dimanche 29 janvier 2017

En revenant de l'expo : histoire du Maroc et prestidigitation par N.Delanoë


Du 12 octobre au 30 décembre, le Musée de L’Ordre de la Libération a accueilli au cœur du Musée des Invalides l’exposition « Le Maroc à travers les âges », placée sous le haut patronage du roi du Maroc Mohamed VI en partenariat avec l’Institut du Monde arabe, le soutien de l’ambassade du Maroc en France, la Fondation Charles de Gaulle et la Mairie de Paris. Madame Bahija Simou, commissaire de cette exposition, directrice des Archives royales, est l'organisatrice de cet évènement.

L’exposition a été inaugurée en grande pompe par le prince Moulay Rachid, le conservateur du musée de l’Ordre de la Libération, l’ambassadeur du Maroc en France, le Trésorier de la Fondation Charles de Gaulle, un colonel Délégué national du conseil national aux communes "Compagnons de la Libération". Jack Lang était l’invité d’honneur.

Selon Madame Bahija Simou, « nous assistons /…/ à une instrumentalisation des spiritualités qui nous fait courir le risque d’un recul de la civilisation et de la modernité. » Devant « la menace de la destruction du patrimoine mondial et d’une agression contre l’humanité et sa mémoire », il s’agissait, avec cette exposition « de combattre la barbarie ». Ainsi, conformément à « la pensée de Sa Majesté le Roi du Maroc /… / la culture constitue le moyen le plus efficace pour préserver la mémoire des diverses menaces qui pèsent sur elle… L’un des moyens majeurs pour garder les générations futures de tout égarement. »

Alors que le Maroc a en 2016 commémoré le 60ème anniversaire de son accession à l’indépendance, (9 mars 1956), cette exposition se veut l’aboutissement de deux expositions précédentes. L’une « Le Maroc contemporain », accrochée à l’IMA à l’automne 2014, était consacrée aux plasticiens marocains contemporains. L’autre, « Le Maroc médiéval, un empire de l’Afrique à l’Espagne » s’était tenue au Louvre d’octobre 2014 à janvier 2015. L’événement culturel du Musée de l’0rdre de la Libération avait quant à lui était scellé en février 2016 à l’IMA entre le roi du Maroc et le président de la République française.

On le voit, cet événement a bénéficié d’une introduction diplomatico-culturelle de poids, mise en place de longue main et qui entend servir des buts historico-diplomatiques de poids eux aussi. En un temps où la France est en guerre contre « le terrorisme»/Daëch/l’Etat islamique (selon), tant en Afrique limitrophe du Maroc qu’au Moyen Orient, et où les services de renseignement marocains sont devenus des alliés « de la coalition internationale » indispensables et imbattables dans cette guerre, le roman national en miroir est de rigueur.

À l’entrée du musée s’ouvre la première partie de l’exposition, gratuite. On longe de (trop) hautes bannières chronologiques qui déroulent treize siècles à grands pas, photographies et facs-similés à l’appui –lieux antiques, personnages remarquables, textes calligraphiés rares, cartes des réseaux commerciaux et voyageurs de l’Afrique à l’Europe, réseaux urbains et architecture, casbahs imprenables, bijoux, oasis, cités royales, arbres généalogiques. De tout temps, de dynastie royale en dynastie royale, l’État marocain était en marche, son peuple était arabe. Un Maroc de l’ancienneté, de la permanence, de la spiritualité et de l’islam modéré (sunnite) et de la présence chrétienne, y compris des relations avec le Saint Siège au temps des Croisades, un Maroc carrefour des civilisations (à peine présents toutefois, les peuples qui en furent et en sont les porteurs). Mais surtout, un Maroc qui entretient avec la France une amitié séculaire –depuis le XIIIe siècle. Entre ces deux-là, c’est l’art du dialogue. Et du partage des deux guerres mondiales du XXe siècle, au cours desquelles les Marocains ont payé un très lourd tribut aux côtés de la France.

Les photos en noir et blanc sont impressionnantes, et émouvantes, qui montrent spahis, tabors et goumiers en burnous ainsi que des fantassins de l’armée de terre armés jusqu’aux dents en train de crapahuter, ramper, traverser des cordillères à dos de mulets chargés de mitrailleuses. On les voit aussi en Anciens combattants, décorés et fiers, saluant le drapeau et les officiers français qui leur doivent tant. La fin de la première partie de l’exposition souligne la dimension historique du futur Mohamed V. À l’époque sultan du Maroc, Sidi Mohamed ben Youssef est en  effet invité à la célébration de la Victoire le 18 juin 1945 et est fait Compagnon de la Libération par de Gaulle en personne –devenant ainsi le seul chef d’état arabe et musulman à avoir reçu ce titre. Deux grands hommes frères d’armes scellaient ainsi à la face du monde l’égalité et la fraternité qui les reliaient. Alors, fin du Protectorat colonial ?

