et associations désireuses d’ouvrir un tel débat et de discuter d’un certain nombre de cas remontant des archivistes et des usagers. La pétition lancée le 8 mai 2015 sur l’ouverture complète des archives relatives à la Seconde guerre mondiale et ses résultats montrent qu’une mobilisation sur ces sujets peut donner des résultats.

 

Un tel observatoire pourrait être un cadre d’échange entre des associations diverses d’historiens et d’archivistes. Un cadre pour s’interroger, avec des philosophes et des juristes, sur les conflits de droits qui peuvent exister, par exemple entre le droit à connaître le passé et celui à la protection de la vie privée.

 

Certes, la méconnaissance par le public des problèmes relatifs aux archives est un obstacle. Au sein même de la LDH, il nous a été fait remarquer, avec raison, que le manque de visibilité dans l’opinion et dans la presse des entraves à l’accès aux archives, n’est pas comparable, par exemple, à celle des entraves relatives à la liberté de création, qui est l’objet d’un observatoire mis en place avec succès ces dernières années par la LDH, et qui rassemble de nombreuses structures. Cette remarque doit être considérée. Elle souligne qu’un gros travail reste à faire auprès de l’opinion pour l’informer sur ces sujets et lui faire prendre conscience que cette question est un enjeu citoyen. Mais l’ampleur du travail doit-elle nous conduire à renoncer à ouvrir un tel débat ?

 

Il s’agit d’un enjeu scientifique concernant la connaissance historique de certaines périodes importantes de l’histoire contemporaine de la France, mais c’est aussi un enjeu civique. Car la question n’est pas sans lien avec une autre « exceptionnalité française » : celle qui fait qu’aujourd’hui en France existent des courants idéologiques qui se sont nourris des silences et des dénis d’histoire relatifs à la période de Vichy et aux guerres coloniales. Le libre accès aux archives est aussi une condition pour que les citoyens de ce pays puissent espérer mettre fin à cette triste « exception française ».