Petit rappel historique. En septembre 1939, le sultan avait prononcé un discours remarquable et remarqué appelant ses sujets à s’engager pour soutenir la France contre les Allemands : « Nous lui devons un secours sans réserve /…/ dans l’épreuve qu’elle traverse et d’où elle sortira, nous en sommes convaincus, glorieuse et grande. » En août 1941, la Charte de l’Atlantique avait promis l’autodétermination aux peuples colonisés et le 8 novembre 1942, avec le débarquement américain, une pluie de tracts sur Casablanca avaient proclamé: « Les Américains ne luttent pas uniquement pour leur sécurité future mais aussi pour rendre à ceux qui vivent sous le drapeau tricolore leur idéal, leur liberté  et la démocratie.. » À la suite du débarquement, auquel résistèrent violemment les forces pétainistes, faisant de très nombreuses victimes, la France Libre avait repris le contrôle de l’administration coloniale. Néanmoins souverain sur ses sujets, le sultan protégea les Juifs marocains des lois antisémites, qui persistaient.

Peu après, lors de la Conférence d’Anfa/Casablanca de janvier 1943 à laquelle participèrent Churchill, de Gaulle, Giraud et Roosevelt, ce dernier offrit un dîner en l’honneur du sultan et lui laissa entendre que la fin du système colonial viendrait avec la fin de la guerre. Aussi, en janvier 1944, les nationalistes marocains présentaient-ils au sultan, qui approuva, un Manifeste pour l’indépendance du Maroc, tout de suite très populaire dans la population marocaine, mais pas auprès des autorités françaises, on s’en doute. En 1945, on l’a vu, Ben Youssef n’en était pas moins fait Compagnon de la Libération.

Fin de la première partie de l’exposition. Il s’agit en somme d’une présentation lissée d’un Protectorat qui va tranquillement vers l’indépendance, malgré de réelles frictions. D’abord, le Manifeste nationaliste, suivi en 1947 du discours de Tanger prononcé par Sidi Mohammed ben Youssef lui-même, réclamant l’indépendance et l’adhésion du Maroc à la Ligue arabe, membre de l’ONU -pas un mot sur cet aspect. À partir de 1951, la rupture est consommée. Les ultras français, avec le général Juin à leur tête (pas un mot sur lui ni sur eux) font pression sur le sultan, qui ne désavoue pas les nationalistes, au contraire. Le conflit s’exacerbe, la résistance se durcit et les émeutes se multiplient -pas un mot sur ces dernières ni sur le pacha de Marrakech qui passe à la solde de la France. Celle-ci dépose le souverain, le remplace par un fantoche et le déporte à Madagascar (1954).

À l’heure de Diên Biên Phu, du début de la guerre d’Algérie et des luttes pour l’indépendance en Tunisie, le Maroc est à feu et à sang. Mais on préfère parler d’un simple exil de deux ans. Puis d’un retour triomphal et glorieux, ce qui est exact.
La deuxième partie de l’exposition n’est pas gratuite. Elle présente, toujours sous forme de panneaux imagés, à quelques beaux objets près, le Maroc indépendant de Mohamed V –des barrages, des usines, des visites à travers le pays, à la fois homme d’Etat et musulman charismatique, hélas mort trop tôt –février 1961.

Et puis on passe à la salle consacrée au Maroc contemporain, celui de Mohamed VI –des gares, des TGV, des autoroutes, des écoles coraniques, des relations internationales, dans l’union et l’intégrité territoriale, le tout en clips vertigineux et la présentation là encore de quelques objets prestigieux. L’exposition se termine sur le courageux appel lancé par Mohammed VI en août 2016, dénonçant les islamistes et appelant les hommes de bonne volonté à s’unir contre eux.

Je n’ai pas rêvé, il n ‘y a rien sur le Maroc de Hassan II, ni sur Hassan II lui-même.

C’est tout juste s’il apparaît et est nommé deux fois, jeune prince héritier aux côtés de son père. Et une fois sur un portrait en couleurs (le nom n’apparaît pas dans la légende), tenu par une manifestante au cours de la faramineuse Marche verte de 1975 –une des grandes manœuvres de Hassan II pour que le Sahara ex-espagnol soit internationalement reconnu comme faisant partie du Maroc. Rien sur le roi Hassan II, ni sur Ben Barka, ni sur Oufkir, ni sur les coups d’état (déjoués) dont le royaume fut à plusieurs reprises l’objet, rien sur la répression contre leurs  auteurs et contre la gauche qui fit du Maroc un pays policier d’épouvante. Aucune citation non plus de l’aura internationale de Hassan II, ni de sa politique étrangère très complexe –le seul pays arabe à avoir des relations avec Israël, et de bonnes relations qui plus est. Enfin rien sur sa politique dite d’alternance à partir de 1998, avec un chef gouvernement socialiste. Rien.

Rien sur un règne qui dura de 1961 à 1999 et qui fut mené de main de maître et de fer par un monarque hors norme.

Mutatis mutandis, ce serait comme si une exposition sur l’histoire de France contemporaine gommait la présidence Mitterrand.

De la prestidigitation, cette histoire.


vendredi 27 janvier 2017

Droit de réponse à Sonia Combe

Rédacteur  : Bruno Galland, conservateur général du patrimoine, directeur d'archives départementales. 

Il y a vingt-deux ans, en publiant Archives interdites, Sonia Combe jetait un pavé dans la mare. En faisant porter aux archivistes la responsabilité des difficultés d’accès à certains fonds de la Seconde guerre mondiale, elle commettait une profonde injustice, mais au moins contribuait-elle à mieux faire connaître les difficultés que subissaient alors les Archives de France et, singulièrement, les Archives nationales. A ce pamphlet ont heureusement succédé des initiatives concrètes – auxquelles Sonia Combe s’est bien gardé de participer - qui ont permis, en particulier, l’ouverture du nouveau site des Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, la mise en place d’un système d’information performant et une revalorisation des archives contemporaines, parallèlement à une réécriture de la loi et à une série de textes en faveur de l’ouverture (le dernier en date étant le décret de 2015 ouvrant au public les fonds des juridictions de l’Occupation et de la Libération).

Or, voici que le billet posté par Sonia Combe dénonce de nouveau le comportement des archivistes, accusés cette fois-ci de se prêter avec complaisance à l’écriture d’un « roman national » qui occulterait des pan entiers de la mémoire, faute de connaître suffisamment les enjeux de l’histoire contemporaine – et, plus fondamentalement, parce qu’ils appartiendraient à un milieu socio-culturel qui privilégie « Dieu, le roi, la France »...

Ainsi Sonia Combe concentre-t-elle ses attaques sur la « grande collecte » de documents relatifs aux relations entre l’Afrique et la France, une initiative de novembre 2016 qu’elle attribue aux Archives nationales (il n’en est rien) et qui serait, au fond, la preuve d’un colonialisme latent du milieu réactionnaire des archivistes. Plutôt que de répondre sur un si mauvais procès, faut-il lui rappeler qu’il y a quelques années les équipes scientifiques des Archives nationales se sont largement engagées contre le projet de « Maison de l’histoire de France » précisément parce qu’elles étaient très attentive à toute instrumentalisation de l’écriture de l’histoire ? une position qui a coûté son poste à la directrice des Archives nationales alors en fonction, Isabelle Neuschwander, mais qui a finalement conduit à ce qu’Aurélie Filipetti, à son arrivée rue de Valois, annule le projet. Mais, à ce moment-là, on n’a guère entendu Sonia Combe…

Sur le même plan, Sonia Combe prend prétexte des expositions récentes des Archives nationales consacrées au fichage policier et aux services secrets pour démontrer qu’elles participent de « l’occultation d’épisodes peu glorieux du passé national ». On suppose que c’est aussi le cas de l’exposition actuelle sur les procès des femmes – si tant est que Sonia Combe sache qu’elle a lieu. On croit rêver ! Comment peut-on citer de tels exemples pour reprocher aux archivistes de se désintéresser de l’histoire contemporaine et des nouveaux enjeux de la mémoire – sinon par une sorte d’obsession ?

Sur un plan plus anecdotique, en dénonçant le poids excessif du latin au concours d’entrée de l’école des chartes, Sonia Combe semble ignorer qu’il existe depuis près de quinze ans un concours de recrutement sans version latine qui représente une large partie des postes. De même, en déplorant la présence monopolistique des chartistes dans les services d’archives, au détriment des étudiants formés en master d’archivistique à l’université, elle semble ignorer que la plupart des effectifs des archives départementales et une large partie de ceux des Archives nationales sont précisément constitués par ces archivistes issus de l’Université.

Plus fondamentalement, comment ne pas s’étonner de cette assimilation grossière entre médiévistes et passéistes, latinistes et colonialistes… L’historiographie médiévale compte de nombreux esprits de toute orientation qui témoigne combien de tels schémas sont réducteurs.

Toutes ces erreurs, confusions et omissions ramènent l’article de Sonia Combe à ce qu’il est : une caricature grossière qui témoigne, de la part de son auteur, d’une incapacité à remettre en cause ses propres questionnements. Puis-je suggérer à Sonia Combe d’abandonner ses vieux dossiers et de renouveler sa dialectique ? Ça tombe bien, la prochaine grande collecte promue par le ministère de la Culture sera consacrée au rôle des femmes dans la société. Sonia Combe pourra en profiter pour confier ses archives aux Archives nationales…

Bruno GALLAND



Le texte de l'appel de la Grande collecte sur l'Afrique et la France au 19e et 20e" siècles sans référence au passé colonial avait surpris plusieurs membres du CVUH.  Rappelons que la plupart des membres du CVUH (dont Sonia Combe), ont été largement mobilisés contre la Maison de l'histoire de France. Cependant la question n'est pas celle de nos états de service respectifs, mais de la nécessité d'une réflexion plus générale sur la façon dont l'institution des AN peut contribuer  à masquer en partie le passé ou tout simplement sélectionner ce qui doit être dit ou vu.



Sonia Combe

vendredi 20 janvier 2017

Les Archives nationales et « le grand récit national » par Sonia Combe

A propos de La grande collecte 2016. De part et d’autre de la Méditerranée Afrique France XIXe et XXe siècle, organisée par les Archives nationales en novembre 2016.



Certains d’entre nous se sont étonnés de la présentation par les Archives nationales de leur projet d’une « grande collecte de documents qui peuvent traiter des relations entre la France et l’Afrique au 19e et 20e siècle sous tous ses aspects (échanges commerciaux ou scientifiques, collaboration économique, partenariats culturels, immigration, événements politiques et militaires etc.), afin d’alimenter « le grand récit national » et « favoriser une mémoire partagée et apaisée ».
Ces termes pudiques qui camouflent le passé colonial posent en effet problème. Ils s’expliquent par l’objectif de l’entreprise : contribuer à la fabrication du « grand récit national ». On pourrait, bien sûr, se moquer de l’affichage de semblable méconnaissance des débats scientifiques, mais ce serait ignorer que si les historiens pour la plupart refusent qu’on leur assigne une telle mission, c’est en revanche la vocation (implicite) des archivistes-paléographes. En un sens, on peut même dire qu’ils sont formés à cela.

Le constat d’une euphémisation, voire d’une occultation, d’épisodes peu glorieux du passé national peut être fait, d’autant plus quand il s’agit du passé proche, à l’encontre de nombre d’expositions organisées par les AN. Quand ces expositions s’accompagnent d’un colloque, les intervenants peuvent redresser le tir, comme dans le cas présent (autour de « la grande collecte »), mais cela ne change rien au message que transmet la scénographie, et leurs catalogues, s’ils existent, continuent à en fournir la preuve. Je citerai trois exemples sur lesquels je m’étais penchée car on m’avait demandé d’en faire un compte-rendu :
-                    En 2003, les archives d’Outre-Mer publiaient un beau livre (« beau » car composé aux trois-quarts d’illustrations) intitulé Archives d’Algérie (1830-1960), dans lequel la rubrique « Guerre d’Algérie » correspondait à 7 pages sur 255 et s’ouvrait sur l’émouvante photo d’un « militaire tenant dans ses bras un enfant ». Le reste était à l’avenant. « Plus édifiant encore, écrivais-je alors dans La Quinzaine littéraire (n°863, 2003), cette scène où des Algériens en babouches et burnous dressent une banderole portant l’inscription « Dieu protège la France » en l’honneur du gouverneur général Chataigneau à Sétif le 14 avril 1946. Evidemment on se doute que les archives d’Outre-Mer à Aix en Provence ne regorgent pas de photos de la répression des manifestants de Sétif, un an plus tôt, le 8 mai 1945, nul Elie Kagan s’y étant trouvé. Mais comment justifier ce choix d’images ? D’autant que malheureusement, le texte ne prend aucune distance vis à vis des illustrations, ne cherche guère à combler les vides laissés par leur absence dans les collections officielles. »
-                    Plus récemment, une exposition intitulée « Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années soixante (1960 ndlr) » aux AN, dans l’hôtel de Soubise à Paris, nous alléchait par ce qui pouvait être pris pour de l’audace. Depuis quand expose-t-on les pratiques policières ? Il est vrai qu’on ne s’y ennuyait pas et qu’on apprenait beaucoup de choses sur les processus d’identification depuis ladite « révolution Bertillon » qui devait empêcher, jusqu’à la découverte de l’ADN, de confondre une personne avec une autre. Cependant, partagé entre gêne et curiosité, on collait son nez sur des vitrines derrière lesquelles étaient exhibées les photographies de l’instruction judiciaire d’hommes et de femmes destinés à passer ainsi à la postérité et c’était avec un sentiment de voyeurisme qu’on déambulait au milieu de ces « individus », selon le langage policier qui semblait avoir contaminé les commissaires de l’exposition. Souvent insuffisantes, les explications se contentaient de commenter ce qui avait été fait. Nulle évocation, par exemple, des limites et des dérives de la méthode Bertillon présentée ici dans un esprit acritique. (Un an auparavant le livre de Carlo Ginzburg Le fil et les traces avait pourtant été publié.) Enfin, comme il se doit, plus on se rapprochait du présent, moins on entrait dans le détail. Hâtivement « bouclée » par les pratiques de fichage pendant la guerre d’Algérie, l’exposition laissait entendre que le fichage appartenait désormais à un passé révolu. Elle n’éclairait guère sur la finalité du fichage ni sur l’engouement policier pour ce dernier, laissant le visiteur qui ne voulait pas se contenter d’être un voyeur sur sa faim.
-                    C’est un jugement identique (à quoi sert l’érudition sans réflexion critique ?) qu’on pouvait porter sur le catalogue de l’exposition au titre prometteur Le secret de l’Etat. Surveiller-Protéger-Informer XVII-XXe siècle (Archives nationales, 2015) dont voici l’avant-propos : Surveiller, protéger, informer : ce triptyque illustre à la perfection les missions qui incombent à ces organisations discrètes et secrètes à qui l’État confie des activités spécifiques et, en grande partie, clandestines. Comme chacun sait, cette part d’ombre que recèle l’État alimente aujourd’hui de nombreux fantasmes.
Ecrit en langage convenu, ce préambule n’en était pas pour autant dépourvu de sens. Le secret de l’État – entendez ses services secrets - se justifiait pour notre bien. Aucune agence du renseignement, sous n’importe quelle latitude ou n’importe quel régime, ne dit autre chose. On pouvait cependant se consoler avec la lecture de la façon dont la pratique du secret avait été constitutive de la création de l’État moderne. Un processus d’autant mieux analysé qu’il traitait, là encore, du passé. Au fur et à mesure que l’on se rapprochait du présent, les auteurs effleuraient ou contournaient les questions dans un style dont, parfois, on ne savait s’il reflétait l’embarras ou tout simplement la confusion de la pensée. Des formes contemporaines du secret rien – ou fort peu – était dit. Quid des raisons de ce temps de latence qui prive l’historien du contemporain de ces sources estampillées « secret défense » ? De ces documents stipulés à tout jamais incommunicables par l’article L 213-2 de la loi sur les archives de 2008 et dont on attend l’abrogation promise au début du quinquennat de François Hollande ? Certes, la France n’est pas le seul État à protéger ses données « sensibles » et c’est pourquoi on aurait souhaité une comparaison avec des législations étrangères, ignorées par les auteurs.
Même la fameuse « crise des archives » était évoquée en passant. Comme si elle n’avait pas été déclenchée dans les années 1990 par la mise à nu de pratiques de rétention de certaines archives du régime de Vichy et de documents attestant la répression policière des militants algériens du FLN ! Ainsi, cette approche fort érudite du « secret de l’État » nous promenait-elle finalement à travers l’histoire sans trop se poser de questions. Celles qui dérangent, naturellement.

Jadis institution discrète, entièrement dévouée à l’histoire de la Nation, repliée sur elle-même et sur son sentiment d’excellence, les AN sont sorties de l’ombre à la faveur de cette crise qui leur a donné de la visibilité. En vingt ans, elles ont appris à communiquer. Ou plus exactement à faire de la communication. D’où cette présentation dans la langue de la com de « la grande collecte » … sans même penser à mal vraisemblablement. Ont-elles pour autant abandonné ces caractéristiques qui faisaient d’elles le « conservatoire d’un monde du 19e siècle » ? Rien n’est moins sûr. L’Ecole des Chartes, qui forme principalement les archivistes, vient à peine, à la rentrée 2016, de proposer un master d’histoire transnationale dans son cursus ! Elle continue à privilégier l’histoire médiévale et moderne, au détriment de l’histoire contemporaine alors même que les archivistes devront traiter dans leur quotidien des archives récentes. Il suffit de jeter un œil sur les thèses soutenues chaque année à l’Ecole des Chartes pour s’en convaincre : à titre d’exemple, en 2015, sur les 27 thèses soutenues, seules trois d’entre elles portaient sur l’histoire contemporaine. (http://theses.enc.sorbonne.fr/2015).
L’enseignement de l’Ecole continue aussi à privilégier l’étude du latin et du néo-latin, à faire de la version latine sans dictionnaire son titre de gloire. Loin de nous l’idée de mépriser cet enseignement que l’université dispense elle-aussi fort bien, mais il convient de noter l’inadéquation entre l’enseignement reçu et les tâches à venir. Enfin, l’Ecole des Chartes ne semble pas avoir connu le même processus de démocratisation que l’université. En l’absence d’une étude prosopographique du milieu, on se contentera d’observer qu’il existe encore peu de noms à résonnance étrangère parmi la liste des impétrants de 2015 et que Dieu, le roi, la France, cloitres et abbayes restent des sujets prisés par les futurs chartistes.
Des masters d’archivistique ouverts dans différentes universités (et souvent tournés vers les archives contemporaines) pourraient à la longue apporter un bol d’air si ces archivistes formés à l’université ne se destinaient pas le plus souvent à la gestion d’archives privées. La porte des archives publiques de la Nation est bien gardée par les chartistes. En bref, on peut dire sans grand risque de se tromper qu’issus d’un corps socialement, culturellement et ethniquement homogène, les archivistes restent les meilleurs auxiliaires des producteurs du « grand récit national ».









vendredi 13 janvier 2017

A propos de vilaines pratiques: citations non référencées, tronquées, plagiat etc.

Rédactrice Sonia Combe


Puisqu’il a été question de plagiat récemment (cf. Le Monde  du 5 décembre et la réponse d’Etienne Klein), je voudrais rebondir sur ces pratiques déshonorantes et réfléchir au moyen de les prévenir.
Une collègue turque, qui a fait sa thèse en France, s’indignait il y a peu sur Facebook du fait que ses travaux étaient de plus en plus utilisés par des historiens français sans que son nom soit mentionné. Elle avait le sentiment qu’on s’appropriait son travail.
Le procédé est à peu près sans risque. Cette collègue est loin et peut difficilement surveiller l’édition française. Et puis, elle n’est pas (re)connue en France, elle enseigne en Turquie (et non à Columbia ou Princeton, dans ce cas, elle serait citée en lettres majuscules si c’était possible), elle ne siège dans aucune commission, dans aucun comité de rédaction etc., en bref, elle est dépourvue de capital symbolique dans le champ.

Ce n’est pas un hasard si je reprends ces concepts car Bourdieu avait très bien expliqué ce qui se jouait avec les citations : les gens importants (influents) sont généralement cités dans le corps du texte, les autres renvoyés dans les notes en bas de page ou dans la bibliographie finale, ce qui signifie que leur paternité se trouve noyée dans l’ensemble des sources. Il n’avait pas mentionné, me semble-t-il, qu’il y avait mieux encore : il existe une catégorie de collègues, comme cette collègue turque, qu’on peut piller sans scrupule, se dispensant même de les citer. Sans doute pour alléger l’appareil de notes. Vous connaissez les éditeurs...

Une autre pratique consiste à délégitimer les travaux de collègues en tronquant leurs propos, ce qui revient à leur faire dire ce qu’ils n’ont pas dit, ou même l’inverse de ce qu’ils ont dit. C’est ainsi que je fus avertie qu’un historien me faisait défendre un ouvrage que j’avais au contraire critiqué, mais sur lequel j’avais eu en son temps un désaccord avec l’un de ses patrons de thèse. Je lui adressai un e-mail : avait-il bien lu ce que j’avais écrit ? Je ne m’attendais certes pas à ce qu’il fasse amende honorable. Je savais même que je ne m’en faisais pas un ami, mais ce jour là, au lieu de hausser les épaules, je pris ma plume. Il y a des jours où c’est comme ça. Grande fut  ma surprise lorsque je reçus par retour du courrier un mail courroucé : « Ah, ah, vous cherchez la polémique ! Sachez qu’avec moi, ça ne prend pas ! » Pour un peu on l’imaginait relevant ses manches. Tiens, pensé-je, ta seule défense quand tu es pris la main dans le sac, c’est l’attaque. Je ne sais pas ce que valent tes travaux, mais je peux t’assurer que tu feras carrière. Continue à être du côté de qui peut t’être utile. Tu as tout compris.
Bourdieu disait encore, je ne sais plus où, peut-être dans son séminaire, qu’à ne pas nommer ceux qu’on cible, par peur, pudeur ou prudence, on tombe à plat. Les initiés, qui ont compris qui était visé, rient sous cape tandis que le coupable, assuré de son impunité, s’en lave les mains.

Alors, que faire ? Un billet d’humeur – à tout le moins. En citant ses sources. Mais devrait-on encourager notre collègue turque à le faire? Ce serait à ses risques et périls…pour le cas où elle ambitionnerait un poste en France - ce qui, étant donné la situation en Turquie, pourrait ne pas être impossible.

Quant à moi, voici mes sources :
Sonia Combe, Archives interdites. Albin Michel, 1994 p. 294-300
Fabien Theofilakis, « Les prisonniers de guerre allemands en mains françaises dans les mémoires nationales en France et en Allemagne après 1945 », Cahiers d’histoire critique, 100/2007.


lundi 9 janvier 2017

Prochain atelier des mots du politique

LE PROCHAIN ATELIER DU CVUH 

et des amis de la société de 1848 et des révolutions du XIXè siècle 

 SUR 

LES MOTS DU POLITIQUE SE TIENT 

JEUDI 2 février à 19H

AU 

LIEU-DIT
6 rue Sorbier 
75020 Paris 


L’atelier porte sur le mot :   souveraineté

avec

    Emmanuel Fureix et Nelcya Delanoë,
     Olivier Le Troquer et Sophie Wahnich



Certains mots, qui un temps dans l’histoire, ont porté des idées libératrices sont désormais mis au service de la marchandise : l’usage du mot concept est un symptôme révélateur de cette décomposition. Instrumentalisés le plus souvent par un ordre politique profondément déstabilisé, les mêmes mots, autrefois mobilisateurs, voient leur sens inversé, tel le mot liberté par exemple.


Aujourd'hui semblent triompher partout la communication, le marketing, et le langage publicitaire qui accélèrent l'obsolescence des mots. Les élites politiques, économiques et intellectuelles utilisent de plus en plus une novlangue technocratique qui dépolitise et dissimule les véritables enjeux derrière un hypocrite voile d'ignorance et de prudence. Même les universitaires - soucieux d'obtenir des financements et de répondre à des appels à projet - ne cessent désormais de reprendre des catégories vides et creuses forgées ailleurs par des communicants. Cela contribue à la crise démocratique sans cesse diagnostiquée.

Or les mots pris dans des luttes de pouvoir et des rapports de force, s'élaborent historiquement au cours de conflits dont il importe de restituer les enjeux. Reconquérir le sens des mots, démystifier ceux qui prolifèrent dans l'actualité, sortir des langages qui enferment la pensée, tel devrait être l'une des missions de l'historien critique.

Afin de faire valoir la connaissance au détriment de l’opinion, le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire (CVUH), en collaboration avec la Société d'histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, se fixe pour objectif l’organisation d’ateliers de réflexion sur ces mots dont on parle mais dont on a oublié l’idée, la place et le rôle dans le mouvement de l’histoire et les expériences sociales. Nous chercherons également par une déconstruction historique à libérer les mots de la novlangue politico-médiatique.


Calendrier prévisionnel des ateliers :


- 2 mars : "populisme et peuple" (coord. Anne Jollet)
- 23 mars : "civilisation et barbarie" (coord. Blaise Dufal)
- 27 avril : "intégration et assimilation"(coord. Gilles Manceron)
- 18 mai : "réforme et révolution" (coord. Laurent Colantino)
- juin (date à préciser) : "laïcité" (coord. Laurence De Cock).





jeudi 15 décembre 2016

Les vidéos du CVUH : La question des réfugiés depuis le XIXè siècle

Dans cette nouvelle vidéo du CVUH, l'historienne Sylvie Aprile réinscrit la question des réfugiés dans le temps long de l'histoire. Partant de la Révolution Française, elle revient sur les différentes façons de définir ses populations mobiles dans la mesure où ces termes servent à définir des représentations qui elles-mêmes influent sur les politiques migratoires. 

Le sujet est vaste et complexe. Exceptionnellement cette question des réfugiés sera traitée en 3 entretiens vidéos successifs à suivre comme un feuilleton. 






mercredi 7 décembre 2016

Quand le conseil départemental du Tarn se fait l'hagiographe de F. Mitterrand

Affiche de l'exposition des AD du Tarn.
Le saviez-vous ? François Mitterrand est venu dans le Tarn au moins à quatre reprises : à l’occasion des élections cantonales de 1979, en 1980, au début de sa campagne présidentielle, en 1982 et de nouveau en 1992. Il n’en fallait pas plus pour justifier l’édition d’une brochure de 36 pages sur papier glacé intitulée « Mitterrand dans les pas de Jaurès ». Ces 36 pages sont éditées par le journal La Dépêche du Midi, et reprennent le contenu d’une exposition réalisée par les archives départementales et l’institut François Mitterrand.
Jean Jaurès vous le connaissez, c’est l’homme assassiné pour ses idées en 1914, ce qui est tout de même « relativement stupide et bête », pour reprendre les propos de Thierry Carcenac, président socialiste du Conseil départemental du Tarn à propos de la mort de Rémi Fraisse en octobre 2014. Quant à François Mitterrand, c’est celui qui est mort dans son lit après avoir trahi les siennes et les siens.
Convoquer les mânes des grands ancêtres reste un moyen éprouvé de s’en revendiquer. Même si l’opération semble hasardeuse, en cherchant à tout prix à dégager une filiation entre Jaurès et Mitterrand, le conseil départemental, commanditaire de l’exposition, essaie de se réclamer de la pensée politique du premier : le socialisme. Par les temps qui courent, c’est d’autant plus utile que de nombreux électeurs se demandent, et la question ouvre des abysses insondables, si le parti socialiste est toujours de gauche.
L’occasion de rassembler dans une même commémoration les deux hommes est toute trouvée : 2016 est l’année du centenaire de la naissance de François Mitterrand. Qu’importe si relier la vie de Mitterrand au Tarn et à Jean Jaurès n’est pas chose aisée : les 12 premières pages évoquent la vie de François Mitterrand, sans aucune référence à Jaurès ou au Tarn ; par la suite, heureusement que le grand homme a franchi au moins quatre fois les limites du Tarn, ces intrusions  permettent d’agrémenter de photos les pages suivantes (la journée du 19 novembre 1992 fournit à elle seule 3 illustrations : la rencontre avec Felipe Gonzalez, l’inauguration de l’école des mines et la visite du musée Toulouse-Lautrec). Heureusement également qu’une bande de révolutionnaires à court d’idées n’a rien trouvé de mieux que de dynamiter la statue de Jaurès à Carmaux en 1981 : c’est l’occasion d’insérer une page sur l’enfant du pays, c’est d’ailleurs la seule de la brochure (comme le dit Thierry Carcenac, en citant Mitterrand dans sa préface : « il ne faut pas considérer Jaurès comme un ancêtre statufié »). Curieusement il n’y a qu’une petite référence sur l’hommage de Mitterrand au Panthéon en 1981.
La brochure édité épar La dépêche du Midi et le Conseil
Départemental du Tarn.

Malgré tout, même si le parcours de l’un semble très éloigné politiquement et géographiquement du parcours de l’autre, l’exposition est inaugurée. Mais comme tout le monde ne va pas se déplacer pour aller la voir, Thierry Carcenac décide aussi d’en faire une brochure éditée par La Dépêche du Midi.
Et c’est ainsi que dans les pages de cet auguste journal, un article annonce la sortie de la brochure et précise même que « Thierry Carcenac (y) signe une belle préface. » L’article pourrait s’appeler « Retour d’ascenseur chez les suce-pompes ».
Sans doute afin d’éviter que les cartons d’invendus ne s’entassent dans les sous-sols du Conseil départemental, convenait-il d’en assurer la distribution gratuite : c’est ainsi que le président du conseil départemental du Tarn a envoyé des milliers d’exemplaires dans les collèges, accompagnés d’un courrier demandant d’assurer la distribution gratuite de ces brochures auprès de tous les élèves de troisième… Il y a 42 collèges dans le Tarn (31 collèges publics et 11 privés), cela représente 4 163 élèves en troisième, soit un peu moins de 20 400 euros de brochures.

Ce genre de procédé rappelle l’obligation faite par Sarkozy d’étudier la lettre de Guy Môquet parce que ce texte l’avait ému. Il faut donc rappeler à Thierry Carcenac qu’il n’appartient pas au conseil départemental de définir les modalités et le contenu du programme d’histoire. Il faut espérer que les profs d’histoire vont refuser de se plier à cette injonction infondée ([1]) à moins d’utiliser ce fascicule pour illustrer le chapitre sur la propagande. Parce que c’est tout de même un exercice de style assez abouti qui est donné à lire.

Le texte de cet opuscule est assez étonnant pour ne pas dire révisionniste. On apprend page 20, les raisons du changement de politique économique du gouvernement socialiste en 1983 : « Confronté aux difficultés et pour sauver les acquis sociaux des deux premières années (de son septennat), (Mitterrand) engage une politique économique tenant compte de la conjoncture internationale et de l’engagement européen ». Chapeau bas. C’est donc pour sauvegarder notre système social que Mitterrand s’engage sur la voie d’une politique libérale qui nous conduit aujourd’hui à ne plus distinguer ce qui sépare le projet social du parti socialiste de celui des républicains. Il fallait oser user de l’art de l’antiphrase pour nous convaincre du bien-fondé de cette volte-face politique.
Mais le plus drôle ce sont les premières années de la vie de Mitterrand. S’il s’égare « brièvement » chez les volontaires nationaux (l’organisation de jeunesse des Croix de feu), il rejette quand même les accords de Munich. Le « brièvement » recouvre tout de même plusieurs années d’engagement à l’extrême-droite, ainsi en 1935 il manifeste contre l’invasion métèque, par la suite, Mitterrand fréquente de nombreux militants de la cagoule, sans que son appartenance à cette organisation secrète d’extrême-droite soit établie. D’ailleurs ce sont deux cagoulards qui interfèrent pour que la francisque lui soit remise en 1943 et, comme les amitiés sont parfois tenaces, Mitterrand intervient en faveur d’un autre cagoulard à la Libération.
Le parcours de Mitterrand au cours de la seconde guerre mondiale est de la même veine : « dès cette époque (1942), François Mitterrand participe à des actions de désobéissance et se rapproche de certains milieux résistants. Son travail l’amène d’ailleurs à rencontrer le maréchal Pétain. Il sera même quelques temps plus tard, décoré de la Francisque, une décoration attribuée par le régime de Vichy. » Ce « d’ailleurs » indiquerait donc qu’il y a un lien entre le régime de Vichy et la résistance. Jolie syntaxe. Visiblement, le but est d’atténuer le passé dérangeant de Mitterrand, tout en en parlant quand même.
Parmi les emplois occupés à Vichy, la brochure cite son poste dans le commissariat au reclassement des prisonniers plutôt que celui occupé à la Légion française des combattants fondée par l’antisémite Xavier Vallat. Est-ce parce que c’est mieux de s’occuper des prisonniers que d’une milice pétainiste que le rédacteur a privilégié l’un et non pas l’autre ou bien est-ce une question de manque de place ?
C’est sans doute une question de manque de place qui a conduit à ne pas parler non plus de la longue relation entre Mitterrand et René Bousquet le secrétaire général de la police sous Vichy. Cette page s’appelle curieusement « Prisonnier de guerre ». Elle aurait pu s’appeler « De la collaboration à la résistance ».


Les pages sur la période de guerre 


La guerre d’Algérie fournit encore quelques curieux paragraphes. Mitterrand se serait contenté selon cette brochure de voter les pouvoirs spéciaux à l’armée, ce qui serait une erreur de jugement : l’euphémisme tourne au cynisme pour atténuer les errements du grand homme. Car sa responsabilité est un peu plus engagée puisque, c’est lui qui a été chargé de défendre ce projet de loi. Pire, en tant que ministre de la justice, à l’exception de 7 dossiers, il a systématiquement donné un avis défavorable au recours en grâce des condamnés à mort du FLN. Précédemment, dès 1954, il a lancé la politique de répression en Algérie en tant que ministre de l’intérieur : « je n'admets pas de négociations avec les ennemis de la Patrie, la seule négociation, c'est la guerre. »
On ne peut pas tout dire en 36 pages, il vaut mieux dire qu’il a été 11 fois ministre plutôt qu’il a créé les conditions légales de la torture en Algérie (comme le dit Jacques Attali).

Bref, la lecture critique de cette brochure ne permet pas de dégager ce qui relie les deux personnages historiques. Si on ne peut présager de ce qu’aurait fait Jaurès en 1940 ou en 1954, on peut cependant affirmer que son pacifisme de 1914 semble éloigné des positions politiques de Mitterrand : Mitterrand n’est pas Jaurès. Il ne s’agit cependant pas de tirer sur un cadavre, il est déjà froid, mais de refuser cette vision de l’histoire qui consiste à créer des mythes, des récits hagiographiques, à atténuer une réalité déplaisante. Mitterrand n’est plus blâmable, il est mort. Ce qui est blâmable c’est cette entreprise qui consiste à transformer l’histoire en propagande pour en faire un usage politique.
Le tout évidemment avec des deniers publics. Il ne manque plus qu’à glisser une carte d’adhésion au parti socialiste ou un bulletin de vote pré-imprimé dans les pages de ce fascicule.

Olivier Caron
Enseignant d’histoire géographie du Tarn




[1] Le Syndicat SUD Éducation du Tarn a lancé un appel dans ce sens.